CHAPITRE IV
Soupçons de l'esprit. — CraÎDtes du cœur.
Grâce à mon voisin, je ne me suis pas vendu à l'aimable ijivitation de madame de Marsan ; mais je compte aller bientôt m'excuser , et j'aurai soin d'aller seul : je crois y gagner de toute façon.
Caroline m'attend sans doute avec impatience ; hâtons-nous de faire cesser ses inquiétudes. Je lui avais promis de revenir dans la nuit; mais les e've'nemens !.. Il est deux heures passées ; courons rue Caumartin.
M'y voilà... cette fois elle n'est pas à sa fenêtre... mais doit-on se donner un torticolis pour me voir arriver plus tôt ?.. Non î. , m. 7.
7S MOM VOISIN
je suis trop raisonnable pour exiger cela.
Je monte, je sonne.... on n'ouvre pas.
Elle est sortie!... ennuyée de m'altendre , elle est allée se promener... peut-être faire quelques emplettes nouvelles; il faut m'éloigner... je reviendrai., sonnons encore cependant.
Je sonne de nouveau, mais inutilement.
Je desceuds assez mécontent , parce que je suis contrarie', et rien ne contrarie plus qu'un plaisir remis. Je n'ai pas le droit de me fâcher de ce qu'elle est sortie... il me semble cependant qu'elle aurait dû m'attendre... Je m'éloigne en me grattant l'oreille ; je crois même que je me gratte le front... Serait-ce un pressentiment? Ab ! je n'ai pas encore trouvé une femme fidèle ! mais je me suis promis de ne point me chagriner d'avance ; cela ne sert à rien. Il faut que je lâche aussi de ne point me chagriner après ! ... je serai bien plus certain d'être heureux.
En détournant le boulevard, je l'aperçois... Quelle toilette pour une promenade
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du matin ! elle m'a vu : elle paraît embarrasse'e... elle vient à moi eependant. Nous nous sourions tous deux... mais je crois que nous n'en avons envie ni l'un ni l'autre : ces sourires forcés se reconnaissent si facilement.
«( Ali ! vous voilà... — Oui ; cela vous }) étonne? — C'est que je ne vous attendais 3) pas si tard. — Je crois en effet que vous î> ne m'attendiez plus. — Vous venez de î> chez moi? — Oui; et vous? — Je viens de )> me promener un peu... — Quelle toilette ! 3> — Elle n'a rien que de bien ordinaire, -') il me semble. — Non pas en comparaison )) de celLe que vous portiez rue des Jlosiers. )• — Vons avez toujours des méchancetés » à médire!.. — Je ne vois pas ce qu'il y a » de méchant dans ce que je viens de vous n dire. — Il faudrait peut-être sortir en ta- )» blier!.. en cornette!.. — -Cela ne vous )) allait pas mal. — Je n'ai cependant pas î> envie de les reprendre. — Oh! je le crois. » — Il semblerait à vous entendre que n lorsque vous m'avez connue , j'étais une
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» campagnarde bien gauche , bien niaise !.. » Je sais très-bien que vous n'e'tiez pas une î> innocente. — Est-ce que nous allons rester n arrêtes sur le boulevard?.. Je rentre.... )) venez-vous? ;>
J'hésite... et je la suis cependant. Nous sommes chez elle. Caroline me plaisante sur mon ton sévère : au fait! qu'ai-je à lui reprocher?... Je suis quelquefois bien peu aimable!., je le sais, et un homme grondeur n'est pas aimé... Oui , mais un homme qu'on aime ne paraît jamais grondeur ; il a toujours raison.
J'embrasse Caroline et nous faisons la paix. Je dîne avec elle : je la mène au spectacle : je veux lui procurer du plaisir.... mais elle ne m'a pas l'air de beaucoup s'amuser... Je lui trouve quelque chose de distrait, de préoccupé; je suis presque tenté de lui en faire la guerre 5 je me retiens : elle me dirait que je bougonne sans cesse!.. Mais si elle était comme autrefois , je n'aurais pas sujet de me plaindre. Ah î je le répète : quand on cesse d'être aimable : c'est qu'on cesse d'être aimé.
Il est près de minuit lorsque je rentre chez moi... Une secrète espérance me fait porter bien vite la main à ma serrure... point de bouquet!... c'était le jour pourtant!.., Nicette m'oublierait-elle aussi... cela me ferait de la peine... beaucoup de peine!.. Cependant quel enfantillage ! puis-je m'attendre à ce que cette jeune fille m'apporte toute l'année des fleurs , lorsque je ne daigne plus aller lui dire un simple bonjour?.. Mais au fond du cœur je ne recevais pas avec indifférence ces marques de son souvenir; j'y étais sensible... plus peut-être que je ne le croyais moi-même; je le sens au chagrin que j'éprouverais de son oubli : je m'étais si bien habitué à cet hommage... il me semble maintenant qu'il m'était dû ! Et pourquoi le cacher! je me flattais d'être aimé de Nicette, je la croyais susceptible de constance , et tout en ne voulant point aljuser de son amour, j'étais bien aise de lui en inspirer. Ah ! je veux m'informer de sa conduite ; je veux la voir , lui parler. Demain matin je me lèverai à six heures ,
et j'irai rôder autour delà petite bouquetière. Que nous sommes bizarres! .. Depuis un mois je ne'glige ]Nicette ; et parce que je crois qu'elle m'oublie , je brûle du dësir de la revoir, de connaître sa conduite, ses sentimens ! ... Est-ce de ma part amour? amour -propre? jalousie? vanité? amitié'
ou simple curiosité^ C'est tout ce que
vous voudrez ; mais c'est comme cela.
Quant à Caroline , je ne veux plus me tourmenter pour elle ; car enfin elle est fidèle ou elle ne l'est point. Dans le premier cas, j'ai tort de la soupçonner ; dans le second , elle ne mérite ni mon amour, ni mes regrets. Voilà un très-beau dilemme que je propose à tous les jaloux prèsens et à venir. Mais ils me répondront que lorsqu'on peut se parler raison, c'est qu'on n'est pas fort amoureux. A cela je n'ai rien à dire, parce que je crois que c'est la ve'rlte.
Je suis sur pied à six heures. Je suis bien certain, à pareille heure, de ne point rencontrer de connaissances près desquelles
je rougirais de parler avec une petite marchande e'tale'e dans la rue. Me voici près de la place où Nicette dresse son e'ventaire. Mais je ne vois rien... serait-il trop tôt?., aurait-elle changé de quartier? Je m'approche d'un commissionnaire assis à deux pas : ces gens-là savent tout.
;> Mon ami , est-ce qu'il n'y avait pas » une bouquetière devant cette maison?
» — Si fait , monsieur ; elle y était encore » il y a huit jours. — Elle n'y est donc
)> plus ? — Oh ! elle n'est pas bien loin 1
» A trente pas plus bas.... vous allez voir » une petite boutique ; c'est là qu'elle est à » c't'heure, ■ — Une boutique , dites-vous? » — Oui , monsieur, qui n'est pas grande, » mais qui est ben arrange'e , quoiqu'çà. »
Je vais m'e'loigner... mais si je pouvais avoir par cet homme quelques renseignemens !.... Nicette a une boutique!.. .. que doisje en conclure? je tremble de deviner ! Un autre aura donc e'të plus
heureux que moi! un autre aura été
écouté et ce trésor, que je pouvais
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obtenir, et qu'il m'en a tant coûté pour respecter, c'est un autre qui le possède!...
Je me rapproche du commissiounaire ; je lui mets quelque argent dans la main , et je recommence à le questionner.
« Connaissez-vous cette bouquetière? — » Oui , monsieur , je la connais... sans trop » la connaître ; car elle est un brin fière ; » elle ne parle guère qu'à ses pratiques , et » encore faut pas que çà soit long, car elle » vous les enverrait promener... Ah! dam', )) c'est une fille sage ! c'est une vertu , 5» voyez-vous! et les vertus sont toujours » remarque'es. )>
L'e'loge que cet homme fait de Nicette me cause un vif plaisir ; j'aurais été si fâché d'apprendre à ne plus l'estimer!
" Vous dites donc qu'elle est sage. — » Oui , monsieur : oh ! je nous y connais- )> sons , nous autres ; et puis j 'voyons tout î> ce qui se passe. Ce n'est pas que mamzelle )» Nicette manque d'amoureux... Oh! pardi!
» tout le quartier, si elle voulait! elle
» est si jolie!... aussi elle vous a fièrement
» de pratiques. Il n'y a guère que six se- )> maines qu'elle est venue s'e'tablir dans )) c'te rue ; mais c'est e'gal ; les jeunes gens 5) l'ont hentôt aperçue, et c'est qu'il y a » tout plein d'mirliflores qui viennent lui » acheter , pour lui conter fleurette, vous ;> m'entendez ben ; mais mamzelle Nicette » ne vend que ses bouquets. C'est une jus- !» tice à lui rendre. Elle n'e'coute pas plus )> les élëgans que les laquais! et quand il y a )> des malins qui lui commandent des fleurs 1) pour qu'elle leur en porte , ils sont ben 5> attrapes ; car elle leur envoie tout çà par )) la petite fille du perruquier. '»
Je m'éloigne, charme' de tout ce que je viens d'apprendre ; en deux sauts je suis devant la boutique de jNicette. Elle ran^^e déjà ses pots de fleurs sur les planches placées en dehors de la rue. En me vovant elle pousse un cri de surprise.... Les œillets qu'elle tenait lui échappent des mains. Elle
rougit et peut à peine balbutier.
«! Quoi!... c'est vous, monsieur!... ;.
Je souris de son étonuement; j'entre III. 8
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chez elle. Je m'assieds sur un escabeau, et je la regarde... Qu'elle est jolie! le plaisir l'embellit encore , et il brille dans les regards qu'elle jette sur moi.
« C'est vous , M. Dorsan... vous... chez !) moi... Ah ! je ne m'attendais pas à tant )> de plaisir!.... je ne l'espërais plus. — )> Pourquoi donc cela , JNicette? — Mais.... ;> il y a si long-temps!.... t — Il est vrai. » Mais j'ai des occupations qui ne me per- » mettent pas de... — Oh! monsieur!... je » vous crois.... D'ailleurs n'êtes-vous pas » le maître,.... et pouvez-vous penser à 1» une marchande de bouquets!.... ;•
11 y a quelque chose de si touchant dans la manière dont elle me dit cela , que je me sens tout e'mu. Comment ai-je pu oublier tant de charmes , de candeur , de sensibilité!... Je ne me conçois pas.
Elle est toujours debout devant moi ; je lui prends la main ; je vais, je crois, l'attirer sur mes genoux elle me laisse
faire.... elle jette des regards inquiets autour d'elle, mais n'a pas la force de s'eloi-
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giier de moi... Imprudent! qu'allais- je faire !... nous sommes à la vue des passans; on peut entrer à chaque instant. Elle n'a que sa réputation , et je vais la fle'trir!... Pauvre petite! elle me la sacrifierait, en craignant de me de'plaire.
Je lui quitte la main ; je m'éloigne d'elle, en portant mes regards vers la rue : elle me comprend ; ses yeux me remercient.
u Vous avez pu louer une boutique, n Nicette ? — Oui, monsieur; je gagne 2) beaucoup depuis que je suis dans ce ^> quartier; j'économise et je 7ie dépense » guère ; je suis certaine de pouvoir me » tirer d'àflaire : je ne crois pas avoir mal :> fait? — Non.... je sais que vous vous conî) duisez fort bien. — Vous le savez? — Je )) n'en ai jamais doute' : vos bouquets m'ont )> prouve' aussi combien votre ame est re-
3> connaissante — Ah! puis-je oublier
" ce que vous avez fait pour moi? — Vous » n'avez point fait de connaissances dans :> cette rue?... — JNon , uionsieur ; je nen » veux pas faire. — Vous ne vous ennuyez
88 M0\ voisi\
» pas seule? — Comment pourrals-je m'en-
;> nuyer? j'ai toujours quelque chose à pen-
i) ser. — Le soir, que faites-vous? — Je lis. et je
» m'apprends à écrire. ^ — ^Voiis savez écrire?
î> — Lnpeu... dans quelque temps jesaurai
;> mieux, je l'espère. Ily a un vieux monsieur
î> qui me donne quelquefois des leçons. —
5) Qu'avez-vous besoin d'en savoir davan-
;> tage? — C'est vrai, monsieur; si cela
î) vous déplaît, je n'apprendrai plus. —
» Oh ! je ne dis pas cela ; étudiez, jNicette,
)) puisque vous y trouvez du plaisir : vous
;» n'étiez pas née pour vendre des bouquets;
» mais croyez-moi cependant , ne cherchez
:> pas à sortir de la condition où le sort
î> vous a placée ; cela réussit rarement. —
î) Oh ! je ne cherche rien , monsieur ; je
» voudrais seulement être un peu moins
j» bête qu'autrefois. — Ma chère amie, vous
î» pouvez être ignorante , mais vous ne
» pouvez être bêle ; vous serez toujours
» charmante ; votre esprit naturel n'a pas
•-» besoin, pour plaire, des ressources de l'in-
5» struction , comme vos attraits n'ont pas
)) besoin des secours de l'art pour se'duire. 2) Ah! Nicette , soyez toujours telle que » vous êtes maintenant I.... telle que je vous » vis pour la première fois ; ne changez 5) jamais ! ;>
Elle m'ëcoule en silence ; son doux regard approuve tout ce que je dis ; nous nous entendons si bien!... Mais des importuns viennent de'jà regarder ses fleurs ; il faut que je m'éloigne. Je lui dis adieu , et je reste encore devant elle... il n'y a pas
moyen de prendre un baiser Je le sens
bien... elle me devine. .. nous soupirons tous
deux! se quitter aussi froidement!
Ah ! si nouse'tions chez moi!., je n'ai qu'un mot à dire; elle viendrait, j'en suis certain ; mais ne le disons pas, ce mot, car elle serait perdue.
Je lui serre la main et je me sauve... Je sens qu'il faut la fuir pour ne point l'adorer.
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