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à cette aventure , il m'a paru conserver avec moi un air gène' , contraint, qu'il n'a pas d'habitude. C'est lui qui m'a quitté, tandis qu'ordinairement , c'est moi qui ne puis me débarrasser de lui. Je cherche en vain le motif de cette conduite , qui n'est pas naturelle chez Raymond ; peu m'importe au reste quelle lubie lui passe par la tête ; cela me surprend plus que cela ne m'intéresse.
Quelque chose m'étonne et m'inquiète bien davantage : depuis long-temps je ne reçois plus de bouquets de Nicette : j'ai pensé d'abord que la mort de sa mère avait pu l'occuper les premiers jours ; mais cet événement est passé depuis plus de six semaines, et je ne trouve plus rien à ma porte 1.... Je m'étais si bien habitué à cette marque de son souvenir , que chaque soir en rentrant je mets bien vite la main contre ma serrure... mais je ne trouve rien, et je me dis tristement : elle aussi m'oublie!
Je pourrais lui faire des reproches...
mais je ne veux pas qu'elle fasse par devoir
ce que je croyais n'être pour elle qu'un plaisir. Depuis long-temps je ne l'ai pas vue : le matin je m'ëveille trop tard; le soir je suis entraîné par quelques amis dans les re'unions que l'approche de l'hiver fait renaître , ou je suis auprès de madame de Marsan... Je sais d'ailleurs combien il est dangereux d'aller le soir chez elle!...
Cependant mes entrevues avec madame de Marsan deviennent chaque jour plus rares et plus tristes ; elle ne cherche qu'un motif pour rompre entièrement avec moi , et je ne lui en fournis pas , par esprit de contradiction.
Depuis quelques jours nous ne nous sommes point vus ; aujourd'hui nous devons dîner ensemble ; c'est presque une faveur qu'elle m'accorde.
Nous dînons au Cadran bleu ; la vue du Me'ridien , qui est en face de moi , me rappelle le repas beaucoup plus gai que j'ai fait avec mademoiselle Agathe ; je me dis que la grisette , qui nous trompe franchement , est cent fois plus aimable que la
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petite-maîtresse qui nous garde sans nous aimer.
Le dîner se passe assez tristement ; maigre' mes efforts pour le prolonger , à sept heures, nous n'avons plus rien à nous dire. Je propose le spectacle , on n'en trouve pas un qui plaise ; la promenade n'est plus de saison ; je ne sais que lui proposer ni comment l'amuser... enfin elle se plaint de maux d'estomac, de tête, de vapeurs. Elle se décide à rentrer pour se coucher de bonne heure, et j'applaudis à ce projet , qui nous est à tous deux d'un grand secours.
ÎSous sortons : je veux , suivant mon usage, la ramener en voiture; mais cette fois elle pre'fère aller à pied, pensant que la marche et l'air lui feront du bien ; il est jiuit , et nous ne craig-nons pas les rencontres de'sagrëables.
Nous faisons la route comme des ëpoux de vingt ans ; échangeant une parole toutes les cinq minutes. Nous sommes dans la rue Saint-Honoré : nous allons passer devant la boutique de Nicette ; mais elle sera
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fermée , et je n'en suis pas fâche. Nous approchons la boutique est encore ouverte;
j e vois des arbustes qui ne sont pas rentre's.. . . il n'y a plus moyen de re'trograder.... pour quel motif d'ailleurs? ne suis- je pas maître de donner le bras à qui bon me semble ?... Oui... mais cependant je de'sire qu'elle ne me voie pas.
Nous y voici... Nicette est à sa porte... elle m'a vu... et je ne sais par quel caprice madame de Marsan veut s'arrêter pour examiner les fleurs. « Voilà un oranger » charmant, me dit-elle ; depuis long-temps 5) j'ai envie d'en avoir un dans mon bou- 3» doir... celui-ci me plaît assez... ne le trou- » vez-vous pas joli? — Oui, madame, oui, 3) fort joli.... 1»
Je suis embarrasse ; je tiens mes yeux baisse's , évitant ceux de Nicette.
«t Je crains cependant qu'il ne soit trop 5) grand, poursuit madame de Marsan.
3) En avez-vous d'autres, petite?... Eh )) bien ! . . . re'pondez donc. )>
Nicette ne l'entend pas ; elle a les yeux
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fixes sur moi, et sans doute ses regards disent bien des choses , car madame de Marsan, e'tonne'e. Texamine à son tour : sa jolie figure, son trouble, mon émotion, ma contenance embarrassée , font concevoir à madame de Marsan des soupçons qui sans doute vont au-delà de la ve'rite'. Les femmes devinent bien vite, et leur imagination va grand train!...
Madame de Marsan ne m'aime plus ; mais elle a cette curiosité que toutes les femmes conservent sur cet article, et , par méchanceté , elle feint pour moi un retour de tendresse.
Elle entre dans la boutique , en s'appuyant nonchalamment sur mon bras ; elle me regarde amoureusement ; elle me tutoie!.... ce qu'elle n'a pas fait vingt fois dans les commencemens de notre liaison.
<; Mon bon ami , comment trouves-tu ces )) arbres-ci!... dis-moi ton goût, mon cher )» Dorsan : je ne veux choisir que celui qui j> te plaira »
La colère, le dépit m'étouflent ; je puis
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à peine lui re'pondre quelques mots sans suite..,. Je regarde Nicette... je la vois pâlir... chanceler... ses yeux se remplissent de larmes ils m'interrogent ils semblent me dire : « Elle vous aime : vous 3) l'aimez donc aussi?... »
Madame de Marsan voit tout cela : elle sourit avec me'chancete' ; elle regarde Nicette attentivement : <c Qu'avez-vous donc, » petite? lui dit-elle d'un ton de'daigneux;
n VOUS semblez bien émue — Je n'ai
» rien, madame, je n'ai rien » re'pond
la petite d'une voix tremblante, et portant alternativement ses yeux sur madame de Marsan et sur moi. <; Quel est le prix de
) cet oranger? — C'est ce que vous vou-
» drez . madame.... cela m'est e'g"al.... —
» Comment! cela vous est e'gal? voilà qui ) est singulier : qu'en dis-tu , mon cher ) Dorsan?... Mais, re'ponds donc; je ne
sais en vérité' ce que tu as ce soir! —
Quand vous voudrez, madame, nous partirons. — Ah! je vois, monsieur, que ) VOUS avez des raisons pour ne point vou-
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n loir rester avec moi en ces lieux... Ma
)> pre'seiice vous contrarie et paraît
» faire de la peine à mademoiselle!... Ali!
3» ah! c'est trop plaisant! Faire du
)) chagrin à cette petite! c'est d'une
)» cruauté sans exemple!.... Allons, mon- 5) sieur, quand vous voudrez... Mais, je •>y VOUS en prie , ne la laissez pas se désoler... » Adieu , petite!.... »
Elle sort enfin de la boutique ; je la suis, après avoir jeté un coup d'œil sur Nicette... Mais elle pleure et ne me regarde plus.
Lorsque nous sommes dans la rue , madame de Marsan rit aux éclats et me plaisante sur mes amours , sur l'innocente bouquetière. Je ne lui réponds pas : je pourais lui dire des choses mortifiantes — mais il faut de l'indulgence envers celle qui a été faible pour nous.
Elle est enfin chez elle et je la quitte. Il me tarde de revoir Nicette ; je veux lui dire maintenant tout ceque je pense, tout ce que j'éprouve; je ne veux pluslui cacher l'amour véritable qu'elle m'inspire et que j'ai tou-
jours combattu vainement. Elle le partage; je n'eu puis douter... Nous serons heureux oui . je m'abandonne de'sormais
au penchant de mon cœur ; il me dit que je dois posséder iSicette... L'amitié' entre nous n'est qu'un pre'texte pour cacher l'amour ; mais nous ne pouvons nous y me'prendre! Eh ! pourquoi ces efforts pour vaincre le sentiment qui nous attire l'un versl'autre? pourquoi la froide sagesse nous priverait-elle du bonheur ?... L'amour est il donc un crime?... et ce qui nous rend si heureux peut-il nous rendre coupables?...
Je cours, je vole... je suis devant sa demeure... la boutique est ferme'e... je ne vois point de lumière en dedans... Je frappe... on ne me répond pas. Dormirait-elle?...
Non. non; je sens bien qu'elle ne peut dormir!... Je frappe de nouveau... point de réponse!... où peut-elle être?...
Je passe une heure devant sa boutique...
Je vais encore frapper, mais inutilement;
je me persuade qu'elle y est , mais qu'elle
ne veut pas m'ouvrir... qu'elle pleure, et
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veut me caclier ses larmes... Elle craint peut-être mes reproches pour sa conduite devant madame de Marsan : chère Nicette! non , je ne te reprocherai pas ton amour, Demain je la verrai; demain je la consolerai ,etje triompherai facilement des résolutions delà nuit!... Allons! puisqu'il le faut , attendons à demain.