C:;sl:rCvertL, sortait une odeu..e tricot ,u
i,u ri'ntiP erande mangeaiUe générale.
'Isl tardèren^pas à arriver sur une assez grande
'^^chlds dejouets, de verroterieetc^^^pam d^^^^^^^^^^^^ de toupie hollandaise, de massacre des Innocents,
des 8U Utades de eo^U.?» qa j..^^
''!! ^«Î'^ne f«e cMm.«re, dit «-^ro, J^ut à
.u p.,.u.e, «^•-;-^t%^:r;rur/u'c
nais aux environs de f arib , j ^^ p
„„us »»"™7' '' "^"„„, „,is„„ d'où paruienl AU coin a« '> P'»f ■ "° , ,t ses chants, avec des wX -et dfbrmes c.oq„.s, a.ajt une eu™ sae aÛlssus de s. porte : « Marchand de .>n, loge à pied et à cheval. »
— Voulez-vous que nous entrions là, demanda Geoffroy, ou que nous nous promenions avant dans la fête?
— Puisque vous avez très faim, entrons tout de suite.
— Si on peut vous donner à dîner? dit le marchand de vin répondant à Geoffroy, bien sûr, puisque c'est la fête : nous avons du fricandeau au jus, du lapin sauté et, si vous voulez attendre jusqu'à six heures et demie, de la dinde rôtie qu'on va mettre au feu pour une société. Jusque-là, faites un tour dans la fête ; il y a de quoi s'amuser.
Gela fut dit avec la juste fierté d'un villageois qui a l'orgueil de son pays.
— Faisons un tour dans la fête, dit Geoffroy; maintenant que nous sommes sûrs de diner, nous pouvons attendre.
Ce tour de fête ne lui suffit pas: il voulut faire jouer Lotieu à la toupie, au massacre, au tourni-' quet, et il y joua lui-même, s'amusant de la voir s'amuser; puis, quand ils eurent visité toutes les baraques, ce qui fut vite fait, comme il n'était pas ^^
encore six heures et demie, il voulut encore monter ^B\
sur les chevaux de bois dont la musique faisait rage à l'autre bout du village. Au massacre, Lotieu avait abattu plus de poupées que lui ; au premier tour de chevaux de bois, il enfila plus de bagues qu'elle; mais au second, elle eut encore l'avantage; il est vrai qu'à ce moment, l'idée lui était venue que, parmi ceux devant lesquels il passait sur un cheval bleu à crinière rose, il y avait peut-être quelque
Parisien qui le connaissait et se demandait si celui qui s'amusait à ce jeu primitif, en riant avec cette jolie flUeà la toilette d'alpaga gris plus que simple, pouvait être réellement le comte de Ganoël ; et cette idée drolatique Tavait distrait des bagues pour le faire chercher dans le double rang des curieux.
Lorsqu'ils revinrent pour dîner, ils trouvèrent leur couvert mis dans une petite cour derrière la maison.
— Vous serez mieux là que dans la salle commune, dit la bonne qui les conduisait :
Sur leur table, étaient déjà posées une bouteille de vin et une carafe d'eau ; Geoffroy les tâta et les trouva chaudes.
— Est-ce que vous ne pourriez pas nous donner un siau d'eau fraîchement tirée du puits, dit-il.
— Bien sûr.
Il vit que Lotieu le regardait avec surprise et comme si elle avait quelque chose à lui demander ou une observation à lui faire.
— Que voulez-vous ? dit-il.
— Rien.
— Alors, vous avez une observation à me faire. Elle hésita.
— Est-ce là la franchise que vous m'avez promise?
Pendant ce temps, la bonne lirait de l'eau au puits dont on entendait la poulie grincer.
— Est-ce qu'on dit siau ? demanda Lotieu.
Il se mit à rire, se gardant bien de lui répondre que cette ancienne prononciation parisienne était
encore en usage chez les vieilles gens du monde ; elle prenait son rôle au sérieux, la chère petite, et il trouvait bien amusante sa timidité grave.
— Vous voyez, dit-il, combien j*ai besoin qu'on me reprenne : siau, n'est-ce pas, c'est de l'ouvrier en blouse et non de l'artiste en veston ; c'est de mon éducation première.
Et jusqu'à un certain point, il disait vrai, car son père se moquait des bourgeois savants qui prononçaient seau.
Depuis qu'ils étaient arrivés dans le village, Lotieu avait, à plusieurs reprises, parlé du bal comme si elle désirait le voir. Geoffroy demanda à quelle heure il commençait.
— A huit heures.
— Alors, servez-nous assez vite pour que nous soyons prêts à ce moment.
— Il n'y a pas de danger que vous le manquiez ; c'est d'ici que part la musique avec les garçons pour parcourir les rues du pays.
— On ne craint pas de la fatiguer, la musique. Un peu avant huit heures, on entendit dans la rue
un bruit de pas mêlé à une confusion de voix, et aussi quelques notes isolées de clarinette et de cornet à piston ; c'était la musique qui, presqu'aussitôt, partit en jouant une marche. Alors, Geoffroy et Lotieu se levèrent de table pour se rendre au bal.
Déjà on commençait à arriver : des deux côtés, par les rues qui aboutissent sur la place, on voyait venir des bandes de jeunes filles en robes blanches ; elles marchaient à grands pas en se donnant le
bras et elles occupaient toute la largeur de la rue : des bouts de ceintures roses ou bleues flottaient derrière elles ; quand elles étaient passées, il restait dans Tair poussiéreux, le parfum des pommades achetées au cornet chez les mercières du village, qui avaient dû plaquer quand même leurs cheveux indépendants ; et aussitôt, dans la salle de bal, elles s'asseyaient sur les bancs en attendant le retour de la musique et des garçons ; de leurs files serrées s'élevaient des jacassements confus mêlés de petits éclats de rire que provoque Tespoir d'un plaisir prochain.
Cependant, la musique se rapprochait, et, avec ses accords, arrivait le brouhaha du cortège qu'elle avait ramassé au seuil des maisons. Enfin, elle parut à l'entrée de la place, précédée et suivie d'un flot de gens endimanchés qui, bruyamment, en se bousculant un peu, surtout en criant fort, envahit l'enceinte du bal ; et, aussitôt qu'elle fut montée sur l'estrade, la ritournelle d'un quadrille commença.
Geoffroy et Lotieu avaient été se placer à l'autre bout de la salle, et ils se tenaient là un peu à l'écart regardant, Lotieu la main appuyée sur le bras de Geoffroy. Aux premières notes de la ritournelle, il sentit cette main frémir sur son bras comme si elle dansait.
— Vous m'avez" dit que vous dansiez aux ducasses des environs de Dunkerque ? demanda-t-il.
— Toutes les fois que mon pauvre père pouvait m'y conduire.
— Et cela vous amusait ?
— C'était de la folie.
— Si nous dansions ce soir.
— Y pensez-vous?
— Pourquoi n'y penserais-je pas ?
— Je n'oserais jamais.
— J'oserai pour vous.
— Nous n'avons pas le temps.
— Mais si, nous avons le temps, puisque l'omnibus ne passe qu'à neuf heures.
Déjà la plupart des. danseurs étaient en place, Geoffroy avisa un gros garçon à l'air bon enfant qui, tenant sa danseuse par la main, paraissait n'avoir pas encore de vis-à-vis.
Yivement il alla à lui et avec ses manières les plus affables, mais ouvertes et franches aussi, il lui demanda s'il voulait bien lui faire vis-à-vis.
Le gros garçon le regarda un moment, regarda Lotieu et, se mettant à rire :
— Tout de même, dit-il.
Geoffroy entraîna Lotieu effarée, il était temps, le quadrille commençait.
Il se dansait par quatre, aussi simplifié que possible, et de façon à ce qu'on ne restât jamais en repos, mais en permettant, cependant, toutes les fantaisies aux cavaliers qui voulaient en prendre. Dès la première figure, il fut évident que celui qui faisait visà-vis à Lotieu était un beau danseur, fier de ses grâces naturelles autant que de ses talents acquis, et qui savait battre des entrechats, des six, des huit
Parisien qui le connaissait et se demandait si celai qui s'amusait à ce jeu primitif, en riant avec cette jolie fille à la toilette d'alpaga gris plus que simple, pouvait être réellement le comte de Ganoël ; et cette idée drolatique Tavait distrait des bagues pour le faire chercher dans le double rang des curieux.
Lorsqu'ils revinrent pour dîner, ils trouvèrent leur couvert mis dans une petite cour derrière la maison.
— Vous serez mieux là que dans la salle commune, dit la bonne qui les conduisait :
Sur leur table, étaient déjà posées une bouteille de vin et une carafe d'eau ; Geoffroy les tâta et les trouva chaudes.
— Est-ce que vous ne pourriez pas nous donner un siau d'eau fraîchement tirée du puits, dit-il.
— Bien sûr.
Il vit que Lotieu le regardait avec surprise et comme si elle avait quelque chose à lui demander ou une observation à lui faire.
— Que voulez- vous ? dit-il.
— Rien.
— Alors, vous avez une observation à me faire. Elle hésita.
— Est-ce là la franchise que vous m'avez promise?
Pendant ce temps, la bonne lirait de l'eau au puits dont on entendait la poulie grincer.
— Est-ce qu'on dit siau ? demanda Lotieu.
Il se mit à rire, se gardant bien de lui répondre que cette ancienne prononciation parisienne était
encore en usage chez les vieilles gens du monde ; elle prenait son rôle au sérieux, la chère petite, et il trouvait bien amusante sa timidité grave.
— Vous voyez, dit-il, combien j'ai besoin qu'on me reprenne : siau, n'est-ce pas, c'est de l'ouvrier en blouse et non de l'artiste en veston ; c'est de mon éducation première.
Et jusqu'à un certain point, il disait vrai, car son père se moquait des bourgeois savants qui prononçaient seau.
Depuis qu'ils étaient arrivés dans le village, Lotieu avait, à plusieurs reprises, parlé du bal comme si elle désirait le voir. Geoffroy demanda à quelle heure il commençait.
— A huit heures.
— Alors, servez-nous assez vite pour que nous soyons prêts à ce moment.
— Il n'y a pas de danger que vous' le manquiez ; c'est d'ici que part la musique avec les garçons pour parcourir les rues du pays.
— On ne craint pas de la fatiguer, la musique. Un peu avant huit heures, on entendit dans la rue
un bruit de pas mêlé à une confusion de voix, et aussi quelques notes isolées de clarinette et de cornet à piston; c'était la musique qui, presqu'aussitôt, partit en jouant une marche. Alors, Geoffroy et Lotieu se levèrent de table pour se rendre au bal.
Déjà on commençait à arriver : des deux côtés, par les rues qui aboutissent sur la place, on voyait venir des bandes de jeunes filles en robes blanches ; elles marchaient à grands pas en se donnant le
— - Au soleil levant.
— Nous irons à la station par la forêt, dit Geoffroy à Lotieu, cela nous fera une promenade dans la rosée du matin ; ce sera charmant.
Us rentrèrent dans le bal.
— Tiens, vous n'êtes pas parti, dit le gros garçon qui, le premier, leur avait fait vis-à-vis.
— Il n'y avait pas de place. Nous allons danser jusqu'au matin, si vous voulez nous donner Thospitalité.
— Pour des Parisiens, vous êtes crânes tout de même; mais vous n'allez pas vous ennuyer : si madame veut en danser une avec moi.
Ils recommencèrent à danser ; à voir ces villageois s'amuser si franchement, Geoffroy s'amusait aussi franchement qu'eux ; leur joie, celle de Lotieu surtout, l'avaient animé, grisé ; c'était la première fois qu'il faisait sa partie dans un bal champêtre et il y avait encore assez de jeunesse en lui pour qu'il y trouvât du plaisir.
Le bal s'était ouvert entre paysans, mais, peu à peu, les bourgeois du village qui dînaient plus tard, étaient arrivés les uns après les autres, sans se presser, dignement, en gens qui ont conscience de leur importance, et ne se mêlent au populaire que tout juste pour montrer qu'ils ne font pas fl. de ses réjouissances. Maintenant, quand Geoffroy jetait les yeux au delà des danseuses assises sur les bancs, il voyait des personnages qui regardaient curieusement, avec un sourire de protection, ces ébats auxquels ils ne prenaient point part; et, comme sur les che-
vaux de bois, il se demandait si, parmi eux, personne ne le connaissait ; mais cela ne l'empêchait pas de danser gaiement, au contraire. Gomme Lotieu et lui étaient les seul3 étrangers dans ce bal, on faisait cercle autour d'eux, et il était facile de voir que Lotieu produisait une certaine sensation : on la suivait des yeux et, en la regardant, on se parlait bas ; mais cela non plus n*était pas pour contrarier Geoffroy, qui souriait de cet empressement.
— Jouissez-vous de votre succès? lui dit-il.
— Quel succès?
— Vous ne voyez pas les yeux qui vous poursuivent?
— On nous regarde, parce que nous ne sommes pas d'ici.
— On ne me regarde guère, moi.
— Si cela était vrai, j'en serais bien heureuse.
— Réellement?
— Au moins, je serais certaine de ne pas vous taire honte.
— Vous voyez bien qu'on m'envie.
Ce mot qu'il avait dit sans y réfléchir, simplement parce qu'il était la traduction d'une situation, lui revint plus d'une fois pendant cette soirée : aux yeux de ceux qui ne les connaissaient pas, que pouvait-il être pour Lotieu, si ce n'est son amant ou son mari ?
A un quadrille succédait une polka, à une polka un quadrille, et ainsi régulièrement, sans interruption, sans repos. Certainement l'orchestre avait le sentiment d'être payé assez cher, pour qu'on fût en
droit de lui demander de jouer toujours; et il jouait, devant en donner pour leur argent à des gens qui savent compter. De temps en temps, on lui apportait des bouteilles de vin ou de bière, et, à la hâte, les musiciens vidaient leurs verres d'un coup.
Si les danseurs n'avaient rien perdu de leur entrain, sur les bancs, les enfants, dont l'heure habituelle du coucher était passée depuis longtemps déjà, dormaient sans vouloir quitter la place, comme si, dans leur sommeil, ils jouissaient des plaisirs de ce bal, dont ils entendaient parler depuis un an, et, V. près d'eux, les mères, trop vieilles pour danser,
s'assoupissaient aussi, le menton tombé sur leur / chaîne d'or, attendant que les maris, attablés chez
les marchands de vin, voulussent bien venir les chercher pour rentrer.
Les uns après les autres, les verres de couleur s'étaient éteints, et, maintenant, les lampes seules brûlaient encore avec une lumière rouge fumeuse, qui montait dans l'air frais et tranquille de la nuit, sous la voûte bleue d'un ciel étoile.
Deux ou trois fois Geoffroy demanda à Lotieu si elle n'était point fatiguée, mais toujours elle répondit qu'elle n'avait jamais été mieux en train, et que le jour ne viendrait que trop tôt.
11 arriva : du côté de l'Orient, au delà des collines noires qui descendaient de la forêt, une lueur blanchit l'azur foncé du ciel; les étoiles qui criblaient de trous d'or les profondeurs sombres pâlirent; un air plus frais tomba sur les épaules ; c'était l'aube
qui, en cette claire nuit d'été, annonçait, longtemps à l'avance, l'approche du jour.
Peu de danseurs avaient abandonné le bal, mais, depuis longtemps déjà, les enfants, les mères et les vieux avaient quitté les bancs pour rentrer dormir dans leurs lits et, c'était avec des mouvements plus lents que l'orchestre jouait ses quadrilles, plus d'un musicien ayant le bras alangui ou la langue épaissie par les libations.
Enfin, ils se levèrent et, malgré les cris qui demandaient un dernier quadrille, descendirent de leur estrade ; mais, avant que Geoffroy et Lotieu pussent partir, il fallut qu'ils promissent de revenir l'année prochaine.
Comme ils avaient plus de trois heures pour se rendre à la station où ils prendraient le premier train, ils pouvaient choisir la route la plus longue, c'est-à-dire refaire en sens contraire celle qu'ils avaient suivi la veille dans la forêt. Mais, en arrivant sur le plateau où ils s'étaient assis, ils furent déçus dans leur espoir d'une promenade au soleil levant. Pendant qu'ils montaient le chemin sombre du coteau couvert de grands arbres, un brouillard s'était élevé dans la plaine, et là, où ils avaient eu une si belle vue, ils se trouvèrent enveloppés de vapeurs qui n'avaient pas seulement l'ennui d'être un rideau, mais encore celui d'être très froides.
— Voilà notre promenade gâtée, dit Geoffroy.
— Ne nous plaignons pas; nous nous sommes assez amusés depuis hier pour n'avoir pas le droit de souhaiter davantage.
Si elle ne se plaignait pas, elle ne pût pas s'empêcher bientôt de frissonner.
— II faudrait marcher plus vite, dit Geoffroy.
— Je veux bien, mais j'avoue que les jambes commencent à être lourdes.
— Vous êtes fatiguée ?
— Un peu, mais ce n'est rien.
Ce qui surtout rendait ce brouillard froid pour eux, c'était qu'une petite brise le leur soufflait en plein visage. Au moment oîi Lotieu parlait de sa fatigue, Geoffroy aperçut sur le bord du chemin une hutte fermée de trois côtés et abritée du vent.
— Entrons là, dit-il, nous pourrons nous asseoir et vous aurez moins froid; nous avons du temp& à nous pour arriver à la station; le soleil va peutêtre, en s'élevant; dissiper le brouillard.
Le sol de la hutte était couvert de copeaux qui formaient un lit sec d'une bonne épaisseur; ils s'assirent dessus côte à côte.
— Si j'en avais trouvé une pareille dans les rues de Paris, cet hiver, dit Lotieu.
— Vous pensez à cet hiver !
— Oui, pour bénir le présent.
Soit fatigue, soit recueillement, elle laissa tomber l'entretien, et bientôt en la regardant, il vit qu'elle fermait les yeux à demi.
— Etendez-vous, dit-il, et dormez un peu.
Elle voulut s'en défendre, mais il insista et, ramassant une poignée de copeaux, il lui en fit un oreiller.
— Vous vous réveillerez reposée, ou je vous réveil-
leraî, les copeaux de cette hutte ne sont pas plus durs que ceux de la maison en construction sans doute.
Elle posa sa tête sur l'oreiller qull lui avait disposé, et bientôt sa respiration régulièrement rythmée dit qu'elle dormait.
Il était resté assis près d'elle et, comme il n'avait pas du tout sommeil, il se mit à regarder les paquets de châtaignier dolés pour faire du treillage, les rouleaux de cercles, et les amas de bois non encore ouvrés.
Mais cela n'était pas pour l'occuper^ il n'y avait pas de châtaigniers à Ganoël, et le travail des ouvriers de la forêt de Montnaorency ne pouvait rien lui apprendre dont il eût à faire son profit immédiat. Sa pensée était ailleurs, partie sur les ailes de la rêverie, mais cependant sans sortir de sa situation présente. N'était-ce pas bizarre, cette situation et telle que personne ne pouvait supposer qu'elle fût ce qu'elle était réellement : sa maîtresse, cette jolie fille avec qui il courait les bois ; et il y avait invraisemblance aussi bien qu'impossibilité à ce qu'elle ne la fût pas. Gomment admettre le contraire quand on ne savait pas la vérité?
Songeant ainsi, il remonta dans le passé, — à la nuit même où il l'avait vue si misérable, à ses souffrances, à sa vaillance, et il s'apitoya sur elle, avec un sentiment d'admiration pour l'énergie qu'elle avait opposée aux coups qui l'écrasaient. Puis il la suivit, jour par jour, depuis ce moment, dans leurs relations d'abord insignifiantes pour lui.
et maintenant dans leur intimité qui lui était une distraction et un plaisir, et, partout, il la voyait ce qu'elle était en réalité, non seulement, la jolie fille que les regards cherchaient, mais encore, la brave flUe qu*il avait appris à connaître, intelligente, courageuse, douée de qualités sérieuses ou charmantes qui, à chaque instant, s'affirmaient par des preuves nouvelles. Laide ou disgracieuse, il n'eut pas pu ne pas rendre justice à ces qualités, comme il n'eut pas pu n'être pas touché de la tendresse qu'elle ressentait pour lui et qui se montrait dans tout. Sans doute, cette tendresse était pour beaucoup faite de reconnaissance, mais, ne s'y mêlait-il pas un autre sentiment.
Il se tourna vers elle ; la tête inclinée de son côté et posée sur un bras, elle dormait toujours les yeux mi-clos, les lèvres entr'ouvertes, un faible sourire sur le visage, comme si, dans son sommeil, elle le regardait et pensait à lui avec tendresse.
Jamais il ne l'avait vue aussi charmante que dans ce gracieux sommeil, où ses lèvres semblaient s'offrir au baiser; un désir lui fouetta le sang, vivement il se pencha vers elle, les bras tendus.
Mais brusquement il se redressa.
— Et après ?
Au mouvement qu'il avait fait, elle avait ouvert les yeux.
— Il faut s'éveiller, dit-elle.
Et avant qu'il eût répondu, il la vit debout devant lui.
Le soleil, en s'élevant, avait éclairci le brouillard.
dont les nappes grises passaient maintenant traversées de rayons jaunes.
— Nous allons avoir beau temps, dît-elle.
— Vous n'êtes plus fatiguée ?
— Plus du tout, prête à aller où vous voudrez, tant que vous voudrez.
Les dernières vapeurs passèrent vite, et bientôt, dans la plaine redevenue visible, comme sur les pentes du coteau, ils n'aperçurent plus que quelques légers flocons de brouillard accrochés aux cimes des arbres.
Bien que, pendant ses journées de travail, Geoffroy n'eût pas un instant la pensée de retourner au boulevard Haussmann, il avait cependant voulu savoir ce qui se passait chez lui, sans le demander à personne. Pour cela, en allant dîner, il achetait le Candide, certain de trouver là toutes les nouvelles, intéressantes ou non, qui pouvaient servir de prétexte à parler de sa femme.
Et il ne s'était pas trompé; le lundi, il avait eu l'annonce du dîner du mercredi, avec quelques noms des invités ; le jeudi, le compte rendu de ce dîner, avec la liste complète des convives, agrémentée d'un mot aimable pour chacun d'eux, même pour ceux qui n'usaient pas habituellement de la publicité des journaux. Les choses avaient été bien faites et plus
légèrement que de coutume, ce qui semblait indiquer que le duc de Chaumes avait revu et corrigé la rédaction des bureaux de la rue Rossini ; de lui, Geoffroy, il n'était pas plus question que d'un mort. C'était la comtesse de Canoël qui avait reçu ses amis et leur avait fait les honneurs de son hôtel ; le mari ne comptait pas.
Cela ne pouvait pas lui déplaire ; puisqu'il ne devait plus être le mari de sa femme, le mieux était qu'on ne parlât jamais de lui. A la vérité, c'était son nom qu'il avait l'ennui de voir traîner dans les journaux ; mais il fallait bien qu'il fût puni de la sottise qu'il avait faite de le donner à cette femme, — la sienne.
Pour se rassurer, il se dit qu'au point où on en était dans la saison, il y aurait peu d'occasions, maintenant, pour qu'elle fît parler d'elle : on ne donnait plus ni dîners ni fêtes ; Paris, jour par jour, perdait son monde brillant et bruyant ; on allait entrer dans le calme plat qu'elle ne pouvait pas troubler, quelqu'envie qu'elle en eût.
Mais il se trompait ; à peu de jours de là, la lecture du Candide, qu'il continuait tous les soirs en dînant, lui avait appris qu'en l'honneur d'un général russe, de passage à Paris, un grand dîner avait été donné à l'hôtel de Canoël, et il avait vu que sa femme, dans la notoriété toute fraîche de ce général, dont tous les journaux s'occupaient, avait trouvé moyen de se tailler une belle réclame pour son luxe suprême, pour sa beauté extracapiteuse, pour son élégance, son esprit, son goût.
Il s'était dit encore qu'heureusement il ne passe pas tous les jours des généraux célèbres à Paris, disposés à accepter à dîner chez une femme qu'ils ne connaissent pas et n'ont jamais vue.
Mais si ces généraux manquent quelquefois, les couturiers, les chapeliers, les coiffeurs, les cordonniers ne manquent pas et, eux aussi, pratiquent largement l'art de la réclame avec celles de leurs clientes qui permettent qu'on se serve de leur nom. Le lendemain de ce dîner, une note du Candide annonçait que la saison de Trouville se présentait comme devant être particulièrement brillante, et que, parmi les personnes les plus en vue dans le high life le plus sélect, qui avaient tenu à s'assurer dès maintenant une villa pour la saison des courses, on remarquait madame la comtesse de Ganoël, qui venait de louer le chalet Sorbier.
Puis, le surlendemain, c'était Dieppe qui faisait la réplique à cette réclame, en annonçant que, parmi les personnes les plus en vue du high life qui avaient loué des villas à Caude-Gôte, se trouvait madame la comtesse de Ganoël, dont l'installation à Dieppe aurait lieu au moment des courses.
Le célèbre couturier FaugeroUes n'avait eu garde de ne pas faire servir ce nom de Ganoël, en ce moment trompette par toutes les voix de la réclame, à la gloire de sa maison : « En ce moment, on admirait dans ses salons les trente toilettes que madame la comtesse de Ganoël devait emporter dans ses déplacements de sport » ; et le Candide donnait la description de ces toilettes : celle rose nymphe ; celle
souris effrayée; celle rayée vieux rose et Danube bleu; celle en gaz de soie rayon de lune sur transparent glacé mousse.
Ceux qui, ce soir-là, étaient les voisins de table de Geoffroy et qui le regardaient lire son journal, avaient remarqué que cette lecture n'était pas pour lui « rigolo », et « qu'il n'avait pas l'air d'être à la noce, l'émailleur de la rue Ghampionnet ». Mais, à quelques jours de là, il avait paru « être encore bien moins à la noce ». A sa table, dans son coin, tout en mangeant, il lisait le Candide:
« On nous signalejun fait dejhaute élégance, qui est caractéristique dans notre vie mondaine. Blanchet, le célèbre coiffeur de la rue Cambon (n** 18) doit cet été, accompagner sa cliente, madame la comtesse de Ganoël, à Trouville et à Dieppe, oîi il aura l'honneuf de la coiffer. On sait que c'est lui qui a décidé la comtesse, dont la chevelure était merveilleuse, à la faire couper pour innover la coiffure à la Titus avec raie de côté, qui est sa création. On sait aussi qu'il n'y a que lui au monde pour donner le coup de fer magistral qui fait foisonner les cheveux, et...
Arrivé là dans sa lecture, il avait froissé le journal d'une main crispée, et ses voisins l'avaient entendu murmurer avec colère:
— Sale parvenue! :
Que pouvait signifier ce mot? On se l'était demandé, sans rien trouver de satisfaisant. Et le mystère qui continuait d'envelopper l'émailleur de la rue Ghampionnet en avait été un peu plus embrouillé.
L'exaspération de Geoffroy n'avait pas été, cependant, jusqu'à le faire revenir chez lui. Au point où en étaient les choses, qu'est- il obtenu? Rien, assurément. L'épreuve était faite; de nouvelles tentatives ne pouvaient amener que de nouvelles blessures pour sa dignité ; et il ne lui convenait pas de s'y exposer.
Mais s'il avait les raisons, à ses yeux les plus fortes, pour ne pas retourner au boulevard Haussmann, il n'en avait pas pour ne pas aller à Ganoël, où, au contraire, des intérêts pressants l'appelaient : travaux en train qu'il devait arrêter; domestiques, ouvriers qu'il fallait congédier. Alors qu'il voulait restaurer sa terre patrimoniale pour ses enfants, qui la recevraient de lui, comme il l'avait lui-même reçue de ses pères, il ne se faisait pas scrupule de puiser dans la caisse de M. Leparquois qui lui était grande ouverte. Mais telle n'était plus la situation: il n'avait donc pas à travailler pour ses enfants et, désormais, la caisse de M. Leparquois était pour lui celle d'un banquier comme un autre, non celle d'un grand-père qui fait une simple avance à ses petits-enfants.
Et même, dans ces avances prises ainsi imprudemment en vue d'un avenir qui paraissait assuré, quand il était, au contraire, plein d'incertitudes, il y avait un point noir, gros de danger, auquel il ne voulait pas penser pour le moment, mais qui, cependant, pesait lourd sur ses préoccupations. Evidemment, il ne pourrait les rembourser qu'en vendant sa terre, c'est-à-dire en faisant, maintenant, ce qui était dé-
346 BIONDAINE
cidé au moment de son mariage, mais cette vente produirait-elle une somme suffisante pour qu'il s'acquittât. S'il n'avait plus qu'un seul créancier substitué aux autres parle remboursement des hypothèques, sa dette pour cela ne s'en trouvait -diminuée en rien, et même elle s'était grossie de tout ce qu'avaient pris les embellissements et les réparations.
Il importait donc qu'au plus vite, il ne laissât pas ce trou s'agrandir davantage, en attendant qu'il avisât au moyen de le combler et, en rentrant de leur promenade, il partit pour Ganoël en disant à Lotieu qu'il ne resterait absent qu'un jour ou deux.
En arrivant, il trouva un monceau de lettres renvoyées de Paris ou adressées directement à Ganoël et, dans le tas qu'il éparpilla, il en reconnut plusieurs de récriture de son beau-père; ce furent les premières qu'il ouvrît, en commençant par celle dont le timbre portait la date la plus rapprochée.
« Mon cher Geoffroy,
» Je vous ai déjà écrit trois lettres sans que vous » m'ayez répondu, d'où je conclus que, malgré ce )) qu'en dit Gabrielle, vous n'êtes pas à Ganoël : vous » les trouverez avec celle-ci, et elles vous diront la )) marche de mes tourments et de mon chagrin. » J'ignore ce qui s'est passé entre vous et votre » femme, car ce que j'ai pu obtenir de Gabrielle n'est » pas suffisant pour m'éclairer; mais, permettez- » rtioi de vous dire que quoi que ce puisse être, vous » ne deviez pas partir sans me voir. Je vous aime
» comme mon vrai fils, mon cher Geoffroy, et ma » conscience que j'interroge sévèrement, m'affirme » que vous ne pouvez me reprocher aucun tort » volontaire de ma part.
» Où ètes-vous? Que faites-vous?Que voulez- vous » faire? Je suis certain que vous me reconnaîtrez le » droit de vous adresser ces questions et de vous » demander d'y répondre.
» Non par lettre, n'est-ce pas? Les lettres ne ser- )) vent qu'à embrouiller les choses en les compli- » quant; mais dans un entretien que vous ne pouvez » pas me refuser ; j'en appelle à votre loyauté et aussi » aux sentiments que vous m'avez toujours témoi- » gnés. Quoiqu'il arrive, nous ne pouvons pas, vous » et moi, nous séparer en ennemis.
» Vous savez qu'on a la certitude de me trouver » tous les jours rue Rossini, et il y en a bientôt vingt » que je vous attends.
» Votre affectueusement,
» Leparquois. »
Cette lettre causa une contrariété d'autant plus vive à Geoffroy qu'il ne pouvait pas ne pas en reconnaître la justesse. Il n'avait que trop raison, ce beau-père, quand il affirmait que son gendre n'avait rien à lui reprocher. Qu'il eût été et qu'il fût trop faible pour sa fille, que par aveuglement paternel, faiblesse, tendresse, il l'eût gâtée, qu'il l'eût perdue, cela ne faisait aucun doute ; mais là n'était point la question qui, pour le moment, se résumait dans celle de isavoir si Geoffroy pouvait ou ne pouvait pas
refuser Tentretien que son beau-père lui demandait.
Toute la journée il l'examina, la tournant et la retournant sous ses différentes faces et, le lendemain matin, il envoyait une dépêche à son beau-père pour lui dire qu'à six heures il serait rue Rossini. Evidemment, il ne pouvait pas différer cette explication au point de l'éviter toujours et, puisque fatalement elle devait avoir lieu, mieux valait tout de suite que plus tard; au moins la situation serait tranchée, et du même coup pour sa femme et pour sa terre ; il ne se traînerait plus dans des incertitudes qui l'enfiévraient, lorsqu'il en voulait prévoir les solutions possibles.
Quand il entra chez son beau-père, celui-ci était seul dans son cabinet, l'attendant; vivement il vint à lui, les deux mains tendues.
— Mon cher Geoffroy, soyez le bienvenu; je savais que, mes lettres reçues, vous ne me refuseriez pas cet entretien.
— C'est hier seulement que je les ai lues.
— Je prévoyais bien que vous n'étiez pas . à Canoël.
— En effet, je n'y étais pas.
Il se fit un silence embarrassant pour tous deux.
Par la franchise de son accueil Leparquois s'était livré; mais maintenant il trouvait prudent de ne pas aller plus loin et de laisser venir.
De son côté, Geoffroy restait sur la défensive ; ce n'était point pour récriminer ni pour plaider contre sa femme qu'il venait h ce rendez-vous demandé,
c'était pour répondre aux questions qui lui seraient posées, il les attendait.
Voyant qu'il ne se décidait pas, Leparquois commença :
— Je suis, mon cher Geoffroy, un homme bien malheureux.
— Je ne le suis pas moins.
— Alors cherchons ensemble le moyen de sortir de cette situation.
— Il n'y en a. pas.
— Ne dites pas cela, vous me désespérez.
— Ce m'est un vif chagrin, et j'espère que ma présence ici vous montre quels sont mes sentiments pour vous; mais dans les circonstances où nous nous trouvons l'un et l'autre, je ne puis pas ne pas dire ce qui est la vérité, si triste qu'elle soit.
— Vous voulez rompre la vie commune avec Gabrielle?
— Elle est devenue intolérable pour moi.
— Amiablement?
— Oui; d'ailleurs je reconnais que je n'aurais pas de griefs suffisants pour demander une séparation judiciaire.
— Ceux que vous croyez avoir, suffisent-ils pour que vous persistiez dans cette séparation à l'amiable?
— Il m'est extrêmement pénible de répondre à une pareille question ; j'ai pour vous, vous le savez, une estime affectueuse qui du jour où je suis entré dans votre maison a été grandissant, et je ne puis parler qu'en vous atteignant dans votre tendresse pour votre fille.
— Cependant...
— Je sais tout ce que vous pouvez m'objecter ; maïs moi aussi, dans une discussion sur ce point, j'aurais bien des objections à vous présenter, dont la principale est que je ne suis pas homme à prendre une résolution de cette gravité, sans raisons sérieuses, par fantaisie, sous le coup d'une contrariété irréfléchie. J'avais mis de grands espoirs dans ce mariage et, pour que je me décide à m'éloigner de la femme que j'aimais, il faut qu'il me soit bien clairement démontré que nous ne pouvons pas vivre ensemble.
Ils restèrent quelques instants sans parler, Leparquois réfléchissant, Geoffroy attendant.
— Vous savez, dit enfin Leparquois, que j'ai en votre parole une foi absolue et que j'accepte, sans doute possible, ce que vous affirmez. Gela m'amène à vous adresser une question, à laquelle je vous demande de répondre franchement, si insolite qu'elle puisse paraître : avez-vous une maîtresse ?
— Non.
— G'est donc -uniquement parce que vous croyez ne pas pouvoir accepter la vie commune avec G&brielle, que vous voulez la rompre?
— Uniquement ; et si vous vous rappelez l'entretien que nous avons eu le jour où j'ai été vous chercher rue Sainte-Marguerite...
— Je n'en ai pas oublié un mot.
— Vous avez vu le point de départ des griefs
qui ont forcé ma résolution.
— Vous les abandonniez cependant, ces griefs.
— Parce que je comptais, pour amener les changements que je demandais, sur un appui tout puissant, me semblait-il, que je n'ai pas eu.
— Mais que vous pouvez avoir.
— Que je n'aurai jamais.
Leparquois regarda Geoffroy longuement, en
tâchant de lire en lui, avec une appréhension qui rie cherchait pas à se dissimuler:
— Que dites-vous? murmura-t-il d'une voix émue; certainement vous ne parlez pas à la légère.
Geoffroy n'avait rien dit à son beau-père de la découverte qu'il avait faite dans lebureau desa femme, et rien non plus, par conséquent, de ce que Proby et le pharmacien lui avaient appris ; devait-il parler maintenant et confesser la vérité toute crue? Il voulut épargner ce chagrin et cette honte à ce père, qui portait si haut l'orgueil paternel.
— La porte de la chambre de votre fille est fermée pour son mari, dit-il.
— Gela est vrai ?
— Je suis parti le jour où le verrou a été poussé.
— Et s'il se rouvrait?
— Il ne se rouvrira pas.
Leparquois parut profondément troublé, il se leva,
et venant devant son gendre :
— Vous ne m'en voudrez pas, dit-il, de vous avoir parlé comme si les torts étaient de votre côté; vous savez combien tendrement j'aime Gabrielle ; celte tendresse, naturellement, m'a rendu partial pour
elle ; je vous trouvais dur, sévère jusqu'à l'injustice, IB
fermé à l'indulgence par une susceptibilité exagérée. -
Pardonnez-Ie moi, je me trompais, et la vérité est, que je me trompais volontairement... parce que je ne voulais pas voir ; mais je vois maintenant, vous m'ouvrez les yeux et, aussi, vous m'ouvrez les lèvres ; je conviens que vous avez eu raison d'agir comme vous Tavez fait, et que votre dignité l'exigeait. Mais si je condamne ma fille, ce n'est pas irrévocablement. Si elle a des torts envers vous, et ils sont graves, je le reconnais, il y a des circonstances atténuantes, à sa conduite. Elle n'est pas libre ; ce n'est pas de son propre mouvement qu'elle parle et qu'elle agit, c'est sous l'impulsion de ces deux femmes à l'influence desquellesll faut la soustraire. Ce sont elles les coupables ; ce n'est pas Gabrielle, qui est bien réellement encore, et malgré tout, digne de votre amour. Elle a été entraînée, mon ami ; aidez-moi et nous la sauverons.
— Depuis le premier jour de mon mariage, j'ai lutté contre cette influence ; vous voyez où nous en sommes arrivés.
— C'est là que ma responsabilité se trouve engagée, et lourdement, je l'avoue ; je ne vous ai pas soutenu, et Gabrielle se croyant certaine, non de mon appui, je n'ai jamais pris parti pour elle contre vous, mais de ma tendresse, de ma faiblesse, Gabrielle sachant à l'avance qu'elle ferait de moi ce qu'elle voudrait, a pu vous résister. A partir d'aujourd'hui, si vous acceptez le rapprochement que je demande, il eii sera autrement. On doit reconnaître les choses telles qu'elles sont : notre existence commune était mal organisée ; vous étiez chez moi, et moi c'était
Gabrielle; il faut que vous soyez chez vous; il faut qu'elle sache que c'est son mari le maître, non son père ; et je vous promets de prendre les arrangements nécessaires pour qu'il en soit ainsi ; de ce fait seul vous aurez une autorité qui vous permettra de parler haut et de commander ; soyez sûr qu'elle se soumettra.
— Je voudrais vous croire, mais ce que j'imagine, c'est que ce serait la lutte pour vous, pour elle, pour moi.
— Je sais, je sens ce que cette lutte peut avoir de douloureux ; mais les résultats qu'elle donnerait ne méritent-ils pas qu'on l'engage et qu'on la soutienne jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la victoire? Vous me disiez tout à l'heure que vous aviez mis degrands espoirs dans votre mariage, devez- vous les abandonner avant d'avoir tout fait pour les réaliser? La rupture de ce mariage, n'est-ce pas la vie entière manquée pour tous les deux : vous, de votre côté, Gabrielle du sien, que serez-vous, que ferez-vous? Je ne parle pas de moi, et, cependant, j'avais aussi des espérances : à qui, pour qui cette fortune ? quand tout seul je serais heureux avec cent sous par jour.
— Ce n'est pas à moi qu'il est nécessaire de tenir ce langage.
— C'est à elle, n'est-ce pas? je vous promets qu'elle l'entendra, et plus ferme qu'il ne peut l'ôtre avec vous. Quand vous êtes venu me chercher rue Sainte- Marguerite, vous aviez à vous plaindre d'elle ; mais quand je vous ai parlé de l'enfant, vous avez mis
votre confiance en lui pour vous ouvrir une vie nouvelle, autre que celle dont vous aviez à souffrir; aujourd'hui, n'aurez- vous pas confiance dans le père ?
Connaissant sa femme comme il croyait la connaître, il était bien difficile à Geoffroy d'avoir cette confiance; cependant il était difficile aussi de la refuser nettement. Pour cela, il faudrait donner des raisons qui seraient cruelles pour ce père et qu'il devait lui épargner. Et, d'autre part, il faudrait avoir à l'avance une certitude d'insuccès, en réalité impossible, malgré toutes les probabilités résultant de l'expérience du passé. Justement parce qu'il connaissait sa femme, il devait admettre que si M. Leparquois pouvait exécuter jusqu'au bout les arrangements qu'il annonçait, elle réfléchirait devant leur réalisation. Le mot « chez mon père », qui avait amené leur rupture, n'eût pas été prononcé si précisément elle n'avait pas été « chez son père ».
Toute la question était de savoir si ce père trop faible aurait la force de persister dans sa résolution, et de faire ce qu'il promettait; mais elle ne pouvait être résolue que par un essai, et tout ce qu'à l'avance on échafauderait de raisonnements dans un sens ou dans un autre ne signifiait rien : il fallait voir. Sans doute, ce serait folie d'imaginer qu'un rapprochement dans de pareilles conditions pût promettre un avenir serein. Il y aurait des difficultés, des orages ; et c'étaient des jours froids, sombres, tristes qu'on devait attendre. Jamais, pour la femme qui s'était révélée à lui, il ne reviendrait aux sentiments qu'il avait éprouvés pour la radieuse créature qui l'avait
ébloui de sa beauté, au point de l'aveugler la première fois qu'elle était venue à lui. Mais enfin, si pénibles que dussent être ces difficultés, si sombres ces journées, elles vaudraient mieux encore qu'une séparation. Il n'avait pas seulement à envisager son bonheur et sa liberté ; son honneur encore, celui de son nom étaient jusqu'à un certain point en jeu dans cette séparation, puisqu'il les laissait aux mains d'une femme sur laquelle il aurait perdu toute autorité. Les mariages heureux où le mari et la femme vivent dans une union parfaite de cœur et d'esprit, ne sont pas la règle de ce monde. Le sien serait comme il y en a tant d'autres. Qu'il lui donnât un enfant sur qui il reporterait sa tendresse trompée, il le tiendrait quitte du reste : n'avait-il pas le travail pour s'occuper et se consoler?
— Que voulez-vous de moi? dit-il.
— Pour aujourd'hui simplement votre consentement à une réconciliation qui me permette déparier et d'agir : vous comprenez que je ne peux rien tenter avant d'être certain que vous ne me désavouerez pas ; pensez donc quelle humiliation ce serait pour Gabrielle !
Geoffroy eût pu répondre qu'il était aussi sensible aux humiliations que Gabrielle, et qu'avant de lui demander son consentement à lui, on eût pu le lui demander à elle. Mais c'était un père qui pensait à sa fille bien aimée ; et il ne fallait pas lui en vouloir de cet égoïsme paternel que sa naïveté même rendait excusable.
— Ce consentement, dit-il, je ne peux le donner
que si cette réconciliation a pour base l'arrangement que vous offrez : quand, à propos de M. de Chaumes, je lui ai demandé si c'était le duc qui invitait chez moi, elle m'a répondu que ce n'était pas chez moi, mais chez vous; la question doit donc être posée très nettement sur ce terrain.
— Elle le sera ainsi, je vous le .promets.
— Ma femme à moi.
— C'est précisément ce que je veux. Où dois-je vous écrire?
Moins que jamais Geoffroy pouvait parler de la rue Championnet.
— Quand voulez -vous aborder ce sujet? demarida-t-il.
— Aujourd'hui même.
— Eh bien, je reviendrai demain.
— A partir de quatre heures je vous attendrai.
— A quatre heures je serai ici.
Ils se serrèrent la main.
A quatre heures précises le lendemain, Geoffroy entrait dans le cabinet de son beau-père.
— Victoire ! s'écria Leparquois en venant à lui.
— Elle accepte ?
— Elle accepte.
— Sans résistance?
Leparquois hésita un court instant.
— Elle se soumet.
— Vous voyez.
— Pensiez-vous donc que je n'aurais qu'à lever un doigt pour qu'elle obéît?
Geoffroy ne voulut pas insister pour l'obliger à dire quelle avait été cette résistance; ce n'était pas quand il se montrait si heureux, qu'il convenait de voiler d'un nuage la joie de son triomphe.
— Voici les bases que j'ai posées, continua Leparquois^ je vous vends l'hôtel par une vente réelle, et vous payez les intérêts, que je vous remets de la main à la main, en arrière de Gabrielle, tant qu'une bonne affaire que je vous ferai faire, ne vous aura pas permis de me rembourser; vous êtes donc maître chez vous. Voilà un premier point décidé, et il est important. Mais comme la vie de cet hôtel coûte cher, j'en sais quelque chose, et que la dot de Gabrielle ajoutée à l'héritage de sa mère n'y suffirait pas, je l'augmente de trois cent mille francs de rente que vous toucherez. Voilà le deuxième point. Quant au troisième, j'espère que vous le trouverez satisfaisant aussi : vous passerez six mois à Paris, quatre mois à Ganoël, deux mois en voyage. Vous voyez que, comme vous le demandez et comme je le veux moi-même, vous aurez votre femme à vous, bien à vous.
C'était sans grand espoir que ses conditions fussent acceptées, que Geoffroy était revenu rue Rossini; stupéfait de voir qu'il obtenait plus qu'il n'avait exigé, il se demanda si son beau-père ne se faisait
pas illusion sur sa victoire. Les clauses de son contrat de mariage qu'il avait acceptées si dures qu'elles fussent, parce qu'à ce moment il était sous l'influence de son amour, étaient toujours présentes à son esprit, et maintenant qu'il savait dans quelle intention elles lui avaient été imposées, il ne pouvait pas ne pas trouver invraisemblable que Gabrielle acceptât un arrangement qui lui donnait une si complète indépendance ; ce n'était pas seulement à sa propre fortune qu'elle tenait âprement, c'était encore à celle de son père qu'elle considérait entièrement comme sienne. D'autre part, ayant vu l'ennui noir et le dégoût que lui inspirait la campagne quand elle n'était pas agrémentée de courses, de grandes chasses ou de réunions mondaines, il ne trouvait pas moins invraisemblable qu'elle consentît h passer quatre mois à Ganoël sans autres plaisirs que ceux de la vie I de château. Tout cela était trop beau pour y croire
sans inquiétudes et sahs doutes. Cependant, si faible que fût M. Leparquois avec sa fille, il était trop homme d'affaires pour se laisser tromper, même par sa fille, et c'était une affaire qu'il avait traitée avec elle.
— Quand voulez-vous que nous rentrions à l'hôtel? demanda Geoffroy.
— Gabrielle ne rentrera, elle-même, qu'à six heures.
— Eh bien, nous attendrons six heures.
Ce retard lui parut significatif. Puisqu'ils devaient se réconcilier, n'eût-il pas été de bon goût de montrer plus d'empressement à faire la paix?
Il ne communiqua pas cette observation à son beau-père et, jusqu'au moment où ils devaient quitter les bureaux de la rue Rossini pour rentrer à riiôtel, il resta avec lui; tout ce temps, ils le passèrent à faire des projets de vie nouvelle, ou plutôt Leparquois fit des projets que Geoffroy approuva : ils partiraient aussitôt que possible pour Ganoël, c'està-dire dès la semaine suivante; Trou ville et Dieppe seraient, bien entendu, abandonnés ; il les accompagnerait et resterait avec eux quatre ou cinq jours par semaine : pour cela, il ferait établir un téléphone au château; on inviterait peu de monde, les personnes seulement envers lesquelles il y aurait des obligations strictes; et là, en tête à tête le plus souvent, dans une intimité étroite toujours, il était impossible que Gabrielle ne redevînt pas ce qu'elle était aux premiers temps de leur mariage, soustraite aux influences mauvaises qui l'avaient égarée; que ne pourrait-on pa^ aussi attendre et espérer d'une nouvelle grossesse?
A six heures précises, ils arrivaient à l'hôtel : madame de Ganoël venait de rentrer. Gomme ils traversaient l'enfilade des salons de réception pour gagner celui où elle se tenait, Geoffroy sentit que son beau-père lui prenait la main et la lui serrait comme pour l'encourager. L'encourager à quoi, puisqu'elle avait accepté les conditions posées ? Mais il n'eut pas le temps de s'arrêter à cette question, son beau-père venait d'ouvrir la porte, et il trouvait devant lui sa femme en compagnie de madame de Ligny.
Sa surprise fut vive, et celle de Leparquois plus vive encore, assez même pour qu'il ne put pas la dissimuler ; mais, Gabrielle comme Théodolinda, affectèrent de ne pas s'en apercevoir, ce qui fut une preuve pour Geoffroy que cette rencontre n'était pas fortuite ; soit que Gabrielle eût appelé son amie à ison aide, soit que celle-ci se fut imposée, il y avait entente entre elles; ses inquiétudes et ses doutes "étaient donc fondés.
Il y eut un moment d'embarras, surtout chez Leparquois, qui se mit à bavarder de choses insignifiantes pour tuer le temps et gagner le moment où finirait cette visite. Mais madame de Ligny n'avait pas du tout l'attitude d'une femme qui fait une banale visite dans laquelle ne s'échange que des riens : assise assez loin de son amie, mais en face d'elle, de manière à ce que leurs regards pussent s'échanger librement, elle avait une physionomie énigmatique, souriante et grave à la fois, un masque impénétrable qui, bien souvent, avait intrigué Geoffroy et encore plus exaspéré ; quant à Gabrielle, elle montrait un calme et une indifférence trop accentués pour être sincères.
Cependant, ce fut elle qui, la première, aborda l'entretien :
— Ne sommes-nous pas réunis pour une affaire sérieuse? dit-elle.
— Réunis 1 demanda Leparquois, qui n'avait pas encore admis que la présence de Théodolinda fût le résultat d'un arrangement.
— Sans doute. N'est-ce pas d'un nouveau mariage
pour moi qu'il doit être question entre nous, ou plutôt d'un nouveau contrat de mariage...
— Il n'est question de rien de cela, s'écria Leparquois, tu le sais bien.
— Je l'ai cru ; c'est pourquoi j'ai demandé à madame de Ligny de m'assister.
— Ce que je n'ai pas pu refuser, dit Théodolinda, malgré ma volonté bien arrêtée, cependant, de rester en dehors de cette discussion, comme jusqu'à ce jour je suis restée en dehors de celles qui ont pu la précéder.
— M. de Ganoël, continua Gabrielle en s'adressant à son père, a eu l'habileté d'obtenir ton appui.
— Mais pas du tout, s'écria Leparquois en protestant vivement, Geoffroy n'a eu rien à obtenir de moi, puisque j'ai été à lui et qu'il n'est pas venu à moi ; j'ai proposé, il a accepté.
— C'est bien là que se montre l'habileté dont je parlais, et qui est toute naturelle, native, en quelque sorte, chez un bon Normand comme M. de Ganoël.
Geoffroy ne broncha pas, et rien dans son attitude ne montra qu'il fût touché par cette raillerie ; il ne regarda même pas sa femme ; toute son attention restait attachée sur Théodolinda, qu'il ne quittait pas des yeux ; c'était elle qui commandait la bataille, et d'elle, par conséquent, qu'il fallait attendre le signal des coups sérieux,
— Il ne trouvera donc pas étonnant, continua Gabrielle en s'adressant à Geoffroy, que, dans une affaire aussi grave, j'aie voulu, moi aussi, avoir un
appui, puisque celui sur lequel je devais compter me manque.
— Je ne trouve rien d'élonnant, répondit-il avec un calme parfait, pas même ce que vous dites en ce moment.
— Mais moi, s'écria Leparquois tout à fait hors de lui, je trouve profondément douloureux que tu puisses parler ainsi : mon appui te manquerait 1 l'appui d'un père qui t'aime comme je t'aime I quand ce père n'a pas une pensée qui ne soit inspirée par sa tendresse pour sa fille I Ne sais-tu pas que tu es tout pour moi dans la vie? Ne sais-tu pas que je n'ai pas d'autre bonheur que le tien ?
Gela fut jeté avec une véhémence qui lui mit une larme dans les yeux, et il s'arrêta, la voix étranglée par l'émotion.
— Oh ! Gabrielle I
Théodolinda n'eut qu'un imperceptible froncement de sourcils, mais il n'échappa pas à Geoffroy.
Aussitôt Gabrielle changea de ton, et se faisant affectueuse en s'adressant à son père :
— Ai-je dit que tu n'étais pas le meilleur des pères ; ai-je jamais eu la pensée que, dans ce que tu désires, comme dans ce que tu fais en ce moment, tu n'es pas inspiré par ta tendresse pour moi? Tu sais bien que non ; ne te laisse donc pas influencer par ce qu'on insinue, alors que je n'ai rien dit de pareil.
Leparquois regarda son gendre, et sa physionomie laissa voir que ces quelques mots, prononcés avec tin accent caressant, l'avaient retourné.
Gabrielle continuait :
— En me trouvant abandonnée, dans une position fausse et même, jusqu'à un certain point, ridicule, celle d'une femme dont le mari s'est dérobe sans qu'on sache pourquoi, ce qui donne lieu à toutes les suppositions injurieuses ou comiques, tu as voulu me venir en aide et, dans ton tendre zèle, dans ton ardeur pour cette tâche qui te tenait si fort au cœur, tu as accepté des conditions qu'on avait l'habileté de te suggérer assez finement pour que tu pusses croire qu'elles t'étaient propres.
— On ne m'a rien suggéré, je te le répète, ma chère enfant ; ces conditions sont bien miennes, et l'idée qui me les a inspirées, est qu'elles devaient assurer votre bonheur à tous les deux.
— Eh bien, je me suis trompée, voilà tout. Si généreux que je te connaisse, je ne pouvais pas supposer que l'idée viendrait spontanément, à un homme d'affaires tel que toi, d'offrir à son gendre un hôtel comme celui-ci, et, en plus, trois cent mille francs de rente. C'est pourquoi j'avais prié mon amie la plus chère, celle qui, en toute circonstance, a été une sœur pour moi, d'être mon appui dans ce nouveau contrat de mariage, quelque chose comme mon notaire. Mais, puisque je me suis trompée, puisque cette idée est la tienne, n'en parlons plus, je n'ai pas à défendre mes intérêts contre toi • tu es maître de ta fortune.
Cette fois, un sourire d'approbation rida le visage impassible de Théodolînda ; il suffit pour que Geoffroy, qui allait se laisser emporter par un mouve-
ment de colère indignée, se calmât : évidemment on voulait, en le poussant à bout, lui faire commettre quelque sottise, et Théodolinda n'était là que pour cela.
Sa femme l'examinait; comme il ne répondait pasf elle l'interpella :
— Vous n'avez rien à dire ?
— Rien ; je n'aurais h répondre qu'à M. Leparquois, et, de son côté, il ne dit rien. D'ailleurs, n'avez-vous pas terminé votre petit discours par deux mots qui me fermeraient les lèvres, alors que j'aurais envie de les ouvrir — ce qui n'est pas. — « N'en parlons plus. »
— Je comprends, dit Gabrielle, d'une voix un peu frémissante qui trahissait un mouvement de colère.
— Moi aussi, répondit Geoffroy.
— Ce qui veut dire ? demanda-t-elle.
— Que nous nous entendons à demi-mot.
— Gabrielle ! Geoffroy I s'écria Leparquois, qui voulut intervenir en voyant la tournure que prenait l'entretien.
Mais elle lui coupa la parole.
— Ne te mêle donc pas de cela, dit-elle, tu n'es pour rien là-dedans ; c'est affaire entre M. de Ganoël et moi, et, au fond, nous sommes d'accord.
— Parfaitement, répondit Geoffroy.
Théodolinda ne bougea pas, et, se voyant observée
par Geoffroy, elle ne regarda même pas son amie ; elle leva seulement la main d'un geste qu'elle tâcha de faire indifférent, mais qui fut cependant pour lui le signal de l'attaque sérieuse.
— Puisque j'accepte toutes les conditions arrêtées entré vous, dit-elle en s*adressant à son père comme à son mari, — et, en réalité, je ne vois pas comment les refuser sans vous peiner autant l'un que l'autre...
— Certainement, interrompit Leparquois en appuyant.
— ... Il ne reste plus qu'à fixer le moment de notre départ pour Ganoël.
Théodolinda remit son gant, comme si elle n'avait plus qu'à quitter la place, et Geoffroy n'en devint que plus attentif à guetter l'assaut qu'on allait lui livrer.
— La date la plus rapprochée sera celle que je préférerai, dit-il.
— L'état des travaux intérieurs permet-il que nous n'en soyons pas incommodés ?
— Je vous promets que vous n'aurez pas à en souffrir.
— Le premier étage est prêt ?
— Tout prêt, au moins dans l'aile que nous devons habiter.
— Cette aile seulement ?
Surpris de ces questions, il ne voyait pas encore oîi elles tendaient, bien qu'à coup sûr elles ne fussent pas aussi innocentes dans le fond que dans la forme.
— J'aurais dispersé les ouvriers partout, qu'ils n'eussent rien terminé en temps.
— Mais cette aile est bien petite pour que nous y trouvions tous notre appartement séparé.
Il n'y eut pas d'affectation dans la prononciation du mot « séparé », et cependant c'était là que se trouvait l'attaque; aveugle, il avait été de ne pas la voir venir; il n'en mit aucune de son côté dans sa réponse.
— Vous savez qu'au château, l'appartement des comtesses de Ganoël a toujours été celui de leur mari.
— Il y a eu tant de choses au château qui ont été et qui ne peuvent plus être.
— Sans doute; mais il y en a qui doivent être, puisqu'elles ont été, et l'appartement commun est de celles-là.
— C'est une condition?
-— Formelle, sans laquelle les autres ne signifient rien, ou plutôt signifieraient, si je les acceptais sans l'exécution de celle-là, que mon nom est à vendre, et vous savez bien qu'il ne l'est pas.
— Et qui vous dit qu'elle ne doit pas être exécutée... un jour?
— C'est précisément ce jour que je vous demande de fixer.
— Vous savez que cela m'est impossible... en ce moment.
— Parce que ?
— Parce que je ne peux ni ne veux m'exposer à an accident comme celui dont je suis à peine guérie.
Geoffroy se leva.
— Alors, cette entrevue était inutile, dit-il.
— Pouvais-je prévoir que vous mettriez cette condition à une réconciliation î
— Elle avait été nettement exprimée.
— Au moins, la date n'avait-elle pas été fixée, et devais-je croire que vous seriez sensible à des considérations de santé, les seules que je veuille faire valoir.
— II est certain, dit Leparquoîs en tâchant d'intervenir, qu'on n'est pas maître de la santé.
— La bataille est gagnée, dit le regard rapide que Théodolinda lança à Gabrielle, ton père est avec nous.
— J'aurais voulu, poursuivit Geoffroy que la question de santé ne fût pas soulevée devant M. Leparquoîs.
— Et pourquoi? demanda celui-ci, qui peut-elle intéresser plus que moi?
— Personne.
— Alors?
— Madame de Ganoël et madame de Ligny comprendront que, sur ce sujet, je me renferme dans une réserve que j'ai observée jusqu'à ce jour et dont rien ne me fera sortir, répondit Geoffroy.
Il les regarda l'une et l'autre, et au trouble de sa femme comme au sang-froid affecté de Théodolinda, il fut certain qu'elles avaient, en effet, compris.
— Au reste, reprit-il, ce serait de l'hypocrisie de s'en tenir à ces arguties et à ces réticences ; en refusant de me répondre pour la date que je demandais ^Ê madame de Ganoël a résolu la question que je posais : ce qu'elle veut, c'est la continuation indéfinie d'une situation longtemps difficile, mais devenue intolérable le jour où elle m'a fermé la porte de sa chambre et que je ne peux accepter.
36S MONDAINli
-— Je n'ai rien dit de cela.
— Je le dis, moi, et puisque vous m'y obligez, je dis aussi pourquoi je ne l'accepte pas. Depuis notre mariage, j'ai tout fait pour vous arrêter dans la voie où vous vous êtes engagée malgré mes prières, mes conseils et même mes défenses. Vous avez cru que pour une femme de votre rang, la gloire était de s'entourer d'une publicité tapageuse qui étale au grand jour ce qui doit rester enfermé dans la maison. Il a fallu, pour que vous soyez heureuse, que le public fût informé des moindres faits de votre vie intime, qu'il connût vos toilettes, vos coiffures, qu*on énumérât avec le nom et l'adresse de votre coiffeur, vos déplacements. Vous ne supportez pas de paraître au théâtre sans qu'on en avertisse la France et l'Europe, à l'église sans qu'on le trompette aux quatre vents; désespérée quand vous vous agenouillez au confessionnal, qu'on ne fasse pas une chronique avec votre confession. Ce n'était là qu'un travers commun à plus d'une femme, j'en conviens, et si j'en ai souffert, je ne m'en suis pas fâché : vous étiez une mondaine et la fierté de votre triqmphe ne pouvait pas vous permettre d'être touchée par mes observations. Vous n'avez voulu rien voir de ce que je vous montrais, rien entendre de ce que je vous disais, grisée, affolée. Et alors, il est arrivé que, devenu l'esclave de cette publicité que vous aviez recherchée, ne vous appartenant plus, mais appartenant à tous, à la galerie, à la foule, ni plus ni moins qu'une comédienne, vous avez été entraînée par le flot qui vous portait ; vous avez cru qu'abor-
der élait une déraiUance, que disparaître du premier rang, était abdiquer ce que vous imaginiez être une royauté. Croyant vous élever, vous avez roulé de cascade en cascade : èlre la femme de votre mari un ridicule; ôLre mère un sacriRce. Vous n'avez voulu, vous ne voulez ôtre ni l'une ni l'autre, (i Madame de Canoël vient d'accoucher d'un fils ». la belle annonce, n'esL-ce pas pour une première page; ce serait une infidélité au monde. Eh bien, puisque c'est i [ui que vous vous êtes donnée, je vous laisse à lui.
II se dirigea vers la porte, Leparquois courut à lui.
— GeoITroy.
Geoffroy lui tendit la main, mais sans s'arrêter; Leparquois le suivit:
— Il est impossible que vous partiez, dit-il, lorsqu'ils furent entrés dans le salon voisin.
— Dites qu'il est impossible que je reste: vous t'avez vu.
— C'est la faute de cette Italienne maudite.
— Pour vous, c'est une consolation de le penser; pour moi qu'importe.
— Je parlerai à Gabrielle : elle m'écoutera. Où allez-vous?
— Je vous écrirai.
— Vous me le promettez ?
— N'avons-nous pas des comptes à régler pour Canoël.
— Ce n'est pas à GanoSl que je pense, c'est à vous, c'est & elle; mon cher Geoffroy, mon cher ami...
La situation de Geoffroy devenait difficile :
— Eh bien, rentrez près d'elle, dit-il, ne la laissez pas sous l'influence de madame de Lîgny ; c'est en vous seule que votre fille doit trouver un appui et une direction.
— Vous avez raison. Votre main.
En arrivant dans le vestibule, Geoffroy entendit le crépitement de la pluie sur les vitres de la marquise ; c'était une averse qui tombait .
— Dois-je commander le coupé de M. le comte?
demanda le valet de pied qui se tenait à la porte
— Non, donnez-moi mon parapluie.
■ Mais il n'entrait pas dans les fonctions de ce personnage de monter à l'appartement du comte; il pressa le boulon d'une sonnerie et, au valet de chambre qui parut, il répéta Tordre que Geoffroy venait de lui donner.
Et de cet hôtel qu'on venait de lui offrir, tout ce que Geoffroy emporta, fut le parapluie qui l'abritait.
Devant le porche de la maison tapissée de rosiers qui commencent à fleurir, une charrette anglaise, attelée d'un solide poney, attend, gardée par un bonhomme dont la tenue est plutôt celle d*un ouvrier parisien retiré aux champs que celle d'un cocher ou d'un jardinier. Près de lui, un petit garçon auxche-
veux blonds soyeux qui tombent en boucles frisées sur son cou rose, tâche de faire claquer un fouet trop lourd pourses mignonnes mains potelées ; une nourrice enrubannée qui, tout en se promenant, donne & téter à un autre enfant, le surveille d'un œil placide habitué à tout prendre en patience et à ne s'inquiéter de rien.
Cependant, comme, après s'être fatigué à essayer de claquer. Il veut maintenant tourner plusieurs fois le fouet autour du cou d'un beau cbal jaune posé gravement sur une chaise de Jardin, elle se décide à intervenir.
— Jean, laisse Diavolo tranquille ; tu sais bien que ton papa ne veut pas qu'on tourmente ce chat qui n'est pas commode ; monsieur Trip, prenez-lui donc le fouet, Je vous prie.
— C'est bien plus amusant de faire danser Diavolo que de l'étrangler, dit Trip, donnez-moi le fouet, vous allez voir.
Et, avant que l'enfant puisse se mettre sur ^fs gardes pour résister, il lui prend le fouet des main^ et fait courir sa mèche sur le sable en serpenta rapides, après lesquels le chai bondit à la grandij ji'ie de Jean. Alors, un bouvreuil, que le fouet avait mis en fuite quand il était menaçant, revient se poser mh' le dossier de la chaise etsilfle unairdedanseccmme pour s'associer à cette partie de plaisir.
Ce n'est point une riche villa comme on en rr?ncontre tant aux environs de Paris, mais une mnisun toute simple, qui tire son agrément de sa sitailion a mi-côte sur la pente d'un coteau, au pied duquel
vient tourner la Seine dans, une noble courbure, et aussi du goût de ceux qui ont couvert ses murs noircis de treillages verts qu'escalade une végétation foisonnante de vignes vierges, de rosiers et de clématites. Pas de jardins luxueusement entretenus non plus, pas de parc, mais un potager avec des platesbandes de fleurs à la mode ancienne qui, de terrasses en terrasses, descend à une prairie plantée d*arbres fruitiers où paît une vache et où courent des poules : sur un petit quai ombragé de saules sont attachées deux embarcations : un bachot à fond plat pour la pêche et une yole plus rapide pour la promenade.
Rien, dans tout cela, ne parle de fortune, tout juste de médiocrité, celle de gens peu exigeants dans leurs ambitions, qui se sont fixés là, autant parce que cette habitation ne coûtait cher ni d'achat ni d'entretien, que parce qu'elle leur offrait les commodités de 1^ vie, avec une splendeur de vue sur le panorama de la Seine, depuis les^tours de Mantes jusqu'au donjon delà Roche-Guyon, qui peuplerait leur solitude et dont ils sauraient jouir en artistes, sans en être las jamais.
Cependant, l'enfant s'arrête de jouer avec le chat, et le bouvreuil interrompt son air, un mouvement s'est produit sous le porche dont Geoffroy descend les marches, ayant près de lui Lotieu : en apercevant sa mère, Jean court à elle et crie :
— Maman !
Si elle n'est plus la petite fille de la rue Champion net, Lotieu n'a rien perdu cependant de sa jeune
beauté, dont deux enfants n'ont pas terni la fleur : même fraîcheur de carnation en elle, même légèreté d'allure, môme candeur du regard, mais avec celte profondeur Insondable que donne le bonheur continu. Trip, en la regardant embrasser Jean, peut croire qu'il aencoredevantlesyeuxcellequ'ilavucsi souvent arroser son jardin en admirant sa légèreté, car les changements qu'on peut remarquer en elle ne sont pas pour le frapper. Il la trouvait bien jolie fille, comme il disait, et jolie elle l'est toujours. Ce n'est pas lui qui peut s'apercevoir que ses manières ne sont plus celles d'autrefois, et que sa toilette, si simple qu'elle soit, n'est plus celle d'autrefois non plus, mais d'une élégance aisée et discrète, qui est une révélation ; l'éducation de la « fille des caves » s'est faite et son maître, renonçant à jouer le rôle d'un ouvrier, a repris sa personnalité avec les traditions dans lesquelles il a été élevé.
Elle appelle la nourrice i
— Donnez-moi Isabelle.
Tandis qu'elle lient la petite fille qui rit à sa mère, Geoffroy fait monter la nourrice, qui se place sur le banc de derrière, prend Jean près d'elle et Isabelle sur ses genoux ; Lotieu monte ensuite et Geoffroy k dernier.
Trip lui présente le fouet.
— Nous rentrerons entre sept et huit heures, dil Geoffroy.
— Qu'est-ce que vous diriez si je prenais une friture pendant ce temps-là?
— Je dirais que vous avez eu une bonne idée.
Le poney part en piaffant et passe glorieux devant la mère Trip, qui plus colorée et plus solide sur ses jambes qu'autrefois, vient d'ouvrir les deux battants de la barrière, auprès de laquelle se trouve la maisonnette qu'elle habite avec son homme.
Bientôt la flère allure du poney se ralentît ; on arrive à une côte, et il se met au pas, bien certain qu'un coup de fouet ne viendra pas le surprendre.
— Gomme je te suis reconnaissante, dit Lotieu penchée vers Geoffroy, contre l'épaule de qui elle s'appuie tendrement, d'avoir bien voulu emmener les enfants.
— Puisque tu le désirais.
— C'est une idée bizarre, n'est-ce pas, de conduire des enfants de l'âge de Jean et d'Isabelle à l'exposition de peinture ; mais j'aurais été trop inquiète de les laisser seuls à la maison ; ma préoccupation t'aurait ennuyée, et le souci m'aurait gâté le plaisir de notre promenade.
— Tu vois que tout est pour le mieux.
— Grâce à ta prévenance, car je n'aurais jamais osé t'en parler la première.
— Je t'assure que j'aime mieux le trop de sollicitude d'une tendre mère, que l'indifférence de celles qui ne cherchent qu'à se débarrasser de leurs enfants ; et puis je ne veux pas que ton triomphe soit gâté.
— Ohl mon triomphe I
— Tu n'as pas vu tes émaux dans leur cadre de velours grenat ; il faudra bien que ta modestie te rende
justice. Enfin si tu ne veux pas que je dise « ton triomphe » laisse-moi dire « mon triomphé »; car c'en est un pour moi, le plus grand, le plus doux de cette exposition. Avais-je raison dans mes pronostics quand j'affirmais que tu serais une artiste?
— Pourquoi le maître donne-t-il sa place à son élève?
— Parce que le maître est plus fier de l'élève que de lui-même ; parce que rien de ce qu'il fait, ne le contente, tandis que d'elle tout le charme.
— Trop difficile pour lui le maître, trop indulgent pour l'élève.
— Juste pour tous deux : au reste, il est heureux qu'il en soit ainsi, car je n'imagine pas de joie plus vive que celle que donne le succès de la femme qu'on aime.
Ils arrivaient au haut de la côte, et le poney en reprenant son allure coupait leur entretien ; maintenant, ils commençaient à redescendre et devant leurs yeux s'arrondissait le cours de la rivière entre ses rives vertes, avec la plaine au delà, toute bariolée de diverses couleurs, qui, d'une pente douce, montait jusqu'aux coteaux de Rolleboise et de la forêt de Rosny ; mais ils connaissaient cette vue admirable ,^
qui, à quelques détails près, était celle qu'ils décou- ^B
vraient de leur maison.
Geoffroy avait dressé un programme de cette journée de fête qui devait être scrupuleusement suivi ; à midi on déjeunait chez Ledoyen ; à une heure on entrait à l'Exposition ; on installait la nourrice dans le jardin de la sculpture avec les enfants et l'on
montait au premier étage, pour voir tout d'abord le cadre de Lotieu qui se trouvait dans la galerie audessus du buffet, ensuite on faisait une visite rapide des salles de peinture.
Il s'exécuta comme il avait été arrangé et, après avoir laissé les enfants à la nourrice, ils montèrent côte à côte l'escalier du jardin, d'un pas pressé.
— Tu sais que je suis très émue, dit-elle.
— Et moi aussi, je suis ému.
— Mais moj^ combien plus en pensant au passé et en le comparant au présent; si misérable et maintenant si beureuse, si glorieuse.
Gomme ils suivaient la galerie déserte du même pas, Geoffroy vit venir à eux La Jarrie qui les salua et s'arrêta :
— Je parie que vous vous sauvez, dit le peintre.
— Mais non.
— Si, vous vous sauvez comme des voyageurs qui traversent un désert. Eh bien, vous avez tort, car il y a dans ce désert une chose charmante qui mérite d'être vue.
— Qu'est-ce? demanda Geoffroy.
— Des émaux admirables, c'est du Léonard Limousin, et le merveilleux sans aucune imitation.
Geoffroy regarda Lotieu toute frémissante.
— Il faut que je vous montre ça, monsieur le millionnaire, quand ce ne serait que pour vous prouver que vous et vos pareils, vous pouvez acheter de très belles choses modernes au lieu de vos fausses antiquités.
Pour La Jarrie qui n'était pas retourné à l'hôtel
de Canoël depuis le dîner de M. de Chaumes, Geoffroy était toujours le millionnaire qu'il avait connu, et il ne savait rien de la séparation intervenue entre le mari et la femme, pas plus que de la vente du château de Canoël à Leparquois, qui avait voulu que sa- fllle gardât la terre patrimoniale dont elle portait le nom.
Et, les précédant, il les conduisit devant le cadre qui contenait les émaux de Lotieu.
— C'est signé Lotieu, dit-il, un nom nouveau, celui d'un débutant sûrement, car je ne le connais pas.
— Vous êtes du jury, cette année, n'est-ce pas? demanda Geoffroy.
— Assurément.
— Savez-vous que c*est une bonne fortune rare pour ce débutant qu'un membre du jury, et des plus compétents, des plus influents, parle ainsi de son œuvre.
— C'est admirable, je le dis et le redis. ^^
— Eh bien, j'espère que vous allez faire obtenir ^ I une récompense à ce débutant.
La Jarrici qui était tout flamme, se calma subitement, et le membre du jury remplaça instantanément l'artiste qui, en toute sincérité, venait d'exprimer son sentiment.
— Vous savez, dit-il, c'est une opinion personnelle; en réalité, je ne me connais pas en émaux, et puis, il n'y a pas de médailles attribuées aux émaux.
— Votre autorité ne peut-elle pas leur en faire
■ iiS MONDAINE
aLtribuerune; alors surtout qu'il s'agit d'un début aussi remarquableî
— - Allez demander ça aux peintres, qui n'en ont que quarante quand il leur en faudrait quatre cents pour contenter tout le monde.
— Les sculpteurs s'en sont bien retiré une pour la donner aux graveurs en médailles.
T.a larrie se mit à rire :
- Vous savez, les sculpteurs ne gagnent pas d'argenl.
— C'est un mot, ce n'est pas une raison.
La Jarrie le regarda :
— Ah! ça, est-ce que vous connaissez ce Lotieu?
— Beaucoup.
— Et vous me laissez aller... Elle est bien bonne.
— Est-il rien de plus agréable que d'entendre parler d'un ami comme vous venez de le faire.
— C'est un artiste, votre ami, ou un amateur?
— Un artiste.
— Qui a besoin de gagner sa vie?
— Oui, et celle des siens.
— Alors il devrait faire de l'huile : pas dans le train, l'émail.
La fierté de l'ômailleur se cabra chez Geoffroy :
— Croyez-vous qu'avec de l'huile, il obtiendrait ces colorations, dit-il en montrant les émaux de Lotieu.
— Il obtiendrait des décorations, répondit La Jarrie, en qui il était resté du rapin, et, de plus, toutes sortes d'avantages solides que l'émail ne lui donnera
pas de si tôt : voulez- vous me l'envoyer, je suis curieux de le voir.
— Le voilà, dit Geoffroy en prenant Lotieu par la main.
— Une femme 1
La Jarrie salua tout bas :
— Ah! madame, recevez tous mes compliments; s'il en fut jamais de sincères, à coup sûr, ce sont ceux que vous venez d'entendre.
Et le juré tout à l'heure revêche lorsque Geoffroy avait parlé de récompense, se radoucit. Evidemment l'exemple des sculpteurs abandonnant une de leurs médailles aux graveurs avait du poids ; c'était un argument à faire valoir, qui pour lui, l'avait touché. Il y avait quelque chose à traiter dans ce sens. Il verrait. Ge serait un honneur pour lui de faire rendre justice à un artiste d'un aussi remarquable talent, qui était une femme aussi charmante.
Ses protestations furent longues ; à la fin cependant il voulut bien prendre congé « de la femme charmante et de son cher comte ».
— Eh bien, dit Geoffroy, lorsqu'il se fut éloigné, avais-je raison, est-ce un triomphe?
— Je me demande si c'est un rêve.
Ils étaient venus s'accouder sur l'appui de la galerie au-dessus du jardin pour tourner le dos aux quelques visiteurs qui passaient.
— Es-tu heureuse? dit-il.
— Pour toi, pour moi, la plus heureuse des femmeSi