CHAPITRE X
Où cela menera-t-il?
Après l'aventure du bosquet, il est impossible que je retourne chez madame de Marsan et que je la revoie publiquement. Il faut donc ne'cessairement couvrir notre liaison du voile du mystère : avec beaucoup de femmes elle n'en aurait que plus de charmes ; mais je crains qu'avec madame de Marsan , qui aime à s'entourer d'hommages et d'adorateurs, l'impossibilité où elle est maintenant de tirer vanité' de ma conquête , ne refroidisse promptement son amour.
Si nous ne nous voyons plus chez elle, c'est par respect pour les convenances, car
Raymond ayant été témoin de la catastrophe , je suis bien persuade' que cette aventure est connue de tout le monde.
Ce qui me surprend , c'est de ne l'avoir pas aperçu depuis cette soire'e mémorable; huit jours se sont e'coule's et je ne l'ai pas même rencontre' : il craint sans doute ma colère... Il paraît qu'il se cache quand il m'entend , car demeurant sur le même carre' et sortant tous deux plusieurs fois dans la journe'e , nous ne sommes pas ordinairement plus de deux jours sans nous voir.
Une correspondance s'est établie entre moi et madame de Marsan ; nou^nous donnons des rendez-vous ; nous allons ensemble à la campagne , au spectacle en loges grillées ; je jouis davantage de sa société , ne nous voyant plus qu'en tête à tête. Il n'y a plus entre nous cet essaim de jeunes gens qui folâtraient sans cesse autour d'elle , et dont la présence ne m'était nullement agréable; seule avec moi, elle ne peutplus autant fiu're la coquette et s'amuser à me
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tourmenter. Je ne suis donc nullement facile', pour mon compte , de cette manière de nous voir ; mais je crains bien qu'il n'etl soit pas de même de son côte'. De'jà notre correspondance languit ; nos rendez-vous sont plus rares ; elle trouve sans cesse des obstacles pour se rendre près de moi : c'est une re'union , un bal , une fête à laquelle elle ne peut se dispenser de se rendre.
Je n'ajoute pas foi à ces raisons, parce que je sais que son mari la laisse entièrement maîtresse défaire ses volonte's. Sicile me refuse un rendez-vous , c'est qu'elle préfère briller dans un bal, dans un concert , faire des conquêtes enfin, et s'entourer d'adorateurs et d'hommages , au plaisir d'une promenade solitaire avec moi. La conse'quence que je dois en tirer est toute simple : madame de Marsan ne n'aime pas et 7ie m'a jamais aime. Elle m'a distingue' par caprice... m'a donne des espe'rances par coquetterie , a succombe' par hasard et me quittera par ennui.
Un matin , en ouvrant brusquement ma ni. l'j
porte, j'a23erçois enfin Raymond qui descend l'escalier. Je l'arrête par le pan de son habit.
u Eh! mon dieu , M. Raymond , je vous » croyais mort !... — Bonjour, mon cher voi- » sin... En effet... je ne vous ai pas vu deî) puis le Barbier de Séi^ille. — Oui , c'est )) cela même : moi, qui comptais sur vous ;» pour savoir comment la fête s'est termiî) ne'e. — Ah ! vous avez dû le savoir par... 5) — Par qui?... — Vous m'entendez bien... » Vraiment... je craignais que vous nefus- 3» siez fâche' contre moi. — Et pourquoi cela? )) — Parce que j'ai amené le mari dans le )i bosquet... — Ah ! c'est donc vous qui l'ait vez amené'? — C'est-à-dire , c'est moi et ce i» n'est pas moi ! Il cherchait sa femme , et 1» moi je cherchais les amours , qui se don- » naient alors une indigestion dans le gre- » nier ; les petits drôles ont manqué en » crever : leur mère prétendait que c'était » ma faute, et voulait m'arracher les yeux! ... » J'ai eu bien du malheur à cette fête-làî... ;> mais pour en revenir à votre aventure : si
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:> VOUS m'aviez mis clans la confidence de 2» votre liaison avec madame de Marsan , :» tout cela ne serait pas arrivé; j'aurais au o> contraire éloigne' le mari de l'ide'e de clier- 5) cher sa femme !... Mais aussi, je vous le 5» re'pète sans cesse , vous ne voulez jamais 2) rien me dire!.,, cela occasionne des sur- » prises!... Enfin vous êtes cause que je ne î> vais plus chez M. de Marsan. — Pourquoi » cela? — Pourquoi!.... c'est tout simple... 2» la femme qui sait... que j'ai vu... me fait î> mauvaise mine : le mari est un autre ori- » ginal. Je voulais tâcher , moi , d'arranger « la chose: c'e'tait pourtant difficile... mais 2» enfin comme c'était le soir , la lune... et 2) puis avec de l'esprit on fait tout passer. 2) — Eh bien! — Eh bien!... quand vous 1» avez e'te' parti , j'ai d'abord voulu secourir 2» madame de Marsan , que je croyais éva- 2» nouie ; mais au moment où je m'avançais 2> avec mon flacon de sel , elle s'est releve'e 2» toute seule , et, me jetant mon flacon au 2» nez, a couru s'enfermer chez elle — 2» Quand j'ai vu cela , j'ai dit : il faut aller
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î) trouver le mari et lui fasciner les yeux. Je :> me suis rendu au salon ; j'ai fait signe à 3) M. de Marsan de venir me parler : il ne 3> voulait pas d'abord quitter la table d'e- ;» carte' ; enfin il s'est décide'. Je l'ai emmené :> dans un petit coin, et là je lui ai dit :Monj) sieur, il ne faut pas croire tout ce qu'on )) voit... surtout quand ilfait clair delune... :> parce que la lune change les objets, et » cela trompe... La scène qu'ils répétaient » dans le bosquet était de mon invention 5) et devait se jouer à la suite du Barbier... )) c'est une scène d'amour : dans les scènes n d'amour on se tient de près , on se met » à genoux, on se prend les mains, la taille... » plus on se prend de choses , plus cela î> ajoute à l'illusion théâtrale. Hein !... j'es- » père que c'était adroit? — Très-adroit ; et )> qu'a répondu M. de Marsan? — A peine 3> m'a-t-il laissé finir. Il m'a dit d'un ton fort M sec : faites-moi le plaisir de ne plus m'en- » nuyer de vos sottises , et de ne plus ou- 3) vrir la bouche sur ce sujet. Là dessus il » m'a tourné les talons. Ma foi ! je vous
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» avoue que j'ai trouve' cela grossier^.. . Un » mari à qui je veux rendre le prisme ma- ); trimonial , et qui me reçoit comme un 5» chien clans un jeu de quilles! — vous 1) conviendrez que cela n'est pas eng.^geant. » Pour m'achever , voilà qu'un moment )) après la laitière arrive avec ses deux pe- )» tits, qui e'taient violets, et qu'on venait )» de trouver dans un grenier ; et cette in- )) solente paysanne qui me dit des in jures... 5) qui me promet que, s'ils e'toufTent, son )> mari me citera chez le juge de paix. » Comme s'il y avait de ma faute ! . . . Je leur » ai dit de faire l'amour et non pas de s'é- » touffer !... Ma foi ! quand j'ai vu cela, j'ai )) pris mon chapeau , et , profitant du ca- » briolet de Figaro qui revenait à Paris , » j'ai laisse' là la fête, en me promettant 5» bien de ne plus composer de scènes ana- ■'» cre'ontiques pour des paysans. »
Mon voisin me quitte en terminant son récit. Je ne sais pourquoi , maigre l'assurance que je lui ai donne'e de n'avoir aucun ressentiment contre lui relativement m. 17.