‹ Mon voyage à Tracadie [microforme]Chapitre 9 sur 15 · MONTRÉAL · texte numérisé non relu

MONTRÉAL

Quinze jours s'étaient écoulés de la sorte dans le désespoir, le deuil et les larmes. Certes en partant je m'attendais bien à soufirir. On me l’avait annoncé et j'avais assez d'expérience pour le prévoir. ‘Le démon, m'avaiton dit, a un goût particulier pour l’âme des prêtres. Il vous tenait dans ses griffes : il se croyait sûr de vous et il vous perd aujourd’hui. Soyez bien persuadé qu’il fera tout son possible pour vous rattraper, car il doit être d'autant plus furieux qu'il a été mieux joué. Tous les moyens lui seront bons. Il essaiera de vous prendre par les souvenirs du passé, les plaisirs de la chair, l'amour paternel, la tendresse conjugale, etc. Ne vous arrêtez point à ces pensées, qui sont autant de pièges de l’esprit malin jouant son dernier atout. Rappelez-vous bien que tout n’a qu'un temps en ce monde et que les douleurs les plus aiguës finissent par s'apaiser. D’ailleurs, il n’y a pas ici à barguigner, il s'agit de votre salut et vous le savez, c’est la seule chose nécessaire—’orro unum est necessarium.”?

Je comprenais parfaitement ce raisonnement, mais les jours passaient et mon âme, au lieu de se calmer, ne faisait que se troubler davantage. ‘Car, me disais-je, tout cela est bel et bon, mais si la voix qui me dit de retourner auprès de ma famille était la voix de ma conscience, c'est-

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à-dire de Dieu, au lieu d’être la voix de Satan ? ” Cette idée entra de plus en plus dans mon esprit et j'en vins à considérer la question de mon retour. Mais ici de grandes difficultés se présentaient. J’allais avoir en effet contre moi et les catholiques et les protestants. Les premiers» qui s'étaient réjouis de mon retour au bercaïl, seraient d'autant plus furieux que leur espoir allait être trompé. Quant aux protestants, ils devaient bien me garder quelque petite rancune pour les avoir abandonnés. Bref! j'allais être pris entre deux feux et il me faudrait braver tout le monde si je persistais dans mon dessein.

Et ce n'était pas tout. ‘Tu veux t'en retourner, me disais-je; très-bien, mais eu agissant ainsi, ne vas-tu pas faire le malheur de ta famille? Les raisons pour lesquelles tu es parti subsistent toujours. Ne vaut-il pas mieux souffrir seul que d'exposer les autres à souffrir avec toi? Tu as eu tort de te marier, car tu n’es pas fait pour le ménage, et la meilieure preuve, c’est que, pauvre sire, tu

n'es pas capable de subvenir seul aux besoins de ta ri famille. Si, par hasard, tu ne trouves point de leçons, tu nt vas recommencer à tirer te diable par la queue. Et puis m que pensera-t-on de toi? Tu passais jusqu’à présent pour tr un homme sérieux et voilà que tu te conduis comme une et vraie girouette, te déjugeant à quinze jours d'intervalle. q Ne jugera-t-on pas sévèrement ces changements successifs Ve et ces volte-faces rapides?” J'étais ainsi partagé entre le LU désir et la crainte lorsqu'un évènement imprévu ine ti décida, car j’y crus reconnaître la voix de la Providence. P! Voici dans quelles circonstances il se produisit. d

J'étais parti de Montréal sans emporter ni linge ni

habits, de peur d’éveiller des soupçons. Je portais simple- 8 ment une petite valise à la main et dans cette valise, il d n’y avait que les cinq objets suivants: 1° un bréviaire, r 2° un rituel, 8° une étole, 4° une custode, 5° une am- Î poule pour les Saintes-Huiles. Tout cela ne m'était pas P

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d’une fort grande utilité et un peu de linge aurait heaucoup mieux fait mon affaire. Depuis mon départ, je n’avais pu changer de linge. On dit que les Trappistes n’en changent jamais. Je ne sais 6e qu’il peut y avoir de vrai dans cette assertion, mais s’il en est ainsi et si c’est là une marque de vraie vocation, je confesse humblement que je n’ai pas la moindre disposition pour entrer dans l’ordre. Je commençais à trouver ce nouveau genre de pénitence passablement dur. A l’encontre de beauconp de gens qui se cortentent d’être propres par-dessus, moi, je tiens surtout à être propre par-dessous. Je crois que cette dernière propreté est la plus nécessaire au point de vue de l'hygiène et de la santé.

Je désirais donc me procurer du linge de rechange, mais impossible d’en trouver à Tracadie. Il fallait aller jusqu’à Antigonish, soit à vingt milles du monastère, pour rencontrer un magasin convenable. Je demandai au révérend père abbé la permission nécessaire. Celui-ci, qui comprenait parfaitement la légitimité de ma demande, ne se fit nullement tirer l’oreille. Je partis donc le jeudi matin, 22 mai, de Geroirs, petite station voisine du courent et où ": train s'arrête seulement pour prendre les *:: geurs s'il y en a. On n’y donne point de billets. ( ‘, je crois, ce que les anglais appellent une way-static., et si mes souveuirs sont exacts, il me semble qu'elle a été placée là uniquement pour le bénéfice du monastère. Avec moi se trouvait le prêtre irlandais dont j'ai parlé et qui, ayant probablement fini sa retraite à la Trappe, s’en retournait dans sa paroisse.

A peine le train s'était-il remis en marche que deux gentlemen, assis derrière moi, et dont l’un avait tout l'air d’un prêtre, commencèrent à parler de mon affaire. J’ai l'oreille assez fine et naturellement mon attention fut fortement excitée par une conversation si intéressante pour moi. J’eus soin de m’arranger de manière à ne pas

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