‹ MondaineChapitre 1 sur 5 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

La rue Ghampioanet, Tune des plus longues de Montmartre, était, il y a peu de temps encore, une simple route de banlieue, déserté et bien loin de Paris dont elle se trouve séparée par la butte et le mur du cimetière indéfiniment prolongé qui la mettent dans un isolement tranché, où rien ne peut avertir l'étranger qu'une puissante ville est là, tout près, vivante seulementpar son mugissement. Qu'on la suivit de l'avenue de Saint-Ouen à la rue des Poissonniers, on ne trouvait sur cet interminable parcours que des boutiques de marchands de vin occupant le rez-de-chaussée de pauvres maisonnettes, des chantiers d'entrepreneurs, les grands bâtiments d'une école primaire, un jardin d'horticulteur et des terrains vagues, beaucoup, toujours des terrains vagues. Vastes comme devrais champs de campagne, ils étalaient de chaque côté du trottoir une herbe poudreuse Tété, rare l'hiver ; et les palissades plus ou

moins vermoulues continuaient les palissades. Sur plusieurs s'élevaient des constructions bizarres tenant autant du hangar et de la hutte que de la maison, et rappelant plutôt des campements de sauvages que des habitations d'hommes civilisés ; des abris, non des demeures.

Dans l'un de ces terrains qui a deux entrées, Tune sur la rue Ghampionnet, et l'autre sur un passage débouchant rue Marcadet, une cabane en planches couverte d'un toit de carton bitumé est habitée par un vieux porteur de journaux appelé le père Trip, qui paie son loyer en tenant l'emploi de gardien de cet enclos.

Les autres terrains voisins se gardent tout seuls, mais, comme dans celui-là, s'élèvent plusieurs bâtiments, — sur la rue un atelier de serrurier; sur le passage la remise d'un déménageur; au centre, une maisonnette à un étage; et en face une cabane en planche, dans le genre de celle du gardien, — il a bien fallu un concierge pour ouvrir les barrières le matin et les fermer le soir.

Quand de la rue on regarde la maisonnette adossée au mur mitoyen d'une scierie dont on entend le ronflement continuel, il semble qu'avec sa façade vitrée d'un large et haut châssis, elle doit être l'atelier d'un peintre ou d'un statuaire qui, faisant passer les exigences du bon marché avant celles du bienêtre et du confortable, n'a pas craint de s'exiler dans ce quartier désert. L'été, un cordon de vigne vierge enguirlande son toit de tuiles rouges. L'hiver, des lierres égaient ses murs de leur verdure. Tandis que

le terrain est encombré de débris de toutes sortes et d'herbes folles, un tapis de gazon s'étend devant la porte, formant un jardinet au centre duquel s'élève une touffe de sureau dont les branches retombent en parasol.

C'est, en effet, un atelier construit pour un sculpteur à ses débuts, qui Ta habité alors que, travaillant dans la solitude, à la besogne du matin au soir, sans distractions, sans relations, il n'avait de rapports qu'avec ses modèles et son praticien ; mais qull a quitté le jour où le succès lui étant venu enfin, avec une œuvre heureuse, il a compris que les gens du monde, si désireux qu'ils pussent être d'avoir un buste signé de son jeune nom glorieux, ne se décideraient jamais au voyage qu'ils devraient entreprendre pour arriver jusqu'à lui.

— - Rue Ghampionnet? Oîi donc prenez- vous ça, la rue Ghampionnet ?

— Quartier des Grandes-Garrières.

Autant dire dans la forêt de Bondy ou de Sénart.

Quand lepèreTrip avait accroché l'écriteau: Atelier et logement à louer, il avait pensé qu'il aurait plus d'uuQ fois à le renouveler, effacé et déchiré par les intempéries, avant de retrouver un locataire, car il ne se faisait pas d'illusions, le pauvre vieux, sur les charmes et les agréments du quartier qu'il habitait malgré lui. Quel serait l'artiste assez dépourvu declîentèle ou d'amis pour venir s'enterrer làl

Et cependant, au bout de huit jours, il s'était présenté un amateur qui, après avoir visité les trois

pièces dont se composait la maison : Tatelier, une petite chambre, une cuisine assez grande, avait dit qu'il la prenait.

Tout de suite. Gomme ça. Sans marchander. Le père Trip fut stupéfait. Il était honnête homme, le vieux gardien, et comme le prix qu'il avait annoncé était une demande qui, selon lui, serait discutép et par conséquent abaissée, il était gêné de voir qu'on l'acceptât ainsi. Ne devait-il pas offrir à ce locataire naïf un moyen de rattraper en partie ce qu'il venait d'abandonner si bénévolement ! Il le crut.

— Il y aura bien quelques petites réparations, dit-il.

— Je ferai faire celles que je jugerai utiles. C'était à désespérer. Qu'était donc ce singulier

locataire ?

— Monsieur se nomme ?

— Geoffroy.

— Sculpteur ?

— Non.

— Peintre ?

— Non.

— Ni peintre, ni sculpteur ! Alors pourquoi louaitil un atelier d'artiste? Et dans ce quartier maudit que lui, Trip, aurait abandonné, s'il avait eu le moyen de payer son terme ailleurs, à Montrouge, par exemple, où son ambition se flattait de demeurer un jour, si les temps devenaient meilleurs.

De plus en plus surpris, il examina son locataire.

C'était un homme de vingt-huit à trente ans, qu'à

son allure décidée, à sa tournure élégante, à son

regard droit et à son parler bref on aurait pu prendre pour un officier, n'eût été une longue barbe brune frisée qui n'avait rien de militaire. Trip n'était pas un observateur qui, du premier coup d'œil, caractérise et classe celui qu'il examine, mais dans ses années de service, il avait été brosseur et il lui sembla que le costume aussi n'était pas celui d'un officier en bourgeois ; moins pincé, moins habillé, plus souple.

En continuant les questions qui étaient dans son rôle de concierge, il arriverait bien à savoir quelque chose, sans doute.

— Et pour les renseignements? demanda-t-il.

— Je paie d'avance.

— C'est l'habitude qu'on prenne des renseigne ments: le propriétaire y tient.

— Vous lui direz que j'arrive de province.

— Mais...

— Est-ce qu'il craint qu'on fasse partir ses autres locataires ! demanda Geoffroy en regardant le terrain vague qui s'étalait autour d'eux.

— Enfin ce que j'en dis c'est par ordre ; si monsieur veut revenir demain.

Le propriétaire était trop heureux de louer cet atelier, qu'il croyait garder vacant pendant plusieurs termes, pour ne pas saisir cette occasion inespérée et accepter ce locataire quel qu'il pût être. Que lui importait qu'il ne donnât pas de renseignements, puisqu'il payait d'avance. C'était peut-être un amoureux qui voulait une maison discrète pour ses rendez-vous. Et quand ce serait un

voleur cherchant h se cacher, il n'y avait pas à craindre qu'il emportât le terrain. Et puis il payait d'avance.

Le lendemain, le nouveau locataire arriva en compagnie de fumistes et, sous sa direction, commencèrent aussitôt des travaux qui continuèrent Tétonnement de Trip.

Gomme on était au mois de septembre, il admettait que dans cette maisonnette posée sur le sol môme et construite en carreaux de plâtre avec pans de bois et enduits extérieurs au balai, on voulût un chauirage moins primitif que celui dont se contentait le sculpteur, habitué à la dure et qui n'avait pas d'autre souci que d'empêcher sa terre de geler. Mais dans le travail des fumistes il ne semblait pas que rien dût prendre la forme d'un calorifère, d'une cheminée ou d'un poêle. Ils s'étaient installés dans la cuisine, et, à côté du fourneau, ils avaient, avec des briques et des plaques de poterie réfractaire, commencé une conslruction bizarre à laquelle Trip ne comprenait rien du tout.

Dépité de chercher sans trouver, il s'était décidé, poussé par la curiosité, à les interroger.

— Qu'est-ce que c'est donc que ces machines-là, hein, la coterie ?

— Vous voyez bien, des fours.

Le père Trip, quoique la vie ne lui eût pas été douce, était resté vieux, l'homme gai de sa jeunesse, toujours prêt à la plaisanterie, riant des choses pour n'en pas pleurer, drôle dans toute sa personne, comique môme avec sa tête ronde comme un boulet de

canon et des yeux perçants qui éclairaient une physionomie mobile de mime, barbue, chevelue, et comme il se moquait facilement des gens, il était volontiers disposé à croire qu'on se moquait de lui.

— Des fours ! dit-il, vous vous fichez de moi ; pas des fours à pain au moins.

— Non, des fours d'émailleur.

Un émailleur alors, ce locataire; ni peintre ni sculpteur.

Trip n'était pas un ignorant, il connaissait parfaitement rémail ; et môme, il avait un petit plat en fonte émaillée dans lequel il faisait cuire des œufs bien mieux qu'à la poêle, mais il n'était pas une bête non plus et il ne pouvait pas croire que son locataire s'installait dans cet atelier pour fabriquer des plats de ce genre : un monsieur, son locataire, non un simple ouvrier ; cela se reconnaissait h ses manières, à sa façon de parler aux gens, sans familiarité comme sans brutalité, et aussi à la finesse de son linge.

Ce qu'il vit quand les fumistes eurent achevé la construction des fours dans la cuisine et l'installation d'un poêle-calorifère dans l'atelier, ce fut l'arrivée successive d'un mobilier qui sûrement était celui d'un monsieur. D'abord un marchand de literie apporta et monta dans la chambre un lit en cuivre qui éblouit Trip. Puis l'ameublement de l'atelier ne fut pas moins extraordinaire à ses yeux : une grande table en noyer ciré, une vieille commode avec des bronzes dorés, un canapé en tapisserie, deux fauteuils recouverts de cuir estampé, deux chaises vo-

lantes laquées rouge, n'était-ce pas caractéristique. Enfin une voiture du Bon Marché déposa entre ses mains deux tapis roulés, dont les étiquettes qu'il lut le firent rêver : sur Tune on lisait : Prix 475 fr. ; sur l'autre : Prix 525 fr. On gagnait donc bien gros dans rémail qu'on pouvait dépenser une pareille somme pour des tapis qui n'étaient ni grands, ni neufs, et ne devaient pas être indispensables.

Après les fumistes et les marchands de meubles vinrent des ouvriers tapissiers qui posèrent des rideaux, des portières, et la maisonnette se trouva prête à recevoir son maître.

Ce fut un matin qu'il arriva ; Trip qui rentrait de sa tournée le vit descendre d'une voiture de place ; il était en costume de voyage : veston court, chapeau rond, et à la main il portait une couverture ; rien de plus naturel, puisqu'il venait de la province, mais ce qui Tétait moins c'était l'absence de bagages : comment n'apportait-il pas avec lui ses vêtements et son linge de corps ?

Trip crut devoir le conduire jusqu'à la maisonnette et lui en ouvrir la porte ; la casquette à la main il allait rester dehors, quand son locataire lui demanda d'entrer.

— Pouvez-vous vous charger de mon ménage?

dit-il.

— Ça dépend.

— Je vous donnerai ce que vous demanderez.

— Ce n'est pas ça que j^ veux dire. Excusez-moi de m'être mal expliqué. Et puis il ,ne faudrait pas croire que je suis un homme à répondre de cette fa-

çon à une proposition honnête. Il ne s'agit pas du prix, mais de l'heure à laquelle vous voulez que votre ménage soit fait, parce qu'il faut que vous sachiez que je ne suis pas libre de mon temps : dans l'après-midi, de quatre à huit heures, je porte un journal du soir ; la nuit, de une heure à neuf ou dix heures, un journal du matin...

— Douze h-eures de marche !

— Eh oui, tous les jours sans en manquer un seul, pas même l'hiver, quand il tombe du verglas ou de la neige ; il faut que les abonnés aient leur journal à l'heure habituelle et quand on se fait remplacer, c'est des retards et des erreurs. Heureusement les jambes sont solides et le cœur est bçn. Faut bien gagner sa vie, n'est-ce pas. C'est donc sur le coup de dix heures que je rentre, caria course est longue de Nogent à Paris.

— Eh bien, dix heures me conviennent.

— C'est que je dois vous dire que je ne suis pas encore libre à dix heures. Bien que vous n'ayez jamais vu ma femme, j'en ai une, tout de même, qui depuis trois ans ne quitte pas son lit, paralysée. Alors quand je rentre, il faut que je commence par m'occuper d'elle, que je lui fasse son café, car on mange tout de même au lit. Si bien que je ne peux pas être libre avant onze heures.

— Mettons onze heures, mettons midi si vous aimez mieux; vous prendrez le moment de la journée où vous n'aurez rien à faire. Je tiens seulement à ce que vers midi vous puissiez aller me chercher mon déjeuner lorsque je travaillerai. Quant à mon lit

VOUS le ferez quand vous pourrez. Au reste je ne coucherai pas souvent ici, quelques nuits seulement par mois.

Gomme Trip le regardait avec curiosité, il ajouta, pour expliquer ces absences évidemment étranges :

— Je voyage beaucoup.

Trip essaya une question ;

— Pour vos travaux?

Mais il n'obtint pas de réponse, et son désappointement se traduisit par une grimace comique qui amena un demi-sourire sur le visage sérieux de Geoffroy.

. — Gomme je ije passerai pas la nuit ici aujourd'hui, continua celui-ci, je vous donnerai ma clé en partant.

— C'est que si vous partez après trois heures et demie, je ne serai plus à ma baraque, qui sera fermée.

— Alors, portez cette clé au serrurier et demandezlui d'en faire une semblable tout de suite.

— Ge serrurier travaille dans Télectricité, non dans les serrures, et puis si vous le voulez bien, ce n'est pas la peine : quand votre prédécesseur sortait, il accrochait la clé à un clou dans le lierre, où je la prenais et où il la retrouvait quand il rentrait.

— C'est primitif.

— Il n'y a pas de danger; elle est bien cachée, et jamais personne n'est entré chez lui.

— Eh bien, montrez-moi ce clou.

Au moment où Trip ouvrait la porte, un beau

chat jaune entra dans Tatelier, sans crainte, marchant droit, la queue en Tair, comme s'il était chez lui.

— Tiens, c'est Diavolo 1 Voilà qui est fort...

— Qu'est-ce qui est lort?

— Qu'il soit encore revenu. 11 faut vous dire que c'est le chat du sculpteur, une belle bête, comme vous voyez, à laquelle on peut tenir. Naturellement on Ta emmené en déménageant; le lendemain il était de retour ici : du boulevard de Glichy à la rue Ghampionnet, il a trouvé son chemin. Je l'ai reporté. Il est revenu. Je l'ai reporté encore, et le voilà. Que veux-tu que je fasse de toi, mon pauvre Diavolo?

Après avoir tourné dans l'atelier en flairant chaque meuble, le chat était revenu à Trip et il se frottait contre ses jambes en faisant ron-ron, le dos recourbé, la queue perpendiculaire, les oreilles dressées, les yeux grands ouverts.

— Que vas-tu devenir? dit Trip en lui passant la main sur le dos.

— Est-ce que vous n'allez pas le reporter ?

— Son maître n'en veut plus, il m'a dit que s'il se sauvait une quatrième fois, il l'abao donnait, et que ce n'était pas la peine de le lui reporter; puisqu'il aimait mieux son quartier que son maître, il fallait le laisser libre de son choix. Ce n'est pas sa faute, à ce pauvre garçon, s'il est le sultan du quartier; il est bien naturel, n'est-ce pas, qu'il revienne là où il est roi. Seulement, que va-t-il devenir? Nous ne pouvons pas nous donner le luxe d'un chat habitué à la bonne nourriture comme Diavolo.

— Puisqu'il tient tant à sa maison, il ne faut pas le déposséder.

— Il rest.

— Vous lui ouvrirez la porte.

Trip se mit à rire :

— Ce n'est pas par lès portes que Diavolo passe.

— Vous lui ouvrirez les fenêtres.

— Ce n'est pas par les fenêtres.

— Par où, alors ?

— Par son trou, et son trou est bouché. Si vous voulez entrer dans la cuisine, vous allez voir.

En effet, dans le mur de la cuisine, à cinquante centimètres environ du sol, se montrait un enduit de plâtre qui n'avait pas encore eu le temps de sécher.

— Voilà où était son trou, dit Trip, à l'intérieur on le fermait par une feuille de carton suspendue à un clou: du dehors Diavolo n'avait qu'à s'élancer, comme le font les écuyères, à travers les cerceaux, pour rentrer chez lui quand l'envie lui en prenait et du dedans il n'avait qu'à pousser le carton pour sortir. C'était curieux à voir.

— Eh bien I vous remettrez les choses dans l'étal où elles étaient; vous lui donnerez la nourriture à laquelle il était habitué...

— Du foie et du lait.

— - Et il sera heureux.

— Mon locataire I

C'était le mot que Trip avait maintenant sans cesse à la bouche, le fond de ses entretiens avec ses voisins, qui, pour se moquer quelquefois de sa fierté d'avoir un locataire, n'en écoutaient pas moins ses histoires et les discutaient entre eux.

Elle était cependant bien simple, la vie de ce locataire mais précisément cette simplicité frappait ces voisins et faisait travailler leur imagination que la curiosité surexcitait.

Lorsqu'il était à son atelier, il travaillait du matin au soir, sans sortir jamais, sans Jamais recevoir personne, et cela était déjà une bizarrerie : le sculpteur qui l'avait précédé dans cette maisonnette recevait des modèles, hommes et femmes, son praticien, ses mouleurs et quelquefois des amis qui faisaient retentir l'atelier des éclats de leurs discussions ou de leurs rires. C'était vivant là-dedans et jeune ; on s'y amusait ; maintenant il semblait que ce fût mort ou qu'on s'y livrât à des besognes inconnues qui exigeaient le silence et le mystère ; le soir et quelquefois inôme la nuit on voyait des lueurs fantastiques de couleurs bizarres éclairer le châssis vitré et souvent des flammes rouges s'échappaient de la cheminée. Quelle cuisine faisait-on là ?

En tous cas, ce n'était pas celle d'honnêtes gens. En effet, le soir, sa journée finie, il dînait chez un marchand de \in de l'avenue de Saint-Ouen, et on pouvait le voir dans la salle commun», tout seul à une petite table, n'adressant la parole à personne le premier, mais répondant par quelques mots quand on lui parlait, ce qui, d'ailleurs, était rare ; si ces dîners, composés de l'ordinaire du marchand devin, n'étaient pas des festins, ils étaient cependant suffisants pour qu'il n'eût pas besoin de souper le soir. Quant au déjeuner on savait que Trip le lui portait en rentrant, tantôt une portion prise chez le marchand de vin, tantôt un morceau de jambon venant de chez le charcutier, et que, en travailleur zélé qu'il était, il mangeait dans son atelier sur un coin de table, en compagnie de son chat jaune, buvant tout simplement un , verre d'eau. Trip avait assez parlé de ce verre d'eau pour que tout le monde connût ce trait caractéristique, et ce n'était pas celui qui paraissait le moins inexplicable : on boit de l'eau quand on n'a pas de quoi se payer une bonne bouteille, ou plus modestement un canon, et ce n'était pas son cas. En lui, rien n'indiquait qu'il fût gêné, ougagaât mal sa vie ; à preuve les cinq sous de loie et les trois sous de lait qu'il dépensait tous les jours pour son chat; avec huit sous on peut se payer un demilitre à seize.

Si encore il avait été malade, on aurait compris cette abstinence ; quand on n'a pas d'estomac le vin peut être mauvais, mais il n'y avait qu'à le regarder marcher d'un pas ferme et léger dans larue ; ou bien

il n'y avait qu'à le voir aller et venir autour de son atelier, vêtu d'une longue blouse noire, pour être certain que c'était un gaillard solide qui ne connaissait pas la maladie.

Des remarques plus singulières encore que celleslà entretenaient les commentaires des bavards qui s'occupaient de lui: la rue Championnet n'étant point assez habitée pour qu'on y pût vivre perdu flans la foule comme en plein Paris. Ainsi il ne recevait jamais de lettres ; des fournisseurs déposaient pour lui chez Trip des feuilles de métal, des produits chimiques, le charbonnier apportait souvent du coke, le facteur n'apportait jamais rien : n'étaitce pas extraordinaire chez un homme qui travaillait et qui devait par conséquent avoir des clients avec lesquels il entretenait des relations ; et cependant, de même que ces clients ne venaient jamais le voir, de même ils ne lui écrivaient jamais. Alors, pour qui travaillait-il ?

Sa façon de travailler était bien extraordinaire aussi. Quelquefois, durant une semaine, il ne quittait pas son atelier, y vivant, y couchant, et du dehors on pouvait voir ses fenêtres éclairées de ces lueurs qui paraissaient fantastiques, surtout parce qu'on voulait qu'elles fussent telles. Puis il disparaissait et restait absent pendant des périodes tout aussi longues et cela sans avoir prévenu Trip et sans lui avoir dit quand il rentrerait.

Où allait-il? Travailler en province. C'était la réponse que trouvaient ceux qui lui étaient bienveillants, Trip tout le premier. Mais s'il en était ainsi,

comment ne recevait-il pas de lettres avant ces départs ?

Ceux qui ne se rangeaient pas parmi les bienveillants avaient une autre explication qui paraissait plus invraisemblable en expliquant tout : les absences, les lueurs qu'on voyait la nuit dans son atelier, les plaques de métal qu'on lui apportait, enfin, les mystères de sa vie. Naïfs ceux qui croyaient à l'émailleur, faux monnayeur tout simplement ; c'était de la fausse monnaie qu'il fabriquait lorsque ses vitre flamboyaient la nuit, et c'était pour écouler cette fausse monnaie qu'il voyageait en province et à l'étranger.

Une fois qu'il avait donné en paiement une pièce d'or étrangère, on avait cru le prendre en flagrant délit ; et bien que cette pièce portée à un changeur de l'avenue de Glichy eût été reconnue bonne : un Franz- Joseph valant huit florins d'Autriche, la légende du faux monnayeur n'en avait pas moins suivi son cours : à la vérité on ne le dénonçait pas, mais on savait à quoi s'en tenir.

Est-ce que s'il n'avait pas été un faux monnayeur, c'est-à-dire un homme qui gagne ce qu'il veut, il aurait dépensé huit sous par jour pour un chat? Est-ce que, lorsqu'il venait à son atelier il serait arrivé en fiacre, comme il le faisait presque toujours, gaspillant ainsi trente-cinq sous pour ne passer quelquefois qu'une heure au travail ?

Cependant comme les légendes, si bêtes qu'elles soient, sont rarement acceptées sans opposition, il y avait d'autres curieux qui, par esprit de contra-

diction, n'admettaient pas qu'il pût être faux monnayeur. Sorcier, oui, et cela n'était pas difficile à démontrer, mais faux monnayeur, jamais de la vie. Les preuves de sa sorcellerie étaient nombreuses ; et sans les ramasser toutes, rien que par les bêtes dont il s'entourait, il était bien sorcier, et ne pouvait être que cela : son chat jaune d'abord, qu'il avait, par des sortilèges, obligé à abandonner son ancien maître en lui donnant la puissance diabolique qui lui avait permis de se guider à travers le cimetière pour venir du boulevard de Glichy à la rue Championnet; puis un bouvreuil qui, un beau jour d'automne, sans qu'on sût d'oii il venait, s'était abattu dans l'atelier, où, depuis, il était resté apprivoisé et mêlé à toutes les diableries qui s'accomplissaient là mystérieusement. Des gens, en coupant de l'herbe dans le terrain avaient vu, par la porte ouverte, ses bêtes dans l'atelier et leurs attitudes disaient bien qu'il ne [s'agissait pas de bêtes naturelles. Lui allait et venait devant son four à la gueule rouge, il avait les yeux couverts de lunettes en fil de fer, sûrement pour n'être pas empoisonné par ses drogues, et avec une longue pince il faisait cuire sa cuisine infernale. Les animaux l'assistaient : le chat, assis gravement sur le derrière, la queue enroulée autour des pattes ; le bouvreuil perché, le plus souvent sur la corniche de la hotte du four, sifflant là des airs de sorcellerie ; il n'y a pas besoin d'être savant pour reconnaître cette musique-là qui est l'accompagnement obligé des opérations magiques et tous ceux qui l'avaient entendu ne pouvaient pas

s'y tromper; et puis il s'appelait Piston, ce qui n'était pas moins significatif.

Quand on parlait à Trip du faux monnayeur et du sorcier, il haussait les épaules et ne répondait que par des plaisanteries; mais quand on le poussait pour qu'il donnât dès preuves de l'un ou de l'autre de ces deux métiers, il se fâchait, et avec toute l'éloquence dont il était capable, il répétait que son locataire était émailleur et rien que cela: surdes plaques de cuivre il peignait, avec des couleurs en poudre délayées dans de l'eau, des personnages, des arbres, des prairies, des monuments et ensuite il les passait au four où ces couleurs fondaient. Mais ces dénégations et ces explications restaient sans effet : il était payé pour parler ainsi, le père Trip, et il ne gagnerait pas honnêtement son argent s'il avouait la fausse monnaie ou la sorcellerie ; il avait ordre de dire émailleur, il disait émailleur. Mais qu'est-ce que c'est qu'un métier qui s'exerce sans qu'on voie jamais venir des acheteurs?

Et cependant, il avait raison, le père Trip: émailleur son locataire, réellement peintre émailleur, car il y en a encore, et si nous ne sommes plus au temps où les Pénicaud, les Limousin, les Courteys donnaient ces beaux émaux peints qui comptent parmi les œuvres d'art les plus remarquables du seizième siècle, ni à celui où les Petitot signaient leurs jolis portraits, nous ne sommes plus à l'époque où l'art de l'émail peint était complètement abandonné; des artistes de talent^ Popelin, de Courcy, Meyer, de Serre, renonçant h suivre les

petits peintres du siècle dernier, ont renoué la tradition des grands émailleurs français ; et il en est parmi eux de nouveaux venus : Grandhomme, Garnier, à qui il ne manque pour recommencer Léonard Limousin que d'être connus du ' grand public, ou soutenus par un homme d'initiative qui fasse pour rémail ce que Deck a fait pour la céramique.

C'était de ceux-là que procédait le locataire de Trip, et quand le soir les vitres de son chalet s'éclairaient de lueurs fulgurantes, il ne travaillait ni à la fausse monnaie ni à la sorcellerie, mais il passait simplement au feu ses émaux peints.

Depuis trois mois, Geoiïroy habitait la maisonnette de la rue Ghampionnet, et la curiosité de ceux qui s'occupaient de lui, n'était pas plus satisfaite qu'aux premiers temps : pendant une certaine période, il venait régulièrement to^is les jours ; pendant d'autres il ne paraissait pas pendant des semaines. En octobre, on l'avait vu souvent à son atelier d'oii il ne sortait que .pour aller dîner. En novembre, au contraire, il avait disparu sans que Trip eût de ses nouvelles, sans qu'une seule lettre vînt pour lui ; et c'était seulement en décembre qu'il avait repris ses anciennes habitudes, arrivant le matin, repartant le soir vers sept heures; rares étaient les jours où on

s'y tromper; et puis il s'appelait Piston, ce qui n'était pas moins significatif.

Quand on parlait à Trîp du faux monnayeur et du sorcier, il haussait les épaules et ne répondait que par des plaisanteries; mais quand on le poussait pour qu'il donnât dès preuves de l'un ou de l'autre de ces deux métiers, il se fâchait, et avec toute l'éloquence dont il était capable, il répétait que son locataire était émailleur et rien que cela: surdes plaques de cuivre il peignait, avec des couleurs en poudre délayées dans de l'eau, des personnages, des arbres^ des prairies, des monuments et ensuite il les passait au four 011 ces couleurs fondaient. Mais ces dénégations et ces explications restaient sans effet : il était payé pour parler ainsi, le père Trip, et il ne gagnerait pas honnêtement son argent s'il avouait la fausse monnaie ou la sorcellerie ; il avait ordre de dire émailleur, il disait émailleur. Mais qu'est-ce que c'est qu'un métier qui s'exerce sans qu'on voie jamais venir des acheteurs?

Et cependant, il avait raison, le père Trip: émailleur son locataire, réellement peintre émailleur, car il y en a encore, et si nous ne sommes plus au temps où les Pénicaud, les Limousin, les Courteys donnaient ces beaux émaux peints qui comptent parmi les œuvres d'art les plus remarquables du seizième siècle, ni à celui où les Petitot signaient leurs jolis portraits, nous ne sommes plus à l'époque où l'art de l'émail peint était complètement abandonné; des artistes de talent^ Popelin, de Gourcy, Meyer, de Serre, renonçant h suivre les

petits peintres du siècle dernier, ont renoué la tradition des grands émailleurs français ; et il en est parmi eux de nouveaux venus : Grrandhomme, Garnier, à qui il ne mangue pour recommencer Léonard Limousin que d'être connus du'graad public, ou soutenus par un liomme d'initiative qui fasse pour rémail ce que Deck a fait pour la céramique.

C'était de ceux-là que procédait le locataire de Trip, et quand le soir les vitres de son chalet s'éclairaient de lueurs fulgurantes, il ne travaillait ni à la fausse monnaie ni à la sorcellerie, mais il passait simplement au feu ses émaux peints.

Depuis trois mois, Geoiîroy habitait la maisonnette de la rue Championnet, et la curiosité de ceux qui s'occupaient de lui, n'était pas plus satisfaite qu'aux premiers temps : pendant une certaine période, il venait régulièrement to^is les jours ; pendant d'autres il ne paraissait pas pendant des semaines. En octobre, on l'avait vu souvent à son atelier d'où il ne sortait que .pour aller dîner. En novembre, au contraire, il avait disparu sans que Trip eût de ses nouvelles, sans qu'une seule lettre vînt pour lui ; et c'était seulement en décembre qu'il avait repris ses anciennes habitudes, arrivant le matin, repartant le soir vers sept heures; rares étaient les jours où on

Un matin qu'il était arrivé un peu avant neuf heures, au lieu d'allumer immédiatement son poêle . ce qui semblait la première chose à faire, car ce jour-là le froid avait encorel redoublé, il resta un moment à regarder la pierre placée devant le foyer et sur laquelle se voyaient quelques miettes de pain ; puis prenant des précautions pour ne pas toucher à ces miettes, il bourra son poêle, alluma le feu et développa les linges mouillés enveloppant un peti t buste qu'il était en train de modeler pour essayer dessus une application d'émail.

Il travaillait depuis une demi-heure lorsqu'on frappa à la porte : c'était Trip qui, aussitôt rentré, accourait pour se mettre à la disposition de son locataire, avant même de s'être occupé de sa vieille femme.

— Je venais pour le poêle...

— Mais il est allumé.

— C'est que la nuit a été dure ; un de mes abonnés m'avait chargé de lui apporter un thermomètre et dans ma poche sous mon manteau le thermomètre est descendu à sept au-dessous de zéro; je me demandais si la gelée n'avait pas pénétré dans l'atelier et atteint les linges du buste.

— Non, heureusement.

— Hier soir, prévoyant le grand froid, j'avais fortement chargé le poêle et je l'avais bien couvert.

— Le thermomètre minima s'est' arrêté à quatre au-dessus de zéro.

— Allons, tant mieux, ça me soulage ; je vais re-

venir tout à l'heure savoir ce que monsieur veut pour son déjeuner.

— A propos de déjeuner, est-ce que vous avez mangé hier soir en faisant le feu ?

— Mangé ! demanda Trip d'un air stupéfait.

— Oui, mangé une croûte.

— Je ne mange jamais dans l'atelier, pas môme le matin, quoique en rentrant de ma course de nuit j'aie une rude faim; vous pensez, sept lieues dans les jambes, ça creuse l'estomac.

— Donc, hier soir, vous n'avez pas apporté de pain ?

— Jamais de la vie.

— Alors, qu'est-ce que c'est que ça? demanda Geoffroy en montrant les miettes éparses devant le poêle.

Trip se pencha, regarda attentivement, et ayant ramassé une de ces miettes, il l'écrasa entre ses doigts.

— Ça a l'air de miettes.

— C'est ce que je pense.

— Seulement, cane peut pas être des miettes.

— Pourtant...

— Ce n'est pas monsieur qui aurait cassé une croûte dans l'après-midi ?

— Non.

— Je n'y comprends rien, car je suis sûr d'avoir assez bien balayé hier après le déjeuner de monsieur pour qu'il ne soit pas resté de miettes.

Se penchant de nouveau, il les examina:

— Et puis c'est des miettes de gros pain à croûte

noire, el non de pain long comme celui que mange monsieur.

— Eïl-ce que Diavolo peut avoir rapporté une croule?

— Lui, Fiiraasser une croûte, îl n'y a pas de danger; c'est déjà bien de la bonté de sa part de vouloir manger son foie el boire son lait; il quitterait la maison, si on voulait l'obliger à manger du pain.

— Une souris peut-elle avoir apporté cette croûte ?

— 11 n'y L'n a plus de souris, et puis, quand.mème il en serait entré une par hasard, îl ne faut pas croire que Diavolo l'aurait laissée tranquillement grignoter sa croule devant le poêle.

— Ces miettes ne sont pourtant pas tombées du ciell

— Bien sur.

Et Trip regarda son locataire avec une certaine inquiétude.

— Autre chose, continua Geoffroy, vous disiez tout à l'heure que Diavolo nous faisait une grâce en. consentant à manger son foie et à boire son lait. i

— Ses portions sont trop abondantes, il n'a iamaiS| faim. ■

— Alors, comment se fait-il que, depuis quelques! Jours, l'assiette au foie et le bol au lait soient Ionjùui's ville? ■.'

— C'est, ma foi, vrai ; je me disais, il a de l'appétit, Uiavolo, et je ne me demandais rien de plus.

— Et maintenant?

— Ahl maintenant...

Trip hésita un moment:

— ... Maintenant, je ne sais pas; non, vraiment, je ne sais pas ; je ne comprends pas ; il faut bien qu'elles viennent de quelque part, ces miettes.

Geoffroy montra deux taches brunes sur le tapis étalé à une petite distance du poêle :

— Et cela, dit-il, qu'est-ce que c'est?

De nouveau, Trip se pencha et examina attentivement ces deux taches.

— Ce n'est rien, dit-il, c'est de l'eau.

— Je pense aussi que c'est de l'eau, mais pouvezvous m'expliquer comment cette eau a été apportée là?

— Je n'en ai pas apporté.

— Ni moi non plus.

Trip releva la tête et regarda le châssis qui éclairait l'atelier par en haut; mais ce châssis ne se trouvant pas au-dessus du tapis, il était impossible que la neige fondue tombant des vitres eût formé ces taches humides.

— Certainement cette eau n'est pas venue du plafond, continua Geoffroy, mais elle peut provenir de neige qu'on aurait apportée avec les pieds et qui aurait fondu.

— Ça, c'est possible.

— A. condition qu'on l'ait apportée, ce qui n'est \ pas mon cas. Est-ce le vôtre? Vous souvenez-vous si

hier soir quand vous êtes venu faire le feu vos souliers étaient chargés de neige ?

— Jene suis pas. entré avec mes souliers. Vous pensez bien que quand on fait des marches longues comme les miennes, on est pressé doter ses souliers

en rentrant chez soi: ça repose. C'est toujours la première chose que je fais en arrivant, et je l'ai faite hier comme tous les jours: quand je suis venu allumer le feu j'avais mes sabots que j'ai quittés à la porte, et je suis entré ici avec mes chaussons ; j e n'ai donc pas pu apporter de la neige du dehors.

— Et cependant ce tapis ne s'est pas mouillé tout seul.

Trip regarda le tapis, regarda son locataire, chercha en haut, en bas, dans tous les coins :

— Vous avez une idée? dit-il enfin.

— Je me demande si quelqu'un n'est pas entré ici.

— Qui serait entré?

— Je n'en sais rien.

— Ce n'est pas possible.

— Alors, comment expliquer ces miettes et ces taches ?

Au lieu de répondre Trip jeta un rapide coup d'œil autour de lui:

— Est-ce qu'il manque quelque chose? s'écria- t-il.

— Je ne m'en suis pas aperçu.

— Il n'est donc entré personne, car il n'y a que les voleurs qui auraient pu s'introduire ici.

— Oh! pour ce qu'il y a à voler, répondit Geoffroy en souriant.

Trip fut stupéfait et le geste dont il enveloppa le mobilier de l'atelier disait que, selon lui, les voleurs auraient pu faire là un joli coup. Dans toute sa vie il n'avait vu que deux ateliers: celui du sculpteur qui n'avait pour tout ameublement que sa table à modèle et ses selles; et celui de son nouveau loca-

taire qui à côté de la simplicité du premier lui paraissait luxueux: sans doute les voleurs n'auraient pas pu emporter la grande table en noyer, ni la commode, ni le canapé, ni les fauteuils, ni les chaises, ni le lit, ni le matelas de la chambre, mais est-ce que les tapis n'avaient pas de la valeur? est-ce que le cartel accroché au mur ne méritait pas d'être volé? et les livres, la portière qui séparait Tatelier de de la chambre, les draps, les couvertures ne pouvaient-ils pas se vendre un bon prix? Puisque rien de tout cela n'avait été dérobé, il n'était pas admissible que des voleurs se fussent introduits dans l'atelier. D'ailleurs, par où seraient-ils entrés puisque les fenêtres n'étaient pas forcées?

— Mais par la porte, tout simplement, répondit Geoffroy.

— Gomment voulez-vous qu'on sache que la clé est dans le lierre! Et, le sachant, comment voulezvous qu'on la trouve ; il faudrait pour cela qu'on nous vît ta pendre au clou ou l'y accrocher.

— Est-ce impossible ?

— Avez-vous trouvé la clé sur la porte ou au clou?

— Au clou, comme à l'ordinaire.

— Est-ce que si un voleur était entré en prenant la clé au clou, il se serait donné la peine, en sortant, de la remettre où il l'avait prise?

— Je me suis dit tout cela, mais enfin, il y a un lait contre lequel les raisonnements ne peuvent rien : ces miettes et ces taches, qui n'ont pas pu être déposées sur cette pierre et sur ce tapis par une opération magique. Comment les expliquer ? C'est ce qu'il

faut chercher. Mais comme je ne veux pas retarder davantage votre déjeuner, rentrez chez vous, nous reprendons cet entretien plus tard.

— Et qu'est-ce que monsieur mange aujourd'hui?

— Ce que vous voudrez.

nie semble qu'il y a longtemps que je ne vous

ai servi une côtelette de porc frais h la sauce.

— Va pour la côtelette.

Et GeuHroy continua son travail, qu'il n'avait d'ailleurs pas interrompu..

Ce fut pendant le déjeuner qu'il reprit avecTrip l'explication des miettes et des taches.

— Jai fait le tour du terrain, dit Trip, et il est certain que personne ne s'est introduit par escalade ; i partout la neige est intacte, nulle part elle ne garde des empreintes de pas ; ii faudrait donc qu'on fûtentré I par ma barrière qui est fermée la nuit, ou par celle des déménageurs, qui l'est aussi.

— (Jui lest ou ne l'est pas, selon que celui qui doit la fermer est ou n'est pas soigneux.

— Mais pourquoi serait-on entré dans l'atelier, si ce n'est pour voler?

— C'est ce que je me demande.

— 11 n'y a qu'à ne pas laisser la clé au clou, si c'est avec elle qu'on a ouvert la porte comme vous le supposez : d'ailleurs on pourrait, pour l'avenir, en faire faire une seconde; vous en porteriez une sur vous je garderais l'autre dans ma cabane.

Mais l'idée de porter une clé qui pesait près d'une livre ne pouvait pas plaire à (leott'roy, et c'était môme ce poids qui, jusqu'à ee jour, lui avait fait ac-

cepter de la laisser accrochée au clou dans le lierre, ne pouvant pas la prendre chez la concierge, dont la porte était fermée le matin.

— Cela ne me dirait pas qui vient ici, répondit Geoffroy, et c'est précisément ce que je veux savoir. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je remarque des indices qui semblent prouver qu'on s'introduit dans cet atelier ; hier il y en avait d'autres, et avant-hier d'autres encore ; c'est même leur répétition qui m'a enfoncé dans l'esprit ce soupçon que tout d'abord j'écartais comme absurde. Puisqu'on ne vient pas pour voler, pourquoi vient-on? La question veut être éclaircie et elle le sera cette nuit môme : je coucherai ici aujourd'hui, et, s'il le faut, demain, après-demain.

— Mais si c'était un voleur.

— Nous verrons bien.

— Pensez, monsieur, qu'un malfaiteur qui se voit pris se défend.

— Je serai armé.

Trip, qui tenait h son locataire, voulut insister pour empêcher cette imprudence, mais Geoffroy lui ferma la bouche en lui disant que sa résolution était prise et son plan arrêté : à cinq heures, il quitterait l'atelier pour faire une course dans Paris, à sept heures, il rentrerait, et à huit heures Trip viendrait comme h l'ordinaire charger le poêle ; en se retirant il fermerait la porte du dehors et accrocherait la clé au clou; si, comme il était vraisemblable, celui ou ceux qui avaient déposé ces miettes devant le poêle voulaient encore s'introduire cette nuit-là, ils

30 UONDAINË

rroiraienl l'atelier abandonné en trouvant la clé au ilou, entreraient sans déflance et seraient pris.

— Si vous vouliez me permettre de rester avec vous, dit Trip risquant une dernière résistance, je ne l'iîraîs pas ma tournée cette nuit.

Mais Geoffroy, tout en remerciant de celte proposition, n'accepta point: il voulait ètresenl, et il fallut liien que le vieux conciei^e cédât.

— Surtout, dit Geoffroy, ne m'adressez pas la [larole ce soir, et agissez comme si vous étiez seul.

Il n'y eut qu'un manquement aux recommandations de Geoffroy : quand à huit heures Trip, une ianlorne à la main, entra dans l'atelier pour arranger le l'eu, il commença par chercher son locataire, cl comme il ne le trouvait pas, il voululécarterla portier? liour entrer dans la chambre, elle résista; alors il devina qui la retenait et se penchant :

— J'ai pensé que monsieur pourrait avoir faim I .lie nuit, dit-il à voix basse, je lui ai apporté un ]>nin et une tranche de jambon que je vais mettre dans le buffet de la cuisine.

Puis, sans attendre une réponse, il Qt ce qu'il avait ■lit et commença son ménage de tous les soirs : dans une assiette il coupa un morceau de foie cru, dans un bol 11 versa un grand verre de lait, le souper de

MONDAINE 3t

Diavolo ; puis il chargea le poêle autant qu'il put, et quand le feu fut pris, il le couvrit de poussier et ferma à demi la clé pour régler le tirage.

Il avait fini ; cependant il ne partit pas encore et, devant le poêle, la lanterne à la main, il parut réfléchir ; après un temps assez long, il à'approcha de nouveau de la portière :

— i Que monsieur y réfléchisse encore une fois,, dit-il à voix basse, il me serait bien facile de rester avec lui.

— Et qui fermerait la porte, répondit Geoffroy sur le même ton, qui accrocherait la clé au clou?

Trip n'avait pas pensé à cela : évidemment la portfr ne pouvait être fermée, la clé ne pouvait être accrochée que par quelqu'un qui sortirait et ne rentrerait pas.

Il fallut bien qu'il s'exécutât et partît ; bientôt le craquement de la neige du sentier indiqua qu'il rentrait chez lui.

Geoffroy n'avait plus qu'à attendre : il s'était installé dans un fauteuil derrière la portière avec unecouverture, ayant à portée de la main sur une chaise une bougie, des allumettes et un revolver.

Le temps s'écoula : dans l'atelier le poêle ronflait,, et quand du foyer un charbon rouge roulait dans le garde-cendres, il jetait une lueur qui éclairait jusqu'aux coins sombres, mais pour s'éteindre tout aussitôt. Piston était immobile au plus haut de son perchoir et Diavolo qui venait de rentrer par son trou, s'était installé sur les genoux de son maître pelotonné, ronronnant, béat ; au dehors la gelée faisait craquer la

neige du toit, et à certains moments les voliges et les feuilles de zinc semblaient se fendre ou s*arracher sous rinfluence du froid ; avec le tic tac et la sonnerie du cartel, c'étaient les seuls bruits de la nuit silencieuse.

Et dans son fauteuil, les yeux ouverts, Toreille aux aguets, Geoffroy réfléchissait, tournant et retournant la question de savoir qui avait pu venir les nuits précédentes, en face de qui il allait se trouver ; car il ne doutait pas que quelqu'un fût venu; et puisque cette visite s'était répétée plusieurs fois, il semblait admissible d'en attendre une encore pour la nuit qui commençait. De qui? D'un voleur ? Il ne le craignait pas. Quand les voleurs s'introduisent dans une maison habitée, ils font leur affaire la première fois et décampent pour aller opérer ailleurs. Or ce visiteur revenait. Sans savoir tout ce qu'on disait de lui aux environs de la rue Ghampionnet, Geoffroy n'était pas aveugle au point de n'avoir pas remarqué qu'il provoquait la curiosité d'un tas de gens : il voyait les yeux qui le suivaient lorsqu'il passait, et il voyait les lèvres chuchoter des paroles dont il était assurément le sujet. Etait-il invraisemblable de supposer qu'un de ces curieux avait voulu pénétrer un mystère qui l'intriguait, et s'était introduit dans l'atelier ayant par hasard découvert la cachette de la clé ? Qu'il eût voulu voir l'intérieur de cet atelier mystérieux, s'expliquait facilement, beaucoup moins qu'il fût revenu et qu'il dût revenir. Il y avait là quelque chose qui certainement n'était pas clair, et le curieux semblait devoir être écarté aussi bien que le voleur.

Un peu après neuf heures, le châssis du toit s'illumina d'une lueur argentée qui emplît l'atelier et donna aux objets leur forme distincte, ne laissant dans l'ombre que le côté opposé à celui d'oîi tombait cet éclairage ; c'était la lune qui montait dans un ciel sans nuages et qui reflétée par la neige dont la terre et les toits étaient couverts prenait l'intensité lumineuse d'un foyer électrique. Réveillé par cette nappe éblouissante qui tombait en plein sur son perchoir. Piston s'éveilla et croyant, sans doute, au lever du soleil, il se mit à siffler le Carillon de Bunker que,

Presqu'en même temps Geoffroy crut entendre la neige crier comme si elle était écrasée par des pas ; mais depuis une heure il se produisait de tels craquements au dehors, qu'il se demanda s'il ne se trompait point : sans doute, c'était la gelée.

Cependant, ce bruit augmenta en se précisant : évidemment on marchait dans le sentier sur la neige durcie ; il eut eu des doutes que l'attitude de Diavolo les eût levés : redressé, les oreilles grandes ouvertes, il écoutait tourné à demi vers la porte d'entrée, Piston s'était tu.

Les feuilles de lierre firent entendre un bruissement : on prenait la clé au clou. Presque aussitôt on l'introduisit dans la serrure, et doucement, avec précaution, la porte fut ouverte puis refermée.

Sans quitter son fauteuil, sans faire un mouvement inutile, sans remuer les pieds, Geoffroy s'était penché en avant et comme il avait écarté la portière du mur, il pouvait, sans qu'on l'aperçût, suivre tout

ce qui se passait dans la partie de FateUer qu'éclairait la lune ; mais la porte se trouvant dans Tombre il nevit pas celui qui venait d'entrer; au bruit des pas il put connaître seulement qu'il était seul et qu'il marchait légèrement.

Mais presqu'aussitôt il sortit de l'ombre pour entrer dans le rayon clair, et Oeoffroy vit que c'était un jeune garçon, coiffé d'un vieux feutre, vêtu d'un mauvais veston de couleur sombre qui, dans son attitude et toute sa personne n'avait rien d'effrayant : certainement le revolver serait inutile avec lui.

Traversant vivement l'atelier, il s'était dirigé vers le poêle sur lequel il avait appliqué ses deux mains,, avec l'empressement d'un malheureux qui est glacé.

A ce moment, Diavolo quitta les genoux de son maître, et vint à lui, la queue haute, le dos rond comme s'il abordait un ami.

— Te voilà, Diavolo, tu veux te chauffer; eh bien, nous allons nous offrir un air de feu , naais pour sûr tu n'en as pas besoin comme moi.

La voix était douce, d'une douceur extrême pour un garçon de cet âge, d'un timbre clair, mélodieux, avec un accent chantant et un peu traînant qui n'avait rien de parisien.

Au lieu de se relever il s'était assis sur le parquet devant le poêle dont il ouvrit la porte de façon à ce que le feti le frappât en plein visage et en pleine poitrine.

— Brou que c'est bon ! murmura-t-il.

Une sorte de frisson lui secoua les épaules; ses dents claquèrent comme si devant ce brasier ardent

la sensation du froid qui Tavait glacé était plus appréciable pour lui qu'alors qu'il se trouvait dehors.

Il avait déposé son feutre près de lui et, pas plus que la voix, la tête n'était celle d'un voleur de profession : Geoffroy la voyait enveloppée par les lueurs rouges du J)rasier aussi nettement que si elle eût été placée sous le foyer d'une lampe et il était frappé de la finesse et de la délicatesse de son dessin : c'était vraiment un joli gamin avec sa carnation claire, ses longs yeux bleus aux cils dorés, et ses cheveux blonds coupés court, frisés comme la perruque d'un bébé.

Geoffroy, intéressé par celte physionomie où se lisaient la souffrance et la tristesse, ne quitta pas son fauteuil pour intervenir tout de suite comme il en avait eu l'intention : il fallait voir.

Après s'être réchauffé par devant, le jeune garçon se tourna et exposa son dos à la chaleur ; certainement il fallait qu'il fût gelé pour en pouvoir supporter l'intensité à cette courte distance : Diavolo, qu'il avait voulu prendre sur ses genoux lorsqu'il faisait face au feu, avait bien vite abandonné la place, quoiqu'il fût habitué aux longues rôtisseries qu'un chat seul peut supporter.

— C'est un pauvre diable qui veut tout simplement se chauffer, se dit Geoffroy.

Gela paraissait en effet vraisemblable, car après être resté un moment le dos au feu, il se tourna de nouveau, et s'étant déchaussé il exposa ses pieds à la flamme, les avançant, les reculant selon qu'il se

brûlait ou ne se brûlait point : ses deux talons sortaient par les trous de ses bas usés.

Il avait posé ses souliers à côté de lui sur le tapis, et Geoffroy comprit d'oîi venaient les taches d'eau qu'il avait remarquées, — tout simplement de la neige apportée par les souliers et qui fondait là.

Le moment semblait donc venu de se montrer ; il n'en apprendrait pas davantage en regardant plus longtemps.

Mais il se trompait; comme il allait écarter la portière, le gamin s'étant rechaussé se leva.

Voulait-il s'en aller?

Au lieu de se diriger vers la porte, il alla dans la cuisine, d'oîi il rapporta presqu'aussilôt l'assiette dans laquelle Trip avait coupé le foie pour Diavolo, puis il appela le chat en lui montrant l'assiette :

— Diavolo, viens mon beau chat, viens souper. Mais au lieu d'obéir, Diavolo tourna la tête avec

dédain.

— Tu n'as donc pas faim, ce soir : tu as de la chance, je voudrais bien être comme toi.

Devant l'assiette qu'on lui mettait sous le nez, le chat s'était fâché, et du tapis il avait sauté sur la table pour échapper à ces invites ; puis comme l'assiette le suivait, de la table il avait sauté sur une petite armoire haute, où il se léchait les pattes d'un air indifférent, bien certain d'être là en sûreté.

— Alors tu n'en veux pas ?

Le chat ferma les yeux.

— Je ne te prive donc pas si je te prends la moitié de ton souper ?

Est-ce que ce gamin allait manger ce foie cru, comme un carnassier I II était donc affamé? Tu as de la chance de n'avoir pas faim comme moi, avaitil dit.

— Pauvre diable ! pensa Geoffroy.

Et la pitié prit la place de la curiosité ; cependant il n'abandonna pas encore son fauteuil.

De l'atelier le gamin était passe dans la cuisine, où Geoffroy ne pouvait pas le voir, mais au bruit il le suivait à peu près.

Sans être bien outillée en ustensiles, casseroles, plats, poêles, cette cuisine en avait cependant quelques-uns que.Trip avait jugés indispensables à son service : une bouillotte pour faire chauffer de Teau, un plat pour cuire des œufs, un gril ; Geoffroy enlendit que le gamin décrochait la bouillotte de son clou, et tout de suite qu'il l'emplissait à la fontaine. Alors, étant rentré dans l'atelier, il se retrouva sous le rayon lumineux, et Geoffroy le vit mettre dans la bouillotte, en les comptant, une partie des morceaux de foie qui se trouvaient dans l'assiette :

— Un, deux, trois...

Quand il fut arrivé à treize, il s'arrêta :

— Ça fait juste la moitié, dit-il en regardant le chat, et puisque tu n'as pas faim, je pense que ces treize morceaux te sufQront.

Gela dit, il plaça la bouillotte sur le feu, et retournant dans la cuisine, il en rapporta un vase en fer battu d'une capacité assez grande, puis s'asseyant devant le poêle, il prit ce vase entre ses jambes ; alors il tira des poches de son veston des

morceaux de pain qull cassa : quelques-uns, en tombant contre le fer, produisaient un son sec comme s'ils avaient été en pierre, ou s'ils avaient été durcis parla gelée.

Ce n'était pas d'ailleurs la seule chose caractéristique dans ces morceaux de pain, dont pas un ne se ressemblait ; il y en avait qui paraissaient être des débris de pain viennois, à la croûte dorée et à la mie de brioche ; d'autres, au contraire, provenaient manifestement de couronnes et de pain à la livre ; il était donc certain qu'ils n'avaient point été achetés chez le boulanger, et que leur union formait un amas de croûtons récoltés de ci, de là., d'aspect peu ragoûtant.

Mais le gamin n'enjugeait pas ainsi, et c'était avec soin, presque avec respect, qu'il les cassait dans sa bassine.

Pendant ce temps la bouillotte avait commencé à chanter, et comme elle était posée à l'entrée même du foyer, une légère odeur de pot-au-feu se répandait dans l'atelier.

Il ne fallait pas un grand effort d'imagination pour comprendre que c'était en effet une sorte de pot-au-feu qu'il faisait avec les morceaux de foie prélevés sur la part de Diavoio, et que, quand ces morceaux seraient cuits, il verserait le bouillon sur les croûtons qu'il venait de casser.

Et il n'en fallait pas un plus grand pour deviner que le pauvre diable glacé, qui s'était réchauffé quelques instant*^ si violemment, était en même

temps un meurt-la-faim qui avait ramassé ces croûtons n'importe où.

A la pensée du partage qull avait fait avec Diavolo, comptant les morceaux, Geoffroy fut attendri : le meurt-la-faim n'était assurément pas un mauvais chenapan; d'autres à sa place n*eussent point eu cette idée de partage, et trouvant cette assiette pleine, l'eussent prise tout entière pour eux ; il n'en avait certes pas besoin, ce gros chat gras qui se sauvait et se fâchait quand on lui offrait h manger.

Bien que Geoffroy commençât à être fixé sur cette aventure, il voulut savoir comment elle se terminerait : pourquoi intervenir ? Rien ne le pressait. Ce pauvre enfant ne se doutait guère que des yeux l'observaient, et il y avait intérêt à le laisser se livrer en toute liberté : c'était la nature même prise sur le fait.

La bouillotte chantait toujours; de temps en temps il se penchait pour le regarder, et mieux encore semblait-il pour respirer son fumet : il ouvrait les narines toutes grandes et fermait à demi les paupières avec plus d'avidité que de gourmandise, impatient de manger.

De la poche de côté de son veston il tira un objet de forme singulière, que tout d'abord Geoffroy ne distingua pas bien: mais bientôt il vit que c'était une moitié de cuillère en étain, dont il ne restait qu'un bout de manche cassé par le milieu et la palette, mais qui, telle qu'elle était, pouvait cependant suffire pour manger de la soupe, à condition

que celui qui s'en servait ne craignît pas de tremper ses doigts dans le bouillon.

Bien que la cuisson de ce pot-au-feu fût commencée depuis peu de temps, le pauvre diable n'eu t pas la patience d'attendre qu'elle fût plus avancée ; prenant la bouillotte il en versa le contenu sur ses croûtes, et l'odeur de la soupe se répandant dans l'atelier tira Diavolo de son apathie ; quittant son perchoir il vint à petits pas flairer la bassine, maïs aussitôt il s'éloigna d'un air qui disait qu'une pareille cuisine n'était pas pour tenter un seigneur de son importance, et sautant sur son armoire il se contenta d'être spectateur dédaigneux de ce misérable repas.

Avec sa courte cuillère le gamin avait remué la soupe, et, bien qu'elle fût bouillante encore, il commença à manger du bout des dents, se brûlant la bouche, comme en commençant il s'était brûlé au feu du poêle le visage et le dos ; de temps en temps il faisait une pose pour souffler sur son pain, mais elle était courte.

A mesure qu'il mangeait, son visage pâle se colorait, et la chaleur qui peu à peu le pénétrait à l'intérieur rendait à son regard une vivacité qu'il n'avait pas tout d'abord : la vie lui revenait.

Et maintenant que le bouillon était moins brûlant, il mangeait d'un mouvement régulier, sans distraction, sans perdre une seconde : contre le fer de la bassine sa cuillère sonnait à coups également espacés : certainement jamais consommé fait par la plus habile des cuisinières, en suivant les règles

de la tradilion pour la proportion du bœuf, du poulet et des légumes, ainsi que pour la durée de la cuisson, n'avait été mangé comme ce bouillon clair où nageaient quelques petits morceaux de foie qui avaient eu à peine le temps de cuire.

Les coups de cuillère étaient si rapprochés que bientôt la bassine se trouva vide, alors îl la racla consciencieusement de manière à ne pas perdre une goutte de bouillon et à ce qu'aucune miette de pain ne restât attachée à la paroi.

Quand il eut fini il regarda le fond de la bassine

d'une façon expressive dont le sens n'était pas douteux : déjà vide!

Maintenant qu'allait-il faire?

11 mit sa cuillère dans sa poche, puis se levant il emporta la bassine et la bouillotte dans la cuisine où il les lava et les raccrocha aux clous où il les avait prises.

Geoffroy croyait qu'il allait partir, et il se préparait à quitter sa cachette pour l'interroger lorsqu'il le vit revenir près du poêle où il resta assez longtemps, non pour se chauffer, il n'avait assurément plus froid, mais songeur et attristé, comme s'il ne savait quel parti prendre, ou comme si sa pensée le reportait à un temps qui lui était douloureux.

Tandis qu'il se tenait la tête levée vers le châssis le visage frappé par la lune, Geoffroy crut voir une larme sur sa joue; en tout cas il fit le geste de l'essuyer en laissant échapper quelques soupirs.

Mais tout à coup il se secoua comme pour chasser cette impression, et vivement il alla prendre Diavolo

sur son armoire, le serra contre sa poitrine en le -caressant et en Tembrassant :

— Tu es un bon chat, disait-il, un bon chat, et mon ami ; n'est-ce pas que nous sommes amis?

Rétif quelques instants auparavant, Diavolo se laissait faire maintenant, et s'il avait refusé la nourriture, il acceptait lès caresses béatement.

Pendant quelques minutes, le gamin se promena de long en large dans Tatelier, adressant au chat des •discours qui n'avaient pas de sens précis ; tendresses de nourrice à son bébé, ou de petite fille à sa poupée; besoin d'expansion, épancbement de sentiments affectueux comme quelques instants plus tôt son corps glacé avait eu besoin de calorique et son estomac vide de nourriture.

Dans cette promenade qui le berçait, le chat s'était

endormi ; alors délicatement il le déposa sans le réveiller sur un fauteuil et, cela fait, il tira un des tapis de façon à le rapprocher du poêle dont il avait refermé la porte, et qui ronflait toujours.

A quoi voulait-il faire servir ce tapis ; allait-il se -coucher devant le poêle ?

Il s'agenouilla et ayant fait le signe de la croix, il •commença à prier tout bas : son visage, son attitude tout en lui exprimait une ardente ferveur, et ce n'était pas seulement des lèvres qu'il priait c'était 4e tout cœur : s'il est un lieu commun en peinture «'est la prière; que de saints, que de saintes, que de donataires, que de pieux personnages, les peintres 4e toutes les écoles ont représenté à genoux en prière, depuis l'extase jusqu'au désespoir, mais les

souvenirs de Geoffroy ne lui rappelaient pas une expression plus éloquente dans sa sincérité, que celle que la réalité mettait, eu ce moment, devant ses yeux.

Peu à peu s'abîmant dans son recueillement, se laissant entraîner par son élan de foi ce jeune garçon, qui n'était plus du tout un gamin, avait prononcé distinctement quelques mots de sa prière :

— Mon Dieu épargnez-moi... Mon Dieu, ne me prendrez- vous pas en pitié... Est-il sort plus malheureux que le mien, seul, sans amis, sans soutien, glacé par le froid, mourant de faim? je vous en prie, -ô mon Dieu, si vous ne jugez pas dans votre sagesse que je suis digne de votre secours, prenez ma vie. Vous le voyez, je suis à bout; de forces, de volonté, je n*en ai plus dans le cœur; la faiblesse, la misère m'anéantissent.

Les larmes coulaient sur son visage désespéré, et des sanglots l'arrêtaient à chaque phrase : il releva la tète qu'il avait laissé tomber sur sa poitrine, et ses yeux prenant une expression extatique comme s'il regardait et voyait au delà de cet atelier, il dit dans une langue étrangère que Geoffroy ne comprenait pas :

— Oh bemînden vader, beschermt my, spreckt voor my en verlaet uwe ongelukkige dogter neet.

Il se tut et resta un moment silencieux, les mains jointes, priant encore de cœur après que ses lèvres s'étaient fermées ; puis il se releva et alla prendre le tapis placé devant le canapé qu'il apporta à côté de celui qu'il avait tiré auprès du poêle; alors se

couchant sur celui-là il mit Tautre sur lui et repliant son bras sous sa tête pour qull lui servît d'oreiller, il resta immobile.

Geoffroy n'avait plus à attendre, il fallait qu'il se montrât avant que ce garçon fût endormi et complétât par quelques questions ce qu'il venait de voir : intéressant, ce petit qui, dans son sans-gône pour certaines choses, montrait tant de réserve et de discrétion pour certaines autres.

Il frotta une allumette.

A ce bruit, le gamin rejeta le lapis qui le couvrait, et, d'un bond, se trouva sur ses jambes.

Mais Geoffroy, entrant vivement dans l'atelier, ne lui laissa pas le temps de gagner la porte :

— Ne craignez rien, dit-il, il ne vous sera pas fait de mal.

La tète basse, les mains tremblantes, le gamin se tenait au milieu de l'atelier, sans oser lever les yeux sur celui qui venait de le surprendre.

— Monsieur, dit-il enfin d'une voix à peine perceptible, je vous assure que je ne suis pas un voleur; tout m'accuse etpourtant je n'en suis pas un.

— De là, dit Geoffroy montrant le rideau, je vous ai vu depuis que vous êtes entré ici.

Mais ces quelques mots, au lieu de calmer sa confusion, la redoublèrent.

— Vous m'avez vu, murmura-t-il.

— Vu et entendu.

— J'étais mort de froid, mort de faim, dit-il en détournant la tête pour cacher la rougeur de la honte qui lui brûlait le visage.

— Gomment l'idée d'entrer dans cet atelier voiïs est-elle venue ?

— Oh ! monsieur, je suis bien coupable, pardonnez-moi.

— Tout à l'heure j'ai entendu votre prière : vous demandiez à Dieu de vous prendre en pitié ; peut-être a-t-il exaucé votre prière...

Il secoua la tête désespérément.

-^ ... Et veut-il vous accorder le secours que vous imploriez; si j'étais celui qu'il vous envoie pour vous soutenir?

— Oh ! monsieur, s'écria-t-il en levant les yeux pour la première fois.

De ces yeux qui venaient de rencontrer les siens avait jailli une flamme qui remua Geoffroy.

— Ce que vous allez me dire, continua-t-il, peut décider votre vie. Je suis tout disposé à m'intéresser à vous ; mais avant, faut-il que je sache qui vous êtes. Votre manière de vous introduire la nuit dans cet atelier n'est pas pour disposer en votre faveur, vous devez le comprendre.

— Que trop.

— Mais d'autre part ce que j'ai vu et entendu a modifié ce premier sentiment: il peut y avoir à votre imprudence des raisons qui l'excusent : le froid, la faim.

— C'est, en effet, le froid et la faim qui m'ont

poussé : croyez bien que je ne suis pas... le vagabond ^ue je parais être.

— Qui étes-vous ? Voilà ce qu'il importe tout d'atord de savoir.

Cette question parut le troubler et Tembarrasser.

— Vous n'êtes pas obligé de répondre, continua Geoffroy, je ne suis ni un juge ni un gendarme pour vous interroger; à la vérité vous vous êtes introduit chez moi d'une façon insolite, mais je veux bien passer là-dessus. Seulement vous devez comprendre que pour que je m'occupe de vous, il faut que je sache si vous êtes ou n'êtes pas le vagabond que vous vous défendez d'être.

Il garda son attitude contrainte et baissa les yeux sans répondre.

Geoffroy voulut Tencou rager :

— Ce que j'ai vu, dit-il, m'a disposé à croire que TOUS ne Têtes pas.

— Non, monsieur, je vous le jure.

— Mais puis-je m'en tenir à cela? Vous sentez que ce n*est point pour satisfaire une vaine curiosité que je vous interroge?

— Oh! certainement ; et je vous assure que je suis profondément ému de la façon dont vous me parlez, et... par l'intérêt que vous paraissez me témoigner.

— Cet intérêt est réel ; je n'ai pu voir votre détresse sans en être touché, sans avoir la pensée de la soulager, si cela m'est possible. Comment un garçon de votre âge en est-il réduit à cette détresse ? Vous ai'avez pas de travail?

— Non.

— Pas de métier?

— Non.

— Ah!

— Je sais que c'est un crime de n'avoir pas de raétier-

— Un crime, non.

— Une faute au moins; on est disposé à voir un paresseux et un vagabond dans celui qui n'a pas de métier ; cependant on peut n'être ni l'un ni l'autre, et cela est ainsi pour moi.

— Vous avez perdu vos parents, je l'ai compris par quelques mois que vous avez prononcés tout haut.

— Vous savez le flamand ! s'écria-t-il, avec un mouvement d'effroi qui était significatif.

— Non, et j'ignorais même que ces mots qui ont terminé voire prière fussent du flamand.

L'effroi fil place à un soupir de soulagement, et avec un empressement qui disait que cette phrase flamande devait cacher un secret, il voulut l'expliquer:

— C'était une invocation à mon père ; je le priais de me proléger, d'intercéder pour moi et de ne pas m'abandonner.

Si ce n'était que cela, pourquoi donc la pensée que cette invocation à son père pouvait être comprise Vavait-elle si fort troublé ?

Geoffroy aurait voulu que les explications de ce misérable, pour qui il se sentait une sympathie attendrie, fussent claires et franches, il fut fâché de trouver encore une réticence et un mystère.

— Enfin, reprit-il d'un ton moins encourageant, vous trouverez tout naturel que je vous demande

comment Tidée vou3 est venue de passer vos nuits dans mon atelier.

—Je vois que je vous fâche, monsieur, quand jevoudrais tant me montrer digne de vos bontés ; pardonnez mon embarras et ma honte, je vais tout vous dire.

Depuis quelques instants, Geoffroy entendait au dehors un bruit de pas sur la neige dure et glissante ; ils s'arrêtèrent à la porte.

C'était juste le moment où le jeune garçon achevait sa réponse : on frappa à la porte.

— Qui est là? demanda Geoffroy.

— C'est moi, répondit la voix de Trip ; avant de partir, j'ai voulu voir si vous n'aviez pas besoin de moi; vous entendant parler, j'ai frappé.

— Je vous remercie, répondit Geoffroy, je n'ai pas besoin de vous ce soir, soyez tranquille ; mais demain matin venez aussitôt que vous serez rentré.

— Je n'y manquerai pas ; bonne nuit, monsieur Geoffroy ; ça pince.

Et du pas lent et lourd des grands marcheurs, Trip s'éloigna.

Depuis que Geoffroy était sorti de derrière son rideau, il s'était tenu devant la porte de l'atelier la barrant; il se rapprocha du poêle, et tirant un fauteuil il s'assit.

— Prenez une chaise, dit-il, et asseyez-vous auprès du poêle, nous serons mieux pour causer; encore un coup ne voyez pas en moi un gendarme, dites-vous plutôt que la demande d'intervention que vous adressiez à votre père a été entendue et qu'elle peut être exaucée, si vous le voulez.

Puis prenant un ton plus familier et souriant :

— Vous n'allez pas avoir peur du feu maintenant, jespère.

— Oh non I monsieur.

Et il s'assit.

— Je suis de Dunkerque, dit-il enfin d'une voix basse, et c'est ce qui vous explique que je parle flamand : j'ai perdu ma mère il y a cinq ans et mon père a disparu il y a six mois.

— Disparu ?

— Mon père était marin ; après avoir fait la grande pêche pendant bien des années il avait voulu rester à terre quand la pauvre maman avait quitté la maison ; il m'aimait et ne voulait pas me laisser seul pendant des mois et des mois. Rester à terre n'était pas pour lui travailler dans un magasin ou à un des métiers du port, mais faire la petite pêche, sortir aune marée, rentrer à l'autre ou à la suivante. Malgré la maladie de ma mère qui avait duré plus de quinze mois, il y avait encore un peu d'argent ; il l'employa à acheter une barque, pas neuve bien entendu, mais enfin qui était en état de servir plusieurs années, et il prit avec lui deux de ses anciens camarades que les infirmités empêchaient de retourner àTerre-Neuve. Pendant quatre ans et quatre mois les choses allèrent à peu près bien ; on ne gagnait pas beaucoup mais on vivait. Moi pendant ce temps je suivais l'école. Au lieu de m'en retirer après ma première communion, comme la plupart de mes camarades, mon père avait voulu m'y laisser, et comme j'en savais un peu plus que les autres par

cette raison que j'y étais depuis plus longtemps, les maîtres m'avaient pris en affection et me poussaient autant qu'ils pouvaient en tout. Voilà comment je n'ai pas de métier ; de grammaire, d'arithmétique, d'histoire, de dessin j'en sais plus qu'on n'en apprend d'habitude dans les écoles, mais un vrai métier je n'en ai pas.

— Quel est votre âge? demanda Geoffroy.

C'était une question bien simple et dont la réponse

ne pouvait, semblait-il, avoir rien de compromettant, cependant il eut un mouvement d'hésitation avant de se décider :

— Quinze ans, dit-il enfin, puis tout de suite il ajouta avec volubilité, comme s'il voulait qu'on ne restât pas sous l'impression de cette réponse : après quatre années d'usage la barque était tout à fait vieille, et les agrès étaient usés; il aurait fallu une réparation complète; pour bien des choses une mise à neuf : qu'un cordage casse, qu'une voile se déchire dans un coup de vent, c'est une question de vie ou de mort pour le pêcheur. Malheureusement l'argent manquait; on attendait une bonne chance, une saison plus heureuse que les autres, elle ne venait pas, et on allait toujours : puisqu'on était sorti la veille sans accident, on sortirait bien encore ; et l'on sortait par n'importe quel temps, puisqu'on n'avait pour vivre que la pèche de chaque jour : mon père était trop bon marin pour ne pas connaître le danger auquel il s'exposait, mais il fallait le braver ou rester à terre, et ni lui ni ses camarades ne pouvaient rester à terre. Je ne sais si vous vous sou-

-venez que le printemps de Tannée qui vient de finir a été très mauvais; à Dunkerque il fut terrible; le \ent ne quittait le nord que pour passera l'ouest en bourrasque; il y eut plusieurs naufrages sur la côte, des grands navires comme des bateaux de pèche. Cependant mon père sortait presque tous les jours et s'il n*y avait qu'une barque qui prenait la mer, c'était la sienne. Une nuit de la fin de mars, celle du mercredi au jeudi, le vent avait soufflé en tempête, et bien que nous demeurions dans une cave de la basse ville, — à Dunkerque c'est l'habitude que les pauvres gens habitent les caves , — nous l'avions entendu faire rage jusqu'au matin. Heureusement mon père était à terre et j'éprouvais comme de la satisfaction, à entendre la bourrasque déchaînée, en pensant que nous étions ensemble. Au moment de la marée montante il se fit une accalmie et le vent passa à l'est ; croyant au retour du beau temps mon père voulut sortir quand même. J'essayai de le retenir, mais inutilement : —C'est demain vendredi, me dit-il, le poisson sera cher, si peu que nous en prenions nous le vendrons bien. — Un pressentiment me disait que je ne devais pas le laisser embarquer, mais j'en avais déjà eu tant qui ne s'étaient pas réalisés quejen osai pas insister. Je voulus au moins le voir sortir et j'allai l'attendre à la tour de Leughenaer En passant il me fit un signe de main, le dernier.

Il s'arrêta un moment, la voix tremblante, les yeux noyés de larmes contenues; puis il reprit :

— Je voulus l'accompagner tant que je pus, mais la barque poussée par le vent d'est courait dans le

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chenal plus vite que moi : quand j'arrivai au bout de Testacade elle n'était déjà plus qu'un point noir sur la mer jaune, seule, perdue dans l'immensité, sans que nulle part on aperçût aucune autre voile. C'était à la marée de nuit qu'ils devaient rentrer. Les heures de l'attente sont longues pour les femmes et les enfants des marins. Celles de cette nuit furent éternelles. Plusieurs fois il y eut des coups de vent, mais pourtant la tempête ne reprit pas, ce qui me rassura un peu. Au jour levant je retournai au Leughenaer. On me dit qu'il n'était entré ni navire, ni barque, pendant la nuit. J'allai jusqu'au bout de l'estacade : rien sur la mer sombre. L'attente recommença. Vous pouvez imaginer ce qu'elle fut; de plus en plus anéantissante à mesure qu'elle se prolongeait. Le troisième jour, un journal de Calais annonça qu'un navire entré dans ce port avait rencontré au large une barque chavirée : la nôtre, surprise sans doute par une saute de vent. Ceux qui nous connaissaient essayèrent de me convaincre que mon père ne pouvait pas être perdu ; il était bon nageur : il aurait sûrement trouvé une épave pour se soutenir et dans ces parages, où passent tant de navires, l'un d'eux l'aurait sauvé. J'admettais bien que ses camarades devaient être perdus, lui, je me révoltais à la pensée que ce fût possible, et je croyais ce qu'on me disait. — Pourquoi un navire allant en Russie, ou dans la Méditerranée, ou en Amérique, ne l'aurait- il pas recueilli? Il fallait attendre qu'il pût donner de ses nouvelles. Ces nouvelles, je les ai attendues pendant neuf mois, perdant chaque jour un peu des

espérances auxquelles je me cramponnai? si obstinément, que môme maintenant, en vous parlant, je me demande si depuis six- semaines que j*ai quitté Dunkerque, ces nouvelles ne sont pas arrivées sans que je les connaisse. Vous voyez quelle est ma folie,

— Pauvre enfant !

— Ohl bien malheureux, désespéré, anéanti. C'était malgré les instances d'une tante qui habite Paris que j'étais resté à Dunkerque. Quand je lui avais écrit pour lui annoncer le malheur qui me frappait, elle m'avait répondu de venir près d'elle, mais je ne pouvais pas quitter Dunkerque, voulant être là, chez nous, pour recevoir mon père quand il arriverait. A un certain moment, il me fut impossible de demeurer plus longtemps à Dunkerque; les créanciers de raon père s'étaient abattus sur ce que nous avions et tout avait été vendu. J'écrivis à ma tante qui me dit qu'elle m'attendait, et je la trouvai, en effet, à la gare du Nord quand je descendis de wagon, les 3'eux encore pleins de larmes que j'avais versées pendant ce long voyage.

Il s'arrêta, et l'embarras qu'il avait déjà montré se manifesta plus vif, au point même qu'il ne se pouvait cacher.

— Vous me voyez dans une cruelle confusion, dit-il enfin, je sens que pour être digne de l'intérêt que vous voulez bien me témoigner, et pour gagner votre confiance, je devrais vous parler franchement, sans réticences, sans rien cacher, et cependant c'est impossible. Je ne suis resté que deux jours chez cette tante qui m'avait fait venir à Paris, et je ne puis pas

dire pour quelles raisons je me suis sauvé de chez elle : vous comprendrez qu'il fallait qu'elles fussent bien graves, puisque lorsque je Tai quittée, je n'avais pas tout à fait vingt sous dans ma poche et ne connaissais personne à qui m'adresser pour trouver une place ou du travail.

— Eh bien ! ne parlez pas de ces raisons, répondit Geoffroy, qui croyait deviner quelque infamie chez cette parente.

— Cette tante n'est point la sœur de mon père, elle avait épousé mon oncle.

— Il suffit, dit Geoffroy, que ce reniement de parenté directe confirma dans ses soupçons.

— Sortant de chez elle après minuit, je ne savais où aller et n'osais marcher droit devant moi en attendant le jour. Je pensai à me réfugier dans une gare. C'est aux environs de la rue Lafayette que demeure ma tante, et je savais que la rue Lafayette conduit à la gare du Nord par où j'étais arrivé à Paris. Je n'eus pas de peine à me diriger; d'ailleurs des gens montaient comme moi et quand je me trouvai en face de la gare je la vis éclairée. Je serais là en sûreté; et je m'installai sur un banc dans un coin, assez tranquille : que m'importait de ne pas dormir une nuit. Mais bientôt la grande salle si pleine de tapage et de mouvement quand j'étais entré se vida; le silence se fit; les guichets furent fermés ; les lumières s'éteignirent. Je compris que le dernier train venait de partir et que sans doute on allait me mettre dehors ou me demander ce que je faisais là. Je sortis. Puisque je ne pouvais pas

rester dans la salle du départ, Fidée me vint d'aller dans celle de Tarrivée, m'imaginant qu'il devait y avoir un mouvement de trains pendant toute la nuit. J'étadiai cependant une affiche collée contre un mur qu'éclairait un bec de gaz, et je vis que les premiers trains arrivaient vers quatre heures du matin. Je dus doûc renoncer à -mon espérance, et je me trouvai avec trois heures à passer, seul sur la place de la gare, sombre maintenant, déserte et silencieuse. Ce fut alors seulement que j'eus dans tonte son horreur la sensation de mon abandon et de ma solitude : plus de voitures, plus de passant^, les maisons closes, les rues se prolongeant indéfiniment sans que rien coupât leur vide, la mort. J'eus un moment d'anéantissement : perdu; j'étais un vagabond dans ce Paris immense; personne chez qui me réfugier, personne pourm'aider; quelques sous dans ma poche. N'allait-on pas m'arrêter? Cette pensée me rendit des jambes; on n'arrête pas ceux qui marchent pour se rendre quelque part. Je devais marcher. Comme j'hésitais pour savoir si j'irais à droite ou à gauche, ce qui était bien inutile puisque je n'avais pas plus de raison de choisir un côté que l'autre; j'entendis un roulement lent de voitures et, au bout d'une rue, je vis passer la lueur vacillante de deux petites lanternes; c'était la vie, le mouvement, je me dirigeai de ce côté, et arrivé à cette rue je vis d'autres voitures venir vers moi; des petites charrettes de paysans, recouvertes de bâches, allant au petit trot ou au pas ; à côté de sacs empilés ou d'amas de choux et de carrottes on voyait leurs con-

ducteurs perdus dans des limousines, un mouchoir de couleur noué par-dessus leur casquette : je les suivis pensant bien qu'elles me conduiraient à un marché. En effet, après avoir descendu une rue étroite et tortueuse

— Vous êtes arrivé aux Halles.

— Précisément. Puisque vous connaissez les Halles la nuit, je n'ai pas à vous dire comme, au milieu du va-et-vient des gens et des charrettes, je me sentis rassuré : ma seule crainte fût qu'en nie voyant circuler, moi qui ne faisais rien, parmi ces gens affairés, on me demandât ce que je cherchais ; heureusement on ne me demanda rien, et en ayant soin de changer de rues et de pavillons pour qu'on ne mè remarquât pas toujours à la même place, je pus rester là jusqu'au matin. Vaguement je m'imaginais que le jour levant dissiperait mes angoisses comme les ténèbres de la nuit. Mais le matin arrivé, je me trouvai aussi embarrassé , et même plus encore, puisque je devais prendre un parti. Lequel? En errant dans les rues des environs des Halles, j'avais vu des bureaux de placement; je décidai d'entrer dans un, que je choisis bien modeste, pour demander une place quelconque, celle qu'on voudrait, avec les gages qu'on trouverait que je pouvais gagner; mais c'est à moi qu'on commença par demander si j'avais [des papiers et cinq francs pour droit d'inscription. N'ayant pas plus de papiers que d'argent, je sortis et restai dans la rue aussi perplexe que je l'avais été la nuit au milieu de la place de la gare. Peut-être pour ceux [qui con-

naissent Paris, qui ont des parents, des amis» des relations, y a-t-il moyen de se procurer en cherchant bien une place ou de l'ouvrage. Moi, je ne connaissais pas Paris, je n'avais ni amis, ni relations, et je cherchais mal certainement, puisque je me fis renvoyerdurement de partout. Allant àTaventure droit devant moi, sans savoir où mes pas me conduisaient, et quels quartiers je traversais, j'étais arrivé dans des rues presque désertes où les maisons étaient plus rares et les terrains vagues se succédaient les uns aux autres : la nuit commençait à tomber d'un ciel noir chargé de neige, et le froid, supportable dans la matinée et la journée, repreuait plus vif; les ruisseaux à demi-fondus un moment étaient déjà durcis ; abattu par la fatigue et plus encore par le découragement, je ne pouvais certainement pas marcher toute cette nuit comme la précédente ; je ne m'étais pas assis depuis seize heures et je n'avais mangé qu'un morceau de pain d'une demi-livre. Cependant, je comprenais que je ne pouvais être dans les rues qu'à condition de paraître aller quelque part: combien de temps mes jambes pourraient- elles encore me porter ? Gomme je passais devant une maison en construction d'où venaient de sortir des ouvriers que je pris pour des menuisierb, l'un d'eux qui se tenait à la porte de la palissade fermant le terrain, cria : « Tout le monde est parti ? » Personne ne lui ayant répondu de l'intérieur de la maison, il ferma la porte au cadenas, et rejoignis à grands pas ses camarades. Je venais derrière eux : en longeant cette palissade, je remarquai qu'une des planches

dont elle était formée laissait un vide entre elle et sa voisine par lequel je pourrais peut-être me glisser. Je continuai mon chemin, (puis , quand Tombre se fut épaissie je revins, et attendant un moment où la rue se trouvait déserte, je parvins en effet à me faufiler entre ces planches. Je n'aurais pas été plus heureux dans un bon lit, que je ne le fus quand je m'allongeai sur un tas de copeaux ; un toit au-dessus de ma tête, des murs autour de moi, il me semblait que j'étais sauvé. J'étais si las que je ne tardai pas à m'endormir ; mais le froid me réveilla; et pour ne pas me laisser geler, je dus marcher encore quand j'avais si bien espéré pouvoir me reposer. Au moins n'avais-je pas à m'inquiéter des passants ou des sergents de ville, et après avoir repris un peu de chaleur par le mouvement, je pouvais me rendormir sur mes copeaux jusqu'à ce que le froid me réveillât. La nuit fut longue; quand des bruits de pas dans la rue m'annoncèrent l'approche du matin, je quittai mes copeaux et me remis en marche. Ma journée ne fut pas plus heureuse que celle de la veille; de partout on me renvoya. J'avais eu soin de ne pas oublier le nom de ma rue et aussi de tourner autour de son quartier pour avoir chance de la retrouver; le soir, je me glissai à travers la palissade et m'étendis sur mon lit, me demandant si je me réveillerais et si je ne m'endormirais pas pour toujours dans le froid. Ce fut ainsi quatre jours et quatre nuits. Ces marches interminables dans la neige fondue et dans la boue, ces couchers sur la planche et dans le plâtre avaient

lùis mes vêtements noirs dans un tel état que quand je me risquais à frapper à une porte on me la jetait au nez comme à un chien errant.

A ce mot « mes vêtements noirs », Geoffroy le regarda surpris; alors il se reprit vivement avec embarras !

— Ce n'était pas ceux que vous voyez maintenant.

Cette explication était toute simple et naturelle, pourquoi donc se troublait-il en la donnant ? et comment dans ce récit, où la sincérité éclatait à chaque mot, se trouvait-il de temps en temps des points où Ton sentait cette sincérité faiblir et faire place à l'arrangement? Au moment où le cœur se laissait toucher par ces souffrances et cette détresse, une réticence coupait net l'émotion et la sympathie.

— Je ne marchais pas toujours, continua -t-il; toutes les fois que j'en trouvais l'occasion je m'arrêtais, car c'est un repos de rester debout sur ses jambes sans avoir à mettre un pied ;devant l'autre ; ils sont si lourds quand , pendant une journée , ils ont fatigué; un étalage, un rassemblement me retenaient aussi longtemps que j'osais. Une aprèsmidi, un peu avant la nuit, je remontais une avenue, et j'étais arrivé à l'endroit où la pente commence plus rapide : de chaque côté il y avait des gens qui regardaient en riant un vieil homme attelé à une petite voiture qu'il traînait au milieu de la chaussée et qui ne pouvait avancer : cette voiture était chaînée de chaises en paille dépenaillées qui ne

■d; mais, à h \

devaient pas faire un poids bien lourd; i suite du dégel, le froid du soir avait pris La chaussée \ en une nappe glacée sur laquelleil patiQail.Ëtpourtant une bricole sur l'épaule, les brancards dans les ^ mains, iltiraità plein collier, tout courbé en avant; quand il se relevait, dans les efforts qu'il Taisait o[i { voyait la sueur, malgré le froid, couler de son cou sur sa poitrine. A. un certain moment il s'abattit sur les genoux, et alors quelques gamins saluèrent cette chute de rires et de cris : — il montera ; il ne montera pas- — C'était un pauvre vieux bonhomme à cheveux blancs, que l'âge et la fatigue aussi, sans doute, avaient décharné ; sans une plainte, sans un regard à ceux qui se moquaient de lui, il se redressa et, paPiun vigoureux elîort,il enleva sa voiture. Puisqu'il montait, il n'y avait plus d'intérêt k le regarder, les gens continuèrent leur chemin, lui le sien. 3'allais dans le même sens que lui ; bientôt la montée reprit glissante et raide , alors il n'avança plus et recommença à tirer en patinant. Voyant cela, je descendis sur la chaussée et poussai derrière . — C'est cela, dit-il sans se retourner, un bon coup de main ne sera pas de trop; hardi, hein! — Lui tirant, moi poussant, la côte fut assez facilement moulée; alors il s'arrêta. J'allais continuer mon chemin, il m'appela : — Nous ne nous quitterons pas que Je vous aie dit un mot de merci. Et dans ce mot, qu'il allongea en soufllant, j'appris que c'était depuis qu'il avait perdu son garçon, mort & l'hôpital, qu'il traînait sa charrette tout seul; il était rempailleur de chaises, ou plus exactement, il parcou-

rait les rues pour ramasser les chaises qu*il donaait à un patron ; quand elles étaient remises en état, il les reportait chez ceux qui les lui avaient confiées. Son garçon lui manquait non seulement pour pousser ou tirer, mais encore pour crier : « V'ià le pailleur de chaises ! » parce que, lui, il avait la voix cassée, tandis qu'une voix jeune et claire s'entendait mieux. Une inspiration me vint : — Si je vous remplaçais ce fils? Il commença par être surpris; mais après explication, quand je lui eus dit à peu près quelle était ma situation, il voulut bien me prendre pour ce que demandais : un lit et la nourriture.

— Et vous n'êtes pas resté avec lui ?

— Bientôt après il est entré à l'hôpital ayant gagné une fluxion de poitrine, et je [me suis trouvé de nouveau dans la rue, aussi misérable qu'avant de l'avoir rencontré , car il était dû de l'argent à notre logeur, qui m'a mis à la porte sans vouloir me laisser rien emporter; et vous imaginez bien que je n'avais pas d'économie dans mes poches. C'est alors que, suivant des voitures de déménagement qui venaient remiser ici, afin de tâcher de coucher dedans, je me suis introduit dans ce terrain, non par la rue, mais par le passage lorsque les conducteurs furent partis et me suis blotti au fond d'une de ces voitures sous des morceaux de vieux tapis avec lesquels les déménageurs enveloppent les meubles qu'ils veulent garantir. Je croyais ce terrain désert et m'imaginais n'avoir rien à craindre jusqu'au lendemain matin. Le froid était si dur que

je ne pus pas m*endormir, et je pensai bien que si je passais là toute la nuit, on me trouverait le lendemain gelé sous les tapis; mais j'étais dans un tel état d'accablement que cela n'était pas pour m'attrister : ne valait-il pas mieux en finir? ce ne serait pas ma faute; je n'avais pas cherché la mort, elle m'aurait pris; qu'avais-je à regretter? pas la vie à coup sûr; ma jeunesse? à quoi me servait-elle?

— Et alors ?

— Je vous dis cela, monsieur, pour que vous compreniez que j'en étais arrivé à ce désespoir qui rend les malheureux capables de tout, de lâcheté aussi bien que de folie. Je pensais donc que j'allais m'engourdir pour ne me réveiller jamais, quand j'entendis un bruit de pas sur la neige. Je sortis la tète de dessous mes tapis et regardai: un homme, votre concierge, se dirigeait vers cet atelier; il frappa à la porte et entra. Quand la porte se rouvrit il n'était pas seul, vous l'accompagniez : comme la lune vous frappait en face je vous vis bien tous les deux. Vous lui dites: — Etes-vous sûr que le feu ne mourra pas? Il vous répondit: — Soyez tranquille, monsieur, il durera toute la nuit, et si vous arrivez demain matin avant moi, vous trouverez l'atelier chaud encore. -— Puis il ferma la porte à clé-, et je vis qu'il accrochait cette clé dans le lierre; j'entendis le bruit qu'elle fit en sonnant contre un clou. Paralysé par le froid et la faim, car j'étais resté sans manger toutela journée, je n'avais pas les idées nettes, ni la tête solide, cependant je compris que dans cet atelier que je voyais devant moi il y avait un bon feu qui

brûlerait toute la nuit; que personne ne rentrerait là avant le matin ; que la clé était à portée de tout le monde; et qu'il n'y avait qu'à la prendre pour ne pas mourir de froid. Ah I monsieur, il faut savoir ce que c'est que le froid, le froid qui depuis longtemps vous a glacé jusqu'aux os, qui vous fait claquer des dents, vous secoue comme si vous aviez des convulsions, ou vous paralyse, pour comprendre tout ce qu'il y a dans cette pensée qu'un bon feu brûle inutilement à quelques pas et qu'on peut s'y réchauffer.

— Je le comprends.

— Gomment ne suis-je pas mort de froid, je n'en sais rien. Sans doute parce que j'y étais habitué; on faisait rarement du feu chez nous, les marins ne sont pas frileux, et en ces derniers temps j'avais passé tant d'heures sur Testacade, de jour comme de nuit exposé au vent de mer, attendant mon pauvre père, que j'étais aguerri. Mais le froid que j'avais supporté alors, comme celui auquel j'avais été exposé dans la maison en construction, ou en errant par les rues, ne ressemblait en rien à celui que j'endurais dans cette voiture sous mes tapis ; le jour je me réchauffais en marchant; dans la maison en construction je pouvais marcher aussi, m'agiter, me secouer violemment quand je me sentais glacé; dans cette voiture je devais rester immobile et l'engourdissement me gagnait peu à peu, la mort sans doute. Quelques instants auparavant je me disais qu'elle serait une délivrance ; que si elle me prenait j'en aurais fini avec toutes mes souffrances ; mais entrevoyant un moyen de lui échapper je ne pensais

plus de même ; et puis l'idée du feu m'appelait, je le voyais, je l'entendais brûler. D'un autre côté je me disais bien que si l'on me siurprenait dans cet atelier on m'arrêterait comme voleur, et cela me retenait. Mais à la fin la tentation fut trop forte: quoiqu'il pût advenir, au moins je me serais chauffé. Peut-être n'avais-je plus ma raison; enfin, monsieur, mettezvous à la place d'un halluciné par le froid etiafaim, et sans doute ma faute vous paraîtra moins grave.

— Elle n'est pas bien grave; surtout pour qui a vu, comme moi, la façon dont vous vous êtes comporté dans cet atelier.

— Après avoir longtemps écouté, n'entendant aucun bruit je quittai la voiture, et ayant soin de suivre le sentier frayé qui de la remise conduit à la loge du concierge pour ne reprendre celui de votre atelier qu'à l'endroit où ils se croisent, car il importait de ne pas laisser les empreintes tde mes pas sur la neige, je risquai mon aventure. Si la lune me permettait de me diriger facilement, elle m'exposait aussi h être vu, et en traversant ce vaste terrain je tremblais comme si j'allais commettre un crime: je n'entendis aucun bruit et j'arrivai à votre porte que j'ouvris doucement avec la clé prise au clou dans le lierre; du dehors j'entendais le poêle ronfler. J'avais refermé la porte soigneusement et j'allais courir au poêle quand je m'arrêtai stupéfait: à quelques pas de moi, dans l'atelier certainement, on sifflait un air que je connaissais pour l'avoir entendu mille fois: « le Carillon de Dunkerque ! » Je restai anéanti autant par la frayeur que par l'émotion. Il y avait donc quel-

qu'un dans cet atelier que je croyais abandonné? Et ma première pensée fut que j'étais perdu. Mais alors pourquoi, au lieu de m'empoigner, me sifflait-on l'air de mon pays, celui que notre beffroi joue tous les jours et qu'il a rendu populaire? Qui me faisait cette surprise I Qu'une pareille idée me vînt à l'esprit, c'était de la folie, n'est-ce pas.

— Mais non.

— Je regardai autour de moi et ne vis personne : l'atelier que la lune illuminait était aussi clair que tout à l'heure, il n'y avait qu'une partie dans l'ombre; c'était de là que venait cet air qui continuait et je ne découvrais rien. Machinalement, sans savoir ce que je faisais, je dis à mi-voix: « Puisque nous sommes du même pays, ne me repoussez pas ». Aussitôt il se fit un bruit d'ailes, un envolement, et un oiseau traversant le rayon lumineux se percha sur la plus haute traverse du châssis : là il inclina la tète plusieurs fois en avant comme pour saluer et il reprit son air.

— Il saluait en effet.

— Je me trouvai rassuré et ne pensai plus qu'à me réchauffer assis devant le poêle. Avec la chaleur qui ne tarda pas à me pénétrer, le sentiment de la faim et de la soif me revint. Précisément à ce moment même j'entendis dans la pièce voisine un bruit ressemblant au lapement d'un chien ou d'un chat, et je pensai que je trouverai à boire. J'entrai et je vis Diavolo attablé devant un bol de lait. Il vint me flairer et, sans plus faire attention à moi que si je n'étais pas là, il alla se coucher sur le canapé. J'avoue

que je n'eus pas la force de résister à la tentation ; je pris le bol et bus ce qu*il avait laissé ; j'avais si terriblement faim^ et lui paraissait si bien rassasié qu'il ne touchait pas à une assiette pleine de viande crue. Revenu devant le poêle, je m'allongeai sur un tapis et dormis là jusqu'à cinq heures et demie. Un peu avant six heures je sortis, et comme la lune était couchée, je n'eus pas d'autres précautions à prendre en traversant le terrain pour gagner le passage, que de ne pas marcher lourdement.

— Quel jour cela se passait- il ?

— Il y a quatre jours. Le froid qui me saisit dans la rue après cette bonne nuit auprès du feu, me rappela que je n'avais bu que le bol de lait de Diavolo, et qu'avant tout je devais chercher un morceau de pain. Mon patron, qui dans sa longue vie misérable, s'était plus d'une fois trouvé sans un sou pour manger, m'avait appris que celui qui veut en prendre la peine ne meurt pas de faim : je savais qull y a des restaurants qui donnent le matin des soupes aux malheureux, il m'avait parlé d'une maison aux environs de Paris oîi tous ceux qui se présentent reçoivent deux sous et une livre de pain; je pouvais donc aller à la porte de ces restaurants et aussi à celle de plusieurs casernes, comme je pouvais aller demander les deux sous et la livre de pain ; mais cela c'était mendier. Dans nos conversations, qui roulaient souvent sur ce sujet, il m'avait dit aussi qu'on jette souvent à la rue, dans les restaurants, toutes sortes de bonnes choses ; des petits pains entiers, des morceaux de viande, des fruits ; pour les ramas-

ser il n'y a qu'à arriver de bonne heure. C'est de là que vient le pain avec lequel vous m'avez vu tremper ma soupe ce soir; si peu ragoûtant qu'il soit, je l'ai préféré à celui que j'aurais mendié. Ces quatre jours je les ai employés inutilement à chercher une place ou de l'ouvrage: chez le chaisier où nous portions nos chaises, on m'avait fait espérer de me donner un autre patron, mais celui qui a pris notre tournée ayant un âne pour tirer sa charrette n'avait pas besoin de moi. Quand j'étais trop fatigué de marcher ou que j'avais trop froid, j'entrais dans une gare, dans une église d'où je sortais aussitôt qu'on me regardait de près, et le soir je revenais ici. Voilà, monsieur, comment j'ai été amené à m'introduire chez vous, — par une affreuse détresse.

— Qui va cesser ; le travail que vous n'avez pas pu trouver, je vous le procurerai... j'espère. En attendant vous serez à Tabri du froid; et vous ne souffrirez plus de la faim, je vous le promets. Pour commencer, vous allez passer la nuit sur ce canapé, et demain nous aviserons ; votre prière a été exaucée.

— Oh I Monsieur...

— C'est un devoir de vous venir en aide, et quelque chose me dit que ce sera un plaisir.

Des larmes emplirent les yeux du jeune garçon, et les quelques paroles qu'il voulut prononcer s'arrêtèrent dans sa gorge contractée.

— J'ai... le cœur... trop serré, dit-il enfin.

— Ce n*est pas le cœur seulement que vous avez trop serré, dit Geoffroy en affectant de sourire, c'est aussi l'estomac.

Allant dans la cuisine il en rapporta le pain et le jambon que Trip lui avait achetés comme en-cas :

— Votre soupe n'a pu que vous mettre en appétit, dit-il, mangez cela.

— Mais c'est votre souper certainement.

— Quand j'ai bien dîné je ne soupe pas ; vous ne me privez de rien.

Pendant que le pain et le jambon disparaissaient rapidement, Geoffroy retourna dans la cuisine d'où il revint avec une jDouteille de vin et une carafe d'eau, et il le servit.

Une couverture de voyage était posée sur un meuble, roulée dans sa courroie, il la prit et la déplia :

— Vous vous envelopperez dans cette couverture, dit-il. .

— J'ai élé si bien sur le tapis.

— Vous serez mieux sur le divan ; la réserve qui vous faisait vous contenter du tapis n'est plus de mise maintenant.

Le pain et le jambon avaient été dévorés.

— Maintenant nous pouvons dormir, dit Geoffroy; je vous laissé.

Il se dirigea vers sa chambre, mais prêt à écarter la portière il se retourna :

— Gomment vous nommez-vous ? demanda-t-il.

La réponse se fit attendre un moment, et l'embarras qui s'était déjà montré reparut :

— Lotieu, dit-il enfin.

— Bonne nuit, Lotieu.

— Bonne nuit, monsieur.

Obéissant à la recommandation qui lui avait été adressée la veille, Trip vint le lendemain malin frapper à la porte de Tatelier aussitôt qu'il fut rentré de sa tournée.

Depuis une grande heure déjà Geoffroy travaillait à sa terre, et, assis dans un coin de Tatelier, où il se tenait silencieux en se faisant petit, Lotieu regardait curieusement. Ce n'était plus le garçon de la nuit, dépenaillé et malpropre :.îl s'était levé avec le jour et dans la cuisine, où il avait trouvé de l'eau, du savon, des torchons et des brosses, il avait pu faire sa toilette : son visage noirci s'était éclairé, et malgré le hâle la peau se montrait fine et rose ; rouge était la main, mais d'un joli dessin, avec des doigts allongés à fossettes, avec des ongles transparents, coupés carrément ; il avait boutonné son veston, soigneusement brossé, et en remontant sa cravate il avait caché la misère de son linge.

En l'apercevant, Trip s'arrêta pour le dévisager.

— Voilà celui qui, la nuit, déposait des miettes devant le poêle et de la neige sur le tapis, dit Geoffroy.

— Je vas le conduire chez le commissaire, répondit Trip, et plus vite que ça.

— Vous allez le conduire dans un magasin, où

VOUS lui achèterez des chemises, des bas et des mouchoirs.

— Pas possible I

— C'est un brave enfant, qui serait mort de froid si notre poêle n'avait pas été allumé : quand il aura raconté son histoire, vous verrez que son crime n'est pas bien grand.

Trip était renversé ; cependant il ne résista pas :

— Dame, si monsieur pense comme ça, moi je veux bien.

— Quoiqu'il soit courageux, intelligent, débrouillard, il n'a ni place ni travail; il faut que nous lui trouvions Tune ou l'autre.

— Qu'est-ce qu'il sait faire ?

— Rien et tout.

— Alors, pas de métier aux mains ?

— l!^on, mais du cœur au ventre.

— On pourrait peut-être le faire entrer comme surnuméraire à mon journal ; maison ne travaille pas toutes les nuits tant qu'on n'est pas en pied ; et puis c'est dur, il faut marcher de minuit à neuf heures du matin.

— Je marcherai, dit Lotieu.

— Il faut connaître Paris, et il ne le connaît pas» dit Geoffroy.

— Enfin, on verra ; quand j'aurai levé ma pauvre femme et mangé le café, je viendrai chercher le jeune homme.

Quand Trip revint, Geoffroy lui mit deux louis dans la main, mais le vieux concierge lui en rendit un:

— C'est trop, dit-il, un sut&ra et au delà : deux chemises à trois francs cinquante, sept francs ; deux paires de bas à trente sôus, trois francs; six mouchoirs h dix sous, trois francs ; total : treize Irancs.

Et il cligna de l'œil d'un air entendu, disant qu'il ne fallait pas faire des folies pour un garçon qu'on ne connaissait pas : il avait déjà une belle chance^ le jeune homme qui s'introduisait la nuit dans les maisons habitées, qu'on le conduisît chez un marchand de chemises, au lieu de le conduire tout simplement chez le commissaire comme ille méritait.

Mais lorsqu'ils rentrèrent, Lotieu portant son paquet sous son bras, les dispositions de Trip parurent changées, et, d'hostiles qu'elles étaient au départ, tournées à la bienveillance.

— Le jeune homme m'a conté son affaire, dit-il, c'est vraiment un bon garçon et il en a vu de rudes. Il en a eu plus que son compte ; je suis d'avis que c'est assez pour le moment. Aussi je ne pense pas qu'il soit bon de le faire entrer à mon journal.

— Vous avez une autre idée, demanda Geoffroy.

— La voilà, mon idée : quoique ma pauvre vieille soit bien infirme,' elle travaille tout de même dans son lit. Elle met des couvertures à des cfihiers de papiers à cigarettes. Le métier n'est ni dur ni difficile, puisqu'elle peut le faire, et certainement le jeune homme l'apprendrait tout de suite: il y a un nœud à faire au caoutchouc, à percer un trou, à couper l'aiguille et à coller l'image avec un pinceau.

C'était à Lotieu que ces ei^plications s'adressaient, mais il se tourna vers Geoffroy:

— Et de jolies images qui vous plairaient à vous, monsieur, qui êtes un artiste : le Serment du Jeu de Paume, M arie- Antoine t te à Véchafaud, les Dernières cartouches. Il n'y a pas d'autres frais que d'acheter la dextrîne qui coûte un franc la livre, et une livre dure longtemps. Bien entendu, ce n'est pas de l'ouvrage où l'on gagne de grosses journées ; c'est payé un franc le mille, et ma vieille n'en peut pas faire plus de sept à huit cents par jour; mais elle est vieille, elle est paralysée, elle est dans son lit; quelqu'un qui est jeune et alerte , qui ne flâne pas, peut arriver à trois mille en treize ou quatorze heures ; et trois mille, c'est trois francs, sans compter qu'on n'use pas ses souliers : pas de froid à craindre, pas de neige, c'est propre et sain. Si le cœur en dit au jeune homme, il peut commencer tout de suite.

— Eh bien? demanda Geoffroy.

— Oh I monsieur, c'est des paroles de remerciement que je cherche.

— Il n'y a pas à remercier, continua Trip, ça va être un plaisir pour la vieille d'avpir quelqu'un à qui parler ; si les jambes ne vont pas, la langue marche.

-— Et un logement ? dit Geoffroy.

— Il y a la cabane en face ; le propriétaire la laisserait bien pour huit francs par mois ; avec un lit qu'on louerait et quelques autres objets ça ne coûtera pas plus de douze à quinze francs par mois ; quantau manger, si le jeune homme est débrouillard, il pourra le faire avec le nôtre ; ça sera moins cher qu'à la gargote.

Quand vers trois heures Geoffroy, en quittant son atelier, passa devant la loge , du concierge, il s'arrêta et frappa à la porte :

— Eh bien ? demanda-t-il.

Ce fut Trip qui vint ouvrir :

— Le jeune homme s'y est mis tout de suite, il a déjà son mille de fait ; ça ira.

Et le jeune homme sortant de la chambre du fond, où il travaillait sous la direction de la vieille femme paralysée, vint confirmer ces paroles :

— C'est très facile, dit-il.

— Il a des doigts de fée, ajouta Trip en appuyant, Touvrage lui fond dans les mains.

Le lendemain, pendant que Geoffroy qui venait d'arriver se mettait au travail, Trip, achevant son ménage dans l'atelier, reprit ses appréciations sur le jeune homme :

— C'est bien décidément un bon garçon, dit-il, il n'en faut pas d'autre preuve que la façon dont il parle de vous : il comprend ce qu'il vous doit et le reconnaît ; il sait que vous lui avez sauvé la vie.

— C'était bien naturel.

— Ce qui était naturel en le voyant entrer c'était de lui sauter au collet, et de le remettre aux sergents

de ville. Heureusement vous êtes plus calme que ça, et vous avez pu le juger pour ce qu'il est réellement. Savez-vous la surprise qu'il m'a faite ce matin ? Quand je suis rentré de ma course j'ai trouvé la chambre de ma pauvre vieille rangée , propre comme elle ne l'a jamais été, le feu était allumé et le café chaud. Pensez si ça m'a paru bon, moi qui après mes neuf heures de marche devait commencer par faire notre ménage : je n'ai eu qu'à m'asseoir et à manger comme un bourgeois qui rentre dans sa maison bien tenue : une femme n'aurait pas eu plus d'attentions que ce gamin.

Geoffroy entendit presque chaque jour l'éloge « du gamin ».

— Rangé comme une fille, disaîtTrip, une honnête fille, s'entend; il rend tant de services à ma pauvre vieille, il est si bon pour elle, qu'elle s'est mise à l'aimer comme si c'était notre enfant. Avec le peu de temps que j'ai à moi et les heures que je suis obligé de donner au sommeil dans la journée, sous peine de tomber de fatigue, j'étais obligé de négliger bien des choses ; maintenant tout est rangé et astiqué dans notre bicoque, comme si nous avions des domestiques. Et cela sans qu'il paraisse perdre une minute : je croyais qu'on ne pouvait pas faire plus de trois mille cahiers dans sa journée ; lui, il en abat trois mille cinq cents.

Geoffroy l'apercevait rarement; un salut quelquefois, de temps en temps, et c'était tout ; jamais il ne le trouvait sur son chemin; et siLotieu ne se cachait pas, il ne cherchait pas davantage à se montrer ;

mais un matin, il le vit entrer dans l'atelier d'un air assez gêné.

— Je ne vous dérange pas, monsieur ? demanda Lotieu timidement.

— Pas du tout, et même je suis bien aise de vous voir; souvent Trip me parle de vous et me dit combien il est touché des prévenances et des soins que vous avez pour sa pauvre femme...

— Je fais ce que je peux ;.ils ont été, ils sont si bons pour moi.

— ... Vous, comment acceptez- vous cette vie nouvelle ?

— Je serais ingrat ou fou de n'en être pas heureux : j'ai la tranquillité, la sécurité, le bien-être, je gagne plus qu'il ne m'est nécessaire ; après l'enfer que j'ai traversé, c'est le paradis.

Puis tout de suite, comme s'il avait hâte de dire ce qui l'embarrassait:

— C'est justement le gain que j'ai eu la chance de faire depuis un mois qui m'amène.

Vivement il déposa sur la table un petit paquet enveloppé de papier qui rendit un son argentin.

— Qu'est-ce que c'est que çà ? demanda Geoffroy.

— L'argent que vous aviez bien voulu m'avancer pour m'acheter du linge.

— Vous tenez à me rendre cet argent?

— Oui, monsieur, si vous le permettez.

— J'aurais eu plaisir à vous offrir ces quelques objets.

— Croyez bien, monsieur, que je ne vous rends pas cet argent pour me dire que je ne vous dois plus

rien ; je ne me regarderai jamais comme quitte de ce que vous avez fait pour moi, mais je voudrais que Targeut ne se mêlât pas à ma reconnaissance.

— Qu'il soit fait comme vous voulez, mais à une condition qui est que, si jamais vous vous trouviez embarrassé, vous viendrez à moi franchement. On n*est jamais sûr du lendemain; s'il devenait mauvais, rappelez-vous que vous avez un ami sur qui vous pouvez compter.

En parlant de lïncertitude du lendemain, Geoffroy s'était fait prophète de malheur ; à quelques jours de là, Trip lui annonça que sa fabrique de papier à cigarettes, qui travaillait pour l'exportation, se trouvait forcée, par suite de changements dans les traités de commerce, d'arrêter sa fabrication.

— Qu'allez-vous faire ?

— Ma vieille va se remettre au jais; mais c'est le garçon qui me tourmente ; le jais, ce n'est pas un travail d'homme ; je vais tâcher de le faire entrer comme intérimaire à mon journal; seulement ça ne sera pas drôle pour lui : la marche la nuit, c'est bon pour une vieille carcasse comme la mienne, faite à la fatigue, mais à son âge c'est rude ; je sais bien qu'il est solide, puisqu'il a résisté au froid et à la faim, mais tout de même j'aimerais mieux autre chose pour lui.

— Quoi?

— Je ne sais pas.

— Cherchez de votre côté, je chercherai du mien !

— Et en attendant ?

Geoffroy réfléchit un moment.

— Quand le travail vous manquera-t-îl ?

— Il ne manquera pas, il a manqué.

— Eh bien, envoyez-moi Lotieu ; en attendant que nous lui ayons trouvé quelque chose, je pourrai, je Tespère, l'employer et lui faire gagner sa vie.

Lotieu ne fut pas long à paraître ; moins de trois noinutes après la sortie de Trip, il entrait dans l'atelier.

— J'ai besoin d'un modèle, dit Geoffroy, voulezvous m'en servir ? J'allais justement en chercher un quand Trip m'a annoncé ce qui arrive ; en attendant que nous vous ayons trouvé quelque chose, c'est une quinzaine assurée.

Lotieu s'était troublé : il avait rougi, puis pâli, et il se tenait les yeux baissés sans répondre.

Geoffroy le regardait surpris : en quoi une demande aussi simple pouvait-elle l'embarrasser ?

— Est-ce que cela vous ennuie de poser ? dit-il.

— Non, monsieur. Ce qui m'inquiète, c'est de savoir si je pourrai poser assez bien pour vous être utile.

— Ne prenez pas ce souci ; c'est mon affaire.

— Sans avoir jamais servi de modèle à personne, je sais qu'il faut garder la pose, et j'ai peur de ne pas y parvenir.

— Si ce n'est que cela, quittez cette inquiétude.

-— A notre classe de dessin, nous avons eu quelquefois le modèle vivant, et c'étaient des fâcheries qui ne Unissaient pas.

— Je ne me fâche jamais ; d'ailleurs, je permets qu'on ne garde pas la pose.

Lotieu jeta autour de lui des regards anxieux, comme s'il cherchait un indice qui lui réyélât la pose qu'il devait prendre.

— C'est une simple étude de tête, dont j'ai besoin pour une aquarelle, continua Geoffroy ; plus tard, nous essaierons un buste.

Lotieu parut se rassurer:

— Quand désirez-vous commencer ? dit-il.

— Tout de suite. Nous avons encore deux ou trois heures de bon jour.

Pendant que Geoffroy s'installait pour travailler, Lotieu caressait Diavolo qui était venu contre lui, le dos recourbé, la queue raide et dressée : depuis un mois ils avaient fait amitié, et si le chat ne désertait pas complètement l'atelier, il passait maintenant la plus grande partie de son temps dans la baraque de Trîp pour aller jouer avec son nouveau camarade ou dormir sur ses genoux.

— Quand vous voudrez, dit Geoffroy.

— Gomment dois-je poser?

— Gomme vous voudrez, prenez la pose qui vous sera la plus naturelle et la plus facile à garder : debout, assis, cela m'est égal.

Il était à côté d'une selle à modeler, il s'accouda dessus et tourna la tète vers Geoffroy, les yeux fixés sur Piston qui, perché au haut de l'atelier, faisait toutes sortes de coquetteries pour qu'on s'occupât de lui.

— Voulez-vous ainsi ?

— Très bien.

Et Geoffroy commença à travailler sérieusement.

ses yeux ne quittant son papier que pour envelopper Lotieu.

En réalité, c'était la première fois qu'il le regardait : il était habitué à un jeune garçon aux yeux bleus, blond et rose comme ne le sont pas ordinairement les Parisiens; jamais il n'avait fait attention à lui autrement : blond, rose, les yeux bleus, cela répondait précisément au type qu'il avait en ce moment dans Tesprit, et c'était pour cela qu'il avait eu ridée d'en faire une étude qui lui servirait pour un émail.

Mais voilà qu'en l'examinant avec l'œil du peintre qui va au fond de ce qu'il voit pour le bien comprendre et le recomposer, il était frappé par certains traits caractéristiques qui l'étonnaient.

Depuis un mois que Lotieu travaillait dans une pièce close les morsures du hâle et du froid qui lui avaient durci le visage pendant son temps de misère s'étaient effacées et sa carnation de blond avait pris une blancheur et une délicatesse dont une femme eût été fière. Le regard effaré et désespéré s'était adouci, et ce qu'on lisait maintenant dans le bleu de l'œil d'une transparence profonde c'était la placidité et la candeur qui rappelaient d'une façon saisissante l'expression de certaines têtes de Memling; il en fut si vivement frappé qu'il en fit la remarque.

— Ck)nnaissez-vous Memling? demanda-t-iL

— Le peintre de Bruges ?

— Oui ; je vois que vous savez son nom au moins.

— J'ai lu que, misérable et malade, il vint par une nuit de neige frapper à la porte d'un couvent où

on le reçut, et que ce fût pour payer Isl dette qu'il peignît les tableaux qu'on admire maintenant dans ce couvent.

Geoffroy le regarda étonné :

— Vous ne m'avez pas trompé, dit-il en souriant, quand vous m'avez raconté qu'en histoire vous en saviez plus qu'on n'en apprend habituellement dans les écoles ; moi, j'ignorais ce fait de la vie de Memling. En vous parlant du peintre de Bruges je voulais faire remarquer que je trouvais entre vous et les personnages de ses tableaux de l'hôpital Saint-Jean comme un air de parenté.

Lotieu rougit.

— Bruges n'est pas éloigné de Dunkerque, dit-il, et cet air de parenté est peut-être, tout simplement, le caractère flamand.

— Mais c'est un type flamand rare aujourd'hui qu'a peint Memlîng : j'ai parcouru toutes les Flandres sans rencontrer le blond soyeux de la chevelure, la fraîcheur de la carnation rose et blanche, avec la candeur du regard qui se trouvent dans les personnages de Memling comme ils se trouvent en vous.

Cette fois la rougeur de Lotieu fut remplacée par une pâleur qui le décolora comme l'eût fait une violente émotion.

— Quelle étrange nature, se dit Geoffroy qui garda le silence, et s'adressa à lui-même les autres remarques qu'il fit en examinant son modèle.

La séance de pose coupée de quelques repos continua jusqu'au soir.

— Nous reprendrons demain matin, dit Geoffroy

mais comme je ne sais pas quand je pourrai venir, je vous prie d'être ici de bonne heure ; si je n'arrive pas comme je le désire, vous lirez en m'attendant, vous passerez le temps comme vous voudrez ; Diavolo et Piston ne se plaindront pas si je suis en retard.

Quand le lendemain, vers dix heures, il entra dans son atelier, il trouva Lotieu qui dessinait au fusain Diavolo couché sur la table, dans une attitude noble, en chat qui sent l'importance de son personnage.

Tout à son travail, Lotieu n'avait pas entendu Geoffroy venir ; quand il le vit entrer, il voulut cacher son dessin, mais il était trop tard.

— Vous dessinez? dit Geoffroy.

— Je m'amusais sur une vieille feuille de papier.

— Montrez-moi cela.

— Oh! monsieur, dit Lotieu avec confusion.

— Est-ce que je vous fais peur?

Ce mot le décida ; il tendit la feuille de papier.

— Mais c'est bien, très bien, dit Geoffroy surpris ; pour le dessin, vous ne m'aviez pas plus trompé que pour l'histoire.

Il s'assit sur la chaise qu'occupait Lotieu devant Diavolo, qui n'avait pas bougé, et compara le dessin au modèle.

— C'est bien vu, dit-il, fidèlement et largement rendu; combien avez- vous mis de temps à faire cela ?

— Une heure, à peu près.

— Est-ce que vous avez beaucoup dessiné d'après nature?

— Oui, beaucoup, à la maison plus qu'à Técole ; je dessinais tout ce que je voyais, cela m'amusait.

— Et que disait votre maître quand vous lui montriez ces dessins ?

— Qu'on pourrait faire quelque chose de moi.

— Quoi ?

— Gela n'a jamais été précisé : travaillez, me disaitil, et je travaillais sans en demander davants^e.

— Vous aviez bien une idée ?

— C'est vrai; j'en avais même plusieurs, c'est-àdire des espérances vagues, des sortes de rêves ; mais comme leur réalisation ne me semblait pas possible à Dunkerque, je les écartais, jamaiâje n'aurais quitté mon pauvre papa, et lui n'aurait jamais renoncé à la mer.

— Voulez-vous reprendre la pose? dit Geoffroy sans insister.

Tout en travaillant, il parut suivre une pensée qui n'était point en accord avec ce qu'il faisait ; il ne prononça pas un mot.

Quand le moment du repos fut arrivé, il dît à Lo- Lieu que s'il voulait continuer son fusain pendant un bon quart d'heure, il le pouvait ; mais ce fut vainement qu'on se mit à la recherche de Diavolo, car il était dans le caractère de ce chat indépendant de ne faire que ce qui lui plaisait, et de ne jamais venir quand on l'appelait, de fermer les yeux quand on le regardait.

— Puisque Diavolo vous manque, dit Geoffroy, prenez Piston, il ne demandera pas mieux que de poser.

En effet, pendant que Dîavolo affectait de ne pas voir et de ne pas savoir qu'on s'occupait de lui, Piston n'était heureux que lorsqu'on le regardait, qu'on lui parlait ou qu'on l'applaudissait. Au lieu de jouer à l'indifférence ou à la dignité, comme Diavolo, il se faisait obséquieux pour qu'on le remarquât, pour qu'on lui adressât un signe de main, et aussitôt que son maître ou Trip entrait, il venait se pencher devant eux, se dressait sur ses pattes, se pendait la tête en bas et ne restait tranquille que quand on lui avait rendu ses saints.

Au premier appel de Lotieu, il fit entendre un petit cri de joie, et s'étant perché le corps droit, les pieds étendus, il commença un air de son répertoire avec une joie triomphante : il avait gonflé ses plumes et il paraissait beaucoup plus gros qu'il ne l'était en réalité, la blancheur de son croupion donnant une intensité lumineuse au rouge de son ventre et de sa poitrine.

Pour le maintenir en place, Lotieu n'avait qu'à lui adresser un mot de temps en temps, et aussitôt il faisait le beau en recommençant une chanson nouvelle.

— Jamais Piston n'a été à pareille fête, dit Geoffroy. Lotieu aussi était à la fête: un carton sur les

genoux, il dessinait sans perdre une seconde, le visage éclairé d'un gai sourire qui disait le plaisir que lui donnait ce travail.

Geoffroy, qui l'observait, ne se trompa pas sur l'expression de ce sourire:

— Continuez, dit-il, quand le temps de repos fut

écoulé, j'ai une plaque à passer au feu, je vais allumer un four; nous reprendrons la pose plus tard; cela vous permettra d'avancer votre croquis.

Mais ce matin-là le tirage de la cheminée ne voulut pas s'établir, et le coke dont le four était chargé resta longtemps sans s'allumer : Lotieu poussa son croquis assez loin; et pour Piston, Geoffroy répéta ce qu'il avait dit pour Diavolo :

— C'est très bien, c'est très bien.

Puis brusquement changeant de sujet:

— Est-ce que vous êtes décidé à porter des journaux, si Trip réussit à vous faire accepter? demanda-t-il.

— Comment ne le serais-je pas? Je suis décidé à tout pour ne pas retomber dans la misère.

— Vous aimeriez mieux dessiner, n'est-ce pas ?

— La question n'est pas pour moi de savoir ce que j'aime ou n'aime pas.

— Enfin, si on trouvait à vous faire gagner votre vie, avec le dessin, vous seriez satisfait?

— Ce serait plus que je ne peux espérer.

— Je ne dis pas que nous réussirons, mais je vous promets de chercher: heureusement nous avons du temps devant nous, puisque j'ai encore besoin de vous. A la pose, je vous prie.

Ce fut seulement quand il jugea le four à point, que Geoffroy interrompit son aquarelle, mais Lotieu ne retourna pas à son croquis.

Ce n'était pas tout à coup que le désir de savoir ce qu'est l'émaillerie l'avait pris; la nuit même où il était entré dans cet atelier et où, à la clarté de la

lune, il avait vu les fours avec leur hotte, il s'était demandé chez qui il se trouvait. Depuis les bavardages de Trip avec sa femme sur les travaux de leur locataire avaient excité sa curiosité, sans qu'il eût jamais Toccasion de la satisfaire : il voulait profiter de celle qui se présentait.

— Me permettez-vous de regarder? demanda-t-il en faisant violence à sa timidité.

— Volontiers. Vous savez ce que c'est que Témail?

— Je crois.

— Dites.

— Est-ce que ce n'est pas une matière fusible avec laquelle on peint sur un métal et qui, passée au feu où elle fond, devient inaltérable.

— Précisément. Qu'est-ce que vous savez dejémaillerie ?

— Rien, si ce n'est qull y a eu des émailleurs célèbres à Limoges.

— C'est déjà quelque chose, ça ; et je connais bien des gens du monde, c'est-à-dire qu'il y a bien des gens ayant reçu ce qu'on appelle une instruction distinguée, qui n en savent pas autant et seraient morts à la peine avant de trouver une définition valant la vôtre. C'est justement un émail dans le genre des premiers maîtres de Limoges que je vais passer au feu; un essai, car ce ne sont pas ceux-là que je peins d'ordinaire.

Il ouvrit un tiroir et en tira une plaque de cuivre du format d'une feuille de papier écolier sur laquelle se voyait, en grisaille, un dessin représentant une scène biblique.

— Sur cette plaque de cuivre, dit-il en la présentant à Lotieu, j'ai commencé par appliquer une couche d'émail noir que j'ai fixée en la passant au feu. Sur ce fond, j'ai étendu un émail blanc qui esl devenu gris par la transparence; alors, j'ai dessiné la scène que je voulais représenter, — grattant les parties qui devaient être foncées et faisant ainsi reparaître le premier émail noir. Plusieurs fois la plaque a été mise au four; maintenant elle doit y passer une dernièrefois pour incorporer aux couches précédentes ces rehauts d'or que vous voyez et qui ne sont fixés que par de la gomme adragante.

Il ouvrit le four dont l'intérieur parut chauffé à blanc, une lueur rouge emplit les coins sombres de l'atelier, et Lotieu qui s'était approché de la bouche pour mieux voir recula, la figure brûlée.

Des lunettes garnies d'un treillis de fil de fer très fin étaient suspendues à un clou, Geoffroy les décrocha et les mit sur son nez; puis, prenant avec une longue pince la plaque d'émail, il la plaça au milieu du four de façon qu'elle reçût également la chaleur du loyer inférieur et celle du foyer supérieur.

Lotieu, qui se tenait à une prudente distance, vil la plaque changer de couleur, et passer successivement par plusieurs nuances; à un certain moment, Geoffroy la retira.

— Laissons refroidir; nous verrons tout à l'heure si c'est réussi.

Au sourire qui éclaira son visage quand quelques instants après il l'examina, Lotieu comprit que « c'était vraiment réussi ».

— Savez-vous à quoi je pensais, dit Geoffroy, . quand tout à Theure je vous regardais me suivre avec tant de curiosité. G est qu'il y a peut-être pour vous dans rémail le gagne-pain que nous cherchons, et même mieux que cela.

— Vous pensez,..

— Non, je ne pense pas à l'émail artistique, c'està-dire en camaïeu comme celui-ci, ou diversement coloré comme ceux que je peins ; pour arriver à des résultats à peu près satisfaisants il faut des études que vous n'avez pas le temps d'entreprendre... en ce moment du moins : et puis, autre considération qui pour vous est décisive, l'émaillerie artistique ne fait pas vivre ceux qui la pratiquent. Si on trouve des amateurs pour payer vingt, cinquante, cent mille francs un émail ancien ou prétendu tel, il en est peu qui consentent à payer quelques centaines de francs une œuvre moderne, si remarquable qu'elle soit, et il en sera ainsi tant que la critique, au lieu d'éclairer le public, se traînera à la suite de la mode en se contentant d*enregistrer ses caprices. Mais à côté de l'émail artistique, il y a l'émail industriel, celui qui s'applique à la bijouterie de cuivre : aux bracelets, aux broches, aux boutons, aux agrafes, à ces mille objets de l'article de Paris, et avec celui-là qui n'exige pas les mêmes études, on peut gagner son pain. Qu'en dites-TOus ?

— Je dis que je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance.

— Le plus simple pour vous, si vous étiez dans une condition ordinaire, serait d'entrer en appren-

tissage chez un émaîUeur ; mais justement comme vous n'êtes pas dans une condition qui vous permette de donner votre temps sans rien gagner, cette façon de procéder n'est pas à votre usage, et cet apprentissage, il faut que vous le fassiez ici, d'après mes conseils et avec ces fours qui sont à votre disposition. Pendant les heures où je ne vous emploierai pas comme modèle vous travaillerez, et dessinant beaucoup mieux que la plupart de ceux qui font de rindustrîe, vous irez très vite, j'en suis certain. Quand j'apprenais mon métier, j'ai été en relations avec un certain nombre d'émailleurs pour étudier leurs procédés; je les verrai et ils m'indiqueront les meilleurs moyens à prendre pour que vous gagniez rapidement la vie de chaque jour : quand vous en serez là, si vous avez de plus hautes ambitions, vous verrez s'il vous est possible de les réaliser , en tout cas, vous aurez un métier dans la main, ce qui est le point capital.

— Et je vous promets de me rappeler à qui je le devrai.

Au repos suivant, Lotîeu reçut sa première leçon, et ce fut d'une main émue qu'il trempa dans Tessence de lavande, — qui est la térébenthine des émailleurs, — la fine brosse avec laquelle il devait commencer son dessin sur une petite plaque de cuivre recouverte d'une préparation d'émail. Quelle importance lorsqu'il chaussa son nez des lunettes à mailles de fer I Quelle angoisse quand il vit la plaque au milieu du four I Qu'allaît-elle devenir? La première fois elle se gondola. La seconde, l'émail se

boursoufla. Maïs c'étaient là des accrocs inévitables, lui dit Geoffroy, que le temps lui apprendrait à éviter.

Le lendemain, Geoffroy n'étant pas venu à Tatelier, Lotieu eut la journée entière pour faire des essais et répéter tout seul plus hardiment que devant le maître, la première leçon qu'il avait reçue.

Du matin au soir, il ne prit pas une seconde de repos, quelques minutes à peine pour ïnanger debout en courant. Quand à minuit Trip se leva pour aller à son journal, il aperçut dans la nuit sombre Tatelier illuminé par les lueurs rouges que projetait la gueule ouverte du four. Que se passait-il? Le jeune homme avait-il mis le feu à l'atelier? Il vint voir et eut la surprise de trouver Lotieu en plein travail, le visage rouge. — Il faut vous coucher, ditil paternellement. — Tout àTheure, je n'en ai plus que pour quelques minutes. — Ces quelques minutes se prolongèrent jusqu'à trois heures. Alors seulement il pensa à se coucher, mais, au lieu de rentrer chez lui, il s'étendit sur le divan ; et encore par acquit de conscience plus que par lassitude. Las, il ne sentait pas qu'il le fût. Jamais au contraire il n'avait été aussi dispos, aussi plein de confiance ei de force* Enfiévré par le travail, brûlé parle four qui lui avait rôti le visage et les mains, il lui fut impossible de s'endormir. A chaque instant les paroles de Geoffroy lui revenaient : « Si vous avez de plus hautes ambitions que le pain quotidien, vous verrez s'il est possible de les réaliser » ; et il ne pouvait en détacher sa pensée. Il y avait longtemps que ces ambitions

s'étaient éveillées : le jour même où son maître de Dunkerque avait dit qu'on ferait quelque chose de lui ; et si dès cette époque il les avait repoussées, c'était parce qu'il ne pouvait en poursuivre la réalisation qu'en commençant par se séparer de son père, pour venir à Paris. Il y était, à Paris ; et jamais plus sans doute il ne retournerait à Dunkerque; alors pourquoi pas ? pourquoi ce nouveau maître ne continuerait-il pas le premier ? Pourquoi ?...

Ce ne fut que longtemps après s'être étendu sur le divan que le sommeil le prit, et alors il rêva que comme Memling qui avait payé avec ses tableaux sa dette de reconnaissance à l'hôpital de Bruges, il couvrait les murs de cet atelier de grands émaux décoratifs qu'on venait, de tous les pays, admirer rue Ghampionnet.

Les leçons continuèrent alternant avec des séances de pose qui donnaient à Lotieu ce qu'il lui fallait pour vivre.

— Prenez patience, disait Geoffroy, je m'occupe de vous ; mais ce que je voudrais est difficile à rencontrer ; en tous cas cette attente a cela de bon qu'elle vous permet de travailler et de vous faire la main.

— Je vous assure que je ne m'impatiente pas ; je

MONOAINE 91

m'inquiète seulement en voyant la peine que vous prenez pour moi.

— Gela m'amuse d'avoir un élève.

Le mot, pour être sincère, n'était pas entièrement juste : c'était plus que de l'amusement qu'il prenait à s'occuper de Lolieu ; la pitié que lui avait tout d'abord inspiré ce misérable était vite devenue de la sympathie, et quand, il l'avait vu si plein de bonne volonté et d'ardeur pour le travail, si passionné pour apprendre; quand, àla place d'un pauvre garçon sans métier aux mains, comme sans culture intellectuelle que devait être ce misérable, il avait, au contraire, trouvé un esprit avisé, sur certains points ouvert par l'élude, avec cela une bonne nature simple et droite, un caractère fait de volonté et de. courage, la sympathie s'était changée en un senti" raent d'intérêt amical.

D'un autre côté, la curiosité des premières séances de pose ne s'était pas éteinte, et plus il l'examinait» plus il se disait que c'était vraiment un drôle de garçon — ce qui l'obligeait à pensera lui.

Ce qu'il y avait de drôle dans ce garçon, c'était tout : sa façon de courir, s'il jouait avec Piston ; sa manière de se mettre à genoux, s'il caressait Diavolo étendu sur le tapis ; la délicate fraîcheur de sa voix, et aussi la douceur de ses yeux bleus qui ne s'accordait pas, semblait-il, avec la résolution dont il avait fait preuve dans sa détresse.

Mais cette drôlerie et ces contradictions n'empê chaientpas Geoffroy de s'attacher chaque jour un peu plus à ce drôle de garçon et, conséquemment ,

d'être pour lui plus exigeant qu'il ne l'avait été tout d'abord. Quand le travail du papier à cigarettes s'était arrêté, il avait admis que Lotieu fût porteur de journaux : c'était une manière comme une autre de gagner sa vie. Lorsqu'il l'avait examiné dans l'atelier, il s'était dit que le métier serait vraiment dur pour ce gamin, peut-être un peu faible, et l'idée d'en faire un ouvrier émailleur lui était venue. Mais quand, après les croquis de Diavolo et de Piston, et surtout après les premiers essais en émail, il avait vu de quelle adresse de main et de quelle rapidité d'assimilation le gamin (devenu par cela seul un jeune homme) était doué, il avait voulu mieux pour lui. Qu'il commençât par être ouvrier, c'était indispensable, et même il ne trouvait que des avantages à cela, mais il fallait que l'ouvrier exerçât son métier dans des conditions qui ne fussent pas un étouffement pour l'artiste, si vraiment il y avait un artiste en lui.

De telles exigences avaient rendu ses recherches difficiles et comme elles se compliquaient encore d'obstacles, de mauvais vouloir, de routine, d'impossibilités, de refus, qu'il rencontrait auprès des patrons pour lesquels Lotieu pouvait travailler, le temps s'était écoulé.

Enfin un matin il entra d'un air satisfait dans l'atelier, où depuis longtemps déjà Lotieu était au travail :

— Cette fois, dit-il, j'ai votre afl!aire et je croîs qu'elle réunit tout ce que nous pouvions désirer : elle vous fera gagner de bonnes journées, et cepen-

dant elle vous laissera assez de temps pour que vous ne soyez pas enfermé étroitement, du commencement à la fin de Tannée, dans une besogne toujours la même qui, à la longue, fait de Touvrier une machine.

— C'est ? demanda Lotieu que la curiosité entraîna.

— Des croix de la Légion d'honneur et des croix étrangères. Ces croix pour la plupart se composent de deux plaques d'argent estampées qui sont rapportées et contremaillées : le travail de l'émailleur consiste à remplir les croisillons, c'est-à-dire les creux, et à passer à un feu très vif pour que l'oxyde d'argent ne jaunisse pas le blanc. En quatre jours, avec votre souplesse de main vous serez maître de votre métier, et vous pourrez facilement faire une vingtaine de croix par jour; de très bons ouvriers \ont jusqu'à trente. La décoration avec la couronne étant payée soixante-quinze centimes, vous arriverez donc à des journées de quinze francs.

— Quinze francs ! s'écria Lotieu ébloui.

— Et même plus quand vous aurez des croix étrangères qui sont mieux payées. Mais quinze francs par jour ne veulent pas dire quinze francs tous les jours. C'est avant le 14 juillet, avant le !•' janvier que les marchands de décorations font leurs commandes ; après il y a de longs mois de chômage. Il faudra donc sur les quinze francs gagnés, faire des économies pour vivre quand vous n'aurez plus que de temps en temps et par hasard quelques croix étrangères. Mais ces jours de chômage auront cela

de bon qu'ils vous permettront de travailler pour vous... ce que je cherchais.

Gomme Lotieu voulait le remercier, il Tinterrompit :

— Maintenant, à la pose, dit-il, c'est dans quatre jours que vous aurez vos premières croix, il ne me reste d'ici là que juste le temps nécessaire pour l'étude dont l'idée m'est venue.

Déjà Lotieu avait été se placer auprès de la selle à modeler :

— Gomment ? deraanda-t-il.

— Debout, le corps de face, la tète de trois quarts ; défaites votre veston et votre gilet.

Lotieu surpris laissa paraître un trouble que remarqua Geoffroy :

— Si vous craignez d'avoir froid, dit-il, chargez le poêle.

Lotieu fit ce qui lui était commandé avec une lenteur extraordinaire ; toujours vif et empressé, il semblait vouloir gagner du temps.

— Y sommes-nous ? demanda Geoffroy.

— Oui, monsieur.

Il délit son veston et son gilet, puis gauchement il vint s'accouder à la selle, les yeux baissés, l'air confus.

— Levez les yeux, dit Geoiïroy, tenez-les droit devant vous, et tournez la poitrine vers moi ; redressez-vous.

Tout cela fut fait de si mauvaise grâce que Geoffroy se demanda ce qu'il avait : il ne devait cependant pas être mécontent de ce qu'il venait d'apprendre.

— Défaites votre cravate.

Lotîeu ne se décida qu'après un court instant d'hésitation.

— Déboutonnez votre chemise et écartez le col. Après une^nouvelle hésitation, il déboiltonna bien

sa chemise, mais il n'écarta pas du tout le col de la façon qu'on le lui demandait : au contraire il l'arrangea comme s'il voulait l'empêcher de s'ouvrir.

— J'ai besoin de voir la naissance du cou, dit Geoffroy.

Et comme Lotieu ne bougeait pas, impatienté Geoffroy se leva et vint à lui.

— Gomme cela, dit-il en lui prenant la tête à deux mains pour lui donner la pose qu'il voulait.

Alors il remarqua que Lotieu tremblait, et le regardant, il le vit décoloré, les lèvres blêmes.

S'imagioant qu'il Tavait effrayé par la brusquerie de son mouvement, il voulut le rassurer, et doucement, délicatement, du bout des doigts, il écarta la chemise en la rejetant de chaque côté sur les épaules.

Mais brusquement il recula en même temps que Lotieu poussait un cri étouffé et se cachait le visage entre ses deux mains.

— Gomment mepardonnerez- vousjamais ? murmura-t-il.

Il y eut un moment de silence ; puis Geoffroy quittant l'atelier, passa dans la cuisine, et avant de disparaître, il dit :

— Remettez vos vêtements.

Quand il revint, Lotieu habillé prenait le bouton de la porte.

— OÙ allez-vous ? demanda Geoffroy.

— Ne dois-jepas sortir d'ici, répondit Lo lieu sans se retourner, la tête basse.

— Pourquoi sortir d'ici ?

— Je vous ai trompé.

— Il y a des raisons à cette tromperie.

— Si vous saviez...

— Voyez si je ne dois pas savoir.

Lotieu était resté la main sur. la serrure, tourné vers la porte.

Geoffroy eut pitié de sa confusion qui n'avait pas pour seule cause évidemment la découverte de cette tromperie :

— Venez vous asseoir ici, dit-il, s'il est quelqu'un à qui vous pouvez parler en toute confiance, ne sentez-vous pas que c'est à moi ?

— Il y a longtemps que je vous aurais avoué la vérité, si j'avais osé espérer que l'intérêt que vous inspirait un garçon malheureux, vous pouviez le continuer à... une jeune fille.

— Et pourquoi non, si elle mérite cet intérêt, cette jeune fille?

Comme Lotieu se taisait sans oser avancer, sans oser lever les yeux, Geoffroy voulut lui venir en aide,' et, par des questions l'amener à s'expliquer.

— Ce n'est pas avec un costume d'homme que vous êtes venue à Paris, je suppose.

— Non, monsieur, et quand j'ai quitté ma tante je portais ma robe de deuil.

— Ce que vous m'avez dit de cette tante est donc vrai?

— Oui.

Geoffroy, qui se rappelait la confusion qu'elle a\ait montrée en parlant de cette tante, s'expliqua ce que ses soupçons n'avaient pas précisé, alors que dans Lotieu il voyait un jeune garçon :

— Passons, dit-il, pour lui éviter un nouvel embarras.

— C'est avec ma robe noire, mon petit manteau de drap et un chapeau de feutre que j'ai erré dans les rues pendant cette terrible nuit. Vous qui avez compati aux angoisses d'un gamin, vous sentez ce que devaient être celles d'une fille qui n'avait jamais quitté sa ville de province et se trouvait perdue dans cet effrayant Paris... dont elle avait entendu dire tant de choses. Ce ne fut pas un garçon qu'on refusa et chassa quand je demandai qu'on m'employât, cefut la jeune fille qui se présentait toute seule. Sortant des maisons où l'on me jetait la porte au nez, je me disais en traînant ma pauvre petite robe par les trottoirs qu'il n'en serait pas ainsi si j'étais un homme. Et combien d'autres choses ne fussent pas arrivées, combien de paroles horribles ne m'euss entpas été dites si j'avais eu un costume d'homme ; une honnête fille ne court pas les rues; le sentiment que j'avais du mépris que je devais inspirer, me rendait encore plus honteuse et plus embarrassée. Vous comprenez, n'est-ce pas, avec quelle timidité je demandai au pauvre vieux dont j'avais poussé la petite voiture, de remplacer le fils qui lui manquait. — Une fille, dit-il, pour qu'on se fiche de moi ; non, il n'en faut pas. — Je lui répondis qu'une fille pouvait avoir des bras et des jambes

comme un garçon. — Et sa robe ? — Cette robe décente le premier jour que je m'étais trouvée dans la rue, était devenue après mes marches dans la boue et dans la neige, mes nuits passées dans les copeaux et le plâtre un objet de dégoût et une accusation ; je sentais qu'il suffisait qu'on vit cette robe déguenillée pour qu'on repoussât de partout, sans vouloir écouter un mot, celle qui la portait. — Si je l'échangeais contre un costume de garçon? dis-jeavec la persévérance obstinée du désespoir. — Et ça? répondit-il. — Ça, c'étaient mes cheveux. — On peut les couper. — Je n'avais pas dit ce mot que je m'arrêtai. J'avais beaucoup de cheveux, très longs, très épais, et... pardonnez-moi, c'était ma fierté, je les trouvais beaux.

— Et vous y teniez.

— Mais il n'y avait pas à revenir en arrière; d'ailleurs en réfléchissant je sentais que le raisonnement me ferait répéter ce que j'avais dit à la légère. — C'est vrai, on peut lescouper,dit-il,etenles vendant, trouver de quoi se faire quelques sous pour acheter les hardes d'un garçon. — Je n'avais ni à discuter, ni à refuser. Ce n'était pas à mes cheveux que je devais penser, mais à la honte, à la faim, h la mort, et je me disais que si cette idée de vendre mes cheveux m'était venue plus tôt je me serais épargné bien des misères. Je me trompais, car si j'avais cherché à les vendre moi-même je n'en aurais tiré que peu de choses. Je le \is chez le coiffeur, où on me conduisit. — Pas marchande, cette crinière-là, dit le coiffeur, il n'y en a pas à Paris de cette nuance. — Un vrai

marché se débattit, il n'y avait pas que la nuance qui ne fût pas marchande, la grosseur du cheveu, sa longueur ne Tétaient pas davantage ; ça ne valait pas cinq sous l'once. Après de longs marchandages on se mit d'accord h trois francs l'once ; et quand je sentis les ciseaux froids mordre sur ma tête, je n'eus pas la force de retenir mes larmes.

— Ils repousseront, me dit le coiffeur.

— C'était le passé que je pleurais, non l'avenir, puisqu'il n'y avait plus d'avenir pour moi. Voilà comment je fus amenée à prendre ces vêtements d'homme.

— Pourquoi ne l'avoir pas dit ?

— Auriez- vous eu pour une fille la pitié qui spon- lanément s'est éveillée en vous pour un gamin ? - ^

— Mais depuis ?

— Le gamin pouvait devenir porteur de journaux, la fille ne le pouvait pas : et puis la honte de l'aveu me fermait aussi la bouche. Cependant je me disais bien des choses, surtout en ces derniers temps où il me semblait que vous me regardiez comme si vous aviez des soupçons.

— Des soupçons, non pas positivement ; mais je trouvais parfois que vouç étiez un drôle de garçon.

— D'ailleurs en vous donnant mon vrai nom, je vousavaisfaitundemi-aveu,etje pensais que d'un moment à l'autre il pouvait amener la découverte de la vérité.

— Votre nom ?

— Lotieu, qui, en flamand, est la traduction ^ d'Isabelle : Lotjé.

Elle se tut sans oser regarder Geoffroy.

Il y eut un moment de silence, et pour elle l'attente fut poignante : sa vie se décidait en ce moment même.

— Il est certain, dit-il enfin, qu'il y avait des raisons à votre silence ; vous voyez donc que j'ai bien fait en vous obligeant à me les donner.

Elle respira.

— Peut-être dîsiez-vous vrai, reprit-il, en supposant que je n'aurais pas eu pour une fille inconnue, la pitié que j'ai ressentie pour un gamin. Mais aujourd'hui je sais ce qu'est cette jeune fille, et les suppositions qui eussent pu me tenir en défiance sont impossibles. Ne craignez donc pas que mes dispositions pour vous soient changées. Sans doute, la situation est bizarre, mais je ne suis pas de ceux qui laissent les hasards d'une situation changer leurs sentiments ou diriger leur conduite. Donc l'intérêt que vous m'inspiriez il y a une heure est resté ce qu'il était ; et ce que je voulais pour vous il y a une heure je le veux encore. Pour ceux qui vous donneront du travail soyez aussi sans inquiétude ; peu leur importe que ce travail soit exécuté par un jeune homme ou par une jeune fille.

Lotieu qui ne sortait jamais du terrain, était peu connue dans le quartier ; cependant quelques commères lui avaient parlé dans la cabane de Tnp quand elle travaillait aux cahiers de papier à cigarettes, et le serrurier ainsi que ses ouvriers l'avaient quelquefois aperçue de loin, quand elle allait de chez elle à l'atelier de Geoffroy, ou quand elle venait chez Trip.

Quelle surprise quand au lieu du gamin à qui personne ne faisait attention on vit une jeune fille en robe noire : il y avait entre les deux une telle ressemblance que tout d'abord on crut qu'elle était la sœur du gamin ; mais quand on constata qu'on n'apercevait plus jamais celui-ci la curiosité s'éveilla et Trip fut questionné.

Comme il avait préparé une réponse qui, selon lui, devait supprimer net les interrogatoires et les bavardages, il ne resta pas embarrassé :

— Le jeune homme est retourné au pays, dît-il, et c'est la sœur jumelle qui le remplace ; lui n'avait aucune disposition pour l'émail tandis qu'elle est une bonne ouvrière que mon locataire emploie.

Généralement acceptée, cette explication fut cependant contestée par quelques-uns qui déclarèrent

que le père Trip était une vieille bête, que son locataire mettait dedans :

— Ça une fille 1 Jamais de la vie. Un garçon que l'émailleur s'amuse à habiller en fille.

— Et pourquoi pas une fille qu'il habille en garçon, répondit Trip qui ne voulait pas discuter.

— C'est bien possible ; ces artistes sont capables de tout.

A vrai dire, ceux qui s'obstinaient à parler du garçon habillé en fille étaient rares ; il suffisait de la voir une minute pour sentir toute l'absurdité d'une pareille idée. Depuis qu'elle portait une robe, son caractère féminin s'affirmait si bien dans toute sa personne, que lorsque Geoffroy la regardait, il se trouvait ridicule de s'être si longtemps obstiné à répéter : « Drôle de garçon. »

Garçon ! Mais elle n'avait jamais rien eu du garçon, et il fkllait vraiment s'être vissé sur le nez des lunettes à verres noirs pour n'avoir rien vu. Si féminin qu'on voulût le croire, jamais un garçon n'aurait eu cette démarche ondoyante, ce moelleux dans tous ses mouvements, ce regard et ce parler doux. Et ce n'était même pas une de ces filles-garçon sèches à seize ans, barbues à vingt-cinq, qui ne sont d'aucun sexe parce qu'elles tiennent des deux, car si elle n'avait pas une exubérance de hanches et un développement de poitrine qui eussent crié son mensonge, cependant la finesse de la taille, la molle rondeur des épaules et des bras, le velouté rose de l'épiderme transparent, rendaient toute hésitation impossible à qui n'était pas aveugle départi pris. Ce

qui fâchait le plus Geoffroy contre sa propre obstination, c'était de se rappeler ses étonnements quand, travaillant d'après elle, il se demandait comment ce jeune garçon pouvait rappeler de si près les belles, filles flamandes, blondes et franches, à Tair honnête et discret, que Memling a peintes dans la châsse de sainte Ursule, et dont il avait gardé un souvenir enthousiaste.

Au temps où Lotieu était un garçon et pouvait, par conséquent, se permettre des distractions et des travaux d'homme, elle avait eu l'idée, dans ses courts instants de récréation, d'entourer sa cabane d'un petit jardin, ce qui était facile, puisqu'il n'y avait qu'à prendre à même le terrain, que personne ne cultivait. Avec une bêche et un râteau appartenant à Trip elle avait façonné deux plates-bandes devant sa cabane, et à mesure que Trip, qui dans sa tournée matinale se trouvait en relations avec les jardiniers des maisons où il portait son journal, lui avait rapporté ce qu'on lui donnait, elle les avait ensemencées et plantées. Tout cela, mis en terre au bonheur du jour, avait produit les résultats les plus bizarres : à côté de radis, de salades, de fraisiers, de deux artichauts et des légumes les plus ordinaires, poussaient des plantes rares qu'on ne trouve que dans les jardins les plus riches : des lis qui coûtaient dix francs l'oignon, des amaryllis qui en coûtaient vingt-cinq.

Quoiqu'il en fût de ce désordre qui n'eût inspiré que la pitié à un vrai jardinier, ces plates-bandes cultivées au milieu des herbes folles, des orties et.

des chardons de ce terrain vague présentaient au printemps un aspect gai. La vigne vierge qui, pendant plusieurs années d'abandon, avait complètement recouvert la cabane, maintenant taillée et attachée lui faisait un frais revêtement sous lequel se cachaient ses vilaines planches goudronnées, et de chaque côté de Tallée conduisant à la porte, le jardinet montrait ses plantes fleuries : ravenelles, pensées, pâquerettes, myosotis ; aux deux fenêtres encadrées de feuillage, Lotieu avait accroché des rideaux d'Andrinople et de loin cette pauvre hutte enguirlandée de verdure apparaissait comme un joli joujou, que les passants étaient étonnés de trouver au fond du banal enclos.

A rintérieur, la hutte aussi s'était métamorphosée, et au lit de fer, à la chaise de paille qui d'abord formaient tout son mobilier, étaient venus, à mesure qu'elle gagnait quelque argent, se joindre d'autres meubles. Deux pièces composaient tout le logement; une chambre toute petite I et une entrée plus grande qui servait en même temps de salle à manger et de cuisine. La chambre, elle l'avait laissée telle quelle. Mais la cuisine elle l'avait meublée d'une table, de trois chaises et de quelques ustensiles de cuisine qui, lorsqu'elle les aurait complétés, devaient lui permettre de manger chez elle, quand l'envie lui en prendrait. Tout cela, acheté avec le concours de Trip, qui avait la prétention de ne pas se laisser rouler par les marchands, était bien modeste, bien chétif, mais elle avait tant frotté, tant lavé, tant jeté de l'eau, comme on dit à Dunkerque, que sa ca-

Lane avait pris ' un air de propreté flamande qui éclairait ses murs noirs.

Ces soins donnés à son ménage et à son jardin, n'empêchaient pas le travail de l'émail ; en peu de temps, ainsique Geoffroy le prévoyait, elle avait appris la fabrication des décorations ; comme les meilleurs ouvriers elle arrivait à faire vingt-cinq, quelquefois même trente croix dans sa journée : et ce n'était que quand la trop violente chaleur du four lui brûlait le visage et les mains qu'elle allait biner son jardin ou frotter ses meubles, ou bien quand le manque de commandes qui plus d'une fois s'était réalisé lui laissait des loisirs.

A la fin d'avril un arrêt complet s'était produit, non seulement dans la fabrication des croix, mais encore dans les commandes de petits ouvrages d'ors posés sur des bonbonnières, des flacons, des étuis que lui donnait un bijoutier, et comme le voulait Geoffroy, en ces temps de chômage elle avait pu travailler pour elle, dessiner, faire des essais d'émaux peints, et aussi revenir aux séances de pose, plus intéressantes maintenant que c'était une vraie jeune fille qui posait, et non un faux garçon difflcile à caractériser. On pouvait leur donner, à ces têtes de jeune fille, la physionomie innocente et naïve, la limpidité et la douceur du regard, la simplicité, la placidité de l'expression qui étaient ses traits distinctifs et déjà Geoffroy avait fait d'après elle plusieurs émaux dont, contrairement à ses exigences ordinaires, il était satisfait. Aussi se montrait-il plus assidu que jamais à son atelier, et rares étaient les

journées où il ne venait point, sinon dès le matin, au moins une heure ou deux dans l'après-midi.

Un jour de mai il arriva de bonne heure, et con- 1 rairement à la règle, il ne trouva point Lotieu au travail; mais de dedans sa cabane, elle l'avait entendu ouvrir la porte et elle accourut.

— Pas de travail pressé ? demanda-t-il.

— Pas du tout de travail.

— Eh bien, nous allons en profiter pour nous offrir une bonne séance de pose.

A sa grande surprise, au Jieu du bon vouloir et de l'entrain qu'elle montrait d'ordinaire, elle laissa parnître de l'embarras et de l'ennui.

Depuis qu'elle avait repris ses vêtements de femme, c'était la première fois que cet embarras naguère si fréquent chez elle se manifestait.

— Cela vous dérange? demanda-t-il, en l'examinant d'un coup d'œil où il y avait de la contrariété.

— Voulez-vous me permettre de vous répondre franchement ?

— Je le demande.

— Eh bien aujourd'hui c'est fête ici.

— Ahl vraiment! Alors votre temps est pris par cotte fête ?

Elle vit qu'il était mécontent; cependant elle ne se déconcerta pas:

— Vous savez que lamèreTrip va mieux, dit-elle; depuis huit jours elle a pu quitter son lit et marcher dans sa chambre. Quelle joie pour la pauvre vieille, qui croyait bien rester paralysée jusqu'à la fin de sa viel Ses essais de marche, elle les a toujours faits le

matin avant que Trîp fût rentré, et quand elle arrivait à mettre un pied devant l'autre, elle disait: a Gomme mon pauvre bonhomme serait content, s'il me voyait! » Alors cela nous a donné une idée, à elle et à moi, qui était de faire cette surprise à son bonhomme, comme elle dit, en l'entourant d'une petite fête.

Le visage de Geoffroy tout d'abord assombri, s'était j)eu à peu détendu.

— Vous savez comme ils ont été bons pour moi, l'un et l'autre, continua Lotieu, et depuis longtemps 3'avais à cœur de leur témoigner que ce n'était point à une ingrate qu'ils avaient rendu service. J'ai vu là l'occasion que je cherchais sans la trouver, et nous avons arrangé qu'ils déjeuneraient chez moi aujourd'hui.

— Chez vous! interrompit Geoffroy, qui n'était jamais entré dans la cabane de Lotieu et n'imaginait pas qu'on y pût déjeuner.

— Petit à petit j'ai augmenté mon mobilier; maintenant j'ai une table, trois chaises, quelques ustensiles de cuisine, six assiettes et trois verres. Si c'est une fête que je veux leur faire, c'en est une que je me donne aussi : c'est ma pendaison de crémaillère ; et quand je remonte aux nuits terribles où je traversais comme un voleur ce terrain blanc déneige, quand je compare ce que je suis maintenant à la misérable créature que j'étais alors^ ma pensée ne peut pas ne pas être émue d'un sentiment de reconnaissance pour la main qui m'a soutenue dans le chemin parcouru.

— Ne parlons pas de cela; dites-moi plutôt ce que va être ce déjeuner.

— Ne riez pas, si j'en suis fière, car cette fierté, naïve sans doute, vient du souvenir des croûtes ramassées que vous m'avez vu dévorer. D'abord des radis de mon jardin; des œufs frais que Trip a rapportés hier de la campagne, sans se douter qu'il en mangerait sa part aujourd'hui; un morceau de veau cuit dans la casserole à la mode de chez nous ; et puis pour finir des laitues de mon jardin, un peu vertes peut-être, mais elles sont de mon jardin. Pour Trip, pour sa vieille, pour moi, c'est un festin. Mais ce qui vaut mieux que le festin, c'est la surprise. Aujourd'hui, c'est jour de quittance et Trip rentre plus tard que de coutume ; une heure avant son arrivée, je vais aider la pauvre vieille à se lever, je rhabille, je lui ai arrangé un bonnet à rubans pour la cérémonie ; elle s'appuie sur moi, et je l'amène à ma cabane où je l'installe devant la table mise. Trip arrive, entre chez lui, va dans la chambre, trouve le lit vide. — Où est-elle? — Pour lui ménager l'émotion, nous l'avons habitué à l'idée que bientôt peutêtre elle se lèverait; je l'appelle. Il accourt aussi vite que le permettent ses pauvres jambes fatiguées, il ouvre la porte, et devant la table il voit sa vieille, son bonnet à rubans sur la tête, qui lui sourît. Croyez-vous qu'ils seront heureux tous les deux, et qu'il n'y aura pas pour moi du contentement?

— Quelle brave petite fille vous êtes I dit il en la regardant.

Elle détourna un peu la tête :

— Alors vous pensez que ce n'est pas trop mal combiné ? dît-elle.

— Je pense qu'il est bon d'être de vos amis.

Puis, tout de suite, comme s'il ne voulait pas rester sur ce mot:

— Je pense aussi qu'aujourd'hui je ferais bien de manger chez le marchand de vin, car certainement Trip en rentrant n'aura pas le temps d'aller me chercher mon déjeuner.

— Mais moi je puis y aller...

Elle hésita un moment :

— Ou plutôt si j'osais...

Elle s'arrêta.

— Eh bien que n'osez- vous ? demanda-t-il.

— Dire l'idée, lolle sans doute, qui m'est venue.

— Est-ce avec moi que vous ne devez pas oser? Puisque cette idée vous est venue et qu'elle me touche, ne devez- vous pas me la dire?

— C'est vrai : ce qui m'est venu, sans réflexion, spontanément, c'est de vous demander... départager ce déjeuner?

— Vous voulez I

— Vous voyez.

— Je ne vois qu'une chose, l'envie que vous avez que je réponde oui.

— Ohl si heureuse...

— Alors pourquoi, imaginez-vous que je puisse refuser un camarade.

— Ohl camarade!

— Ne le sommes-nous point?

— Je n'avais jamais eu cette idée.

— Que suis-je donc pour vous?

Elle le regarda en face, franchement, et d'une voix profonde :

— Le bon Dieu.

— Yralment 1 dit-il avec un sourire.

— Quand dans ma détresse j'ai invoqué Dieu, c^est vous qui êtes venu à mon secours, qui m*avez entendu, exaucé. Et depuis...

— J'ai pu être un camarade pour vous, interrompit Geoffroy, un bon camarade si vous voulez, et j'en suis très heureux.

— Jamais je ne pourrai vous regarder comme un camarade, et c'est pour cela que je n'osais vous demander de déjeuner avec nous.

— Quelle idée vous faites-vous donc de moi? ditil en insistant.

— Voilà qui est difficile à vous expliquer, et même de m'expliquer.

— En vous priant.

— Vous n'avei jamais besoin de prier avec moi ; je voudrais aller au-devant de ce que vous désirez.

— Eh bien alors?

Elle hésita un moment:

— Je ne sais pas, dit-elle enfin.

— Comment vous ne savez pas ce que je suis pour vous?

— Non, parce que je ne pense pas aujourd'hui ce que je pensais hier, maintenant ce que je pensais il y a cinq minutes. Quand vous me répondez comme au moment où je vous ai demandé de partager notre déjeuner « Vous voulez »...

Elle reproduisit le mouvement de surprise qu'il âvâit eu et son accent hautain :

— ... Il me semble que vous êtes un monsieur d'un monde autre que celui que je connais ; et ces attitudes, ces regards, cet accent vous Tavez bien souvent à propos de rien s comme de choses importantes; alors je vois entre nous une distance que je ne dois pas franchir.

— Quel enfantillage !

— Au contraire, quand vous me parlez comme tout à l'heure sur ce ton affable et ouvert, il me semble que vous êtes un artiste pas fier du tout malgré son talent, ou bien à cause de son talent, avec qui on peut se permettre beaucoup, parce qu*il est au-dessus des préjugés, et ne se blesse de rien parce qu'il sait lire au fond du cœur. C'est à cet artiste que j'adressais ma demande, et si je n'osais le faire franchement, c'est que derrière lui je voyais le monsieur.

— C'est l'artiste qui l'a entendue et c'est lui qui vous répond: — Oui, avec plaisir.

— Vous voulez bien...

— Et pourquoi n'accepterais-je pas de déjeuner avec une camarade et avec de braves gens comme Trip et sa femme? Ne vous faites pas une trop haute idée de cet artiste... qui par bien des côtés n'est qu'un ouvrier. Allez donc préparer votre déjeuner.

— C'est maintenant que je vais avoir peur de rater mon veau.

Comme elle allait sortir il la rappela:

— Mais j'y pense, dit-il, vous m'avez parlé de trois

chaises et de trois verres; comment mettrez- vous votre couvert maintenant que nous voilà quatre convives.

— C'est vrai.

— Prenez ici ce qu'il vous faut, verres, assiettes, fourchettes, et le reste; je vous porterai une chaise.

Ce ne fut pas une chaise qu'il porta, ce fut un des fauteuils de Tatelier:

— C'est pour la pauvre vieille, dit-il en entrant; après être restée si longtemps au lit, elle ne serait guère bien sur une chaise; vous mettrez le fauteuil à sa place, elle présidera.

Après avoir déposé le fauteuil il regarda autour de lui.

Déjà la table était dressée; sur son bois blanc bien astiqué au savon et au sable, les quatre couverts marquaient les places: des assiettes de faïence à fleurs roses, des couteaux brillants, des serviettes.

— Mais c'est très gentil, dit-il, quelle propreté! comme vous avez bien tiré parti de cette pauvre cabane.

Sur le petit fourneau en faïence fleurie une casserole chantait, et quand son couvercle en fer battu se soulevait un peu, il s'échappait un petit jet de vapeur blanche qui emplissait la pièce d'une odeur de cuisine : assis gravement sur une chaise, Diavolo clignait des yeux en regardant cette casserole.

— Je vois que la cuisson de notre déjeuner intéresse Diavolo, dit Geoffroy. Vous voudrez bien me prévenir au moment de nous mettre à table, n'est-ce pas ? je vais travailler.

Cependant, avant de rentrer à son atelier, il sortit dans la rue et ne revint qu'un quart d'heure après.

Lotieu n'eût pas besoin de le prévenir comme il Tavait demandé : à un certain moment il entendit des exclamations, des éclats de voix, des rires, et comprit que c'était Trip qui les poussait dans le trouble de joie de sa surprise.

Il traversa le terrain, et à son entrée le silence s'établit instantanément; jamais, jusqu'alors, il n'avait vu la mère Trip; il aperçut une vieille femme au teint couleur de cire, aussi blanche que les brides de son bonnet de linge; elle voulut se lever du fauteuil où elle était installée, mais il lui demanda de rester assise, et elle ne se lit pas trop prier pour obéir.

— Mon locataire, murmurait Trip avec une confusion drolatique, mon locataire.

— Si l'on se mettait à table, dit Geoffroy, pour couper court au premier moment de gène, je meurs de faim.

— Et moi donc, s'écria Trip.

On se jeta avec tant d'empressement sur les radis, que Lotieu, au moment où ils allaient manquer, alla en arracher une nouvelle provision dans le jardin.

— Je n'en ai jamais mangé d'aussi bons, dit Geoffroy.

— C'est que vous n'avez jamais eu de jardin, répondit Trip sentencieusement, il n'y a de bons légumes que ceux qu'on arrache soi-même.

Les œufs aussi étaient les meilleurs que Geoffroy

eût jamais mangés, et le veau à la mode de Dunkerque fut déclaré excellent par tous.

— Je voudrais savoir si on en fait d'aussi bon dans les grands restaurants de la place Glichy, dit Trip.

— Je ne crois pas, répondit Geoffroy.

— Vous n'y avez jamais mangé? demanda Trip»

— Jamais.

— Moi non plus.

Peu à peu la réserve du déjeuner s'était dissipée; chacun disait son mot librement; et Trip qui tout d'abord se tenait à une distance respectueuse de la table, s'était rapproché et mangeait maintenant les deux mains au-dessus de son assiette. On avait fait à Geoffroy Thonneur de lui demander de découper le morceau de veau, et il s'en était chargé ainsi que d'assaisonner la salade, tandis que Lotieu, discrètement, sans qu'on l'aperçût, circulait autour de la table pour servir et changer les assiettes.

Quand Geoffroy eut retourné la salade, il sortit un moment, et bientôt on le vit rentrer portant à la main une bouteille enveloppée de papier.

— C'est ma surprise, dit-il.

— Je parie que c'est une bouteille de cacheté, dit Trip.

En effet, elle était coiffée d'un cachet, mais en métal argenté, non en cire. Avec son couteau Geoffroy l'enleva, puis après avoir coupé des ficelles et abattu un fil de fer, il poussa le bouchon qui partit au plafond.

— Du Champagne I s'écria Trip qui avait suivi

cette cérémonie avec l'intérêt d'une curiosité gourmande ; la mère, c'est du Champagne! N'est-ce pas monsieur Geoffroy, que c'est du Champagne?

— Vous n'en avez jamais bu?

— En garnison au Havre j'ai bu du poiré qui partait et moussait comme ça ; mais ce n'était pas du Champagne.

Quand on quitta la table, Trip eut un mot gui disait toute sa satisfaction :

— Voilà un fameux déjeuner que vous nous avez donné, mademoiselle Lotieu ; je m'abonnerais bien à un pareil pour une fois par an.

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