CHAPITRE PREMIER
La "risette.
Je me promenais un samedi soir sur les boulevards. J'e'tais seul et rêveur; je faisais, contre mon ordinaire , des réflexions assez sérieuses sur le monde et ses habitans ; sur le passe et le pre'sent ; sur l'esprit, et le corps ; sur l'ame et la pensée ; le hasard , le sort, le destin. Je crois même que j'allais en faire sur la lune , qui commençait à se montrer , et dans laquelle je voyais déjà des montagnes , des lacs et des forêts (car avec
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un peu de bonne volonté' on y voit tout ce qu'on veut) , lorsqu'en regardant en l'air , je heurtai brusquement quelqu'un qui venait contre moi et que je n'avais pas aperçu dans la lune.
»: Prenez donc garde , monsieur , vous 3> êtes bien maladroit ! > me dit aussitôt une petite voix douce , à laquelle la colère même n'ôtait pas de son charme. J'ai toujours eu un faible pour les voix agre'ables ; et , descendant bien vite des re'gions ëthëre'es , où je n'étais monte' que par de'sœuvrement, je regardai la personne qui m'adressait la parole.
C'était une jeune fille de seize à dix-huit ans , en petit bonnet noue sous le menton, en robe d'indienne , et portant enfin le modeste tablier d'ale'pine noire,
Cela m'a tout l'air d'une jeune ouvrière qui vient de faire sa journe'e et rentre chez elle. Voyons vite la figure : charmante , ma foi !.... des yeux vifs et malins, un nez mignon , de belles dents , des cheveux noirs, un ensemble agre'able, delà phy-
sionomie , et une certaine grâce dans la tournure. Il faut avouer que je ne voyais pas d'aussi jolies choses dans la lune.
La jeune fille tient sous son bras un carton que j'ai heurté sans le vouloir; elle rattache le ruban qui le tient , et paraît craindre que le contenu n'ait souffert de ma maladresse.
Je me hâte de lui adresser des excuses :
« En vérité, mademoiselle.... je suis dé- )) sole.... c'est bien gauche à moi.... — Il n est certain , monsieur , que si vous aviez )» regardé devant vous , cela ne serait )> pas arrivé. — Ne vous ai - je pas fait
» mal? — A moi? oh! non! je crains
» seulement que mes fleurs ne soient chif-
:» fonnées mais je réparerai cela à la
» maison, n
Bon, me dis-je , c'est une fleuriste; en général ces demoiselles ne sont pas des Lucrèces : voyons s'il y a moyen de lier connaissance avec celle-ci.
La jeune ouvrière avait remis son carton sous son bras et continuait son chemin. Je
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marchais à côté d'elle, ne disant rien encore; j'ai toujours e'te' assez gauche pour entamer les entretiens galans : heureusement qu'une fois en traii^, cela va tout seul. Je risquais cependant quelques mots de temps à autre, c Mademoiselle va Lien )» \îte.... Voulez-vous accepter mon bras?... !» je serais charme' d'être votre cavalier.... •'> Me permettrez-vous de vous revoir?.... •» Allez-vous souvent au spectacle?... je
» pourrai vous offrir des billets Prenez
;» donc garde, vous allez glisser. ;> Et autres jolies choses de ce genre , phrases d'usage dans les rencontres nocturnes.
A tout cela je n'obtenais que des <'. oui , monsieur; non, monsieur; laissez-moi, monsieur , je vous en prie.. . . Vous perdez votre temps.... ne me suivez pas. î»
Quelquefois même on ne me re'pondait pas ; on faisait un mouvement dlmpatience, et on passait de l'autre côté du boulevard. Mais je traversais aussi ; et , après quelques minutes de silence, je risquais une nouvelle phrase en donnant à ma voix l'in-
flexion la plus tendre et la plus sentimentale.
Je commençais pourtant à m'apercevoir que ma rencontre e'tait plus sauvage que je ne l'avais pensé d'abord ; et que je pourrais bien en être pour ma course, mes petits mots et mes regards en coulisse. Cependant cette re'sistance ajoutait à mes de'sirs ; j'avais e'te' fort sot un soir , lorsqu'en croyant rencontrer une jeune innocente, que je suivais depuis peu de temps , ma belle m'avait , à sa porte , engage à monter avec elle ; et je prie mes lecteurs de croire que je n'ai eu garde de monter. Mais à Paris les apparences sont si trompeuses ! . . .. Les plus fins connaisseurs s'y laissent prendre ; je devrais être connaisseur, car j'ai beaucoup vu le monde; cependant je me laisse encore tromper fort souvent.
Je faisais ces re'flexions tout en suivant ma gentille fleuriste. Elle me fait faire diablement de chemin : nous passons les boulevards Montmartre , Poissonnière, Bonne- Nouvelle ; nous passons les pjetits théâtres....
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Allons, nous demeurons au Marais, je vois cela.... On prend la rue Chariot , la rue de Bretagne, la Vieille rue du Temple. . . . On va toujours : heureusement il fait beau. D'ailleurs on s'arrêtera enfin !.... Oui, et on me fermera la porte sur le nez ; mais , qu'est-ce que cela me fait ? Après tout , j'e'tais de'sœuvrë , je ne savais ce que je devais laire ; j'ai tout de suite trouve un but de promenade. A la vérité' celui-ci est à la portée de tout le monde , et il est facile de se donner de l'occupation dans Paris , en suivant le premier minois chilTonne' que l'on aperçoit. Je connais pourtant beaucoup de personnes qui ne font pas autre chose , et qui ne'gligent pour cela leurs affaires. Je rencontre surtout un grand nombre de commis de bureau , qui , au lieu d'être à leur travail , sont continuellement à courir les grisettes , sous prétexte d'aller acheter un petit pain : il est vrai qu'ils sortent sans chapeau et courent toute la ville en voisin , ce qui est rassurant pour l'administration, qui est toujours sûre que ses commis ne sont pas perdus.
Mais il ne m'appartient pas de censurer la conduite d'autrui : ce serait d'ailleurs prendre bien mal mon temps, puisque je suis en train àe pécher d'exemple. Moi , qui tout- à- l'heure faisais des réflexions sur l'instabilité des choses humaines, et qui maintenant poursuis un cotillon, qui couvre ce que la nature a cre'ë de plus fragile, de plus faible, de plus trompeur, mais aussi déplus séduisant, de plus enchanteur, de plus attrayant!.... Je m'égare! mon imagination travaille et pourtant je ne vois qu'un pied , petit à la vérité' , et la naissance d'une jambe que couvre le modeste bas de laine noire. Ah ! si je pouvais seulement apercevoir la jarretière!....
Ma foi, tout bien considère', il vaut meux suivre une jeune fille , quitte à se voir fermer une porte sur le nez , que de chercher à lire dans la lune , et de se creuser la tête dans des ide'es de métaphysique, d'astronomie, de physiologie et même de métoposcopie : plus on s'enfonce dans le vague , dans l'abstrait , moins on aperçoit
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le but et la preuve ; mais en s*occupant
d'un minois fripon , on sait de suite où l'on
en veut venir, et près d'une jolie femme
on découvre facilement le système de la
nature.
Depuis quelques minutes je ne disais plus rien à ma jeune ouvrière : j'e'tais piqué de ses refus obstine's; j'avais même ralenti mon pas , de manière à ce qu'elle pût croire que je ne la suivais plus. Mais , quoiqu'à une distance de vingt pas , je ne la perdais point de vue.
Elles'arrête Je m'arrête Elle parle
à quelqu'un... Jem'avance.... Ce quelqu'un
est un jeune homme. Je me mords les
lèvres; mais je tache d'entendre quelques
mots , et je saisis le petit dialogue suivant :
« Bonsoir, mademoiselle Caroline. — Bon-
jtsoir, monsieur Jules. — Vous rentrez
;» bien tard. — Nous avons beaucoup d'ou-
;» vrage, surtout le samedi, et puis j'ai eu
■* un carton à porter rue de Richelieu ;
» c'est ce qui m'a retardée. — Et qu'avez-
• vous donc dans celui-ci? — Un joli bou-
3) quet de roses pour mettre demain sur
» mon bonnet C'est moi qui l'ai fait
5» Vous verrez Il est bien éle'gant.... Un
1» maladroit m'a pousse'e sur le boulevard « et a failli me le faire jeter par terre. )>
Ici je m'enfonce dans l'alle'e contre laquelle je me suis arrête'.
(t II y a des gens qui ne prennent garde » à rien en marchant; — Je crois que ce- » lui-là était un savant ; il regardait dans » le ciel. — Vous a-t-il au moins demandé 5> excuse? — Oh ! oui... Mais je vous quitte : » ma tante m'attend; elle me gronderait... » — Je serais bien fâche de vous causer du 5> de'sagre'ment. Nous nous verrons demain ,
)» toujours? — Oui , oui, à moins que
)• ma tante ne veuille plus que j'aille dan-
5» ser Elle est si contrariante! Vous
j; avez des billets pour Tivoli? — Oui, ma- » demoiselle... pour quatre... Je viendrai » vous prendre... — De bonne heure, mon-
^) sieur Jules. — Oh! soyez tranquille
» Mais n'oubliez pas que nous dansons en- » semble la première contre-danse... — On
î) n'oublie jamais ces choses-là î — Adieu , )» mademoiselle Caroline. — Adieu , mon- )» sieur Jules. »
M. Jules s'approche davantage ; la jeune fille tend la joue... J'entends un baiser... Parbleu! c'e'tait bien la peine que je vinsse jusqu'à la rue des Rosiers pour voir cela.
Le jeune homme s'éloigne en chantonnant ; la jeune fille fait encore quelques pas , puis entre dans une allée , dont elle referme la porte sur elle , et moi , je reste immobile contre le ruisseau.
Ce Jules est un amant Oui, cela m'a
tout l'air d'un amant , honnête à la ve'ritë, car je suis bien certain qu'il n'a baise que sa joue, et d'ailleurs sa conversation n'annonce pas un séducteur. Demain dimanche on va à Tivoli avec la tante sans doute , puisqu'il Y a des billets pour quatre. Allons , décidément j'en serai pour ma course... Ce ne sera pas la première fois ! C'est dommage , elle est gentille! fort gentille !... Examinons bien la maison... On ne sait pas... le hasard peut quelquefois nous servir
Cette rue est sombre; la lune est cachée; je ne puis voir le nume'ro... Oh ! n'importe, je reconnaîtrai cette allée... cet angle... cet auvent...
u Ah! que diable! prenez donc garde...
» Vous avez manqué jeter cela sur moi... »
Un habitant de la maison de ma belle avait ouvert sa fenêtre et vidé un vase dans la rue , au moment où je regardais la couleur de la muraille. Heureusement je n'eus que quelques éclaboussures ; mais cela mit un terme à ma curiosité et je quittai la rue des Rosiers , en essuyant avec mon mouchoir les pans de mon habit.
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