‹ Monanteuil, dessinateur et peintreChapitre 1 sur 2 · TYP. F. LE BLANC-HARDEL, IMPRIMEUR-LIBRAIRE · texte numérisé non relu

TYP. F. LE BLANC-HARDEL, IMPRIMEUR-LIBRAIRE

tRue froide, 2

Extrait du III* volume de la Société des Beaux- Arts de Caen.

Jb Mr. fo uiatcjutJ Do (i&euwvieieS-ŒciuteL , coiUewateuix Du JWsudéo Du £uxcm6ouzc}, etc.

Mon cher Ciiennevières ,

A qui dédier ces notes sur un artiste provincial , normand ou percheron ( ce qui pour vous est un peu la même chose ) , qui eut ses jours de talent et qui manqua de bien peu la célébrité , sinon à l'historien des peintres provinciaux , ce grand vengeur des oubliés, comme l'appelait notre ami Le Yavasseur; à l'ami fidèle de nos souvenirs normands ; au juge délicat et sûr qui savait si bien apprécier le talent de notre vieux Monanteuil , et qui m'a aidé à réunir les fragments épars de son œuvre et de sa vie; à vous enfin..., mon cher Chennevières ? Recevez-les donc comme un témoignage de vive sympathie et de cordiale amitié.

Léon de La Sicotière.

Alençon, 1860-63.

(1) Quelques notes ou notices fort incomplètes , publiées sur les travaux de Monanteuil , nous ont été d'un bien faible secours, sauf l'article de M. Ch. de Bar. V. Gabel, Dictionnaire des artistes de l'École française au XIX° siècle, 1831, v° Monanteuil; — Union de la Sarthe, n"" des ik juin et 19 juillet 1860. Nous avions nous-même, dans YHistoire du collège a" Alençon, 1842, p. 45, consacré aux travaux de Monanteuil quelques lignes que le Manuel du Bibliophile normand, t. I, p. 316, a reproduites en partie, sans nous citer et en en défigurant le sens.

Jean-Jacques-François Monanteuil était né à Mortagne au Perche, paroisse Ste-Croix , le 11 juillet 1785. Son père, d'origine Champenoise (1) et fixé dans le Perche par son mariage, était marchand de laine, et devint plus tard secrétaire de la mairie de Mortagne où il a laissé d'honorables souvenirs.

De l'enfance , des premiers essais du jeune Monanteuil , nous ne savons presque rien. Un jour , sa famille le conduit en promenade à l'abbaye de la Trappe , déjà dépeuplée de ses religieux. Pendant que ses parents visitent les détails de la maison, l'enfant, armé d'un crayon* , essaie d'en reproduire l'ensemble. Son barbouillage était ressemblant. On en parla , on le fit circuler ; il tomba sous les yeux de M. de LTIermitte du Landay , qui aimait les arts et avait certaines notions de dessin. M. du Landay donna quelques leçons au jeune Monanteuil. M. Poissonnier dePrûlai (2)

(1) Le père de notre artiste était né à Marcilli-sur-Seine ( Marne). Il était secrétaire de l'évêque de Troyes, Mgr de Barrai. Ayant accompagné le prélat dans un voyage à Mortagne, il y fit connaissance de la jeune fille qui devint plus tard sa femme, et se fixa dans cette ville , malgré les instances de l'Évêque qui lui était fort attaché et qui continua à lui faire une petite pension. La famille Monanteuil, Monnanteuil, Monanthetâl, ou plutôt de Monanteuil était fort ancienne en ce pays et de bonne noblesse. Henri de Monantheuil, doyen de la Faculté de Paris au XVIe siècle, est connu par de savants ouvrages sur les mathématiques et la médecine. En remontant beaucoup plus haut , on a même prétendu , mais suivant nous sans preuves , qu'il existait un Monanteuil au nombre des chefs du mouvement qui éclata à Reims au XIIe siècle , afin d'obtenir de l'Évêque une charte communale. Ces chefs furent proscrits par le prélat victorieux. V. Augustin Thierry, Lettres sur l'Histoire de France Moréri, v° Monantheuil ; — Lettres de M. Poictevin, ancien maire de Marcilli ( 9 août 1855 et 28 juillet 1860), et de M. Clogenson, conseiller honoraire à la Cour de Rouen (5 juillet 1860). Notre artiste avait fait, fort jeune encore, un voyage à Marcilli , et il aimait à rappeler les beautés des bords de la Seine et les arbres magnifiques sous lesquels il avait joué dans sa jeunesse. .

(2) Louis- Joseph Poissonnier, nommé baron de Prûlai en 1810, était fis du fameux Poissonnier, dit le Grand-Pierre , médecin du roi et acquéreur, en 1770, du château de Prûlai , aux portes de Mortagne. C'était un personnage d'un esprit aimab'e et cultivé, d'un goût bizarre et prodigue. A Paris, il avait été un des régulateurs du Gymnase Attique, et il y avait donné quelques-unes de ces fêtes imitées de l'antique, qui excitèrent si vivement la curiosité vers la fin du Directoire, La salle était jonchée de

voulut aussi s'intéresser à lui. Ils le firent entrer à l'École centrale de l'Orne. Monanteuil fut , avec MM. Clogenson , aujourd'hui conseiller honoraire à la Cour impériale de Rouen , littérateur aimable , dont nous avons mis à contribution les souvenirs obligeants , Le Mesnager et Brunct (1), mort jeune et déjà distingué comme écrivain , un des quatre premiers pensionnaires de cette École centrale. Il avait environ treize ans.

On sait qu'une grande place était réservée aux arts du dessin dans le plan large et hardi de ces écoles , qui furent supprimées trop tôt pour qu'on eût eu le temps de les juger par leurs élèves , et dont les premiers professeurs , bizarre mélange des états et des opinions les plus disparates , n'offraient , d'ailleurs , ni aux familles ni à l'État les garanties qu'un personnel plus homogène et plus éprouvé eût présentées plus tard (2). Monanteuil , froid

fleurs, les convives des deux sexes couronnés de fleurs, les coupes elles-mêmes garnies de fieurs, et l'on savourait le brouet des Spartiates, au bruit du premier chœur des Nuées d'Aristophane, exécuté par des chanteurs sur l'air de la Préface, avec accompagnement du pipeau grec ou flûte de Pan. A Prûlai , M. Poissonnier fit d'énormes dépenses pour l'arrangement de ses jardins, dessinés par Berthault. Il y donnait des fêtes splendides aux célébrités du temps. Delille était un des habitués. Talma, dit-on, daigna parfois poser en toge de Néron, dans la jolie salle de spectacle, entre une Agrippine et un Burrhus de société ( Souvenirs de la marquise de Créquy , t. IX , p. 62, édit. ùl-12 ; — L. Guérin, Le jeune homme ; — Orne archéologique et pittoresque, p. 252). Lj/lendemain de ces fêtes fut bien triste. M. Poissonnier, ruiné, se réfugia à Paris, oty sa femme lui faisait une maigre pension. Un jour, dans le jardin des Tuileries, un-viehiard tombe mourant d'inanition. La foule s'empresse autour de lui. Monanteuil s'approche, reconnaît son ancien bienfaiteur, le prend sur ses robustes épaules et l'emporte dans une maison voisine , où on lui donne des aliments et des secours. Quelques jours après, M. Poissonnier mourait entre les bras d'un vieux domestique resté fidèle à sa misère.

(1) Jean-Auguste Brunet, né en 1787, mort en février 1827, auteur d'opuscules économiques et politiques remarquables : De V Aristocratie et de la Démocratie ; De l'importance du travail et de la richesse mobilière ; Paris, Corréard, 1819, 72 pages , in-8°.

(2) J'ai donné, dans mon Histoire du collège d'Alençon, p. 34, une esquisse du personnel et des travaux de l'École centrale de l'Orne.

et laborieux, avait un goût marqué pour le dessin. Son maître était M. Fresnais d'Albert , qui peignait assez bien la nature morte et qui a laissé quelques ouvrages dignes d'attention (1). On voit même le nom de Monanteuil parmi ceux des lauréats du cours de dessin. L'École centrale fut supprimée le 12 brumaire an X.

Monanteuil n'avait pas attendu cette époque pour se rendre à Paris, sous le patronage de M. Poissonnier. Sa vie y fut d'abord difficile et rude. Son bagage était mince , et il passa plus d'une nuit à retailler lui-même , à la mode du temps , les vêtements dont la coupe trop provinciale lui attirait les railleries de ses camarades. Mais quelles compensations ! C'était l'âge d'or de la grande peinture historique. A côté de l'atelier de David , alors à l'apogée de sa gloire (2) , ceux de ses anciens élèves , Girodet , Gros, Gérard, étaient fréquentés par une foule jeune et ardente. Regnault et Vincent, Guérin , élève du premier et déjà supérieur à son maître, et dans des genres bien différents, Prudhon , Carie Vernet, d'autres encore , comptaient aussi des élèves enthousiastes jusqu'au fanatisme. Les traditions d'École avaient alors une puissance autrement grande qu'aujourd'hui , où les artistes , en s'essayant dans tous les genres , en imitant tous les maîtres avec une égale facilité , finissent par ne ressembler à personne à force de ressembler à tout le monde. Le procédé a remplacé le sentiment et même l'art. Obtenir l'entrée d'un atelier en renom était tout à la fois un honneur et un engagement. Après avoir

(1) Né à Alençon le 9 décembre 1763 , et mort dans la même ville le 28 décembre 1816. V. Archives de l'art français, t. II, p. 3/i9.

(2) V. le curieux volume de M. Delécluze, Louis David, son École et son temps ; 1855, in-8°.M. Delécluze a ignoré beaucoup de choses, et nous avons recueilli nousmême, sur la vie révolutionnaire de son ancien maître, bien des détails qui formeraient un volume intéressant.

traversé quelques ateliers secondaires, Monanteuil entra dans celui de Girodet , sur la recommandation de M. Poissonnier.

Sans être admirateur plus que de raison de la couleur ni même du style de Girodet, on doit rendre justice à ses éminentes qualités. Esprit lettré, imagination souvent heureuse , talent ingénieux , élégant et fin , il exerçait sur ses élèves , sur tous ceux qui l'approchaient , un ascendant véritable ; et Monanteuil , tout en s'éloignant beaucoup , dans la seconde moitié de sa carrière , de la manière de son maître , était resté plein de respect et d'admiration pour sa mémoire. 11 eût volontiers répété, en parlant de ses rivaux , ce que Girodet disait parfois de la nouvelle École : « Ne pouvant faire mieux , ils font autrement. » Comme science du modelé , comme exactitude et recherche du contour , plus appréciables peut-être en dessin et surtout en gravure qu'en peinture , il était d'ailleurs à excellente école , et ses progrès furent rapides.

C'est à ses premiers temps d'atelier que doit remonter un Portrait de son frère aîné , Jean-Pierre Monanteuil , en costume de garçon boulanger, que j'ai vu à Mortagne , conservé dans la famille, et qui se recommande par une rare fermeté -de main.

A la même époque, il fit à la Diotière, commune de Coulonges (Orne) , où il allait le visiter pendant les vacances , le Portrait de son camarade , M. Clogenson. Ce fut même , croit celui-ci , son premier essai en ce genre , à l'huile . Ce portrait était fort médiocre. Il réussit beaucoup mieux dans celui de M1Ie Clogenson (Mœe Desprez), que son frère a conservé (1).

Vers le même temps , Monanteuil épousait Mlle Clément. Il n'avait guère que vingt-un ans.

(I) Lettres de M, Clogenson.

Il ne tarda pas à devenir un des favoris de Girodet (1). Il posait pour Chactas dans le célèbre tableau de V Inhumation d'Atala (1808), le chef-d'œuvre du maître. Ils figurent aussi, sa jeune femme et lui , dans le tableau qui représente Napoléon recevant les clefs de Vienne (1808), sous les traits du paysan et de la paysanne, la main appuyée sur l'épaule de son mari, qui occupent la gauche du tableau r Girodet finit même par emprunter son pinceau pour une partie de ses travaux. Ainsi , pour la décoration du palais de Compiègne , Girodet s'associa son élève , et ce choix posa honorablement Monanteuil dans le monde des artistes (2). Une légende d'atelier, dont il m'a lui-même parfois attesté l'exactitude, veut même que le Louvre ne possède du tableau d'Atala qu'une copie faite par Monanteuil sous les yeux du maître , qui l'aurait retouchée et signée, et que l'original ait reçu une autre destination (3). Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il existe plusieurs reproductions de YAtala. M. Charles Blanc (4) signale : 1° le tableau du Louvre (hauteur, 2m, 10; largeur, 2m, 67), acheté 50,000 fr. , avec YEndymion et la Scène du Déluge, par Louis XVIII; 2° une répétition, de mêmes dimensions , placée à Compiègne, commencée par Pagnest et terminée entièrement par Girodet : pour la distinguer de l'autre tableau , Girodet aurait mis un peu de barbe près de l'oreille et de légères moustaches à Chactas ; 3° une réduction commencée par Lancrenon (5) , terminée par

(1) Une curieuse lithographie , dont je possède un exemplaire, représente Girodet entouré de ses élèves, au nombre de 31. Monanteuil y figure parmi les derniers venus. Elle n'a pas de légende et est signée A. C» ( Colin ). Elle est très-rare. ( V. Catalogue 79, Vignères, n° 173.)

(2J Ch. de Bar, Union de la Sarthe du 19 juillet 1860.

(3) M. de Bar raconte cette tradition , que je connaissais moi-même depuis longtemps.

(à) Histoire des Peintres, art. Giiiodet. (5) Connu par quelques jolis tableaux.

Girodet , et dont nous ne connaissons pas la destination actuelle. Faut-il en chercher d'autres encore auxquelles Monanteuil aurait plus ou moins travaillé? Il n'est pas douteux, du moins, qu'il fit , sous la direction et pour le compte de Girodet , des travaux nombreux et importants.

Si l'on en croit M. de Bar, « Gérard et Guérin lui comman- « dèrent des copies de leurs tableaux qui , retouchées et signées « par eux, passèrent dans les collections de célèbres amateurs. » Cette assertion nous paraît bien hasardée en ce qui concerne Gérard ; mais il paraît certain que Monanteuil travailla, en effet, avec Guérin et pour lui. Il aurait fait notamment une excellente copie de la fameuse Didon, que Guérin aurait à peine retouchée et vendue sous son nom (1). On ne sait quels ouvrages sortirent de cette espèce de collaboration, que Girodet voyait avec une certaine jalousie. Il aurait voulu disposer seul des talents et de la bonne volonté de son élève.

Monanteuil resta dans l'atelier de Girodet jusqu'à la fin. Il était du petit nombre de ceux pour lesquels le grand artiste , devenu bizarre et défiant, n'avait guère de secrets. Il avait même eu l'espoir d'être compris dans son testament, seule récompense qu'il pût espérer d'une collaboration confiante et désintéressée jusqu'à l'abnégation. Cet espoir , fondé sur des promesses positives, fut péniblement déçu. Girodet ne se souvenait guère que des injures.

Voici quelques lettres inédites qui, si elles n'offrent pas par elles-mêmes un grand intérêt , prouveront , du moins , quelle était l'estime particulière que les plus grands artistes du temps faisaient de son talent et leur affection pour sa personne. Elles

(1) Lettre de M. de Gouvello, du 2h décembre 1863.

— ÏO —

sont, d'ailleurs, remarquables par un ton de courtoisie et de cordiale urbanité , qu'on a peut-être trop oublie depuis.

Mon cher Monanteuil, j'apprends à l'instant , avec un extrême chagrin , l'accident malheureux qui vous est arrivé. Croyez que personne ne désire plus vivement votre prompt rétablissement que votre ami.

Girodet T.

Dimanche 3.

Monsieur ,

11 a été question plusieurs fois , à la Société , de votre joli tableau, et c'est le manque de fonds qui a empêché jusqu'à ce jour qu'on ne s'en occupât définitivement. Cependant, mercredi passé, on l'a recommandé aux Commissaires nommés pour le porter sur leur Rapport. Vous pouvez compter que je ferai , dans celte circonstance , tout ce qui dépendra de moi pour déterminer et hâter cette acquisition , de manière qu'elle vous soit le plus avantageuse possible.

Agréez les sentiments d'estime et de considération de votre dévoué serviteur.

Guêrw.

Monsieur Monanteuil me trouvera tous les matins chez moi, de dix à douze, et j'aurai grand plaisir à l'y voir. J'ai l'honneur de lui offrir les compliments les plus affectueux de son très-dévoué serviteur.

Guérin.

M. le comte Chaptal m'écrit qu'il passera chez vous voir la lithographie (1) avec son fils. Il m'invitoit d'y être , ce qui m'est de toute impossibilité.

(1) Le portrait de Chaptal, dont nous parlerons plus loin.

Je le lui ai marqué , en lui assurant qu'elle étoit parfaite et que vous ne pouviez rien y ajouter.

J'espère donc que vous serez assez complaisant pour être à votre atelier demain samedi , de midi à 1 heure pour le recevoir.

Votre ami , Gros.

Paris, le 5 octobre 1819.

Page 1