‹ Mon voisin Raymond (volume 2)Chapitre 2 sur 26 · CHAPITRE 1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1I

La pctitp-maîtresse.

Il n'était pas encore tard lorsque j'arrivai sur les boulevards , les petits théâtres n'avaient pas encore fini. Une douzaine de colporteurs accourent vers moi en m'ofîrant des contre-marques. « Il y a encore un 5» acte , mousieur , me crient-ils aux oreilles ; ). c'est la plus belle, vous verrez le combat » au sabre et a Vache , l'incendie et le ballet. » C'est une pièce qui fait courir tout Paris... )» Vous trouverez d'ia place partout. »

Ne pouvant résister à d'aussi pressantes sollicitations, j'achète une contre-marque avec laquelle je dois pouvoir aller à toute place ; cependant on ne me laisse entrer

qu'au parterre ou circuler derrière les pourtours. Je prends ce dernier prati Pour, voir un acte, je serai toujours assez bien , et d'ailleurs ce qui se passe dans la salle est souvent plus amusant que ce qui se passe sur la scène. J'aime assez à examiner les figures , et il y en a de bien drôles aux mélodrames : ces the'âtres sont en gëne'ral fre'quente's par le peuple et une classe moyenne qui ne sait pas ce que c'est que de cacher ses sensations , et qui , par conse'quent , se livre sans réserve à tout ce que lui fait éprouver une scène d'amour ou de remords.

te Ah ! le chien ! ... ah ! le gredin ! » disait mon voisin toutes les fois que le tyran paraissait , u il va avoir son paquet tout à ;» l'heure. » Je regardai mon voisin ; je jugeai à sa tournure et à ses mains que ce devait être un tanneur : ses yeux étaient plus animés que ceux de l'acteur qui faisait le traître et contre lequel il vociférait à chaque instant. Devant moi, au pourtour, je remarquai une blanchisseuse qui

sanglottait en écoutant le re'cit des malheurs de la princesse, et nu petit garçon qui s^ cachait sous la banquette pour ne pas voir le combat.

Comme ces gens-là s'amusent ! me dis-je: ils ne sont pas blasés sur le spectacle! ils sont tout entiers à l'action , ils ne perdent pas un mot , et pendant huit jours ils penseront à ce qu'ils auront vu ce soir. Montons aux premières ; on y a meilleur ton : mais on s'y ennuie.

J'aperçois , à travers un carreau , une figure fort piquante ; je donne la pièce à l'ouvreuse ; j'entre dans la loge , décidé à faire mon possible pour réparer le temps perdu auprès de mademoiselle Caroline.

La dame qui m'a semblé charmante derrière le carreau , est moins bien de près. Cependant elle peut plaire ; elle a de l'éclat, de l'élégance, de la tournure. Elle est jeune encore : je vois déjà qu'elle est très-coquette et que l'arrivée d'un jeune homme dans sa loge la distraira un moment. Vous voyez , lecteur , que je suis un

jeune homme : je crois que je ne vous l'avais pas encore dit. Plus tard je vous apprendrai ce que je suis, quels sont mes talens , mes agrëmens , mes qualite's : ce ne sera pas long.

Un monsieur est assis auprès de cette dame ; il a une figure ordinaire , une mise reclierche'e , des manières assez distinguées. Est-ce le mari et la femme? Je suis tenté de le croire , car ils ne se disent presque rien.

C'est dommage que nous n'ayons plus que la moitié d'un acte à voir ; j'aurais pu causer, faire l'aimable, nouer connaissance. Il me semble que je ne déplais pas ; on me lance des regards fort doux ; on est placé de manière à me regarder sans que le monsieur s'en aperçoive. Ces dames ont

pour cela une adresse , une habitude!

Ah ! si je me marie jamais , je me mettrai toujours derrière ma femme , parce qu'alors... Oui, mais si l'on s'assied près d'elle , pourrai-je empêcher les pieds , les genoux d'aller leur train! C'est bien embarrassant

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« Cette pièce n'est pas mauvaise , dit » enfin la dame à son voisin , on ne joue >» pas trop mal ici... — Oui , oui ; > et toujours des oui î Ah! c'est nécessairement

un mari ; e'coutons bien ; c'est pour moi que l'on parle :

•^ Je me suis ennuyée hier aux Français ; « Talma ne jouait pas... Ne devons-nous pas î> aller demain à l'Opéra? Il y a un e r eprésen- )' tation extraordinaire. — Comme vous voun drez. — Au fait ! il fait trop chaud pour )» se plaire au spectacle. Si ce n'était pas si :» mal composé le dimanche dans les jar- » dins publics , jepréféreraisy aller à m'en- » fermer ainsi... qu'en pensez-vous ? — Moi , )> cela m'est indiflerent. ;>

La dame fit un mouvement d'impatience.

Le monsieur ne s'en aperçut pas et s'avança sur le devant de la loge; je me levai pour regarder la décoration , et ma main se trouva par hasard contre le bras de cette dame, qui ne se dérangea pas. «; Ces théâtres

» sont mal aérés il y règne une odeur

)> désagréable , ;> dit ma voisine . au bout

d'un moment ; je songeai alors aux basques de mon liabit , qui en effet ne sentaient pas bon. Je ne pus retenir un sourire; mais j'offris à l'instant mon flacon. On l'accepta , et en me le rendant , on ne parut point s'offenser de ce que je serrais la main qui me le présentait.

En ce moment la pièce finissait. Diable, répe'tai-je en moi-même, c'est dommage!... je suis venu trop tard. C'est mademoiselle Caroline qui est cause de cela... Mais que dis-je?sans elle je serais encore sur le boulevard Montmartre , à regarder les étoiles ; c'est parce que je l'ai suivie que je suis revenu ici voir un acte , et c'est eu courant après une grisette que j'ai rencontré cette petite-maîtresse qui peut-être ne vaut pas la grisette ! ... Comme tout cela s'encbaîne! ... c'est parce qu'on m'a jeté certaine cliose sur mon habit, que cette dame s'est plainte de l'odeur et que je lui ai donné mon flacon, et de plus serré la main. Qu'on dise après cela qu'il n'y a pas une destinée : certainement si je faisais ce monsieur c..., cesserait

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la faute de mademoiselle Caroline qui n'a pas voulu m'écouter.

On sort. J'aide cette dame à enjamber les banquettes qui ne se lèvent point pour la commodité du public. Mais le mari prend le bras et je suis force de passer derrière.

«: Suivrai-je, ne suivrai-je pas? j) telle est la réflexion que je fais en descendant l'escalier. D'après ce qui venait de m'arriver , peu de temps auparavant, j'aurais dû me tenir tranquille le reste de la soirée ; mais j'ai vingt-quatre ans; j'aime passionne'ment les femmes : d'ailleurs ma dernière maîtresse vient de m'être infidèle ( c'est même ce qui m'avait plongé dans des réflexions mélancoliques ) , et un jeune homme , qui a une forte dose de sensibilité , ne peut pas vivre sans avoir un sentiment; décidément je.

suis.

A peine est-on sur le boulevard qu'on marche vers la chaussée. Bon! me dis-je; on va prendre une voiture : j'écouterai ce que l'on dira au cocher . et par ce moyen je saurai l'adresse sans me déranger.

Mais il était dit que je me tromperais encore dans mes conjectures. C'est vers un joli vis-à-vis que l'on se dirige : on appelle André' ; le valet accourt , ouvre la portière , et fait monter monsieur et madame.

Voilà qui pique davantage mon amourpropre : une femme qui a équipage!....

C'est une conquête qui me'rite que l'on se donne quelque peine... Allons, suivons la voiture de madame... non pas à pied , cela serait trop fatigant ! passe encore si elle e'tait en fiacre! mais des chevaux bourgeois — cela me donnerait une fluxion de poitrine. Ah ! j'aperçois un cabriolet... c'est mon affaire.... dëpechons-nous , car la voiture va partir.

« Holà! cocher. — Montez, monsieur....

)> j'y suis... Où allons-nous, mon bourgeois? M — Suis cette voiture qui part devant nous , » et tu auras pour boire. »

Le coquin n'en avait pas besoin ; je m'aperçus qu'il était déjà gris. J'aurais voulu alors en avoir pris un autre ; mais il n'était plus temps de changer.

Il fouette de toutes ses forces sou cheval efflanqué ; la maudite bête prend un galop de de'sespoir et de'passe parfois la voiture bourgeoise.

:c Prenez-garde, dis-je à mon conduc- » teur ; ne le fouettez pas tant ; ne faisons » point de malheur. — Soyez tranquille , •.) mon bourgeois, je connais mon e'tat ; » vous entendez bien que je ne suis pas » cocher depuis vingt ans sans savoir ce que » c'est que de conduire... Vous êtes avec )) des amis qui sont dans l'fiacre vert là-bas.. . » eh bien! moi je veux vous faire arriver )> avant eux. — Mais je ne vous ai pas dit » que j'étais avec quelqu'un ; je vous prie 7) de suivre cette voiture.... si vous la de'- )» passez, comment la suivrez-vous? — Je j) vous dis , not'bourgeois , que c'est eux )) qui nous suivront ; je leur ferai voir que 3> mon cheval en vaut deux. Quand Bélotte î» est en train ^ il n'y a pas moyen de l'arî) rêter. — Morbleu ! vous allez trop vite ! 1. nous avons passe la voiture... où est-elle n maintenant? — Ah! ils vont tâcher de

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)i nous rattraper... mais le cocher est vexé... » J'dis que je vous mène bien, mon Lour- « oreois. — Mais arrêtez... arrêtez donc , vous M dis-je.... — Est-ce que nous sommes arri- )» vês?... — Eh ! oui, nous sommes arrives. „ —Ah ! dam ! c'est que Bëlotte est lancée , » et j'dis qu'çà va bien... Ho! ho!... vous y » v'ià not'maître.... où fa ut-ii frapper? — )» Nulle part... — Ah ! ah ! pas pus d'fîacre » que dessus ma main!.... Quand je vous « disais que vous arriveriez avant les au- » très !... Ah ! c'est que moi j'ai à cœur de 5) dépasser tout le monde. )>

Je descends de cabriolet. Je regarde au loin... plus de voiture ; nous l'avons perdue. J'enrasre !... et il me faut encore entendre les jactances de mon ivrogne, qvii me demande pour boire. Je suis tenté de lui casser son fouet sur le dos ; mais je me contiens, et prends le parti le plus court, qui est de le payer et de le renvoyer.

K Quand vous voudrez un bon cocher et » une bonne bête, not'bourgeois, vous voyez » que je suis vot'alfaire vous me troi

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)» verez toujours sur la place Taitbout , au- )• prèsde Torchoni... dans le beau quartier... » \ous demanderez François ; je suis connu

» comme le grimacier — C'est bon; je

5» m'en souviendrai. »

Le drôle s'éloigne enfin, et me voilà seul dans une rue que je ne connais pas. Cependant comme il se fait tard et que je n'ai pas envie de passer la nuit en promenades, je cherche à m'orienter. Après avoir marche quelque temps je me trouve dans un endroit que je reconnais : je suis rue des Martyrs, près de la barrière Montmartre. Heureusement que je demeure rue Saint- Florentin, et que pour arriver là , il n'y a qu'à descendre.

Je me mets donc à descendre, en faisant des re'flexions. C'était là le cas , et j'en avais le temps. Cependant mes rêveries sont encore trouble'es par des cris. Comme le quartier des Porcherons n'est pas fre'quente' par une socie'te' choisie, et que je ne me sens pas l'envie de chercher une troisième aventure au Grand Salon , je double le pas pour éviter les rencontres fâcheuses.

Mais le bruit continue : on crie, on jure, on se bat. Les femmes appellent la garde, le commissaire , et toute la justice du quartier ; les hommes se poussent , se cognent, se roulent dans le ruisseau. On ouvre les fenêtres ; on se montre en bonnet de coton , ou en coiffe de nuit ; on écoute , on rit , on jase d'une croisée à l'autre : on se demande réciproquement ce que c'est ; mais on ne descend pas , parce qu'il n'est pas prudent de se mêler la nuit dans une dispute.

La vue des fenêtres ouvertes et des visages â bonnet de coton me rappelle mon petit accident de la rue des Rosiers , je ne marche plus, je vole! croyant déjà être poursuivi par la fatalité... mais on court aussi derrière moi : je prends une rue à droite : j'entends qu'on me suit, je m'arrête enfin pour reprendre haleine , et aussitôt on m'atteint et on s'empare de mon bras.

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