‹ Mon voyage à Tracadie [microforme]Chapitre 1 sur 15 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Ce fut le lundi, 5 mai, que je partis de Montréal bien persuadé que je n’y mettrais plus les pieds de ma vie. La journée avait été pluvieuse, le ciel noir et sombre. Les rues étaient remplies de boue, comme c’est l’habitude en pareil ras dans la métropoledu('anada. Bref! la tristesse de la nature extérieure était parfaitement en harmonie avec la mélancolie de mon esprit danscemoment critique.

Pendant la journée, j'avais pris mes dernières dispositions. Une visite que je fis au collège wesleyen m'avait aidé à tuer le temps. J'allais voir monsieur Léopold Massicotte. Je le trouvai en compagnie de deux on trois autres étudiants, tous anglais. On causa de choses et d’autres et je me rappelle parfaitement que ces messieurs anglais furent complètement stupéfiés en apprenant que

j'étais un ex-prêtre catholique. ‘“ Vraiment, me dirent-ils,

eton vous appelait père ? ’—" Oui, repartis-je à mon tour, mais c’est maintenant que je suis véritabiement père.” Et tous de rire de bon cœur. Malgré tout, le temps me paraissait atrocement long.

Ceci se passait dans la matinée. L’après-midi, j’allai faire une visite au révérend monsieur Morin et lui rendre des livres que je lui avais empruntés. La conversation roula principalement sur l’histoire et la polémique religieuse, Je pense qu'il est inutile de faire observer ici que je me sentais fort mal à l’aige pendant tout ce dialogue. Le rôle de trompeur est plus difficile à jouer qu’on ne pense. Cependant je faisais mon possible pour cacher mon trouble, afin de ne pas éveiller de soupçons. Mais qu’il m'en coûtait d'être ainsi obligé de dissimuler devant un homme généreux qui ne m'avait jamais fait que du bien !

Je suis loin d’être flatteur par tempérament et par

habitude. Je puis dire cependant, tout en restant stricte-

ment dans le vrai, que je n'ai jamais rencontré dans ma vie un ami aussi sûr, aussi dévoué, aussi fidèle, que le révérend monsieur Morin. Je ne viens pas faire ici son panégyrique. Sa modestie ne le permettrait pas. Je constate simplement le fait. La parole de Di-u nous dit que l’amour efface beaucoup de péchés. Pour moi, il les efface tous. D'autres peuvent critiquer le digne gendre du père Chiniquy. Dans mon cœur, il n’y a et il n’y aura jamais place que pour la gratitude envers lui. Qu’on me pardonne cette digression. Je reviens à mon récit.

Pendant cette visite, une autre crainte augmentait mon malaise et mon inquiétude. L’archevêque m'avait promis d'envoyer des sœurs après mon départ, pour proposer à ma compagne de prendre soin d’elle et des enfants. La promesseavait été faite le samedi matin. Je devais partir le samedi soir et le lendemain, dimanche, Sa Grandeur venait précisément confirmer dans mon quartier. Or, nous étions au lundi. Il était probable que les sœurs de St-Jean-Baptiste étaient averties depuis la veille. Elles pouvaient venir pendant mon absence, me croyant parti. Alors, me disais-je, si elles viennent, que va-t-il arriver? Ki

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elles ont le malheur de dire nn seul mot de l'affaire, tout est perdu. Je me hâtai de prendre congé pour cette raison et retonrnai à la maison en courant. Niez encore les pressentiments! Ce que je craignais tant était arrivé. Les sœuts étaient réellement venues chez môi au nombre de deux. Mais celle qui jouait le rôle de supérieure dans cette circonstance s'était montrée très-habile. Elle avait eu soin de commencer par s’euquérir si j'étais absent, etc. On $se plaint de la pauvreté de notre diplomatie. Qu’on prenne des sœurs; ce sont les meilleures diplomates du monde. Elles ne le cèdent qu'au clergé qui lui, est sans rival sous ce rapport. Il ne faut donc point s'étonner outre mesure que le vieux Léon XIII ait roulé le prince de Bismarck, qui pourtant était un roué. C'est que la diplomatie cléricale a une profondeur que les laïques n’atteindront jamais. C’est quelque chose de particulier qu’il est impossible de saisir, encore plus de définir, mais qu’on sent très-bien.

Je croyais connaître les sœurs; je me trompais. Mes craintes antérieures prouvent que je ne les connaissais

pas. Elles se tirèrent donc à merveille de ce mauvais pas.

On les a blâmées. Je n’en vois pas trop la raison, franchement, car daus leur position elles ne pouvaient guère faire que ce qu’elles firent. J'excepte toutefois le petit mensonge auquel elles crurent pouvoir recourir, car il n’est jamais permis de mentir.

Si les sœurs s'étaient habillement tirées d'affaire, elles me laissèrent passablement embarrassé. Il fallait donner des explications. ‘Que signifiait cette visite? Pourquoi les sœurs étaient-elles venues ?”* J’essayai de rassurer ma compagne de mon mieux, mais je l’avoue, j’eus beaucoup de peine à chasser ses soupçons et n’y parvins jamais complètement. ‘Il y a quelque chose là-dessous, insistaitelle. Je n’ai point confiance; elles ne sont point venues ici pour rien.” Ces blocs enfarinés ne lui disaient rien qui

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vaille. Enfin, à force de restrictions mentales, je parvins à la tranquilliser, mais ce ne fut pas sans peine.

Dans son quatrième livre de l’Eneïde, Virgile parlant de Didon écrit cette expression admirable: ‘“Sed quis fallere possit amarntem ?— Mais qui peut tromper une amante?” Rien n’est aussi clairvoyant que l'amour, parce qu’il a toujours peur de perdre l’objet aimé. Si dans cette circonstance, je fus plus heureux qu’Enée, je suis loin de m’en faire gloire, car franchement il n'y a pas lieu de se glorifier d’une victoire odieuse. Je dirai sinplement pour ne rien cacher, que je commençais à en avoir assez de mon rôle de fourbe. Je crois qu’il en coûte moins d'affronter une batterie de canons que de tromper aciemment une femme qui vous aime et qui a confiance en vous.

Oh! je le sais, les sophismes ne manquent point pour s’excuser à ses propres yeux. ‘C’est la volonté de Dieu manifestée par l’église. . .. [l s’agit de votre salut éternel et non-seulement du vôtre, mais de celui de la personne même que vous aimez. L'amour de Dieu, lu gloire de l’église, la charité envers le prochain vous commandent donc d’agir de la sorte, etc.’ Tout cela est très-bien, mais vous admettrez aussi, je suppose, que les lois de Dieu sont supérieures à celles de l’église. Or, Dieu n’a-t-il pas dit: “Il n’est pas bon que l’homme soit seul ? ?’— “L’'hommequittera son pèreet sa mère pour s'attacher à sa femme.” Pourquoi donc voulez-vous changer cet ordre de choses établi par le Créateur lui-même et fondé sur la nature? Pourquoi lorsque Dieu dit: ‘ Vousquitterez tout pour suivre votre femme,” répondez-vous: ‘‘ Vous quitterez votre femme pour suivre les commandements de l’église? ‘’ Qui vous a donné le droit de fausser ainsi la dispensation divine? Les apôtres n’ont rien changé à l'héritage légué par le Maître en montant au ciel. Prétendriez-vous donc avoir plus de pouvoir qu'eux? Ils ont respecté les liens sacrés du sang et vous, vous voulez les

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briser! Je veux être accommodant. J'admets que votre église ne veuille pas de prêtres mariés. C’est déjà trèsétrange, mais passe pour l’amonr de l’argument,—for the argument’s sake,—comme disent nos voisins d’Outre- Manche. Ne pourrait-elle pas prendre un moyen terme et tenir à ses candidats à la prêtrise le language suivant: ‘Mes amis, vous voulez vous consacrer au service des autels. C’est une carrière honorable entre toutes. Cependant prenez garde d’être séduits par le côté brillant de la chose. Rappelez-vous bien que tant que vous exercerez ce ministère sacré, les joies de la famille vous seront refusées. Que si plus tard, vous reconnaissiez que vous vous êtes trompés sur votre vocation, la conduite à suivre est bien simple. Informez votre évêque de votre détermination de rentrer dans le monde. Il vous donnera l'autorisation nécessaire et tout sera pour Je mieux. Alors vous pourrez vous marier et devenir un honnête père de famille." De cette facon, l’église compterait un mauvais prêtre de moins et un bon chrétien de plus. Elle éviterait tant de scandales qui jettent le discrédit sur ses ministres, sa doctrine et sa morale. Et cependant ce mot, elle ne le prononcer jamais, car ce serait le coup de inort donné

. au recrutement de ses ministres. Il ne reste donc que Île

premier moyen, à savoir le mariage des prêtres, mais elle Pa en horreur. C’est que le célibat fait des prêtres autant de soldats prêts à combattre et à mourir pour elle et le pouvoir lui est trop cher pour qu'elle se prive volontairement de cette milice armée pour sa gloire et sa défense.— Ces dernières réflexions ne me venaient point alors à l'esprit. Seules les premières faisaient quelques impressions sur mon âme.

Enfin, le moment de partir arriva. Miséricorde! Quel déchirement de cœur que cette séparation qui, dans ma pensée, devait être éternelle. On m'avait dit: ‘Il est impossible que vous revoyiez jamais vos enfants, il ne faut

pas même qu'ils sachent que vous êtes leur père.” Je devais donner une leçon à cinq heures. Je résolus de le faire comme de routume. Cela me permettait de détourner les soupçons et d’en finir plus vite avec une situation terrible. Encore fus-je obligé de partir sans embrasser mes chers enfants plus fort que d'habitude, de peur que ces baisers passionnés ne parussent extraordinaires, car rien ne semblait les légitimer dans un pareil moment. Arrivé à la porte de sortie, je me retournai pour jeter un dernier

regard sur ces êtres chéris que je ne devais plus revoir. Je .

compris seulement alors toute la force de l’amour paternel. Je n’aurais jamais cru auparavant qu’on pôt s’attacher autant à ces gentils petits êtres. Hélas! je devais en faire une plus triste expérience par la suite. Bien des fois lorsque j'étais prêtre j'avais eu à faire l'enterrement de petits enfants. Dans les commencements, la vue d’un père et d'une mère pleurant sur le cercueil et la tombe de leur dernier-né me faisait un certain effet, mais à la fin je n’en faisais plus de cas. On a bieu raison de dire que l’habitude est une seconde nature. J’ignorais alors ce que c’est d’être père. Depuis il m'est arrivé à moi aussi de perdre mon dernier-né, mon cher petit Henri, et j'ai réalisé le

vide que fait dans un cœur paternel la perte d’un enfant .

chéri. Il faut que le péché soit une bien vilaine chose, puisque Dieu l’a pani par la mort qui nous enlève ce que nous avons de plus cher au monde. Siccine separat amicos amara mors ?. Est-ce ainsi, Ô mort amère, que tu sépares les amis ?

De mes enfants, mes regards tombèrent sur ma compagne qui, suivant son habitude, m’envoyait un baiser avec sa main. ‘ Pauvre malheureuse! me disais-je en moimême. Elle ne prévoit guère le triste sort qui l’attend.” Ainsi est faite la vie. Nous nous réjouissons souvent au moment où les plus grands malheurs vont fondre sur nous, Ce sourire me donnait envie de pleurer. Les larmes

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et les sanglots m'anraient moins ému. Combien alors je maudis ma triste destinée! Mais j'avais promis et je me croyais engugé par ma promesse. J'avais reçu l'argent nécessaire pour payer mes dettes et faire le voyage. J’en avais dépensé une partie; je n’osais plus reculer, Il mé semblait que mon honneur étuit engagé dans l'affaire. Je quittai donc le toit conjugal, la mort dans l'âme, mais résolu d'aller jusqu’au bout.

J'allai donner ma leçon. Comment enseignai-je ce soir- 1à? Dieu seul le sait. Je crois que la mère de mon élève a depuis remis à ma compagne le prix de cette dernière leçon. Je me demande en conscience si cet argent était véritablement dû. La leçon finie, je me dirigeai vers le magasin de monsieur Rivard. J'avais l'intention c le prier de vouloir bien avertir chez-moi que je ne retournerais pas ce soir-là, donnant un prétexte quelconque pour justifier mon absence. Malheureusement je suis d’une maladresse insigne quand il s’agit de mentir. Quand il mefallut trouver lefameux prétexte, j'eus beau me creuser la tête, je n’arrivai à rieu de bon. Maïs raisons étaient toutes plus invraisemblables les unes que les autres.

Pendant ce temps, j'étais arrivé à la porte du magasin. J’entrai et de peur de me trahir je demandai seulement des timbres-poste. Je restai à causer un instant avec monsieur Rivard, puis je sortis comme «si de rien n’était et me dirigeai directement vers la gare du Windsor pour y prendre le train de 7 heures 85. Ceux de mes amis qui m’auraient observé dans la rue en ce moment, auraient certainement pu deviner qu'il se passait en moi quelque chose d'extraordinaire. Je devais avoir une figure de déterré, marchant la tête basse, absorbé dans mes pensées et me demandant: ‘‘Irai-je ou n'irai-je pas? Partirai-je ou ne partirai-je pas?” Vingt fois je fus sur le point de me détourner et vingt fois le respect humain me retint. Le combat fut terrible et la lutte violente. A la fin j'y mis

un terme en me disant à moi-même: ‘ Bah! le vin est tiré. il faut leboire, Je suis désormais tropavancé pour reculer. En avant donc et à la grâce de Dieu.” Et de peur de succomber à ce que je regardais comme une tentation du démon et qui n’était que la voix de la nature, je résolus de ne plus penser à cette affaire et je pressai le par. Arrivé à la gare, je prends mon billet, envoie un télégramme à madame Martin, — télégramme qui, entre parenthèse. v'arriva jamais à destination, —et monte en wagon. Bientôt le signal est donné: la cloche sonne, la vapeur siffle, le train s’ébranle lentement. Je «suis parti pour tout de bon. Laissons la locomotive faire son œuvre et revenons un peu en arrière pour analyser brièvement lex causes dece départ précipité. Ce sera le sujet et la matière du chapître suivant.

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