CHAPITRE V
La confidence.
Comme un changement heureux dans notre destine'e nous raccou^mode avec la vie , comme un coup de de favorable nous rapproche de la fortune , comme un beau trait réconcilie un misanthrope avec l'humanitë , comme la réception d'une pièce calme l'humeur d'un auteur , comme une bouteille de vin vieux fait oublier à un ivrogne ses sermens , comme un rayon du soleil fait disparaître les traces de l'orage, de même la vue d'une jolie femme nous fait oublier nos projets de sagesse; son amour efface de notre ame le souvenir des perfidies de notre dernière maîtresse , et
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ses vertus nous raccommodent avec les femmes , que nous jurons de fuir toutes les fois que nous avons e'të trompe's , mais que nous ne fuyons pas , parce que cela n'est point dans la nature.
Ainsi la vue de Nicetle me fait toujours l'estimer davantage. Je me reproche de médire quelquefois d'un sexe chez lequel on trouve des modèles de sensibilité , de délicatesse, de douceur, et qui rachète souvent une faiblesse par mille qualités. D'après cela je pense que j'iii eu tort de soupçonner Caroline; que rien dans sa conduite ne me'ritait d'ëveiller ma jalousie , et que c'est souvent par des reproches et une méfiance mal fonde'e que l'on aigrit un cœur que l'on aurait pu fixer.
Je vais même jusqu'à me dire que c'est ma faute si j'ai e'té trahi si souvent , et que je n'ai jamais fait que le contraire de ce qu'il fallait pour conserver l'amour d'une femme. On va loin avec des syllogismes que l'on se propose à soi-même. De la manière dont j'y allais, j'aurais fini par me prouver
que les infide'litës de ces dames ne sont que la conse'quence de notre conduite avec elles , lorsque je me trouvai devant Tortoni , au moment où Raymond y entrait avec un monsieur d'une soixantaine d'anne'es , assez mal bâti , d'une figure bête et desag-re'able, et force' de s'appuyer sur une canne pour faire avancer sa jambe gauche ; mais dont la mise annonçait l'opulence, et les manières un reste de prétention.
Je ne me soucie point de m'asseoir près . de ces messieurs, maigre' les sollicitations de Raymond , qui me crie que nous allons déjeûner ensemble. Je feins de ne point l'entendre et me place dans un coin , loin de Raymond , que je redoute encore plus depuis notre voyage à Montmorency. Mais tout en prenant mon chocolat, je m'aperçois que la conversation de ces messieurs est très-anime'e. Je gage que ce vieux goutteux raconte à son ami quelques bonnes fortunes qu'il a soin de faire sonner bien haut , pour se donner encore l'air d'un séducteur. Ne ferait-il pas mieux de soigner ses inlir-
mites? Il se lève cependant; je crois que Raymond va le suivre... mais non , il reste et vient vers moi.
« Bonjour, mon ami. Eh bien! somraes- )) nous un peu remis des fatigues du » voyage? — C'est à vous qu'il faut demander )> cela. Grâce au ciel , je n'ai pas coucliésur î) un jambon , les jambes prises comme une » mauviette. — Ah! l'espiègle !... Çà , c'est )> vrai que j'avais assez l'air d'un moineau ; » mais je ne m'en ressens plus ; je me suis .) tant frotte' hier... j'ai use' deux bouteilles » de cosme'tique pour la peau et trois fla- )» cons d'huile de Ceylan : aussi ce matin » j'avais retrouve toute mon élasticité. Dites- » moi : connaissez-vous la personne qui » était avec moi tout à l'heure? — Non. — 3. C'est M. de Grandmaison. — Je n'en ai 5) jamais entendu parler. — C'est un homme 1» très-riche î... immensément riche!... — » Il est immensément laid. — C'est un an- » cien financier... fournisseur, entrepre- 0) neur... — Oui, j'entends. — Il donne des » bals délicieux. — Ce n'est pas pour lui,
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)) à coup sûr. — Oh ! c'est encore un e'gril-
» lard! — Il n'en a pas l'air. — Parce
» qu'il traîne un peu la jambe!... Cela ne M l'empêche pas de faire des conquêtes. — )> Ces- à-dire d'en acheter. — C'est ce que )) je voulais dire : mais cela revient au » même. J'avoue, entre nous, qu'il n'a pas 1) invente la poudre , et que son e'ducation 1) se borne à la règle de la multiplication et 3) de la soustraction , qu'il entend parfai- » tement. Mais enfin avec tout cela il a les » plus jolies femmes de Paris. — Cela ne )) fait pas l'e'loge des plus jolies femmes de 5» Paris. — Il me contait tout à l'heure une » nouvelle intrigue qu'il est sur le point de » terminer... oh! oh !... c'est fort drôle !.,. 5) C'est une jeunebeaute' ravissante !... qu'il î) va souffler à un jeune homme. — Quelque » fille entretenue... — Il paraît que la petite î> vaut son prix et qu'elle faisait des façons , » et jDuis le jeune homme, qui sans doute » est jaloux , la tient de près... Malgré cela 1) on s'est vu... à la fenêtre d'abord... puis » les billets ; puis les propositions! .. Grand-
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5» maison, qui sait comment il faut s'y pren- )> dre , a parlé de cachemires , de Lrillans ! » La petite est coquette, et il paraît que son » jeune amant ne l'entretient que sur un î) ton bourgeois ! Le pauvre garçon sera )> bientôt évincé. »
J'éprouve une certaine inquiétude dont je n'ose encore me rendre compte ; le récit de Raymond , que j'avais écouté machinalement, m'intéresse maintenant beaucoup :
les mots de cachemire, de fenêtre, de brillans , éveillent dans mon esprit de vagues soupçons, auxquels je rougis de m'arrêter, lorsque je me rappelle la tournure et l'âge de M. de Grandmaison. Mon amour-propre ne peut admettre que l'on me préfère un pareil rival... mais une voix secrète me dit que l'amour-propre nous trompe souvent; je veux m'assurer de la vérité , et j'adresse à Raymond des questions qui, j'en suiscertain, vontme prouver que j'ai tort de me tourmenter.
»! Où demeure ce M. de Grandmaison?
» — Rue Caumartin , dans une superbe
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M maison qui est à lui... C'est presqu'à l'en- )) tre'e, par le boulevard. )>
Je sens un frisson parcourir tout mon corps ; mon estomac se serre ; un poids se place sur ma poitrine, et tout cela est l'affaire d'un mot et d'une seconde ; je continue cependant en affectant la plus grande tranquillité'.
«t Et cette jeune beauté'?,.. — Elle loge » en face de lui , dans une petite maison 1) où il n'y a point de portier, au second sur » le devant. C'est à sa fenêtre que Grand- » maison l'a aperçue : la rue est large; mais )) il a une lorgnette délicieuse, qu'il a fait » faire pour aller voir les ballets del'Ope'ra. 1' C'est un petit télescope ; elle vous met )> sur les objets , et vous savez comme c'est » agre'able pendant qu'une danseuse fait » une pirouette , de braquer cela sur... — » Mais achevez donc : cette jeune feuime?... „ — Comme je vous le disais , avec sa lor- )> guette, il s'est convaincu qu'elle est jeune, » jolie, bien faite et point fanée!... Ob ! il ;» a des verres pour cela qui sont précieux !
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» — Mais l'amant?... — L'amant ne loge )> pas avec elle. Il vient la voir fort souvent; » mais alors ce n'est pas à la fenêtre qu'il » se met : c'est ce qui fait que Grandmai- » son n'a fait que l'entrevoir... car elle a 3) bien soin de quitter sa croisée , dès que » le jeune homme arrive!... — Enfin? — )) Enfin tout va le mieux du monde. Grand- )> maison a mené la petite en loge grille'e à » rOpe'ra, avant-hier, parce que justement » l'amant était à la campagne, i»
Ici je ne suis plus maître de moi , et sans voir ce que je fais , je donne un coup violent sur la table qui est entre moi et mon voisin : la secousse est si forte que la tasse de chocolat saute au nez de Raymond, qui en me parlant se tenait courbe sur la table; le reste du liquide se répand sur le gilet et le jabot de mon voisin qui fait lui-même un saut en arrière, épouvanté par le geste qui vient de m'échapper.
Honteux de laisser voir mon trouble , mon dépit , ma fureur, je tâche de prendre sur moi ; je compose ma figure , et je fais ni. 9