‹ MondaineChapitre 2 sur 5 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Geoffroy quitta son atelier vers trois heures et, en arrivant à Tavenue de Saint-Ouen, il héla une voiture qui passait vide :

— Boulevard Haussmann, dit-il au cocher.

Et comme en ce moment des gens du quartier stationnaient sur le trottoir, il ne donna pas de numéro. Sans savoir ce qu'on racontait sur son compte, il n'était pas assez naïf pour ne pas sentir qu'on s'occupait de lui, que la curiosité des badauds le poursuivait, qu'on chuchotait sur son passage en le dévisageant, et il trouvait inutile d'alimenter les bavardages par des renseignements précis :

— Montez le boulevard, dit-il, je vous arrêterai. Ce fut après l'avenue de Messine qu'il fit arrêter,

devant un hôtel luxueux.

Si ce n'était pas une des plus belles habitations dé Paris, c'en était certainement une des plus vastes et

des plus monumentales ; évidemment on avait avant tout cherché à faire riche, et Ton avait fait riche à surprendre le passant, et on le surprenait. Sur un terrain très profond s'élevait cet hôtel plutôt construit en château moderne qu'en habitation de ville. La pierre blanche de la large façade taillée, grattée, fouillée, vermiculée, sculptée présentait un ensemble d'une lourdeur écrasante. Impossible pour l'œil, dans ce fouillis désordonné, de saisir une ligne d'une belle venue, ayant du style ou de la grâce; étonné, désorienté, il se perdait dans une profusion d'ornements et de détails; la rotonde centrale mangeait l'hôtel et étouffait tout; le perron était d'une ampleur disproportionnée; les balustres auraient pu se coller à une maison de géants. Avec cela la cour qui donnait sur le boulevard était étroite ; et elle eût paru tout à fait mesquine si, par les deux portes qui flanquaient la grille à bahut, on n'avait pas aperçu l'enfilée majestueuse du passage conduisant aux écuries. Par exemple ceci rachetait cela : la cour intérieure, les communs, les dépendances, le jardin, les serres, tout montrait l'organisation de la la grande richesse, avec un luxe de construction et d'aménagement qui avait vraiment du poids. Si ce n'était pas beau, ni joli, ni élégant, on devinait au moins la masse d'argent enfouie dans ces pierres entassées et travaillées jusqu'à l'absurde, comme on la devinait aussi en jetant un regard à travers les glaces des fenêtres qui laissaient entrevoir un ameublement d'une opulence déréglée. Tout cela représentait un tas de millions et cette manifestation

de richesse en pleine rue était évidemment pour plaire aux gens qui Tétalaient.

Quand Geoffroy passa devant la loge du concierge il ne s arrêta point : un coup de timbre empressé annonça son arrivée et instantanément la porte du vestibule lui fut ouverte par un valet en grande livrée bleu paon galonnée d'argent.

11 était de proportions grandioses, ce vestibule et, comme la façade, construit en vue d'étonner : très haut de plafond, très large et très profond avec une prx)fusion de doubles colonnes en marbres multicolores entre lesquelles se dressaient des statues dont les socles disparaissaient dans un enveloppement de tleurs, de palmiers et d'arbustes au feuillage décoratif que des jardiniers étaient occupés à grouper.

— Madame la comtesse est-elle dans son appartement? demanda Geoffroy.

— Non, monsieur le comte ; madame la comtesse est à la séance de TAcadémie, elle rentrera pour le fîve o'clock.

— Je suis chez moi, quand Tarchitecte arrivera vous me préviendrez.

Geoffroy, traversant le vestibule en regardant les jardiniers, monta au premier étage par un escalier monumental dont les larges marches étaient en partie recouvertes d'un tapis rouge qui donnait toute sa valeur à la blancheur du marbre.

Aménagé pour Thabitation particulière, ce premier étage, moins majestueux que le rez-de-chaussée, réservé aux appartements de réception, n'était pas moins luxueusement décoré de marbres, de boise-

ries, depeintures, de tentures qui criaient la richesse, sans que rien murmurât le plus petit mot d'art vrai, ou portât la marque intime d'une personnalité.

D'un petit salon dans lequel il était entré, Geoffroy passa dans un cabinet de toilette où il quitta son veston de grosse laine anglaise, sa chemise de couleur et ses souliers lacés pour les remplacer par un costume moins négligé.

Gomme il achevait de s'habiller, un valet lui présenta une carte: * Eugène Silva, du Candide » ; au-dessous était écrit au crayon : « Prie instamment M. le comte de Ganoël de le recevoir pour une affaire urgente et importante. »

— Ge monsieur voulait voir madame la comtesse, dit le valet de chambre répondant à la muette interrogation de Geoffroy ; c'est quand on lui a expliqué que madame la comtesse était â l'Académie qu'il a insisté pour être reçu par monsieur le comte.

Geoffroy ne connaissait pas ce nom d'Eugène Silva, et tout ce qu'il savait du Candide c'était que ce journal boulevardier et mondain, ou plutôt demi-mondain, se trouvait souvent mêlé à de vilaines affaires. Ce monsieur eut simplement demandé à être admis près de lui qu'il ne l'aurait pas reçu, n'ayant rien à démêler avec le Candide, pas plus qu'avec aucun autre journal d'ailleurs. Mais par cela seul qu'il voulait voir la comtesse, il n'en était plus de môme, et le plus sage était de savoir ce qui se cachait sous cette affaire urgente et importante.

— Faites monter, dit-il.

Ce fut un homme extrêmement chauve, mais

jeune encore qui entra; les quelques cheveux qui lui restaient en couronne de capucin, d'un blond jaune, frisaient au point de paraître crépus ; le visage était rose, le nez busqué ; au col de sa chemise étincelait un diamant servant de bouton; décoré d'une branche de muguet qui se détachait sur le parement de soie noire de sa redingote, il portait sur lui, dans son linge, dans son mouchoir, tous les parfums chics de l'industrie parisienne.

— J'ose espérer, dit-il avec un sourire obséquieux, que mon nom ne vous est pas tout à fait inconnu.

— Pardonnez-moi.

— Eugène Silva.

— Je l'ai lu sur votre carte.

— J'ai eu l'honneur d'obtenir la confiance de Monsieur votre père, pour ses paris de course, dans les dernières années de sa vie.

— Je ne me suis jamais occupé d'affaires de sport.

Gela fut dit avec une hauteur dédaigneuse qui ne ressemblait en rien au ton simple et bon enfant qui était celui de Geoffroy, rue Ghampionnet.

— Enfin cela est de peu d'importance, continua Silva^ sans perdre son sourire, je ne rappelais ce souvenir que comme une sorte de présentation. Ce n'est point le passé qui m'amène, c'est le présent, c'est-à-dire la fête que M"^' la comtesse de Ganoël donne après-demain.

— Pour qui cet ancien bookmaker veut-il une invitation? se demanda Geoffroy dont la physionomie déjà peu encourageante se fit encore plus froide.

122 MOISDAIME

— Il est certain, poursuivit Silva, que cette fête est un événement parisien qui intéresse et intéressera tout Paris, la France entière, et ceux qui, en Europe comme en Amérique, ont Toreille ouverte aux échos lointains arrivant jusque dans leur exil.

— Mais pas du tout, cette fête n*a d'intérêt que pour nous et nos invités.

— N'est-ce pas extraordinaire, s écria Silva, qu'on ne se rende jamais compte de la place qu'on occupe dans le monde, et cela du plus haut au plus bas; tous les jours je vois des artistes, dont la notoriété ne dépasse pas le seuil du café où ils se réunissent, qui, de bonne fois, se demandent si à Saint-Pétersbourg et à New-York on les classe au rang qu'ils se sont attribué; et j'en vois d'autres (plus rares, il est vrai) dont la valeur et l'autorité sont partout admises sans conteste qui s'imaginent n'être pas plus connus qu'à leurs débuts. Ainsi de vous, monsieur le comte. Gomment ! voilà un hôtel qui est une de nos belle^v demeures, des plus somptueuses à coup sûr, avec un cachet de modernité tout à fait dans le train; son maître porte un des grands noms de la noblesse française...

— Passons, je vous prie, interrompit Geoffroy avec impatience.

— Permettez que je ne vous obéisse pas, monsieur le comte ; je suis dans le cœur même de mon sujet et ne dis rien d'inutile, vous en aurezla preu\e tout à l'heure. Tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de notre pays connaissent le nom de Ganoël inscrit au plafond des Croisades à Versailles avec

son blason d'or à la tour d'azur et sa flère devise : « Qu'a Noël? Vaillance. » Le vulgaire qui ne va pas si loin, et ne remonte pas si haut, Ta cent fois acclamé, quand il s'est associé aux glorieuses victoires remportées par monsieur votre père sur le turf. Enfin, parl'éclat de la beauté, par la puissance de sa fortune, la maîtresse de cette maison est une des reines de Paris mondain, et vous ne voulez pas que la soirée que vous allez donner soit un événement parisien, alors que cet hôtel ouvre ses portes pour la première fois et inaugure une galerie des fêtes dont depuis six mois on dit merveille ? -— En un mot, monsieur, où voulez-vous en venir?

— A vous proposer de syndiquer le compte rendu de cette soirée.

Geoffroy le regarda avec étonnement,

— Je ne vous comprends pas.

— Je vais m'expliquer.

Et Silva se carra dans le fauteuil où jusqu'à ce moment il avait gardé l'altitude embarrassée d'un homme qui ne sait pas si on le laissera aller jusqu'au bout de ce qu'il vent dire : maintenant il avait emporté la place et ne la rendrait pas.

— Il est incontestable, continua-t-il, que samedi, dimanche, lundi, pendant toute la semaine, les journaux vont parler de votre fête. De quelle façon et dans quels termes.

— Que m'importe I

— Ne dites pas cela, monsieur le comte : pour l'honneur de votre maison, pour la gloire de madame de Ganoël, pour la satisfaction de vos invités, il im-

porte beaucoup, au contraire, qu'on ne parle de votre fête que comme il convient.

— Il n'y a qu'une chose qui convienne, c'est qu'on n'en parle pas.

— Sans aucun doute, seulement comme cela n'est pas possible, il est sage de prendre ses précautions. Il s'est établi dans la presse, depuis un certain temps déjà, de fâcheuses habitudes ; des gens qui ne connaissent pas la valeur des adjectifs qu'ils emploient se sont improvisés journalistes, et ils écrivent comme les corneilles abattent des noix ; ce sont eux qui qualifient Victor Hugo de « sympathique », et les postiers inévitablement de « vigoureux ». Voulez-vous laisser à ces assassins, ou bien à la paresse d'un reporter fatigué de sa besogne, le soin de rendre compte de votre fête ? Si l'adjectif dont ils la qualifient n'est pas le mot propre, Teffet de cette fête se trouve manqué. J'admets que cela soit pour vous sans importance ; mais êtes-vous certain que tous vos invités auront cette fière indifférence. Combien de gens, et des plus hauts, ne se montrent dans une maison, ne vont à un mariage, à un enterrement que pour voir leur nom dans les journaux. Encore faut-il que ce nom n'ait pas à souffrir de la façon dont on le cite, car alors ce n'est pas au journaliste maladroit qu'ils s'en prennent, mais bien à ceux qui leur ont valu la blessure dont ils se fâchent.

Geoffroy se leva, mais Silva ne quitta pas son fauteuil.

— Il est certain, dit-il, que de simples échos ne sont pas suffisants pour une fête comme la vôtre ; il

lui faut une chronique de tête dans les quatre ou cinq journaux qui comptent ; dans ceux qui viennent après, un article à cheval sur la première et la deuxième page; enlin, dans les autres quelques lignes plus simples, mais cependant caractéristiques.

— Mais c'est une afTaîre de publicité que vous me proposez.

— Parfaitement, et je puis affirmer que personne ne peut vous offrir les mêmes avantages...

Geoffroy lui coupa la parole :

— Je ne fais pas d'affaires.

Silva resta un moment désarçonné ; et cependant il n'était pas facile à émouvoir, Tancien bookmaker, à qui ses courtages de tout ce qui se vend ou s'achète avaient donné un solide aplomb. Mais il se remit vite, et dans son sourire obséquieux passa un éclair d'insolence.

— Si je me suis permis de vous adresser des propositions relativement à cette publicité, c'est que l'homme de métier a été indigné en moi de voir comme était comprise celle qui a été faite jusqu'à présent.

Geoffroy, qui avait marché vers la porte, s'arrêta :

— Est-ce que les notes qui ont annoncé votre mariage ; est-ce que les comptes rendus de ce mariage n'ont pas été pitoyables? je vous le demande. A ce moment même j'avais syndiqué le mariage du prince Renaud avec mademoiselle Durand. Voyez la différence. Nous avions à craindre cependant l'hostilité ou la malveillance de bien des côtés, et j'ai manœu-

vré de telle sorte qu'il n'y a pas eu une fausse note ; là où je n'ai pas pu faire passer un article, j'ai obtenu le silence ; quand on célébrait partout la fortune de la fiancée, personne n'a fait allusion à )a façon dont cette fortune avait été acquise, ni aux bas-fonds dans lesquels elle a été gagnée.

— Quels rapports voyez-vous entre ce mariage et le mien?

— Aucun ; si ce n'est que le mariage véreux a eu une bonne presse, et l'honorable — le vôtre — en a eu une détestable. C'est que voyez-vous, monsieur le comte, on ne joue pas plus de la publicité que du piano ou du cornet à piston sans avoir appris ; à regarder les exécutants de talent, on s'imagine qu'il est facile de faire comme eux ; l'embarras commence, lorsqu'on met la main sur l'instrument. C'est ce qui est arrivé pour le commis de M. Leparquois, qui envoie aux journaux les notes sur madame de Ganoël...

— Où avez-vous pris qu'un commis de mon beaupère envoyait des notes aux journaux sur madame de Canoël ? Quelles notes? A propos de quoi?

Silva qui depuis quelques instants pressentait qu'il avait fait une maladresse en s'adressant au mari, au lieu de la femme, fut convaincu de sa sottise par ces questions aussi bien que par le ton sur lequel elles lui étaient posées ; mais puisqu'il se trouvait trop engagé pour reculer, mieux valait aller jusqu'au bout bravement.

— Mais à propos de tout, dit-il, des réunions où elle paraît et où elle fait sensation ; ainsi, à propos

du comptoir qu'elle a tenu dans la dernière vente de charité, pour citer un fait précis ; c'est moi qui ai publié cette note dans le Candide ; j'en ai moi-môme touché le prix à la caisse de M. Leparquois, et pour l'avoir fait suivre de quelques lignes qui la complétaient, car le commis qui rédige ces notes, excellent peut-être pour diriger la publicité des affaires financières de M. Leparquois est d'une maladresse insigne des choses du monde, j'ai reçu une carte de madame de Ganoël qui à mes yeux était un remerciement pour la façon dont j'avais parlé de sa toilette extra-capiteuse. C'est même cette carte qui m'a donné l'idée de me présenter ici.

— Eh bien, monsieur, vous vous êtes mépris sur les raisons qui ont déterminé l'envoi de cette carte J'ignore à quelle considération ma femme a obéi, mais je vous affirme qu'elle n'admet point, pas plus que je ne l'admets moi-même, que sa personne ou les fêtes qu'elle donne, soient matière à publicité.

Se défendant pied à pied, Silva était Venu jusqu'à la porte, il ne sortit pas encore :

— Je puis être assez sot pour faire une sottise, ditil, mais je ne le suis pas assez au moins pour ne pas m'en apercevoir. Laissez-moi dire un mot, un dernier, pour m'en expliquer, m'en excuser. Cette publicité que vous dédaignez, des femmes du plus grand monde la recherchent par tous les moyens, et la paient quelquefois fort cher. Si je vous disais ce qu'une personnalité très en vue dépense pour qu'on parle de son équipage de chasse, vous en seriez étonné ; et vous ne le seriez pas moins si je vous

donnais le chiffre qu'elle paie à l'agence qui lui communique les journaux où son nom est imprimé. Cet exemple, et bien d'autres que je pourrais ajouter, sera je Tespère une circonstance atténuante pour ma démarche.

Lorsque Silva fut parti, Geoffroy fit quelques tours dans le salon à pas saccadés, puis d'une main impatiente il sonna.

— Madame la comtesse est-elle rentrée ? demanda-t-il au valet qui ouvrit la porte.

— Non, monsieur le comte.

— Aussitôt qu'elle arrivera, vous me préviendrez.

Il se jeta dans un fauteuil où il resta le front appuyé sur la main, les yeux fixés dans le vide, le visage contracté, suivant évidemment de pénibles réflexions : qui l'eût vu dans son atelier le matin et l'eût retrouvé maintenant dans ce salon, ne l'aurait assurément pas reconnu.

Le temps s'écoula sans qu'il quittât son fauteuil et que son regard s'éclaircît : ce fut seulement quand on lui annonça l'arrivée de l'architecte qu'il imposa à son visage une expression voulue de calme et d'indifférence.

Bien que cet hôtel fût une des belles demeures de Paris, comme disait Silva, il manquait d'une salle

de bal lorsque M. Leparquois, père de la comtesse, Tavait acquis. L'emplacement où, suivant le plan primitif, elle devait s'élever, avait été réservé dans le jardin, mais comme après avoir englouti cinq ou six millions dans l'hôtel, le premier propriétaire avait trouvé que cette somme dépensée suffisait à sa gloire de financier, elle était restée à l'état de projet : plus tard, on verrait. Plus tard, c'était M. Le parquois qui, après trois baisses de mises à prix, achetait l'hôtel sur une enchère de cinquante francs pour un prix de onze cent mille francs, et qui, par conséquent, n'avait pas les mêmes raisons pour faire des économies. D'un autre côté, comme il ne savait rien refuser à sa fille, qui voulait une salle de bal digne du rang qu'elle comptait prendre dans le monde parisien , il en avait ordonné la construction. Commencée depuis près d'un an, c'est-à-dire au lendemain même du mariage de mademoiselle Leparquois avec le comte de Ganoël, cette galerie qui devait être terminée en janvier et qui, de mois en mois, de semaine en semaine, de jour en jour, avait traîné jusqu'en mai, venait enfin d'être achevée, et cette visite que Geoffroy voulait faire avec l'architecte était la dernière.

S'il n'en avait pas fait le plan même, au moins en avait-il donné l'idée qui était la reproduction fidèle de celle des Carrache au palais Farnèse, et il en avait sévèrement surveillé l'exécution de façon qu'on n'y introduisit pas des embellissements dus à l'originalité de l'architecte. Sous sa direction qu'il avait eu la patience et la force de maintenir jusqu'au

bout, il s'était produit ce résultat qu'alors que dans tout rhôtel le mauvais goût de la richesse poussé à Texcès éclatait h chaque pas, on ne trouvait pas une fausse note dans cette galerie, pas plus pour son ornementation que sa décoration confiées à des artistes de talent, qu'il avait eu. aussi la force de faire accepter et de soutenir.

Lorsqu'il entra dans la salle par une porte latérale, il eut la surprise d'apercevoir Sil va qui, un crayon à la main, prenait des notes en s'entretenant avec l'architecte. Vivement il se dirigea vers eux, mais Silva lui épargna la moitié du chemin.

— J'espère que vous ne trouverez pas mauvais, monsieur le comte, dit-il avec son éternel sourire, que j'aie profité de l'occasion qui s'oJDTrait à moi pour jeter un coup d'œil sur cette galerie. Une vraie merveille. Pour nous, une primeur de haut prix, car sûrement nous arriverons bons premiers.

— Mais, monsieur...

— Si vous ne voulez pas qu'on parle des maîtres de la maison, vous ne défendrez point, n'est-ce pas, qu'on rende justice à vos collaborateurs.

Il salua Geoffroy avec respect, fit à l'architecte un signe de main protecteur, et tranquillement sortit par la porte du vestibule.

— Ce n'est pas vous, n'est-ce pas, demanda Geofroy à l'architecte, qui avez amené ce singulier personnage?

— Pas du tout ; je l'ai trouvé ici se promenant ; il s'est jeté sur moi, et sans votre arrivée je ne m'en serais jamais débarrassé.

Que cette galerie méritât le mot de Silva, il n'y avait là rien d'étonnant, puisqu'on avait voulu qu'elle fût pour l'architecture une reproduction ; mais pour la décoration du plafond, il ne pouvait plus être question de copie; les peintres et les artistes qui rayaient exécutée avaient fait œuvre originale et maintenant que, pour la première fois, les échafaudages enlevés, jl était passible de la voir dans son ensemble, l'effet produit rendrait-il Teffet cherché?

Comme il arrive souvent chez ceux qui ont reçu une inspiration et suivi une direction, l'architecte avait complètement oublié la part prise par Geoffroy dans leur collaboration et, pour lui, cette œuvre était son œuvre, bien à lui, exclusivement à lui, sans qu'il dût rien à personne, pas plus à San Gallo qu'au comte de Ganoël.

-r- Vous voyez, dit-il en amenant Geoffroy à l'une des extrémités de la galerie pour en bien embrasser l'ensemble, que ce monsieur a trouvé le mot juste . avouez que vous n'étiez pas sans inquiétude suc l'accord entreles nuances passées des tapisseries des panneaux, et les tons frais des peintures de la voûte et de la frise.

Geoffroy pouvait faire cet aveu d'autant plus volontiers que, depuis un an, cet accord avait été le sujet constant de sa préoccupation, et que, pour l'obtenir, il n'avait ménagé ni ^ses instances auprès des peintres chargés de ces peintures, ni sa surveillance auprès des artistes qui décoraient les boiseries.

— Vous voyez, continua l'architecte, que grâce au ton mat, clair et doux, léger et aérien que j'ai exigé, comme les allégories du plafond et les abstractions mythologiques de la frise se fondent harmonieusement avec les personnages des tapisseries.

— Il faudra juger cela à la lumière ; j'ai peur des ors.

— Je vous promets que demain on pourra allumer les lustres.

En effet, les ouvriers électriciens finissaient de poser leurs lampes et de raccorder leurs fils, tandis que les raboteurs, nus jusqu'à la ceinture, inondés de sueur, n'avaient plus qu'un coin du parquet à racler.

 ce moment, un domestique s'approchant de Geoffroy, lui annonça que la comtesse venait de rentrer et était dans le salon orange.

— Seule ?

— M. le comte et madame la comtesse de Ligny sont avec madame la comtesse, madame de Baudemont vient aussi d'arriver.

Il hésita un moment, car ce qu'il avait à dire à sa femme exigeait le tète-à-tête, cependant^ laissant l'architecte continuer sa visite, il traversa la longue enfilade des salons livrés aux jardiniers, pour gagner celui où madame de Canoêl recevait ses amies.

— Voilà une aimable surprise, dit la comtesse en le voyant entrer.

— Et voilà un aimable reproche, dit M. de Ligny. Geoffroy serra les mains qui s'étaient tendues

vers les siennes, et rien ne trahit surj son visage et dans ses manières la contrariété.

Cependant, elle était vive, car, de toutes les personnes que le hasard pouvait lui faire rencontrer à cette heure, il n'y en avait pas qui lui fussent plus désagréables que celles-là, par Tinfluence qu'elles exerçaient sur sa femme.

C'était au couvent que madame de Ligny et madame de Canoël avaient fait connaissance et depuis leur camaraderie enfantine avait pris un caractère d'ardente et solide amitié.

A cette époque, celle qui devait plus tard épouse r le comte de Ligny était, bien que princesse authentique, une pauvre petite Napolitaine sans le sou, que des parents français faisaient, par charité, élever dans ce couvent où personne ne venait la voir et d'où elle ne sortait qu'aux grandes vacances pour aller s'enterrer dans un château du Poitou. Assez jolie, avec une tète brune aux lignes droites qui lui donnaient de l'énergie, intelligente, volontaire, déjà ambitieuse autant qu'orgueilleuse, elle exigeait qu'on lui rendît ce qu'elle croyait dû à son rang. Généralement, ces prétentions étaient assez mal accueillies, car ses compagnes, appartenant presque toutes à la noblesse française, se trouvaient très supérieures, fussent-elles simples baronnes, à cette princesse napolitaine ; mais Gabrielle Leparquois, fille d'un parvenu, les avait subies sans résistance, très fière même de parler dans son monde bourgeois de sa grande amie « la princesse Théodolinda. » Ainsi commencées, les relations s'étaient continu ées sans que rien les troublât, ou les interrompît. En sortant du couvent, Théodolinda, plus âgée de trois

ans que son amie, n'avait point fait la folie d'attendre que le hasard ou la justice des choses lui amenassent le mari fortuné auquel sa naissance et sa beauté lui donnaient droit. Depuis longtemps, par-dessus les murs du couvent, elle avait jeté un clair regard sur la vie, et elle savait quelle dangereuse illusion c'est de compter sur le hasard et la justice des choses, quand on n'est pas en situation de les aider. Aussi, avait-elle posé une main si ferme sur le premier qui s'était présenté, qu'elle ne l'avait pas laissé échapper. Assurément, il s'en fallait qu'il réalisât ce qu'elle voulait et rêvait; mais enûn, faute de mieux, la prudence conseillait de le prendre tel quel. C'était un artiste, un statuaire, non comme il y en a tant, c'est-à-dire de braves garçons qui, soutenus par l'espoir d'un succès à cinquante ans, acceptent une vie de travail et de misère ; lui avait voulu le succès à vingt-cinq, sans le travail, surtout sans la misère ; et il avait manœuvré assez adroitement pour obtenir, ce qui à ses yeux en était l'équivalent,— l'argent. Né d'une famille noble, disait-il, ce qui lui permettait de porter le titre de comte, il était venu à Paris à seize ans, et aidé par d'heureuses dispositions naturelles, il avait rapidement acquis une facilité d'exécution qui, par un travail sérieux, eût pu devenir du talent. Mais le travail, pas plus que le sérieux, n'étaient son fail. Au lieu de piocher et de peiner comme ses camarades, pour obtenir un prix de Rome, il s'était rendu à Rome directement, envoyé par lui-môme, et il y avait ouvert un atelier devenu promptement une

fabrique de bustes, pour Anglaises ou Américaines en voyage. Beau garçon, s'habillant bien, élégant de manières, diseur de riens agréables, paré d'uji titre de noblesse, laissant les longues besognes à ses praticiens, il avait pu se donner au monde, se montrer tous les soirs à la Caccia, y pei'dre galamment quelques louis, être assidu aux fêtes des ambassades, visiter les personnages importants de passage à Rome, et le monde, qui n'est pas un ingrat, s'était donné à lui. La mode voulait qu'on ne quittât pas Rome sans emporter un buste du comte de Ligny, si finement travaillé, si bien gratté, râpé, poli par d'habiles praticiens italiens, passés maîtres dans l'art du joli, qu'on recouvrait ces marbres éblouissants d'une cloche de verre. Ce commerce lui avait rapporté de fructueux bénéfices, et la réputation avait suivi le gain, sinon une réputation artistique au moins mondaine. Tandis que les membres du jury se disaient : « Nous ne pouvons pourtant pas donner une troisième médaille à ce pauvre de Ligny » ; les gens du monde qui faisaient foule autour de ses envois se demandaient pourquoi, depuis longtemps déjà, on ne lui avait pas donné la médaille d'honneur. Sans abandonner Rome il avait ouvert un atelier à Paris, puis bientôt après un autre à Vienne, partageant son temps entre ces trois villes, allant au-devant de ceux quinese seraientpas dérangés pour venir jusqu'à lui : Américain par sa mère, Français d'origine, Romain par son éducation, Autrichien par goût, il était le compatriote de tous ceux qui cédaient au désir de se voir en marbre blanc.

C'était ce cosmopolitisme qui avait détenninéThéodolinda & faire son choix : si modeste que fût pour son ambition la situation de ce mari qui travaillait de ses mains, si médiocre que fût pour ses appétits de fille pauvre le budget qu'il pouvait lui offrir, la perspective d'avoir pour théâtre Paris, Rome et Vienne, l'avaient décidée. Le mariage n'est-il pas une association? elle la rendrait supportable» cette situation, si elle ne faisait pas mieux. Après quatre ans de mariage, elle était la femme la plus en vue de celles qui se mettent en avant : il n'y avait pas de première importante sans qu'on ne la vît dans une avant-scène; on parlait de ses diamants, de ses chevaux, de son hôtel du boulevard Malesherbes ; à Rome, les journaux annonçaient son arrivée; à Vienne, on l'attendait. Comment ce que gagnait Ligny pouvait-il suffire à cette existence? C'était le mystère. Les envieux disaient qu'à Vienne elle était au mieux avec un archiduc ; qu'à Rome, un prince romain se ruinait pour elle ; àParis, enfin, elle avait une cour de riches Américains qui n'étaient pas ses fidèles simplement pour le plaisir de serrer la main de leur compatriote Ligny. Mais pour possibles que fussent ces histoires et même vraisemblables, elles ne s'appuyaient sur aucun éclat, sur aucun scandale permettant à Geoffroy de rompre une iliaison qui le blessait. Toutle monde savait qu« madame de Ligny dépensait dix fois ce que son mari gagnait» personne ne pouvait dire avec preuves à l'appui d'oîi lui venait cet argent.

Moins graves, ses griefs contre madame de Baude-

mont étaient cependant suffisants pour lui faire considérer la présence de cette amie de sa femme comme gênante en ce moment. Sans être veuve, madame de Baudemont était une toute jeune femme sans mari, et les conditions dans lesquelles s'était produit ce veuvage volontaire rendaient sa situation délicate dans la vie. Après avoir été pendant plus de six années, de seize à vingt-deux ans, une des reines des bals blancs où sa beauté blonde faisait sensation par son étrangeté, elle se décidait enfin à accepter un mari aimable, intelligent, de bonne naissance, et un mois après, ils se séparaient d'un commun accord, sans que personne connût les raisons vraies de cette rupture, qui, malgré le silence dont on avait voulu l'envelopper, avait fait un joli tapage dans Paris. Tandis que le mari disparaissait, la femme, sans prendre souci des difficultés de sa position, continuait & se montrer partout, accompagnée le jour de son père, le soir de sa mère, qui, après Tespoir trompé d'un repos cependant bien mérité, se relayaient fourbus de ces dures corvées que madame de Ligny et madame de Canoël allégeaient un peu par leur intimité.

. — Vous avez perdu à ne pas venir avec nous à TAcadémie, dit Théodolinda, s'adressant à Geoffroy. -- Les discours étaient intéressants?

— Je n'en ai pas entendu un mot.

— Vous savez, interrompit madame de Baudemont, pas drôles, les discours académiques.

— Ça dépend des jours.

— En réalité, dit Ligny, c'est une affaire de qui;

combien en mettra-t-on dans une phrase sans qu'ils s'embrouillent? Il paraît que plus il y en a, plus c est beau.

— Eh bien alors? demanda Geoffroy.

— Ce qui nous a amusés, dit madame de Lîgny, c'est une idée de Gabrielle.

— Cela vous étonne? demanda madame de Canoël, répondant à un regard de son mari.

— C'est la curiosité que provoque ce que dit madame de Ligny, répondit Geoffroy, sans paraître blessé du ton peu gracieux qui accompagnait cette question, ce n'est pas de l'étonnement.

— Si vous lisez quelquefois les journaux, continua madame de Ligny, vous avez dû remarquer, comme Gabrielle, que, dans leurs comptes rendus des séances de l'Académie, ils parlent toujours des chapeaux qu'arborent pour ces cérémonies les femmes des candidats académiciens. Pourquoi les chapeaux jouissent-ils de cette faveur? Je n'en sais rien. Enfin, c'est ainsi. Comme nous commencions à nous ennuyer.. •

— Et terriblement, interrompit madame de Baudemont.

— Voilà que Gabrielle a l'idée de reconnaître les femmes des candidats à leurs chapeaux.

— Une devinette, dit Ligny.

— Et nous nous mettons à passer notre revue, au grand étonnement...

— Dites scandale.

— ...De nos voisines et de nos voisins, qui ne comprenaient rien à notre tenue irrespectueuse. Quelle collection...

— De voisins?

— De chapeaux; et des nobles, et des modestes, et des insinuants, et des provocants, et des pleureurs, et des sémillants : le chapeau disait le talent ou les prétentions du mari. A la fin, nous nous sommes arrêtées à sept candidates avérées; les timides et les honteuses ne comptent pas.

— A quoi se reconnaît une candidate avérée?

demanda Geoffroy.

— A son chapeau, précisément.

— Et la preuve que le chapeau n*est pas trompeur...

— Précisément, continua Gabrîelle, la preuve a été faîte par M. de Ligny ; il avait pour voisin un journaliste qu'il connaissait, et celui-ci, interrogé, a dit que sur nos sept désignations, nous en avions cinq de bonnes. Il va conter l'histoire dans son journal.

— Ce sera très drôle, dit Ligny.

— Surtout, continua Geoffroy, s'il dit que ces habiles physionomistes sont mesdames de Ligny, de Baudemont et de Canoë! .

— Vous voilà bien avec votre peur des journaux, expliqua Gabrielle.

— C'est donc une maladie , dit madame de Ligny, il faudra soigner ça.

Geoffroy se demandait s'il n'allait pas profiter de cette ouverture, mais la réflexion le retînt : une observation, si prudente et mesurée qu'elle fût, ne pouvait être que dangereuse en présence de ces femmes, dont l'influence était si souvent en opposition avec la sienne.

Et, d'ailleurs, elle n'eut guère été à sa place au milieu de la conversation engagée qui , maintenant, roulait sur les toilettes des femmes remarquées à l'Académie : sur la robe « vert Nil » de celle-ci; la toilette <c bleu Sèvres, brodée de perles irisées » de celle-là. Décidément, allait-on aux chapeaux hauts, ou aux chapeaux bas ? Ligny avait des raisons esthétiques pour soutenir Tune et l'autre solution, et il les donnait gravement, en artiste qui a conscience de son autorité.

Pendant ce temps un maître d'hôtel, superbe de gravité et de prestance décorative, faisait servir le thé sur une table placée à l'extrémité du salon; sans prononcer un mot, d'un signe de main il commandait ses subalternes qui, dans un silence absolu, disposaient chaque chose : le samovar en argent niellé d'un beau travail d'orfèvrerie russe, les assiettes de sandwiches, de gâteaux, et à l'anglaise, les seaux à glace où les bouteilles de Champagne se frappaient à demi couchées, le goulot libre.

Et d'autres visiteurs arrivaient, les hommes baisaient la main de madame de Ganoël, prenaient une chaise ou un fauteuil, et la conversation se traînait sur les riens du jour. Le mariage annoncé, la liaison rompue, celle qui s'ébauchait, le roman dont on parlait, le nouveau venu répétant souvent, dans les mêmes termes, ce que le dernier arrivé avait déjà raconté.

Geoffroy se mêlait peu à cette conversation, et seulement tout juste autant que la politesse le voulait. Dans les dispositions qui étaient siennes au

moment de son entrée dans ce salon, ces bavardages Tagaçaient, ne finiraient-ils donc jamais ?

Cependant, à regarder sa femme, le mécontentement que les propositions de Silva avaient soulevé en lui s'affaiblissait peu à peu. Quelle part n'avait pas rinfluence de ces amies dans ce besoin de faire parler de soi; maîtresse de ses inspirations et de la direction de sa vie elle n'en eût, certes, jamais eu ridée; les coupables c'étaient ses amies, elles sentes.

Assise au milieu du cadre d'une des fenêtres où la lumière du soleil tamisée par le store l'enveloppait d'une teinte rose, elle lui apparaissait plus jolie qu'il ne l'avait jamais vue : grande, très ronde, très en chair malgré sa taille élevée, le buste aux épaules larges, les seins développés, la ceinture étroite ; avec cela un visage de la plus belle harmonie; le nez aquilin très fin descendant d'un front bas envahi par une chevelure * crépelée blond châtain d'une étonnante épaisseur; la lèvre courte découvrant dans un sourire presque constant des dents parfaites enchâssées dans des gencives humides du vermeil le plus vif. Les joues étaient pleines et pâles, les yeux marron clair tirant sur le jaune se dessinaient en longueur, accentués de sourcils beaucoup plus foncés que les cheveux; la peau du visage un peu épaisse, d'un mat cireux, était d'un effet extraordinaire et tel que personne ne pouvait trouver étonnant qu'on la mît des premières parmi les plus jolies femmes de Paris.

N'était-ce pas exaspérant vraiment que cette femme charmante, la sienne, qu'il avait épousée

pour sa beauté,' non pour sa fortune, fût si peu à lui, et si entièrement aux autres, au monde, à ses amies, au premier venu, à Tinconnu.

Un mot le tira de ses réflexions.

— Faites-en votre deuil, disait une voix, madame de Préfailles est perdue pour un an au moins, et peut-être pour toujours; qui peut prévoir les ravages de la maternité dans sa beauté.

— Mais c'est une abomination, s'écria madame de Baudemont.

— Qu'est-ce qui est une abomination? demanda Geoffroy.

— Qu'une femme comme madame de Préfailles ait des enfants, répondit Théodolinda.

— Alors pourquoi s'est-elle mariée?

— Oh I mon cher, ne dites donc pas de pareilles choses ! s'écria Gabrielle.

— Le fait est, continua Ligny , que pour une femme vraiment belle la maternité est une calamité...

— Evidemment, interrompit madame de Baudemont.

— Et même une monstruosité, continua Ligny.

Bien entendu au point de vue esthétique. Belle, réellement belle, la femme doit être insexée.

— Ça, c'est une idée, interrompit Geoffroy avec un sourire un peu railleur.

— Mais parfaitement. Comment voulez-vous que cette femme ait des enfants? La voyez- vous quand

sa perfection immaculée a subi les ravages de la maternité. D'ailleurs je vais plus loin, je soutiens que la beauté n'est pas faite pour provoquer l'amour...

— Inspirer est une chose, partager en est une autre, dit Gabrielle.

— La drôlerie, la grâce, le piquant, Timprévu, l'original provoquent, non le correct; c'est le nez retroussé qui traîne les cœurs, non le droit. Esthétiquement parlant, — il aimait à bourrer ses discours d'esthétique, ce statuaire qui en mettait si peu dans ses ouvrages, — esthétiquement parlant, la Parisienne est-elle belle? Non, n'est-ce pas, au moins en général; est-elle aimée? je ne vous le demande pas. Donc, je conclus que quand une femme a rieçu le don céleste de la beauté, elle doit se réserver religieusement et se donner non aux plaisirs des sens mais aux joies de l'esprit.

Geoffroy avait quitté sa place et il s'approchait de Ligny pour lui répondre quand sa femme le prévint :

— Très bien, dit-elle, voilà qui est parlé.

Il s'arrêta un court instant, puis se remettant en marche, il se dirigea vers la porte :

— Vous nous quittez? demanda Théodolinda.

— Je vais rejoindre l'architecte et passer une dernière visite avec lui.

— Surtout surveillez de près le dressoir pour les accessoires du cotillon.

— Il est prêt; il n'y a plus qu'à le mettre en place.

— Est-ce vrai ce qu'on raconte de ces accessoires? demanda une voix; on parle de choses étonnantes.

Geoffroy allait répondre, sa femme l'arrêta :

— Ne touchons pas aux surprises, dit-elle,

— Alors, il y aura des surprises?

Geoffroy n'ayant pas rencontré Tarchitecte, parti depuis assez longtemps déjà, ne voulut pas revenir dans le salon, d'oîi un mouvement de contrariété l'avait fait sortir; évidemment il ne trouverait pas avant le dîner une minute de tète-à-tète pour s'entretenir avec sa femme; dans ces conditons, le mieux était donc de préparer cet entretien de façon à être soutenu par un allié, et cet allié il ne pouvait le trouver que dans son beau-père: puisque c'était la caisse de M. Leparquois qui payait la publicité du Candide et des autres journaux, il était tout naturel qu'il s'expliquât avec son beau-père sur les offres de Silva et fît connaître ses intentions à ce sujet.

C'est rue Rossini que M. Leparquois avait ses bureaux; au premier étage, sur des écussons en cuivre encastrés dans les deux vantaux de la porte, on lisait, d'un côté : » Leparquois. Métaux, Mines de Montana [Etats-Unis), d'Atacama (Chili); de Guadalajara [Espagne) ; d'iyo {Japon); — de l'autre: Usines à Aubervilliers [Seine); Graville [Seine-Inférieure); Thibouville [Eure) ; Méans [Loù^e-Inférieure) ; Le Boucan [Basses-Pyrénées); Brax [Lot-et-Garonne); VEslaque (Bouches-du-Rhône). Si Geoffroy ne venait pas souvent dans ces bureaux, il était connu cependant, et quand on le vit entrer, tous les yeux le suivirent.

Comme il se dirigeait vers le cabinet de son beaupère, le commis principal, sortant de derrière un grillage, vint au-devant de lui :

— Vous voulez voir M. Leparquois? il n'est pas

— Viendra-t-il ici ce soir?

— Je ne pense pas. Il est rue Sainte-Marguerite pour une visite de la commission des logements insalubres; il n'en partira que pour rentrer à Thôtel, et encore assez tard, sans doute.

— Alors, j'aurais chance de le trouver rue Sainte- Marguerite?

Le commis, tirant sa montre, regarda Theure:

— Ohl bien sûr, pendant encore une heure et demie au moins. Vous savez, quand M. Leparquois est rue Sainte-Marguerite, il y reste volontiers: si haut que soit la situation à laquelle il est parvenu, il se souvient que c'est de là qu'il est parti, et il aime cette vieille maison paternelle; à sa place d'aucuns en rougiraient, lui en est fier, et si bien que le nom de Leparquois s'étant effacé à la longue au-dessus de la vieille boutique, il l'a fait repeindre l'année dernière.

Geoffroy avait assez souvent entendu son beaupère parler de son origine, pour connaître cette vieille boutique de ferrailleur; cependant il n'avait jamais été rue Sainte-Marguerite; mais le nom repeint sur l'çnseigne la lui ferait facilement trouver sans avoir besoin d'un renseignement plus précis, qu'il lui déplaisait de demander au commis.

11 fit arrêter son coupé dans le faubourg Saint-

Antoine, et à pied il suivit la rue Sainte-Marguerite qu'il fut surpris de trouver bien pavée et bordée de trottoirs, car ce qu'il savait d'elle, c'est qu'elle comptait parmi les plus insalubres de Paris, et il s'attendait à des trous et à des cloaques comme il y en a encore tant dans certains quartiers. Mais en avançant et en examinant les maisons, en jetant par les allées un regard dans d'étroites courettes qui se prolongent tortueusement, il comprit qu'elle n'avait pas volé sa mauvaise réputation, tant ce qu'on apercevait vaguement dans l'ombre était misérable et puait la saleté : c'était à se demander si cet îlot de maisons plus usées et encrassées que vraiment vieilles, n'était pas un lieu d'expérience pour la culture de la pourriture humaine et l'évolution de ses germes. Quand sous les coups de la Mort, fauchant là plus que partout ailleurs, la ville a voulu assainir ses maisons, elle les a rendues plus meurtrières encore, car, frappées d'alignement, elles ne doivent plus être réparées, et comme par le fait du relèvement de la chaussée, elles se trouvent enterrées en contre-bas, les eaux de toutes sortes, celles depluiecomme les ménagères, ne peuvent plus s'écouler et restent dans les cours mêlées à des détritus formant des tas de fumier, en attendant qu'elles filtrent tant bien que mal à travers le pavage dont les joints sont faits d'ordures battues.

Des allées sortaient des bouffées d'air méphitique qui saisirent Geoffroy à la gorge. Quels métiers infects, quelles industries malsaines s'exerçaient donc dans ces maisons? Les unes étaient occupées

MONDAINE li7

par des magasins de chiffonniers, d'autres par des ateliers de démolitions de vieilles chaussures; mais la plupart [rétaient par des boutiques de marchands de vin, de crémiers, de gargotiers, et surtout par des hôtels à la nuit, dont les noms semblaient des ironies en ce quartier sordide : Hôtel de la Vierge, Hôtel de la belle Italie, Hôtel du Petit-Château. Qui donc rappelait la belle Italie dans cette maison noire ? Quels appartements pouvaient offrir à ses hôtes ce petit château ? Lui, comme les autres, des chambrées de quinzeà vingt lits éclairées par des jours de souffrance, dont quelques-unes, il n'y a pas longtemps encore, servaient de cages aux animaux féroces des montreurs de bètes de passage à Paris, et n'ont subi aucune appropriation pour abriter des hommes, gardant même à leurs ouvertures basses lesbarreaux de fer qui les grillaient.

Geoffroy était arrivé devant une boutique de ferrailleur occupant le rez-de-chaussée d'une des maisons les plus délabrées de la rue, et dans laquelle on n'entrait qu'en se courbant sous une porte cintrée. Au-dessus, en lettres jaunes, se lisait le nom qu'il cherchait : leparquois. Depuis qu'il suivait cette rue, Geoffroy ne s'attendait pas à trouver la boutique, d'où était parti son beau-père, installée dans des conditions luxueuses, cependant la réalité dépassait singulièrement ce qu'il avait vaguement imaginé. Le remblai de la chaussée ayant diminué la hauteur du rez-de-chaussée a diminué d'autant nécessairement celle de la porte et des fenêtres ; il faut descendre des marches pour arriver dans cette

boutique devenue une cave où ne pénètre qu'un jour douteux et où tout est noir: le sol, les murs, le plafond, les chaudrons, les casseroles, les naachines, les outils ; noire aussi était une vieille femme qu'il aperçut assise sur un escabeau, dans un coin, droite et raide comme Une figure de pierre, coiffée d'un bonnet de soie noire, et portant, par^dessus sa robe d'indienne noire, un petit châle de laine noire aussi, serré à la ceinture. Il ne vit nulle part son beau-père.

Se courbant pour ne pas se casser la tête au linteau, tâtant du pied les marches glissantes pour ne pas tomber, il descendit dans la boutique et demanda M. Leparquois.

— Il est dans la maison avec la commission, il ne tardera pas à descendre, répondit la vieille femme noire, vous pouvez l'attendre si vous avez besoin de lui parler.

Et ce fut tout ; elle ne lui offrit point une chaise par cette bonne raison, sans doute, qu'il n'y en avait point dans la boutique.

Il n'eut pas longtemps à attendre ; des bruits de pas et de voix se rapprochèrent, une porte s'ouvrit et des messieurs portant des papiers et des serviettes de cuir sous le bras entrèrent dans la boutique, suivis d'un homme de grande taille, âgé d'une cinquantaine d'années, un peu voûté mais alerte et vigoureux, décoré de la rosette de la Légion d'honneur, M. Leparquois. Sans s'interrompre, la discussion engagée continua, et Geoffroy, que personne n'avait remarqué, resta dans son coin sombre.

à demi caché par des pièces de grosse ferraille accrochées aux poutres du plafond,

— Pour nous résumer, dit l'un des messieurs, nous vous avertissons que nous allons demander une sévère exécution de l'ordonnance de 1883 qui certainement fera fermer vos garnis par la préfecture de police. N'oubliez pas que sur les quarantesept cas de choléra delà dernière épidémie, il y a eu six morts dans cet immeuble ; et comment en seraitil autrement avec des chambrées comme celles du fond de la courette où couchent douze et quinze misérables ; ce qui ne donne pas huit mètres cubes d'air par habitant,

— Et que voulez-vous que j'y fasse, répondit Leparquois, croyez-vous que ceux qui acceptent de loger dans ces chambrées peuvent se payer une chambre au Grand-Hôtel ?

— Pourquoi ne démolissez- vous pas ce vieil immeuble qui s'effondre?

— Demandez-en l'expropriation; l'article 13 de la loi du 13 avril 1850 vous le permet,

— C'est le vœu que nous proposerons,

— Alors je vous promets d'acheter les terrains voisins, et d'y faire construire des ateliers ; j'ai une idée.

— Vous seriez le bienfaiteur du quartier.

— Je ne demande que ça.

Les membres de la commission des logements insalubres sortirent, en se baissant sous la porte cintrée, et quand Leparquois redescendit les marches, à la dernière il trouva son gendre devant lui.

Geoffroy n'ayant pas rencontré Tarchitecte, parti depuis assez longtemps déjà, ne voulut pas revenir dans le salon, d*où un mouvement de contrariété l'avait fait sortir; évidemment il ne trouverait pas avant le dîner une minute de tète-à-tête pour s'entretenir avec sa femme; dans ces conditons, le mieux était donc de préparer cet entretien de façon à être soulenu par un allié, et cet allié il ne pouvait le trouver que dans son beau-père: puisque c'était la caisse de M. Leparquois qui payait la publicité du Candide et des autres journaux, il était tout naturel qu'il s'expliquât avec son beau-père sur les offres de Silva et fît connaître ses intentions à ce sujet.

C'est rue Rossini que M. Leparquois avait ses bureaux; au premier étage, surdesécussons en cuivre encastrés dans les deux vantaux de la porte, enlisait, d'un côté : » Leparquois. Métaux, Mines de Montana (Etats-Unis), d'Atacama (Chili); de Guadalajara (Espagne) ; d'Iyo (Japon); — de l'autre: Usines à Aubervilliers [Seine) ; Graville [Seine-Inférieure) ; Thibouville [Eure) ; Méans [Loire-Inférieure) ; Le Boucau [Basses-Pyrénées); Brax [Lot-et-Garonne); VEstaque (Bouches'du-Rhône), Si Geoffroy ne venait pas souvent dans ces bureaux, il était connu cependant, et quand on le vit entrer, tous les yeux le suivirent.

Gomme il se dirigeait vers le cabinet de son beaupère, le commis principal, sortant de derrière un grillage, vint au-devant de lui :

— Vous voulez voir M. Leparquois? il n'est pas

— Viendra-t-il ici ce soir?

— Je ne pense pas. Il est rue Sainte-Marguerite pour une visite de la commission des logements insalubres; il n'en partira que pour rentrer à l'hôtel, et encore assez tard, sans doute.

— Alors, j'aurais chance de le trouver rue Sainte- Marguerite?

Le commis, tirant sa montre, regarda l'heure:

— Oh I bien sûr, pendant encore une heure et demie au moins. Vous savez, quand M. Leparquois est rue Sainte-Marguerite, il y reste volontiers: si haut que soit la situation à laquelle il est parvenu, il se souvient que c'est de là qu'il est parti, et il aime cette vieille maison paternelle; à sa place d'aucuns en rougiraient, lui en est fier, et si bien que le nom de Leparquois s'étant effacé à la longue au-dessus de la vieille boutique, il l'a fait repeindre l'année dernière.

Geoffroy avait assez souvent entendu son beaupère parler de son origine, pour connaître cette vieille boutique de ferrailleur; cependant il n'avait jamais été rue Sainte-Marguerite; mais le nom repeint sur l'çnseigne la lui ferait facilement trouver sans avoir besoin d'un renseignement plus précis, qu'il lui déplaisait de demander au commis.

Il fit arrêter son coupé dans le faubourg Saint-

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Geoffroy n'ayant pas rencontré Tarchitecte, parti depuis assez longtemps déjà, ne voulut pas revenir dans le salon, d'où un mouvement de contrariété l'avait fait sortir; évidemment il ne trouverait pas avant le dîner une minute de tête-à-tête pour s'entretenir avec sa femme ; dans ces conditons, le mieux était donc de préparer cet entretien de façon à être soulenu par un allié, et cet allié il ne pouvait le trouver que dans son beau-père: puisque c'était la caisse de M. Leparquois qui payait la publicité du Candide et des autres journaux, il était tout naturel qu'il s'expliquât avec son beau-père sur les offres de Silva et fît connaître ses intentions à ce sujet.

C'est rue Rossini que M. Leparquois avait ses bureaux; au premier étage, surdesécussons en cuivre encastrés dans les deux vantaux de la porte, on lisait, d'un côté : » Leparquois. Métaux, Mines de Montana [Etats-Unis), d'Atacama (Chili); de Guadalajara {Espagne) ; d'iyo (Japon); — de l'autre: Usines à Auber^ vitliers [Seine); Graville [Seine-Inférieure); Thibouville [Eure) ; Méans [Lob^e-lnférieure) ; Le Boucau [BasseS'Pj/rénées); Brax [Lot-et-Garonne); VEslaque (Bouches'du'Rhône). Si Geoffroy ne venait pas souvent dans ces bureaux, il était connu cependant, et quand on le vit entrer, tous les yeux le suivirent.

Comme il se dirigeait vers le cabinet de soa beaupère, le commis principal, sortant de derrière un grillage, vint au-devant de lui :

— Vous voulez voir M. Leparquois? il n'est pas

— Viendra-t-il ici ce soir?

— Je ne pense pas. Il est rue Sainte-Marguerite pour une visite de la commission des logements insalubres; il n'en partira que pour rentrer à Thôtel, et encore assez tard, sans doute.

— Alors, j'aurais chance de le trouver rue Sainte- Marguerite?

Le commis, tirant sa montre, regarda l'heure:

— Ohl bien sûr, pendant encore une heure et demie au moins. Vous savez, quand M. Leparquois est rue Sainte-Marguerite, il y reste volontiers: si haut que soit la situation à laquelle il est parvenu, il se souvient que c'est de là qu'il est parti, et il aime cette vieille maison paternelle ; à sa place d'aucuns en rougiraient, lui en est fier, et si bien que le nom de Leparquois s'étant effacé à la longue au-dessus de la vieille boutique, il l'a fait repeindre l'année dernière.

Geoffroy avait assez souvent entendu son beaupère parler de son origine, pour connaître cette vieille boutique de ferrailleur; cependant il n'avait jamais été rue Sainte-Marguerite; mais le nom repeint sur l'çnseigne la lui ferait facilement trouver sans avoir besoin d'un renseignement plus précis, qu'il lui déplaisait de demander au commis.

Il fit arrêter son coupé dans le faubourg Saint-

Geoffroy n'ayant pas rencontré Tarchitecte, parti depuis assez longtemps déjà, ne voulut pas revenir dans le salon, d'où un mouvement de contrariété l'avait fait sortir; évidemment il ne trouverait pas avant le dîner une minute de tète-à-tête pour s'entretenir avec sa femme; dans ces conditons, le mieux était donc de préparer cet entretien de façon à être soulenu par un allié, et cet allié il ne pouvait le trouver que dans son beau-père: puisque c'était la caisse de M. Leparquois qui payait la publicité du Candide et des autres journaux, il était tout naturel qu'il s'expliquât avec son beau-père sur les offres de Silva et fît connaître ses intentions à ce sujet.

C'est rue Rossini que M, Leparquois avait ses bureaux; au premier étage, surdesécussons en cuivre encastrés dans les deux vantaux de la porte, on lisait, d'un côté : » Leparquois. Métaux. Mines de Montana (Etats-Unis), d'Atacama (Chili); de Guadalajara (Espagne) ; d'Iyo (Japon); — de l'autre: Usines à Auber^ villiers [Seine); Graville [Seine-Inférieure); Thibouville [Eure) ; Méans [Loire-Inférieure) ; Le Boucau [Basses-Pyrénées); Brax [Lot-et-Garonne); VEstaque (Bouches-du-Rkône). Si Geoffroy ne venait pas souvent dans ces bureaux, il était connu cependant, et quand on le vit entrer, tous les yeux le suivirent.

Gomme il se dirigeait vers le cabinet de soa beaupère, le commis principal, sortant de derrière un grillage, vint au-devant de lui :

— Vous voulez voir M. Leparquois? il n'est pas

— Viendra-t-il ici ce soir?

— Je ne pense pas. Il est rue Sainte-Marguerite pour une visite de la commission des logements insalubres; il n'en partira que pour rentrer à Thôtel, et encore assez tard, sans doute.

— Alors, j'aurais chance de le trouver rue Sainte- Marguerite?

Le commis, tirant sa montre, regarda l'heure:

— Oh I bien sûr, pendant encore une heure et demie au moins. Vous savez, quand M. Leparquois est rue Sainte-Marguerite, il y reste volontiers: si haut que soit la situation à laquelle il est parvenu, il se souvient que c'est de là qu'il est parti, et il aime cette vieille maison paternelle ; à sa place d'aucuns en rougiraient, lui en est fier, et si bien que le nom de Leparquois s'étant effacé à la longue au-dessus de la vieille boutique, il l'a fait repeindre l'année dernière.

Geoffroy avait assez souvent entendu son beaupère parler de son origine, pour connaître cette vieille boutique de ferrailleur; cependant il n'avait jamais été rue Sainte-Marguerite; mais le nom repeint sur l'çnseignela lui ferait facilement trouver sans avoir besoin d'un renseignement plus précis, qu'il lui déplaisait de demander au commis.

Il fit arrêter son coupé dans le faubourg Saint-

brielle était pauvre je pense que je n'aurais aucun reproche à lui adresser.

— Vous savez, mon cher Geoffroy, que vous êtes le plus original des gendres.

— Je parle sérieusement.

— C'est cela que j appelle de l'originalité. Comment vous avez une femme charmante, jeune, intelligente, riche, qui vous aime...

— Qui m'aime !

— J'espère que vous n'allez pas dire qu'elle ne vous aime pas ; votre mariage ne prouve-t-il pas son amour ; par hasard, d'une fenêtre de son appartement elle vous voit passer à cheval montant le boulevard pour aller faire votre promenade au Bois; elle vous remarque comme le plus élégant et le plus correct des cavaliers ; le lendemain, les jours suivants, elle se trouve à cette même fenêtre quand vous passez, et l'impression que vous avez produite sur elle s'accentue. Le dimanche à Longchamp, on vous nomme à elle, et elle apprend ainsi qui vous êtes, quelle est votre naissance, quelle a été votre jeunesse passée auprès d'une mère tendrement aimée, dans des occupations intelligentes et sérieuses. Son esprit travaille, s'enthousiasme, son cœur se prend, et un beau jour elle me déclare qu'elle n'aura pas d'autre mari que le comte Geoffroy de Canoël. Si ce n'est pas là de l'amour, qu'est-ce donc?

— Gomme vous j'ai cru à cet amour, et c'est lui qui a fait mon mariage ; mais il ne m'a pas fallu longtemps pour reconnaître que non seulement ma

femme ne m'aimait point, mais encore qu'elle était fermée à Tamour.

— Que dites-vous là ?

— La vérité malheureusement. Vous comprenez quel a été mon chagrin. Je ne me suis pas marié parce que Gabrielle avait une grosse fortune quand moi j'étais ruiné, mais parce que sa beauté m'avait séduit , et aussi, et surtout parce que je croyais rencontrer en elle les sentiments qui étaient en moi.

— Puisqu'elle m'a dit qu'elle n'accepterait jamais d'autre mari que vous.

Sans répondre à cet argument Geoffroy continua :

— Vous savez dans quelles conditions morales je me trouvais : encore sous le coup immédiat de la mortdemamère, j'avais besoin d'affection, d'intimité, et je m'étais imaginé que Gabrielle pouvait me les donner. La réalité me fut cruelle, très cruelle. Cependant je ne désespérais point. Parce que Gabrielle n'était pas celle que j'aurais cru, je ne devais pas me dire que je n'éveillerais pas en elle les sentiments qui lui manquaient : il est des femmes et des meilleures qui sont l'ouvrage de leur mari. Vous avez été le témoin des premiers mois de notre mariage ; vous avez vu si je l'ai enveloppée de tendresse...

— C'est vrai.

— Comment en toutes choses, les grandes comme les petites, celles de la vie matérielle comme celle de l'esprit et du cœur, je me suis donné à elle entièrement. Pour la vie matérielle j'ai réussi; en l'initiant à des usages qu'elle ignorait je l'ai intéressée ; de ce

côté j'étais bien le mari qu'elle avait voulu, qu'elle avait cherché. Maispourtout ce qui touche à l'esprit et au cœur, il n'en a pas été de même, je l'ai ennuyée. Quand j'ai essayé de lui faire lire ou de lui lire moimême ce qui pouvait l'émouvoir, provoquer l'étincelle que j'attendais, elle a bâillé, et nous avons fermé les livres pour ne plus les rouvrir. Il n'y a que deux théâtres pour elle : les Français le mardi et non le jeudi ; l'Opéra le lundi et non le mercredi: et une fois dans sa loge elle n'a d'yeux que pour les toilettes de la salle et les lorgnettes braquées sur elle, comme elle n'a d'oreilles que pour les histoires mondaines qu'on lui raconte et dont les femmes et les hommes qui sont là font le sujet : la passion exprimée sur la scène par la poésie ou la musique ne lui dit rien. Quand nous avons voyagé, l'art des monuments, des tableaux, des statues ne lui a pas dit davantage ; comme ne lui a rien dit non plus le charme de la nature quand nous nous sommes promenés en tête à tête : mondaine elle est, rien que mondaine : paraître, faire parler de soi, de ses toilettes, de sa fortune, de son hôtel, de ses équipages, recueillir des hommages d'où qu'ils viennent, avoir une cour, se montrer partout oîi il est chic d'aller le jour comme la nuit, pour elle la vie tient là-dedans*

— N'est-ce pas de son âge?

— Peut-être, et encore à condition qu'on n'y sacrifie pas sa dignité, celle de son nom et de son rang.

— Sa dignité. Voilà un bien gros mot.

— Justifié par malheur, vous allez le voir.

Le coupé avait filé rapidement par la rue Saint- Antoine et la rue de Rivoli, il allait prendre l'avenue (le rOpéra quand Geoffroy baissa une glace pour dire au cocher de monter doucement l'avenue des Champs-Elysées et de redescendre à Thôtel; puis tout de suite relevant la glace, il raconta la visite et les propositions de Silva.

Pendant qu'il expliquait la nature de sa femme à son beau-père, celui-ci avait paru inquiet. Au contraire, cette histoire de publicité le laissa parfaitement calme.

— Alors c'est grave ?deraanda-t-il, quand Geoffroy fut arrivé au bout de son récit.

— Comment, grave ?

— Et c'est cela qui vous fâche.

— Assurément.

— Eh bien, mon cher Geoffroy, c'est contre moi que vous devez vous fâcher, bien plus que contre votre femme, car je suis le vrai coupable, le seul coupable. Ayant remarqué que Gabrielle éprouvait de la satisfaction à voir son nom cité dans les journaux, avec quelques mots aimables enveloppant la citation, j'ai voulu. lui donner régulièrement ce plaisir qui, spontanément, était intermittent, comme tout ce qu'on laisse au hasard, d'ailleurs, et j'ai chargé Gasquin qui, dans ma maison s'occupe de la publicité, de rédiger ces petites notes et de les faire passer dans les journaux ; sans doute il se sera mis en relation avec ce Silva, ou plutôt Silva se sera mis en relation avec lui ; voilà le mal, si mal il y a.

— Certes.

— Vous I Que se passe-t-il ? Gabrielle...

— Gabrielle va bleu ; rassurez- vous.

— Vous m'avez fait une belle peur.

— J'ai voulu vous entretenir avant le dîner, et ne vous ayant pas trouvé rue Rossini, je suis venu vous chercher ici.

— Vous voyez où je suis né, mon chez Geoffroy, et d'où je suis parti.

Ce fut en regardant le sol encroûté de la boutique qu'il dit les premiers mots de cette réponse, humblement, et en les levant vers le ciel superbement, qu'il prononça les derniers.

Puis tout de suite, appelant la vieille femme d'un ton affectueux :

— Rosalie.

Elle se leva, et gravement, à pas comptés, dans une attitude hiératique de sybille, elle vint à eux.

— Cousine, dit Leparquois, il y a longtemps que tu veux connaître le mari de Gabrielle : le voici.

Elle fit une révérence et avec un fort accent basnormand :

— Je suis bien contintCy dit-elle.

Cousine I C'était une cousine cette vieille femme f En la regardant Geoffroy comprit pourquoi il ne l'avait jamais vue : quelle contenance eût tenue la comtesse de Canoël en ayant cette sybille assise àsa table.

— Puisque vous avez à me parler, dit Leparquois brusquant le départ, partons.

— J'ai laissé mon coupé dans le faubourg Saint- Antoine, dit Geoffroy.

— Ah! VOUS êtes venu en voiture, tant mieux; moi je ne viens jamais ici qu'en omnibus et sur l'impériale encore ; ça me rajeunit*

Tant qu'ils furent dans la rue Sainte-Marguerite, ils ne parlèrent que de choses insignifiantes, Geoffroy parce qu'il trouvait que ce n'était point le lieu d'engager l'entretien ; Leparquois parce que c'était son habitude de laisser venir, tout en affectant la franchise.

— C'est de Gabrielle que je veux vous parler, dit Geoffroy lorsqu'ils furent montés en voiture.

— Je m'en doute bien un peu, répondit Leparquois avec un sourire de contentement.

— Ahl

— J'espère que vous n'allez pas vous plaindre d'elle ; ni vous plaindre.

— Au contraire, c'est pour me plaindre d'elle, c'est pout me plaindre moi-même que je vous impose l'ennui de cet entretien.

— Vrai, je ne m'attendais pas à cela.

— Croyez que je ne m'y suis décidé qu'à grand'peine, et parce que j'ai besoin de vous pour couper court à une situation intolérable.

Leparquois aurait voulu ne pas s'engager sur un sujet qui menaçait de lui être désagréable car il aimait tendrement sa fille ; il essaya donc de plaisanter :

— Alors vous venez me demander de la déshériter ?

Mais Geoffroy répondit très sérieusement :

— Peut-être, en effet, serait-ce lé mieux ; si Ga-

— Est-ce que, vraiment, c'est un crime chez une femme du monde de faire parler de soi dans les journaux? Le Candide 6!h\ev publiait trois colonnes, et en article de tête, sur le bal de la duchesse de Charmont; le Boulevard d'il y a quelques jours, trois colonnes également sur la fête carthaginoise...

— .... Donnée dans son château Louis XV, interrompit Geoffroy.

— .... Par la princesse d'Aussonne. Est-ce que mesdames de Charmont et d'Aussonne ne sont pas des grandes dames, de très grandes dames?

— Par le nom qu'elles portent, oui, mais seulement par le nom. Le père de madame de Charmont a fait faillite, une faillite scandaleuse ; celui de madame d'Aussonne aétéàMazas. Et voilà précisément pourquoi elles tiennent tant à ce qu'on parle d'elles ; elles font tête, et s'imaginent effrontément que la notoriété acquise remplacera la respectabilité perdue. Voyez si les vrais grandsnoms du Faubourg tombent dans ce cabotinage qui, & de rares exceptions près, est la marque d'une tare ou d'une origine bourgeoise. Cela ne vous atteint pas, puisqu'il n'y a pas de fortune plus honnêtement acquise que la vôtre, par la seule force du travail et de l'intelligence. Mais l'origine bourgeoise de Gabrielle l'oblige à une correction qu'elle n'observe pas, quand elle recherche de vulgaires réclames bonnes pour madame de Charmont, madame d'Aussonne ou autres vieilles banquistes. C'est un rôle que je ne permettrai pas qu'une Canoël prenne, et voilà pourquoi, après la visite de cet annoncier, j'ai voulu avoir un entretien avec vous, afin

que vous me souteniez dans celui que je veux avoir ce soir môme avec ma femme. Il ne faut pas que notre fête donne lieu à cettepublicité, et je compte suivons pour m'appuyer. Le voulez-vous?

Leparquois hésita un moment:

— Certainement, dît-il enfin, je comprends toute la force des raisons que vous venez de développer et auxquelles je n'avais pas réfléchi, je l'avoue ; pourtant, je voudrais ne pas causer un chagrin à Gabrielle... aujourd'hui.

— La fête ne nous laisse pas le choix de notre heure.

— Puisque vous avez recherché mon concours, c'est que vous sentiez qu'une discussion pouvait naître de vos observations, n'est-ce pas ?

— J'ai voulu que Gabrielle trouvât son père et son mari unis en face de mesdames de Lîgny etdeBaudemont.

— Je comprends, et je vous le répète, je suis avec vous, tout entier avec vous, car madame de Lîgny et madame de Baudemont me gênent comme elles vous gênent, seulement je vous demande d'éviter une discussion, à Gabrielle... aujourd'hui.

— Aujourd'hui? Voici deux fois que vous prononcez ce mot avec une insistance significative. Expliquez-vous.

— Lorsque vous m'avez dit tout à l'heure que vous vouliez me parler de Gabrielle, je vous ai répondu que j'espérais que vous n'alliez pas vous plaindre d'elle, voici l'explication de mes paroles en même temps que celle du mot « aujourd'hui ». Ce matin,

après votre départ, Gabriel s'est trouvée souffrante, et j'ai envoyé chercher Proby...

— Elle ne m'en a rien dit lorsque je suis rentré.

— C'est que son malaise n'a pas eu de suites, et surtout c'est que Proby n'a pas eu avec elle la même franchise qu'avec moi; enfin, mon cher, ilcroitàune grossesse...

— Croit ?

— ... C'est-à-dire qu'il a constaté tous les symptômes de la grossesse.

— Et vous ne me le disiez pas.

— Vous ne m'avez pas laissé parler. Vous voyez maintenant pourquoi je vous demandais âe ne pas laire vos observations à Gabrielle aujourd'hui.

— Ni aujourd'hui, ni demain, s'écria Geoffroy d'une voix vibrante ; Gabrielle mère, mes griefs présents tombent, comme tombent aussi mes craintes pour l'avenir.

Leparquois lui prit les mains et les serrant avec émotion :

— Ahl mon cher Geoffroy, quelle joie vous me donnez ; je retrouve donc l'homme que depuis six mois je croyais perdu ; matinée et soirée, la journée sera complète. Maintenant il n'y a plus qu'à penser à l'enfant, et pour moi je m'ensuis déjà occupé. Aujourd'hui même j'ai engagé une affaire qui, à la fia du mois, doit rapporter un gros bénéfice. Ce sera la dot de l'enfant. i^Cinq ou six millions placés sur une tête d'un jour, font un joli capital à vingt ans.

Tous deux étaient dans un état de joie violente, ils se regardaient en riant, le visage épanoui, les yeux émus, les mains frémissantes ; c'était le nom du père assuré, la fortune du grand-père triomphante ; pour le mari, sa femme conquise et avec elle la dignité, la sécurité du ménage ; pour le père, la paix définitivement établie avec sa fille et son gendre serrés dans une étroiteintimité autour de ce berceau ; enfin pour tous deux, les inquiétudes qui les tourmentaient, à jamais dissipées, et les espérances des premiers jours du mariage redevenues radieuses.

— Vous ne pressentiez rien ? demanda Leparquois .

— Rien.

— J'aurais dû laisser Gabrielle vous faire cette joie.

— Me reût-elle faite?

— N'en doutez pas.

— Il n'y a que quelques instants je l'entendais applaudir Ligny qui soutenait que la femme réellement belle doit n'avoir pas d'enfant.

— Opinion de conversation, soyez en sûr, et qu'elle n'aurait pas soutenue, je le parierais, si madame de Baudemont ou Théodolinda ne l'avait point partagée. Je vous assure que vous ne connaissez pas Gabrielle. Vous verrez quand la maternité l'aura peu à peu

envahie, quels trésors de tendresse se cachent sous son abord froid et son vernis mondain : elle ne trouve pas ça chic de se montrer tendre, voilà la vérité. Par dignité, par fierté, vous n'avez pas insisté pour forcer cette tendresse à se trahir ; l'enfant n'aura pas cette réserve.

— Le passé est mort, n'en parlons plus ; notre vie commence aujourd'hui.

— Et je désire qu'elle commence pour tous les trois.

— Gomment l'entendez vous ?

— Vous vouliez une explication avec Gabrielle; j'entends que nous en ayons une d'un autre genre î lorsque nous serons tous les trois seuls, je lui annoncerai ce que m'a dit Proby ; et vous verrez , vous verrez.

Ils arrivaient à l'hôtel, Geoffroy n'eut pas le temps de répondre que cette épreuve pouvait être imprudente ; d'ailleurs, sur quoi se fût-il appuyé pour faire ce chagrin à ce père plein de confiance en sa fille ? Sur le passé? Précisément il n'existait plus.

— Si nous la trouvons seule, dit Leparquoîs en montant le perron du vestibule, je vais tout de suite lui annoncer les espérances de Proby ; le dîner sera plus gai.

Mais ils ne la trouvèrent pas du tout ; le valet qui leur ouvrit la porte présenta un billet à Geoffroy que celui-ci, après l'avoir lu, tendit à son beau-père.

« Allons avec Théodolinda, Mesdames de Baudemont etLigny (bien entendu), dîner à Saint-Germain. »

« Gabi. »

Leparquoîs fut déconcerté :

— Il est vrai qu'elle ne pouvait pas savoir, dit-il. Cette explication ne leur rendit pas la gaieté, et le

dîner en tête à tête, dans la vaste salle à manger où plus d'une fois ils s'étaient ainsi trouvés en face l'un de l'autre seuls, parce que Gabrielle dînait ici ou là, ne fut pas du tout ce que Leparquois avait imaginé. Certainement elle ne pouvait pas savoir ; c'était ce qu'ils devaient se dire, ce qu'ils se disaient ; et cependant, ni l'un ni l'autre ne retrouvait les dispositions heureuses et confiantes de leur rentrée : ils mangeaient gravement sous les yeux vigilants du maître d'hôtel, et quand ils échangeaient quelques mots, c'était sur un sujet banal, pour parler, bien plus que se communiquer une idée.

— Vous avez des intentions de sortie? demanda Leparquois lorsqu'ils quittèrent la table.

— Aucune.

— Voulez-vous que nous fassions une promenade au Bois ?

— Volontiers.

— Vous ne trouvez pas que je vous exploite.

— Quelle idée !

— C'est que je ne suis jamais plus heureux que lorsque je vous ai vous et Gabrielle ; et c'est un plaisir dont je ne jouis pas aussi souvent que je voudrais.

— Mais...

— Ne croyez pas au moins que c'est un reproche ; si j'en avais à vous adresser, ce ne serait pas cette heure que je choisirais. Il est bien naturel que vous alliez à votre terre pour surveiller les réparations en

train ; ce n'est pas moi qui vous en blâmerai. Il est bien naturel aussi, puisque vous aimez la peinture, que vous alliez travailler dans les ateliers de vos amis, quoique vous puissiez vous en construire un dans le jardin oîi vous seriez chez vous.

— Pas plus que vous, mon cher beau-père, je ne veux que dans mes paroles rien n'ait l'apparence d'un reproche qui, s'adressant à vous, manquerait de sens d'ailleurs ; mais enfin, il n'en est pas moins vrai que i^e sont les fantaisies de Gabrielle qui ont fait mes absences. Gabrielle aurait consenti à m'accompagner à Ganoël, que nos voyages n'eussent pas été bien fréquents, sans que la direction dès réparations en souffrît ; elle eut accepté mon travail, mes manies si vous voulez, au lieu de les trouver vulgaires et ridicules, que j'aurais fait construire cet atelier dans le jardin.

— Je sais bien ; et je n'ai pas moins que vous souffert de ces fantaisies qui dérangeaient si désagréablement la vie que je m'étais arrangée, et que votre mariage devait, semblait-il, me donner : mes exigences n'étaient pas grandes, une causerie intime en dînant avec vous trois ou quatre jours par semaine ; le lundi, passer une heure dans votre loge à l'Opéra ; le mardi aux Français une heure aussi ; rentrer me coucher à dix heures, et le matin avant de partir pour mes bureaux, embrasser ma fille. Enfin, puisque je vous ai aujourd'hui, j'en profite. Gabrielle ne peut pas revenir de Saint-Germain avant dix ou onze heures. Nous rentrerons de bonne heure et nous l'attendrons pour lui faire notre surprise.

Gomment la prendrait-elle, cette surprise? Geoffroy ne voulait pas poser cette question à son beau-père, mais il ne pouvait pas ne pas se l'adresser à luimême.

Ce ne fut pas à dix heures que Gabrielle rentra, ce fut à minuit passé, et ces deux heures d'attente furent longues pour le mari comme pour le père, en tête à. tête dans le salon orange du rez-de-chaussée- Leparquois impatient, Geoffroy inquiet et se demandant si la maternité allait réellement amener chez sa femme les changements auxquels il avait peutêtre cru trop vite et trop facilement.

Gomme on lui avait dit qu'ils l'attendaient, elle entra surprise dans le salon, et de la porte elle les enveloppa d'un coup d'œil curieux.

— Tu vois, nous t'attendons, dit Leparquois d'un ton qu'il voulait rendre insignifiant, de manière à ménager ses effets.

— G'est devant des juges que je comparais ? répondit-elle d'un accent qui trahissait déjà la résistance.

— Oh I pas du tout, pas du tout.

— Mors ?

— Je ne veux pas te faire languir ; viens ici près de moi, et écoute un peu.

Il la regarda avec un sentiment de fierté heureuse.

— J'écoute, dit-elle.

Elle jeta son chapeau sur une table, et s'assit en face de son père dans un fauteuil bien confortablement en se taisant, comme 5i elle devait écouter là une histoire longue et ennuyeuse.

Mais aux premiers mots de son père, elle se redressa et devint attentive.

— Ce matin, j'ai rencontré Proby comme il sortait de chez toi.

— Ah!

Geoffroy, qui Tobservait, remarqua qu'elle était fâchée d'avoir laissé échapper cette exclamation.

— Je vois, continua Leparquois, que tu devines ce qu'il m'a dit.

— Ce qu'il m'a dit à moi-même, sans doute.

— Et que t'a-t-il dit?

— Que mon malaise n'avait pas d'importance, qu'il passerait tout seul et naturellement.

Leparquois jeta à Geoffroy un coup d'oeil significatif.

— C'est bien cela, dit-il.

— Quoi cela ? demanda-t-elle d'un air trop simple pour n'être pas affecté.

— Que nous n'avions pas à nous inquiéter.

— Et je ne suis pas inquiétée, tu vois, puisque j'aî été achever ma journée à Saint-Germain.

— Peut-être était-ce une imprudence, dit Geoffroy.

— Une imprudence d'aller à Saint-Germain en cette saison? répondit-elle.

— Il est certain, continua Leparquois, qu'avec une belle santé comme la tienne, tu n'es pas tenue à des ménagements qui seraient indispensables à uae autre; cependant tu devras prendre certaines précautions, et le plus tôt sera le mieux.

— Des ménagements ? des précautions ? Et pourquoi?

— Il» semble que nous ne nous entendons pas, interrompit Geoffroy.

— • Ce n'est certes pas ma faute, répondit Gabrielle avec une parfaite conviction.

— C'est la mienne, reprit Leparquois, j'aurais dû parler net; réjouis-toi, ma chère enfant, et partage notre joie : Proby croit que tu es enceinte.

Mais ce ne fut pas la joie qu'il attendait et guettait que trahit le visage de sa fille.

— Allons donc, s'écria-t-elle.

— Il a constaté en toi des signes de grossesse.

— C'est impossible.

— Il me l'a dit.

— Pourquoi ne me Ta-t-il pas dit à moi.

— Sans doute parce qu'il n'a encore que des présomptions et qu'il n'a pas voulu compromettre la science en te donnant une fausse joie.

— Tu vois donc, s'écria-t-elle vivement, que j'avais raison de te dire que cette grossesse était impossible.

— As-tu la prétention de croire que tu connais mieux que Proby les signes de la grossesse?

— Quand il s'agit de moi, ouï.

— Proby est une autorité considérable.

Dès là qu'on avait été choisi par Leparquois on était considérable: considérables les peintres et les statuaires dont il achetait les œuvres; considérables son avocat, son médecin, ses chimistes, ses ingénieurs, son architecte ; considérable aussi la noblesse de son gendre et telle qu'il n'en connaissait pas en France qui la valût.

— Si considérable que soit cette autorité, répondit Gabrielle, elle n'est pas infaillible, n'est-ce pas. Et d'ailleurs elle n'est pas en jeu cette autorité, puisqu'elle n'a pas affirmé la grossesse; toi-même tu parles de présomption.

— N'est-ce pas assez pour que nous nous réjouissions ? Les présomptions d'un homme tel que Proby le permettent, il me semble. Enfin, ma chère enfant, c'est pour t' annoncer ces présomptions que nous avons voulu t' attendre, pour te faire la surprise de cette grande nouvelle : un an de mariage et pas d'enfant, sais-tu que ça devenait inquiétant.

— Pas pour moi.

— Allons, ne dis pas cela; et même le mieux est d'en rester là pour ce soir; nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.

Ainsi Geoffroy ne s'était pas trompé en prévoyant que Gabrielle n'accepterait pas cette surprise avec la joie que son beau-père imaginait; mais ce qu'il ne comprenait pas, c'était l'obstination qu'elle mettait à repousser la possibilité de cette grossesse. Pourquoi?

Le mariage de Geoffroy et de Gabrielle s'était bien fait comme Leparquois l'avait dit, mais cependant sans que celui-ci donnâtles raisons vraies qui avaient

décidé cette fllle ambitieuse et orgueilleuse, affolée de domination, à aller chercher un mari pauvre.

Autant le père était fier de son origine, autant la fllle en était humiliée, comme elleTeût été de la plus repoussante des infirmités. Enfant, elle avait plus d'une fois accompagné son père rue Sainte-Marguerite, et c'était le souvenir inoubliable des heures passées dans cette cave sombre où tout lui faisait horreur, où elle suait de honte tandis que son père vérifiait les comptes de la longue cousine noire, ou s'amusait à faire sonner dans sa main les quelques pièces de monnaie, prix d'une casserole vendue par lui, qui avait déterminé sa vie : tout pour que le monde étourdi, subjugué par le succès que lui donnait sa fortune, oubliât d'où venait cette fortune qui l'éblouissait.

C'était un Bas-Normand de Villedieu-les-Poêles qui l'avait commencée, cette fortune. Après avoir longtemps parcouru les campagnes, la hotte du chaudronnier sur le dos, il avait été pris d'ambition, et se sentant la force nécessaire pour réaliser les rêves poursuivis en marchant seul le long des grands chemins, ou en dormant la nuit dans les granges et les étables, il était venu à Paris pour s'enrichir et avait ouvert la boutique de la rue Sainte-Marguerite.

Difficiles avaient été les commencements; quelquefois le pain manquait ; mais ,1e mari et la femme, aussi durs l'un que l'autre aux privations, ne se plaignaient point, et ils y habituaient leur unique enfant, un gamin né aux champs qui, Bans en souf-

frir, avait quitté les rives riantes de la Sienne pour les ruisseaux du faubourg Saint- Antoine.

Cependant, petit à petit, le travail^ Téconomie, surtout la finesse dans le commerce et la hardiesse dans les entreprises» avaient apporté Taisance, puis un commencement de fortune, et quand, six ans après sa femme, le père était mort à son tour, le fils, âgé alors de vingt ans, avait eu la surprise de trouver un héritage de près de quatre cent mille francs.

Plus d*un à sa place, après dix années de jeunesse passées dans la cave de la rue Sainte-Marguerite à remuer de la ferraille eût voulu faire servir aux plaisirs de son âge cet héritage qui lui tombait du ciel; mais il était bien le fils du père qui, la hotte au dos, rêvait de s'enrichir ; lui, en vendant ses vieux fers, avait rêvé la fortune.

Faisant venir une parente de Villedieu, il lui avait donné à tenir la boutique paternelle, et modestement, aux appointements de cent vingt francs par mois, il était entré chez un lamineur de la rue Sainte- Avoye.

Ce n'était pas pourtant que le métier de commis eût pour lui des attraits particuliers, mais il voulait étudier à fond l'industrie des métaux, et il ne reculerait pas devant Tennui de commencer par le commencement

Un mot que son père répétait souvent lui était resté dans la mémoire : « On gagne plus à vendre des harengs saurs que des truites » ; et avait dirigé son choix : limité l'emploi de Tor et de l'argent; îUi*

mité celui du cuivre dans la petite industrie parisienne qui, pour ce seul quartier, ne comprend pas moins de vingt-cinq à trente mille ouvriers ou petits p a trons. Travaillant avec u n camarade ou un|apprenti , ces petits patrons n'ont pas d'avances, et c'est tout juste, bien souvent, si le matin ils trouvent les quarante sous nécessaires à Tachât du métal qu'ils vont transformer en bijoux: pas de crédit chez le lamineur, on est donc exposé à ne pas travailler, faute de matière première.

C'était cette clientèle que Leparquois voulait gai^mer, « les harengs-saurs » comme il les appelait; et il ne lui avait pas fallu longtemps pour connaître ceux qui méritaient conûance ; il les avait fait parler; il les avait écoutés, s'intéressant à leurs plaintes, croyant à leurs espoirs en un lendemain sûr; et quand, à la crémerie de la rue du Temple où il mangeait, on avait essayé de lui emprunter les quarante sous sauveurs, il les avait presque toujours tirés de sa poche de pauvre commis, ne. demandant que le silence pour tout remerciement du service rendu. En quelques années s'il avait perdu deux ou trois cents francs, il avait gagné cette clientèle qui l'aurait suivi partout où il aurait voulu s'établir. U n'avait pas été loin, simplement chez son patron: « Vendez-moi votye maison, ou je vous monte une concurrence. » Comme le prix offert était à peu près juste, et que cette concurrence dont on le menaçait eût été la ruine, le patron avait dû céder.

En cinq ans, cet atelier modeste à ses débuts avait pris la tête de ceux qui font le plus gros chiffre

frir, avait quitté les rives riantes de la Sienne pour les ruisseaux du faubourg Saint- Antoine.

Cependant, petit à petit, le travail, Téconomie, surtout la finesse dans le commerce et la hardiesse dans les entreprises, avaient apporté l'aisance, puis un commencement de fortune, et quand, six ans après sa femme, le père était mort à son tour, le ûls, âgé alors de vingt ans, avait eu la surprise de trouver un héritage de près de quatre cent mille francs.

Plus d'un à sa place, après dix années de jeunesse passées dans la cave de la rue Sainte-Marguerite à remuer de la ferraille eût voulu faire servir aux plaisirs de son âge cet héritage qui lui tombait du ciel; mais il était bien le fUs du père qui, la hotte au dos, rêvait de s'enrichir ; lui, en vendant ses vieux fers, avait rêvé la fortune.

Faisant venir une parente de Villedieu, il lui avait donné à tenir la boutique paternelle, et modestement, aux appointements de cent vingt francs par mois, il était entré chez un lamineur de la rue Sainte- Avoye.

Ce n'était pas pourtant que le métier de commis eût pour lui des attraits particuliers, mais il voulait étudier à fond l'industrie des métaux, et il ne reculerait pas devant l'ennui de commencer par le commencement

Un mot que son père répétait souvent lui était resté dans la mémoire : « On gagne plus à vendre des harengs saurs que des truites » ; et avait dirigé son choix : limité l'emploi de l'or et de l'argent; illi*

mité celui du cuivre dans la petite industrie parisienne qui, pour ce seul quartier, ne comprend pas moins de vingt-cinq à trente mille ouvriers ou petits patrons. Travaillant avec un camarade ou un|apprenti, ces petits patrons n'ont pas d'avances, et c'est tout juste, bien souvent, si le matin ils trouvent les quarante sous nécessaires à Tachât du métal qu'ils vont transformer en bijoux: pas de crédit chez le lamineur, on est donc exposé à ne pas travailler, faute de matière première.

C'était cette clientèle que Leparquois voulait gagner, a les harengs-saurs » comme il les appelait; et il ne lui avait pas fallu longtemps pour connaître ceux qui méritaient conûance ; il les avait fait parler; il les avait écoutés, s'intéressant à leurs plaintes, croyant à leurs espoirs en un lendemain sûr; et quand, à la crémerie de la rue du Temple où il mangeait, on avait essayé de lui emprunter les quarante sous sauveurs, il les avait presque toujours tirés de sa poche de pauvre commis, ne . demandant que le silence pour tout remerciement du service rendu. ËQ quelques années s'il avait perdu deux ou trois cents francs, il avait gagné cette clientèle qui l'aurait suivi partout où il aurait voulu s'établir. Il n'avait pas été loin, simplement chez son patron: « Vendez-moi votye maison, ou je vous monte une concurrence. » Comme le prix offert était à peu près juste, et que cette concurrence dont on le menaçait eût été la ruine, le patron avait dû céder.

En cinq ans, cet atelier modeste à ses débuts avait pris la tête de ceux qui font le plus gros chiffre

frir, avait quitté les rives riantes de la Sienne pour les ruisseaux du faubourg Saint- Antoine.

Cependant, petit à petit, le travail, réconomie, surtout la finesse dans le commerce et la hardiesse dans les entreprises» avaient apporté Taisance, puis un commencement de fortune, et quand, six ans après sa femme, le père était mort à son tour, le ûls, âgé alors de vingt ans, avait eu la surprise de trouver un héritage de près de quatre cent mille francs.

Plus d'un à sa place, après dix années de jeunesse passées dans la cave de la rue Sainte-Marguerite à remuer de la ferraille eût voulu faire servir aux plaisirs de son âge cet héritage qui lui tombait du ciel; mais il était bien le fils du père qui, la hotte au dos, rêvait de s'enrichir ; lui, en vendant ses vieux fers, avait rêvé la fortune.

Faisant venir une parente de Villedieu, il lui avait donné à tenir la boutique paternelle, et modestement, aux appointements de cent vingt francs par mois, il était entré chez un lamineur de la rue Sainte- Avoye.

Ce n'était pas pourtant que le métier de commis eût pour lui des attraits particuliers^ mais il voulait étudier à fond Tindustrie des métaux, et il ne reculerait pas devant Tennui de commencer par le commencement

Un mot que son père répétait souvent lui était resté dans la mémoire : « On gagne plus à vendre des harengs saurs que des truites » ; et avait dirigé son choix : limité l'emploi de l'or et de l'argent; illi-

mité celui du cuivre dans la petite industrie parisienne qui, pour ce seul quartier, ne comprend pas moins de vingt-cinq à trente mille ouvriers ou petits patrons. Travaillant avec un camarade ou utfapprenti, ces petits patrons n'ont pas d'avances, et c'est tout juste, bien souvent, si le matin ils trouvent les quarante sous nécessaires à Tachât du métal qu'ils vont transformer en bijoux: pas de crédit chez le lamineur, on est donc exposé à ne pas travailler, faute de matière première.

C'était cette clientèle que Leparquois voulait gagner, « les harengs-saurs » comme il les appelait; et il ne lui avait pas fallu longtemps pour connaître ceux qui méritaient confiance ; il les avait fait parler; il les avait écoutés, s'intéressant à leurs plaintes, croyant à leurs espoirs en un lendemain sûr; et quand, à la crémerie de la rue du Temple où il mangeait, on avait essayé de lui emprunter les quarante sous sauveurs, il les avait presque toujours tirés de sa poche de pauvre commis, ne. demandant que le silence pour tout remerciement du service rendu. En quelques années s'il avait perdu deux ou trois cents francs, il avait gagné cette clientèle qui l'aurait suivi partout où il aurait voulu s'établir. Il n'avait pas été loin, simplement chez son patron: « Vendez-moi votye maison, ou je vous monte une concurrence. » Comme le prix offert était à peu près juste, et que cette concurrence dont on le menaçait eût été la ruine, le patron avait dû céder.

En cinq ans, cet atelier modeste à ses débuts avait pris la tête de ceux qui font le plus gros chiffre

d'affaires à Paris, et alors Leparquois, répétant son moyen de procéder employé déjà rue Sainte-Marguerite, avait fait venir un cousin de Villedieu pour le lui donner à diriger, tandis que lui-même achetait^ en province, deux importantes usines ou se faisaient en grand la fonte et le laminage des métaux.

Elles ne l'avaient pas plus retenu que la boutique de la rue Sainte-Marguerite ou Tatelier du quartier Sainte-Avoye, n'étant, pour lui, qu'un point de départ; et l'ambition croissant avec le succès, il avait, en vingt ans, trouvé le moyen de mettre la main dans les affaires de ses rivaux. Avec tous, sa manière d'agir était la même ; quand il avait savamment préparé ses approches, il se présentait franchement et faisait ses propositions: « L'association ou la guerre, la fortune avec moi, ou sans moi la lutte et la ruine. » Des résistances s'étaient rencontrées, alprs il avait engagé la guerre de façon à ce qu'on comprît que tout valaitmieux que de Tavoirpour ennemi : bon homme pour ceux qui acceptaient son intrusion et subissaient le partage, il devenait implacable pour ses adversaires.

C'est ainsi que le fils du rétameur, parti de la rue Sainte-Marguerite lesté de quatre cent mille francs, était arrivé à une puissance finanoière avec laquelle le monde des affaires comptait : la position qu'il prenait à la Bourse en décidait beaucoup d'autres, car il semblait s'être associé avec la fortune bien plus encore^ qu'avec ses concurrents, et Ton savait qu'en le suivant on serait sûrement dans le train.

Quand il avait abandonné son atelier de laminage,

il s'était offert un luxe dont Tenvie le tenait depuis longtemps, celui d'un appartement au coin du boulevard Voltaire et du Château-d'Eau, où, de son balcon, on voit passer les enterrements mémorables qui montent au Père-Lachaise. C'était là qu'il s'était marié avec une belle juive, fille d'un riche marchand de pierreries, et que, dans cet appartement, superbe à ses yeux, il avait installé sa jeune femme, lui offrant un mobilier choisi chez le meilleur fabricant du faubourg:, Saint-Antoine, avec bronzes de la rue de Turenne, tapis français à fond blanc enguirlandés de fleurs claires, et bibelots artistiques achetés au Louvre et au Bon-Marché,

Mais de même que l'atelier de lamineur, les usines en province, les mines à l'étranger,. les grosses spéculations, les Sociétés fondées par lui n'avaient pas sufQ à son ambition chaque jourgrandissante, il était arrivé un jour où cet appartement ne s'était plus trouvé en accord avec sa position: aucun de ceux qu'il voyait maintenant ne demeurait boulevard Voltaire. Sa femme venait de mourir; Gabrielle sortait du couvent; une camarade de princesses et de marquises pouvait-elle vivre dans cet appartement bourgeois dont les anciennes splendeurs pâlissaient à mesure que se faisait l'éducation de ses yeux : à la vérité les tapis d'Orient remplaçaient les tapis français, les bronzes de Barbedienne les bibelots du Bon Marché, mais cet appartement était toujours un simple appartement, et le boulevard Voltaire restait au coin du Château-d'Eau.

Son notaire alors lui avait proposé l'hôtel du bou-

levard Haussmann, habité quelques mois à peine par celui qui s'était ruiné aie construire; mais, après l'avoir visité, Leparquois s'était retiré confus. Que ferait-il là-dedans ? Bien que ses succès lui eussent donné au plus haut point l'orgueil de la richesse, il lui était resté de son premier état une certaine timidité que l'on rencontre chez beaucoup de parvenus, qui les rend mesquins dans leurs idées comme dans leurs dépenses et les empêche de s'ouvrir au sentiment du grand et du large. Sa fortune lui permettait l'achat de cet hôtel, son origine le lui défendait ; il avait peur de ne pas s'y trouver à sa place.

Mais Gabrielle élevée boulevard Voltaire, non rue Sainte-Marguerite, et qui depuis son enfance entendait parler de millions, n'avait pas les mêmes timidités que son père ; au couvent elle s'était liée avec des compagnes qui, par leur naissance ou la situation de leurs familles, comprenaient la grande vie autrement qu'une fille de bourgeois, et cette conception elles la lui avaient fait accepter d'autant plus facilement, qu'elle ne demandait qu'à suivre leurs leçons et leur impulsion.

Quand son père, en revenant de visiter l'hôtel, lui avait annoncé qu'il renonçait à l'acheter « parce qu'il serait déplacé au milieu de ces splendeurs », elle s'était fâchée.

— On est déplacé nulle part, lorsqu'on est assis sur un trône d'or.

Il était assez disposera reconnaître les vertus du trône d'or ; cependant la crainte de commettre des

maladresses et de faire rire dans la mise en mouvement de la machine domestique nécessaire à cet hôtel, ravalent retenu jusqu'au jour où, par Tentremise de Théodolînda, Gabrielle avait découvert une gouvernante extraordinaire qui pouvait être en même temps une grande maîtresse de cérémonie. Et cette vieille fille, qui savait l'étiquette jusque dans ses futilités, avait vaincu ses dernières résistances, en lui proposant un train de maison bien fait pour rassurer les plus timorés; à la cuisine, un chef, trois aides et deux filles de service; un maître-d'hôtel avec trois valets de chambre, dix valets de pied, trois femmes de chambre, une lingère, une argentière, un sommelier; pour l'écurie, un premier cocher avec deux autres sous ses ordres, six hommes d'écurie et deux grooms, huit grands carrossiers et quatre autres pour la nuit; enfin, une livrée bleue avec galon d'argent; c'était là évidemment de quoi inspirer confiance et avoir la certitude que personne ne rirait d'une maison ainsi mise sur ce pied et dirigée comme cette respectable personne semblait le devoir faire.

L'hôtel avait été acheté, et Gabrielle eut la gloire, un dimanche de printemps, quand une partie de tout Paris montait le boulevard pour aller aux courses, de franchir la grande porte de cette riche demeure, menée par son premier cocher, avec deux valets de pied à la livrée bleue galonnée d'argent derrière elle : voiture, attelage, cocher, étaient d'une correction irréprochable, et les regards approbatifs qui s'adressaient à eux lui furent plus doux que

ceux que provoquait sa jeune beauté dans son premier épanouissement.

Mais l'hôtel n'était qu'un premier pas vers le mari qui devait l'introduire dans la grande existence, un simple moyen d'action, un outil entre ses mains^ qui serait inutile si elle n'apprenait pas à s'en servir adroitement.

Depuis longtemps, ses idées sur le mariage qu'elle voulait étaient fixées, et les conditions que devaient réunir son mari, sévèrement discutées avec Théodolinda, à qui sa qualité de princesse^ son âge et son caractère donnaient une autorité incontestée, arrêtées aussi en une seule, qui tenait lieu de tout — la naissance. Qu'il fût riche, intelligent, tendre, aimable, n'étaient que des points secondaires ; riche, elle l'était pour deux, de même intelligente : il fallait qu'il eût un nom; à lui d'avoir de la naissance pour deux et par elle de faire d'une fille de parvenu une femme du monde.

Lorsqu'au couvent, dans leurs longues causeries, elles formulaient cette règle de vie, il semblait que sa réalisation dût être aussi facile que prompte : avec sa fortune, Gabrielle n'avait qu'à paraître pour que les maris vinssent s'offrir d'eux-mêmes. Cependant, il n'en avait pas été ainsi. A la vérité, il s'en était présenté, mais ils sortaient de la finance ou des affaires, barons autrichiens, comtes romains ou même simples rastaquouëres, marquis en Espagne ou princes n'importe où, ne comptant pas dans le monde parisien, pas plus celui de la naissance que celui de l'argent. Que Théodolinda acceptât un comte

de Lîgny(?), il le fallait bien; celui-là ou personne; la misère toute seule ou la lutte avec lui, et pour champ de bataille Paris, Rome et Vienne, c'est-à-dire en fin de compte la fortune possible. Mais le cas de Théodolinda n'était pas le sien; la fortune, elle l'avait dès maintenant, sans lutte, sansla gagner; ce n'était ni à Rome ni à Vienne qu'elle voulait briller^ c'était à Paris qu'elle attendait la royauté avec la couronne de duchesse, de comtesse ou de marquise qui devait un jour lui tomber sur la tête.

Ce jour avait tardé. Au commencement elle ne s'en était pas tourmentée. Mais peu à peu l'impatience l'avait gagnée. Elle perdait du temps. Et puis ce nom de Leparquois la gênait, Thumiliait et elle avait hâte de l'enterrer. De princesse elle était descendue à duchesse, puis à marquise, puis à comtesse, mais sans que ces concessions fissent venir le marquis ou le comte qu'elle attendait. Et pendant ce temps, les prétendants que son père lui offrait défilaient, honteusement renvoyés à leur banque ou à leurs affaires.

C'était alors que Théodolinda lui avait parlé d'un comte de Canoël qui semblait réunir les qualités exigées. A la vérité, il n'était ni prince, ni duc, simplement comte, mais appartenant à la plus ancienne et à la meilleure noblesse, ayant son nom inscrit à Dives sur la colonne qui garde le souvenir des compagnons de Guillaume-le-Conquérant, enfin, allié à de grandes maisons de France et d'Angleterre, Ruiné, il est vrai, par son père, qui avait englouti sa fortune à faire courir, mais cela était de peu

d'importance, et même cette ruine avait eu cela de bien, de donner la célébrité au nom de Ganoêl, connu de tous ceux gui, depuis trente ans, ont mis le pied sur un hippodrome ; d'ailleurs galamment, noblement ruiné, avec honneur. L'homme, jeune encore, beau garçon, bon garçon, un peu réservé seulement ; pas du tout son père, qui était un vrai Parisien, lui plutôt provincial, ne s'occupant pas de chevaux, mais fréquentant les ateliers, peignant un peu, passionné pour les choses d'art. C'était ainsi que Ligny l'avait connu, et il faisait de lui le plus grand cas.

Le mot provincial avait effrayé Gabrielle, mais il semblait être celui d'une situation, plutôt que d'un caractère. Ruiné, Geoffroy de Ganoël ne pouvait rester à Paris, et il avait dû habiter avec sa mère, morte depuis peu, dans leur château, célèbre autrefois par son haras, maintenant délabré, ne venant k Paris que de temps en temps. Justement il s'y trouvait en ce moment, et comme il demeurait rue de Laborde, il y avait chance de le voir passer quand le matin il montait le boulevard pour aller faire une promenade ; bien qu'il eut les courses en horreur et pour cause, c'était un cavalier élégant et correct ; en se mettant à une fenêtre Théodolinda pourrait le lui montrer.

Cet arrangement accepté et Geoffroy s'étant trouvé l'homme que disait Théodolinda, chaque jour Gabrielle avait paru à sa fenêtre juste au moment où il passait. La première fois, la seconde il n'avait rien vu ; la troisième il l'avait aperçue, la

MONDAINE l'if 7

quatrième cherchée ; et depuis, à Taller comme au retour, il avait mis son cheval au pas pour mieux lever la tête.

C'était alors qu'elle avait déclaré à son père que le comte de Ganoël serait son mari, lui et non un autre.

— Ganoël ?

Elle avait expliqué ce qu'était ce Ganoël, sans oublier la colonne de Dives-

— Ruiné I

— S'il n'était pas ruiné m'accepterait-il pour femme ?

— Avec ta fortune tu peux choisir le mari que tu veux.

— Dans le monde de l'argent, tu as raison ; dans celui oîi je veux figurer et en belle place, à la première, rien n'est moins sûr. Je ne me fais pas illusion et je pèse juste ce que nous sommes : des enrichis, pas même d'hier, mais d'aujourd'hui et dont la richesse est criarde comme de la dorure toute neuve ; si encore elle était vieil or. Je n'ai pas à te rappeler d'oîi venaient les maris que tu m'as jusqu'à ce jour proposés, tu le sais comme moi. Et il n'y a rien d'étonnant à cela ; nous n'avons pas de relations. Avec ta fortune, nous sommes plus isolés dans cet hôtel que tu ne l'étais il y a vingt ans, dans ton appartement du Ghâteau-d'Eau. Geux que tu me proposerais encore auraient la même origine, et je les refuserais comme les précédents, puisqu'ils ne pourraient pas me donner ce que je veux : — le prestige et Tautorité du nom. La richesse a cela de

bon et de beau, qu'elle nous permet d'écraser les autres ; mais elle ne suffit pas. Quand les gens passent devant cet hôtel, il pèse sur leurs épaules de tout l'argent qu*il a coûté à construire, mais ils se sont éloignés à peine de quelques pas, qu'ils se redressent et se vengent ou se consolent en criant que tu n'es qu'un parvenu. Eh bien, je veux que mon mariage, que mon titre, que mon nom s' ajoutant à ta fortune, ne permettent pas ce redressement. M. de Ganoël n'a pas de fortune, moi je n'ai pas de naissance ; nous n'aurons ainsi rien à nous reprocher, et notre association sera faite de ce que nous apportons chacun de notre côté. Déplus, à son manque de fortune, il y aura cet avantage que tu pourras le maintenir dans ta dépendance, ce qui est important pour l'avenir et me permettra de le conduire, sans qu'il pense à résister, par les chemins où je veux le faire passer. Accepte donc ce mariage qui est peut-être une folie à tes yeux, mais une folie raisonnée, tu le vois ; et même si tu veux être sage, n'essaie pas de le retarder. Tu en as assez du genre de vie que je t'impose depuis ma sortie du couvent : les promenades, les théâtres, les expositions te fatiguent et te troublent ; tu as besoin de liberté et de repos pour tes affaires. Un mari te débarrassera de ces corvées. Je pourrai les lui imposer sans scrupules, et s'il ne les accepte pas toutes, il me sera permis quelquefois d'aller seule où je voudrai, puisque je serai mariée.

C'était ces explications que Leparquois n'avait pas données à Geoffroy, un peu, parce qu'elles n'étaient

pas avouables et, beaucoup, parce qu'il ne se les rappelait guère. Ce qui Tavait surtout touché dans la demande de sa fille, c'était le fait romanesque de la fenêtre, preuve, h ses yeux, d'un amour véritable, et même en quelque sorte fatal ; c'était ce fait qui avait forcé son consentement, et par conséquent qu'il avait gardé dans sa mémoire.

Décidé à accepter le comte de Ganoël, il fallait arriver à faire sa connaissance d'une façon naturelle et lui inspirer, non moins naturellement, l'idée d'épouser la belle jeune fille qu'il avait remarquée. Avec l'esprit d'intrigue inné en elle et développé d'ailleurs par l'usage, Théodolinda avait trouvé le moyen d'amener ce double résultat.

Gomme la terre de Ganoël, grevée de lourdes hypothèques, était à vendre depuis assez longtemps sans trouver d'acquéreur, Ligny, sous la dictée de sa femme, avait écrit à Geoffroy qu'il connaissait un riche, un très riche capitaliste qui désirait acheter One terre importante en Normandie avec château, prairies, bois, en lui demandant si la sienne répondait aux conditions exigées. Une correspondance s'était engagée ; puis Jour avait été pris pour visiter le château, et Geoffroy avait eu la surprise de voir tomber chez lui la belle jeune fille du boulevard

Haussmann, accompagnée de son père et deson amie^ la comtesse de Ligny.

— Gomment s'aborderait-on ? La question avait été examinée entre les deux amies.

Devait-elle feindre de ne pas le reconnaître ? Ou bien, au contraire, avouer franchement qu'elle venait à lui?

Ne pas le reconnaître, c'était perdre les avantages que le manège de la fenêtre avait pu déjà produire et, de plus, c'était une hypocrisie qui, peut-être, l'indisposerait contre elle.

D'un autre côté, procéder par un aveu franc était dangereux aussi ; elles ne savaient presque rien de son caractère et, comme il pouvait être au nombre de ceux qui se sauvent par cela seul qu'ils voient qu'on va courir sur eux, il était bon d'agir prudemment.

Elles s'étaient donc arrêtées à un moyen terme : elle laisserait paraître qu'elle le reconnaissait, discrètement, confidentiellement, de façon à ce que cela ne pût être compris que de lui et lût un secret entre eux ; en même temps, elle montrerait une heureuse surprise :

— Vous I L'élégant cavalier que je ne pouvais m'empêcher d'admirer ; l'inconnu qui levait la tête vers moi lorsqu'il passait, c'est vous l Mais alors, cette rencontre est providentielle.

Les choses se passèrent ainsi et Théodolinda, qui suivait le jeu de Gabrielle, en fut satisfaite : évidemment il acceptait la rencontre providentielle.

La visite du château commença sous la direction

de Geoffroy, qui n'avait jamais pris cette peine pour aucun amateur et, bien que très correctement, ce fut toujours à Leparquoîs qu'il s'adressât, par ses regards, c'était à Gabrielle qu'allaient ses paroles.

— Il est pris, dit Théodolinda en restant à un certain moment en arrière avec son amie, achève-le.

Gabrielle n'avait pas besoin de ce coup d'éperon, elle voyait l'effet qu'elle produisait et s'appliquait à user intelligemment de son succès : qu'il fût sensible à sa beauté, cela n'était pas une révélation pour elle, il le lui avait déjà dit en passant sous ses fenêtres ; ce qu'il fallait maintenant, c'était se conduire de telle sorte qu'elle laissât un souvenir ému dans son esprit et dans son cœur.

Partout ailleurs, elle eut trouvé qu'un vieux château, délabré comme celui-là, n'était qu'une ruine bonne pour loger des hiboux ; et son mobilier qui, en grande partie, datait de l'empire, qnand les Ganoël étaient rentrés de l'émigration, eut été le sujet de ses plaisanteries. Mais, par Ligny, elle savait que ce n'était ni la lassitude, ni le dégoût qui faisaient vendre cette ruine qu'il aimait, au contraire finalement ; pour lui plaire, elle n'avait donc qu'à paraître partager ses sentiments ; aussi tout ce qui, dans leur rapide promenade, défilait devant ses yeux, provoquait-il son admiration ou sa vénération.

Ce fut du recueillement qui la saisit quand elle entra dans la salle des gardes, vaste, haute et sombre, dont les solives sculptées racontaient un poème. La salle à manger, avec la cheminée en marbre blanc

et en granit rose, était merveilleuse. Le large escalier, dont les rampes en pierre se suivaient en carré, était ce qu'elle avait vu de plus beau en ce genre. Dans la chambre où avaient couché Louis XIII et Louis XIV, on put croire qu'elle allait se mettre en prière. Mais, où elle fit la plus longue station, ce fut dans le donjon transformé en chartrier, où, sur des rayons poussiéreux, dormaient les archives des Ganoël. Respectueusement, elle demanda à Geoffroy d'ouvrir un des registres relié en parchemin jauni et, comme elle ne pouvait pas lire l'ancienne écriture dont l'âge avait à demi effacé l'encre, en même temps qu'il jaunissait le velin, elle le pria de l'aider et, tandis que, Leparquois accoudé avec Théodolinda à. une fenêtre regardaient les jardins, ils lurent ensemble, penchés sur le même feuillet, la barbe de Geoffroy effleurant la joue de Gabrielle :

« Contrat de mariage.

« Pardevant les conseillers du Roy, notaires au Ghâtelet de Paris, soussignés, furent présents : très haut et très puissant seigneur Geoffroy, comte de Ganoël, mestre de camp d'un régiment de cavalerie, gouverneur, pour Sa Majesté, de Saint-Jean-Pied-de- Port, seigneur châtelain de...

Elle eût lu ce contrat jusqu'au bout, si son père, qui s'ennuyait, ne les avait pas, malgré Théodolinda, dérangés pour continuer leur visite.

Sans doute, c'était quelque chose d'admirer le château des Ganoël, quelque chose aussi de s'inté-

resser à l'histoire de leur maison, mais ce qui eut été mieux encore, c'eut été de pouvoir s'adresser à Geoffroy de façon à le toucher directement; leur entrée dans une vaste pièce qu'il avait aménagée en atelier lui en fournit roccasion.

Au lieu de passer vite, comme l'aurait désiré son père, qui pensait toujours à Theure du train, elle voulut s'arrêter devant chaque étude que rencontraient ses yeux, et alors c'étaient des compliments qui, pour n'être pas formulés avec le mot propre, n'en chatouillaient pas moins Geoffroy agréablement ; ce n'était pas ce qu'elle disait qui le touchait, mais la manière dont elle le disait, le charme de son sourire, la musique de sa voix. Sans doute, M. de Ligny l'avait prévenue, mais elle n'imaginait pas cependant ^ue l'émail pût être un art aussi charmant ; c'était une révélation.

Le château parcouru, on descendit dans les jardins, d'où l'on passa dans les herbages du haras ; alors elle eut des admirations attendries pour les boxes des poulinières que le père de Geoffroy avait fait construire, avec un certain luxe, une année où un grand cheval lui avait gagné le Derby, le Grand-Prix et le Cambridgshire ; elle voulut aussi se faire expliquer quelle était la vie des yearlings dans leurs paddocks.

— Mon notaire s'entendra avec le vôtre, monsieur le comte, dit Leparquois, au moment de monter en voiture pour regagner la station.

En effet, les deux notaires s'étaient entendus, et ils avaient décidé qu'au lieu d'un contrat de vente.

un contrat de mariage vaudrait beaucoup mieux pour les deux parties, — et même pour eux.

Et un mois après, ils avaient la satisfaction de le faire signer à leurs clients. Gomme Gabrielle l'avait demandé, il était rédigé de laçon h ce que son mari fût dans la dépendance de son beau-père d'abord et, plus tard, dans celle de sa femme ; sans résister, Geoffroy avait tout accepté; que lui importait, ce n'était pas une fortune qu'il épousait.

Se mariant pour avoir un nom et une maison, Gabrielle aurait voulu ouvrir cette maison au monde parisien le lendemain même du jour oîi elle devenait comtesse de Ganoël ; mais la réalisation de ce désir avait rencontré des résistances dont son impatience s'était exaspérée.

Contre celles qui provenaient de l'état de l'hôtel, elle ne pouvait que se résigner : ou recevoir tout de suite dans ses appartements tels qu'ils étaient, ou attendre que les ouvriers eussent achevé la galerie des fêtes sur laquelle elle comptait pour frapper un coup d'éclat.

Mais, contre celles que lui opposait son mari, il n'en avait pas été de même. En voyant ces projets, Geoffroy avait doucement fait observer que, pour inviter les gens chez soi. il faut être en relations

avec eux, et que ces relations ne s'établissent convenablement qu'avec le temps. 11 eut passé sa jeunesse à Paris, il pourrait, dès maintenant, les lui offrir. Mais ce n'était point son cas. Ses classes achevées, il avait voyagé ; puis, à son retour en France, à la mort de son père, il s'était établi à Canoël auprès de sa mère malade, ne faisant à Paris que de courts séjours, de temps en temps, et alors s'occupant plutôt des affaires embrouillées de son père que de plaisirs mondains. Sans doute, ces négligences n'avaient point rompu les liens de parenté ou d'amitié qui l'unissaient à plusieurs grandes familles, mais encore fallait-il commencer par resserrer ces liens, ce qui n'était point l'affaire d'un jour. Au lieu de se rendre à ces objections, elle avait tout mis en jeu, prières, tendresses, brouilles, colères pour brusquer les choses et, quoiqu'il pût dire, le Jour fixé pour sa première fête avait été celui de l'achèvement des travaux. On était en mai ; si elle ne profitait pas de la fin de la saison, il faudrait attendre à l'année suivante et c'était dix mois perdus pour sa gloire. Cette résistance qui, tout d'abord, l'avait dépitée, avait eu cela de bon, cependant, de lui permettre de tenir son mari en dehors de l'organisation de sa fête: il faisait de l'opposition, on se passait de lui, ne lui demandant que de surveiller les entrepreneurs et de les presser; et, sans se défendre, il avait accepté cette expulsion : le temps des illusions s'était vite écoulé pour lui ; il commençait à connaître sa femme, ses goûts, ses idées, ses ambitions et savait qu'il ne gagnerait rien à lutter; si elle avait besoin de leçons

ce ne seraient pas celles qu'il essayerait de lui donner qui lui profiteraient.

Alors un conseil, composé de Théodolindaet de madame de Baudemont, avait réglé cette organisation et arrêté la liste des invités, discutant chaque nom, l'épluchant pour être bien certain de n'avoir que la crème du monde parisien. Ce n'était point pour les amis de son père, financiers, industriels, administrateurs de grandes compagnies, leurs femmes et leurs filles qu'elle donnait cette fête ; si elle avait voulu ces gens-là, elle les aurait eus depuis longtemps sans attendre son mariage; ce n'était pas davantage pour la colonie étrangère qui va partout oîi l'on s'amuse, tous rastaqouères à ses yeux, les Américains, Cubains, Brésiliens ou autres exotiques; mais c'était pour le monde d'où une fille de parvenus comme elle se trouvait justement exclue, et o\x une Canoël devait non moins justement prendre la place qui, de droit, lui appartenait.

Théodolinda arriverait accompagnée de son archiduc, ce qui donnait tout de suite à la fête un auguste panache que célébreraient les journaux; mais, comme au dernier moment, il s'était dérobé, elle avait en toute hâte lait venir son prince romain, offrant, en plus, ses Américains, que Gabrielle et madame de Baudemont s'étaient entendues pour refuser :

— Pas d'étrangers.

— Mais Tarchiduc ?

— Pas de parvenus.

— Pas de marchands.

Pour la première fois, un désaccord se produisait entre les amies, et bientôt un autre Tavait suivi.

Quelle serait la toilette de Gabrielle? Porterait-elle ses pierreries, ou bien afficherai t-elle une simplicité audacieuse. Gabrielle, qui savait ce que ses diamants et ses perles coûtaient, voulait les montrer. Théodolinda et madame de Baudemont, qui ne pouvaient pas lutter avec elle, prêchaient la simplicité.

— Ce serait une originalité.

— Du dédain.

— De l'insolence.

Mais l'originalité, le dédain, l'insolence, que cependant elle aimait tant, ne l'avaient pas cette fois emporté; observations, railleries, épigrammes, démonstrations des amies s'étaient émoussées contre la vanité et l'ambition.

— Je ne serais pas en harmonie avec mon hôtel. En harmonie avec l'hôtel I Que d'obligations ce

mot n'avait-il pas jusqu'à présent imposées au père et à la fille. Le jour même de leur installation, Gabrielle l'avait tout de suite réalisée celte harmonie : née dans un palais héréditaire, elle n'aurait pas fait meilleure figure, croyait-elle; froideur, indifférence superbe, air de ne s'intéresser à rien, dignité, fierté, c'était la perfection de la correction, telle qu'elle la comprenait. Mais il n'en était pas de même de Leparquois qui, lui, n'avait jamais pu ni attraper ni la froideur, ni l'indifférence, s'intéressait h tout ce qui lui appartenait, et se laissait surprendre à chaque instant, comme s'il rapprochait la valeur vraie des choses du prix qu'elles lui coûtaient; lorsqu'il s'ar-

rètait devant un de ses tableaux, il n'était pas difficile de deviner qu'il se demandait si réellement ce morceau de toile, recouvert de couleurs, valait les cent mille francs qu'il avait déboursés pour Tacheter et s'il les retrouverait ; de même, lorsqu'il suivait des yeux un de ses valets de pied superbe et majestueux, il était facile de voir qu'il se disait tout bas : « Toi, mon gaillard, tu ne vaux pas les trois mille francs que tu me coûtes par an. »

C'était cet argument personnel que Théodolinda, dépitée, avait lancé en dernier :

— Décidément, tu retournes à ton père.

Mais sans qu'il produisît plus d'effet que les autres ; quand une femme a des pierreries qui valent deux millions, elle ne les garde pas dans des écrins.

Sans le concours de ses amies, elle s'était entendue avec son couturier qui lui avait fait une robe de conte de fées : lourde, éblouissante en drap d'argent, s'ouvrant sur un tablier formé d'un réseau de perles, le corsage plastronné de perles et de diamants ; des diamants couvriraient les épaules ; elle porterait des diamants en couronne dans les cheveux, des diamants partout; sous les feux de la lumière électrique, ce serait à faire cligner les yeux.

Et, réellement, l'effet cherché s'était produit ; quand, descendant de son appartement pour rejoindre son père et son mari qui l'attendaient, elle avait traversé le vestibule, où déjà les valets se trouvaient à leur poste, son rapide passage avait été celui d'une constellation qui laisse derrière elle un sillon lumineux.

En la voyant entrer dans le salon où il causait avec son gendre, Leparquois eut un sourire de joie orgueilleuse, et il resta en admiration devant elle, ému de la beauté de sa fille, autant qu'ébloui par les feux des diamants de la robe de fée.

— A la bonne heure, dit-il, tu fais honneur aux petits cadeaux de papa.

La façon dont il prononça « petits cadeaux » disait, pour qui le connaissait, qu'en cette circonstance il n'était point inquiet de ses déboursés et qu'il en avait pour son argent. Bien que d'ordinaire il s'appliquât à être discret avec son gendre, il ne put pas imposer silence à sa vanité :

— Quand on pense, dit-il, qu'elle porte cent mille francs de rente sur elle.

Mais Geoffroy ne partagea pas cet enthousiasme, et même un [nuage, saisi par Gabrîelle, assombrit son regard.

— Je ne suis pas à votre gré ? demanda-t-elle.

— Vous savez que personne ne vous admire comme moi.

— Alors, c'est cette toilette qui vous déplaît?

— Elle est superbe.

— C'est une ironie, n'est-ce pas, votre superbe ? Qu'avez-vous à lui reprocher ?

— Rien ; si ce n'est que j'aurais préféré vous la voir ailleurs qu'ici.

— Parce que?

— Parce qu'ici vous êtes chez vous, et qu'il est plus séant de laisser à ses invités la première place que de la prendre soi-même.

— C'est singulièrement manifester sa satisfaction de me voir occuper cette première place.

— Votre beauté vous l'aurait donnée sans que personne pût s'en blesser.

— Puisque personne n'est encore arrivé, dît Leparquois, pour couper court à ces propos qui l'inquiétaient et le peinaient, il serait peut-être bon de passer la revue du maître un peu partout.

Des salons de réception éclairés avec des lampes et des bougies, qui leur donnaient une clarté di:?crète, ils passèrent dans la salle de bal resplendissante de lumière électrique. Déjà les musiciens étaient installés sur leur orchestre et, dans des poses affaissées, ils s'abandonnaient, en attendant l'heure du travail, à l'accablement des nuits passées sans sommeil, indifférents aux splendeurs qui les entouraient, sensibles à la seule pensée que, grâce à cet éclairage, ils n'auraient pas trop chaud quand la salle serait remplie.

En ce moment, elle était complètement vide et son illumination, qui tombait sur les divans en brocard bleu dont tout son pourtour était meublé, donnait, pour la première fois, sa valeur à la décoration du plafond et de la frise si fraîche, si radieuse que Gabrielle qui, d'ordinaire, ne se lais-

sait guère toucher par les choses d'art, en fut ravie.

— Vous auriez dû fixer un rendez-vous à Tarchitecte pour ce moment, dit-elle à son mari ; nous aurions pu le complimenter,

— Et ce n'aurait été que justice, ajouta Leparquois.

Ainsi, c'était à l'architecte que des compliments devaient être adressés : pour sa femme comme pour son beau-père, la part qu'il avait prise à la construction et à la décoration de cette galerie, ne comptait pas ; mais devait-il s'en étonner, le temps était loin où Gabrielle s'intéressait à ses études et ne pouvait se décider à quitter l'atelier du château de Ganoël ; maintenant, quand par extraordinaire on faisait allusion à ses émaux, elle en paraissait humiliée, comme si c'était un travail et des goûts indignes d'un homme de son rang.

Elle ne resta pas longtemps sur cette idée et, traversant la salle, suivie de son père et de son mari, elle se dirigea vers un grand dressoir qui, à l'autre bout de la galerie, faisait face à l'orchestre ; il était recouvert de voiles de gaze rose et, de chaque côté, deux laquais en livrée de gala, les plus beaux et les plus décoratifs de la maison, se tenaient en faction, immobiles et raides comme s'ils montaient la garde.

— Enlevez ces voiles dit Gabrielle.

Lorsque le dressoir fut découvert, 11 apparut tout couvert d'accessoires du cotillon, disposés en bel ordre comme l'eût pu faire le plus habile des commis dans l'art de l'étalage ; mais àcôté de ce qui se voit

partout: écharpes en soie ou en gaze, écrans, tambourins, rubans, boulettes fleuries, potiches et autres petits objets sans valeur réelle, en belle place pour frapper les yeux et provoquer les convoitises, s'exbibaient des bijoux de prix : porte-bonheur en or, porte-cigares, éventails peints, épingles de cravate avec perles fines, bagues avec pierreries, paniers garnis de fleurs, bourses à mailles d*or ou d'argent, étuis émaillés, flacons, bonbonnières en vermeil, petits tableaux, aquarelles, colliers, bracelets; une véritable montre de bijoutier.

Gabrielle se tourna vers son père :

— Tu vois, dit-elle, que ton argent a été bien employé.

Alors, celui-ci s'adressant à son gendre avec un sourire modeste :

— C'est une petite surprise, dit-il.

Geoffroy n'ayant rien répliqué.

— Gomment la trouvez-vous ? demanda Lepar^ quois.

— 11 n*y a pas de valeurs à lots ? dit Geoffroy.

— Tiens ! c'est une idée, répondit Leparquois, à qui il fallait un certain temps pour comprendre l'ironie.

Mais Gabrielle avait l'esprit plus prompt que sou père et, dans la crainte qu'on se moquât d elle, elle se tenait toujours en éveil, sur ses gardes.

-— Il en est des accessoires de cotillons comme de la robe, dit-elle.

— Pas tout à fait.

— Enfin, que leur reprochez-vous ?

— D'être d'un trop grand prix ; il semble qu'ils soient un paiement pour nos danseurs et nos danseuses.

— Soyez sans crainte, danseurs et danseuses ne s'en plaindront pas.

Geoffroy avait une réplique sur la langue ; il la retint. A quoi bon accentuer le désaccord qui se manifestait entre sa femme et lui ; c'était le malheur de leurs deux natures qu'ils fussent ainsi divisés sur tant de choses : pour lui, c'était une humiliation que ce grossier étalage de la richesse ; pour elle, c'était une gloire. Les observations qu'il pourrait présenter maintenant ne feraient pas disparaître toute celte bijouterie, comme si elle s'enfonçait dans une trappe de théâtre; mieux valait donc ne pas appuyer, il en avait déjà trop dit- La visite continua et, de la salle de bal, ils se dirigèrent, à travers l'enfilade des salons, vers la salle à manger, dont l'approche s'annonçait par une odeur de truffes mêlée au parfum des roses; elle avait été transformée en un immense buffet, où était dressé un souper de pièces montées, de viandes froides, de poissons, de volailles, pour huit cents personnes supposées mortes de faim et capables de se crever de nourriture.

C'était l'habitude de Gabrielle de vérifier sévèrement les comptes qu'on lui remettait le premier de chaque mois et de ne pas accepter une dépense douteuse, ne fût-elle que de quelques sous, car autant elle se montrait prodigue pour tout ce qui était faste, autant elle restait serrée et même avare dans

les choses de la vie de tous les jours; mais le maître d'hôtel et le chef, qui commençaient à la bien coqnaître, savaient qu'en cette circonstance la sévérité ne serait pas de mise, et ils en avaient profité pour se rattraper des rabais que trop souvent elle leur infligeait.

— Il faut qu'on voie bien qu'il y a trop, avait-elle dit en commandant ce souper.

Us avaient obéi, s'entendant pour exécuter cet ordre religieusement, de même qu'ils s'étaient entendus aussi, en honnêtes associés, pour partager les cinq ou six mille francs qu'ils pourraient gratter sans contestation possible avec « la rétameuse », comme ils appelaient leur maîtresse.

Et, regardant cette profusion de victuailles dressée sur une sorte d'autel, dans un éblouissement de linge, au milieu de guirlandes et de gerbes de fleurs, Geoffroy ne pouvait s'empêcher de revenir aux premiers jours de son mariage, quand il essayait de lui apprendre l'art de donner avec grâce, répétant doucement les leçons que lui-même avait reçues de sa mère et qui se résumaient dans le mot de Labruyère : « C'est rusticité que de donner de mauvaise grâce : le plus fort et le plus pénible est de donner ; que coûte-t-il d'y ajouter un sourire. » Mais il n'avait pas réussi, le sourire ne s'était point montré, et il n'avait jamais pu l'habituer à donner, quand elle consentait à donner, sans rechigner, en se plaignant ou en malmenant, surtout en s'arrangeant pour humilier ceux qu'elle obligeait. Si rétive h la bonté intime ; si large dans l'ostentation.

Ils étaient revenus h leur point de départ et les invités n'arrivaient point encore; cependant Theure marchait etGabrielle commençait à s'étonner, à s'agacer de ces retards.

— Gomment ne mettait-on pas plus d'empressement à venir chez elle?

Ce n'était pas cependant que tout Paris ne connût à l'avance les merveilles qui se préparaient : une première représentation dans un théâtre à tapage n'eût pas été plus habilement annoncée ; tous les raffinements, toutes les progressions d'une savante réclame avaient été mis en jeu, car, en plus des notes de Gasquin envoyées aux journaux et un peu grosses d'effet dans leur précision commerciale, l'architecte, chargé de la construction de la galerie, les peintres, l'électricien avaient donné de leur côté; et même on avait eu la chance d'un bon fait divers, pour deux ouvriers gravement blessés... par leur faute, ce qui empêchait toute demande d'indemnité,

— Pourquoi n'arrîvait-on pas?

Et, tout en se posant cette question avec une vague inquiétude, Gabrielle se rappelait quelques lettres qui, sans nécessité, avaient répondu à l'envoi de son invitation. Sa fureur avait été folle en lisant la suscription de ces lettres adressées à « Madame la comtesse de Canoël, née Leparquois » ; comtesse de Ganoël fin, Leparquois très gros ; mais elle n'y avait vu qu'une basse méchanceté inspirée par l'envie ; une blessure cruelle au moment où le coup la frappait, non une menace pour l'avenir, et maintenant

elle se demandait, troublée, si elles n*étaient point un présage.

Une voiture sous le porche avait coupé court à ces réflexions.

— Enfin on arrivait I

Faisant un signe à son mari pour qu'il l'accompagnât, elle courut dans le salon joignant le vestibule où elle devait recevoir ses invités.

-Qui?

Si c'était la comtesse d'Uniëres. Elle eût voulu que celle-là fût la première, car, à moins d'avoir une princesse du sang, elle ne pouvait espérer mieux que cette reine de. l'aristocratie : autrefois il y avait eu des alliances entre les Canoël et les princes de Chambrais dont madame d'Unières était, et elle se disait que celle-ci devait accepter son invitation.

C'était simplement un jeune homme sans importance, un suivant qui, depuis six mois, se montrait assidu près d'elle, sans que d'ailleurs elle Teût encouragée^ satisfaite qu'il fftt de sa cour, parce qu'il faisait nombre, mais rien de plus.

Après celui-là il en arriva un second, puis un troisième, puis quelques autres; mais que lui importait, c'était bien d'eux vraiment qu'elle se souciait. H luiplaisait de les avoir près d'elle en public, en flirtage avec eux, mais aucun ne pouvait se vanter d'être plus avancé que ses rivaux; toute à tous, mais pas plus à l'un qu'à l'autre. Et ceux qui s'imaginaient que cette belle jeune femme, dont l'indifférence pour son mari était notoire, céderait un jour à un caprice, à une faiblesse ou un coup de pas-

sion, ne la connaissaient guère. A la vérité, elle aimait follement les hommages, mais rien que rhommage et d'où qu'il vînt, sans jamais s'intéresser à celui qui le lui apportait. A mi-voix, avec des yeux alanguis et comme si elle cédait à une force irrésistible, elle vous disait que vous étiez Thomme le plus charmant, ou le plus spirituel, ou le plus tendre, ou le plus profond, ou le plus beau, ou le plus génial qu'elle eût rencontré jusqu'à ce jour; mais vous n'aviez pas le dos tourné, qu'elle répétait le même compliment à celui qui vous remplaçait près d'elle, le variant seulement selon le caractère qu'elle lui supposait. Si gros que cela fût, il était rare qu'on ne s'y laissât pas prendre tout d'abord, tant était séduisant le sourire qui accompagnait ces paroles, douce la musique de la voix qui les prononçait, et troublante la pudeur violentée parla sincérité qu'elle mettait dans son aveu.

Du premier salon, tendu de brocard blanc, où elle se tenait souriante, Gabrielle ne voyait pas tout le vestibule; mais au bruit, son oreille aux aguets pouvait deviner si c'était un homme ou une femme qui entrait; un roulement de voiture et un claquement de portière annoncèrent de nouveaux arrivants et, presqu'aussitôt, il se fit un froufrou de s 'lies; c'était une femme.

Elle voulut écarter l'idée de madame d'Unières en se disant qu'elle ne viendrait que plus tard; mais il n'y avait pas folie de penser à la princesse d'Aussonne, ou à la duchesse de Charmont.

C'était Théodolinda à côté de son prince romain

et suivie de son mari, heureuse de montrer à tout Paris quel était le degré de son intimité avec son cher Evangélista qui comptait des papes dans sa famille.

Puis ce fut madame de Baudemont, accompagnée de son père, aux yeux endormis, qu'elle avait dû réveiller pour le faire descendre de voiture, et qui marchait comme un somnambule, cherchant, dès rentrée, le coin tranquille où il allait pouvoir reprendre son somme interrompu.

Et ils ne manquaient pas les coins tranquilles dans cette longue enfilade de pièces désertes, où quelques ombres erraient mélancoliquement étonnées, effarées, comme si elles étaient perdues, se demandant ce que signifiait ce vide, d'autant plus saisissant que Torchestre dans la salle de bal jouait maestoso pour faire du bruit et non pour faire danser, puisqu'il n'y avait personne.

Cependant quelques voitures continuaient de rouler sous le porche, mais à des intervalles espacés et non en un défilé continu, hâté, tel qu'il devait être à cette heure déjà avancée.

Ceux qui arrivaient, quoiqu'ils eussent dû être les bienvenus, causaient, à chaque entrée, une déception nouvelle à Gabrielle; non sa tête de liste» comme elle espérait, mais la queue, les gens précisément quelle n'avait admis que pourfaire nombre et servir de repoussoir, emplir ses salons et les meubler.

Et pourtant^ la main tendue, un sourire constant sur les lèvres et dans les yeux, elle accueillait par

quelques mots gracieux, par un compliment affable ceux qui défilaient devant elle, mais, au fond du cœur, pleine de rage, d'angoisses, les jambes cassées, se répétant tout bas machinalement :

— Ils ne viennent pas ; lâches ! canailles î

Les canailles, c'étaient ceux dont la présence devait être un. honneur pour elle; les lâches ceux à qui elle avait cru faire honneur en les invitant.

Dans sa colère et son désarroi, elle eut une lueur d'espérance; parmi les trop rares invités qui passaient devant elle, elle en avait remarqué un qu'elle ne connaissait pas, très soigné dans sa toilette, un peu trop soigné même, trop diamanté, trop parfumé, qui, après un profond salut, mais sans un mot, était entré dans les salons pour en sortir presque aussitôt; alors elle avait entendu qu'il disait à Geoffroy:

— Gomme on arrive tard, maintenant.

Et tout de suite, à mots coupés :

— Forcé de rentrer au journal... nécessité de tirage: fête splendide... cadre admirable... comme je vous le disais avant-hier, arriverons bons premiers.

De cette phrase hachée, le commencement seul l'avait frappée : « Comme on arrive tard maintenant. >» Elle se l'était répété, se disant que l'explication de ce journaliste était la bonne; on allait arriver. Mais tout de suite la réflexion lui avait fait sentir que ce serait niaiserie de se leurrer de celte espérance; aussi bien que personne, elle savait à quelle heure on arrive et l'heure en usage était passée.

Si peu nombreux que fussent ses hôtes, le bal devait donc commencer comme s'ils eussent empli

la galerie des fêtes; la danse serait une diversion aux propos qu'elle devinait sans les entendre, à la torpeur qu'elle voyait.

Mais si la danse pouvait secouer cette torpeur, elle ne pouvait pas remplir les salons et la salle de bal; pour s'agiter, les danseurs ne se multipliaient pas ; dans cette belle galerie, où cinq cents personnes devaient se mouvoir à Taise, les vingt ou trente qui dansaient paraissaient perdues; et, se voyant isolées, se comptant, elles éprouvaient un froid que rien ne réchauffait.

C'était un sourire sincère que la visite de ses appartements avait mis sur le visage de Gabrielle, le reflet d'un profond contentement intérieur et d'un orgueil débordant que tout ce qu'elle venait de voir justifiait : quelle maison valait la sienne ! Ni l'attente vaine, ni l'impatience, ni l'angoisse, ni l'humiliation, ni la fureur n'avaient effacé ce sourire, mais il n'était plus qu'une marque qu'elle ne parvenait à maintenir que par une rage de volonté; et ^ à la longue, il ressemblait à celui d'une comédienne lasse de son rôle, ou à celui d'une femme qui, depuis des mois, posant pour un portrait à la Joconde, en est arrivée à se donner une sorte de paralysie de la face par la rétraction en arrière et l'élévation des commissures ; sur son beau visage, ordinairement régulier, pas jolies du tout ces rides qui sillonnaient la paupière inférieure et le pourtour des yeux.

Pour se soutenir, elle se disait qu'à l'exception de Théodolinda et de madame de Baudemont, per-

sonne ne savait combien d'invitations avaient été lancées, et que, par conséquent, on ne pouvait pas nommer les manquants; mais la consolation était mince, car il aurait fallu qu'elle n'eût pas d'yeux, pour s'imaginer que ses invités trouvaient naturel de se voir en si petit nombre dans ce bal annoncé comme un événement parisien. Si elle n'entendait point ce qui se disait, parce qu'on se taisait à son approche, elle voyait, et les petits groupes réunis dans les coins et les embrasures, où ils causaient bas en jetant des regards de côté, trahissaient par la mimique de leur étonnement ou leurs railleries : — Eh quoi? — Quelle aventure I — C'était à se demander si plus d'un parmi ces mécontents ou ces humiliés n'allait pas se retirer dignement.

Cependant on ne partait pas.

Et même, de temps en temps, il arrivait encore quelques personnes, à la vérité non des plus crème, mais, si peu gratin qu'elles fussent, faisant nombre, et, en cette qualité, accueillies comme amies des plus affectionnées : en leur serrant la main le sourire stéréotypé se ravivait d'un peu de naturel.

A un certain moment, il s'éclaira tout à coup d'une lueur de joie franche : elle venait d'apercevoir le duc de Chaumes qui s'entretenait avec Geoffroy :

crème celui-là, et de laplus pure, gratin, et du meilleur ; à la vérité, si parfaitement ruiné, après avoir dévoré quatre ou cinq fortunes, qu'on ne savait trop de quels expédients il vivait, mais enfin, l'arbitre du goût et du chic de demain, l'organisateur (chez les autres) des tètes les plus originales qui eussent marqué depuis dix ans. Dans sa jeunesse, il avait été un vainqueur, mais maintenant, usé, peint, teint, embricolé, cerclé de ceintures savantes qui, malgré ses soixante ans bien sonnés, maintenaient sa sveltesse, il se contentait de succès plus modestes, et ne s'occupait des femmes que pour elles, pour les guider, les faire réussir et jouir des triomphes que, par son expérience de* la vie, ses conseils, ses leçons, sa direction habile, il leur procurait. Il avait ainsi dans le monde une collection d'élèves, qui lui avaient valu le nom de « Markov^ski des salons », par rapprochement avec le vrai c< celui des bastringues » qui a lancé tant de femmes dans la haute noce. Luimôme riait de ce rapprochement et de ce nom, qui, à ses yeux, n'étaient nullement une injure, bien au contraire, et -quand il en parlait, il déclarait que le rôle de son homonyme était plus commode et plus tacile que le sien : « Au moins, les sujets ne lui manquaient pas, disait-il, tandis que moi... »

Pour ne pas courir au devant de lui, Gabrielle dut se retenir.

— Enfin I Elle aurait donc un nom, célèbre, incontesté.

A la vérité, le duc avait promis de venir, mais combien d'autres s'étaient engagés aussi, heureux,

enchantés, tout pleins de promesses, qui cependant manquaient, à commencer par ce misérable archiduc en qui elle avait eu la naïveté de croire.

Sans marquer un trop vif empressement qui eût dénoncé sa détresse, elle alla à lui et , cette fois, ce fût avec une parfaite sincérité, qu'elle lui dit, en tête-à-tête, qu'il était Thomme le plus charmant, le plus spirituel, le plus beau qu'elle eût rencontré jusqu'à ce jour.

Elle voulut entrer avec lui dans la salle de bal et» comme Silva, il déclara que c'était un cadre admirable, lui rendant la monnaie des compliments dont elle venait de l'accabler, il affirma que rien à Paris ne lui était comparable : pour avoir créé une pareille galerie, il fallait un accord qui, par malheur, ne se rencontre que rarement, si rarement même, qu'on peut presque dire qu'il n'existe plus — celui du goût et delà richesse. Dans un pareil décor, quelles belles fêtes on pouvait donner, telles qu'on n'en verrait nulle part de semblables.

Et comme ils arrivaient devant les accessoires du cotillon, le prince s'interrompit dans ses éloges et eut un mot qui rassura Gabrielle.

Les voiles de gaze avaient été enlevés et les deux valets, toujours en faction, immobiles, tendant le jarret, qui bombait dans leurs bas rouges, veillaient comme deux dragons sur ce trésor.

■- Avec un pareil étalage, dit le duc, vous pouvez être certaine que vos invités ne partiront que lorsqu'il sera vide.

— Ce choix ne vous déplaît point?

— Il est charmant, et si quelques personnes, que je ne vois pas ici, avaient su Ty trouver, je vous donne ma parole qu'elles feraient foule dans votre galerie.

Lorsque de la salle de bal ils passèrent dans la salle à manger, M. de Chaumes continua le sujet qu'il venait d'effleurer.

Depuis que Gabrielle avait traversé cette salle avec son mari et son père, de petites tables avaien t été dressées pour ceux qui voudraient souper assis, et sur les nappes, festonnées de guirlandes de fleurs naturelles, s'étalait une coquette argenterie en argent niellé, cuillères, fourchettes, couteaux; salière, poivrière, beurrier à l'usage de chaque convive, avec un second service en or pour le dessert.

Elle l'avait prié de s'asseoir à une de ces tables et, après lui avoirfait servir une salade d'écrevisses à la gelée, elle avait pris place vis-à-vis de lui; alors, tout en mangeant, il était, à mi-voix, revenu à ce qu'il voulait évidemment dire :

— Vous doutiez-vous du complot qu'on a dressé contre vous ? demanda-t-il.

— Quel complot? dit-elle, en jetant autour d'elle un rapide coup d'œil qui la trahissait ; mais personne n'était à portée de les entendre et, d'ailleurs, l'orchestre venait d'attaquer le prélude bruyant d'une valse.

— Votre exclamation me dit que vous m'avez compris et aussi votre regard ; mais j'admets très bien que vous hésitiez à me répondre, puisque vous ne savez pas combien est vive et profonde la sympathie

que vous m'inspirez. Je m'explique donc. Le complot dont je parle est celui qui s'est formé pour ne pas venir à votre soirée, et vous laisser vous morfondre dans le vide de vos salons.

— Vous saviez?...

— On ne m'avait pas communiqué le mot d'ordre qu'on s'est transmis sous le manteau, car si j'avais eu une certitude, je vous aurais prévenue ; je n'ai eu que des soupçons. Au reste, vous n'êtes pas la première victime de ces traîtrises mondaines.

— Mais moi, pourquoi ?

— Trop belle, trop riche ; c'eût été assez d'un seul de ces deux crimes pour que l'envie vous condamnât; et puis, laissez-moi vous dire que vous ne vous êtes pas assurée des circonstances atténuantes.

— Comment?

— En voulant entrer de force dans le monde et le prendre au collet pour l'obligera venir chez vous.

C'était ce que Geoffroy lui avait déjà dit ; mais, ces paroles sans importance pour elle dans la bouche

r de son mari, en prenaient une considérable dans celle de M. de Chaumes.

le Comme il se taisait, elle insista :

r — Je vous en prie, dit-elle.

ï — Mais vos invités.

it — Encore quelques mots,

— Vous avez été imprudente; il fallait vous effacer, t' dissimuler votre beauté, amoindrir votre fortune, ?ii vous la faire pardonner par la modestie de vos toir.e lettes et la médiocrité de vos équipages ; envoyer je votre mari imposer silence au premier journaliste

qui aurait cité votre nom. Ce n est pas tout à fa i ainsi que les choses se sont passées, n'est-ce pas ?

— Il est vrai.

— Avec la superbe assurance que vousdonnentles supériorités que vous sentiez en vous, et que ceux qui ne subissent pas de mesquines jalousies reconnaissent, vous avez été de Tavant bravement, étourdiment, si vous me permettez de le dire... et voilà. Sbngez donc qu'il y a des femmes qui ont mis dix ans, vingt ans pour se faire accepter par le monde, qui ont avalé toutes les rebuffades, toutes les avanies, toutes les injures, tendant la joue gauche quand elles avaient reçu un soufflet sur la droite.

— Et elles ont réussi?

— Parfaitement ; et aujourd'hui elles rendent aux jeunes ce que les vieilles leur ont fait.

— Dix ans.

— Je ne dis pas qu'il faille nécessairement dix ans, mais au moins faut-il des préparations, de la prudence, de la souplesse ; il en est des succès mondains comme des autres, ils ne s'improvisent pas ; qu'eût été la Patti sans son Strakosch? Au reste nous en reparlerons.

— Vous me le promettez ?

— Formellement. Il y a en vous trop de donsnatu, rels, trop de bonnes dispositions pour les laisser se perdre faute d'un conseil. Pourquoi votre maison ne deviendrait-elle pas une de celles où les membres des familles souveraines, de passage à Paris, doivent dîner. Je ne dis pas que ces hôtes impériaux ou royaux, princes héritiers, grands ducs, archiducs vous

recevraient chez eux quand vous iriez dans leur pays, mais qu'importe si vous les recevez chez vous. C'est à Paris que vous voulez régner, n'est-ce pas ? non à Vienne ou à Saint-Pétersbourg.

Gabrielle eût écouté le àuc toute la nuit sans s'inquiéter de ses invités, mais plusieurs personnes entrèrent dans la salle à manger et, comme elles étaient de l'intimité de M. de Chaumes, le tête-à-tête se trouva interrompu.

Alors le sentiment de ses devoirs de maîtresse de maison lui revint et, comme elle passait de la salle à manger dans un salon, elle se trouva vis-à-vis de son père qui errait mélancoliquement, en se demandant si cette fête pour laquelle il avait dépensé tant d'argent valait réellement ce qu'elle lui coûtait.

— Le duc de Chaumes est dans la salle à manger, lui dit-elle vivement à voix basse, fais-toi présenter par Geoffroy, sois très aimable, môme bon enfant, et tâche d'amener la conversation sur un terrain qui' te permette de lui dire que tu serais honoré de l'avoir dans quelques-uns de tes conseils d'administration.

Puis elle le quitta ébahi, mais décidé cependant à obéir, comme toujours, à la demande qu'elle lui adressait.

Lorsqu'elle rentra dans lasalledebal, on futfrappé de son changement de physionomie, et un certain sentiment de sympathie, mêlé de pitié, il est vrai, se produisit en sa faveur: décidément, c'était une vaillante ; et on lui en sut gré ; précisément parce qu'on était venu, on était disposé à trouver que les absents faisaient montre vraiment de scrupules qui

touchaient à la grossièreté: charmants ces accessoires de cotillon : admirable ce souper. Et de même qu'on se disait qu'il serait plus agréable de se partager tranquillement tous ces jolis bibelots entre quelques-uns, que d'en attra'per difficilement un ou deux au hasard ; de même on trouvait qu'on serait bien mieux pour souper assis devant ces petites tables attentivement servies que debout devant le buffet où il faudrait se bousculer pour obtenir une assiette et un verre.

Ainsi s'établit une harmonie qui, au début, manquait lugubrement; Gabrielle sentit qu'elle n'était plus^raillée et, pour la première fois delà soirée, elle osa tenir ses yeux levés sur ses valets qui, du vestibule à la salle à manger, la regardaient curieusement avec un mauvais sourire contenu, lorsqu'elle passait, mais qui, certainement, aussitôt qu'elle avait le dos tourné, lâchaient leurs propos joyeux sur son humiliation.

Dans son désastre elle avait eu, au moins, cette bonne fortune que son conducteur de cotillon ne lui manquait pas ; ce n'était pas faute, cependant, qu'on eût tout tenté pour le mettre dans le complot, mais sans réussir, d'abordparce qu'on ne résiste pas facilement à la gloire de conduire un cotillon, surtout dans une maison qui pratique la réclame et vous fait nommer par tous les journaux; et puis aussi, parce qu'il aurait pour danseuse madame de Baudemont, dont il était curieux ; elle ne serait pas la première que lui vaudrait un joli cotillon bien mené.

Enfin il commença ce cotillon et Gabrielle, qui

s'était réservé la tâche délicate d'en distribuer ellemême les accessoires, prit place devant son étalage.

Tant qu'on en fut aux écrans, aux mirlitons, aux échappes, aux tambourins, aux rubans et autres menus objets sans valeur, ce cotillon ressembla à ceux qui se dansent partout, les figures étant seulement écourtées comme si on avait hâte d'en finir. Mais ce n'était pas finir qu'on voulait, c'était avancer pour arriver au moment de la distribution des accessoires sérieux, devant lesquels on avait si souvent passé, depuis le commencement delà soirée, en faisant tout bas son choix.

Jusque-là, le plaisir de la danse, le trouble' de la valse, l'entraînement de l'orchestre, les tendres propos échangés à mots entrecoupés, les caresses des yeux menaient le cotillon, mais quand, l'assortiment de futilités épuisé^ Gabrielle agita ses deux mains et qu'on vît dans Tune une bourse aux mailles d'or, dans l'autre, un flacon , on ne garda plus l'ordre et le calme avec lesquels on s'était approché du dressoir ; les regards s'allumèrent, les mains se levèrent, on se pressa et bien des lèvres, en même temps, jetèrent le même mot, qui pour quelques-unes furent un petit cri :

— A moi.

Et Geoffroy qui la regardait n'aurait pas pu, en ce moment, lui reprocher de donner avec rusticité; jamais elle n'avait eu sourire plus gracieux, plus triomphant que celui dont elle accompagnait la distribution de chaque bijou. Plus de plaintes, plus de rebuffades, plus d'humiliations : on la rendait

heureuse et tendant la main vers elle, on lui faisait honneur.

Et, réellement, elle le croyait, car, par un singulier changement d'optique, ces gens qu'elle regardait, une heure auparavant, avec un certain mépris parce qu'ils n'étaient pas, par leur nom ou leur position, les égaux de ceux qu'elle aurait voulus, prenaient à ses yeux une importance subite au moment où ils acceptaient ses cadeaux : non des premiers à la vérité, mais non des derniers non plus, tels que, da . s une maison moins ambitieuse que la sienne, ils eussent fait grande figure.

Et ils tendaient les mains vers elle comme des pauvres diables qui, en un jour de réjouissances publiques, les tendent vers le cercle d'un mât déco* cagne. C'était donc avec raison qu'elle avait répondu à Geoffroy que personne ne se plaindrait de la valeur de ces accessoires.

Non seulement on ne s'en plaignait pas, mais, pour obtenir ceux qu'on désirait, on déployait une Iranchise, un sans-gêne, un oubli des autres et de soi, qui montraient que les inventeurs de cette mode avaient observé leur monde et le connaissaient bien.

Comme Gabrielle se le disait, ils pouvaient faire figure partout, ils avaient fortune, nom, titre, considération ; quelle que fût la valeur de ces objets, elle était en réalité nulle pour leur bourse et sans aucune importance :dansleurs étagères ou leurs écrins, il en avaient à n'en savoir le nombre qu'ils ne regardaient même pas et, cependant, lorsqu'ils avaient mis la~main sur ceux qu'ils convoitaient, ils laissaient

paraître une satisfaction enfantine; et c'était avec bonheur qu'on s'en parait, ou lorsqu'on ne pouvaitpas les mettre sdr soi, qu'on les fourrait dans les poches des pères, des frères, des maris; ceux qui étaient trop volumineux s*entassaient sur les divans oîi chacun faisait son petit tas qu'il surveillait, tout

en dansant, d'un œil prudent.

Et sans relâche l'orchestre jouait, toujours, car si rapidement enlevées, si écourtées que fussent les figures, le dressoir ne se vidait pas : il avait été garni d'accessoires pour plusieurs centaines dedanseurset on n'était que cinquante à se les partager.

Lorsque Gabrielle fit sa dernière distribution, la blancheur de l'aube se glissait par les impostes ouvertes sur le jardin, et elle avait la satisfaction de se dire que sa fête avait duré jusqu'au jour.

Après la sortie de ses femmes de chambre, Gabrielle allait se mettre au lit, quand deuxpetits coups furent frappés à la porte qui faisait communiquer son appartement avec celui de son mari.

— EntreZ; dit-elle d'une voix contrariée.

Elle vit venir à elle Geoffroy les mains tendues, un sourire attendri sur le visage.

— Comment êtes-vous?demanda-t-il affectueusement.

— Très bien.

— Vous n'êtes pas trop fatiguée ?

Elle allait répondre, elle se retint.

— A en mourir, dit-elle.

— Il faut vite vous coucher.

— - C'était ce que j'allais faire, vous voyez.

— Eh bien, couchez-vous au plus vite.

— Bonsoir.

Le congé donné sèchement ne le lit pas partir ; au contraire, il s'approcha d'elle et, délicatement, voulut lui enlever le fichu de dentelle dont elle s'enveloppait les épaules ; mais le dénouant elle-même, elle lejeta sur un fauteuil et, s'asseyant au bord de son lit, elle se glissa sous les couvertures que, d'un geste rapide, elle ramena jusqu'à son cou en se pelotonnant.

— Vous avez froid, dit-il.

Il voulut la border en lui appliquant les couvertures dans le dos.

— Maintenant, il faut tout de suite dormir...

Il lui parlait doucement comme un père à son enfant, un enfant tout petit qu'on soigne et qu'on dorlotte.

— C'est ce que je ferais déjà...

— Surtout il ne faut pas penser à cette soirée. Elle se dressa d'un bond :

— Et pourquoi n'y faut-il pas penser?

Il fut stupéfait de ce mouvement et de cette violence.

— Mais...

— Comment voulez-vous que je n'y pense pas

quand j'étouffe: trouvez-vous que vos paroles soient pour me calmer?

— Ce qui est pour vous calmer, c'est la confiance qile vous pouvez avoir en ma tendresse, en mon attachement; c'est la certitude que je suis et serai toujours à vous; c'est la main que je vous tends.

Elle ne la prit point.

— Avouez au moins que vous avez une singulière manière de prouver votre dévouement et votre tendresse.

— Je ne comprends pas.

— Croyez-vous que je n'aie pas remarqué les regards dont vous m'avez poursuivie pendant toute cette soirée, et que je n'aie pas senti ce qu'il y avait en eux de raillerie.

— De la raillerie I

— Cette fête vous déplaisait et vous étiez heureux de la voir échouer misérablement, comme si l'humiliation qu'elle m'infligeait ne rejaillissait pas sur vous.

— ûhl Gabrielle, s'écria-t-il avec indignation.

Mais tout de suite la réflexion apaisa cette protestation; c'était la colère qui inspirait ces paroles, la colère seule.

— Si cette fête m'avait déplu , répondit-il , me serais-je donné tant de peine pour, activer les travaux de la galerie.

— La construction, la décoration, le maçonnage, c'est votre affaire, et vous étiez trop heureux de vous fourrer dans le plâtre jusqu'au cou; mais si réellement elle vous avait plu, vous vous seriez arrangé

pour que votre famille assistât à cette fête, au moins ceux de ses membres qui font figure dans le monde parisien; combien en avions-nous ce soir? quatre; et encore ceux qui sont venus auraient-ils très bien pu rester chez eux.

— Je vous avais dit que nous ne devions rien brusquer.

— Ahl je sais que vous aviez eu la précaution de prendre les devants, c'était habije; c'est une preuve de plus de votre violent désir de faire manquer cette fête.

— Mais encore un coup, "pourquoi aurais-je voulu qu'elle manquât? Ce qui vous atteint ne m'atteint-il pas aussi; ce qui est un chagrin pour vous, n'en est-il pas un pour moi ?

— C'est là que se montre cette habileté : en voyant que vos observations ne réussissaient pas, vous avez voulu me ménager une leçon assez forte et assez cruelle pour m'obliger à renoncer à des plaisirs qui, pour vous, sont des corvées insupportables. Soyez content, la leçon a été cruelle, aussi cruelle qu'elle pouvait l'être et, de ce ce côté, vous avez obtenu le résultat que vous cherchiez. Mais la leçon, je vous en avertis, n'a pas porté ; elle n'empêchera rien du tout; tenez-vous le pour dit.

Elle parlait avec une véhémence emportée, jetant ses paroles comme si elles lui sortaient du cœur irrésistiblement, après les avoir longtemps retenues et, assise sur son lit, la tête haute, le regard plein de défi, couverte seulement de sa chemise de nuit

entre-bâillée, elle semblait se complaire à provoquer son mari.

— M*afflrmerez-vous, reprit-elle, que vous avez fait tout ce que vous pouviez, pour que ceux à qui nous sommes unis par des liens de parenté fussent ici ce soir.

— Vous saviez bien que je ne pouvais rien faire...

— Vous voyez !

— ... Et que je n'ai pas attendu cette nuit pour vous expliquer que nous ne devions rien brusquer* Notre mariage n'a pas été sans blesser certains membres de ma famille, sans en peiner d'autres et aussi sans provoquer cbez d'autres encore des sentiments d'envie qu'on couvrait d'un nom moins vilain. Il fallait laisser le temps faire son œuvre d'apaisement; vous ne l'avez pas voulu. Écoutant d'autres conseils que les miens...

— Allez-vous rendre mes amies responsables de ce qui arrive?

— Vous m'en rendez bien responsable, moi qui ai vainement essayé de l'empêcher. Sans récriminer, sans accuser personne, je dis que vous avez voulu risquer un coup d'éclat, un coup de force, et qu'il ne faut pas m'accuser, moi qui l'avais déconseillé, s'il n'a pas réussi.

— Il est vrai que j'ai eu tort de croire à l'influence et à l'autorité de votre nom.

Déjà, plus d'une fois, il avait voulu rompre cet entretien si mal engagé, et il n'en avait été empêché que par l'espérance de l'amener dans une meilleure voie, et de pouvoir lui dire affectueusement, tendre-

ment, que, pendant cette longue nuit, il avait été de cœur avec elle, que ses souffrances il les avait partagées, comme aussi ses déceptions et ses colères ; enfin, que c'était dans cette intention qu'il restait près d'elle, pour qu'elle s'endormît sur cette bonne parole qui, croyait-il, devait faire son sommeil plus calme. En toyant la marche qu'elle lui imprimait, il s'était contenu par la pensée qu'elle subissait l'exaspération de ses nerfs : son état, d'ailleurs, n'expliquait-il pas, n'excusait-il pas tout? Et n'avait-elle pas droit à toutes les indulgences, à tous les ménagements? Mais ce mot l'emporta sur la patience, l'indulgence et les ménagements ; s'il était décidé à accepter tout ce qui s'adressait à lui, il ne supporterait pas qu'on touchât à son nom.

— Vous avez besoin de repos, dit-il; cet entretien, qui a été beaucoup plus loin que je n'aurais voulu, ne peut que le troubler. Je vous laisse.

Elle ne répliqua pas et il rentra chez lui. Mais, au lieu de se coucher, il passa dans son cabinet de toilette où il se déshabilla et endossa un costume du matin. Se mettre au lit serait inutile, car sûrement il n'y trouverait pas le sommeil : il avait besoin de marcher, de se secouer, d'échapper à ses pensées.

S'il venait d'éprouver un moment d'irritation contre sa femme, il n'était pas moins fâché contre lui-même, car il fallait bien qu'il reconnût que sa part de responsabilité était lourde : par faiblesse, pour ne pas engager de discussions difficiles; par prudence aussi, pour ne pas accentuer les incompatibilités d'idées et de goût, d'éducation et de carac-

1ère que chaque jour révélait, il avait laissé faire. SU ne voulait pas, comme elle le disait, lui ménager une leçon assez cruelle pour la guérir de ses ambitions mondaines, il n'en était pas moins vrai, cependant, qu'il croyait bon que Texpérience confirmât ses conseils et montrât qu'on ne s'impose pas, du jour au lendemain, simplement parce qu'on le veut : quelques abstentions le lui feraient comprendre et tout serait dit. Mais ces quelques abstentions qu'il pressentait avaient été la règle, non l'exception, et maintenant, il en était de. lui comme de ces parents faibles qui, agacés par les cris de leur enfant despote, l'ont laissé toucher à la flamme de la bougie qu'il voulait prendre dans sa main et, la leçon donnée, se désolent que cette main soit

brûlée.

Machinalement, ses pas lui avaient fait prendre le chemin qu'il suivait tous les jours lorsqu'il sortait, et, par les rues désertes, où passaient seulement quelques ouvriers matineux .se rendant à leur travail, il était arrivé à la place de Clichy ; alors il avait descendu l'avenue de Saint-Ouen pour aller à son atelier : n'était-ce pas là, seulement, qu'il se sentait libre, libre- d'esprit, libre de tenue.

Il trouva la barrière fermée, et il dut l'ouvrir ; clos aussi était l'atelier du serrurier, close la cabane de Trip et celle de Lotieu, dont les rideaux rouges jetaient des flammes sous les rayons obliques du soleil : tout le monde dormait encore.

Mais, dans son atelier, les bêtes ne dormaient point : en l'apercevant, Piston avait volé au devant

de lui avec des petits appels de joie et, perché sur une tringle, il saluait vivement plongeant, se redressant pour appeler l'attention. Aussitôt gue Geoffroy eut incliné la tête, il entonna un chant de triomphe dont les notes claires sonnaient joyeusement sous les vitres du châssis. Diavolo étaitaossi accouru et, quand son maître s*assit, il sauta sur ses genoux où il s'étala tout de son long avec un ron-ron à taire tourner un moulin.

— On s'ennuyait donc? dit-il, en le flattant doucement.

Sous cette caresse, le chat s'allongea encore et, jetant sa patte comme une ancre dans le gilet de Geoffroy, il resta la tête tendue vers lui, à le regarder, en clignant des yeux, tandis que, sur sa tringle, Piston continuait le concert et passait en revue son répertoire.

Que de bonnes heures Geoffroy avait déjà vécues dans cet atelier, en compagnie de ces deux bêtes qui Taimaient, n'ayant d'autres soucis que ceux de son travail.

Gomme il s'enfonçait dans ses réflexions, sortant du présent pour remonter dans le passé, celui de sa vie d'artiste qui lui avait donné de si franches satisfactions, un bruit de pas léger fit craquer le gravier du sentier; aussitôt, deux petits coups furent frappés à la porte et Lotieu entra.

A la main, elle tenait une tartine beurrée dans laquelle elle venait de mordre et, malgré l'heure matinale, elle était déjà habillée, nette et fraîche.

— Il y a des commandes ? demanda Geoffroy, que vous êtes si matineuse.

— Non, pas du tout; mais j al travaillé tard, hier, pour moi, et je suis curieuse de me rendre compte, au jour, de ce que j'ai fait; je n*y voyais plus, tout se brouillait.

— Montrez-moi.

Elle ouvrit un tiroir et en tira une plaque, presque terminée, qu'elle présenta à Geoffroy, avec un mouvement craintif, 4es yeux émus : d'un fond bistre se détachait une tête de jeune femme italienne, d'une beauté plutôt idéale que réelle, au regard profond et doux ; des cheveux blonds cerclés d'un bandeau d'or et de laurier tombaient librement sur ses épaules nueset surun corsage de velours à ramages.

— Qui vous a donné l'idée de cette tête ? demanda Geoffroy après l'avoir longuement examinée.

— Un caprice ; c'est enfantin, n'est-ce pas ?

Il leva la tête vers elle et la regardant en face :

— C'est une chose tout à fait charmante, dit-il, qui, pour la délicatesse naïve du dessin et la claire fraîcheur du coloris, rappelle un primitif italien dont vous n'avez jamais rien vu et dont vous ne connaissez même pas le nom, j'en suis sûr : Botticcelli.

— Est-ce possible? muraiura-t-elle délicieusement bouleversée.

— Non, peut-être, et pourtant c'est ainsi. Sans doute, il y aurait plus d'un détail à relever, mais qu'importe ; c'est l'impression générale qui touche et elle est exquise.

Il lui tendit la main :

— Mettez votre main dans la.mienne, mon camarade.

Gomme elle hésitait, confuse, il la lui prit et la serra dans une cordiale étreinte.

— Il est certain, dit-il, que vous avez le don et que vous êtes née artiste; ce qui vous manque, volontaire et vaillante comme vous Fêtes, vous Tacquérerez facilement et j'en suis sûr rapidement ; où j'ai mis des années, vous mettrez des mois et encore des semaines peut-être; spontanément, en vous jouant, vous trouverez des colorations que je chercherais dans des essais répétés.

Il lui demanda d'achever tout de suite sa plaque et, lorsque le four fut chaud, sans travailler luimême, il la suivit penché sur elle comme un élève eut fait avec son maître.

Quand la plaque lut entièrement finie, il voulut qu'elle la passât* une dernière fois au feu après l'avoir datée :

— C'est de ce jour que vous entrez dans la vie, dit-il, il ne faut pas que plus tard vous l'oubliez.

— Je vous promets que je n'aurai pas besoin de ces chiffres pour me le rappeler.

L'heure avait marché sans que Geoffroy en eut conscience; tout au travail de Lotieu, il avait oublié la douloureuse impression sous laquelle il se trouvait en entrant dans son atelier : la sonnerie du cartel lui rappela qu'il voulait être auprès de sa femme lorsqu'elle se réveillerait.

— C'est vraiment dommage que vous ne puissiez

pas travailler aujourd'hui, dit Lotieu, comme il se préparait à sortir.

Pourquoi était-ce dommage? Il ne le demanda pas ; mais il lui expliqua qu'à partir de ce jour, il aurait des occupations qui, souvent, l'empêcheraient de venir à l'atelier, où tout au moins d'y travailler, la journée entière, comme il l'avait fait en ces derniers temps.

Ces occupations, dans le nouveau genre de vie que la grossesse de Gabrielle lui créait, devraient consister à rester près de sa femme beaucoup plus que dans le passé. Par faiblesse et par fatigue, pour ne pas discuter et lutter, il avait pu laisser Théodolindja et madame de Beaudemont prendre sa propre place, comme il avait pu aussi, par lassitude, céder aux fantaisies de Gabrielle ; mais, ce n'était plus de son repos qu'il s'agissait : l'avenir de l'enfant qu'elle portait, le souci de sa santé, de sa vie même lui imposaient des devoirs auxquels il ne manquerait pas. D'ailleurs il trouverait en même temps, dans cette grossesse, une occasion de reprendre sa femme en l'arrachant à l'influence de ses amies, et ce serait une lourde faute de ne pas la saisir : si les belles espérances des premiers jours de son mariage avaient reçu de rudes atteintes, toutes n'étaient pas mortes et il devait croire qu'avec un peu d'adresse, surtout avec de la fermeté, plus d'une pouvait encore se réaliser.

Il s'imaginait la trouver encore au lit ; on lui dit qu'elle venait de donner des ordres pour sortir à cheval ; vivement il monta chez elle et entra dans le

222 HONDAIN£

cabinet de toilette où une femme de chambre la coiffait, tandis qu'elle lisait un journal attaché à la tenture par deux épingles ; autour d'elle d'autres journaux repliés étaient jetés sur le tapis.

— Vous voulez sortir ce matin, dit-il, dès la porte.

— Sans daute.

— Mais...

— Tous y voyez un empêchement?

D'un coup d'œil il désigna la femme de chambre.

— Les journaux parlent de notre bal, dit-elle, voulez-vous les regarder, la chronique du Candide est bien^ vraiment bien ; celle du Boulevard n'est pas mal, non plus.

Spontanément il n'aurait pas pensé à ouvrir ces journaux, puisque ee qu'ils disaient ne pouvait que le blesser, mais, devant la femme de chambre, il ne voulut pas affecter un dédain qui, en contrastant avec Tempressament que la comtesse avait, sans aucun doute, montré, serait une sorte de bl&me; il prit donc dans le tas le numéro du Candide.

A la première page, en article de tête, il trouva la chronique qui était bien, vraiment bien.

Bat de la comtesse de CanoëL

« Une longue file de voitures monte le boulevard Haussmann, tandis qu'une autre file non moins longue le descend pour se rencontrer et se mêler devant le perron illuminé d'une de nos plus somptueuses demeures ; c'est ce soir que la comtesse de Canoêl commence ses réceptions, retardées par la

MONOAINE 223

construction d'une galerie qui est une pure merveille. »

Venait alors la description àa la galerie « cadre admirable » ; puis reprenait le compte rendu de cette fête caractéristique dont tout Paris parlerait encore dix ans après, resté sous le charme des souvenirs inoubliables d'un faste suprême.

Geoffroy sauta trois ou quatre paragraphes pour arriver aux derniers.

« A rheure où nous parlons, le bal est dans tout son éclat ; les invités arrivent encore en plus grand nombre et les splendides appartements du rez-de-i chaussée sont envahis par la foule brillante ; le coup d'œil est féerique, prestigieux ; le cotillon va bientôt commencer avec des accessoires de la plus haute élégance en même temps que de la plus exquise originalité : il y a là une innovation sur laquelle nous reviendrons et qui marquera par sa parfaite distinction.

» Au nombre de ces invités, dont les noms pourraient constituer à eux seuls le livre d'or de la noblesse française, nous avons remarqué »

Suivait une énumération qui écrémait la liste dressée par Gabrielle, en collaboration avec ses amieS; mais fpii n'était pas du tout celle des personnes présentes au bal.

Geoffroy levait les yeux sur sa femme pour lui demander si elle parlait sérieusement, en disant que cette chronique était « vraiment bien » lorsqu'elle prit les devants :

— N'est-ce pas, dit-elle, que c'est convenable.

Se moquait-elle? ou bien, par une illusion de vanité, en était-elle \enue à croire ce qu'elle lisait.

— Prenez le Boulevard, dit-elle, très gentil aussi. L'article du Boulevard était du même genre et

pour la liste des invités tout aussi exact ; « citons au hasard » disait-il ; et le hasard ne l'avait pas mieux servi que le Candide,

La coiffure terminée, Gabrielle renvoya sa femme de chambre.

— Vous avez des observations à me faire sur ma sortie à cheval î demanda-t-elle.

— Il me semble que cette sortie peut vous être mauvaise : vous avez besoin de repos après les fatigues de cette nuit.

— C'est justement les fatigues de cette nuit qui me font sortir.

— Gomment cela?

— Le temps n'est plus où les femmes languissantes étaient à la mode ; pas chic du tout, la femme des chaises longues, c'est la force et la santé qui comptent maintenant ; je ne veux pas qu'on puisse s'imaginer que, pour une nuit passée, je suis à la côte.

— Que vous importe, qu'on s'imagine ceci ou cela.

— Il m'importe beaucoup.

— Dans votre état, c'est à vous qu'il faut penser, avant de prendre souci des autres.

— Je vous ai déjà dit que mon état n'était pas ce que vous croyez ; je vous le répète ; et fût-il tel, qu'il

ne m'empêcherait pas de monter à cheval, aujourd'hui, demain, quand Tenvie m'en viendrait.

— Môme si Proby vous le défendait.

— Proby ne défend jamais ce qu'on aime et ne dit que ce qu'il croit qu'on veut lui faire dire ; si vous l'aviez amené, il m'aurait ordonné cette promenade à cheval. Mais Teût-il interdite, que je ne l'aurais pas écouté. Il y a nécessité à ce que je me montre au Bois ce matin, et je m'y montrerai.

— Puis-je vous demander quelle est cette nécessité.

— J'aurais autant aimé n'en pas parler.

— Je vous en prie.

— Comment ne comprenez- vous pas, qu'après l'humiliation de cette nuit, je ne veux pas que, par une absence qui serait remarquée et commentée, on puisse croire que j'en suis accablée et n'ose me montrer ; c'est triomphante, que je dois être, et je le serai.

Assurément, tout ce qu'il dirait serait sans force contre une raison de cette importance ; mieux valait donc se taire et sauver, au moins, le possible .

— Puis-je vous accompagner, dit-il.

— C'est un plaisir et un honneur que vous me faites trop rarement, pour que je n'en sois pas heureuse-

Geoffroy ne croyait pas, comme Gabrielle, que Proby ne dît à ses clients que ce que ceux-ci voulaient lui faire dire, sans autre souci que de leur être agréable ; donc, s'il avait annoncé une grossesse, ce n'était pas simplement pour plaire à M. Leparquois et flatter le désir d'un grand-père : ses paroles, à coup sûr, reposaient sur des faits observés, contre lesquels les dénégations de Gabrielle ne pouvaient rien; elle croyait, lui savait; et l'autorité qu'on lui reconnaissait ne permettait pas d'admettre qu'il pût se tromper ; il n'aurait pas eu des indices certains, qu'il ne se fût pas aventuré, il eût attendu.

Pour que Gabrielle eût raison, il faudrait que son père eût donné aux paroles du médecin un sens qu'elles n'avaient pas et pris son désir pour la réalité ; mais d'un homme tel que lui, dont le calme et le sang-froid étaient les qualités dominantes, une pareille erreur paraissait tout à fait invraisemblable ; cependant, comme le doute et l'attente n'étaient pas acceptables dans une pareille question, Geoffroy voulut voir le médecin lui-môme et le faire parler.

Ce que Proby avait lit au père, il le répéta au mari: madame de Canoôl présentait tous les symp-

tomes du début de la grossesse; mais, comme pendant les premiers mois, la grossesse est toujours problématique, il ne pouvait pas afQrmer qu'elle lût enceinte; tout ce qu'en ce moment il lui était permis de dire, c'était qu'il la croyait enceinte.

Et tout de suite il avait ajouté :

— Je voudrais vous donner la certitude que vous êtes certainement venu chercher en me consultant, mais je vous demande encore un certain temps avant de me prononcer formellement. Au reste, si cette réserve est fâcheuse, en cela qu'elle relarde la confirmation de vos espérances, elle n'a pas heureusements d'autres inconvénients. Si madame de Canoël était une pauvre petite femme affaiblie, ou très nerveuse, ou très lymphatique, ou très grasse, ou même si elle était très sanguine, avec un tempérament pléthorique, nous aurions, en face des symptômes constatés, des règles de conduite à lui prescrire; mais tel n'est pas son cas. Ce n'est pas seulement d'une beauté incomparable que la nature a doué madame de Canoël, c'est aussi d'une superbe santé. Avec elle rien à craindre. Ce qui serait imprudence pour une autre, serait pour elle parfaitement inoffensif.

— Alors elle n'a rien à changer dans son genre de vie?

— Rien pour le moment ; si ce n'est de ne pas trop se fatiguer, et encore. Plus tard nous verrons. La grossesse est une fonction, qui ne devient une maladie que quand les femmes ne sont pas dans des conditions ordinaires de santé, et celles dans lesquelles

se trouve madame de Ganoël sont précisément excellentes. Si cependant nous voulons pousser les précautions à Textrême, je ne vois qu'un point sur lequel je puisse appeler votre attention, c'est Timpressionnabilî té nerveuse de madame de Ganoël, qui m'a semblé plus vive qu'à l'ordinaire. Vous ne seriez pas le meilleur des maris, le plus affectueux et le plus tendre, que je vous dirais qu'en ce moment on doit éviter tout ce qui peut l'irriter, même lui causer la plus légère contrainte; mais ce n'est pas à vous qu'il faut rappeler cet usage symbolique des anciens qui, pour marquer de combien de ménagements la femme enceinte était digne, voulaient qu'on saluât toutes celles devant lesquelles on passait,

Proby eût été le médecin qui n'a d'autre souci que de plaire à ses clients, qu'il n'eût pas parlé différemment : quasi certitude de grossesse ; rien à craindre avec cette superbe santé; éviter seulement les contrariétés et les causes d'irritation ; que désirer de plus et de mieux?

11 n'y avait donc pour Geoffroy qu'à laisser aller les choses, sans insister sur des précautions inutiles : plus tard on verrait.

Et, en attendant ce plus tard, il suivit les conseils de Proby, ne changeant rien à leur genre de vie, plus assidu seulement auprès de sa femme, plus affectueux, surtout plus indulgent, non avec découragement comme avant la grossesse; mais au contraire avec espérance; non en se disant: « A quoi bon »; mais, au contraire, en se disant: « Parce

que... » : et les raisons pour justifier ces parce que ne lui manquaient pas.

Dans les dispositions où elle se trouvait, cette assiduité et cette sollicitude étaient bien plutôt pour agacer Gabrielle que pour la satisfaire, aussi ne se gênait-elle pas pour le lui marquer. Au lieu de se ménager, comme Proby Taurait voulu, il semblait qu'elle recherchât, au contraire, toutes les occasions de se fatiguer jusqu'à l'imprudence, jusqu'au défi. Parmi les chevaux de selle se trouvait un ancien steeple-chaser que Geoffroy avait acheté en ces derniers temps, et qui ne restait à Paris qu'en attendant une occasion de l'envoyer à Canoël.

Après une carrière médiocre, en plat, M. de Canoël père l'avait vendu et, alors, il en avait eu unô si brillante en steeple, surtout par son adresse et sa sûreté sur les obstacles, qu'à Auteuil on courait encore un prix auquel on avait donné son nom :

« Cocorico ». Devenu vieux, Geoffroy l'avait racheté par souvenir et il le montait quelquefois, si ficelle qu'il fût devenu après un long entraînement. Un matin, en descendant avec Gabrielle pour une promenade, il fut surpris de voir une selle de femme sur Cocorico et une selle d'homme sur l'autre cheval. — Tiens, vous voulez monter Cocorico aujourd'hui? dit-il.

— Pourquoi pas?

Au fait, pourquoi pas ; c'était un caprice comme un autre et qui n'avait rien que de rassurant d'ailleurs, le vieux cheval étant incapable d'une faute comme d'une folie.

Ils partirent : Geoffroy croyait qu'ils ne devaient faire comme à l'ordinaire qu'un simple tour de Bois ; mais, en arrivant à la porte de Boulogne, elle proposa de continuer et de monter par Sèvres jusqu'à Meudon.

— La course ne sera-t-elle pas un peu longue? dit-il.

— Pas du tout ; n'êtes-vous pas ennuyé de tourner toujours dans le même cercle, comme des chevaux de cirque?

Il y avait longtemps qu'il éprouvait cet ennui et il ne pouvait qu'être heureux de voir sa fenmie lasse de la banalité du Bois. C'était un commencement, le reste viendrait petit à petit.

Ils entrèrent dans la forêt aux environs de la station de Sèvres; jusque-là, ils avaient marché d'une allure raisonnable, mais lorsqu'ils furent sous bois, dans des chemins déserts, Gabrielle mit son cheval au petit galop de chasse ; puis, la côte montée, elle pressa l'allure de Cocorico qui, se trouvant entre deux rangées d'arbres, heureux de respirer l'odeur de la sève et de l'herbe, ne demanda pas mieux que de s'allonger comme s'il était encore à l'exercice à Chantilly dans la route du Connétable, tandis que Geoffroy, sur son stepper aux allures correctes, restait en arrière sans pouvoir la rejoindre. Tout à coup elle disparut dans un pli du terrain et, quand il arriva à cet endroit, il l'aperçut dans la route droite descendant la côte au galop, si rudement secouée qu'on devait croire qu'elle allait être jetée par dessus la tête de son cheval. Et il ne pouvait rien. Appeler,

elle n^ntendrait pas. Se lancer à sa poursuite, il ne la rattraperait pas et, d^ailleurs, en Tentendant venir, Cocorico n'en irait que plus vite.

Il ne la rejoignit qu'au bas de la côte où elle avait mis son cheval au pas.

— Quelle imprudence, dit-il, la voix toute frémissante.

— Est-ce que Cocorico n'est pas sûr?

— Il ne s'agit pas de Cocorico, mais de vous.

— Alors, je monte mal ; je croyais que vous me feriez des compliments.-, au moins sur ma manière.

— Si bien que vous montiez, vous aviez quatrevingt-dix chances d'être jetée à bas dans cette descente.

— Vous voyez que je ne l'ai pas été.

— Mais à un autre point de vue, ne deviez-vous pas éviter ces terribles secousses^

— Ah ! j'y suis, dit-elle, voilà ce qui vous met dans cet état d'agitation ; c'est pour l'enfant que vous avez eu peur, non pour la mère.

— Pour la mère et pour l'enfant.

— Est-ce que vraiment vous vous imaginez que si je me croyais enceinte, je me lancerais dans une pareille galopade.

— Ne pourriez-vous pas prendre quelques précautions comme si vous y croyiez?

-^ Pour cela, non, je n'ai pas envie de rester paralysée dans l'attente d'un événement qui ne se réali-sera peut-être jamais. J'avais besoin de me secouer, j'ai profité de ce que vous vouliez bien m'accompagner pour m'offrir ce petit galop.

Que répondre? Elle ne croyait pas à sa grossesse et, dans cette conviction, elle ne voulait pas s'imposer Tennuî déménagements qu'elle jugeait inutiles ; c'était à lui de s'arranger pour que pareille imprudence ne se renouvelât pas.

Mais si cela était jusqu'à un certain point facile, combien pour d'autres se trouvait-il impuissant. Jamais elle n'avait eu une vie aussi active, aussi remplie : du matin au soir, ce n'était que promenades à cheval, longues courses à pied, exercices de toutes sortes qu'il ne connaissait, le plus souvent, que lorsqu'il était trop tard pour intervenir. Il semblait qu'elle fût infatigable et qu'il y eût en elle une exubérance d'énergie que rien ne pouvait lasser.

Cependant, ce n'était pas sans que certains changements se produisissent sur sa physionomie et dans son état général, qu'elle menait cette existence dévorante: le ton mat, cireux de son visage, qui produisait tant d'effet, s'était assombri, ses joues pleines s'étaient creusées, un cercle bistré entourait les yeux; enfin, l'impressionnabilité nerveuse dont parlait Proby, s'accentuait de jour en jour et rendait la vie commune de plus en plus difficile, non seulement avec -le mari, mais encore avec le père. A la lettre, ils ne savaient, ni l'un ni l'autre, quel terrain aborder sans s'exposer à le trouver semé de chausses-trapes et de mines qui, tout à coup, faisaient explosion ; alors, ils se regardaient pour se recommander l'un à l'autre la patience et l'indulgence.

— Ne prenez pas cela au sérieux, disait le père.

— Son état, disait le mari.

Il fallait toute Ja confiance de Geoffroy en Proby pour se répéter qu'il n'y avait rien à craindre, car, à s'en tenir à ce qui le frappait, il se fût, au contraire inquiété : des changements aussi précis avaient, semblait-il, une cause que la grossesse seule ne devait pas expliquer. Quelle était cette cause ?

Il voulut essayer de décider sa femme à appeler Proby, mais, au premier mot elle se fâcha :

— Si vous le faites venir, je ne le recevrai pas ; Proby est l'homme le plus infatué de son infaillibilité que j*aie jamais vu ; il vous a dit que j'étais enceinte, il n'en démordra pas, tant que la réalité ne lui aura pas donné un démenti.

Cette obstination à ne pas vouloir une grossesse était tellement caractéristique, que Geoffroy ne pouvait pas ne pas s'en étonner et, comme il se Tétait déjà dit vingt fois, cent fois, il répétait :

— Pourquoi tient-elle h ne pas être enceinte? Que, réellement, elle désirât ne pas l'être, elle

avait pour cela des raisons qu'il ne connaissait que trop, mais qu'elle s'obstinât ainsi à ne pas vouloir admettre et avouer qu'elle pouvait l'être, c'était ce qu'il ne comprenait pas.

Les choses en étaient là, lorsqu'un jour après dîner, passant avec son père et son mari de la salle à manger dans le fumoir, elle chancela, fit deux pas en avant et s'abattit sur un divan, lourdement, avec un cri.

Ils coururent à elle ; elle était sans mouvement, l'œil éteint, la mâchoire inerte, les traits décompo-

ses, la face pâle, les lèvres décolorées, les mains glacées, le visage couvert d'une sueur froide-

— Gabrielle 1

— Mon enfant I ma fille I

L'un à droite, l'autre à gauche, ils s'empressaient autour d'elle, lui parlaient, l'appelaient ; mais elle restait immobile, insensible, dans un état complet d'obnubilation.

Leparquois voulait appeler, Geoffroy Ten empêcha et, courant à la salle à manger, il rapporta un verre d'eau glacée et en projeta avec force quelques gouttes sur le visage de Gabrielle.

— Ouvrez les fenêtres, dit-il à son beau-père.

En même temps, il la coucha tout de son long sur le divan, la tête basse, en lui élevant les deux bras pour que le sang revînt au cerveau.

— Jetez-lui de l'eau au visage, dit-il.

Mais l'agitation de Leparquois était telle, qu'au lieu de jeter quelques gouttes d'eau, il répandit une bonne moitié du verre sur la face de sa fille.

Ses yeux retrouvèrent un regard vivant, ses lèvres rougirent, elle poussa un soupir, le cœur battait.

— Qu'as-tu? s'écria Leparquois, parle-nous, ma chère fille, parle.

— Ne la fatiguons pas, dit Geoffroy ; c'était une syncope, la respiration se rétablit, ne la troublons pas.

Tout en parlant, il la débarrassait des vêtements qui pouvaient la gêner.

— Envoyez chercher Proby, dit Geoffroy.

A ce nom, elle fit un mouvement qui prouvait que la connaissance lui était revenue.

— Ce n'est rien, murmura- t-elle.

Mais Leparquois avait déjà sonné, et il se tenait en dehors de la porte pour que le valet qui allait venir n*ei)tr&t pas dans le salon.

— Qu'on aille chercher madame de Ligny, ditelle, qu'elle vienne tout de suite.

Peu à peu elle se remit et reprit ses sens ; alors^ Geoffroy proposa de la monter à son appartement, mais elle refusa.

— Je crois que je puis marcher, dît-elle.

En effet, en s'appuyant sur son père et son mari, en s'arrêtant plusieurs fois dans Tescalier, elle arriva à sa chambre où elle voulut qu'on la laissât seule avec ses femmes.

Restés en tête à tête, Leparquois et Geoffroy cherchèrent à s'expliquer ce qui venait de se passer : tous deux avaient remarqué que Gabrielle ne mangeait pas et paraissait mal à l'aise ; bien que la température fût assez haute, elle avait eu des frissons ; s'ils ne lui en avaient rien dit, c'est qu'elle accueillait toujours mal les questions et les observations sur sa santé. D'ailleurs, ce n'était pas au dîner seulement qu'ayait commencé cet état de malaise. Depuis quelques jours elle n'était certainement pas bien : il y avait des moments où elle marchait en hésitant, comme si elle ne voyait pas devant elle ; d'autres, où elle paraissait ne pas entendre ce qu'on lui disait quand on parlait en baissant la voix ; elle fermait aussi les yeux comme sous l'influence d'un

mal de cœur ou d'une défaillance ; et cette défaillance qui la menaçait s*était enfin produite.

Sans doute il ne fallait attribuer cette syncope qu*à la grossesse, et la question qui, en ce moment, se posait pour eux avec inquiétude, était celle de savoir s'il y avait là un symptôme grave.

Quand elle eut été mise au lit, on vint les prévenir qu'elle se trouvait fatiguée et désirait se reposer ; ils ne purent donc pas entrer près d'elle, comme ils l'espéraient.

— Au fait, nous ne pourrions que la troubler, dit Leparquois.

Théodolinda ne tarda pas à arriver et la porte, qui restait fermée pour le père et le mari, s'ouvrit pour l'amie.

Cependant, après un long tète à tète, pendant lequel les femmes de chambre furent mises hors l'appartement, madame de Ligny voulut bien venir leur apporter des nouvelles :

— Il n'y a pas à s'inquiéter ; une simple défaillance causée très probablement par une mauvaise digestion.

Mais Leparquois n'accepta pas cette explication :

— Je crois bien plutôt à un efiTet de la grossesse, dit-il.

Théodolinda repoussa vivement cette idée et, avec une abondance d'arguments qui devaient la faire écarter ?

— Où prenez-vous la grossesse ?

— Dans l'opinion de Proby.

— Proby a certainement parlé à la légère ; Gabrielle n'est pas enceinte.

Et les arguments recommencèrent plus serrés, plus probants.

L'arrivée de Proby mit fin à la discussion: on allait savoir.

Mais on ne sut rien, [ou presque rien, car, contrairement à son habitude, Proby se montra d'une extrême réserve :

— La syncope n'était rien ; mais il ne s'expliquait pas ce qui avait pu l'amener; il fallait attendre avant de se prononcer; au reste, rien à craindre pour la malade.

— Et la grossesse ? demanda Geoffroy,

Il raconta ce qu'il appelait les imprudences de sa femme : ses courses à pied, ses promenades à cheval, la galopade du bois de Meudon, son surmenage en tout et pour tout.

Mais Proby refusa de se prononcer :

— Attendons, dit-il, nous verrons.

L'état resta le même pendant plusieurs jours et Proby continua à garder son attitude de sphinx.

Théodolinda et madame de Beaudemont s'étaient installées auprès de leur amie, et il était rare qu'elles la laissassent seule ; quand l'une partait, l'autre presque toujours la remplaçait ; c'étaient elles qui ordonnaient, dirigeaient tout ; deux admirables gardes-malades ; le père et le mari n'avaient rien à dire, rien à faire ; on ne les tolérait que tout juste pour qu'ils ne pussent pas se plaindre d'être consignés ; pour la première fois de sa vie, Leparquois

admettait que Théodolinda pouvait être gênante:

— Bien dévouée, cela est certain, mais encombrante aussi ; elle aime son amie, c'est très bien ; mais elle devrait comprendre que i*ai le droit d'aîmer ma fllle et de m'occuper d'elle.

— Vous voyez, répondît Geoffroy.

— Je sais que vous avez raison, maïs patientons, l'enfant remettra tout en ordre.

Cependant, malgré cette assiduité amicale, il arriva qu'un jour où elles n'étaient là ni l'une ni Tautre, il y eut à répondre à une lettre que Gabrielle avait reçue la veille de sa syncope et, comme on attendait cette réponse, Geoffroy se proposa pour l'écrire.

— Vous dicterez.

Elle accepta^, mais, après les premières lignes, elle eut besoin de la lettre reçue pour savoir ce qu'on lui demandait.

— Vous la trouverez dans le petit bureau de mon boudoir, dit-elle.

De la chambre, il passa dans le boudoir et, ayant ouvert le bureau, il commença sa recherche, qui était assez difficile, car, depuis la maladie de Gabrielle, Théodolinda et madame de Beaudemont ayant eu plusieurs fois à écrire sur ce bureau, l'avaient mis dans un certain désordre.

— Je ne trouve pas sur la tablette, dit-il.

— Cherchez dans les tiroirs.

A peine en avait-il ouvert un qu'elle lui cria vivement:

— Ce n'est pas la peine ; revenez ; nous nous passerons de celte lettre.

Dans ce tiroir, il avait vu un de ces étuis recouverts de papier brun dont se servent les pharmaciens, avec une étiquette blanche : « cachets de sulfate de quinine, n»... » ; il le referma, revint dans la chambre et reprit sa lettre au point interrompu.

Ce jour-là, Proby devait faire sa visite dans Taprèsmidi. Quand il sortit de la chambre de Gabrielle, Geoffroy, comme à l'ordinaire, l'accompagna en l'interrogeant : comment la trouvait-il ? quelle était son impression ? Ëatre autres questions il en vint aussi h parler de sa flèvre.

— Elle n'a pas de fièvre, ou si peu que cela ne compte pas.

— Alors, ce n'est pas pour la fièvre que vous lui donnez du sulfate de quinine.

— Du sulfate. de quinine I Dans son état! Pourquoi diable voulez- vous que je lui en donne? On ne prescrit pas le sulfate de quinine à une femme enceinte.

— Ah!

Proby laissa Geoffroy bouleversé. Déjà plus d'une fois cette pensée s'était présentée à son esprit et toujours il l'avait écartée, sans vouloir s'y arrêter ; mais. la lumière se faisait, éblouissante comme celle d'un éclair.

Cependant il s'obstina à la repousser encore ; c'était un soupçon indigne de lui. Avant de l'admettre, il fallait savoir. Cet étui pouvait être dans

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le bureau depuis longtemps ; alors, il ne signifiait rien et n'était plus une accusation-

Depuis quand se trouvait-il là ? C'était toute la question.

Le demander était impossible; il fallait que seul il trouvât le moyen de rapprendre.

Ce fut le lendemain seulement, pendant que Théodolinda et madame de Beaudemont étaient auprès de sa femme, qu'il put entrer dans le boudoir sans provoquer la surprise, ouvrir doucement le tiroir, prendre Tétui qui était vide, et lire l'adresse du pharmacien ainsi que le numéro écrit à la suite.

Une demi-heure après, il était chez le pharmacien et demandait les mêmes cachets que ceuxqui avaient été faits sous le n" 540, 451.

— Il ne faut peut-être pas remonter loin, dit-il. Le pharmacien ouvrit son livre :

— Le 540, 451, dit-il, il y a dix jours.

Ainsi c'était vrai.

Maintenant, il comprenait pourquoi elle avait si obstinément répété qu'elle ne pouvait pas être enceinte : — c'est que, décidée à ne pas mettre au monde l'enfant qu'elle portait, il fallait qu'on ne crût pas à sa grossesse.

Des enfants qui flétriraient sa beauté, dérangeraient sa vie de plaisir, elle n'en voulait point.

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