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perdre un mot de ce qu'ils disaient. C'était peut-être de l'indiscrétion, mais j'avoue que dans le moment je m’en mis fort peu en peine et qu'aujourd'hui encore je n'en ai pas le moindre regret! Or ces deux braves messieurs commentaient une dépêche qu'ils venaient de lire dans Île Halifax Recoruer, dépêche dans laquelle le correspondant du journal à Montréal annonçait que les protestants de cette dernière ville allaient constituer un comité et lancer ne souscription pour venir en aide à ma famnilleet constituer un fonds de réserve qui servirait à élever mes enfants. Cette annonce fit sur moi l'effet d'un coup de foudre. Je suis sûr que je changeaï de conleur. Heureusement mon compagnon placé en face de moi n'entendait rien et comme au moment dont je parle, il était occupé à allumer un cigare, il ne s’aperçut point de mon trouble. Quant à mes voisins, ils discutaient le cas, mais d’une manière calme et digne. Ils ne se doutaient guère que le fameux individu dont ils s’entretenaient logeât si près d’eux. | A bien considérer, il n’y avait là rien de bien extraordinaire, puisque mon départ faisait alors le sujet de toutes les conversations et que d’un autre côté, j'étais persuadé que les protestants prendraïient soin de ma famille. Et cependant cette simple annonce me décida, car elle m'ouvrit les yeux. J’eus honte de moi-même. Ce fut un éclair, l'affaire d’une seconde! “Ils n’auront pas besoin de le faire, pensai-je; le comité est tout formé et la souscription finie. Hé! quoi! des étrangers prennent soin de mes enfants et moi, leur père, je les abandonne? Non, il n'en sera pas ainsi. Je ne puis croire que Dieu me damne pour aimer ceux qu'il m’a donnés. Donc en avant, à la grâce de Dieu et advienne que pourra.” Le conducteur n'avait pas encore passé. Au lieu de prendre mon billet pour Antigonish, je le pris pour Truro et donnai pour raison à mon compagnon que je voulais profiter du beau
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temps pour me promener, En effet, la journée était magnifique. C'est ainsi que l’homme propose et Dien dispose; que l'homme s'agite et Dieu le mène. Lorsqu'on dit: ‘Je ferai telle chose, j'irai dans tel endroit,” on devrait toujours ajouter comme notre grand poète national, Victor Hugo: “ Deo volente— Dieu voulant.”
Me voilà donc en route pour Truro. Je venais de prendre une grande résolution, un parti décisif et maintenant je me sentais plus à l'aise. 11 me semblait qu’on m'avait enlevé un poids énorme de dessus la poitrine. J'avais tant souffert, tant lutté depuis quinze jours. Favais été si souvent en proie aux aîîres du doute, aux hésitations, au désespoir. Maintenant que mon parti était pris, j'étais content. Je ne me possédais plus de joie et j'aurais voulu en faire part à tout le monde. C'est que inême un malheur certain est moins terrible que le doute. Le joueur qui risque sa fortune au trente et quarante pousse un soupir desoulagement lorsque le coup ést terminé, même lorsque la chance a tourné contre lui. La conviction même de son malheur le fait moins souffrir que le doute où il se trouvait pendant que les dés roulaient sur le tapis.
Je dinai sur la route à un très-bon hôtel où l’on est bien servi et où le propriétaire n’écorche pas trop les voyageurs. Mon compagnon de voyage, habitué sans doute à manger à l'américaine, avait fini longtemps avant moi et était allé immédiatement reprendre sa place dans la train. Avait-il eu des soupçons auparavant? Avait-il remarqué quelque chose sur mon visage? Je ne saurais le dire, mais je suis persuadé qu'il ne s'était tant pressé de sortir de table que pour voir ce qu'il y avait dans le petit sac que je portais ordinairement à la main et que j'avais laissé dans le train. Ce sac ne fermait pas à clef et l’on se rappelle quels objets y étaient contenus. L’ouvrit-il? J’en suis convaincu, car depuis ce moment il ne me dit plus quatre paroles. A Truro il
s'esquiva adoitement pendant que je prenais mon billet pour Montréal et je ne le vis plus.
Nous arrivâines à Truro vers les quatre houres de qui l'après-midi. Vingt minutes plus tard passait l'express que d’'Halifax à Montréal par l'Intercolonial. J'étais venu imp par le Pacitique Canadien. L'occasion était bonne pour pou
goûter de l’autre ligne; j’en profitai et j’eus tout lieu de m'en féliciter. Je ne veux ras médire ici du Pacifique 1e? Canadien, mais les contrées traversées par l'Intercolonial jeun
sont autrement belles et pittoresques. Peut-être aussi les trouvai-je telles parce que j'avais l’esprit moins agité et que je broyais moins de noir. Je l’ai déjà dit: depuis que j'avais pris un parti décisif, j'étais gai et heureux. Il y avait bien un petit nuage dans mon ciel, à savoir la manière dont je serais reçu à mon arrivée. Mais après quelques instants de réflexion, je me dis que cela ne m’avancerait point de :ne tracasser la cervelle sur ce sujet, que la seule chose raisonnable était de m'en remettre à la Providence et c'est ce que je fis du meilleur cœur du monde. A4 Dieu va! comme disent éloquemment les
marins de mon pays. tien Le trajet est long de Truro à Montréal. J’eus donc tou . tout le loisir de méditer à mon aise et ‘que faire en un bla train à moins qu’on ne songe?” Je l’avoue franchement, I j'étais peiné pour le cardinal de Québec et surtont pour àT l'archevêque de Montréal. Je n’aime point à causer de la | qu peine à ceux qui m’ont fait du bien ou qui se sont montrés bo bons envers moi. Cependant dans cette triste affaire je ne 4 pus échapper à cette douloureuse nécessité. D'autre part, Ri quoique respectant toutes les conv‘-*ions sincères, je ne Va saurais reconnaître à aucun homme le pouvoirdedamner : Le ceux que Jésus-Christ a rachetés de son «sang précieux. at Car ainsi l’homme pourrait défaire l’œuvre de Dieu, l’œuvre de la Rédemption, ce qui est absurde. Chacun Je
pour soi dans l’œuvre du salut et Dieu pour tous. Jésus ei
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m'a sauvé. Je puis refuser de reconnaître ce bienfait et d'en profiter, car Dieu m’a donné le libre-arbitre. Mais qu’un étranger puisse m'empêcher d’en profiter, voilà ce que je ne saurais admettre. Les prêtres de Rome sont impuissants à me sauver malgré moi. Pourquoi donc pourraient-ils me perdre malgré moi ?
A mon avis, on a singulièrement défiguré le christiauisme. Que dit l'Evangile? Que répond Jésus-Christ au jeune homme qui lui demande ce qu’il faut faire pour avoir la vie éternelle? ‘Observez les commandements.” “Et quels sont ces commandements?” ‘Aimez Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces, et votre prochain comme vous-même.” Et ailleurs: ‘Celui qui croira sera sauvé, celui qui ne croiru pas sera condamné.” Et que faut:-ii croire? Que le pape est infailfible, etc.? Non. Quoi donc? Que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, qu'il a versé son sang pour me racheter et me sauver. Pas davantage. Je suis intimement convaincu que le chrétien qui croit ces vérités et pratique cette morale est sauvé, à quelque dénomination qu’il appartienne. Mais c’est le propre de l’homme déchn de vouloir toujours dogmatiser et imposer son opinion à ses semblables.
La nuit, je dormis parfaitement dans le train. Lematin, à mon réveil, je fus émerveillé par le magnifique spectacle que j'avais sous les yeux. L’Intercolonial côtoie l’embouchure du Saint-Laurent et l’on jouit réellement d’un coup d’œil féérique. C’est ainsi que je traversai Rimouski, Rivière-du-Loup, Trois-Pistoles et arrivai à une heure de l'après-midi à la gare de Lévis. Comme je tenais à ne pas tomber à l’improviste à Montréal, j'envoyai de Lévis au révérend monsieur Morin une dépêche ainsi conçue: ‘“ Arrive huit heures cesoir, gare Bonaventure.” Celafait, je montai tranquillement dans un wagon du Grand Tronc et attendis patiemment le départ du train pour Montréal.
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Cependant à mesure que j'approchais de Montréal, je devenais agité et fiévreux. Quelle réception allait-on m’y faire? Qu'étuit devenue ma familie depuis mon départ? Et surtout comment oserais-je me présenter de nouveau devant le révérend père Chiniquy et son digne gendre, le révérend monsieur Morin? Ne les avaïs-je pas trompés de la plus belle manière du monde? N’avais-je pas montré une ingratitude de la plus belle eau? Comme on le verra plus loin, j'étais loin de connaître tout le trésor de générosité que renferment ces deux nobles cœurs. Pourtant je me rassurai par le sentiment et la conscience dü devoir accompli: ‘Après tout, me disais-je, si j'ai fait un pas de clerc, je le répare. Que peut-on me reprocher? Dieu sait tirer le bien du mal. Il a probablement permis tout cela pour m’enlever ma dernière illusion et pour que mon exemple serve aux autres qui seraient tentés de m’imiter.”
J’en étais là de mes réflexions lorsque le train arriva à Saint-Hilaire. Ici m’attendait une surprise très-agréable. Comme je regardais entrer les nouveaux voyageurs, je vois tout-à-coup apparaître qui? Un de mes bons amis, monsieur Harper, du Witness, qui jetait un coup d’æil inquisiteur sur tous les bancs. Il passait auprès de moi sans me reconnaître lorsque je l’interpellai le premier. ‘* Bonjour, monsieur Harper, lui dis-je en lui frappant sur l'épaule; how do you do—comment vous portez-vous ?” En entendant ces mots prononcés par une voix bien connue, le cher ami se retourne le visage rayonnant. ‘C’est précisément vous que je cherchais, me dit-il. Je ne saurais vous dire le bonheur que j’éprouve de vous voir ici.” Et en disant ces mots il me donna une poignée de main que je n’oublierai jamais de ma vie. Je vous garantis que celle-là venait du cœur. ‘“ Mais, ajouta-t-il, je ne suis point seul et monsieur Morin est avec moi.” En effet comme il disait ces mots, monsieur Morin débouchait par l’autre extrémité du wagon, jetant lui aussi des regards inquisi-
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teurs sur tous les sièges. ‘Ah! dis-je en souriant, à monsieur Harper, vous vouliez donc me prendre entre deux feux afin que je ne pusse m’échapper ?*’ Cependant mon cœur battait violemment dans ma poitrine, car je n'étais nullement préparé à cette rencontre inopinée. Je m’atteudais à rencontrer monsieur Morin à la gare Bonaventure, à Montréal, s’il avait reçu ma dépêche, mais non à Saint-Hilaire. Cher monsieur Morin! je n’oublierai jamais la cordialité avec laquelle il me serra la main lorsqu'il m'’eût aperçu. Tout son cœur passa dans cette poignée de main qui sera l’un des plus doux souvenirs d’une vie déjà passablement agitée. Nobles amis, soyez bénis à jamais pour le bien que vous m’avez fait en cette circonstance solennelle. Des larmes jaillirent involontairement de mes yeux et je remarquai que mes amis n'étaient pas moins émus que moi. Moment délicieux qui me fit bien vite oublier ce que j'avais souffert depuis plusieurs mois et surtout depuis quinze jours. Cependant ce n'était rien encore auprès de ce que je devais éprouver en serrant dans mes bras ma fidèle et tendre compagne, mes chers petits enfants. De tels instants de bonheur vous consolent de bien des épreuves et de bien des déboires. Ce sont des rayons de soleil dans le triste ciel de la vie humaine, des oasis dans cet affreux désert qu’on appelle l’existence.
Le reste du trajet fut à peu près silencieux. Nous étions trop émus tous les trois pour parler beaucoup. D'ailleurs mes compagnons étaient trop délicats pour ne pas comprendre et respecter mon émotion et mon silence. Cependant ils me mirent immédiatement au courant des choses qui m’importaient le plus et tout d’abord me donnèrent des nouvelles de ma famille, Enfin nous arrivons à la gare Bonaventure.
Monsieur Harper, qui est un journaliste et qui comme tel connaît la férocité des reporters, avait peur de nous voir assiégés par une nuée de ces oiseaux de proie. Mais
heureusement il paraît que la nouvelle de mon arrivée était restée secrète et nous pûmes sortir sans encombre, Nous montons dans un flacre et nous mettons /e cap «ur la maison du révérend monsieur Morin, où je devais rencontrer madame Martin. J'éprouvais une véritable joie d'enfant en revoyant ces rues de Montréal que je ne pensais plus jamais revoir. J’avais été absent seulement dixneuf jours et il me semblait qu'il y avait un siècle que j'avais quitté la métropole du Canada.
Cependant le fiacre avançait toujours ét à mesure que nous approchions de l'avenue du Parc, je sentais mon cœur battre plus rapidement dans mu poitrine. Jel’avoue sans honte, je redoutais cette première entrevue. Je connaissais ma compagne; je savais combien elle m’aimait et par conséquent je n’avais aucun reproche à craindre. Mais j'étais honteux de me présenter devant elle après le vilain tour que je venais de lui jouer. D'ailleurs je la savais très nerveuse et l'émotion pouvait lui porter un coup fatal.
J'avais tort de m’inquiéter outre mesure. La délicatesse de monsieur et madume Morin avait tout prévu. On avait préparé tout doucement l’infortunée mère etépouse à la bonne nouvelle. Ellesavait donc que je devais arriver dans la soirée et le choc fut moins rude que je ne m'y attendais. D'ailleurs, par surcroit de précaution, monsieur Morin monta le premier pour annoncer mon arrivée, pendant que j'attendais au pied de l'escalier. Enfin il me fut donné de monter à mon tour. Comment décrire la scène qui suivit? Comment peindre mon émotion lorsque je serrai dans mes bras mon épouse et mes enfants? Il y a des choses qui défient toute description, des bonheurs qui vous donnent un avant-goût du ciel. Je vois encore d'ici mon cher petit Henri me tendre ses petites mains potelées et me sourire de son air si aimable. Cher enfant! sa vie a été bien courte sur cette terre! Son sort est plus à
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envier qu’à plaindre. Seuls ils sont à plaindre ceux qu’il a laissés après lui dans cette vallée de larmes pour pleurer sa perte, avec l’espoir toutefois de le rejoindre un jour.
Tout le monde avait les larmes aux yeux. C’est en ce moment que je compris toute la beanté et la douceur de la famille et aussi le crime de ceux qui, pour mieux dominer, veulent éteindre dans le cœur des ministres de la religion les sentiments naturels que Dieu y a placés. Rendu à ces chers objets de mon affection, j'étais et je suis le plus heureux des mortels.