‹ Monaco et ses princesChapitre 15 sur 22 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

AUGUSTIN & HONORÉ Ier. — PROTECTORAT ESPAGNOL.

De son mariage avec Anne de Pontevez, dame de Cabanes, Lucien ne laissait que des enfants en bas âge ; l'aîné , Honoré , n'avait que cinq ans ; mais il se présenta un homme énergique pour relever l'héritage des Grimaldi, affermir leur souveraineté et venger la victime.

Augustin Grimaldi, dont le nom a déjà paru dans le chapitre précédent , frère puîné de Lucien , était entré de bonne heure dans les ordres et s'y était promptement fait remarquer par ses talents et son caractère. Son oncle, Jean-André Grimaldi, évéque de Grasse et abbé de Saintflonorat de Lérius, prélat des plus considérables de son

temps, 1 l'avait choisi pour son coadjuteur avec future succession tant pour l'évêché que pour l'abbaye. 2 Investi en 1505 de ces deux sièges, Augustin fut chargé par le Pape de la réforme de tous les monastères de la Provence , mission dont il s'acquitta avec une grande fermeté. Louis XII le fit son aumônier et son conseiller au parlement d'Aix 3 (1512); en 1517, il siégeait au cinquième concile de Latran , et sa réputation de savoir théologique et d'habileté diplomatique l'avait élevé déjà à un très haut rang dans l'opinion , quand la mort de Lucien lui donna l'occasion de déployer ses talents sur une autre scène.

A la première nouvelle de l'assassinat de Lucien, Augustin accourut à Monaco et , d'après le vœu du testament de Claudine, se fit reconnaître pour seigneur de Monaco,

1 Jean- André Grimaldi, frère puîné de Lambert et fils de Nicolas, petit-fils d'Antoine, seigneur du Prat et de Lantosca, deuxième fils lui-même de Rainier II, seigneur de Monaco, avait été ambassadeur des papes Sixte IV et Alexandre VI auprès du roi de Danemarck, puis auprès des rois de France Louis XI et Charles VIII, pour des missions fort délicates.

2 Charles VIII écrit aux cardinaux le 21 mai 1198 pour les prier de donner à Augustin Grimaldi la survivance de son oncle Jean-André, en considération des grands services que sa famille et son frère Lucien ont rendus et rendent encore à la couronne de France. Augustin n'avait encore que dix-neuf ans, ainsi que l'atteste la Gallia Christiana. Alexandre VI accorda par des bulles de 1498 et de 1500 la coadjutorerie et la survivance demandées. (Original des bulles aux archives du palais de Monaco.)

3 Lettres-parentes du 11 février 1512. (Gallia Christiana, tome III, pages 1173 et 1200.)

Menton et Roquebrune , à la réserve des droits de succession assurés après sa mort au jeune Honoré 1er. ' Puis, avec l'ardeur d'une âme méridionale, il se porta tout entier à la vengeance de la mort de son frère. Bartolomeo s'était enfui en France , de là il avait passé dans les états du duc de Savoie. Augustin, sans perdre de temps à suivre ses traces, agit promptement auprès des deux grands souverains qui se partageaient l'Europe continentale ; Charles- Quint, par lettres datées de Tordésillas, ordonne à tous ses officiers de faire rechercher et arrêter, s'il se trouve dans l'étendue de l'Empire, Bartolomeo Doria, pour l'y garder en prison jusqu'à nouvel ordre. (5 novembre 1524.) Le 28 février suivant, François 1er écrit à son lieutenant en Italie, et au sieur Dumas, gouverneur de Provence, de faire rechercher et saisir Bartolomeo et Barraban de San-Remo,

l Voir ci-dessus , page 218. C'est à tort que quelques généalogistes font d'Augustin seulement l'administrateur de Monaco au nom d'Honoré 1er mineur. Il est facile de prouver par de très nombreuses pièces qu'Augustin était bien réellement reconnu et traité par tous comme seigneur de Monaco ; on le verra surabondamment dans les pages suivantes ; et ce n'était pas qu'il eût usurpé l'héritage de son neveu ; le cas était prévu par le testament de Claudine. Cette princesse en désignant Augustin préférablement au fils de Lucien, héritier naturel, avait obéi au désir d'assurer à ses états un souverain vigoureux et expérimenté. D'ailleurs le caractère sacré du prélat donnait à Claudine une garantie que le fils de Lucien ne serait pas frustré de l'héritage pour l'avoir attendu quelque temps. Augustin aurait donc eu, en quelque sorte , la souveraineté viagère de Monaco, avec obligation de ne la laisser qu'à l'héritier naturel et légitime, dont les droits étaient réservés , quoique l'exercice en fût suspendu.

et de les remettre ensuite entre les mains du seigneur Augustin Grimaldi.

Bartolomeo avait bien prévu les poursuites dont il serait l'objet ; il tenta de se justifier dans une lettre où il prétend avoir été insulté par Lucien , puis menacé, « ce qui ne doit pas surprendre, dit-il, si l'on conserve le souvenir du caractère emporté de Lucien » (corne di son nalurale complexionc colericaj ; alors frappé au visage avec un poignard, Doria dut défendre sa vie, et arrachant le poignard des mains de Lucien, il l'en tua. Puis il avoue avoir dit que Monaco devait appartenir à sa cousine Maria Grimaldi de Villeneuve , qui seule avait droit à l'hommage des habitants , mais il reconnaît que celle-ci ne l'a en rien poussé à assassiner Lucien.

Cette apologie mensongère ne détourna pas l'orage qui grondait sur la tête de Bartolomeo ; la dame de Villeneuve refusa d'y croire, et elle écrivit à Augustin pour protester de l'horreur que lui inspirait le crime de Doria, et surtout pour décliner toute connivence avec le meurtrier. 1

En attendant que Bartolomeo fût arrêté, Augustin demanda à l'empereur que Dolceacqua et les autres seigneu-

1 Marie n'acceptait pas pour elle la revendication que Doria élevait en sa faveur, et dans sa lettre à Augustin, elle témoigne de son respect pour les droits de ce seigneur.

Ces lettres se trouvent aux archives du palais de Monaco.

ries qui étaient fiefs impériaux fussent déclarés dévolus à l'Empire pour crime de forfaiture, et ensuite attribués à lui-même, Augustin Grimaldi, et à ses successeurs, en compensation de la mort de Lucien. Charles-Quint fit droit à cette réclamation, et il adressa de Tordesillas, à François Sforza, duc de Milan, et à Antonio Adorno, doge de Gênes, une commission pour qu'ils procédassent contre l'homicide jusqu'à sentence définitive, aussi bien pour la peine corporelle à lui infliger que pour la déchéance de ses fiefs.

Cependant Dolceacqua échappait aux poursuites, grâce à la puissante protection de son oncle André Doria, dont la complicité dans l'attentat paraît devoir être attribuée au désir de posséder cette place de Monaco tant convoitée des Génois; Bartolomeo n'en aurait été que le gouverneur. L'amiral de Bonnivet, sur la recommandation d'André, avait bien accueilli le meurtrier, malgré les ordres de François Ier, qui enjoignaient à l'amiral, son lieutenant en Italie, de le faire arrêter et livrer à Augustin. Bonnivet ne doutait pas, évidemment, que placé dans l'alternative de désobliger André Doria ou Augustin Grimaldi, le roi ne sacrifiât facilement les intérêts du seigneur de Monaco à ceux de l'amiral génois dont les services lui étaient si utiles.

De grands événements se préparaient : deux puissants

23i MONACO ET SES PRINCES.

rivaux, Charles-Quint et François Ier, se disputaienl la

prééminence en Europe, et l'Italie allait devenir le champ de bataille où s'agiteraient les destinées des deux grands empires. Le connétable de Bourbon, le lieutenant de Charles- Quint contre sa patrie , avait stipulé dans son pacte de trahison que le royaume d'Arles serait reconstitué en sa faveur, et une campagne en Provence fut la première expédition qu'il dut commander. Rien n'avait été négligé pour assurer le succès de cette grande entreprise : une armée de deux mille hommes d'armes ou douze mille chevaux , sept mille cinq cents lansquenets, six mille Espagnols, deux mille Italiens et six cents chevau-légers , avec une nombreuse artillerie , fut réunie dans la rivière de Gênes ; une partie de l'armée devait entrer en Provence par Nice et le Var; l'autre partie avec l'artillerie s'embarquerait sur la flotte de Moncade , amiral espagnol , et ferait une descente près d'Àntibes pour y opérer sa jonction avec l'autre corps et marcher ensuite sur Marseille. L'empereur avait besoin d'un port sûr pour réunir sa flotte et exécuter l'embarquement, toujours long et difficile, d'une armée expéditionnaire; Monaco remplissait toutes les conditions désirables. Charles-Quint n'ignorait pas combien Augustin était blessé de la protection tacite accordée à Bartolomeo Doria ; un envoyé impérial fut chargé de proposer au seigneur de

Monaco de se mettre sous le protectorat de Charles , lui faisant espérer, outre de grands avantages, une heureuse issue à ses désirs de vengeance. Augustin, évêque français, chef d'une famille attachée à la France par un long dévouement, hésitait. Le sire de Lautrec, qui se préparait à rentrer en Italie, manda de la part du roi à l'amiral de la Fayette , commandant la flotte royale dans la Méditerranée, d'agir auprès du seigneur de Monaco pour qu'il restât fidèle à la France. Augustin était fort perplexe; trop fin politique pour ne pas voir que la force et l'habileté supérieures étaient dans le parti impérial , il trouvait fort périlleux de refuser nettement l'invitation d'un aussi puissant solliciteur que Charles-Quint. Toutefois le temps pressait ; Augustin agit comme agissent les faibles : il équivoqua; l'amiral de la Fayette eut pour réponse que la neutralité était le seul parti possible au souverain de Monaco, qui recevrait dans son port tous ceux qui en auraient besoin.

Cette réponse n'était qu'une feinte; l'armée impériale s'avançait rapidement vers Monaco ; Augustin sommé de se prononcer, charge son parent, Léonard Grimaldi, de se rendre en Espagne, pour traiter avec Charles-Quint, et ce prince ordonne , le 29 mai 1 524 , à son grand chancelier Mercurino Gattinara d'entrer en négociations avec Léonard Grimaldi. L'alliance étant conclue en principe,

le connétable de Bourbon donna ordre à dix-huit galères, à ses galions et à ses caraques de se réunir dans le port de Monaco pour y prendre des troupes et de l'artillerie ; cette escadre y entra le 24 juin 1524. Le duc de Bourbon, qui l'y attendait déjà, en repartit le 6 juillet suivant pour se rendre à Nice où il devait se joindre à l'autre corps de son armée.

La flotte française, forte de dix galères, douze vaisseaux, six galiottes, quatre caraques et un grand galion nommé le Bra-Uy sous les ordres d'André Doria, du baron de Baux et de l'amiral de Lafayette, commandant général, s'avança au-devant de l'amiral de Moncade ; le 4 juillet elle avait arrêté en pleine mer Philibert de Chalon, prince d'Orange, qui venait joindre à Monaco l'armée d'invasion. Le 7, elle rencontra les Espagnols à la hauteur de Nice , et les attaqua avec tant de furie que Moncade , fort maltraité , se hâta de chercher un refuge dans le port de Monaco. Charles de Bourbon qui du rivage de Nice avait été témoin impuissant de la défaite de ses marins , poursuivit sa marche sur Marseille, pendant qu'André Doria, couvrant son animosité personnelle de la nécessité déclarée de châtier le seigneur de Monaco, qui favorisait les Espagnols, allait canonner Menton où il savait qu'Augustin se trouvait alors ; un boulet de fauconneau faillit tuer le prélat, et en se retirant André

captura un brigantin et une fuste monégasques. Cette insulte, faite sous le pavillon de la France, accrut l'irritation d'Augustin qui ne ménagea plus rien. Pendant que l'armée envahissante pénétrait en Provence, le juge de Monaco, émissaire d'Augustin, usait de l'influence de son maître sur les vassaux de l'évêché de Grasse et de l'abbaye de Lérins , et sur les alliés et les clients des Grimaldi ; aussi Antibes , Grasse, Lérins, Brignolles, Saint-Maximin ne firent aucune résistance et prêtèrent serment de fidélité à l'empereur. Le 20 août, le siège fut mis devant Marseille; mais la valeur des habitants repoussa tous les efforts du connétable qui s'était vanté à l'empereur qu'au nom seul de Bourbon toute la Provence et Marseille elle-même se rendraient sans coup férir. On raconte que le marquis de Pescaire , collègue de Bourbon et son ennemi particulier, ennuyé de la longueur du siège, fit ramasser trois balles de mitraille qui venaient de tuer dans sa tente deux gentilshommes et son chapelain au moment où il disait la messe , et les lui envoya dans un plat recouvert d'un linge, avec ces paroles : « Monseigneur, vous avez assuré à Sa Majesté, étant encore au delà des monts, que Marseille se rendrait au premier coup de canon ou au plus tard dans trois jours; voici les clefs que la ville vous envoie, prenez-les et entrez. » Le siégo fut levé le 28 septembre, et après une retraite

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désastreuse, les Impériaux ne purent qu'à grand' peine

s'embarquer à Toulon, d'où ils gagnèrent au plus vite le port hospitalier de Monaco, dont l'utilité fut si bien démontrée à l'empereur qu'il résolut de s'en attacher étroitement le souverain. 1

Pendant la guerre , les négociations avaient marché ; dès le 7 juin , Léonard Grimaldi et Gattinara avaient arrêté les conventions suivantes :

1° Le seigneur Augustin Grimaldi tiendrait Monaco en fief et prêterait hommage à sa Majesté ;

2° Sa Majesté s'obligerait à le recevoir pour toujours sous sa protection, lui et sa forteresse, et le ferait comprendre dans ses traités de trêve ou de paix ;

3° Le seigneur de Monaco entretiendrait pour la défense de la forteresse deux cents hommes dont l'empereur paierait la solde tous les mois ;

4° L'empereur compenserait par Vévêché de Salerne et autres bénéfices équivalents la perte que le seigueur Augustin pourrait faire de ses bénéfices en France , si dans le cours d'une année il n'en pouvait obtenir restitution ;

5° Le seigneur Augustin serait fait conseiller de l'Em-

1 Paul Jovc, Guichardin, Nostradamus , Bouche, Sismondi, et archives du palais de Monaco.

pereur, roi d'Espagne , avec une pension annuelle de deux mille écus d'or ;

6° L'empereur lui donnerait l'investiture de Dolceacqua.

En exécution de l'article 1er, l'empereur adressa, le 10 juin , des lettres monitoires à Augustin , afin que comme vassal du Saint Empire Romain , il vînt en personne ou par procureur recevoir de Sa Majesté l'investiture de ses domaines et en particulier de Monaco, prêter le serment de fidélité et faire tout ce qu'est tenu de faire un vassal, sous peine de déchéance en cas de contravention.

Léonard Grimaldi avait dépassé ses instructions, Augustin ne voulait à aucun prix aliéner sa souveraineté ; une alliance perpétuelle, un protectorat, un droit de garnison même, soit; mais une inféodation de Monaco, c'eût été faillir à toutes les traditions des Grimaldi; c'eût été, de plus, contrevenir formellement à ce testament de Claudine qui constituait le droit d'Augustin à l'héritage de Lucien. Le seigneur-évêque se hâta de désavouer sur ce point son mandataire, et lui enjoignit d'en donner avis à Sa Majesté. Charles-Quint fit droit aux réclamations d'Augustin, et par une déclaration datée de Tordesillas, le 5 novembre 1524, il annule le premier article, parce qu'il ne veut préjudiciel* en rien à la souveraineté des Grimaldi sur leur forteresse de Monaco, et qu'il se contentera d'avoir le seigneur Augustin

pour ami. l L'article 4 est également révoqué ; Augustin s'en remettant pour les compensations à la libéralité de S. M., on en réglera le détail lorsque l'occasion le réclamera.

Une lettre datée du même jour remercie Augustin du secours qu'il a donné à l'armée impériale faisant retraite après l'expédition de Provence. 2 Le 13 décembre, Augustin fut nommé conseiller, et le 20 du même mois il reçut le brevet d'une pension annuelle de deux mille écus d'or sur le commerce de grains de la Pouille. 3

La rupture avec la France était complète : Augustin voulant la justifier, rédigea un long manifeste où il exposait les griefs qui l'avaient porté à quitter le parti de la France pour celui de l'empereur ; ces griefs nous sont connus en grande partie : c'est d'abord la protection accordée à Bartolomeo Doria , puis la faveur d'André Doria, l'ennemi-

1 Archives du palais de Monaco, lettres et copies d'actes.

2 Carolus, divinâ favente cleraentiâ, Romanorum imperator semper Augustus, etc.

Venerabilis dévote dilecte. Quae nobis tuo nomine exposuit honorabilis Petrus Colle nuntius tuus nobis gratissima accidere , at non minus grata quae per te prœstita audimus tam terra quam mari , dum noster in Galliam exercitus atque indè in Italiam rcductus est; quare existimare potes habiturum te semper in nobis et clcmentissum et longe gratissimum principem ; quique ad ea , quai tecum convenimus semper parati eximus amplitudini, et commodis tuis omnibus in rébus prœsto esse, quemadmodùm tibi pluribus referet idem nuntius tuus. Vale. Datum in oppido nostro Tordesillas, die quintâ mensis novembris, anno Domini mdxxiv, regni nostri Romaoi sexto. Carolus.

3 Archives du palais de Monaco.

né des Grimaldi, qui a valu à Augustin toute sorte de mauvais procédés tant du lieutenant-général du roi en Italie que du gouverneur de Provence ; André Doria a saisi injustement des bâtiments monégasques, et les réclamations d'Augustin n'ont pas été admises. André Doria, toujours «l'enseigne royale déployée, » a canonné Menton, et un boulet « a passé d'un demy-pied près du seigneur Augustin ; » des sujets de Monaco ont été maltraités , l'un d'eux même tué à Toulon parles complices de Bartolomeo, sans que les officiers du roi fissent la moindre poursuite. Il rappelle aussi la tentative déloyale de Louis XII contre Monaco ainsi que la captivité de Lucien ; il y ajoute des plaintes relatives à des extorsions d'argent que le roi a fait subir au clergé et dont Augustin comme abbé de Lérins a souffert en plus d'une circonstance. Puis il termine ainsi ce long exposé ce des quinze raisons qui le déterminent à embrasser les intérêts de Charles-Quint : »

« Car l'on pourrait opposer audit sieur de Mourgues ! qu'il étoit tenu de se déclarer pour la France à cause des bénéfices qu'il a en Provence. Il répond que le roy ne les luy a pas donnés ; car s'il luy eust fait du bien comme à tout plein d'autres, il ne feusse point été ingrat, ains il les

1 Mourgues, Monègue, Monaco, trois noms qui désignaient en Provence le Port d'Hercule.

eust dépensés avec le demeurant à son service. Secondement, il dit que la place de Mourgues, laquelle ne reconnaît aucun supérieur que Dieu, n'a rien à faire avec ces bénéfices, et ce qu'il a faict, a esté comme seigneur de Mourgues, car n'ayant autre lieu qui fust d'importance en celuy pays que la tour de Saint-Honorat, il a bouté un châtelain provençal en l'abbaye, lui commettant la tour pour le roy , et au nom du roy , et si est assayé tant qu'il a a pu de garder le peuple de celuy pays d'inconvénient, car à sa requeste, le capitaine de l'empereur a préservé quatre mille âmes qui estoient dans l'abbaye , outre deux mille qui se sauvèrent dans Mourgues ; troisièmement, incontinent, après qu'il fut canonné à Menton, il envoya devers le roy un gentilhomme luy demander justice à cause d'un si grand et d'un si énorme outrage, et en cas de refus, il luy donna charge de quitter au roy, à son nom, tous les feudes qu'il tenoit de luy en Provence, car dès lors en avant, il ne vouloit plus luy estre tenu en aucune chose, ce qui fut faict selon que depuis a esté adverti ; et par ainsi ledit sieur de Mourgues n'a fait chose qu'il ne fist de nouveau, estimant le tout avoir fait selon Dieu et conscience, et à la préservation de Dieu et de son estât. » '

1 D'après une copie conservée aux archives du palais de Monaco. Voir la pièce entière aux pièces justificatives, n° 14.

François Ier voulut prendre sa revanche de l'invasion de la Provence; l'armée impériale détruite ou du moins dissipée pendant la déroute qui avait suivi le siège de Marseille, ne pouvait défendre l'Italie; le roi de France s'empara de Milan sans coup férir ; un instant il se crut sur le point de conquérir toute l'Italie ; telle était la déconfiture des Impériaux, que Pasquin et Marforio faisaient à Rome force lazzis sur leur disparition , et promettaient une récompense « à qui retrouverait les soldats de Bourbon perdus dans les Alpes. » Mais le connétable fit des prodiges d'activité; de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne, il tira promptement des soldats et du matériel. Monaco avait reçu une partie de la flotte et de l'artillerie ; ce fut un des quartiers - généraux où s'organisèrent les corps de la nouvelle armée, et dès le 25 février, les Impériaux infligeaient à la France, sous les murs de Pavie, une de ces éclatantes défaites où la plus chevaleresque valeur ne savait réparer les folies de la présomption et de l'impéritie. Pavie était une sœur de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt. Si l'héroïsme des gens d'armes de François Ier avait laissé sauf l'honneur de l'armée, le roi n'en était pas moins prisonnier.

Le royal captif prit la mer à Taggia, passa en vue de

Î42 MONACO ET SES PWN( BS.

Monaco, et relâcha à Lérins, sur les domaines d'Augustin, pour se rendre à Madrid, où il devait signer un an plus tard le traité qui lui rendrait la liberté.

Charles-Quint, dans l'enivrement de sa joie, fit part à tout le monde de sa bonne fortune ; il ne pouvait oublier le seigneur de Monaco , et il lui écrivit le 26 mars pour le remercier de sa coopération au succès de la campagne :

« De par l'Empereur.

a Révérend père en Dieu, cher et féal conseiller, notre beau-frère et lieutenant-général en Italie, le duc de Bourbonnais , et aussi notre vice-roi de Naples , m'ayant bien amplement écrit et averti de votre bon, grand et loyal devoir en cette bienheureuse bataille contre le roy de France , nous ne vous en pouvons assez remercier , mais vous pouvez être certainement assuré que nous n'oublierons jamais un tel service, car notre intention est de le reconnaître bien entièrement, cle manière que en réciproque qu'avez mis la vie et vos biens en hasard pour nous soutenir et garder notre honneur, réputation et bon droit , vous et les autres qui nous ont bien servi, vous aurez aussi part au profit de la victoire, comme plus au long vous diront mondit frère de Bourbon et ledit vice-roy , lesquels vous requérons croire comme nous-même. Et continuez à faire service à celui notre frère de Bourbon , comme vous

voudriez faire à notre propre personne. Et à tant, révérend père en Dieu, cher et féal conseiller, Notre-Seigneur vous ait en sa garde.

« Fait en notre ville de Madrid, le 26 mars 1525. »

Peu après , Augustin qui ne perdait pas de vue ses projets de vengeance, apprit que Bartolomeo Doria, à la faveur des préoccupations générales, s'était rendu et enfermé dans le château de la Penna, non loin de Vintimille. L'ardent prélat réunit six cents hommes, accrut ce petit corps par d'autres troupes tirées du pays d'Antibes et de la baronnie de Bueil (toute la famille avait épousé sa querelle contre l'assassin), et il investit si vivement la Penna que Doria n'eut pas le temps de se mettre en défense ; il fut pris et emmené à Monaco. Augustin détruisit le château et celui d'Apricale, tous deux fiefs de Doria, où les partisans de celui-ci auraient pu se retrancher. Le podestat de Monaco instruisit le procès de Bartolomeo ; le crime était manifeste, avoué, la sentence ne pouvait tarder à être prononcée. Le pape Clément VII, soit de son propre mouvement, soit à l'instigation des Doria, écrivit dès le 27 avril à Augustin pour l'exhorter à faire grâce à son prisonnier : « Yenerabilis frater, salutem et apostolicam benedictionem. Inter ceteras virtutes et laudes quae

Christiano homini conveniunt, a misericordiâ et pietate principem locum possideri Dominum ac Redemptorem nostrum J.-C. auctorem habemus. » Il lui rappelle que comme vicaire de Jésus-Christ, le pape doit donner l'exemple de la miséricorde, et que lui-même, Augustin Grimaldi, comme prêtre et évêque, y est également obligé. Bartolomeo est son neveu ; il s'est rendu à discrétion. En pardonnant , Augustin éteindra des haines de famille qu'une vengeance même juste exciterait encore et pousserait à de nouveaux scandales. 1

Recommandation inutile ; ce n'était pas seulement un criminel que le seigneur de Monaco allait frapper, c'était aussi et surtout le protégé d'André Doria, son ennemi et l'ennemi de sa race. Le 13 juillet 1525, le podestat prononça contre Bartolomeo la peine de mort et le retour de ses biens à la chambre impériale. L'exécution suivit de près la sentence.

Déjà le 3 novembre 1523, peu de temps après la mort de Lucien, les syndics de Dolceacqua, d'Apricale, d'Isola- Bona et de Puy-Raynaud, de gré ou de force, avaient déclaré unis et incorporés au domaine et à la seigneurie

1 Original aux archives du palais de Monaco. Cette lettre est signée de l'illustre cardinal Sadolet, qui était fort lié, ainsi que le cardinal Bembo, avec Augustin Grimaldi.

(dominio et signoriœ) de Monaco, Menton et Roquebrune, les domaines de Bartolomeo Doria ; et ce, pour toute la vie du seigneur Augustin Grimaldi , et après sa mort pour la vie des jeunes princes François et Charles-Honoré Grimaldi, fils de Lucien. Cet ordre de succession à la seigneurie de ces fiefs était réglé d'après « le testament de Claudine. » !

Dans la convention de Burgos, entre Augustin et Charles- Quint, il avait été décidé (art. 6) que Sa Majesté impériale ferait procéder contre Doria jusqu'à déclaration de déchéance et de dévolution de son fief, pour le conférer ensuite au seigneur de Monaco, qui, en attendant, continuerait à jouir dudit fief dont il s'était lui-même mis en possession, ainsi qu'on l'a vu plus haut, le 3 novembre 1 523. 2 Doria pris, jugé et condamné à mort , Charles-Quint

1 Voir aux pièces justificatives, n° 15, le texte de cet hommage.

2 Quia Bartolomœus de Auriâ qui caslrumet locum Dulcisaquœ cum suis pertinentes possidcbat, quod de feudo seu retrofcudo sacri Romani Imperii movetur, maligno ductus spiritu flagitiosas manus suas in necem D. Luciani de Grimaldi ejus avunculi olim domini Monœci per eum perpetratam fœdare non erubuit; actum exstitit et convcntum , quod Cœsarea majestas tanquam supremus ejus loci Dominus pro delicto tam enormi et notorio, procedi faciat ad declarationem privationis ac dévolutions ipsius feudi Dulcisaqua), etc., indèque sua Cesarea majestas liujusmodi feudum tanquam ad se devolutum donet , et concedatur eidcm domino Monœci tenendum, juxtà naturam feudi in aliqualem rccompensam necis prsedictae , permittendo intérim quod ipse dominus Monœci eam quam per se adeptus est possessionem dicti loci ac feudi Dulcisaqua) continuet, ac eâ fruatur.

(Archives du palais de Monaco.)

2ï(> MONACO ET SES PRINCES.

adressa le 20 mars 1 526 une commission au duc de Bourbon, son lieutenant en Italie, pour lui faire savoir qu'il ratifie et confirme la caducité des biens de Bartolomeo Doria , par suite de la condamnation à mort prononcée par le juge de Monaco.

L'Empereur tint encore une autre de ses promesses ; le traité de Madrid se négociait, et le seigneur de Monaco y fut compris. Nous voyons dans les pièces diplomatiques qui préparaient ce traité une lettre du 25 juillet 1525, où il est demandé aux plénipotentiaires français , entre autres clauses, celle-ci :

a Et quant à messieurs les évêques de Genesve , d'Othun (Autun), et de Monègue (Monaco), ils tombent au même propos de restitution de tous leurs biens ecclésiastiques et temporels, et même des pertes et dommages qu'ils ont reçus en leurs biens, et même soit réparé leur honneur.

a Que semblablement les sujets, amis et adhérents dudit seigneur de Monègue soient compris audit traité, et que relaxation soit faite de ceux qui à ces causes ou durant les guerres ont été mis aux galères par force, tant Provençaux qu'autres. » '

Ces conditions furent agréées, mais le traité signé en

i Documents inédits sur l'histoire de France : Captivité de François Ier, par M. C liampollion-Figcac .

1526, ne fut pas exécuté. On sait que l'assemblée des notables de Cognac délia le roi de la foi jurée et cassa le traité dont plusieurs stipulations outrepassaient les droits royaux. On alla plus loin : non seulement on ne leva pas le séquestre mis par ordre royal sur les biens d'Augustin en France , mais le roi le dépouilla de l'abbaye de Lérins qu'il donna (1527) au cardinal de Bourbon, * et de ses autres bénéfices en France. L'Empereur, fidèle à l'article 4 du traité de Burgos , nomma Augustin , à titre de compensation, àl'évêché de Majorque, puisa l'archevêché d'Arborée ou Oristano, en Sardaigne ; et chacun de ces dons était accompagné de lettres qui témoignent de la profonde affection que le seigneur-évêque avait inspirée à Charles-Quint. 2

La guerre reprit en Italie et fut encore malheureuse pour les armes françaises; l'entremise de Louise de Savoie, mère du roi François Ier, jointe à celle de Marguerite d'Autriche, tante de l'Empereur, y mit une fin momentanée ;

1 Gallia Christiana , tome ni, page 1208.

2 La lettre qui annonce à Augustin sa nomination à l'archevêché d'Oristan est du 8 novembre 1526. On trouve aux archives du palais de Monaco un très grand nombre de lettres affectueuses, presque familières, de Charles-Quint à Augustin. Le 30 novembre 1525 , il annonce au seigneur de Monaco son mariage prochain avec Elisabeth de Portugal, qu'il espère célébrer après la guerre dont il médite l'entreprise contre les Turcs. Le 21 mai 1527, Charles mande à Augustin la naissance d'un fils nommé Philippe (plus tard Philippe II), etc.

ci pendant que se négociait la paix de Cambray ou paix <l< s

Dames, Cliarles-Quint passa en Italie pour terminer ses différends avec le pape. De Barcelone il se rendit à Hyères et de là à Monaco, où il fut magnifiquement reçu par Augustin (juillet 1529). Dans cette entrevue se consolida l'alliance des Grimaldi avec l'Espagne ; de nouveaux actes confirmatifs y furent signés, et Charles promit que, dans le traité de paix qui se discutait, les intérêts du seigneur de Monaco ne seraient pas négligés. Un détail curieux signala cette visite de Charles-Quint à Monaco : l'Empereur y fut conduit par André Doria que la maladresse de François Ier avait contraint de renoncer au service de la France pour passer à celui de l'Empire. Charles-Quint eût voulu réconcilier les deux ennemis; par condescendance pour lui, Augustin et Doria échangèrent quelques paroles courtoises et se séparèrent toujours ennemis. f

Le traité de Cambray (5 août 1529) comprenait un

1 Une tradition populaire veut qu'à l'issue d'une fête splendide offerte par Augustin à son hôte impérial, Charles-Quint contemplant du haut d'un balcon la foule des Monégasques qui le saluaient de leurs acclamations, se soit écrié : « Salut! gens de Monaco ! je vous fais tous nobles! » Il aurait en outre créé comte palatin le maître d'hôtel d'Augustin, Jean Manchelli.

On conserve encore aujourd'hui à Monaco les restes du dais de velours à crépines d'or qui fut porté au-dessus de l'Empereur lorsqu'il se rendit en grande pompe à l'église paroissiale pour y entendre la messe.

article qui renouvelait les stipulations du traité de Madrid en faveur d'Augustin; et le 12 novembre suivant, le roi François 1er en ordonna l'exécution par lettres patentes où était reproduit le texte de l'article :

a Item : que ledit sieur de Monégo , évêque de Grasse , soit remis et réintégré en son évêché de Grasse et en tous les biens qu'il tenait, et droits qui lui appartenaient avant la guerre en la sujétion dudit Roy très-chrétien, et que au surplus de tout ce qu'il voudrait quereller et demander lui être dû ou appartenir, lui soit administré bonne et honnête justice sommairement et de plein, et puissent lui, ses parents, neveux, sujets et serviteurs, librement commercer au royaume de France en tous les ports d'icelui comme paravant la guerre ; et que les homicidiaires ' du feu sieur de Monégo , son frère , et tous les coupables dudit meurtre seront punis selon l'exigence du cas et conforme à la justice. »

Dans cette occasion, le roi de France manqua encore à sa parole ; mais Charles-Quint répara le tort fait aux Grimaldi par la déloyauté de François 1er, et il le fît avec une lar-

1 Collation faite à l'original du traité de Madrid , par moi , notaire et secrétaire du roy, le 12e jour de Novembre 1529. Signé Robertut.

Par ces mots : homicidiaires du feu sieur de Monaco, le roi entendait parler des complices de Doria réfugiés en France ; car Doria lui-même avait été, comme nous l'avons vu plus haut, jugé et. exécuté à Monaco.

250 monaco r/r ses princes.

gesse significative. En compensation des bénéfices ecclésiastiques personnels à Augustin et qui s'éteignaient avec lui, et de quelques parcelles des biens des Grimaldi d' Antibes, faisant partie du domaine privé de l'évoque de Grasse, l'Empereur lui donna, à lui et à ses successeurs, comme seigneurs de Monaco, à perpétuité et en fief, le marquisat de Campana , l'un des plus importants du royaume de Naples , les comtés deCanova, Monte-Verde, Trelizzo, le château de Garignone, la terre de Ripa-Candida , etc., pour lesquels Augustin Grimaldi prêta hommage entre les mains de Pierre de Tolède, vice-roi de Naples, représentant l'Empereur; il reçut en outre une pension énorme pour ce temps, soixante-quinze mille livres.

Augustin continua de prêter ses services à un protecteur aussi généreux, et ses galères se joignirent à la flotte d'André Doria. Mais l'animosité qui divisait André et Augustin était partagée par les marins génois et les marins monégasques. Le seigneur de Monaco instruisit l'Empereur de la répugnance qu'il éprouvait à mettre ses sujets sous les ordres de Doria. Charles-Quint écrivit le 5 juillet '1531 au commandant Ycart, son capitaine-général des galères siciliennes, d'avoir à prendre sous son commandement les galères de Monaco et d'empêcher toute rixe entre ces galères et celles d'André Doria; et en toute circonstance, de faire

respecter les galères du seigneur de Monaco comme les siennes propres.

Les Alpes maritimes, s'élevant depuis le rivage vers l'intérieur des terres, forment dans la région de Monaco un vaste triangle dont la base s'étend de Menton à Monaco, et dont le sommet est le château de Sainte-Agnès. Ce château est assis sur le point culminant d'un groupe de pics d'où l'on commande les sources et les ravins des torrents dont le cours inférieur traverse la principauté, et le territoire qui en dépend s'enfonce comme un coin entre ceux de Roquebrune et de Menton. Augustin sentit l'importance stratégique de cette contrée et il songea à l'acquérir. Le duc Charles de Savoie consentit à la lui céder au prix de 4,000 écus d'or, à condition que le seigneur de Monaco la tiendrait à titre de fief. Le 13 décembre 1529 fut conclu l'acte de cession, par le duc de Savoie, du château, du lieu et du territoire de Sainte-Agnès, à Augustin Grimaldi qui le même jour en reçut l'investiture des mains du baron Salanova, agissant au nom de Charles de Savoie. Mais les gens de Sospello, dont dépendait ce château et qui semblent avoir redouté pour eux-mêmes le voisinage du seigneur de Monaco, élevèrent auprès du duc des réclamations si pressantes, menaçant de résister par la force à la prise de pos-

session de Sainte-Agnès, que le prince négocia avec Augustin pour annuler la convention. Augustin s'y résigna à regret et ses avances lui furent rendues.

Augustin Grimaldi, désigné pour le chapeau de cardinal, mourut subitement avant sa promotion (14 avril 1532), « non sans soupjcon d'empoisonnement, » dit la G allia Christ iana; de quelle part? nul document ne nous explique ce soupçon. L'Empereur témoigna de grands regrets de la perte de ce fidèle allié dont il appréciait fort les talents et le caractère ; aussi voulut-il confirmer à Honoré Ier, pupille et héritier d'Augustin, tous les avantages temporels qu'il avait accordés à ce prélat; par lettres impériales du 25 avril 1 532 , ' datées de Ratisbonne , il rend un hommage public au défunt seigneur de Monaco, et il assure le jeune Honoré de la continuation de sa faveur, et du maintien fidèle de toutes les conventions antérieures. -

Honoré n'était âgé que de quinze à seize ans au moment où il perdit son oncle ; la tutelle , exercée pendant quelque temps par la dame de Torrètes ou Tourette , Blanche Gri-

1 C'est à dire onze jours seulement après la mort. Si l'on songe à l'état des communications à cette époque, on pensera que pour répondre le 25, de Ratisbonne, à une nouvelle partie de Monaco le 12, il a fallu que l'Empereur écrivit dès le reçu du courrier. Cet empressement est significatif.

2 Voir aux pièces justificatives , n° 16.

maldi, sœur d'Augustin, fut confiée ensuite parle conseil de famille à Etienne Grimaldi, que nous croyons appartenir à une des branches des Grimaldi de Bueil, gouverneurs héréditaires du comté de Nice. Charles-Quint, qui portait un grand intérêt à l'héritier d'Augustin, écrivit plusieurs lettres à Etienne ; dans les unes , il lui recommande le jeune seigneur ; dans les autres , il le remercie de son zèle pour la cause impériale et surtout de l'habileté de son administration ; plusieurs titres de pensions envoyées à Etienne par l'Empereur prouvent que ces compliments n'avaient rien de banal. l

Par ces récompenses et faveurs , Charles-Quint s'efforçait de retenir dans le parti impérial la forteresse de Monaco que le roi de France cherchait à faire rentrer dans le sien. On conserve à Monaco, aux archives du palais, une correspondance où Charles-Quint stimule le zèle et la vigilance de Nicolas Grimaldi, capitaine de Monaco, pendant la tutelle de Blanche de Tourette, à l'égard des complots ourdis par la France et par l'entremise de la dame de Tourette, de François Galera, et de Peyron Grimaldi; l'avis était opportun, car les intrigues des Grimaldi d'Antibes et de Bueil avaient créé ou entretenu dans Monaco un

] Archives du palais de Monaco, lettres et pièces originales.

parti français. La vigilance du régent Etienne découvrit, en 1534, un complot tramé par Baptiste Canobbio, successeur de Nicolas Grimaldi dans la capitainerie de la place, de concert avec le seigneur du Toet, et Bottino Benzo, châtelain de Roquebrune, afin de chasser à main armée Etienne Grimaldi, et de replacer la principauté sous la protection française. Canobbio fut exécuté.

D'autres conspirations furent découvertes les années suivantes : en 1543, une lettre du marquis del Vasto, gouverneur du Milanais, avertit Honoré Ier qu'un moine qui se rend souvent à Monaco, s'entend avec les Français pour leur faciliter la reprise de cette place. En 1550, à la suite de différends entre Honoré Ier et le duc de Savoie, cinq témoins déposent dans une enquête sur les complots fomentés par le duc, dans la ville de Monaco, contre l'autorité du prince. En 1560, une lettre de François Pallavicini indique à Etienne Grimaldi les moyens à employer pour découvrir les traîtres dont le doge de Gênes lui a parlé.

Le régent voulut que son pupille se montrât digne de la bienveillance de Charles-Quint; il l'envoya avec une division de galères monégasques combattre sous les yeux de l'Empereur contre les Turcs de Tunis et de la Goulette (1535).

Une particularité non sans intérêt pour Monaco se rattache à cette expédition. Le père Baptiste de Savone, conventuel de Tordre de Saint-François, à Carnolès, avait suivi Honoré Ier, en qualité de chapelain sans doute, car il desservait à Monaco la chapelle de Saint- Jean , au palais ; il rapporta d'Afrique six feuilles de figuier de Barbarie, et les planta sur les rochers de Monaco , au-dessus des remparts du midi ; elles s'y acclimatèrent facilement et se propagèrent au point de former une ceinture verte et menaçante à tout le rocher. En 1627, un espagnol, Antonio Mugnos, en fit une plantation pour clore son jardin ; les cuisantes piqûres de ces feuilles robustes lui semblaient devoir être une efficace protection. Le curé de Saint-Nicolas mit à profit l'idée de l'espagnol et entoura le cimetière de figuiers de Barbarie. *

En 1540, Honoré devint majeur; mais pour prouver sa reconnaissance à Etienne, il lui continua, par acte souverain, les titres, prérogatives et droits de gouverneur et tuteur perpétuel de sa personne et de ses états; il le dispensa, lui et ses héritiers, de rendre compte de son

1 On sait que le figuier de Barbarie, de la famille des cactus, est armé sur chacune de ses feuilles de petits bouquets d'aiguillons dont la piqûre est tenace et cuisante. Le fruit est rafraîchissant et précieux dans les contrées chaudes.

administration, comme s'il avait administré ses propres biens; les sujets devaient prêter à Etienne le môme serment de fidélité et d'obéissance et lui rendre les mêmes honneurs qu'à leur seigneur. ' Cet acte fut-il parfaitement libre? on en pourrait douter, car il n'est pas naturel qu'un jeune prince, déjà connu par des qualités supérieures, renonce volontairement à l'exercice de ses droits de souveraineté. Mais quand Etienne mourut, et que toute contrainte, s'il y en avait eu, s'éteignit avec lui, Honoré donna de tels témoignages de regrets et de respect, qu'il n'est plus possible de mettre en doute la sincérité de l'acte de 1540.

Etienne donna beaucoup de soins aux embellissements et aux fortifications de Monaco. C'est à lui qu'est due la construction de la magnifique citerne du palais, travail digne d'un grand peuple. 9

Pendant l'administration d'Etienne , Monaco fut honoré par le séjour d'un pape. Paul III désirait amener une réconciliation entre le roi de France et l'empereur, pour

1 Archives du palais de Monaco, pièces originales.

2 La grande citerne a été construite sous la cour d'honneur du palais. Elle contient 1149 mètres 99 cent, cubes d'eau, soit 1,149,990 litres. La longueur est de 20 mètres 10 centimètres, la largeur de 15 mètres 75 ; la superficie, de 31G mètres 57 cent, carrés. Neuf piliers en soutiennent la voûte, et l'eau s'élevant facilement jusqu'à la base des chapiteaux, atteint une hauteur de 3 mètres 50.

épargner à l'Europe les maux d'une guerre impitoyable, dont un des épisodes les plus affreux, la dévastation de la Provence, venait de jeter l'épouvante et l'horreur dans tous les cœurs. Parti de Rome, le Pontife s'arrêta quelques jours à Monaco, où Honoré Ier n'épargna rien pour fêter son hôte auguste. Le duc de Savoie, Charles le Bon , vint à Monaco pour y saluer le Saint-Père delà part de l'empereur et le conduire à Villefi anche où Charles-Quint l'attendait. Paul III parvint, mais après beaucoup d'efforts, à faire conclure la Trêve de Nice, fruit éphémère de longues et difficiles négociations avec les deux souverains qui, séparés par un intervalle d'une ou deux lieues, refusèrent obstinément d'avoir une entrevue (1538).

À son retour, le pape séjourna encore à Monaco , et il y fut accompagné par Charles-Quint. La guerre ne larda pas à se rallumer, et François Ier ayant fait appel à son allié le sultan Soliman, une flotte ottomane, que commandait Khayr Eddin Barberousse , vint coopérer au siège de Nice entrepris par François de Bourbon, duc d'Enghien.

Quand Augustin embrassa le parti impérial, cette détermination fut fort blâmée de ses parents, les Grimaldi de Provence , qui continuèrent de donner au roi de France des preuves de leur attachement, Les ducs de Savoir*, qui

s'allièrent tour à tour à François \l el à Charles-Quint, n'eurent pas d'ennemis plus acharnés; les Grimaldi de Bueil, race turbulente et ambitieuse, se firent remarquer entre tous par leurs fréquentes entreprises «nuire les ducs et contre l'empereur. L'histoire de cette maison est remplie d'épisodes romanesques et tragiques. Il est hors de notre cadre de faire le récit de ces curieuses aventures, mais ce ne sera pas nous écarter sensiblement de l'histoire des princes de Monaco que de montrer à l'occasion avec quel dévouement leurs plus proches collatéraux continuaient les traditions de Rainier, de Charles 1er, de Jean et de Lucien, toujours si fidèles à la fortune de la France. Pendant ce même siège de Nice, où la flotte franco-turque inquiéta Monaco et incendia Menton et Roquebrune, le duc d'Enghien avait trouvé un auxiliaire actif dans Jean-Baptiste Grimaldi d'Ascros (de la branche des Bueil) ; ce dernier, à la première nouvelle de l'approche de l'armée française, commença seul les hostilités en surprenante! en démolissant le château de Bonson qui commandait une des routes à suivre par les Français ; le duc de Savoie l'ayant mandé à Nice pour expliquer sa conduite, il refusa de s'y rendre et se fortifia dans son château de Villars ; on tenta de le faire empoisonner; mais l'émissaire ayant été découvert, Jean-Baptiste Grimaldi le fit pendre aux créneaux de

son château, puis il ouvrit au duc d'Enghien toutes ses places. C'est ainsi que l'armée envahissante entra dans La Tour, Coaraze, Saint -Sauveur, Lieuche, Châteauneuf, Saint-Etienne, Entraunes, Gilette, Tourettes-Revest, Eze. Jean-Baptiste fut déclaré rebelle et banni à perpétuité; puis la fureur contre lui, croissant toujours, le duc mit sa tête à prix , et le fit pendre en effigie aux créneaux de la citadelle de Nice. Jean-Baptiste Grimaldi resta dans les rangs de l'armée française, où il fut suivi de Benoît Grimaldi qui, ayant gagné à la cause de Louis XII une partie de la garnison de Nice, l'avait emmenée avec lui ; Gaspard Caïs et Boniface de Cève, alliés de Benoit, l'accompagnaient. BenoitarrivéàÀntibes, promit au duc d'Enghien d'introduire les Erançais dans Nice par un canal souterrain conduisant à Limpia, près du port. Des barques avec deux cents hommes d'élite ayant pour chef le seigneur de Grignan, lieutenant du roi en Provence, et conduites par Grimaldi , se dirigèrent à la faveur d'une nuit sombre vers la plage de Nice, où aboutissait le canal. Mais un traître avait tout dévoilé au colonel savoisien d'Eschaux. A peine Benoit Grimaldi s'engageait-il dans le canal qu'il fut assailli avec les siens d'une grêle de traits et n'eut que le temps de gagner les galères à la nage (16 juin 1543). Le duc d'Enghien investit Nice pendant que Barberousse

260 MONAC.n ET SES PRINCES.

avec La flotte ottomane bloquait le port; dans les approches

de la place, Benoit Grimaldi fut surpris par un capitaine espagnol et pendu à la porte Saint-Eloi. Barberousse vengea la mort de cet utile allié en ravageant le littoral et en incendiant Menton et Roquebrune.

Malgré les efforts des Français, dans les rangs disquels combattaient Hugolin Grimaldi et Gaspard Grimaldi d'Antibes, à la tête de quinze cents de leurs vassaux, la chaleureuse défense des Niçois faillit sauver leur ville ; une héroïne, Catherine Segurana, renouvela à ce siège l'exploit de Jeanne Hachette. Mais le bastion Saint-François était en si mauvais état que les consuls résolurent de se rendre ; la capitulation fut conclue par l'intermédiaire de Jean- Baptiste Grimaldi d'Ascros, et les derniers défenseurs se retirèrent dans le château. '

Le château opposa une résistance plus heureuse, et le 1 1 septembre , les Français manquant de poudre et menacés par une armée que le duc Charles amenait au secours de Nice, levèrent le siège et firent retraite. Jean-Baptiste d'Ascros continua à guerroyer dans le comté de Nice , puis il alla combattre et mourir dans les ran^s de l'armée francaise victorieuse à Cérisoles (1544).

1 Bouche; Tisseranl, Histoire civile et religieuse de la cite de Nice.

PROTFXTORAT KSPAGNOL. 261

Honoré Ier vengea plus lard l'incendie de Menton et de Roqiiebrune. Etienne était mort en 1561 ; quatre ans après, Honoré conduisait en personne ses galères contre les Turcs, qui assiégeaient Malte défendue par l'héroïque grand-maître Jean de la Valette (1565). Le seigneur de Monaco occupait la bataille, au centre de l'armée navale du vice-roi de Sicile. La bataille, ou principal corps de l'armée, était formée de sept galères de Naples, quatre de Florence, deux du marquis de Saint-Croix, amiral espagnol, avec la Séraphine d'Espagne, la capitane d'Etienne de Mari, la capitane et quatre galères d'Honoré Grimaldi , et de trois galères du génois Lomellino ; le tout sous le commandement supérieur de Don Sanche de Le} va, vice-roi de Sicile. En 1571, Honoré combattit vaillamment près de don Juan d'Autriche, à Lépante , ' où la flotte chrétienne écrasa la flotte turque. Tes deux grands combats marquèrent la fin dos progrès des Ottomans, el arrêtèrent leur triomphante invasion, comme huit siècles auparavant, la journée de Tours avait terminé la brillante épopée des conquêtes arabes. Il semblait qu'il fût dans la destinée des Grimaldi

l Un parent d'Honoré. Dominique Grimaldi, qui devint cardinal, archevêque el vice légat d'Avignon, assistait à la bataille do Lépante en qualité de surveillant des galères de l'Église, commandées par Marc-Antoine Colonna.

2b2 MONACO Kl SES PRINCES.

de coopérer à tous les succès de la croix du Chris! sur le croissant de Mahomet, depuis Théobald, l«i compagnon de Pelage, jusqu'à Honoré Ier, le glorieux combattant de Malte et de Lépante.

Les Grimaldi comptèrent bon nombre des leurs dans l'héroïque milice de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malle. Au siège de Rhodes par Mahomet i 1 180 l , où les chevaliers commandés par le grand maître Pierre d'Aubusson résistèrent avec succès à cent mille Ottomans, deux Grimaldi succombèrent avec gloire : Jean Grimaldi . du prieuré de Saint-Gilles, langue de Provence, et Baptiste Grimaldi, commandeur de Marseille.

Enfin de 1530, date de l'établissement de l'ordre dans l'île de Malte, à la fin du xvne siècle, nous trouvons sur les listes des chevaliers dix-huit membres de la famille des Grimaldi; plusieurs d'entre eux furent à la tête des commanderies de la langue de Provence, et un certain nombre figurent parmi les grands-prieurs de Saint- Gilles.

Honoré Ier fut un des princes les plus remarquables de la maison des Grimaldi ; indépendamment de ses exploits maritimes, il se recommandait par un savoir peu commun chez les grands à cette époque. Aussi Charles-Quint et Philippe II le tenaient-ils en grande estime. Il mourut en 1581 , laissant

une nombreuse postérité, sept fils et cinq filles; l'aîné de ses fils, Charles II, lui succéda.

Un seul fait marque le règne de Charles II. Le comte d'Àngoulême, gouverneur de Provence, soutenait dans cette province une lutte obstinée contre la Ligue, que favorisait Philippe II d'Espagne. Les ligueurs recevaient de Monaco argent et munitions ; un nommé Cartier, capitaine de pétardiers, homme d'aventure, proposa au comte d'Àngoulême d'enlever à l'Espagne ce quartier-général d'intrigues et de ravitaillement. Trois navires avec de l'infanterie cachée à fond de cale et commandée par le capitaine Cartier, se présentèrent dans le port sous prétexte de payer le droit marilime dû aux seigneurs de Monaco. Mais tel n'était pas le but de Cartier ; il avait formé un complot avec un Corse établi dans la ville ; la nuit cet homme devait distraire l'attention du poste de garde à la Major, pendant qu'à la faveur de cette ruse Cartier attacherait un pétard à la porte, afin de l'enfoncer et de se précipiter dans la place avec ses hommes. Mais le Corse laissa pénétrer son secret, et Cartier ne put exécuter sa tentative. Le traître fut jugé et pendu à la pointe du Port. Philippe II écrivit à Charles II pour le féliciter d'avoir sauvé sa place de l'entreprise des Français. 1

1 Cette lettre est aux archives du palais de Monaco.

Charles mourut en 1589 et il eut pour successeur son frère Hercule. Attaché à l'Espagne par le traité de Burgos, qui lui imposail les mêmes ennemis el les mêmes amis qu'à l'Espagne, ce prince se trouva mêlé aux guerres que Philippe II fit au roi de Navarre devenu roi de France, Henri IV. Marseille, gouvernée par les duumvirs Cazaux et Louis rl'Àix, l'un premier consul et l'autre viguier perpétuel de la ville au nom de la Ligue , refusait de reconnaître la royauté de Henri ; et les galères espagnoles reçues dans le port de Marseille, aidaient les habitants, ou plutôt les ligueurs et Cazaux leur chef, à résister au duc de Guise, gouverneur de la Provence pour le roi. Pierre de Libertat, après avoir tué Cazaux entre deux portes, secondé de la majorité des Marseillais , accueillit triomphalement le duc de Guise (1596). Ce prince poursuivit la flotte espagnole qui se retirait et l'atteignit à Monaco ; la flotte se mit à l'abri dans le port ; mais le duc médita de s'emparer de la ville ; feignant de s'éloigner, il alla saccager Roquebrune et y fit prisonnier un monégasque auquel il rendit la liberté en lui promettant une large récompense s'il aidait les Français à reprendre la ville. Cet homme, nommé Giovanni, devait par un signal faire connaître le moment opportun pour une escalade; le signal parut, et les Français plantant leurs échelles dans les anfractuosités du rocher, montèrent péni-

PROTFXTORAT ESPAGNOL. 26o

blement au dangereux assaut d'un roc presque perpendiculaire ; déjà ils atteignaient le sommet du rempart, près du lieu où se trouve aujourd'hui le fort Antoine, quand les échelles, violemment repoussées, retombèrent dans les flots avec les hommes qu'elles supportaient; le signal de Giovanni avait été aperçu par un officier d'Hercule Ier; le traître fut arrêté, et des soldats, apostés derrière le rempart, parurent et agirent au moment opportun (1597).

Le traité de Ver vins , conclu l'année suivante , mit fin aux hostilités entre les Provençaux et les seigneurs de Monaco ; Hercule fut nominativement compris au nombre des puisT sances alliées de l'Espagne auxquelles s'étendaient les conditions stipulées dans le traité.

La paix détournant des entreprises guerrières l'activité d'Hercule, ce prince eut le malheur de s'abandonner à ses passions et de ne pas respecter les femmes et les filles de ses sujets. Les Monégasques, rudes marins, aussi peu patients que l'avaient été quelques siècles auparavant les vassaux de Rostang de Bueil , supportaient avec indignation les entreprises galantes de leur souverain. En 1604, quelques bourgeois, avides de vengeance, se glissèrent de nuit dans le palais, et pénétrant dans les appartements d'Hercule, le massacrèrenl el jetèrent sou cadavre dans la mer. '

I il padre di esso Honoralo II fu massacrato dalla perûdia de sudditi. Al-

26(î MONACO ET SES PRINCES.

La politique ou plutôt l'ambition de L'Espagne ne fut

peut-être pas étrangère à ce crime. Honoré II le laissa plus tard clairement entendre, dans le manifeste qu'il publia après avoir chassé les Espagnols ; il s'y plaint de la complicité de l'Espagne , et du peu d'empressement qui fut mis par les autorités espagnoles à rechercher et à punir les coupables. « Le gouverneur de Milan, dit-il, préféra laisser impunie l'atrocité du crime, que de condamner un de ses compatriotes pour réprimer les autres par l'exemple. »

On aurait sans doute eu la pensée de provoquer, après la mort d'Hercule, un mouvement favorable à l'annexion de Monaco aux possessions de l'Espagne ; mais la fidélité des Monégasques aux Grimaldi ne se démentit pas, et l'entreprise dut être ajournée.

Hercule ne laissait qu'un enfant en bas âge , Honoré II. Ce jeune prince avait échappé miraculeusement aux poignards des assassins qui fouillèrent les appartements du palais pour le mettre à mort ; ! il succéda à son père , sous

ciini nialcoritenti furono gli essecutori d'una congiura, precipitata dalla passionc, piu che tessuta dalla politica.

L'Heroina intrepida, overo la duchessa de Valentinesc. Historia curiosissima dcl nosfro secolo , adornatada Francesro Fulvio Frugoni. — Vcnctia , 1673.

1 « La Providenza divina prescrvo all'hora Honoralo. rhe pargolette ancora

la tutelle du frère de sa mère , Frédéric , prince de Valdeiare , de la famille espagnole de Lando , qui le conduisit à Milan où il fut élevé.

L'éducation donnée à Honoré fut toute espagnole ; Milan était la capitale des possessions de la maison d'Autriche en Italie, une cour brillante y entourait le gouverneur général. Tous les détails de cette éducation entretinrent Honoré dans des sentiments d'affection et de fidélité à la cause des rois d'Espagne.

Une double alliance de fa mille resserra les liens qui rattachaient les Grimaldi à l'Espagne. Parmi les hauts seigneurs italiens qui tenaient pour la maison d'Autriche, l'illustre famille des Trivulce brillait d'un vif éclat par les mérites de ses membres, et par les titres, les dignités, les charges éminentes dont ils étaient revêtus. Jean-Jacques- Théodore Trivulce, comte de Melzi, prince de Misocco, du saint Empire romain, qui devint plus tard cardinal, vice-roi d'Aragon, puis de Sicile, de Sardaigne, et gouverneur général du Milanais, épousa la sœur d'Honoré II, Jeanne Grimaldi ; et en même temps fut décidé le mariage futur d'Honoré lui-même avec Hippolyte, sœur du prince Trivulce.

bamboleggiava Fu nascota da cauta diligenza di zelante eonservatorc di

stame cosi pretioso in un luoguo immonde» Sedalo il tunmlto, fù con op-

portuna circospetezza consegnato il principino a Frederico Landi, principe de Valdetaro suc zio. » (Froncesco Fulvio Frugoni. — Ibid.)

De plus, le prince de Valdetare, seigneur espagnol, consultant pins les intérêts de son roi que ceux de son neveu, s'efforça de faire de la Principauté une annexe des possessions espagnoles en Italie, et la fin tragique d'Hercule parut un moment présager celle de l'indépendance de Monaco. Le régent conclut eu 1605, à Milan, avec le comte de Fuentès, gouverneur général, agissant au nom de Philippe III, une convention qui accordait à l'Espagne un droit de garnison dans Monaco. Cette garnison ne devait être que d'une compagnie d'infanterie espagnole avec tous les soldats des autres corps nécessaires à la garde et à la défense de la place ; la solde serait payée par le roi, ainsi que l'entretien des troupes, sans que le seigneur de Monaco ni ses vassaux fussent obligés d'y contribuer en rien. l Le capitaine de cette compagnie était le souverain de Monaco lui-même, mais tous les officiers seraient espagnols ; si quelqu'un des soldats commettait quelque délit grave dans la place, il devait en être rendu compte au gouverneur de Milan qui . seul, aurait à prononcer. Il semblait au moins étrange que dans ses propres états, un prince reconnu souverain parle

1 « Sinque el senor ni sus vassalos eslen obligados a nenguna destas

cosas que las rentas di Monaco, dereohos del Puerto, dominio y juridiction.

las gozara el senor di Monaco di la misma inancra que agora. »

Voir aux pièces justificatives, n° 17, le texte intégral de la convention.

traité, n'eût pas sur les soldats que l'on soumettait à son commandement, les mêmes droits de justice accordés à tous les chefs de corps des armées espagnoles.

Les revenus de Monaco, les droits du port, la souveraineté et la juridiction du seigneur de Monaco seraient conservés tels qu'ils existaient.

La garnison défendrait la place pour le seigneur de Monaco et pour ses successeurs. Si le seigneur voulait se faire remplacer dans le commandement de la compagnie par un lieutenant, il devrait présenter au choix du gouverneur de Milan quatre capitaines espagnols, etc.

Mais ce protectorat que la garnison était destinée à rendre plus efficace, devint bientôt une domination absolue de l'Espagne qui attachait un grand prix à la possession du port de Monaco, d'où elle pouvait porter la guerre sur les côtes de France , et surveiller les flancs de deux alliés souvent douteux, le duc de Savoie et la République de Gênes.

Pour compenser par des avantages honorifiques le tort que l'on faisait aux droits souverains du jeune prince, le roi lui conféra la Toison d'or et lui fit don de grands biens en Espagne, ainsi que de la commanderie de Benifayan, de l'ordre de Calatrava. 1 Mais quelque soin que les agents

1 C'est vraisemblablement avec la Toison d'Or que fut conférée à Honoré la dignité de grand d'Espagne de première classe, dont les princes de Monaco sont revêtus depuis un temps immémorial.

du roi d'Espagne missent d'abord à sauvegarder les apparences, la minorité d'Honoré II fut en réalité une période de sujétion pour Monaco; aussi bien, comme les plus grands maux amènent quelquefois les plus grands biens, l'excès de la tyrannie prépara pour Monaco la réaction d'où sortit la conquête de l'indépendance et de la sécurité sous le protectorat de la France

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