EDOUARD CH
Arch. de Montréal.
Lettre écrite de la Trappe au Révérend J. L. Morin, Pasteur de l’ Eglise Saint-Jean, à Montréal.
Mon cher Monsieur Morin,
Vous m’avez toujours témoigné trop d'intérêt pour que je ne vous doive pas une explication de ma conduite. Je vais tâcher de la rendre aussi claire, aussi succincte et aussi franche que possible. Je laisse de côté toutes les questions controversées pour m'en tenir simplement aux faits.
19 La première pensée de quitter le protestantisme m'est venue dans la Nouvelle-Angleterre. J'ai absolument été dégoûté par le spectacle, dont j’ai été témoin, de ministres de l'Evangile se traitant habituellement comme des voyous.* Après cela vint l'affaire Côté qui acheva de m'écœurer. Je me dis qu'après tout l’égliseromaine n’était pas la seule église où l’on pouvait trouver des êtres vils et méprisables, Jamais jen’avais trouvé parmi leclergé catholique un si ignoble charlatan. Ah! je le sais, il va se réjouir de mon départ et triompher.
* Monsieur Martin veut parler ici de la bisbille qui existait lors de sa visite dans la Nouvelle-Angleterre entre le missionnaire général des congrégationalistes et les missionnaires baptistes.--L’'ÉDITEUR.
Ce sera bien à tort car mon départ est son œuvre. I1 m'était facile de tout quitter alors. Je ne le voulus point, pour montrer d’abord que j'avais été indignement traité et ensuite que j'avais trop de cœur pour laisser une femms dans l’adversité.
2° En second lieu, j'étais dégoûté depuis longtemps d'être à charge aux autres et de ne pas avoir de position fixe. Je ne suis pas ambitieux, mais j'aurais voulu une position qui me permît de vivre honorablement sans être à charge à personne. J'avais honte de n'être pas capable à trente ans de nourrir une famille.
8 Enfin depuis longtemps j'étais souffrant. Je me sentais épuisé, usé. Je me disais qu’un de ces jours j'allais tomber tout-à-tait et être à charge aux miens sans pouvoir rien faire pour eux. Je voyais la misère à la porte, car je n'aurais osé demander davantage. Alors j'ai pris un suprême parti. Une fois disparu je n’avaisrien à craindre pour ma famille, car je savais que des personnes amies en prendraient soin.
Cependant il ne faudrait pas croire que ce sacrifice ne m’a pas goûté. Dieu seul sait ce que j’ai souffert et ce que je souffre encore. On n’est pas père pour rien. C’est surtout le souvenir de ma petite fille qui me tue. Elle m’aimait tant, la pauvre enfant. Tenez, je termine car les sanglots m'étouffent et j’ai besoin de pleurer.
Je vous prie decommuniquer cette lettre au pèreChiniquy, qui a été si bon pour moi et si généreux à mon égard. Quoi qu’il puisse penser, je ne suis pas un ingrat. Je conserverai toujours dans mon cœur le souvenir de ses bienfaits.
Votre affectionné en Christ, L. MARTIN.
Lettre à l’Archevêque de Montréal. .
MONTRÉAL, 26 mai 1890.
Monseigneur,
J'ai l'honneur d'écrire à Votre Grandeur de Montréal même. Ce seul mot sera sans doute en lui-même toute une révélation pour Votre Grandeur. Je suis donc retourné à ma famille. Cependant je prie Votre Grandeur de ne pas penser que ce fût mon intention de la tromper. Non, j'étais sincère lorsque je discutais avec Elle la question de mon départ, mais j'avais trop compté sur mes forces. [1 m’a été impossible de vivre loin de ma famille.
La pensée de mes chers petits enfants devenus orphelins dans un âge si tendre me hantait continuellement. Je m’imaginais à tout moment les voir me sourire et tendre leurs petits bras vers moi et cette idée fixe me causait une torture indicible.
D'un autre côté, je n’avais pas le courage de briser le cœur et la vie d’une femme qui s'était flée à ma parole et dont l’affectiom-et le dévouement pendant mon absence ont fait l'admiration de tout le monde. Je regrette profondément d’avoir à causer cette peine à Votre Grandeur qui s’est montrée si bonne pour moi, mais il y a là pour moi une questior d'honneur, de fidélité à la purole donnée et de conscience qui domine tout le reste.
Dieu qui sonde les cœurs et les reins sait qu'aucun motif d’orgueil ou d'intérêt ne m’a induit à revenir sur ma décision. Personne n’aime l'obcurité plus que moi et je regrette le bruit fait autour de cette affaire. Je place toutes mes espérances dans la miséricorde divine et je ne puis croire que le Seigneur me condamne pour n’avoir pas été capable de tuer dans mon cœur mes sentiments d’époux et de père. N'est-il pas Père lui-même et n’a-t-il pas un cœur de père pour tous ses enfants ?
Mon intention est de donner des leçons de français comme paf le passé. J'espère que la Providence, toujours si bonne, me fournira les moyens de pourvoir aux besoins de ma petite famille. Je ferai mon possible pour leur donner du pain et si je ne puis en gagner, j'en chercheraï, mais je suis bien décidé à ne plus les abandonner à la charité publique.
Je remercie Votre Grandeur pour ses bontés à mon égard, dont je garderai toujours un souvenir reconnaissant. Il va sans dire que je me ferai un devoir de rendre à Votre Grandeur l’argent qu'elle a bien voulu m’avancer.
Telles sout les dispositions, Monseigneur, dans lesquelles je vous prie de vouloir bien recevoir les sentiments de profond respect et de sincère gratitude avec lesquels j’ai l'honneur d’être,
de Votre Grandeur, le très-humble serviteur, L. MART' * A SA GRANDEUR MONSEIGNEUR FABRE, Archevêque de Momtréal.
Lettre à l'Abbé de la Trappe de Tracadie.
Mon Très-Révérend Père, J'ai l'honneur de vous écrire pour vous donner une explication de
‘ma conduite, qui doit vous avoir paru à tout le moins étrange. Vous
avez pensé sans doute que mon voyage à Antigonish était un pur prétexte pour quitter le monastère sans dire un mot. ‘l'el n’est point le cas. Il est vrai que j'avais une forte inclination à retourner à Montréal, mais j'étais encore indécis le jeudi matin ‘orsque je vors
aus, le
gaz
demandai la permission d'aller à Antigonish. Certains faits que j'appris en routes’étant joints à mes regrets antérieurs d’avoir abundonné ma famille, me décidèrent définitivement et au lieu d'arrêter à Antigonish, je continuai ma route vers Montréal.
Je vous remercie du fond du cœur, mon Révérend Père, pour la cordiale hospitalité que vous m'avez offerte et j'en garderal toujours un bon souvenir. Je vous prie en même temps de vouloir bien me dire combien je vous dois pour les quinze jours que j'ai passés dans le monastère. Je considère cette dette comme sacrée et vous connaissez le proverbe: ‘ Qui paie ses dettes s’enrichit.””
Veuillez agréer, mon Très-Révéred Père, les sentiments de profonû respect avec lesquels j’ai l'honneur d’être,
de Votre Révérence, le très-humble serviteur, L. MARTIN.
AU TRÈS-RÉVÉREND PÈRE DOMINIQUE, Abbé du Petit Claivaux, Tracadie.