‹ Mon voyage à Tracadie [microforme]Chapitre 2 sur 15 · CAUSES DE MON DÉPART · texte numérisé non relu

CAUSES DE MON DÉPART

La première pensée de retourner à l’église romaine me vint aux Etats-Unis, l’année dern‘ère, Sur les instances pressantes du missionnaire général des congrégationalistes, je m'étais rendu dans la Nouvelle-Angleterre pour travailler à l’œuvre des missions françaises, Je ne suis ui plus difficile ni plus exigeant qu’un autre. Cependant le spectacle dont je fus témoin me dégoûta profondément. Les pasteurs français des différentes dénominations, étaient continuellement à se chanter pouilles gt à 8’accuser à qui mieux mieux.* Par ailleurs, ils m’avaient l’air de travailler beaucoup plus à se voler leurs ouailles les uns aux autres qu'à convertir les pauvres catholiques. Cette conduite antichrétienne me paraissait manquer de charité et de dignité. J’ai vécu dans l'intimité du clergé catholique. Je sais que les prêtres de Rome se traitent parfois assez cavalièrement entre eux. Mais au moins devant le public ils sauvent les apparences.

On avait beau me dire: ‘“ Que voulez-vons” ce sont là les tristes fruits de la nature humaine corrompue par le

*-Nous croyons que monsieur Martin fait erreur ici. Les bisbilles dont il parle n’ont eu lieu qu'entre le missionnaire général des congrégationalistes et nos amis baptistes. Des pasteurs et missionnaires méthodistes français il n’y a eu quelé rédacteur du FIDÈLE MESSAGER qui a eu quelques démêlés avec le missionnaire général des congrégationalistes, et avec lui seulement, et s’il a publié ce qu’il eonnaissait Sur la conduite arbitraire et despotique de ce monsieur, ce n’était que pour montrer au public que monsieur Martin n’avait pas tout-àfait tort de se plaindre de lui.—NOTE DE L'ÉDITEUR.

péché, La perfection n'est point de ce monde, Jésus-Christ n'a-t-il pas dit lui-même: ‘‘Il est nécessaire qu'il arrive des scandales.” Partout où il y à de l'homme, il y a de l’hommerie, suivant une expression célèbre et pittoresque.” Tout cela eat vrai jusqu'à un certain point, mais il est également vrai que l’on doit travailler à faire disparaître ces misères inhérentes à la nature humaine. Autrement à quoi sert l'Evangile? Où est la supériorité du protestuntisme sur le catholicisme” À quoi bon quitter le dernier ai l’ou trouve les mêtues abus dans le premier?

D'ailleurs que signifie la régénération spirituellesinonla disparition du vieil homme avec ses convoitises pour faire place à un homme nouveau plein de douceur et decharité ? Comment après cela ces orgueilleux osent-ils dire qu'ils ont trouvé. Christ? Ce Christ qui a dit : ‘Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur?" Que doivent penser les chrétiens et les néovhytes qui voient des pasteurs 8e conduire'de cette façon scandaleuse”? Ceux-ci ne jouent-ils pas la comédie lorsqu'ils viennent nous dire en chaire: ‘Mes frères, aimez-vous les uns les autres?” Ils devraient au moins ajouter les paroles que Jésus-Christ appliquait aux Pharisiens: ‘ Faites comme je vous dis et non pas comme je fais.” Travailler à l’œuvre de l’évangélisation dans ces conditions, c’est gaspiller le temps et l'argent et abuser de la bonne foi et de la générosité des chrétiens anglais qui soutiennent ces missions.

Ainsi raisonnais-je et ce raisonnement prouve que je ne m'étais ‘pas encore assez débarrassé des idées romaines qui font identifier la religion avec ses ministres. Cette idée fausse a sa raison d'être dans l’église de Rome où le prêtre est tout. Il n’en est pas ainsi dans le protestantisme et c'est ici qu'éclate sa supériorité. Le chrétien évangélique n’est enchaîné ni à Luther, ni à Calvin, ni à son pasteur, Il n’est solidaire que de la Parole de Dieu, car C’est elle seule qni est sa règle de ;5i. Ces choses me

Christ

arrive paruissent claires aujourd’hui, mais alors il n’en était va de pas ainsi.

ittoren- La conduite du missionnaire général à mon égard muis il acheva de me décourager. Ce n’est pas ici le moment de * dinpa- récriminer. Je n'écris point pour accuser on me venger, S Autre- mais simplement dans l'espoir d’être utile à quelques rité du nouvenux convertis qui, comme moi, pourraient, à un quitter moment donné, être travaillés par des doutes cruels, Je inier ? ne reviendrai donc point sur les incidents pénibles qui inonla æwcompagnèrent mes démêlés avec le révérend T, G. A. 1r faire Côté. Laissons le passé dormir en paix et ne gardons arité? point rancune. Si à l’époque, j’ai publié des lettres asnez » qu'ils vives daus le FIDÈLE MESSAGER, c’est que mon honneur de moi et ma réputation étaient en cause,

penser Maintenant toute personne tant soit peu intelligente Urs se comprendra parfaitement quel effet dut produire sur mes ent-ils idées cette conduite despotique du missionnaire général.

Je ne lui refusais pas le droit de me congédier si mes services ne lui étaient pas agréables, maïs encore faut-il y mettre les formes. ‘Serais-je donc tombé de Charybde en Scylla?”” me disais-je; et tout le monde se fût posé la même question. Oui, je le demande à ceux qui m'ont le plus blâmé ; qu’auraient-ils pensé et qu'auraient-ils fait à ma place dans cette occasion ? Leurs réflexions eussentelles été bien gaies s'ils s'étaient vus jetés sur la rue avec

haire:

raient iquait n pas sation ent et étiens

table”? cela est-il chrétien? Mais la plupart des gens ne se

je ne une femme et un enfant, sans ressources et dans un pays aines % étranger ?

Cette N'y a-t-il pas là de quoi tuer la foi la plus robuste? Et où le n'est-il pas naturel qu’un nouveau converti maltraité de stan- cette façon en vienne à se demander si ce n'est pas là une étien # punition de Dieu pour avoir abandonné la foi de son enni à ! fance? Et s’il se décourage, si abreuvé de dégoûts, d’a- Dieu, ! mertumes, il en vient à désespérer de l’avenir, on lui jette S INC x l’injure à la face! En bonne conscience, cela est-il chari-

donnent pas la peine de réfléchir. Ils blâment à tort et à travers sans égard pour la vérité et la justice.

Ce fut le 13 novembre que je fns isté sur la rue avec ma femme et mon enfant, c’est-à-dire, il y a aujourd’hui un an jour pour jour. Il faisait un temps affreux. Une pluie fine et serrée vous trempait jusqu’aux os. Que faire” Où aller? Je conuaissais bien peu de monde à Worcester. Voudrait-on me recevoir? Quelles explications apporter dans ce moment critique? Qu'’allait-on penser? Sans doute on ne me croirait pas. J’aurais beau protester de mon innocence, on ne manquerait pas sinon de dire ay moins de penser: ‘Il y & quelque chose là-dessons.” Notre malheureuse nature humaine nous porte à croire toujours plutôt le mal que le bien. D'ailleurs comment penser qu’un homme revêtu d’un caractère officiel eût agi avec une pareille légèreté et un pareil sans-gêne? Il faut avoir passé par ces épreuves pour comprendre ce que je souffris alors. Dieu seul le sait. À la fin, je me décidai à demander l’hospitalité au révérend monsieur Aubin, pasteur de la mission baptiste à Worcester. Je savais qu’il n'était pas en très-bons termes avec le missionnaire général des congrégationalistes et le proverbe dit: ‘‘ Len ennemis de nos ennemis sont nos amis.” D'ailleurs, me disais-je, en moi-même, s’il n’a pas pitié de moi, du moins aura: t-il pitié d’une femme et d’un enfant innocents. J’allai donc frapper à sa porte. Il était absent, mais madame Aubin nous reçut avec une cordialité que je n'oublierai jamais et dont je lui garderai une reconnaissance éternelle.

Il me fallut revenir au Canada. Muis ici, mêmes réflexions, mêmes transes et mêmes inquiétudes. Quelles raisons donner pour expliquer et justitier mon retour précipité? Je connaissais bien la grandeur d'âme du père Chiniquy et de son digne gendre, monsieur Morin, inais le cas paraissait si singulier et si invraisemblanle! Cepen-

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dant sans eux, je ne pouvais rien faire. J'étais réduit à mendier avec ma famille. Ces réflexions m’absédèrent tout le long de la route et si mes cheveux n'ont pas blanchi pendant cette nuit terrible, c’est qu’ils sont blonds de naissance. Enfin je finis par là où j'aurais dû commencer. Je remis le soin de mon affaire entre les mainsdela divine Providence. Je ne crois pas que j’aie jamais prié de si bon cœur. Le malheur a cela de bon qui nous ramène à Dieu. Que la prière est douce chose! C’est une véritable rosée qui vient rafraîchir l’âme desséchée par les vents brûlants de l’affliction. Après avoir aiäsi remis ma cause entre les mains de Celui qui a dit: “Venez à moi, vous tous qui êtes chargés et fatigués et je vous soulagerai,” je fus plus calme. ‘ Fais ce que dais, advienne que pourra.” Je résolus d'exposer franchement toute l'affaire telle qu’elle s'était passée. Jecomptais sur la Providence pour lereste et ne comptai pas en vain. Mon ami, âvec sa générosité ordinaire, ne vit en moi qu’un pauvre malheureux désespéré, me reçut à bras ouverts et me fournit les moyens de pourvoir aux besoins les plus pressants de ma famille. De son côté, le père Chiniquy ne m’abandonna point. Il fut pour moi un vrai père dans ces tristes circonstances. Le Dieu protecteur de l’innocence avait suscité ces deux généreux sauveurs. Mais supposez que je n’eusse point trouvé ces deux charitables bienfaiteurs, que serais-je devenu? Que serait devenue ma famille? Nous étions réduits à mendier notre pain. Qui ne se serait livré au désespoir, tourmenté par une pareille perspective? Qui n’eût été porté à voir là un châtiment divin, d’autant plus qu’on m'avait enseigné autrefois que les prêtres apostats ne réusissent jamais, mais qu’ils sont punis dès cette vie en attendant d’être châtiés pendant toute l'éternité dans l’autre. Ces châtiments, ajoutait-on, sont cependant une preuve que Dieu n’a pas encore complètement abandonné le malheureux qu'il frappe. Il le châtie pour le

faire revenir à lui et à la sainte église catholique. Naturellement je me faisais l’application de ces paroles et j'en concluais que Dieu voulait me retirer de l’abîme où je m'étais plongé.

Je recormmençai à donner d28 leçons de français et passai ainsi l’hiver gagnant ma vie tant bien que mal. Il est certain que suns la généreuse assistance du père Chiniquy, je n'aurais jamais pu nouer les deux bouts. Qu'il me permette de lui en témoigner ici publiquement toute ma reconnaissance. Le printemps arrive! point de position en perspective. Qu’allais-je faire pendant l'été? Il ne fallait point compter sur les leçons, car d'ordinaire lex élèves fondent avec les neiges. Je le savais par expérience. L'année précédente j'avais complètement manqué d’ouvrage pendant l'été et je n’avais été sauvé de la misère que grâce à la générosité des deux mêmes bienfaiteurs

dont j'ai parlé plus haut. Je n’éprouve aucune difficulté à

l’avouer: pauvreté n’est pas vice, et lorsqu'on a fait tout son possible pour trouver du travail, l’on a rien à se reprocher. Je tremblais de me trouver dans le même embarras. Il est vrai que le père Chiniquy n’avait offert vingt piastres par mois pour donner deux conférences au Russel Hall. Mais j'avais honte d’être ainsi toujours à charge à ce cher père. ‘“ Hé quoi! me disais-je, à la fleur de l’âge, ne pas être capable de soutenir sa famille. A trente ans, être à la charge d’un vieillard de quatre-vingts ans! Les rôles ne sont-ils pas intervertis”? A quoi donc me sertil d’avoir tant étudié pendant ma jeunesse? Ah! que n’ai-je plutôt appris un métier. Cela me serait plus profitable aujourd’hui.” De là l’ennui de la vie et le désir de mettre fin à cette position intolérable,

Enfin la dernière raison est une conséquence de la précédente. Etant présent, j'étais le soutien naturel de ma famille. Le soin de pourvoir à ses besoins retombait sur moi etque je fusse capable ou non de suffire à cette tâche,

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le monde s'en inquiétait fort peu. Je partais, tout changeait de face. Une foule de personnes indifférentes auparavant s'intéresseraient maintenant au sort d’une veuveet de deux orphelins. Je n’avais donc aucune inquiétude de ce côté. Bien plus, ma famille ne pouvait que gagner à mon départ. Car, me disais-je, ou ma compagne arceptera les offres de l’archevêque et alors son avenir est assuré, ou elle restera protestante et les secours ne lui manqueront pas. De toute façon, partir, c’est Ini rendre service. Ajoutez à cela que j'étais usé par la maladie et vous comprendrez mieux encore mon désespoir et mon découragement.

I n’est pas inutile de faire remarquer aussi que je suis né en Bretagne, c'est-à-dire dans un pays essentiellement catholique. J’ai sucé la foi romaineaveclelait dema mère. Le romanisme est devenu mon élément naturel. 4'y ai grandi comme le poisson grandit dans l’eau. On me l’a

infiltré par tous les pores et il est devenu chez moi

comme une seconde nature. Dans ces conditions, l’on comprendra qu’il est difficile de s’en défaire complètement du premier coup. C’est comme si l’on demandait à un homme de quitter sa peau sans souffrance et sans douleur. Le souvenir du passé revient à la mémoire. ‘Tu étais si heureux alors, se dit-on, tu n’avais pas de soucis, etc.” Les protestants de naissance ne sauraient avoir une idée de ces luttes. Il faut y avoir passé pour s’en faire une représentation exacte.

Telles sont les véritables causes de mon départ. Mon parti une fois pris d’une façon irrévocable, j'écrivis ma première lettre au caydinal-archevêque de Québec. Huit jours se passèrent: point de réponse. J’envoyai alors une seconde lettre pour demander respectueusement la raison de ce silence inquiétant. Cette fois le cardinal me répondit en me disant que j'avais mal interprété son retard à me répondre, qu'il avait écrit à l’archevêque de Montréal à

seigneur de Montréal; il est bon, il fera tout en son pouvoir pour vous aider.” Cependant je n’osais aller voir l'archevêque sans une invitation spéciale de sa part. Précisément je reçus de monseigneur Fabre un not de billet par leqnel il m’informait qu’il serait content de me recevoir à l’évêché. J’allai le voir pour la première fois le mercredi 30 avril. Il me reçut à bras ouverts comme nn père reçoit son enfant égaré et prodigue. Je fus profondément touché decette réception, je l’avoue, et ellecontribua puissamment à me confirmer dans mon dessein derentrer dans le sein de l’église romaine. Eussé-je été mal reçu, il est probable que je ne fusse pas parti. Nouvelle preuve du pouvoir de la douceur sur le cœur humain. Je vis : l’archevêque une seconde fois, le samedi 3 mai et dans cette seconde entrevue nous réglâmes tout pour mon départ, qui s’effectua comme jel'ai raconté plus haut dans le premier chapître. On a beaucoup blâmé l’archevêque de la part qu'il avait prise dans cette affaire. Je crois qu’on a eu tort car il ne pouvait agir autrement. Quels que fussent ses sentiments comme homme, il avait les mains liées comme évêque. Pour lui, j'étais un apostat et un concubinaire ‘sacrilège en trair de me perdre et d'en perdre d’autres. La charité lui commandait de fuire tout en son pouvoir pour me tirer de cet abîme de perdition. Les protestants de naissance n’ont pas une idée de la doctrine ‘romaine. Dans l’église de Rome, il faut laisser de côté toute opinion personnelle sous peine de damnation éternelle. Suivant un mot célèbre, il faut se soumettre ou se démettre. 1] n’y a pas‘de milieu. Ce principe posé (et il esb hors de doute) il est facile d’expliquer la conduite du cardinal et de l'archevêque. Et maintenant je reprends le fil de ma narration pour ne plus l’abandonner.

mon süjet, etc. Il terminait en disant: ‘ Allez voir mon-

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