CHAPITRE VIII
M. de Sabran, ambassadeur du roi Louis XIII auprès de la République de Gênes, écrivait en 1637 à l'archevêque de Bordeaux : « L'Espagnol est comme le diable , qui , plus on lui donne de pouvoir et fait-on pour lui, plus en abuse et tyrannise. »
Cette saillie se pouvait alors justifier par plus d'un exemple, et Honoré II en offrait un des plus convaincants. Pendant la régence du prince de Valdetare, dont le crédit était grand à la cour d'Espagne, le protectorat n'eut rien que d'acceptable ; mais quand Honoré fut devenu majeur,
MONACO II SES PRIN( l 5.
< I surtout dès que les hostilités avec la France eurent attire de ce coté les efforts de l'Espagne, la protection perdit son véritable caractère pour devenir une 1res lourde et très dure dépendance. Honoré adressa des réclamations à la cour ; il rappela les traités conclus avec Charles-Quint et la convention de 1 605 ; ce fut en vain ; la garnison espagnole agissait à Monaco comme en pays conquis, et le gouverneur du Milanais affectait un profond dédain pour les droits souverains des Grimaldi. Honoré n'avait plus que de nom le commandement de la compagnie espagnole ; contrairement aux clauses du traité, cette compagnie s'était fortement accrue, on ne payait plus la solde, et la seigneurie de Monaco devait subvenir à toutes les dépenses, malgré les stipulations formelles de l'acte de 1605. En outre , les pensions que le trésor espagnol accordait depuis un siècle au souverain de Monaco n'étaient plus soldées; les revenus mêmes de ses domaines dans le Milanais et le royaume de Naples, fréquemment saisis, soulageaient la pénurie des finances.
Honoré ne pouvant obtenir justice de ses griefs, n'attendait que l'occasion de se soustraire au joug intolérable de l'Espagne. Mais il fallait user de prudence ; les aventures des Grimaldi de Bueil étaient assez récentes pour lui servir d'enseignement.
HONORÉ il. — PROTECTORAT FRANÇAIS. 273
Les seigneurs de Bueil avaient demandé et obtenu en 1581 , de Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie, l'érection de leur seigneurie en comté. Depuis deux siècles ils étaient en possession héréditaire du gouvernement de Nice ; possesseurs de trente-deux fiefs dans le comté de Nice et la Provence, ils n'avaient pas oublié qu'ils avaient reçu la terre de Bueil franche de toute suzeraineté, bien que depuis cette époque ils eussent aliéné leur indépendance au profit des ducs de Savoie. Pour de petits souverains tels que ces ducs d'alors, les comtes de Bueil étaient certes des vassaux difficiles à contenir, et l'esprit remuant de cette race devait donner fort à penser au suzerain qui aspirait à renverser l'inquiétante puissance des Grimaldi de Bueil.
Le fils du premier comte, Annibal Grimaldi, avait accompagné le duc de Savoie à la cour de France en 1599, où il fut remarqué par le roi Henri IV qui le traita avec une distinction toute particulière. Annibal en éprouva une grande satisfaction ; et depuis il ne se fit pas faute de se targuer de son importance, et d'afficher dans son gouvernement de Nice ses prétentions héréditaires à l'indépendance. « lo sono conte di Boglio , che faccto quel che voglio , » telle était la devise adoptée par le comte Annibal. Les grands services rendus par la maison des
tlh MONACO ET SES PRINCES.
Grimaldi de Bueil à la maison de Savoie, lui faisaient dire tout haut que ces princes lui étaient redevables de.leur agrandissement. Le comte avait beaucoup fréquenté à Paris le duc de Biron, qui se glorifiait, lui aussi, d'être l'auteur de la grandeur de son maître; un semblable destin attendait ces deux serviteurs trop fiers des services rendus.
Charles-Emmanuel n'osant pas attaquer ouvertement son vassal, eut recours à la ruse ; le 5 janvier, le duc vint à Nice accompagné d'une escorte de mille hommes, sous prétexte d'établir avec solennité un sénat dans cette ville et d'y attendre son fils qui devait arriver d'Espagne. De grandes fêtes signalèrent son séjour ; le comte de Bueil y déploya un faste orgueilleux qui accrut encore les inquiétudes de Charles-Emmanuel. Le fils du comte, André Grimaldi, non moins fier que son père , eut avec un seigneur savoyard une querelle dans laquelle il dit avec hauteur à son adversaire que n'étant qu'un vassal, il le trouvait bien osé de se mesurer avec le fils d'un seigneur indépendant. Le duc de Savoie le réprimanda doucement de cette parole arrogante, puis il manifesta un goût très vif pour les belles qualités de ce jeune homme, et pour Ànnibal lui-même, à tel point qu'il les invita à le suivre à Turin, afin de pouvoir leur rendre l'hospitalité brillante qu'il en avait reçue. Quand il
HONORA II. — PROTECTORAT FRANÇAIS. ,27o
les eut sous sa main, il déclara au comte que se sentant pour lui une très grande affection , il désirait prévenir les causes de mécontentement possible entre eux ; or Annibal avait jusqu'alors empêché ses vassaux d'appeler au sénat de Nice des sentences portées par les juges du comté de Bueil, ce qui était une grave atteinte aux droits du suzerain. Et puis de méchantes gens répandaient le bruit que le seigneur Grimaldi prétendait se rendre indépendant des ducs de Savoie ; c'était pure calomnie assurément ; mais cette intention se pouvait concevoir un jour ou l'autre, d'autant que la commodité du lieu la ferait paraître réalisable. Dans l'intérêt de la concorde, il devenait donc opportun que le comte consentit à échanger les terres de Bueil contre d'autres domaines dans le Piémont.
Annibal refusa, et le duc le fit arrêter pour lui donner le temps de la réflexion. Le comte parvint toutefois à s'évader et il courut se renfermer dans son château de Bueil, au fond de ses montagnes, comme en un refuge inaccessible ; le duc, en effet, n'osa l'y aller chercher, et attendit le moment favorable. Le comte tenta alors d'acquérir un protectorat puissant ; il traita d'abord avec le roi d'Espagne qui lui promit quatre mille hommes et de l'argent pour en lever, équiper et entretenir quatre mille autres. En retour, Annibal s'engageait à réduire sous l'obéissance du roi, dans
l'espace de trois mois, la ville «'I le comté de Nice, Villefranche, Sospello, etc., dont il aurait le gouvernement héréditaire; il se réservait aussi la seigneurie des bourgs et villages du comté avec une pension de vingt mille écus d'or. Ces conditions étaient fort avantageuses pour le comte de Bueil ; si le roi d'Espagne y souscrivit, c'est que la possession de Nice et de Yillefranche , jointe à celle de Monaco, lui permettait d'incommoder sans cesse toute la rivière de Gênes et la Provence, et lui créait un point de diversion important dans le cas d'une guerre avec le duc de Savoie. Mais cette acceptation de Philippe III ne fut pas ratifiée par le conseil des ministres, qui craignaient d'exciter de trop vives alarmes en France , et ne croyaient pas le moment opportun pour une rupture ; par mille petits délais de forme ils retardèrent tellement l'exécution du traité, que le comte de Bueil perdit patience, et sur le conseil de son gendre, le baron de Torrevez , ! se tourna vers la France. Par le traité de mars (1617), le roi prenait le comte de Bueil sous sa protection , avec sa femme , ses enfants , ses vassaux et toutes les terres qu'il possédait dans e comté de Nice ; il lui donnait, de plus, une pension de 20,000 livres, la
i Madelon de Vintimille, seigneur d'Ollioules, baron de Torrevez, lils de Gaspard de Vintimille, issu des comtes de iMarseille avait épousé Eléonore Griraaldi, la sixième des neuf enfants d'Annibal, comte de Bueil.
faculté de se pourvoir à la cour du parlement d'Aix pour toutes ses affaires; le comte pourrait prendre en France, au même prix que les fermiers de la gabelle , seize minots de sel par an , pour son usage et celui de ses vassaux ; enfin il recevrait des lettres de naturalité pour ces mêmes vassaux qu'il associait à tous les privilèges des Français.
Charles-Emmanuel, redoutant d'entrer en lutte avec la France, ne tenta rien contre Ànnibal Grimaldi et attendit. En 1620, la guerre civile qui désolait la France lui parut un moment favorable pour sa vengeance ; il ordonna au sénat de Nice de faire le procès au comte et à son fils. Ceuxci refusèrent de comparaître , et ils furent condamnés par contumace à avoir la tête tranchée ; de plus, la confiscation de tous leurs biens fut prononcée. En conséquence, le marquis Dogliano, gouverneur de Nice, envoya deux mille hommes et du canon pour s'emparer des condamnés. André Grimaldi s'enfuit en France; mais le comte, espérant des secours de Louis XIII, son protecteur, s'enferma dans son château de Tourettes. Le marquis Dogliano l'y investit. Tourettes était moins fort que Bueil ; le canon fit bientôt brèche dans les murs et Annibal dut se rendre. Il fut conduit sans désemparer à Nice et mis à mort, en exécution de la sentence prononcée contre lui par contumace. Ce fut un bourreau musulman qui lui trancha la tête ; Annibal
avait déclaré qu'il aimerait mieux mourir de la main d'un Maure que d'obéir au duc de Savoie. '
Ainsi s'éteignit la puissance souveraine des Grimaldi de Bueil : une double tragédie ouvre et ferme son histoire , la mort de Guillaume Rostang et le supplice d'Annibal. Le fils du comte de Bueil, André, et surtout son petit-fils Maurice, se distinguèrent au service du roi de France. Maurice Grimaldi, chef d'escadre des galères, présenta, mais en vain, à Louis XIV , en 1690, les titres de sa maison sur les terres saisies par le duc de Savoie.
Honoré II, instruit par l'expérience de ses cousins, ajourna à un moment plus propice l'exécution du dessein qu'il avait conçu de recouvrer son indépendance. Eu attendant, Monaco continua à jouer son rôle de forteresse au service de l'Espagne. Pendant la guerre que soutinrent les Génois contre la Savoie et la France , c'est de Monaco que faisaient voile les bâtiments qui portaient aux Génois les secours de l'Espagne (1625). C'est encore de Monaco que sortirent les galères qui, pendant la guerre de la succession de Mantoue, allèrent canonner le pont de bateaux jeté
1 La plus grande partie de cet épisode est empruntée à un manuscrit consen<> à l'hôtel-de-ville de Nice.
sur le Yar pour le passage de l'armée française , commandée par le maréchal d'Estrées (1628).
Enfin parut se présenter l'occasion attendue par Honoré II. La lutte à outrance que Richelieu soutenait contre la maison d'Autriche amena, en 1635, les armées françaises dans le voisinage de Monaco. Le 16 septembre 1635, les Espagnols s'étaient emparés par surprise des îles de Lérins ; ils s'y fortifièrent d'une manière redoutable ; de là ils interceptaient la navigation des ports de la Provence, et menaçaient perpétuellement la contrée d'une descente. * La circonstance était critique pour la France alors malheureuse sur tous les points. Richelieu donna l'ordre de réunir dans l'Océan une flotte considérable, de ne garder dans les ports que huit vaisseaux et de diriger le reste vers les îles. Cette flotte était forte de cinquante-neuf bâtiments, six mille cinq cents soldats de débarquement et quatre cents canons ; commandée par le comte d'Harcourt, auquel était adjoint l'archevêque de Bordeaux , d'Escoubleau de Sourdis avec le titre de « chef des conseils en l'armée navale , » elle
1 Le marquis de Sainte-Croix , un des généraux de l'armée espagnole qui s'était emparé des îles, disait que c'était «unajoya incognito,, » un joyau inconnu, jouant sur le nom d'une des îles , Sainte-Marguerite , le latin Marqarita signifiant aussi pierre précieuse. On verra , par les efforts que firent les Espagnols pour les conserver, quel cas ils en faisaient.
devait se réunir à celle de la Méditerranée, qui comptait, outre quatorze vaisseaux, douze galères sous les ordres du marquis de Pontcourlay, général des galères, neveu do Richelieu. Il était enjoint au maréchal de Vitry, gouverneur de la Provence, de préparer des troupes et de les mettre à la disposition des amiraux.
Au mois de juillet 1 636, le maréchal avait fait reconnaître Monaco par le sieur Duplessis-Besançon pour étudier un plan d'attaque contre cette place, quartier général des Espagnols dans le golfe de Gênes. Une seconde reconnaissance fut faite le 23 du même mois par deux officiers d'artillerie, MM. Chauvin et La Roulerie, envoyés par l'archevêque de Sourdis; le conseil décida alors qu'il serait tenté une entreprise sur Monaco. Ne réussît-on pas à prendre la place, on pourrait élever deux forts : l'un sur le promontoire de Saint-Hospice, l'autre sur la Turbie, lesquels rendraient le port inhabitable pour les Espagnols « et par conséquent l'assistance des îles fort pénible. l »
Honoré II avait un parent, Henri Grimaldi, seigneur de Corbons en Provence, qui servait dans l'armée royale. Par son intermédiaire, le prince de Monaco s noua, dans le
1 Relation de l'archevêque de Bordeaux au cardinal de Richelieu Documents inédits sur l'histoire de France, collection publiée par les soins du ministre de l'instruction publique. — Correspondance de Henri d'Escoublcau de Sourdis, V.
2 Jusqu'à ce moment, dans tous les actes officiels, dans tous les documents
plus grand secret, des relations avec les généraux français. Il demandait à conclure un traité avec le roi de France , auquel appartiendrait le protectorat de Monaco aussitôt qu'avec l'assistance des Français, Honoré aurait expulsé les Espagnols. Mais les reconnaissances opérées par Duplessis-Besançon, Chauvin et La Roullerie avaient donné l'éveil au duc de Ferrandina, amiral de l'Espagne, et un renfort de neuf cents hommes avait été introduit dans la place.
Les défiances de l'amiral espagnol et cette augmentation de la garnison déconcertèrent les plans du prince de. Monaco ; le sieur de Corbons en reçut avis : c'était un
authentiques relatifs à Monaco, le souverain de cette ville est constamment qualifié de « seigneur de Monaco, » même dans les actes émanant du gouvernement monégasque ; il y est joint le titre de marquis de Campana ; mais la qualité de prince n'apparaît que dans les pièces des généraux français employés à la reprise des îles ; c'est même la seule dont ils usent. On comprend que la souveraineté des Grimaldi leur ait fait attribuer par les Français, qui traitaient de prince un Doria , seigneur de Loano, vassal do la République de Gènes, une qualification plus sonore à la place de l'antique et modeste titre de « seigneurs. » Il est à remarquer, du reste, que ces changements dans les qualifications nobiliaires sont un caractère du xvne siècle; la féodalité, avec la rude indépendance des seigneurs, s'évanouissait chaque jour; les charges de cour, les titres, consolaient de leur amoindrissement les héritiers des vieilles maisons féodales ; en Allemagne surtout, et en Italie également, les empereurs et les papes prodiguèrent les lettres-patentes qui conféraient des titres élevés. Le duc de Savoie prit en 1631 le titre d'Altesse royale ; les ducs de Parme et de Modène étaient aussi devenus des Altesses.
Le titre de prince qu'on lui attribuait fut accepté par Honoré M, et dorénavant nous le lui donnerons ; il ne devait pas tarder à lui être officiellement reconnu.
282 \|n\\< o ET SES PRINCES.
nouveau el très-malencontreux retard; l'archevêque de Bordeaux venait d'annoncer à Henri de Corbons qu'il avail a ordre de conclure et d'exécuter le traité fait par le prince de Morgues (Monaco) avec Sa Majesté. ' »
« Témoignant grand déplaisir de ne pouvoir exécuter présentement ce qu'il avait promis, le prince persista en sa même volonté, pour preuve de quoi il offrit trois choses :
« La première, de donner par écrit tout ce qu'il promettait, afin de le lui pouvoir reprocher en cas de manquement ;
« La seconde , de faire un don de sa place par écrit, en la forme qui lui serait présentée, si le roi le désirait, tant il se confiait en la bonté du roi pour sa récompense, étant outré jusques au bout du traitement des Espagnols, qui 1<i contraignent de défrayer sa garnison et se sont saisis des magasins faits à ses dépens, changent l'ordre quand il le leur donne, et jouissent de toutes ses terres, tant au royaume de Naples, Milanais, qu'Espagne ;
(( La troisième offre est, si l'on veut assiéger la place , de donner tous les avis de l'état et assistances qu'il pourra contribuer pour se délivrer de cette tyrannie.
1 Dépèche adressée par l'archevêque au père Joseph , pour le cardinal de Hichelieu. — Recueil cité,
« Vous me manderez , s'il vous plaît, si Ton doit accepter des offres , et à laquelle on s'attachera. ' »
En attendant la réponse du cardinal, on se prépara pour l'expédition ; et toutes choses n'allaient que fort lentement par suite des mésintelligences qui divisaient les chefs de l'armée française : questions de prééminence, jalousies, personnalités blessantes, mauvais vouloir qui plus d'une fois conduisit à des actes que l'on qualifierait aujourd'hui de haute trahison. Aussi l'archevêque ajoutait- il à la dépêche précédente :
« Mais il se trouve telles rencontres en cette affaire sur lesquelles il est besoin de savoir la volonté du roi : la première, si l'on doit s'attaquer à cette place y ayant une si forte garnison; la seconde, qui doit avoir le commandement en cette attaque, ou de M. d'Harcourt ou du maréchal de Yitry, ou tous deux ensemble ; estimant qu'il est nécessaire d'y embarquer le maréchal , lequel , outre son expérience, a moyen d'assister le plus, des troupes et d'autres choses de son gouvernement qui nous manqueront '-ans lui. La troisième, si l'attaque étant faite, nous voyons que nous n'en puissions venir à bout, si l'on se résoudrait à faire un fort sur la montagne, qui est à M. de Savoie, " qui
1 Rei uni cité.
: La Turbie, où l'on mettrait dix compagnies du maréchal de Vitry, lesquelles
284 MONACO Kl SES PRINCES.
commande celle place, et fort à la portée du mousqui t,
lequel rendrait la pince inutile. »
Les Espagnols ne négligeaient rien pour conserver la possession de Monaco et des iles ; dès le mois d'août, pendant que le courrier portait à Richelieu la dépêche de Sourdis, le duc de Ferrandina entrait dans le port de Monaco avec trente-huit galères ; il y attendait cinquante-trois autres bâtiments chargés, outre leur armement ordinaire, de cent hommes d'infanterie chacun , pour suivre les Français partout, débarquer où ils débarqueraient, et secourir les lieux qu'ils pourraient attaquer. Puis, dans la nuit du 28, les trente-huit galères qui étaient à Monaco prirent la mer et, passant à quatre milles au large de l'armée française , elles arrivèrent le 29 à la pointe du jour aux îles , où elles déposèrent des munitions, des approvisionnements el des renforts, et le S septembre elles revinrent à Monaco.
Les amiraux français les y voulurent surprendre en entrant dans le port avec vingt grands vaisseaux , remorqués par les chiourmes des galères ; un terrible combat
« s'avanceraient, d'éniinenco en éminence, pour être en état, défaire un fort au Moniquet (sans doute les Moneghetti , sur le territoire de la principauté), qui commande le port, et au cap de Melli , et au Cateret, qui commande absolument la ville et toutes les fortifications quand on voudrait , et pour faire des parties sur les galères quand elles entreront dans le port; de sorte que, par ce moyen, si l'on ne rendait le port inutile, on l'incommoderait luen fort. » —(Même recueil.)
aurait eu lieu, dans lequel tous les navires se seraient sans doute violemment touchés par suite de l'exiguïté du port pour un pareil rassemblement; alors plus de manœuvres régulières, mais une véritable boucherie ; le vent qui resta mauvais et la timidité des galères, effrayées d'une telle tentative, la rendirent impossible; on ne put pénétrer dans le port.
Le lendemain, 7 septembre, la flotte française se rallia dans la rade de Menton. Les Espagnols, à leur tour, voulurent enlever les galères françaises, que, faute de vent, les vaisseaux ne pouvaient protéger, et trente-deux galères furent envoyées du port d'Àlassio 1 pour cet objet. Mais les galères de France donnant la remorque à douze des grands vaisseaux, les Espagnols eurent à soutenir un combat général (8 septembre), et se retirèrent après trois heures de canonnade; leur capitane avait sa poupe emportée, plusieurs boulets à sa ligne de flottaison, et les six trompettes du duc de Ferrandina étaient tués ; leur patronne était percée de part en part de deux coups de canon.
La réponse de Richelieu arriva : « Si les Espagnols ont mis dans Morgues neuf cents hommes outre la garnison ordinaire, il faut bien, à mon avis, se donner garde de
1 Petit port de la rivière de Gènes, entre Vintimille et Albenga.
l'attaquer de vive force. Si par intelligence du dedans on y pourrait faire quelque entreprise, cela serait fort bon; niais je ne vois pas, quelques offres que fasse le maître du lieu, qu'il fasse quelque proposition qui aboutisse à cette fin. Il serait inutile de lui faire signer les conditions qu'il propose ; il vaut mieux lui faire savoir que sa conservation est trop chère pour accepter les propositions qu'il fait en ce sujet, lesquelles ne pourraient servir qu'à le perdre, si par malheur elles étaient découvertes. » '
Malgré cet avis contraire du cardinal, M. de Sourdis restait frappé des grands avantages que les Espagnols tiraient du port de Monaco ; c'était le refuge de leurs flottes, le poste d'où ils s'élançaient, inquiétant, harcelant la flotte française , et ravitaillant les îles; les divisions intestilies entre le maréchal de Vitry, le comte d'Harcourt, l'archevêque et le marquis de Pont-Courlav neutralisaient toute mesure d'ensemble; et le duc de Ferrandina, de son quartier-général de Monaco, occupait assez les généraux français pour que, placés entre deux difficultés, la reprise des îles que réclamait sans cesse Richelieu, et la réduction de Monaco, qui paraissait à l'archevêque la plus sure garantie du succès, ils n'apportassent nulle trêve à leurs dis-
1 Lettre du cardinal de Richelieu à l'archevêque de Bordeaux , du 29 août 1636.
cordes; ils s'y acharnaient d'autant plus, qu'ils étaient plus en peine du parti à prendre.
L'allié de la France, le duc de Savoie, Victor-Àmédée , ajoutait à ces embarras ; cauteleux et ambitieux tout à la fois, il voulait bien aider le roi, mais sans se fermer toute voie d'accommodement avec l'Espagne, et surtout, sans créer à la France une position dangereuse sur les flancs de ses Etats. Si le maréchal de Vitry refusait des troupes pour occuper la Turbie, Victor-Amédée, moins franc dans son opposition, grossissait les difficultés de l'entreprise :
« Il nous est bien arrivé un petit soupçon que peut-être M. de Savoie n'aurait pas toute la passion imaginable pour que le roi fût maître de ce poste, lequel rendrait Nice et Villefranche bien inutiles, étant entre Àntibes et ce lieulà. )) ' Néanmoins M. de Sourdis demanda au duc son avis sur l'attaque de Monaco. Trop habile pour en dissuader ouvertement l'archevêque, Àmédée, qui connaît la pénurie de moyens où l'opposition du maréchal laisse le prélat, approuve le projet et calcule qu'il faudrait, indépendamment de la flotte, un corps de débarquement de six ou sept mille hommes, des munitions et de l'argent à proportion, des troupes fraîches pour relever les corps fatigués, si le
1 Dépêche déjà citée de l'archevêque de Bordeaux au père Joseph.
siège se prolonge ; pourtant, s'il est bien attaqué, il ne doit guère durer plus de vingt-cinq à trente jours. 11 est vrai que les Espagnols peuvent secourir Monaco par terre et par nier. Par mer, M. l'archevêque sait de combien ils sont supérieurs à l'armée navale du roi; et par terre, ils y peuvent amener de nombreuses troupes du Milanais et de Naples, à la condition que les Génois leur accordent libre passage, ce dont il ne faut pas douter. Toutefois, si l'on se résout à cette attaque, le duc donnera Tordre au marquis de Bagnasco, gouverneur de Nice, de fournir aux troupes royales toute l'assistance qui lui sera possible.
De guerre lasse, l'archevêque renonce à faire le siège de Monaco, mais il met en avant une autre combinaison pour enlever la place au duc de Ferrandina ; car il persiste à croire que Monaco étantneutralisé, les îles succomberont. Il offre, soit d'élever près de la Turbie, avec l'aide du duc de Savoie, une place d'armes fortifiée d'où l'on tiendrait le port en échec, soit de combler le port même de Monaco.
Mais pour élever ces fortifications et surtout pour les défendre, il faut autant de soldats que pour un siège, répond le duc ; car Monaco peut être secouru par terre et par mer, il ne faut pas l'oublier ; tandis que combler le port, cela est de facile exécution et sans péril.
Privé de son port, en effet, Monaco ne saurait inquiéter
le duc, que la forteresse soit entre les mains de l'Espagne ou entre celles de la France.
Richelieu, consulté, approuve aussi ce projet; le roi décide que le commandement de l'expédition sera donné au comte d'Harcourt, le maréchal restant en son gouvernement pour travailler aux fortifications de la côte, et réunir les troupes et approvisionnements nécessaires.
Dès qu'elle fut connue du prince de Monaco, qui, par d'habiles émissaires, entretenait d'activés relations avec l'armée royale, cette résolution dut vivement l'émouvoir; c'eût été l'anéantissement de Monaco. C'est sans doute aux démarches du marquis de Corbons que l'on peut attribuer l'abandon de ce funeste dessein, car nous voyons presque aussitôt le conseil décider la construction du fort près de la Turbie. Le sieur Duplessis-Besançon apporte un fonds de cent mille livres pour les frais ; ordre est donné au comte d'Harcourt d'en diriger l'exécution , et au maréchal de Vitry de l'assister de ses troupes et de tout ce qui pourrait dépendre de lui, sans s'occuper d'autre chose que de la conservation de son gouvernement pendant que l'on construirait le fort (24 septembre). On commence les préparatifs, puis nouveaux démêlés entre les chefs : lenteurs, hésitations. Richelieu, mécontent, se plaint avec amertume. On renonce enfin à s'occuper de Monaco. Quelque temps
après, les Espagnols ayant retiré leur flotte des îles, le conseil de guerre, réuni au château de Cannes, décide aussitôt d'y opérer une descente ; mais une contestation s'élève entre MM. d'Harcourt et de Vitry ; l'archevêque intervient; le maréchal s'emporte et frappe le prélat d'un coup de canne en l'apostrophant d'une grossière injure. Les gentilshommes, indignés d'une telle brutalité, témoignent leur mécontentement en abandonnant les drapeaux; les milices se débandent, et l'entreprise avorte (6 décembre). '
L'hiver s'écoula dans la plus complète inaction. Honoré II vit avec douleur s'évanouir l'espoir qu'il avait conçu, car l'Espagnol était sur ses gardes; le temps perdu par les Français avait été mis à profit par le duc de Ferrandina, et Monaco , fortement occupé , 2 surveillé sans relâche , voyait
1 L'inqualifiable brutalité du maréchal de Vitry égaya un instant les esprits légers de la cour. Déjà le duc d'Epernon , gouverneur de Guyenne , avait souffleté L'archevêque de Bordeaux ; aussi dit-on à Paris que < l'archevêque avait juré de se faire battre par tout le monde , afin de remplir l'Europe d'excommuniés. »
Le duc d'Epernon avait en effet été frappé d'excommunication, et n'avait été absous qu'après la plus humiliante pénitence. Quant à M. de Vitry, après avoir été rudement admonesté par Richelieu , ses dissentiments le firent rappeler de Provence , et il fut mis à la Bastille où il resta jusqu'en 1643.
2 « Toute la plus grande crainte est par deçà de perdre Monaco, et c'est là que, si l'on ne peut mieux, on veut jeter les soldats qu'ils (les Espagnols) ont choisis. »
(Lettre de M. de Sabran, ambassadeur du roi de France à Gênes, à l'archevêque de Bordeaux.)
s'appesantir le joug qui l'écrasait depuis plusieurs années. Honoré n'en continua pas moins de fournir de précieux avis à l'armée française, qui était prévenue de toutes les démarches de l'ennemi.
Que si l'on songeait à taxer de félonie cette conduite du prince de Monaco envers le souverain auquel le liaient des traités librement consentis , il faudrait se rappeler que les Espagnols avaient , les premiers , violé les conditions jurées, et que le prince n'était plus qu'un opprimé ; il ne trahissait pas, il cherchait à rompre ses fers et à recouvrer sa liberté surprise et sa dignité confisquée. C'était la lutte du faible outragé et maltraité contre d'indignes usurpateurs. Il dut subir une autre nécessité de sa pénible position ; et, pour sauvegarder l'avenir et se maintenir à Monaco, il fut contraint de donner des gages à l'Espagne. Non-seulement il ne lui était pas permis de conserver la neutralité; il lui fallut même témoigner, par quelques avis utiles, de sa fidélité à ses dominateurs. Une telle dissimulation lui pesa lourdement ; s'il se plia à ce double rôle , ce fut certes à contre-cœur, et rien ne fut plus propre à accroître l'amertume de ses ressentiments. Le prince de Yaldetare vivait encore ; ardemment attaché à l'Espagne et soupçonnant les sentiments de son neveu, il essaya de l'enchaîner plus encore à la fortune de cette puissance ; il l'engagea à marier
292 MONACO KT SES PRINl ES.
son fils Hercule, marquis de Campana, à une jeune princesse de la maison de Spinola ; Luca Spinola, père de la jeune Aurélia, était un des plus dévoués partisans de l'Espagne en Italie ; la majeure partie de ses biens consistait en rentes sur le royaume de Naples, et l'époux d'Aurélia, devenant légitime héritier de cet opulent patrimoine, se garderait bien , suivant l'opinion du prince de Valdetare , de briser la chaîne d'or qui le liait à la monarchie espagnole. Pour ne pas accroître des défiances déjà éveillées, Honoré adhéra à ce projet, et le mariage se conclut. Cette nouvelle alliance avec des amis de l'Espagne couvrit d'un voile les secrets desseins du prince de Monaco. !
Les îles de Lérins succombèrent enfin (mai 1637) ; les troupes françaises , renforcées des milices seigneuriales de la province, s'emparèrent successivement de tous les forts des Espagnols. Parmi les gentilshommes qui se distinguèrent dans ces combats, l'archevêque de Bordeaux cite le seigneur de Corbons et son frère. La garnison espagnole et la flotte se retirèrent à Monaco , qui leur servit encore de place d'armes pendant les années 1638, 1639, 1640. Honoré et son cousin de Corbons continuèrent aussi d'informer
1 Le biographe d'Aurélia Spinola, Francesco Fulvio Frugoni, s'exprime ainsi : « Per divertir l'occhio arguto dell'aquila hispana coll'oggetto plausibile di questa vezzosa Colomba. » — L'héroïna inlrepida, overo la Duchesa di Yalentinese, historia adornata da Francesco Fulvio Frugoni. — Venise, 1673.
les généraux français des mouvements de l'armée espagnole, et de les exciter à tenter un coup de main sur Monaco. Le cardinal de Richelieu donna tout pouvoir à l'archevêque de Bordeaux pour une entreprise de cette nature. Plusieurs reconnaissances eurent lieu ; mais les Espagnols faisaient si bonne garde , que M. de Sourdis n'osa risquer une attaque, d'autant que le duc de Savoie mettait mille entraves à un siège par terre.
Cependant le moment approchait où devait finir pour le prince l'oppression de l'Espagne ; la guerre s'était éloignée du golfe de Ligurie ; l'attention des Espagnols, attirée sur d'autres points, s'était détournée de Monaco; la garnison avait été diminuée; l'occasion parut favorable, et on en profita. Henri de Corbons, dûment accrédité, se rendit à Péronne , où il parvint à conclure avec le roi de France , au nom d'Honoré II, un traité secret, qui ne devait recevoir publicité et effet qu'après que le prince se serait affranchi de l'Espagne et aurait ouvert ses portes aux Français. Il ne fallut pas attendre longtemps ; Honoré était résolu à tout braver pour hâter l'émancipation de la Principauté. Il en donna avis à la cour de France, et le comte d'Alais, gouverneur de Provence, reçut ordre de tenir cinq cents
29 ï MONACO ET SES PRINCES.
hommes d'élite prêts à titre jetés dans Monaco aussitôt après le départ des Espagnols.
Malgré la discrétion, la prudence et le petit nombre des personnes instruites de ce dessein, le gouverneur du Milanais conçut quelques vagues soupçons. Des espions furent envoyés à Monaco, mais ils trouvèrent le prince sur ses gardes; le commandant de la garnison, le capitaine Caliente, leur garantit la fidélité d'Honoré ; et sur leur rapport, le gouverneur, complètement rassuré, écrivit à sa cour que le prince de Monaco était encore plus espagnol que lui. Cette erreur s'explique facilement : l'éducation, les alliances, les intérêts pécuniaires d'Honoré, tout devait éloigner la pensée qu'il voulût se soustraire à la protection espagnole .
Ce n'était pas le prince seulement qui avait à cœur de secouer la domination étrangère ; les habitants souffraient de la brutalité et de l'orgueil de la garnison, qui se conduisait dans ce petit État comme en pays conquis. Tous ne demandaient qu'à seconder les efforts du souverain dans une entreprise de libération commune, et le prince pouvait compter sur la coopération énergique des hommes valides et sur la discrétion dévouée des femmes. Il crut néanmoins plus sage de ne prendre qu'un petit nombre d'auxiliaires. Honoré s'adjoignit d'abord comme principaux coopérateurs son fils Hercule, marquis de Campana,
homme de tête et d'intelligence, Jérôme Rey, capitaine de ses gardes, JeanBrigati, son secrétaire , etPachiero, curé de l'église paroissiale. Rey et Brigati recrutèrent quelques hommes résolus, auxquels ils ne confièrent que le moins possible du secret, mais qu'ils trouvèrent prêts à tout entreprendre.
On parlait encore de temps à autre d'une tentative des Français sur Monaco ; le curé Pachiero annonça aux fidèles des prières publiques à Dieu par l'intercession de sainte Dévote pour demander de faire échouer l'attaque des Français; et, afin que chacun pût facilement venir à l'église, ces prières seraient dites le soir. Le curé avait un double but. Ce zèle entretiendrait les Espagnols dans leur sécurité, et, en outre, le prince aurait plus de facilité pour préparer son coup de main à la faveur du mouvement des habitants se rendant la nuit à l'église. Ces prières devaient durer neuf jours, du 4 au 13 novembre (1641).
Or, le 1 3 novembre , la plus grande partie de la garnison se rendait à Nice, d'où seraient envoyées, selon l'usage, de nouvelles troupes destinées à la relever dans Monaco. Jusqu'à l'arrivée de celles-ci, il ne resterait que deux cent dix hommes dans la place. Le 13 novembre fut fixé pour l'exécution du hardi projet. Deux jours auparavant, trente Mentonais étaient introduits dans la ville, les uns sous
prétexte de certains différends à soumettre au tribunal du Prince ; d'autres pour être , disait-on , employés aux travaux du palais ; quelques uns enfin, pour peindre et équiper le vaisseau du marquis de Campana , qui avait annoncé un voyage sur les côtes. Dans la nuit du 1 1 au 12 novembre, il y eut assemblée secrète dans une salle basse du palais, où l'on arrêta le plan du complot libérateur. Dans cette réunion, qui comptait plus de cent personnes, tous, après une courte hésitation , jurèrent de seconder le prince dans sa patriotique entreprise, sauf deux ou trois, que la peur ou quelque motif d'affection ou d'intérêt privé attachait au maintien du protectorat de l'Espagne. Pour s'assurer qu'ils ne trahiraient pas le secret, le prince les fit renfermer provisoirement dans le palais, puis l'on discuta la meilleure marche à suivre. Quand tout eut été arrêté , Honoré échauffa les courages par une énergique allocution, qu'il termina en saisissant des armes suspendues aux murailles de l'appartement ; chacun l'imita et s'équipa; mais, dans la confusion de ce mouvement, un coup de pistolet partit. Si les Espagnols ou quelque personne étrangère à la conspiration l'avaient entendu? On reste immobile, l'oreille tendue, le cœur serré... Nul autre bruit que le mugissement du vent. Une tempête s'est abattue sur la montagne, et le fracas de la pluie et de l'orage a heureusement assourdi
les Espagnols; ils n'ont rien entendu! On se sépare, chacun emportant des armes sous ses vêtements; et les conjurés, se mêlant aux fidèles qui sortent de l'église, rentrent dans leurs demeures sans avoir éveillé les soupçons de la garnison. Au matin, ce fut une autre alerte : un page espagnol rapporte à Jérôme Rey une lettre qu'il a trouvée dans un corridor du palais : c'est la réponse du comte d'Àlais, que le prince a laissé tomber par mégarde. Nouvelle anxiété! l'enfant ne sait pas le français, mais n'auraitil pas montré cette lettre à quelque officier ? La sécurité où sont plongés les Espagnols ne serait-elle qu'apparente ? Toute la journée s'écoule dans ces perplexités, et la nuit aussi. Au point du jour, le cornet .et le tambour retentissent dans la place ; Dieu soit loué ! ils annoncent seulement le départ des soldats qui vont à Nice : on est au 13 novembre.
Le prince donne ses derniers ordres ; le chef delà famille de Monléon, capitaine de Menton, reçoit l'ordre de s'acheminer parla montagne, loin des sentiers battus, avec les deux cents hommes qu'il a dû lever sans bruit, et de se tenir, dès les premières heures de la nuit, au pied de Monaco, pour se jeter, au signal donné, sur le poste extérieur, le forcer et entrer dans la ville.
Quand vient le soir, les fidèles vont à l'église pour la
'2i)H MONACO R! sis PRINCES.
clôture de la Qeuvaine ; les conjurés de la ville restent en fermés dans leurs maisons, s'arment et se préparent à sortir tous à la môme heure pour se réunir aux rendez-vous indiqués, où les chefs les attendront. Il y aura deux troupes : l'une, forte de trente hommes, sous le commandement du marquis, ira attaquer le quartier espagnol de Sarraval ; l'autre, conduite par le capitaine des gardes, se dirigera vers la porte du palais ; dès que l'action sera engagée, et que les Espagnols qui gardent le palais seront occupés à repousser ces assauts, le prince sortira avec une troisième troupe, forte de cinquante hommes, gentilshommes , gardes et domestiques , et ira assaillir le poste principal, la Major qui ferme la ville.
Le curé Pachiero, à Saint-Nicolas, stimule la ferveur des prières ; ses exhortations pieuses prolongent les exercices de la neuvaine , à tel point que ceux des Espagnols qui ne sont pas de service, gagnés par le sommeil, se retirent dans leurs quartiers et se couchent ; les femmes sont à l'église ; la princesse Àurélie, femme du prince Hercule, indisposée ce jour-là, et qui est restée dans ses appartements, y est enfermée avec ses femmes; les conjurés, libres de leurs mouvements, attendent le signal.
Onze heures sonnent au palais.... Aussitôt des ombres se détachent des maisons, et, par les ruelles voûtées, se
rallient autour de leurs chefs ; deux colonnes traversent la grande place, et les Espagnols sont surpris dans leurs postes ; ils recouvrent bientôt leur sang-froid, et résistent d'autant plus vaillamment que leurs ennemis sont moins formés au métier des armes ; le combat va se prolonger, comment finira-t-il? Mais le prince, avec sa troupe d'élite, sort du palais et donne un vigoureux assaut à la Major ; c'est le point principal. Le capitaine Caliente, vieil officier espagnol , y tient avec courage ; Honoré fait un effort désespéré ; huit Espagnols sont tués, soixante-dix blessés ; le poste met bas les armes, et la porte s'ouvre aux deux cents Mentonais. Les deux autres postes cessent alors toute résistance; les soldats, désarmés, sont enfermés dans la cour du palais, pendant que les troupes réunies des conjurés contraignent le grand quartier à capituler. Les Espagnols évacueront sans armes la place aussitôt que les Français seront arrivés, et un feu est allumé sur la pointe de Monaco pour avertir un petit bâtiment que le comte d'Alais a envoyé derrière le cap d'Aglio afin de servir de courrier.
Le prince revenait du grand quartier au moment où, les prières étant finies, l'assistance sortait de l'église, inquiète des rumeurs et des détonations dont les chants religieux n'avaient pu étouffer complètement l'écho. Le curé Pachiero
300 MON M 0 ET SES PRINi I -
fut ta première personne que rencontra Honoré; le prince et le prêtre s'embrassèrent dans un élan de joie, et les Monégasques se félicitèrent mutuellement de leur triomphe, acheté au prix de peu de pertes. On respirait librement : les femmes, les enfants allaient visiter les différents théâtres de l'action, pendant que les hommes s'organisaient en garde bourgeoise pour veiller au salut de la place en attendant les troupes françaises.
En apprenant la déconfiture des Espagnols , le cardinal de Savoie , qui commandait pour l'Espagne à Nice, dépêcha un de ses gentilshommes à Honoré pour le dissuader d'introduire les Français dans Monaco , lui promettant qu'il lui serait donné satisfaction par le roi des griefs qu'il présenterait. « Le Rubicon est passé, » l lui répondit Honoré; puis il garda le gentilhomme jusqu'à l'arrivée des Français que des barques amenèrent d'Antibes. Le 18 novembre 2 ils entrèrent dans la place, dont toutes les maisons étaient
1 « Già e valicato il Rubicone. » — Franc. Frugoni.
2 Ainsi fut vérifiée une prophétie de Michel Nostradamus :
« Dedans Monech le coq sera receu ;
« Le cardinal de France apparoistra;
« Par légation romain sera déccu ;
« Faiblesse à l'aigle et force au coq naistra. •>
(4e Quatrain de la 8e centurie.) On peut interpréter le troisième vers par l'insuccès de l'envoyé du cardinal de Savoie, dont il est parlé plus haut; le quatrième présage la décadence de la maison d'Autriche et la grandeur croissante de la France.
enguirlandées de fleurs, et au milieu des chants du peuple.
Alors , en présence de l'ancienne garnison et des troupes françaises, le prince ôta le collier de la Toison-d'Or qu'il portait, prit l'écharpe blanche, se déclara sous la protection du roi de France, et remit au capitaine Caliente le collier de la Toison, avec une lettre pour le gouverneur du Milanais. Dans cette lettre, après avoir rappelé ses griefs, il terminait ainsi :
« Si je reprends ce qui est mien , il est juste que je
rende à Sa Majesté Catholique ce qui est à elle. J'ai reçu l'ordre de la Toison-d'Or comme un lien de ma servitude et pour seule récompense d'avoir consigné cette place à Sa Majesté Catholique. Maintenant qu'une dure nécessité rompt cette servitude, je renvoie le collier de la Toison-d'Or, afin qu'il puisse être employé à orner ou à lier quelqu'un qui serve Sa Majesté Catholique avec plus de bonheur, mais non avec plus de fidélité que je l'ai servie moi-même. » l ( Monaco , 1 8 novembre 1 641 . )
Puis les Espagnols défilèrent sans armes devant la population assemblée, et allèrent s'embarquer dans des felouques qui devaient les conduire à Finale. Honoré II agit en prince avec ces soldats : il leur fit donner des vivres frais,
1 Voir la lettre entière dans le texte italien, aux pièces justificatives, n° 18.
une paie extraordinaire; quelques uns quittaient un intérieur, une famille qu'ils s'étaient créée à Monaco ; on adoucit autant qu'il était possible l'amertume de leur départ. Enfin Honoré remit au capitaine Caliente une lettre où il rendait hommage à la bravoure des officiers et des soldats; il laissa leurs épées aux officiers.
Le même jour Honoré publia un manifeste où il exposait les raisons qui l'avaient contraint à rompre violemment avec sa puissante alliée.
« Honoré, par la grâce de Dieu, prince de Monaco.
(( Ayant chassé de notre forteresse de Monaco la garnison espagnole, nous croyons convenable de soumettre au jugement impartial du monde les raisons qui nous faisaient une impérieuse nécessité d'une telle résolution ; il importe que l'on en connaisse les véritables causes; telle que le roc inébranlable sur lequel repose cette place , notre constance a su résister à bien des chocs , à bien des désastres ; nous fûmes de fidèles alliés. Mais du moment que l'alliance est devenue une tyrannie, nous avons dû secouer de dessus notre tête un joug insupportable et injuste.
« La protection du Dieu tout puissant qui a conduit avec un si merveilleux succès notre projet à bonne fin serait une suffisante garantie de la justice de notre cause ; mais nous n'en devons pas moins faire cet exposé véridique, ne
fût-ce que pour témoigner de notre reconnaissance envers la Providence divine. » !
Après ce préambule , Honoré II exposait en quelles circonstances et à quelles conditions s'était établi le protectorat espagnol ; il rappelait que pendant quatre-vingts ans Monaco était resté un port et une forteresse à la disposition des armées et des flottes espagnoles qui s'y abritaient, et en usaient comme d'un point d'embarquement et de débarquement dans leurs guerres en Italie et en Provence ; mais que pendant cette première période, la place n'avait jamais été que temporairement occupée par des troupes d'Espagne. L'indépendance souveraine des princes avait été reconnue en droit et en fait; et jamais la fidélité des Grimaldi ne s'était démentie, quels que fussent les sacrifices et les dommages que leur coûtât un tel attachement à une cause souvent malheureuse. Puis le Prince racontait qu'après la mort violente de son père, Hercule, mort qu'il n'est pas éloigné d'attribuer à quelque complot espagnol, son oncle, le prince de Valdetare substitua le protectorat à l'alliance. Cependant les conditions du traité, si elles eussent été rigoureusement respectées , ne portaient pas atteinte à la souveraineté des
1 Préambule du manifeste, dont le texte italien est conservé dans le Brilish Muséum. Add. Ms 8570.
Voir ce texte intégral aux pièces justificatives, n<> 19.
Grinialdi; en outre, il avait été convenu qu'à sa majorité le jeune prince, héritier d'Hercule, aurait la faculté de refuser sa sanction au traité qui serait alors virtuellement annulé. Mais bientôt toutes les clauses de ce pacte étaient violées; la garnison introduite, sans que l'on daignât exécuter l'article Ier qui voulait que le prince la choisît lui-même, fut soustraite à son autorité; ensuite on le contraignit à solder ces troupes; de plus, on cessa de lui payer les pensions qui lui étaient dues ; ses revenus dans la principauté furent même souvent saisis et employés à l'entretien des troupes espagnoles, la principauté se vit incessamment traversée par les généraux, les ambassadeurs, les officiers de l'Espagne qui y mettaient tout en réquisition et ne soldaient rien. Pour combler la mesure, on insultait chaque jour à l'autorité du souverain sur ses propres sujets que l'on soustrayait à sa justice ; on fomentait la révolte parmi eux, on les poussait ouvertement à s'annexer à l'Espagne ; des affiches placardées devant le poste principal de la garnison invitaient formellement les Monégasques à se séparer de leur prince. C'est alors que, pour sauver sa dignité méprisée, ses droits méconnus, son héritage usurpé, il a résolu d'en appeler à la ruse et à la force pour reprendre ce dont on le dépouillait injustement.
Ainsi disparut la domination espagnole dans Monaco ;
les rois d'Espagne avaient été pendant quatre-vingts ans, de 1525 à 1605, les amis bienveillants et les protecteurs des princes de Monaco; mais depuis trente années, ils en étaient devenus les maîtres et les tyrans. Après le départ de la garnison , les Monégasques firent vœu de célébrer chaque année, le %\ novembre, jour de la Présentation de la Vierge , une procession solennelle qui a lieu encore aujourd'hui, afin de perpétuer le souvenir de leur délivrance. Cependant il n'y eut aucune réaction violente contre les amis et les parents des vaincus ; plusieurs même des soldats espagnols, mariés avec des femmes de la Principauté, renoncèrent à leur patrie et habitèrent en paix à Monaco, ' qui devint pour eux une patrie nouvelle ; ils se mêlèrent peu à peu à la population, dont ils ont formé un des éléments les plus énergiques. a La perte de ce petit Etat (la principauté de Monaco) apportait sans doute moins de dommage aux Espagnols que celle de la Catalogne ; mais , à raison même de la faiblesse
1 Quelques-unes des familles les plus honorables de Monaco descendent de la colonie espagnole ; elles se sont distinguées par leur dévouement aux princes.
Tous les détails précédents sont authentiques ; ils ont été empruntés en grande partie à un petit livre de Charles de Vénasque, écuycr du prince Honoré II , « La liberté de Monaco , » imprimé en 1G43, et qui se trouve aux archives, ainsi qu'à un manuscrit de Vincent Bosio, autrefois secrétaire de la commune. Ce manuscrit, conservé dans la famille Bosio, renferme quelques renseignements curieux.
Une relation manuscrite, datée de 1641, et donnant des détails identiques au récit qui précède, est conservée au British Muséum, Add. MS. 10815.
du prince qui s'était si hardiment délivré de leur domination, il leur en revenait plus de honte et de ridicule. C'était au contraire une acquisition également utile et glorieuse pour la France qui, après avoir poussé ses conquêtes dans le Piémont jusqu'au lieu où le cardinal de Savoie était retiré, se trouvait ainsi tout à coup comme attachée au flanc de son comté de Nice. » 4
L'année suivante, Honoré II, accompagné de son fils Hercule, alla trouver Louis XIII à son camp, devant Perpignan, pour ratifier le traité de Péronne, qui fut enregistré au Parlement le 1 0 février 1 643. Le préambule est ainsi conçu :
« Sur ce que le prince de Monaco a fait représenter au roi, qu'encore qu'il tienne en souveraineté ladite place de Monaco, néanmoins les Espagnols, sous divers prétextes, se sont comme appropriés de ladite place , y ayant usurpé un tel pouvoir, qu'elle n'est plus en la disposition dudit sieur prince : et pour ce sujet ayant supplié Sa Majesté de la prendre en sa protection , et de le délivrer de l'oppression qu'il souffre , Sadite Majesté, portée par la seule considération de la justice qui l'oblige à se souvenir de la puissance
1 Histoire de France sous Louis XIII et sous le ministère du cardinal Mazarin (1610-1661), par M. A. Bazin, tome III, page 116. Cet ouvrage a obtenu de l'Académie française le second des prix Gobert.
que Dieu lui a mise en main pour assister les princes ses voisins en la conservation de ce qui leur appartient, et pour maintenir la tranquillité publique , après plusieurs instances qui lui ont été faites de la part dudit prince , a cru ne lui pouvoir refuser sa protection, aux conditions que ledit prince a lui-même proposées , telles qu'il en suit :
a Premièrement, qu'il entrera dans ladite place de Monaco une garnison de cinq cents hommes effectifs, tous Français naturels et non d'autre nation, pour garder la
place, y demeurer et servir en quatre compagnies dont
Sa Majesté nommera les capitaines et officiers. Ledit prince sera capitaine et gouverneur pour le roi, de la place, et avec patentes de Sa Majesté, comme seront aussi, après lui, ses héritiers et successeurs en ladite principauté, et avec la même autorité et pouvoir qu'ont les gouverneurs des autres places de France sur les officiers et soldats....
« Ledit prince donnera le mot et tiendra les clefs
de la place.
II. Il y aura dans la place un lieutenant dudit prince , pour commander la garnison en son absence, de laquelle charge Sa Majesté pourvoira pour la première fois le sieur de Corbons. *
1 Henri de Corbons fut fait, on outre, maréchal des camps et armées du roi, puis lieutenant-général ; sa terre de Cagnes fut érigée en baronnie , et sa sei
IV. Le lieutenant et tous les autres officiers français entrant dans la place, feront serment solennel entre les mains dudit prince de la garder fidèlement pour lui et ses successeurs.
Le serment était conçu en ces termes : ce Vous jurez et promettez à Dieu, en nos mains, de bien et fidèlement servir le roi dans les charges qu'il vous a confiées , et aussi longuement que vous les exercerez, de garder cette place envers et contre tous, pour le service de Sa Majesté, à Monseigneur le prince de Monaco et à ses successeurs, sous la protection de Sa Majesté et les ordres et commandements de Son Altesse Sérénissime capitaine et gouverneur de ses armes dans ladite place , et que s'il arrivait quelque chose qui soit contraire au service du Roi , vous en avertiriez aussitôt Sa Majesté, Son Altesse et nous. ' Ainsi vous le promettez et le jurez. »
Par les articles suivants , le roi s'engage à entretenir la garnison à ses dépens, sans que cette charge puisse en aucune sorte retomber sur le prince ni sur ses sujets; il laissera le prince en son entière liberté et souveraineté de
gneurie de Corbons en marquisat, par lettres-patentes de mars 164G (Archives impériales).
1 Nous désigne le commissaire du roi.
Monaco, Menton et Roquebrune, sans que ni la garnison, ni quelque autre puisse s'ingérer dans le gouvernement et l'administration ; la garnison n'a d'autre objet que ce de garder la place. » Par l'article huit, le roi prend en sa protection et sauvegarde le prince, sa famille et tous ses sujets, avec les places de Monaco, Menton et Roquebrune, pour les défendre ce contre qui que ce soit qui les voudrait offenser ; » et il y est répété : a Le roi maintiendra ledit prince en la même liberté et souveraineté qu'il le trouvera, et en tous ses privilèges et droits de terre et de mer, » et le fera comprendre en tous ses traités de paix. Le droit de Monaco continuera à être payé par les navires français, ' et le roi fera stationner quelques unes de ses galères pour assurer la perception de ce droit ; les commandants de ces galères auront ordre exprès d'obéir au Prince. 2 En échange
1 Le maintien du droit de Monaco n'a rien qui doive surprendre, si on réfléchit que les pirateries des Barbaresques rendaient plus que jamais utile la police de la côte exercée par les galères de Monaco. L'audace des corsaires était extrême : ils descendaient sur les côtes pour piller les maisons isolées et les villages, enlever les habitants; tous les bâtiments de commerce de la Provence étaient contraints de s'armer en guerre. « Ceux de La Ciotat avouent qu'es années dernières le commerce était meilleur, mais il est ruiné au point qu'on voit par les corsaires de Barbarie qui leur sont venus enlever en une seule année vingt-quatre barques, et mis à la chaîne cent cinquante de leurs meilleurs mariniers. » (Inspection de M. de Scguiran sur les côtes de Provence, par ordre de Richelieu.)
2 Pour ne pas retarder les navires en les obligeant à s'arrêter à Monaco, le prince établit à Marseille un receveur du droit de Monaco, le sieur Antoine Simon , auquel ou payait le droit avant de partir; et, pour signe que celte for-
de la Toison-d'Or, le prince et son fils, dès qu'il aurait atteint l'âge prescrit, recevraient les Ordres du Roi.
Pour compléter les détails sur l'occupation française, nous ajouterons que pendant le XVIIIe siècle, la France payait , pour le casernement et la fourniture des lits , le bois non compris, deux sols par jour pour chaque sousofficier et un sol pour chaque soldat, ce qui pour cinq cents hommes, y compris cinquante-quatre sous-officiers, élevait les frais de garnison à huit cent trente livres par mois. Les officiers étaient logés à leurs frais dans les maisons de la ville.
L'état-major de la place se composait du gouverneur des armes du roi (c'était le prince lui-même) avec vingt-deux mille quarante francs d'appointements ; le lieutenant des armes, avec quatre mille deux cent douze livres, un major, deux aides-majors, un directeur de la police, un contrôleur, un fourrier de la garnison, tous payés par le roi, ainsi que les troupes et leurs officiers.
On dut pourvoir aux indemnités ; le prince ne manquerait pas de perdre les biens et dignités qu'il tenait des rois
raalité avait été remplie, le navire, en passant devant Monaco, hissait la bannière des Grimaldi et tirait un coup de pierrier. (Lettre d'Antoine Simon à Honoré. Archives du palais de Monaco.)
d'Espagne, et il convenait de lui donner une compensation. L'article dix stipule qu'en échange de la coramanderie de Benfayan, de l'ordre d'Àlcantara, en Castille, d'un revenu annuel de trois mille ducats , et de la compagnie de gendarmes à la solde de cent ducats par mois, dont le marquis de Campana était titulaire dans le royaume de Naples , le roi de France lui donnerait une compagnie de gendarmes de même importance et un revenu annuel de trois mille ducats sa vie durant. Quant aux indemnités à accorder au prince qui allait perdre en Espagne vingt-cinq mille ducats de revenu assis sur terres féodales , il lui serait délivré par le roi des revenus équivalents en France, comme fiefs érigés en duché-pairie pour le prince, en marquisat et en comté pour ses fils. A la paix, le roi s'efforcera d'obtenir de l'Espagne la réintégration du prince en ses biens, et demeurera décharge d'une somme égale à celle qui aura été restituée. !
Louis XIII tint royalement les promesses de ce traité ; l'accueil qu'il fit à Honoré fut des plus distingués, « Une autre visite vint mettre le camp en fête : c'était celle du nouvel allié de la France, du prince de Monaco qui, vrai-
1 Voir le texte intégral du traité de Péronoc aux pièces justificatives , n° 20.
A\2 MONACO Kl SES PRINCES.
mont, dans son petit Étal el avec ses faibles moyens, avait fait mieux et plus que mainte grande puissance ; il fut reçu (21 mai) avec beaucoup de caresses ; les assiégés euxmêmes lui firent honneur à leur manière, en tirant ce jourlà force canonnades sur les postes qu'il parcourait. » ' Le lendemain, le prince fut invité à se rendre dès le matin dans la chambre du roi. Louis XIII le salua de quelques compliments de bienvenue , lui donna le collier de Saint- Michel, puis l'invita à l'accompagner à la chapelle. Là, le roi tirant de la poche de son justaucorps le collier du Saint-Esprit qu'il portait d'ordinaire, en décora le prince de Monaco en disant : « Mon cousin, je ne vous traite pas à l'ordinaire, et ne recherche point toutes les cérémonies requises à faire un chevalier; aussi vous n'êtes pas considéré dans le commun, et je me contente qu'on sache que votre mérite et mon inclination me portent à faire ceci de la sorte pour honorer l'un et vous donner une entière assurance de l'autre. Surtout, souvenez-vous que le roi d'Espagne n'a jamais donné l'ordre de la Toison-d'Or en France, comme je vous donne celui du Saint-Esprit en Espagne, 2 et que le change que vous en avez fait pour
1 M. A. Bazin. — Histoire de France sous Louis XIII , page 145.
1 II ne faut pas oublier que cette scène se passait devant Perpignan , en Houssillon, province espagnole que Louis XI11 conquérait, et qui fut rattachée cette même année à la monarchie française.
l'autre, que vous avez renvoyé à Sa Majesté Catholique, est assez beau pour rendre votre aventure et votre qualité considérables. » 1
Cette réception eut lieu le 22 mai. 2 Le même jour furent signées les lettres-patentes qui conféraient au prince de Monaco le duché de Valentinois, érigé en duché-pairie, et composé des terres de Crest, Grave, Sauzet et Savasse, des domaines de Montélimar et de Romans, de la terre et baronnie de Buis , du sesterrage de Valence , 3 des péages de l'Etoile, Brun et Charmant. * Par de nouvelles lettrespatentes de janvier 1643, le roi déclarait que « le duché de Valentinois étant une compensation accordée au prince pour les pertes qu'il faisait des terres détenues par les Espagnols dans le royaume de Naples, et s'élevant à soixante-quinze mille livres de revenu, il est juste qu'il passe à ses héritiers et successeurs non seulement mâles, mais aussi femelles; en conséquence, savoir faisons que,
1 Ancien manuscrit do Monaco.
2 Mémoires de Montglat.
3 Sesterrage. — Tribut que quelques seigneurs levaient autrefois sur chaque septier de blé ; en latin , sextariacum.
4 Voir ces lettres-patentes aux pièces justificatives , numéro 21.
Les avantages concédés par la France au prince de Monaco sont présentés dans les négociations et les lettres-patentes comme compensation à ceux qu'il oourolt risque de perdre en Espagne. Le duché-pairie de Valentinois nous semble devoir Être considéré comme l'équivalent de quelque dotation attachée ;i la gr,m<l • d'Espagne, dont les princes de Monaco sont encore revêtus.
mettant en considération combien il est glorieux à celte couronne que ledit prince , quittant la protection d'Espagne par les raisons portées dans les susdites lettres, se soit confié en la nôtre et ait mis entre nos mains la place de Monaco, l'une des plus importantes de l'Italie, et trouvant très -raisonnable que, comme ses hoirs et successeurs, tant mâles que femelles, eussent joui de ses biens dans le royaume de Naples, etc., il possède aux mêmes conditions ce que nous lui avons donné pour l'en récompenser; en conséquence, nous avons dit et déclaré, disons et déclarons par les présentes , signées de notre main , voulons et nous plaît que ledit seigneur de Monaco jouisse pleinement et à toujours, comme aussi ses hoirs et successeurs, tant mâles que femelles, princes et princesses de Monaco, après lui les filles au défaut de mâles, desdites terres et portions de notre domaine ainsi créées et érigées en duchépairie de France, et que la justice y soit dorénavant administrée en son nom et par ses officiers, etc. Au cas néanmoins que les hoirs mâles dudit sieur prince viennent à manquer, la pairie de France cessera, ne demeurant que le duché aux filles. »
Honoré reçut aussi de la munificence royale le comté de Carladez, labaronnie de Calvinet en Auvergne, et celle de Buis en Dauphiné. Son fils Hercule eut, en échange du
marquisat de Campana, le marquisat des Baux, le plus riche de la Provence, avec une compagnie d'ordonnance de cent maîtres, une pension de neuf mille livres et la promesse du cordon bleu aussitôt qu'il aurait l'âge; il n'avait alors que dix-huit ans. 1
Enfin le roi daigna accepter de tenir sur les fonts baptismaux le premier-né du marquis Hercule et de Marie- Àurélie Spinola.
Louis XIII ne put réaliser sa royale promesse ; il mourut l'année suivante (14 mai). Anne d'Autriche dégagea la parole de son époux : le 18 août 1643, la reine-régente faisait écrire par le jeune roi Louis XIV au prince de Monaco : « Mon cousin, le feu roi , mon seigneur et père, vous ayant accordé l'année passée de donner le nom à
1 En même temps que les Espagnols étaient chassés de Monaco, éclatait à Rome un conflit entre l'ambassadeur de France, maréchal d'Estrées, et la cour pontificale. Après le règlement de cette difficulté, il y eut un changement dans le personnel de la nonciature en France, et de l'ambassade française à Rome. Le pape retira monsignor Scoti qui était désagréable à Richelieu , et le remplaça par un parent du prince de Monaco, monsignor Grimaldi, présumant avec raison que ce choix plairait à la cour de France. Celle-ci, pour répondre à ce bon procédé, rappela le maréchal et lui donna pour successeur le marquis de Fontenay- Mareuil.
Ce monsignor Grimaldi reçut, en 1643, le chapeau de cardinal; en 1648, il fut fait archevêque d'Aix, où son nom est encore en grande vénération , et il mourut en 1685, doyen du sacré-collége. Il était neveu du fameux cardinal Dominique Grimaldi, archevêque d'Avignon et vice-légat, qui joua un grand rôle à la lin du xvie siècle. On compte encore un grand nombre de cardinaux dans la maison Grimaldi.
316 MONACO ET SES PRUt< I
voire petit-fils, et la chose n'ayant pas été exécutée de son
vivant, j'aurai beaucoup de contentement qu'elle se fasse en mon nom ; c'est pourquoi, de l'avis de la reine-régente, madame ma mère, j'écris à mon cousin, le comte d'Alais, de se transporter pour cet effet dans votre place, etc. » !
Le baptême se fit avec pompe à Monaco; Louis de Valois, comte d'Alais, colonel-général de la cavalerie, gouverneur de la Provence, y représentait le roi, et la reine Anne d'Autriche fut suppléée par Henriette, comtesse de La Guiche.
Les représentants du parrain et de la marraine , accompagnés de quarante dames et seigneurs, se rendirent à Monaco, où vinrent également les évêques de Fréjus, de Nice, de Glandèves et de Yence; seigneurs et évêques logèrent au palais. Le 12 octobre 1643, jour fixé pour la cérémonie, l'église paroissiale de Saint-Nicolas était tendue de soie blanche et bleu de ciel ; au-devant du maître-autel s'étalait un magnifique tapis des Gobelins, présent du roi de France ; sur une table ornée d'un tapis de velours cramoisi on avait disposé les vases en vermeil nécessaires dans la circonstance.
L'évêque de Nice officia comme doyen, et le baptême
1 Lettre originale aux archives du palais de Monaco,
fut administré avec tout l'éclat prescrit par le cérémonial de l'église romaine pour le baptême des princes. L'enfant reçut le nom de Louis, comte de Carladès.
De retour dans ses États , Honoré eut à donner un gage de sa fidélité à la France , sa nouvelle alliée. Les Espagnols n'avaient pas perdu tout espoir de rentrer dans Monaco ; n'osant risquer une attaque ouverte, ils essayèrent de la séduction et même de la trahison. Un nommé Gastaldo, de Nice, vint au nom du vice-roi de Naples, tenter la fidélité du prince ; faisant peu de fond sur sa mission , il eut soin en même temps de nouer des intrigues dans la ville pour préparer les voies à une entreprise nocturne des Espagnols. Honoré repoussa avec indignation les ouvertures de l'émissaire, et les gens qu'il avait voulu corrompre le dénoncèrent. Le prince crut utile de donner de l'éclat à l'aventure, pour convaincre de son dévouement à la France Louis XIV et Philippe IV ; le malheureux Gastaldo , que l'on eût pu se contenter d'expulser de Monaco, fut jugé, mis à la torture, condamné à mort et exécuté à la pointe de Saint- Martin.
L'année suivante Louis XIV, dans une lettre adressée au sultan Ibrahim, priait Sa Hautesse avec toute l'affection
possible, d'ordonner aux pachas de Tunis, d'Alger et de Bizerte d'empêcher leurs galères d'exercer aucunes rapines sur les terres et seigneuries de son féal et amé cousin le prince de Monaco ; qu'il les regarde comme ses propres sujets de Provence, et leur souverain comme un prince placé sous sa protection.
Un des principaux privilèges de la souveraineté, c'est celui de battre monnaie ; rétabli dans sa pleine indépendance, Honoré voulut en donner une preuve en frappant de la monnaie dans ses États, et surtout en obtenant pour ses pièces libre circulation en France. Le 18 octobre 1645, Louis XIV admit dans le royaume les monnaies d'or et d'argent aux armes et à l'effigie du prince de Monaco. Ces monnaies , du même titre que les monnaies de France , y eurent cours forcé sous peine de cinq cents livres d'amende en cas de refus. l
Devenu duc et pair de France, le prince de Monaco dut adopter les mœurs du siècle ; nul n'obtenait de faveurs s'il ne témoignait de son dévouement au roi par une cour assidue. Honoré le comprit : soucieux du bien-être de ses sujets
I Archives du palais de Monaco.
et de la prospérité de sa maison , il fit en 1 648 un séjour de six mois à Paris. Ce voyage avait aussi un autre but ; il lui fallait prendre possession de son siège au Parlement et nouer des relations avec la noblesse française , dont le duc de Valentinois faisait partie désormais ; il s'agissait enfin de prendre langue et de se naturaliser dans la seconde patrie adoptée par les Grimaldi. Honoré rapporta de ce voyage des avantages considérables, tels que l'assignation d'un fonds perpétuel sur les douanes de Provence et de Languedoc pour la paie de la garnison, sage précaution qui éloignait les craintes qu'on eût pu concevoir d'un retour possible de la garnison française aux exigences de la garnison espagnole. Il obtint le privilège de tirer de la France toutes les provisions nécessaires à sa maison et à ses sujets, même en temps de prohibition ; un don de douze canons de bronze et douze canons de fer pour l'armement de la place ; le commandement d'une escadre de galères qui devaient stationner dans le port pour le service du roi, et aussi pour soutenir le droit de Monaco (article treize du traité de Péronne). Quatre habits de l'ordre de Saint-Michel furent conférés à quatre des gentilshommes du prince ; le capitaine des gardes, Rey, et Jean Brigati, reçurent des lettres d'anoblissement; Rey était en même temps créé gentilhomme de la chambre du roi, et Jean Brigati, conseiller
et secrétaire du roi. Enfin le prince fut gratifié d'une abbaye de cinq mille écus de rente. 1
Il a été plusieurs fois jusqu'ici parlé du droit de Monaco ; nous en avons expliqué la nature et l'origine , et nous avons dit que ce droit avait été reconnu par toutes les puissances maritimes de la Méditerranée ; toutefois il donna naissance à plus d'une difficulté. Les bâtiments tributaires ont souvent tenté de s'y dérober, mais les galères monégasques appuyant alors de leurs canons le droit du Prince , les récalcitrants étaient ainsi contraints de payer; souvent même ils furent saisis et confisqués. Les marins de Nice et de Villefranche se montraient particulièrement rebelles à cette exigence ; Gênes lutta à main armée, et malgré ces résistances, le droit fut maintenu, et il était encore perçu à la fin du XVIIIe siècle. Les souverains, du reste, en reconnaissaient la validité ; des lettres patentes de François Ier et de Charles-Quint lui donnèrent une légalité internationale. Parmi les difficultés qui s'élevèrent à propos de ce droit, nous citerons les faits suivants : En 1563, Marguerite de France , duchesse de Savoie, écrivit à Honoré Ier pour le prier de faire restituer, moyennant
1 Archives du palais de Monaco.
le paiement du droit, un navire chargé de laines qui avait été capturé par le corsaire de Monaco. En 1566 et 1567, Charles IX écrit à Honoré « de luy faire le plaisir de ne pas exiger le droit de Monaco sur certains vaisseaux que le surintendant des salines envoyait chargés de grains. » A chaque instant les princes italiens réclamèrent pour la restitution de leurs navires capturés : l'un pour son vin, l'autre pour son huile ou pour une denrée quelconque.
En 1597, l'évêque de Vence prie le prince Hercule de faire grâce à un marchand de Nice, pour des balles de laine confisquées sur une polacre de Saint-Tropez, arrêtée à Menton. Le prince lui concède cette grâce à sa seule considération. En 1599, Henry Jean, armateur de Bergen, en Norvège , présente une requête dans laquelle il supplie le Prince de lui restituer son vaisseau , avec les marchandises, pris à Menton où il s'était arrêté pour faire de l'eau, et ce, moyennant le paiement du droit ce duquel, comme étranger très éloigné de ces côtes , il n'avait aucune connaissance. )>
Au siècle suivant, Honoré II avait affermé ses douanes ainsi que le produit du droit; cette mesure lui permettait d'opposer une fin de non recevoir aux demandes d'exemption. On peut avoir une idée exacte de la situation ainsi établie , et se représenter au vif les réclamations auxquelles
elle donnait lieu, en lisant la correspondance suivante échangée au sujet d'un navire anglais capturé par le brigantin du port de Monaco. Au consul anglais de Pise, John Finch, qui avait réclamé en faveur de ce navire, Honoré II répondit :
« Honorable Monsieur, (c Le petit navire anglais dont il est question dans votre lettre du 31 dernier, est encore détenu dans ce port, parce que, comme me l'ont rapporté mes officiers à mon retour de la cour de France , il a voulu frauder le droit qui est dû à mes douanes; c'est une affaire qui est uniquement du ressort de la justice et qui intéresse directement les fermiers de mes douanes. Aussi me trouvé-je avoir les mains liées dans cette affaire ; je ne puis faire relâcher ce navire sans manquer à mon contrat avec mes fermiers entre les mains desquels j'ai remis tous les droits qui m'appartiennent en telle occurrence. J'ai néanmoins promis à la personne que les parties intéressées ont envoyée pour suivre cette affaire, et qui est encore ici, que je m'entremettrai auprès de mes fermiers pour obtenir qu'ils se contentent d'un arrangement modéré, et qu'ils terminent l'affaire à l'amiable. C'est tout ce que je puis faire pour leur service. Je regrette qu'il ne s'agisse pas de mes seuls intérêts particuliers , ce qui m'eût permis de condescendre à leur désir.
« Je termine en donnant à V. S. l'assurance de mon désir de lui être agréable.
« Honoré, prince de Monaco.
« Monaco , le 1er jour de l'an 1 669. »
La réponse du consul John Finch est empreinte de cet orgueil et de cette roideur britanniques qui distinguent la diplomatie anglaise , surtout depuis Elizabeth ; les prétentions traditionnelles de l'Angleterre à la suprématie maritime y sont nettement exprimées.
« J'adresse des remerciements infinis à Votre Altesse pour les courtoises assurances exprimées dans sa lettre du 1er janvier, et pour les bonnes dispositions qu'elle a daigné manifester à l'égard de l'affaire du vaisseau capturé, et je ne manquerai pas de rendre compte au roi mon maître de tout ce que V. A. fera de conforme à l'estime et au respect qui sont dus à Sa Majesté. Mais en attendant, je m'aperçois que je me suis mépris en considérant la détention du navire comme une pure vexation et comme un véritable outrage de la part de vos officiers, puisque je vois par la lettre que Votre Altesse prétend à certains droits et impositions sur les navires appartenant à Sa Majesté, qui viennent à passer près de ces côtes.
a A cet égard, je me crois obligé d'informer Votre Altesse que le roi mon maître ayant, par le développement
donné à sa flotte , réduit les Barbaresques à s'abstenir de toute vexation sur les navires aux sujets de Sa Majesté , le roi mon maître ne se fera nul scrupule de procéder de même envers tout prince chrétien qui, sur les côtes d'Europe, prétendrait à quelque droit sur les navires appartenant à ses sujets , prétention contraire à la dignité de Sa Majesté, qui ne reconnaît dans ce monde d'autre supérieur que le Dieu tout puissant.
« En conséquence, si Votre Altesse persistait à exiger des droits payables par les navires anglais commerçant dans la Méditerranée , je dois l'avertir que je ne puis faire moins pour le service de Sa Majesté que de protester contre la légalité et la justice de telles prétentions, laissant à l'immense sagesse et à la justice de Sa Majesté de soutenir et de revendiquer les égards et le respect dus à la navigation d'un si grand monarque.
« Mais ayant toujours fait les plus grands efforts dans mon ministère pour entretenir les meilleurs rapports entre Sa Majesté et les autres princes chrétiens , autant que les intérêts et l'honneur du roi mon maître le permettaient, j'espère que Votre Altesse résoudra amicalement cette affaire en relâchant le navire détenu, et en interdisant pour l'avenir le retour de telles exigences ; et j'éprouve une grande satisfaction à pouvoir assurer à Votre Altesse que
cet acte de justice inspirera à Sa Majesté une profonde estime pour votre personne ; en toute circonstance , je mettrai mon ambition à témoigner avec respect et dévouement que je suis,
« de Votre Altesse ,
« le très obéissant, très dévoué et très obligé serviteur,
« John Finch.
« Pise, le 11 janvier 1669. » l
Malgré les menaces du consul anglais , le navire ne fut relâché qu'après paiement du droit, et le roi Charles II ne fit rien entreprendre contre les privilèges du protégé du roi de France , Louis XIV.
Il est assez curieux de rapprocher cette affaire de celle où nous avons montré les commerçants anglais élevant des réclamations amères contre Raynier II qui, dans sa charge d'amiral de France pour Philippe-le-Bel , avait saisi des navires anglais. 2 C'était la seconde fois que les princes de Monaco avaient à lutter contre l'orgueil de l'Angleterre.
C'est pendant cette période de paix et de prospérité pour
1 L'original de la lettre du prince, en texte italien, et la copie de la réponse anglaise de John Finch se trouvent dans Janner, M. S. 45e vol. , fol. 244, 245, 246. British muséum.
2 Voir ci-dessus, chapitre IV.
Monaco que furent exécutées les importantes restaurations du palais, dont le souvenir est consacré par une inscription sur plaque de marbre dans la cour d'honneur. ' Ce palais, qui avait donné çn 1630 l'hospitalité à la reine de Hongrie, femme de Ferdinand III d'Autriche, depuis empereur, faillit recevoir une reine bien plus illustre, Christine de Suède. En 1656, cette princesse , qui avait abdiqué plus par ostentation que par véritable philosophie, prise d'un ardent regret du pouvoir, voulait aller à Stockholm revendiquer le trône d'où elle était descendue ; elle écrivit le 27 juin 1656 à Honoré, pour lui demander la « faveur de la recevoir dans Monaco en cas qu'il lui arrivât quelque accident sur la mer. ))2 Mais le voyage n'eut pas lieu, et l'on sait que Christine ne recouvra pas sa couronne.
Un autre personnage célèbre à des titres bien différents , était aussi venu à Monaco, en l'année 1 645. L'abbé Arnaud, un des fils du grand Arnaud d'Andilly, accompagna son oncle, Henri Arnaud, abbé de Saint-Nicolas, que le comte de Lionne envoyait à Rome en qualité de chargé d'affaires
1 Voir cette inscription aux pièces justificatives, numéro 22.
2 Voir aux pièces justificatives, numéro 23, cette curieuse lettre que, contrairement à l'usage des souverains, qui ne signent que de leur nom, Christine a signée: « Christine, reine de Suède. » Ce détail n'est-il pas caractéristique ? Cette lettre originale est aux archives du palais de Monaco.
de France pour concourir à la réconciliation du pape Innocent X et des Barberini. Il s'embarqua à Marseille , sur la galère de Boyer-Baudols qui allait prendre à Menton un corps de galère neuf, qu'on y avait construit pour le roi. Le prince logea les Arnaud dans un de ses palais, ce lequel, dit Arnaud, est fort beau. Je ne fus de ma vie couché si délicieusement, dans des draps aussi lisses que du satin et tout parfumés de jasmin et de fleurs d'oranger. »
Le prince de Monaco ne se laissa pas oublier à la cour ; ! en 1651 , il fit à Paris un second voyage, pour assister à la déclaration de la majorité du roi. Pendant ce voyage, il fut frappé d'un coup douloureux: son fils unique, Hercule, marquis des Baux, qui avait été son auxiliaire dans le coup de main du 13 novembre 1641 , prince de la plus grande espérance, périt victime d'un accident. Hercule étant allé (le 2 août) à Menton avec Aurélie Spinola, sa femme, et Louis, comte de Carladès, son fils aîné, pour gagner les indulgences dans l'église des Bécollets, y trouva la mort qu'il avait impunément bravée en plus d'une circonstance. Comme il tirait au blanc, après dîner, dans le jardin de
1 Voir aux pièces justificatives une lettre d'Anne d'Autriche, n° 2J.
plaisance de Saint- Ambroise , près du couvent de Carnolès, avec ses gentilshommes, il commanda à un des gardes d'en faire autant ; mais le pistolet de ce garde s'étant accroché à sa bandoulière, le coup partit; la balle blessa deux personnes et alla frapper à l'épine dorsale le marquis des Baux, qui fut porté à Monaco où il expira dix-huit heures après, en ordonnant qu'on laissât en paix celui qui lui avait innocemment donné la mort.
Ce fut le fils aîné d'Hercule, le comte de Carladès Louis , filleul du roi Louis XIV, qui devint l'héritier présomptif de la principauté, ainsi que du duché de Valentinois. Honoré, après avoir entrevu l'espérance de la restitution de ses biens en Espagne, en exécution de l'article civ du traité des Pyrénées, conclu en 1659, l mourut en 1662. Il fut universellement regretté. Dans un ouvrage peu suspect de partialité en faveur des princes de Monaco, il est ainsi apprécié : « A une douceur infinie, à une rare prudence, Honoré II joignait beaucoup de savoir et un courage à toute épreuve ; et ces qualités étaient encore
1 « Art. CIV. — M. le prince de Monaco sera remis sans délai en la paisible possession de tous les biens, droits et revenus qui lui appartiennent, et dont il jouissait avant la guerre dans le royaume de Naples , duché do Milan et autres de l'obéissance de S. M. C, avec liberté de les aliéner comme bon lui semblera, par vente, donation ou autrement, sans qu'il puisse être troublé ni inquiété en la jouissance d'eux pour s'être mis sous la protection de la couronne de France, ni pour quelque autre sujet ou prétexte que ce soit. »
rehaussées en lui par la noblesse des manières et la beauté du visage. Son administration fut aussi sage que paternelle, et l'amour des habitants , qui l'avait entouré pendant sa vie , le suivit après sa mort qui fut un deuil pour tout le pays. ))
Inscription de la Turbie.
IMP. CjES. DIV. E. AUGVS.