‹ MondaineChapitre 4 sur 5 · OÙ · texte numérisé non relu

OÙ

— A Dunkerque, mais je n'y reste pas : le soir me serre toujours le cœur, je pense à mon pauvre père et je le cherche : où est-il ? Bien que de longs mois se soient écoulés, je ne peux pas admettre qu'il soit... perdu et jlmagine que le navire qui Ta sauvé l'a emporté dans des pays lointains d'où il n'a pas pu revenir encore, mais d'où il reviendra certainement. Alors je me demande ce qu'il dira en me retrouvant, et cela m'amène à penser à moi, au présent, à l'avenir. Voilà la marche régulière de ma rêverie.

— Et le présent ?

— C'est vous, votre bonté pour moi, vos leçons, vos conseils.

— Et l'avenir?

— Vous encore.

Elle dit cela avec une parfaite sincérité, simplement, et ce fut au tour de Geoffroy d'être ému. Il venait de traverser des journées cruelles, le cœur endolori des coups qui le meurtrissaient, l'humeur aigrie, les nerfs exaspérés de la contrainte qu'il leur imposait, pour ne pas provoquer un éclat qui serait une irréparable rupture, et ces naïves paroles détendaient ses nerfs, comme elles remuaient son cœur. Il y avait donc encore en ce monde de la droiture et de la tendresse — chez ce gamin, cette belle mie.

Ils n'étaient pas seuls sur les fortifications ; des groupes étaient couchés dans Therbe, des gens se promenaient comme eux, des enfant^î jouaient, un ivrogne venait dans le sentier en festonnant et en \

s'adressant des discours incohérents, qu'il vociférait ou chuchotait au hasard.

—* Prenez mon bras, dit Geoffroy, et n'ayez pas peur.

— Je n'ai pas peur avec vous.

Ils continuèrent leur promenade sans qu'elle lui quittât le bras, et il reprit :

— Ainsi, dit-il, vous me mettez dans vos rêves d'avenir?

— Vous avez toujours la grande, la première place, et c'est bien naturel, puisque, pour une pauvre fille comme moi, vous êtes tout : le maître, le père, la Providence ; mais depuis que vous m'avez appelée « camarade », c'est bien autre chose. Il faut que vous sachiez que je suis ainsi faite, que je crois tout ce qu'on me dit et encore bien mieux quand c'est vous qui le dites. Au lieu de me demander s'il n'y avait pas trop d'indulgence, trop de bonté, un trop généreux désir de me rendre heureuse dans vos paroles, je les ai acceptées k la lettre.

— Telles qu'elles étaient dites.

— Et alors ma tête s'est montée, — dans mes rêveries^ s'entend — au point de déménager un peu et même beaucoup, mais le rêve n'est-il pas le frère de la folie 1 Je me vois — oh! plus tard, — ayant du talent et travaillant avec vous, toujours dans le même atelier, votre élève, mais aussi votre camarade, et votre vie s'étant arrangée autrement qu'elle n'est maintenant, comment, je n'en sais rien et laisse toujours cela de côté, vous ne faites plus d'absence, du matin au soir, ainsi qu'aujourd'hui,.

nous travaillons ; Je vous consulte ; mais vous, vous allez droit, hardiment, sans conseils comme sans observations, parce que vous êtes le maître, et les maîtres imposent leur influence sans subir celle de personne. Par votre impulsion, vous avez mis rémail à la mode, il est entré dans la décoration des monuments et des maisons et, tout en continuant nos petites plaques, nous en faisons des grandes, dans des fours que vous avez inventés et où elles passent au feu sans se déformer, aussi parfaites et même beaucoup plus belles que celles de Pierre Courtoys, au château de Madrid.

— Je comprends que les livres donnent sur vos genoux, dît Geoffroy en riant.

— Voilà que vous vous moquez.

— Je vous envie plutôt ; Tenthousiasme, la foi, c'est la moitié du talent.

— Et la folie?

— C'en est une autre partie, indispensable aussi, — l'envolée.

— Alors, il faut croire que je suis douée.

— Précisément.

Ils arrivaient à la porte de Clichy ; depuis quelques instants, des nuages voilaient la lueur rose qui, au couchant, avait empli le ciel et, devant leurs pas, le sentier devenait incertain ; ils descendirent sur le boulevar.d.

Mais, sur le trottoir, ce n'était plus l'intimité du sentier des bastions; alors, tout naturellement, l'entretien se lit indifférent ; ils revenaient vers Ta-

venue de Saint-Ouen, et le retour a rarement les échappées du départ.

— A demain, dit Geoffroy, en lui tendant la main lorsqu'ils arrivèrent devant Tatelier.

— A quelle heure?

— Aussitôt que je serai levé, j'ouvrirai ma porte.

La journée du lendemain fut ce qu'avait été celle de la veille, remplie par le travail, avec un court déjeuner debout ; mais, plus d'une fois, Geoffroy se prit à regarder Lotieu avec un intérêt qu'il n'avait pas encore ressenti pour elle.

— Curieuse, cette petite, avec ses idées et ses ambitions, et aussi brave fille.

Il ne pouvait pas ne pas être touché des sentiments de respect et de gratitude qu'elle lui témoignait si naïvement; et, bien que peu disposé ordinairement h rinfatuation, il se laissait aller à accepter le rôle de Dieu qu'elle lui donnait : en réalité, elle lui devait la vie ; c'était un lien.

Ils travaillèrent jusqu'au soir, mais moins tard que la veille ; vers six heures, il lui demanda comment elle avait dormi après sa promenade.

— Un rêve doré.

— Voulez-vous que nous en fassions une autre aujourd'hui?

Son visage, éclairé de joie, répondit pour elle.

— Eh bien, allez mettre votre chapeau.

Elle le regarda étonnée, mais non résistante.

— N'est-il pas honnête que je vous rende votre déjeuner ; ce sera un dîner si vous voulez bien. Vous n'avez pas usé hier votre besoin de marcher ; nous nous en irons jusqu'à Saint-Ouen, ce qui n'est pas loin, et là, soit dans le village, soit dans l'île, nous trouverons bien un restaurant ; le bord de l'eau vaudra, sans doute, le gazon des fortifications.

— Quel bonheur 1

— Si vous avez un manteau, prenez-le, il fera peut-être frais pour revenir.

Il en était du manteau comme du chapeau ; elle les avait achetés l'un et l'autre pour aller le dimanche matin à la messe de Notre-Dame de Clignancourt.

En un tour de main, elle fut prête et elle trouva Geoffroy devant sa porte, l'attendant.

Elle croyait qu'ils devaient aller à pied à Saint- Ouen, mais la route était ensoleillée, poussiéreuse; un tramway passait, il la fit monter sur l'impériale.

— Gagnons l'herbe au plus vite, dit-il.

— Vous aimez la campagne?

— Je voudrais y vivre toujours.

— Moi aussi, mais dans un bois, au haut d'une colline d'où la vue s'étendrait au loin librement.

— Parce qu'il n'y a ni bois, ni collines à Dunkerque ?

— Peut-être.

Arrivés à Saint-Ouen, ils passèrent dans Tîle qui, par la verdure et la fraîcheur, charma Lotieu.

— Oui vraiment, dit-elle, cela vaut mieux que les fortifications.

— Ici Ton peut courir.

— Puisque je ne suis plus une petite fille.

Et elle resta près de lui, tout contre lui, marchant du même pas. En tramway et dans le village, ils -avaient causé de choses banales ; selon les rencontres et les hasards du chemin, gaiement, pour le plaisir de bavarder. Mais, depuis leur entrée dans l'île, elle s'était sentie prise d'une gravité douce qui coupait court aux paroles indifférentes : heureuse et émue, elle eût voulu n'exprimer que des idées en accord avec ce qu'elle éprouvait et les mots ne lui venaient pas aux lèvres, pas plus que ces idées ne se formulaient nettement dans sa tête ou dans son cœur; c'était un état vague, délicieux mais troublant qui ne lui laissait ni liberté, ni direction.

Ils allèrent ainsi assez longtemps, silencieusement, côte à côte dans le chemin désert, marchant sans même entendre leurs pas sur l'herbe épaisse : les seuls bruits près d'eux étaient le clapotement de l'eau dans les racines de la berge, le chant d'un oiseau sous le feuillage et, au loin, le sourd mugissement de Paris.

— A quoi pensez- vous donc? demanda-t*il, que vous voilà si grave ?

— Je ne crois pas que je pense ; je suis tout à l'impression douce et fraîche qui se dégage de cette verdure ; tout au plaisir que j'éprouve à glisser sur

cette herbe dont la forte odeur me grise un peu, je crois bien ; tout à l'enchantement de mes yeux. Oui, oui, cela yaut mieux que les fortifications.

— Et cependant, hier, vous avez été heureuse de vous promener sur ces fortifications.

— C'est vrai, mais je suis plus heureuse aujourd'hui, ce qui prouve que chaque jour a ses plaisirs.

Gomme ces paroles avaient rompu son recueillement, elle se mit à cueillir quelques fleurs qui bordaient le chemin : des marguerites, des boutons d'or et des grandes herbes qui commençaient à fleurir, des dactyles, des fléoles des prés, des houques laineuses, dont elle fit un bouquet qu'elle lia avec l'ôcorce d'un saule détachée le long d'une branche récemment coupée et encore pleine de sève.

Ils arrivèrent ainsi à un petit restaurant, d'aspect modeste, à demi perdu sous la cime étalée de gros peupliers blancs et qui avait quelques tables au bord del'eau, àTabride vieux saules : le soleil abaissé frappait en plein les maisons du village d'en face, et les vitres projetaient ses rayons en éclairs d'or sur la rivière sombre ; dans de longues embarcations passaient des équipes de canotiers qui s'entraînaient, nageant tous d'un même mouvement mécanique.

— Je crois que nous serons bien là, dit Geoffroy, au moins pour la tranquillité.

Cette restriction était prudente; ils s'en aperçurent quand la maîtresse du restaurant vint leur demander ce, qu'il fallait leur servir.

— A dîner.

— A dîner I C'est que je vais vous dire, mon cher monsieur, c'est aujourd'hui mercredi.

— On ferme le mercredi?

— Le dimanche, le lundi, je vous servirais tout ce que vous pourriez désirer, le mardi ça irait encore ; mais le mercredi le garde-manger est soulagé.

— Est-il vide ?

— Eh bien, là franchement, il Test.

— Devons-nous aller ailleurs ?

— Si vous voulez une matelote?

— Assurément, nous voulons une matelote.

— Nous avons aussi de la soupe au choux, pour nous, avec un morceau de salé.

— Que dites-vous de la soupe aux choux et du morceau de salé? demanda Geoffroy en s'adressant à Lotieu.

— Oh 1 moi, je mange tout ce qui se mange.

— Alors, servez-nous la soupe aux choux, le salé, la matelotte, et une salade avec des œufs dedans.

Et M. le comte de Canoël qui, bien souvent chez lui, ne touchait même pas aux plats savamment apprêtés qui paraissaient sur sa table pour la plus grande gloire de son maître d'hôtel, avala, avec Tappétit de la seizième année, la soupe aux choux, dévora le salé et, comme s'il était un ouvrier pour de vrai, il racla, jusqu'à la dernière goutte, la sauce de la matelote.

— Vous aviez vraiment faim, dit Lotieu émerveillée.

— Il y a longtemps que je n'ai si bien dîné.

Bien, non seulement pour les plats primitifs qu'on

lui avait servis, mais encore pour le calme et l'apaisement qui le pénétraient, doux et vivifiants comme ce beau soir d'été.

Pendant leur dîner- la nuit était venue, mais un gros quartier de lune, déjà haut, emplissait le ciel d'une lumière bleue qui laissait aux choses de la terre leurs formes distinctes et, sous sa clarté frisante, la rivière apparaissait maintenant plus blanche que dans l'ombre du soleil couchant.

Quatre ou cinq barques étaient attachées à des pieux plantés dans la berge ; elles donnèrent à Geoffroy ridée d'une promenade sur la rivière, maintenant déserte.

Il prit les avirons, Lotieu s'assit h l'arrière, et ils partirent, remontant doucement le courant, car, n'allant nulle part, ils n'avaient pas à se presser ; il donnait quelques coups d'aviron et, les relevant, il laissait le canot courir sur son erre; la lune l'éclairait en plein, tandis que le visage de Lotieu restait sombre ; cependant, bien qu'il la vît mal, il sentait qu'elle avait les yeux sur lui et qu'elle l'examinait.

— Est-ce que vous avez été canotier? dit-elle après un long silence.

— Pourquoi me demandez-vous cela?

— Parce que je trouve que vous nagez joliment bien.

— Seulement pour cela ? Elle hésita, puis en souriant :

— Je suppose aussi que vous avez été devin.

— Pourquoi devin?

— Vous devinez ce qu'on ne vous dit pas.

— Alors, ce n'était pas seulement parce que vous trouvez que je nage bien que vous me demandiez si j'ai été canotier.

— C'était pour cela et pour autre chose.

— Et cette autre chose ?

— Ah ! voilà.

— Vous ne voulez pas la dire ?

— Je ne sais pas comment la dire.

— Il me semble qu'au point où nous en sommes, je ne dois plus vous intimider beaucoup.

— C'est pour cela, par exemple, que vous n'êtes pas devin.

— Je vous intimide ?

— Plus que jamais.

— Parce que?

— Parce que chaque jour j'ai des raisons nouvelles pour éviter de vous contrarier ou de vous déplaire.

Il s'établit un moment de silence, pendant lequel Geoffroy rama sans s'interrompre, puis, levant les avirons et s'appuyant dessus :

— II y a un point, dit-il, où je suis le devin que vous croyez.

— Lequel?

— Celui qui me montre que quand vous ne voulez pas répondre à une question, vous savez très bien la détourner en parlant d'autre chose : je vous ai demandé pourquoi vous vouliez savoir si j'avais fait du canotage, et vous ne me l'avez pas dit.

— C'est vrai.

— Et vous ne voulez pas le dire ?

— Gomment pouvez-vous penser que je ne Teux pas ce que vous voulez, quand je serais si heureuse d'être devin comme vous pour aller au devant de votre désir. Mais enân, il est naturel, n'est-ce pas, qu'on ait dans les idées une hardiesse qui vous manque en paroles ; voilà pourquoi je ne vous ai pas tout de suite répondu .

— Ëh bien, faites un eOort.

— Depuis que je vous connais je me demande souvent qui vous êtes.

— Ahl

— Vous êtes entré si miraculeusement dans ma vie» vous tenez une place si haute dans mes souvenirs, vous en occupez une si grande dans mes espérances, que ma curiosité, — je crois bien que ce mot n'est pas celui dont je devrais me servir, mais je n'en trouve pas d'autre, — que ma curiosité n'a rien qui puisse vous blesser.

— Je vous assure qu'elle ne me blesse pas.

— Enfin je cherche, et comme je ne peux pas vous poser des questions, je m'en pose à moi-même, en leur inventant des réponses qui me satisfont au moment oùje les trouve, mais qui, le lendemain, me paraissent folles ou stupides.

— Que voulez-vous savoir de moi ?

— Surtout comment vous êtes devenu artiste ; comment vous vous êtes formé ; pourquoi vous avez choisi l'émail plutôt que la peinture ou la sculpture ? Et puisque vous êtes devin vous devez comprendre qu'en pensant à vous, je pense en même temps à moi : en voulant savoir comment vous avez pu deve-

nir Tartiste que vous êtes, je cherche s'il est possible que mon avenir soit réellementcelui que vous m'avez prédit ; et dans cette voie tout me semble devoir être une indication ou un point de départ, voilà pourquoi je vous demandais si vous aviez fait du canotage.

— Eh bien oui j'en ai fait ; mais cela dit, je suis curieux de savoir ce que vous allez en conclure.

— Que votre vie n'a pas été trop dure puisque vous avez eu du loisir pour vous amuser.

— Pas mal trouvé, dit Geoffroy en riant, cependant il ne faut rien exagérer: on peut travailler, beaucoup travailler et avoir encore du temps pour s'amuser.

— Vous voyez que mes réponses comme mes conclusions, justes un moment, ne tardent pas à devenir stupîdes.

Si Geoffroy n'était pas le devin que croyait Lotieu, au moins n'était-il pas assez naïf pour s'imaginer que, dans sa curiosité, elle s'en tenait à chercher comment il était devenu artiste ; précisément parce qu'elle n'avouait que la préoccupation artistique, il devait en admettre d'autres ; mais cela était si naturel qu'il ne pouvait ni s'en étonner ni s'en offusquer. Gomme en eût-il été différemment ? Il y avait assez de bizarreries dans sa vie pour qu'on voulût se les expliquer ; et cette petite, plus que personne, devait en avoir le désir ; mais telle était sa situation que, tout en reconnaissant la légitimité de ce désir, il se trouvait dans l'impossibilité de le contenter, — au moins entièrement : n'était-ce pas s'exposer à perdre

toute liberté que de parler franchement ; et puis, à un autre point de vue, n'était-ce pas renoncer à un rôle qui Tamusait.

— Alors vous avez eu beaucoup à travailler? demanda-t-elie.

— Beaucoup pour obtenir le peu que j'ai acquis ; mais le travail n'a pas été la grande difficulté de ma vie, à vrai dire, il était un plaisir pour moi, comme il en est encore un; cette difficulté a été dans les résistances que j'ai rencontrées chez mon père.

— Il ne savait pas que vous auriez du talent.

— Le talent n'était pas une considération déterminante à ses yeux ; il avait d'autres visées sur moi ; et, jusqu'à la fin de sa vie, j'ai dû presque me cacher de lui pour faire de l'émail.

— C'est tout jeune que vous avez eu le désir de devenir artiste ?

— Enfant, j'ai eu la passion du dessin, mais je n'ai paspu travailler comme je l'aurais voulu, j'avais autre chose à faire ; cependant, je n'en rêvais pas moins, comme vous, comme vous aussi imaginant un avenir qui ne s'est pas réalisé.

Brusquement, il releva ses avirons et les rangea le long du bordage; pendant quelques instants, la barque continua d'avancer contre le courant, puis elle s'arrêta et commença à redescendre en virant de bord à moitié ; alors ce fut Lotieu qui, à son tour, reçut en plein visage la lumière de la lune.

Elle fut émue de l'accent avec lequel ces derniers mots furent prononcés et, dans un élan de compas-

sion, elle crut qu'elle ne devait pas le laisser à cette pensée.

— Est-ce que ce n'est pas la loi de ce monde que, pour beaucoup d'artistes, la réalité ne leur donne pas ce que mérite leur talent ; au moins, c'est ce que j'ai \u dans dans les vies des grands artistes que j'ai lues.

— Croit-on aux leçons des livres ou à celles de l'expérience à vingt ans ; et je n'avait pas vingt ans, quand je rêvais que je serais artiste, que j'aurais du talent, que je serais heureux.

— Mais n'ôtes-vous pas trop exigeant, ne demandez-vous pas trop ? s'écria-t-elle stupéfaite, car elle n'imaginait pas qu'on pût être plus heureux que lui. N'avait-il pas tout à ses yeux : la jeunesse, le talent, la force ?

Il ne répondit pas et, pendant assez longtemps, la barque descendit avec le courant, sans que rien troublât le silence; elle eût voulu trouver des paroles douces à la blessure qu'elle venait de découvrir; maiS; puisqu'elle ne connaissait pas cette blessure, mieux valait se taire que commettre une maladresse ou une imprudence.

Tout à coup, il releva la tôte et, se répondant à

lui-même certainement :

— Mais il fallait comprendre, dit-il, que le bonheur est dans la simplicité.

Il repi'it les avirons et, sans qu'il fût prononcé d'autres paroles, ils ne tardèrent pas à aborder à leur restaurant.

Quand ils quittèrent l'île, Geoffroy avait repris sa

sérénité et, pendant toute la route, qu'ils firent à pied, il causa gaiement, allant d'un sujet à un autre, sans aucune préoccupation apparente.

Bien que les paroles de Geoffroy, coupées par des réticences évidemment voulues, eussent été, en réalité,, assez obscures, elles suffirent à Lotieu pour s'expliquer ce qui, jusqu'à cette soirée, était resté dans un vague mystérieux.

Sa jeunesse avait été pénible, sous la direction d'un père dur qui, ne voulant pas que son fils fût artiste, lui imposait d'autres travaux et contrariait sa vocation.

Quels travaux ? La question était de peu d'importance, semblait-il. Il avait dû travailler malgré lui et se cacher pour faire de l'émail ; là était le fait qui éclairait sa vie, en montrant les luttes qu'il avait eues à soutenir. Et comme l'imagination l'emportait facilement sur ses ailes, elle avait reconstitué ces luttes : l'enfant obligé de peiner dans des besognes qui le rebutaient et n'ayant que les heures qu'il volait pour dessiner, la nuit peut-être, enfermé dans sa chambrette. Dans ces conditions, quoi d'étonnant à ce que l'avenir n'eût pas réalisé ses rêves et qu'en comparant la vie, qui était la sienne présentement, à celle qu'il avait espérée, il en conçût un sentiment

d'amertume qui s'était manitesté si violemment. Tel qu'elle le voyait et le jugeait, avec le talent qu'elle lui reconnaissait, ne devrait-il pas avoir un autre atelier que celui de la rue Ghampionnet, ce quartier maudit, comme disait Trip, où personne ne pouvait venir le chercher pour lui acheter ses émaux ; aussitôt que la réputation lui était venue, le premier maître de Diavolo n'avait-il pas quitté cet atelier pour entrer dans Paris? Et, sous le poids des déceptions qui l'écrasaient, regrettant son ancienne existence, il en était arrivé à se dire qu'il aurait dû comprendre que le bonheur est dans la simplicité. Bien souvent, pendant qu'il travaillait, il avait été surpris, en levant les yeux tout à coup, de trouver dans le regard de Lotieu, fixé sur lui et qu'elle n'avait pas le temps de détourner, une expression attendrie qui le touchait, mais jamais cette expression n'avait eu l'intensité qu'il remarqua le lendemain de leur promenade à Saint-Ouen.

— Elle est heureuse de sa soirée, se dit-il, sans chercher une autre explication à cette émotion.

Et il se promit de lui donner ce plaisir toutes les fois que l'occasion s'en présenterait. Lui-même l'avait trouvée agréable, cette soirée; et s'il avait éprouvé un mouvement de contrariété en pensant à sa vie présente, comparée à celle rêvée, ce n'était point la laute de Lotieu, ni de ses questions; courtes avaient été ces quelques minutes de contrariété, longues au contraire les heures d'oubli. Il en était du babil de cette petite comme de la chanson d'un oiseau, comme des airs que sifflait Piston : en écou-

tant, il ne pensait point. Et précisément, ce qu'il voulait en ce moment, c'était ne pas penser de façon à n'être pas obligé d'examiner les résolutions qu'il devait prendre. Le temps s'écoulerait, le calme se ferait sans doute ; et alors, il verrait plus clairement à quel parti il devrait s'arrêter; présentement il n'en admettait qu'un : la rupture, une rupture complète; et s'il avait fait la folie de se marier légèrement, il ne ferait point celle de se séparer de sa femme sans plus de réflexion.

Tout en travaillant, il provoqua ce babil et, au lieu de ne s'entretenir que d'émail et de dessin, comme à l'ordinaire, il la mit sur des sujets plus intimes : sur l'enfance de Lotieu, ses études, ses lectures et le temps passa assez vite pour que le soir le surprît.

Un moment il eut la pensée de l'emmener dîner quelque part, au hasard, et de faire de la soirée de cette journée un pendant à celle de la veille; mais, en réfléchissant que ce serait s'engager en quelque sorte pour le lendemain et prendre une habitude, qu'il ne lui serait peut-être pas agréable de continuer, il ne dit rien et s'en alla dîner tout seul à son restaurant.

Pour la première fois, depuis qu'il y venait, il trouva que cette salle commune, avec son plafond enfumé et ses murs encrassés, était bien malpropre; que ses voisins de table étaient bien ennuyeux avec leurs conversations vides ou bêtes ; et aussi que ce qu'on lui servait sentait trop la gargote : maigre, fade et délayée la soupe, filandreux le bœuf, rance

rhuile de la salade. Certes, ce n'était point une nourriture savante qu'on lui avait servie la veille dans le cabaret du bord de Teau, primitive la soupe aux choux, raboteuse la table sur laquelle le couvert était mis, élimée la nappe, aigre le vin, et cependant, il avait dévoré là son dîner avec gourmandise, tandis que, maintenant, c'était du bout des dents qu'il chipotait celui devant lequel il faisait ces remarques chagrines. Pourquoi cette différence d'appétit en face de ces deux dîners qui, au fond, devaient avoir plus d'un point de ressemblance. N'étaitce pas simplement parce qu'il était en disposition de trouver tout bon la veille et, au contraire, de ne voir, ce soir-là, que le mauvais côté des choses.

Il lui arrivait souvent de traîner son dîner en longueur pour étudier ses voisins, quand ils lui offraient des types de physionomies curieuses ou des allures intéressantes, qu'il fixait sur son carnet aussitôt rentré; mais, ce soir-là, il n'y avait ni physionomies ni types à remarquer et, aussitôt son dîner achevé, il revînt à son atelier avec l'intention de demander à Lotieu de sortir : elle le distrairait; il n'y avait pas, pour la promenade, les mêmes ménagements à garder que pour le dîner.

Quand il entra dans le terrain, il aperçut Lotieu, assise devant sa porte, mais elle n'était pas seule : un homme de taille moyenne, d'apparence jeune, souple d'allure , aux cheveux noirs longs sur les épaules, vêtu d'un veston de velours à côtes, se tenait debout devant elle, gesticulant avec animation. Que faisait là cet inconnu ? Dans un mouve-

ment, il se retourna à demi et Geoffroy crut reconnaître Télectricien , qu'en passant, il avait quelquefois aperçu dans son atelier.

Lolieu connaissait donc cet homme ? Pourquoi ne lui en avait-elle jamais parlé ?

Il avait pris le sentier qui conduisait à la cabane de Lotieu, il le quitta aussitôt et coupant à travers l'herbe haute, il rentra chez lui.

Décidément, tout allait mal, ce soir-là; mécontent de renoncer à cette promenade, il en voulait à Lotieu de la lui faire manquer.

N'était-il pas bizarre qu'elle ne lui eût pas dit qu'elle connaissait ce serrurier, qui paraissait être avec elle sur le pied d'une certaine intimité, à en juger par son attitude : un homme du monde peut s'entretenir avec une femme sans qu'on puisse deviner de loin de quoi il lui parle, si c'est d'amour ou de niaiseries ; mais ce serrurier n'avait pas la tenue correcte d'un homme du monde, il gesticulait, il mimait ce qu'il disait, c'était avec ses bras , sa tète, son dos quil parlait , et non de niaiseries à coup sûr.

Était-ce d'amour t

Jamais jusqu'à cette heure Geoffroy n'avait, à la pensée de Lotieu, associé l'idée d'amour; qu'elle pût être aimée, qu'elle pût aimer , il ne Tavait point imaginé; cela n'était pas de cette gamine, semblait-il, car il voyait toujours en elle la gamine et même bien souvent le pauvre gamin qui lui était apparu dans l'atelier, en cette nuit de froid et de neige. Il en était d'elle pour lui, comme de ces grandes filles

qui, malgré leurs vingt ans sonnés, ne sont que des petites filles pour leurs parents; son mot de la veille: « Ici Ton peut courir», était l'expression vraie de ses idées sur ce point; et la réponse qu'elle lui avait faite : « Je ne suis plus une petite fille » n'avait point fait avancer d'un pas la routine de sa pensée, tant il est vrai que notre esprit, tout comme notre corps, se façonne à une attitude dans laquelle il retombe toujours sans autre raison que l'habitude prise.

Mais ce qu'il venait de voir lui ouvrait les yeux brutalement.

Pourquoi ne l'aimerait-on pas ?

Il n'y avait pas de fenêtres dans son atelier qu'éclairait, par le haut , un grand châssis vitré, mais il y en avait une dans la cuisine et une dans sa chambre aussi, d'où il pouvait apercevoir Lotieu en écartant les rideaux ; il fit quelques pas vers sa chambre , mais, aussitôt il s'arrêta et, décrochant du mur une étude qu'il avait faite d'elle, il la regarda longuement, comme s'il avait besoin de la confirmation du fait qui venait de le frapper.

Des nombreux émaux qui couvraient les murs de son atelier, il n'y en avait aucun qui le satisfît autant que celui - là : c'était bien la physionomie charmante de Lotieu, douce et naïve, saisie en un heureux moment, sa carnation transparente et rosée, ses yeux bleus profonds au regard céleste, voilés de longs cils blonds, sa petite lèvre rouge arquée, sa peau veloutée et pruineuse comme un fruit dans sa fleur.

Et certes, oui, elle pouvait être aimée, elle devait rêtre ; mais, que ce fût par ce serrurier, c*était ce qui le fâchait et le blessait.

Tenant l'émail à la main, il se mit à marcher nerveusement, le regardant de temps en temps, mais chaque fois avec une plus vive contrariété.

— C'est absurde, se dit-il, absurde ; cette jolie fille à ce serrurier I si nlignonne, si délicate I

Et de la jolie fille qu'il avait devant les yeux, passant à celle que leur intimité dans le travail, et aussi leurs entretiens de ces derniers jours lui avaient fait connaître, il s'exaspérait à la pensée que cet homme pouvait lui parler d'amour, car ce n'était pas seulement par la physionomie qu'elle était mignonne et délicate, mais encore par son intelligence, ses goûts, ses idées, sa nature entière, nullement faite, à coup sûr, pour un ouvrier.

Il est vrai qu'on ne parle d'amour qu'à qui veut bien vous écouter, et si cet entretien était ce qu'il avait supposé, c'est que Lotieu le trouvait agréable ou, tout au moins, s'en amusait.

Et cette pensée le fâcha encore plus, jusqu'au moment où il se dit qu'il était vraiment naïf de s'occuper de cela : un jeune homme parlait d'amour à une jeune fille, n'était-ce pas naturel. Que lui importait. De quoi se mêlait-il? Avait-il des droits sur elle ? Avait-elle des torts envers lui ? Qu'elle trouvât le serrurier à son goût, c'était son affaire à elle, non la sienne à lui, qui n'était ni son père, ni son frère, ni son amant. Que le serrurier l'aimât, qu'elle

aim&t le serrurier, ne pouvait que lui ëLre indiCrérenl et le lui était parfaitement.

Au moins, il se le dit et se le répéta :

— Mais qu'est-ce que ça peut me faire I

Et tout à coup, avec la logique de la préoccupation , il ouvrit la porte franchement toute grande, pour voir ce qu'il adviendrait de cet entretien.

Ecarter le rideau de sa chambre pour regarder dans le terrain eût été une faiblesse, tandis que rien n'était plus naturel que d'ouvrir sa porte pour appeler son chat, alors que ce chat avait un trou par oh il rentrait quand l'envie lui en prenait.

— Diavolo ! Diavolo !

Diavolo ne vint pas; mais, pendant le temps de l'attente, Geoffroy put voir, dans le crépuscule qui commençait & brouiller les choses, que le jardin de Lotieu était vide ; la porle de la cabane était fermée, et derrière les rideaux rouges se montrait une lumière,

— S'ils avaient parlé d'amour, serait-elle rentrée si vite chez elle ? Ne se serait-elle pas oubliée à prolonger leur tète-à-tête dans cette douce soirée?

Il avait dû se tromper ; très problablement même il s'était trompé ; si éloquentque soit un dos, il peut arriver qu'on se trompe dans la traduction de cette éloquence et qu'on prenne pour une expression passionnée ce qui est tout simplemeutune incontinence de mimique; en somme, il n'avait rien entendu, et h. ce qu'il avait vu, on pouvait donner l'interprétation qu'on voulait.

Cette idée calma son irritation et, rentré dans l'a-

telier, il passa sa soirée tranquillement à chercher des croquis, sans trop de distractions.

Cependant, le lendemain matin il ne s'éveilla pas de bonne humeur et, quand Lotieu arriva aussitôt qu'il eut ouvert sa porte, ce ne fut pas avec le sou* rire de la veille qu'il l'accueillit; il la regarda, l'examina, comme s'il allait lire, imprimé sur son visage Qu dans ses yeux» le récit sincère de ce qui s'était dit et passé dans cette soirée ; mais il n'y lut qu'une légère inquiétude, qui le fâcha. Pourquoi, de quoi s'inquiétait-elle? Elle se sentait donc en faute?

Gomme elle restait devant lui embarrassée et confuse, il lui demanda si elle n'était pas disposée à. travailler.

— Mais si, répondit- elle.

— Eh bien, allumez le feu, je vous prie.

— Ne voulez-vous pas que je vous fasse une tartine?

— Je n'ai pas faim.

' Cela fut dit sèchement, sur un ton qu elle ne lui connaissait pas.

Elle alluma le feu comme il le lui avait demandé , et quand le four commença à tirer, elle se mit à émailler des croix que Trip lui avait apportées la veille.

Gomme c'était maintenant pour elle une besogne en quelque sorte mécanique, qu'elle accomplissait automatiquement sans y donner une attention soutenue, elle put à la dérobée jeter un coup d'œil sur Geoffroy, et elle le \it toujours aussi sombre sans que le travail, qui pour lui était la distraction à tous les ennuis et le remède à tous les maux, le tirât de sa préoccupation.

Elle n'était pas assez simple pour n'avoir pas deviné la veille qu'il était contrarié de la voir en con- Tersation avec le serrurier, et, en arrivant, elle voulait s'en expliquer, s'en excuser; si elle ne l'avait pas encore fait, c'était parce que le regard qui l'enveloppait de temps en temps lui fermait la bouche : elle aurait eu besoin d'indulgence pour s'encourager, et c'était précisément le contraire qu'elle rencontrait

Cependant, à la lin, elle se décida : il allait passer une plaque au feu et, comme toujours, elle était près de lui pour Taider, s'il avait besoin d'elle, ou simplement suivre cette opération délicate dont le succès n'est jamais sûr à l'avance, et qui vous apprend toujours quelque chose, tant les effets de la chaleur sont incertains et bizarres.

Devant la gueule du four ouverte, il attendait que le jDbu eût pris la couleur qu'il voulait, et il ne faisait rien autre chose que de se baisser, de temps en temps, pour regarder ; elle en profita.

— J'ai été bien ennuyée hier soir, dit-elle en saisissant, pour son premier mot, le moment où elle n'était pas exposée à rencontrer ses yeux.

— Ah I Et pourquoi ? demanda-t-il en les relevant.

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— Parce que je n'ai pas pu, comme je le voulais, me débarrasser de M. Pavard.

— Qu'est-ce que c'est que M. Pavard?

— L'électricien.

— Ahl oui, le serrurier, répondit-il en se demandant pourquoi elle décorait ce serrurier dû titre d'électricien.

Mais, comme il ne fallait pas l'intimider, et couper court à des explications qu'elle semblait vouloir donner, il se radoucit :

— Vous le connaissez donc ?

— Il m'a parlé plusieurs fois quand je travaillais avec la mère Trip, qu'il venait voir de temps en temps; Trip a pour lui de l'amitié et de l'admiration, il dit que c'est un ouvrier comme on n'en rencontre pas souvent, qu'on peut placer en tête des plus intelligents, très instruit dans les choses de son métier et qu'on ne trouvejamais chez les marchands de vin.

— Mais, c'est un homme extraordinaire, dit Geoffroy que cet éloge agaçait.

Et, posant ses lunettes sur son nez, il prit les pinces pour enfourner sa plaque.

— C'est Trip qui parle, continua Lotieu, moi, tout ce que je sais de lui, c'est qu'il est très ennuyeux.

— Ah! il est ennuyeux, dit Geoffroy penché sur le four où la plaque exposée au feu jetait des lueurs bleuâtres et rougissait.

— Ennuyeux, mais aussi brave homme, bon, et généreux à ce point, que ce qu'il gagne, et il gagne beaucoup, passe pour une grosse part à soulager les misères de ses camarades.

— Et cela vous touche ?

— Gela m'empêche de lui montrer franchement combien il m'ennuie.

— En quoi vous ennuie- t-il?

— Par ses discours.

— Il vous fait des discours ? dit Geoffroy en pesant sur sa plaque avec une seconde pince pour Tempôcher de se gondoler.

Puis slnterrompant :

— Appuyez en tête, dit-il d'un ton de commandement.

Avec une pince, elle avait fait vivement ce qu'il demandait.

— Des discours qui n'en finissent pas.

— Sur quoi?

— Sur tout : la politique, la réorganisation sociale.

— A propos de quoi ?

-^ Sans aucun à-propos, à moins que ce ne soit pour s'exercer ; il parle dans les réunions publiques.

— Alors, il veut vous convertir à ses idées?

— Je le crois ; hier il m'a démontré que le mariage était la sauvagerie.

— C'est une idée, dit Geoffroy en riant, et comment vous a-t-il fait cette démonstration?

— Je serais bien embarrassée pour l'expliquer, répondit Lotieu qui, en voyant Geoffroy rire, se rassura; Trip prétend que c'est un orateur, il faut croire alors que je suis mal organisée pour l'éloquence car, la plupart du temps, je ne comprends rien à la sienne^ et pourtant je m'applique, mais j'ai beau tendre l'oreille et l'esprit, au bout de quelques

minutes, la tête me tourne; ainsi, dans sa démonstration d'hier, il partait de ce point, que Thomme et la femme étant égaux, le mariage faussait cette égalité, en faisant du mari un maître et delà femme une esclave.

— Mais comment en est-il venu à vous adresser ces discours?

— C'est depuis que les soirées sont douces et que je reste dans mon jardinet; un jour, que j'avais été chercher de l'eau à la fontaine, il voulut me porter mon arrosoir et, pendant que j'arrosais mes plantes, il resta près de moi.

— Tous les soirs?

— Presque tous les soirs.

' — Comment ne l'ai-je pas encore vu?

— Il était en province pour des travaux ; il n'est revenu que d'hier matin.

— Et, vraiment, il vous ennuie?

Disant cela, il la regarda au fond des yeux, comme lorsqu'elle était entrée.

— J'aimerais mieux lire ou rôv^r; mais comment lui faire comprendre, sans le lui dire brutalement; je ne vois qu'un moyen, c'est de m'enfermer et de renoncer à mon jardin.

Etait-elle sincère ? Il ne trouvait pas de raisons pour en douter, malgré ce qu'il avait vu la veille : évidemment, une jolie fille dans sa situation, n'ayant personne pour la protéger, était exposée à ces poursuites qui, d'ailleurs, ne paraissaient pas bien dangereuses avec un amoureux de ce tempérament.

— Il y a encore un autre moyen que le vôtre pour

VOUS débarrasser de lui, dit-il, en revenant à sa table dans l'atelier.

— Si vous voulez me le donner,

— C'est que tant que je travaillerai ici, nous sortions ensemble tous les soirs.

— Ah I quel bonheur I

Mais elle s'arrètadans l'explosion de joie qui, sans réflexion, l'avait emportée.

— Pour n'être pas ennuyée par lui, je ne voudrais pas être une gêne ou un ennui pour vous,

— Ai-je montré que je m'ennuyais hier?

— Non.

— Eh bien alors, pourquoi m'ennuierais-je ce soir et demain ? Il y a longtemps que je veux monter sur la butle pour voir le coucher du soleil ; nous quitterons le travail un peu plus tôt et nous irons.

Quand Trip apporta ledéjeunerde Geoffroy, Lotieu s'en alla chez elle et, au lieu de partir après avoir mis le couvert, comme il le faisait toujours et en hâte, le vieux concierge tourna dans Tatelier, allant de la table à la cuisine, revenant à la table pour ne rien apporter, sans raison et d'un air singulièrement embarrassé-

— Qu'avez-vous donc? demanda Geoffroy, quand il s'aperçut de ce manège.

— Ça vous est égal que je vous laisse la porte de J 'atelier ouverte ? dit Trip sans répondre.

— Ouvrez ; seulement dites-moi pourquoi.

— Pour que mademoiselle Lotieu n'arrive pas sans que je la voie venir.

— Elle déjeune.

— Je sais bien ; mais il ne faut pas qu'elle puisse entendre ce que j'ai à vous dire, parce que si vous ne voulez pas que j'en parle, je n'en parlerai pas.

— Expliquez -vous.

— V'ià l'embarras.

Et la figure joviale de Trip trahit une véritable gêne.

— C'est une consultation que j'ai à vous demander, dit-il enfin, d'abord parce que vous êtes de bon conseil, un homme en qui on peut se fier, et puis, parce que pour ce qui regarde mademoiselle Lolieu, c'est à vous le premier qu'on doit s'adresser, puisque vous êtes père... un tout jeune père, un frère pour elle, quoi.

Il entassait les mots sur les mots, comme si, en attendant, le moyen de sortir d'embarras allait se présenter à lui miraculeusement.

— Puisque vous avez confiance en moi, dit Geoffroy, pour lui venir en aide, vous ne devez pas craindre de vous expliquer.

— Je ne crains pas, seulement je ne sais pas par où commencer.

— C'est de Lotieu qu'il s'agit, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Eh bien, parlez-moi de Lotieu.

— N'est-ce pas que c'est une jolie jeune fille ?

— Charmante.

— Et bonne et douce, rangée, avec ça travailleuse; une fille rare, quoi.

Il attendit une réponse de Geoffroy.

— Vous savez que je pense d'elle ce que vous dites.

— Tous ceux qui la connaissent le pensent aussi ; il n'y a qu'à la voir pour se dire : « V*là une jolie personne » et quand on est garçon, d'âge à se marier, on se dit aussi : « Ça ne serait pas une bêtise de l'épouser. » C'est justement ce que Pavard s'est dit... ou à peu près. Yous savez notre voisin, le serrurier : un beau garçon aussi, bon ouvrier, ne mettant jamais les pieds au café et gagnant gros ; en homme ce qu'elle est en femme.

— Il vous a chargé de sa demande?

— Si ce n'était que ça, caserait bien vite fait, maïs l'embarras, c'est que ce n'est pas une demande comme une autre, et voilà pourquoi j'ai besoin de votre conseil. Quand Pavard m'a dit ce qu'il voulait, j'ai commencé par refuser et je lui ai répondu de faire sa demande lui-même ; mais c'est un malin qui a la langue bien pendue, il m'a tant tourné et retourné que j'ai fini par céder. Seulement, quand il n'a plus été là, les réflexions me sont venues, j'ai tout raconté à ma femme, et c'est elle qui a voulu que je ne fasse rien sans vous avoir consulté.

— Je vous écoute.

— Il faut que vous sachiez que Pavard a des opinions et qu'il est obligé de leur obéir. C'est son idée à cet homme. Moi je respecte les opinions, mais je trouve qu'il ne faut pas s'en faire mourir ; le matin je porte un journal républicain, le soir un journal monarchiste ; et je ne suis pas plus fier de l'un que de l'autre, pas plus humilié non plus. Mais Pavard ne voit pas les choses comme ça ; il est l'esclave de son opinion ; chez lui, c'est dans le sang : sa mère a été

fusillée en 71 ; son père est mort à la Nouvelle ; et puis il parle dans les réunions publiques et il ne peut pas faire dans sa vie le contraire de ce qu'il enseigne dans ses discours. On lui en veut déjà parce qu'on est jaloux de ce qu'il gagne ; s'il n'était pas ferme dans ses idées, il serait coulé; il paraît qu'il y a des camarades qu'il gêne et qui ne demandent qu'à le mettre à bas. Etant devenu amoureux de mademoiselle Lotieu, et amoureux à en perdre la tête, il se trouve dans une position difficile. Le soir, il cause quelquefois avec elle, et il a appris à la connaître : ce n'est pas une Parisienne élevée comme beaucoup de filles de nos faubourgs, c'est une provinciale qui aies idées et les croyances de son pays : elle va à la messe.

— Et cela gêne M. Pavard?

— Il ne sait comment aborder la question avec elle, parce que, dans sa position, ses principes s'opposent au mariage...

— A l'église.

— Mieux que que ça, —à la mairie.

— Alors, où veut-il se marier? ^,

— En union libre : v'ià le grand mot lâché. ^^\

— Et vous vous êtes chargé d'une pareille demande?

— J'ai refusé tant que j'ai pu , c'est de guerre lasse que j'ai cédé : l'union libre, ça n'est pas dans mes idées.

— Alors, comment avez- vous accepté d'appuyer cette demande?

— Je n'ai pas accepté de l'appuyer, mais de la présenter.

— Et pourquoi ce singulier personnage ne la présente-t-il pas lui-même?

-— Parce qu'il ne trouve pas ça commode, et puis aussi, parce qu'il croit qu'il est plus honnête que cette demande soit faite par un ami. Depuis qu'il cause avec mademoiselle Lotieu, le soir, il lui a exposé ses idées sur le mariage, mais jamais il ne lui a dit une parole d'amour, parce qu'il la respecte.

— Curieux respect, vraiment.

— Et il pense que je trouverai mademoiselle Lotieu préparée à comprendre ces idées.

— Et bien! il se trompe.

— Vous croyez.

— Lotieu m'a parlé de ces entretiens....

- Elle sait qu'il l'aime?

— Elle ne me Ta pas dit; mais elle m'a dit, ce matin même, qu'elle ne comprend rien aux discours qu'il lui tient.

— Ah bien ! je n'en suis pas fâché, car je n'y comprends rien non plus. Comme c'est un orateur qu'on applaudit dans les réunions, je pensais que je n'étais qu'un imbécile de ne pas comprendre le plus souvent ses discours; mais puisqu'il est de même pour mademoiselle Lotieu, qui n'est pas une bête, ça me fait plaisir; au moins, je ne suis pas seul. Il est vrai que, d'un autre côté, ça m'ennuie aussi, car je ne vais pas la trouver préparée comme Pavard le croit, et je ne sais vraiment pas comment je vais m'en tirer, si vous m'autorisez à lui présenter cette demande.

— Comment, si je vous y autorise ?

— C'est le conseil que j'attends de vous : dois-je m'acquitter de la commission que j'ai acceptée, ou bien dois-je retourner auprès de Pavard et lui dire que, réflexion faite, c'est impossible?

— Sérieusement, avez- vous pu croire un seul instant que je vous conseillerais d'aller proposer une pareille polissonnerie à une honnête fille comme Lotieu.

— Ce n'est pas comme ça qu'il faut prendre la chose, permettez-moi de vous le dire. S'il n'avait été question que d'une polissonnerie, vous pensez bien que je n'aurais pas accepté d'en parler à mademoiselle Lotieu, que je respecte. Ce n'est pas une maîtresse que Pavard veut, c'est une femme, sa femme à laquelle il sera aussi solidement uni que si le maire et le curé y avaient passé.

— Par quoi seraient- ils unis ?

— Par son engagement librement pris et par sa parole : c'est là ce que je suis chargé d'expliquer.

— Et Lotieu devrait se fier à cette parole ?

— Pavard dit que depuis le divorce, la parole d'un honnête homme vaut mieux pour une femme que l'écharpe d'un maire.

Le premier mouvement de Geoffroy avait été d'engager Trip à rentrer chez lui et à ne pas se charger de cette ambassade amoureuse; mais, en s'expliquant, la situation avait changé d'aspect. Évidemment, cette demande n'était point une simple polissonnerie, comme il l'avait cru tout d'abord ; sérieuse, au contraire, malgré son excentricité, et venant d'un homme qu'on pouvait considérer comme un toqué.

mais enfin, un toqué convaincu et de bonne foi. Ainsi présentée, elle n'était plus un outrage pour rhonnêteté de Lotieu; et, dès lors, mieux valait que Trip s'acquittât de sa commission : il aurait défendu Lotieu contre une injure, il n'avait point à se mêler d'une drôlerie. Puisqu'elle voulait être débarrassée de ce gêneur, cette demande devait, semblait-il, amener ce résultat mieux que tout.

— Quand deviez-vous vous acquitter de votre mission? demanda- t-il.

— Pavard est chez lui, attendant la réponse, et tourmenté, je vous assure.

— Eh bienl allez trouver Lotieu tout de suite.

— Cela ne vous contrarie pas?

— Nullement.

Trip traversa vivement le terrain et, par la porte de son atelier restée ouverte, Geoffroy le vit entrer chez Lotieu.

La conférence ne fut pas longue, bientôt Trip revint.

— Eh bien? demanda Geoffroy qui déjeunait.

— Elle en rit encore.

— Vous voyez que la chose a bien tourné, répondit Geoffroy en riant aussi.

— Comment reporter ça à ce pauvre Pavard? demanda Trip tout penaud.

l Geoffroy, qui n'était porté ni h la dureté, ni à la

raillerie, manqua aux habitudes de son caractère, poussé par une sorte de colère instinctive :

— Avez-vous répété à Lotieu tout ce qu'il vous avait dit?

— Aussi fidèlement que j'ai pu.

— Et bien fidèlement aussi, reportez ce qu'elle vous a répondu.

— Elle rit.

— Riez.

— Décidément, j'aime encore mieux mon métier de porteur de journaux, dit Trip, qui s'en alla la tête toute basse, comme s'il cherchait une inspiration dans les cailloux du sentier.

Il était à peine parti, que Lotieu arriva, rapide, alerte, souriante.

— Trip vous a dit? demanda- t-elle.

— Oui.

— Et moi qui ne me doutais de rien, quand il me faisait ses grands discours sur la sauvagerie du mariage.

— C'était un essai de conversion.

— Si j'avais su que c'était sa propre cause qu'il plaidait, j'aurais mieux écouté.

— Et alors, la réponse eût-elle été différente?

— Assurément, non.

— Vous ne voulez pas vous marier?

— Pas comme ça.

— Et autrement ?

Gomme il la regardait, elle détourna à demi la tête:

— Je n'ai jamais cru qu'on pouvait penser à moi,

— Vous voyez bien que celui-là y pense.

— Oui, celui-là...

Gomme si elle voulait en rester là, elle reprit sa place et se mit au travail.

0Bi

Geoffroy, qui la regardait, constata que sa main était légèrement tremblante.

— Pourtant, cela vous a émue, dit-il.

— De fierté, répondit-elle vivement avec un sourire de moquerie; demandée en mariage... ou à peu près, par un ambassadeur, est-ce que ce n'est pas le cérémonial obligé pour les filles des maisons souveraines?

Quand Geoffroy était parti de chez lui, il avait annoncé qu'il ferait une absence de dix jours, il rentra le douzième seulement, un peu avant l'heure du dîner et, tout de suite, sans parler à personne, il monta à son appartement pour s'habiller.

Dans son cabinet de toilette il fut surpris d'apercevoir, sur une chaise, un habit noir déplié, sur le divan une chemise dépliée aussi, avec les boutons au col et aux manchettes, une cravate blanche, à côté, un pantalon noir, des chaussettes de soie, des bottines fines et, debout, comme au port d'armes, son valet de chambre attendant, . — Monsieur le comte n'a que juste le temps de s'habiller, dit le valet de chambre, tout est préparé.

S'habiller? Et pourquoi? Ce n'était pas l'habitude, en effet, qu'il se mît en habit pour dîner en compagnie de son beau- père et de sa femme. Aux pre-

miers jours de leur mariage, Gabrielle eu avait manifesté le désir, mais comme M. Leparquois, en rentrant d'une journée toujours pleinement employée, trouvait que c'était une corvée de s'habiller, Geoffroy n'avait pas pu endosser un habit, quand son beau-père gardait sa jaquette ou sa redingote.

— Qui donc avons-nous à dîner? demanda-t-il.

— 11 y a un dîner de seize couverts ; je ne sais pas le nom des convives.

Il était désagréable à Geoffroy de paraître ignorer si complètement ce qui se passait chez lui, cependant il voulait savoir qui il allait rencontrer en descendant.

— Sonnez le maître d'hôtel, dit-il.

Cet important personnage se fit attendre assez longtemps et Geoffroy était presqu'habillé lorsqu'il parut.

— Qui avons-nous à dîner? répéta Geoffroy.

Le maître d'hôtel tira un petit carton de la poche de son habit et lut :

— M. le duc de Chaumes, M. le baron d'Oyat, madame de Baudemont, M. le comte et madame la comtesse de Ligny, M. La Jarrie, M. Anjorrand, M. Jactat, M. Audrieu, M. Honorât, M. Gomer, M. Query, M. Belin.

Que signifiait cette singulière liste ? Comment le duc de Chaumes se trouvait-il associé à M. Gomer qu'il ne connaissait pas ? Et les autres, que faisaientils là? Sans doute ce La Jarrie était le peintre, Anjorrand, le musicien^ Honorât, l'auteur drama-

tique, mais cela ne lui disait pas pourquoi ils avaient été invités, à quelle occasion, à quelle intention. Quant aux autres noms, il lui semblait vaguement qu'il les avait lus ou entendus, mais sans que ce souvenir confus lui apprît ce qu'étaient ceux qui les portaient. La situation n'était-elle pas étrange qu'il se trouvât à sa table avec des inconnus. Ils eussent été les invités de son beau -père que la • chose eût été naturelle ; mais, assurément, c'était chez la comtesse de Ganoël que le duc de Chaumes dînait, non chez M. Leparquois ; et ce qui paraissait certain pour Tun, devait l'être aussi pour les autres. Quelle nouvelle aventure se préparait ?

Avant l'arrivée de ses convives, il fallait qu'il tâchât de le deviner et, pour les recevoir, il fallait aussi qu'il sût qui ils étaient.

A la hâte il acheva de s'habiller et, rapidement, il descendit.

Son beau-père et sa femme étaient encore seuls dans le salon, où ils attendaient.

— Ah I je savais bien qu'il arriverait, dit Leparquois, en venant vivement à lui la main tendue et le visage épanoui par un sourire de joie, qui semblait dire qu'il y avait de la surprise dans cette certitude naïvement affirmée.

— - Et si je n'étais pas arrivé? dit-il; je ne savais rien de ce dîner.

— Dame, on se serait passé de vous, dit Gabrielle qui, avec indifférence, lui tendit la main.

— A quelle occasion, ce dîner?

— Je vous expliquerai cela.

— Et VOS convives ?

— Le duc de Chaumes, dit-elle orgueilleusement.

— Mais les autres ?

— Artistes, écrivains, journalistes.

— Encore faut-il que je sache ce qu'ils sont, pour les recevoir.

— Restez dans le vague, un mot de compliment: « Beaucoup de talent », ou « le plus grand talent » : c'est bon pour tous, et chacun le prend pour soi seul.

— Mais...

Ils furent interrompus, le valet venait d'annoncer :

— Madame de Baudemont, M. le baron d'Oyat.

Ce soir-là, c'était au père d'accompagner sa

fille, et à la mère de se reposer, en restant à la maison.

— Vous n'avez pas rencontré mon mari dans votre voyage, dit madame de Baudemont, en adressant à Geoffroy un sourire moqueur et donnant au mot « voyage » une intonation railleuse.

— Je n'ai pas eu ce plaisir.

— Eh bien, si, dans un nouveau voyage, vous le rencontriez, ne lui parlez pas de moi, n'est-ce pas ?

Geoffroy était Turbanité même, mais il ne voulait pas qu'on se moquât de lui.

— Oh I je m'en garderais bien, répondit-il avec son plus aimable sourire.

Elle lui tourna le dos et vint h Gabrielle, qui lançait à son mari des regards furieux.

Les convives arrivaient et le valet les annonçait:

— M. le duc de Chaumes, M. Jactat, madame la comtessede Ligny, M. Audrieu, M.Goraer, M. Query, M. le comte de Ligny.

Et Geoffroy accueillait ses hôtes, la main ouverte, quelques paroles aimables sur les lèvres, le sourire dans les yeux.

Avec le duc, avec Théodolinda et de Ligny son rôle était facile, celui d'un maître de maison qui reçoit ses amis, mais avec les autres^ il se faisait l'effet d'un secrétaire de grand hôtel, ou d'un préfet arrivé de la veille dans un département où il ne connaît personne. « Beaucoup de talent a ; quel talent M. Audrieu? Quel talent M. Query? II s'en tirait par une forte poignée de main et un « Très heureux, monsieur, du plaisir que vous nous faites » qui, répété, l'exaspérait : .

— M. La Jarrie.

Au moins avec celui-là, il put lâcher un « cher maître » qui le soulagea. A la vérité, son estime pour ce maître mondain qui réussissait surtout les étoffes de. ses portraits, était médiocre ; mais enfin, il savait quelle langue parler.

— M. Anjorrand.

« Cher maître », aussi celui-là, et d'autant plus facilement, que Geoffroy n'avait pas en musique la môme compétence qu'en peinture : on le disait profond, ce musicien, et s'il n'avait pas encore pris d'assaut la première place que quelques amis lui donnaient, la faute en était aux circonstances, non à lui : on verrait ; et Geoffroy ne demandait pas

mieux qu'on vît se réaliser ces pronostics qu'on répétait depuis une vingtaine d'années.

— M. Honorât.

« Maître » ! encore un, au moins se croyant tel, le seul, Tunique maître, sinon par le succès, au moins par l'impulsion révolutionnaire que les cinq ou six actes qu'il avait fait jouer en quarante ans, devait donner au théâtre, quand les directeurs seraient moins stupidement routiniers. Comme pour Anjorrand, Geoffroy acceptait cette maîtrise qui, en ce moment, avait le mérite de le tirer d'embarras : Que lui importait qu'elle fût factice ou réelle.

Un certain temps s'écoula entre l'entrée du dernier invité et l'annonce que le dîner était servi; il put alors échanger quelques mots avec de Ligny, le seul de ses convives qui fût en situation de le renseigner.

— Qu'est-ce que c'est que M. Audrieu ?

— Journaliste ; chroniqueur au Candide,

— EtM. Belin?

— Journaliste aussi ; rédacteur des échos au Boulevard.

— Et M. Query?

" — Autorité culinaire ; quand il a déclaré qu'un dîner était réussi, c'est article de loi ou de foi, comme vous voudrez : fait les réputations des bonnes tables.

— Et M. Jactat.

— Vous ne connaissez pas Jactat I

— J'ai ce malheur ou cette infirmité.

— Professeur dans une faculté quelconque, s'est

fait un nom en montant à cheval, ce qui n'est pas précisément la spécialité des Normaliens : aspire à remplacer Mackensie Greeve au Bois, et, à T Académie, le premier qui mourra ; s'il y arrive — à l'Académie, — ce sera grâce à son cheval, comme le brasseur de Preston gagna une bataille ; on le trouve mondain, moi je dis que c'est le cheval.

C'était assez pour que Geoffroy ne gardât pas son attitude de préfet avec ses convives, mais non pour qu'il devinât ce qui les réunissait en ce bizarre assemblage ; cependant, il ne voulait pas poser une question directe à de Ligny, mais celui-ci alla audevant :

— C'est un choix du duc, dit-il.

Ce mot fut un éclair; comme tout le monde, il connaissait le nom de Markowski donné à M. de Chaumes, et comme c'était celui-ci qui avait lancé les invitations, on pouvait, sans effort d'imagination, comprendre dans quel but.

— Mais pourquoi rien que des noms de second ou de troisième plan et pas un seul de premier? dit-il, pour ne pas laisser comprendre ce qui se passait en lui.

— Ahl voilà! dit de Ligny, ne voulant pas répondre que ces invités de premier plan auraient peutêtre répété pour le dîner ce qui s'était passé pour la soirée.

— En peinture, pourquoi La Jarrie, et non Glorient ou Cintrât ?

— Glorient, trop vieux; Cintrât, trop bohème.

— En musique, pourquoi Anjorrand et non Falco.

— Sait-on jamais si Falco aura le lendemain vingt francs dans sa poche.

— En auteurs dramatiques pourquoi Honorât et non Faré?

De Lîgny ne répondit pas, les portes de la salle à manger venaient de s'ouvrir, et Geoffroy n'eut que le temps d'aller offrir son bras à Théodolinda.

Si blessé qu'il fût, si préoccupé de cette intrusion de M. de Chaumes chez lui, il était trop maître de soi pour en laisser rien paraître: il convenait de sourire, il souriait; son devoir était de se montrer tout à tous, il s'acquittait de son devoir.

Au reste, il lui eut été difficile de prendre une autre attitude, sans qu'elle fût en désaccord criant avec le milieu. Pendant les courts instants qui avaient précédé le dîner, Gabrielle avait pu adresser quelques paroles aux convives, et les physionomies gardaient un reflet de la satisfaction de ses compliments et de ses éloges. Le « beaucoup de talent » ou « le plus grand talent » qu'elle conseillait à son mari, n'avaient pas été suffisants pour elle, et c'était plus franchement, plus effrontément qu'elle avait procédé. Sa tactique avec tous était la même, après avoir reçu l'hommage de chaque arrivant, elle laissait celui-ci se reconnaître pendant quelques secondes et prendre langue, puis, traversant le salon, elle marchait droit à lui avec cette démarche ondoyante et résolue, réservée et provocante qui était un de ses charmes, et alors, à mi-voix, avec une vivacité qui trahissait l'entraînement, elle vous disait que vous étiez ou l'homme supérieur ou l'artiste qu'elle

admirait le plus, et vous laissait entendre que c'était pour vous seul qu'elle donnait ce dîner, pour vous avoir et créer des relations qu'elle se flattait défaire durables; d'un mot qu'on retenait, si gros qu'il fût, on était caractérisé par un rapprochement: pour Anjorrand, lui et Mozart; pour La Jarrie, lui et Van Dyck; pour Audrieu, lui et Ghamfort; pour Honorât, personne, lui, Lui! tout seul.

Pour n'être ni Mozart, ni Ghamfort, ni Van Dyck, ou autres morts illustres, ces convives n'étaient point des sots; plusieurs avaient de l'esprit, tous cette parlotte parisienne qui peut, pour un certain temps, en tenir lieu. On causait, avec gaieté, surtout avec l'entrain des gens qui se connaissant, ont des sujets communs sur lesquels ils s'entendent à demi mot.

Quand on passa dans le fumoir, la mauvaise impression du dîner s'était atténuée chez Geoffroy. En somme, c'étaient là d'agréables convives et, à l'exception de Gomer, qui n'avaitrien dit et sur le compte duquel il restait dans une entière ignorance; à l'exception aussi de Jactat, trop imposant et surtout posant, parlant par-dessus tout le monde, la tête en arrière en professeur dans sa chaire, maintenant qu'il commençait à les connaître, il admettait qu'on les €ût invités. La seule question qui restât à éclaîrcir était de savoir à quel intention, et si le rôle de M. de Ghaumes était bien celui que les paroles de Lîgny semblaient lui attribuer.

A cette question, ce fut le duc lui-même qui répondit et sans qu'on la lui posât.

Leparquois avait donné le signal de rentrer dans

le salon où Jactat, seul, tenait compagnie à Gabrielle, à Théodolinda et à madame de Baudemont, profitant de ce moment pour se montrer comme toujours irrésistible, et Geoffroy n'attendait plus que le duc, quand celui-ci, avec un geste de camaraderie lui prit le bras :

— Eh bien, demanda-t-il, êtes- vous satisfait de cette répétition générale? Gomment trouvez-vous qu'elle a marché?

Pour que Tentretien se continuât et aboutît à quelque révélation, il fallait répondre:

— Très bien.

— N'est-ce pas? Pour un début ce n'est pas mal ; nous aurons une bonne presse: Query est plus que satisfait, il a déclaré dix fois que votre maison est une de celles oîi l'on mange le mieux à Paris; c'est une légende, reposant sur la réalité d'ailleurs, qui va se répandre et s'établir. Pour notre vraie première, nous ferons servir le même menu puisqu'il est réussi; vous verrez mercredi,

Il se mit à rire:

— Si ces braves gens savaient qu'ils ont fait fonction de dégustateurs, ils ne seraient peut-être pas très fiers ; mais ce n'est ni moi ni vous qui le diront, n'est-ce pas ?

Et le duc, passant le premier, entra dans le salon, suivi de Geoffroy, Le dos à la cheminée, Jactat discourait :

— Je soutiendrai toujours...

— Unguibus et rostro^ murmura Audrieu, va donc, pion.

— Je soutiendrai toujours que les artistes, à quelque classe qu'ils appartiennent, philosophes, poètes, littérateurs, peintres, musiciens, ont tout intérêt à se montrer dans le Monde. D'abord, c'est le Monde qui fait et propage les réputations beaucoup plus promptement, beaucoup plus solidement que la presse, dont les réclames sont vraiment trop mêlées; n'est-ce pas une promiscuité révoltante que celle qui mêle un beau livre à un remède en vogue...

— Très juste, interrompit le duc; d'ailleurs, il n'y a de bonnes réclames que celles qui se répètent tous les jours... gratuitement.

— J'irai plus loin, continua Jactat, avec un sourire de remerciement et en adressant la suite de son discours à M. de Chaumes personnellement, je soutiendrai que les gens du Monde ont tout intérêt à fréquenter les écrivains...

— Pourquoi pas tout de suite un seul écrivain. Toi, murmura Anjorrand, qui commençait à trouver qu'on parlait beaucoup dans cette maison, où la musique ne tenait pas la première place.

La Jarrie s'était approché de GeotFroy :

— Eh bien, faites-vous toujours de la [peinture ? demanda-t-il, j'ai vu de vous, il y a quelques années, des choses délicieuses, beaucoup de talent.

Est-ce que celui-là se moquait, en lui rendant la monnaie de ses compliments? mais non, il parlait sérieusement, et à Honorât, qui était venu se mettre en tiers, il expliquait comme le sentiment artistique s'est développé en ces dernières années chez les gens du monde, et combien nombreux sont

ceux qui travaillent sérieusement : les uns la peinture, les autres la sculpture, l'architecture, l'archéologie, ceux-ci la musique.

— C'est, une nécessité de notre état social, répondit Honorât, les supériorités trouvant la route partout barrée par la médiocrité, sont bien forcées de chercher des dérivatifs à leur activité intellectuelle ; ainsi, moi...

On se sépara de bonne heure, au grand chagrin d'Anjorrand, qui trouva qu'on était peu respectueux pour la musique dans cette maison, — le duc avait à gagner sa matérielle dans l'un des cercles dont il était la gloire ; les journalistes avaient leur journal à faire ; Honorât avait à passer dans quelques théâtres, pour voir si ne baissaient point enfin les recettes des médiocrités qui lui barraient la route ; chacun, avant l'heure du lit, avait ses affaires.

A onze heures, tout le monde était parti, et aussitôt Gabrielle montait chez elle.

Pendant le dîner et la soirée, Geoffroy s'était plusieurs fois demandé s'il aurait un entretien ce soir même avec sa femme, ou s'il le remettrait au lendemain ; les quelques paroles du duc le décidèrent à ne pas attendre : il se sentait assez maître de sa volonté pour ne pas se laisser emporter ; et différer au lendemain serait interprété par Gabrielle pour une marque de faiblesse ; d'ailleurs, avec elle, était-on jamais assuré d'avoir un lendemain? Pouvait-on prévoir à qui ou à quoi elle appartiendrait?

Gomme elle se faisait déshabiller, elle le vit entrer dans son cabinet de toilette, et, d'un coup-d'œil,

JEI

elle comprit qu'elle était menacée d'une demande d'explication,

— Asseyez-vous donc, dit-elle.

Il prit le fauteuil qu'elle lui désignait.

— Vous avez fait bon voyage? demanda- t-elle.

— Très bon, je vous remercie,

— Vous avez eu beau temps?

— Très beau.

-— Pas trop chaud?

— Le temps que vous avez eu ici.

Il était facile de lire sur la physionomie des deux femmes de chambre et dans les rapides coups d'œil qu'elles échangeaient, l'envie de rire que leur inspirait ce dialogue conjugal. Gomment Gabrielle n'avait-elle pas assez de tact pour s'en apercevoir, ou, s'en apercevant, comment continuait-elle sur le môme ton?

Jamais elles n'avaient apporté autant de lenteur à la toilette de leur maîtresse, qu'elles prolongeaient évidemment pour leur plaisir, assurées que ni la femme ni le mari ne leur feraient d'observations : celle-ci, parce que cette lenteur lui plaisait, celui-là, parce qu'il n'oserait pas.

Et, en eflTet, assis dans son fauteuil où il tâchait de prendre un air indifférent, il n'osait pas.

A la fin, cependant, elles durent se décider à s'en aller, après avoir éteint les lampes, mais ce fut à regret.

— ■ Est-ce que vous avez à me parler ? demandât-elle lorsque la porte fut fermée.

— Je vous gône?

— Je suis fatiguée.

— Il n*y paraissait pas pendant le dîner.

— Devais-je le laisser A^oir à nos convives? En votre absence, j'ai été fort souffrante.

— Qu'avez-vous éprouvé ?

— Des malaises vagues ; en réalité les suites de mon accident.

Pendant le dîner, il avait pu, par-dessus la corheille de fleurs basses placée entre eux, l'examiner et se convaincre à plusieurs signes : la placide sérénité de son regard, la plénitude de son visage, le rouge de ses lèvres, que son indisposition n'avait laissé aucune trace en elle; si. ces malaises qu'elle accusait étaient réels, ils auraient certainement entravé sa convalescence.

— Dans cet état de santé, que j'étais loin de soupçonner en vous regardant, pourquoi donner ce dîner.

— J'imaginais qu'une amélioration se produirait et que les forces me reviendraient ; quand on n'a jamais été malade, on se trompe volontiers sur sa santé ; les invitations lancées, je n'ai pas voulu m'excuser et remettre ce dîner.

— Et celui dont il n'a été que la répétition générale?

— Ah I vous savez ?

— Le duc a bien voulu me dire que mercredi nous aurions une nouvelle série.

— Madame de Gharmont, madame d'Aussonne...

Il fit un mouvement dont elle ne comprit pas la

signification :

— M. de Chaumes a des promesses formelles, ditelle vivement, ce qui est arrivé pour la soirée ne se reproduira pas pour ce dîner.

— Alors, c'est M. de Chaumes qui invite chez moi ! dit-il en perdant le calme qu'il avait cru pouvoir garder.

Elle leva les yeux sur lui et durant les quelques secondes pendant lesquelles ils restèrent face à lace, ils se dirent tout ce que leurs lèvres taisaient.

Le premier il rompit ce silence plus menaçant que les paroles :

— Je vous ai demandé si c'était M. de Chaumes qui invitait chez moi,

— Alors puisque vous insistez, je vous répondrai ; chez vous, non ; chez mon père, oui.

— Votre mot décide notre situation : puisque votre mari n'est rien, sa place n'est plus ici.

Il se dirigea vers son appartement et du cabinet de toilette passa dans la salle de bain, mais prêt à entrer il se retourna vivement :

— Gabrielle l

Elle venait d'entrer dans sa chambre ; elle referma brusquement la porte, et il entendit qu'elle poussait le verrou.

Le lendemain matin, Leparquois fit prévenir son gendre qu'il désirait le voir avant de sortir; mais, presqu*aussitôt, le valet de chambre qu'il avait envoyé revint lui dire « que M. le comte était déjà sorti ».

• — A-t-il dit quand il rentrerait?

— Je vais le demander.

Cette fois, l'attente fut un peu plus longue, car il fallutfaireuneenquête,interrogerle valet dechambre de Geoffroy et aussi le concierge.

— M. le comte n'avait rien dit. Dès six heures, il s'était fait apporter une malle dans laquelle il avait mis lui-même du linge et des vêtements. Il avait envoyé chercher une voiture de place, et il était parti à six heures quarante-cinq minutes, en donnant l'adresse de la gare Saint-Lazare. Il était en costume de voyage : veston, chapeau rond.

Leparquois s'étonna de ce brusque départ et aussi s'en inquiéta un peu, mais il se dit que sa fille le lui expliquerait ; il n'y avait qu'à attendre qu'elle s'éveillât.

A neuf heures, il fut admis près d'elle : elle déjeunait d'une tasse de chocolat dans laquelle elle trempait des rôties beurrées, dont le nombre disait qu'elle était femme de bel appétit.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle en devinant à la physionomie de son père qu'il se passait quelque chose.

— C'est justement la demande que j'ai à t'adresser: pourquoi ton mari est-il parti?

— Ah ! il est parti ?

— Ce matin à six heures quarante-cinq, il a emporté une malle de voyage ; tu ne savais donc pas qu'il dût partir ?

— Pas du tout; en te voyantentrer, je croyais que tu venais de sa part pour me faire de la morale, et reprendre l'entretien que nous avons eu hier soir, au point où il a été interrompu.

— A propos de quoi cet entretien.

Elle raconta très exactement ce qui s'était passé entre eux.

— Le voilà fâché, s'écria Leparquois, et il est parti.

— Il reviendra.

— En es-tu sûre?

— Si j'avais voulu, il ne serait pas parti ; il n'avait pas lâché son grand mot: « Puisque votre mari n'est rien, sa place n'est plus ici », qu'il le regrettait déjà et, après quelques pas de sortie, il revenait pour se le faire pardonner ; je lui ai fermé la porte au nez.

— Pourquoi?

— Il m'ennuie.

— Il t'aime.

Avec le plus grand calme elle avala deux cuillerées de chocolat, puis prenant une nouvelle rôtie :

— Je t'en prie, dit-elle, ne te môle pas de ces querelles. Je me suis mariée un peu pour que tu puisses t'occuper de tes alfaires en toute tranquillité, maintenant ne te mets pas en peine de chercher des soucis inutiles.

— Mais c'est ton bonheur que je cherche.

— J'en suis certaine ; tu es un bon père ; mais, si tu veux mon bonheur, n'interviens jamais entre mon mari et moi, c'est parce qu'il se sent soutenu par toi qu'il a des velléités de révolte ; il faut, au contraire, qu'il sente bien qu'il est dans ma dépendance, ce qui n'est pas du tout la même chose que d'être dans la tienne ; le jour où il en sera convaincu il se soumettra, et à partir de ce jour-là nous vivrons dans une paix parfaite, — celle que tu désires. Patiente un peu, et laisse passer la période aiguë que nous traversons en ce moment : elle est indispensable.

— Es-tu sûre qu'il se soumettra?

— Gomment veux-tu qu'il lasse autrement. J'avais mon plan en voulant un mari qui fût notre obligé ; Geoffroy l'est et nous le tenons. Combien te doit-il pour le compte de réparations de Canoël?

— Je n'ai pas le chiffre dans la mémoire.

— Eh bien, fais-le toi donner, et vois s'il peut te rembourser. J'avais aussi mon plan en le poussant aux travaux qu'il a entrepris; ce n'est pas à toi qu'il faut apprendre que celui-là est le maître qui tient la clé de la caisse.

— Et si tu l'éloignés de toi par trop de dureté, si tu le détaches de toi.

— Eh bien quand il aurait une maîtresse que m'importe... pourvu que ce n'en soit pas une dont j'aurais à rougir.

Il la regarda avec un peu d'effarement. Certes, il avait plus d'une fois montré, dans les affaires, qu'il était capable d'égorger ses adversaires ou ses concurrents, de les ruiner, de les déshonorer sans se laisser arrêter par des raisons de pitié : les affaires, sont les affaires et l'on ne gagne pas les batailles qu'il avait gagnées sans qu'il y ait des morts et des blessés, c'est la fatalité de la lutte pour le succès. Mais cet homme si dur dans les choses d'argent, ne manquait pas de tendresse dans celles d u sentiment : il avait aimé sa femme ; il aimait passionnément sa fille; il s'était pris d'affection pour son gendre, et il trouvait que le meilleur de sa vie était dans certains souvenirs, ou dans les joies intimes que lui donnait le bonheur des siens.

— Sais-tu que, quelquefois, tu me fais peur, dit-il.

— Peur à toi.

— Je comprends ce clair regard jeté sur un adversaire ou un étranger, mais» avec ton mari, comment tes yeux ne se troublent-ils point?

— Oîien serions-nous, s'ils s'étaient troublés? Sous des apparences douces et faciles, Geoffroy est un obstiné, qui tient à ses idées, et ses idées, par malheur, ne sont pas les miennes. Qui doit céder? Lui ou moi?

— La vie est faite de concessions mutuelles.

— Je ne demande que cela; qu'il m'en fasse d'abord, je lui en ferai... plus tard. Comprends donc

la situation : j'ai pris un mari, ce n'est pas lui qui pouvait me prendre. Quand ce point de départ sera admis, tout ira bien.

— Et en attendant?

— Fais-moi encore quelque mois de crédit. Plus d'une fois, tu as engagé des affaires à terme, pendant la marche desquelles tu avais des luttes à soutenir, avec des alternatives d'espérance et de découragement. C'en est une de ce genre que j'ai engagée aussi ; et, s'il y a lutte, il ne peut pas y avoir découragement.

— Ce qui n'empôche pas que, pour le moment , (jreoffroy est parti, sans que nous sachions pour combien de temps et pour oîi.

— Pour combien de temps? Jusqu'à mercredi.

Pour oîi? Pour Ganoël, où il va bien tranquillement surveiller ses travaux, en combiner de nouveaux, les étudier, les dessiner, car il dessine et très joliment, ce gendre précieux; tu vois que je lui rends justice de ce côté; de même, je reconnais aussi que tout ce qu'il ordonne là-bas est parfait, et si bien compris, si réussi, que c'est à se demander si nous ne devrions pas chercher des prétextes pour qu'il y reste toujours.

-— Tu plaisantes. Moi, je pense à mercredi.

— Es-tu assez commerçant, avec ton souci des échéances ; il faut te guérir de ça. N*as-tu pas eu souci aussi du dîner d'hier?

— Assurément.

— Et tu vois que Geoffroy, malgré tes craintes, est arrivé juste à l'heure, ayant calculé son effet

pour nous donner une émotion, et nous marquer ainsi son mécontentement de ce dîner arrangé et fixé sans son consentement. Eh bien, il en sera de même pour mercredi.

— Enfin, s'il n'arrivait pas?

— On se passerait de lui. Ma maison ne serait pas la première où la femme seule ferait les honneurs de la table, tandis que son mari est ailleurs. Cela se présentait assez souvent dans la vieille aristocratie, au temps où le mariage était moins platement bourgeois qu'aujourd'hui; et, de nos jours, cela se voit encore. D'ailleurs, n'es-tu pas là?

Gomme il se récriait.

— Sois tranquille, je ne te ferai jamais jouer le rôle de ce pauvre M. d'Oyat.

A la gare Saint-Lazare, Geoffroy prit une autre voiture et se fit conduire rue Championnet.

Quand Lotieu, qui travaillait dans l'atelier, entendit, sur le sable du sentier, le bruit des pas de deux personnes, dont l'une marchait lourdement, elle ouvrit la porte pour voir qui venait la déranger, alors qu'elle se croyait seule pour plusieurs jours, et que Trip ne pouvait pas encore être rentré de sa tournée. Elle fut bien surprise de voir que c'était Geoffroy qui arrivait, suivi d'un cocher chargé d'une malle ;

mais elle ne se permit aucune question et se remit tout de suite à sa table, japrès avoir refermé la porte derrière le cocher.

Ce fut Geoffroy qui alla au devant des questions.

— Me voilà revenu, dit-il en passant sa blouse noire; l'absence dont je vous avais parlé n'aura pas été longue.

— Si j'osais, je dirais heureusement.

— - Et pourquoi ne le diriez-vous pas? Qui sait. Au moins nous allons pouvoir bûcher.

Il boutonna les manches de sa blouse :

— Il y a des gens qui mettent le plaisir dans l'assouvissement de leurs vices, d'autres ailleurs. Qui a raison?

Elle le regarda, étonnée du ton amer de ces paroles, pour elle, un peu énigmatiques.

— Où est le bonheur? dit-il, dans le bien, dans le mal?

Quoique la question ne lui eût pas été posée, elle

s'enhardit à répondre :

— Peut-être simplement dans ce qu'on aime.

Alors, d'une voix profonde, il dit :

— Oui, vous avez raison ; et ce qu'il faut aimer, n'est-ce pas, c'est le travail. En avant.

Comme il le disait, on bûcha ferme et si rudement que, pendant vingt jours, il ne mit les pieds dehors que pour aller dîner, commençant et finissant ses journées avec le soleil, ne s'interrompant quelques minutes que pour déjeuner.

Depuis longtemps il avait l'idée d'un émail de grande dimension, qu'il n'avait jamais osé entre-

prendre, de peur de ne pas pouvoir le mener à bonne fin, sans être. interrompu. Ses études étaient faîtes, son esquisse terminée, sa plaque prête. A chaque instant il en parlait, expliquant les moyens qu'il emploierait pour triompher des difficultés- qui surgiraient, et Lotieu en était arrivée à croire qu'on en parlerait longtemps encore, sans passer à l'exécution et sans allumer le grand four avec rails et chariot pour porter les plaques de dimensions au delà de l'ordinaire, qui n'avait pas encore servi.

Mais au moment même où il disait « En avant » , elle le vit prendre la grande plaque et la poser sur sa table.

— Vous allez commencer! dit-elle toute surprise.

— Et à moins d'accident, je ne la quitterai que lorsque j'aurai fini : j'ai tout mon temps à moi.

Tout son temps à lui. Etait-ce une bonne ou une mauvaise chose? Ce fut ce qu'elle se demanda, mais sans plus trouver de. réponse à celte question que lorsqu'elle se l'était posée pour la première fois. Il paraissait bien sombre, bien nerveux, bien préoccupé pour admettre qu'il fût satisfait : ordinairement, c'était d'un air joyeux qu'il se mettait au travail ; maintenant , au contraire , il semblait que ce fût avec une sorte de rage. Et, cherchant une explication à cet état nerveux, elle se disait que, peut-être, ses affaires allaient mal ; sans doute, il avait manqué un travail sur lequel il comptait, et c'étaient des préoccupations d'argent qui Tassombrissaient. Elevée au milieu de ces soucis d'ar-

gent, c'était par une sorte de disposition naturelle qu'elle les voyait partout, et les rendait responsables de tout ce qui se présentait mal.

Si graves qu'ils fussent, ils ne résistèrent point à la fièvre du travail qui rapidement les emporta : au déjeuner, Geoffroy, qui avait perdu son air sombre, allait par l'atelier, alerte et dispos comme en ses meilleurs jours : le grand four avait été allumé et bientôt ils passeraient au feu la plaque pour fixer les paillons d'or, c'est-à-dire les feuilles de métal qui, en certaines places, devaient servir de fond à sa peinture. La journée était chaude, et au soleil tombant dans l'atelier par le châssis du toit, s'ajoutait le calorique rayonnant du grand four bourré de coke qui produisait une température brûlante ; cependant il n'en paraissait nullement accablé; au contraire, et quand les yeux protégés par ses lunettes, les mains gantées de moufles, il poussait le chariot dans le four, ce n'était plus du tout l'homme nerveux et agité qu'elle avait vu arriver le matin, mais Tartiste maître de soi, tout à son œuvre, qui ne subit d'autre préoccupation que celle du travail.

Pendant vingt jours il en fut ainsi, cette tranquillité d'esprit ne se laissant émouvoir que par les difficultés ou les accrocs du travail : tandis que les peintres, comme les statuaires, n'ont à subir dans l'exécution de leur œuvre que les hésitations ou les défaillances de la main qui n'obéit pas fidèlement à la pensée, ou celles de la pensée qui ne donne pas ce que la main demande, 1 emailleur a, en outre, à compter avec les surprises de son four, dont il n'est

jamais maître, si habile qull soit et qui, du premier au dernier feu, le font le jouet d'un hasard ou d'un accident.

Plus d'une fois, ces hasards malheureux se produisirent, et alors ce furent des émotions, des angoisses que partageait Lotieu qui, à chaque mise au feu de la pièce, se faisait l'aide de Geoffroy ; à la voir, malgré la terrible chaleur que dégageait le four, l'œil collé au regard pour suivre la fusion de l'émail sur la plaque rougie, il semblait que ce fût son œuvre. Et de fait, n'en était-il point ainsi? Les espoirs de Geoffroy ne battaient-ils point dans son cœur? Les inquiétudes qu'il éprouvait ne Tétreignaient-elles point ? Plus ferme qu'elle, il savait attendre que le feu eût accompli son travail : mais alors, bien souvent, elle s'écartait pour qu'il la remplaçât au regard.

— Voyez, disait-elle.

C'étaient deux camarades qui travaillaient, deux collaborateurs, et cela était si bien admis, que Geoffroy ne disait jamais que « notre feu » ou « notre plaque » ; et alors elle en éprouvait un mouvement de fierté qui lui faisait aussi chaud aux joues que le rayonnement du four.

Avec un pareil emportement au travail, les promenades après dîner ne pouvaient venir à l'idée ni de l'un ni de l'autre, car il n'y avait plus d'après-dîner pour eux; c'était la nuit seule qui les arrêtait et encore, bien souvent, la cheminée lançait-elle des lueurs fulgurantes dans le ciel déjà sombre, qu'ils n'avaient point achevé leur tâche de la journée;

quand Geoffroy revenait de son restaurant, Theure était assez avancée pour qu'il ne pensât qu'à se coucher et, aussitôt au lit, la fatigue lui donnait le solide sommeil des travailleurs, à poings fermés, sans réveils et sans rêves.

Enfin, après vingt jours de ce labeur qui en valaient bien cinquante ou soixante de moyenne durée, la plaque fut achevée et une dernière fois poussée au feu pour fixer le monogramme G et G en lettres d'or que Geoffroy avait écrit avec la date dans un coin.

Elle était à peine sortie du four, que Geoffroy dit à Lotieu d'aller s'habiller ; et comme elle le regardait surprise, il précisa :

— Ne trouvez-vous pas que nous avons gagné une promenade au frais? On m'aurait mis à la broche que mes joues ne seraient pas mieux rissolées ; mes poumons soufflent du feu. Dépêchez-vous.

Et pendant qu'elle courait chez elle, il s'habilla vivement ; s'il pensait à respirer le frais, elle ne devait pas en avoir besoin moins que lui. Avec l'égoïsme des passionnés, il ne s'était guère occupé d'elle pendant son travail ; mais maintenant il se disait que le four avait dû être pour elle plus âpre encore qu'il ne l'avait été pour lui, et que ses morsures avaient sûrement été douloureuses pour cette peau si fraîche.

Ils se trouvèrent prêts en même temps, et en même temps aussi ils parurent dans le cadre de leurs portes : elle pour venir l'attendre, lui pour aller la chercher.

En sortant dans la rue Championnet, il la fit tourner à droite.

■— OÙ allons-nous? demanda-t-elle.

— A la station de Nord-Ceinture pour monter dans un train.

— Qui nous conduira?

— Je n'en sais rien. Nous prendrons le premier qui s'arrêtera; pourvu qu'il nous conduise dans un pays vert et frais, c'est tout ce qu'il nous faut.

Dans la rue, ils croisèrent ou dépassèrent des gens endimanchés.

— Tiens, est-ce que c'est dimanche aujourd'hui ? demanda-t-il.

— Mais oui.

— Et vous n'avez pas été à la messe l

— Je n'y ai pas pensé.

— Est-ce vrai cela? demanda-t-il en la regardant. Elle sourit sans répondre.

— Pourquoi ne pas dire franchement que vous n'avez pas voulu me quitter au dernier moment, continua-t-il.

Il prit leurs billets pour l'Isle-Adam, mais en expliquant à Lotieu qu'ils n'iraient sans doute pas jusque-là; le train leur ferait longer la forêt de Montmorency : quand ils verraient une station près du bois, ils descendraient.

— Mais alors, c'est de l'argent perdu.

— Si peu.

— Est-ce drôle que vous n'ayez jamais souci de l'argent.

— Je n'ai pas été habitué à compter.

— Eh bien, il faut vous y habituer maintenant; quel plaisir donne l'argent dépensé inutilement?

— Vous avez raison, dit-il en riant; mais aujourd'hui, le moyen que j'emploie était le seul bon, puisque je connais mal cette ligne, pour nous empêcher de faire une longue route dans une plaine poussiéreuse et brûlante.

Ils montèrent sur Timpériale, et bien que la journée fût déjà chaude, la vitesse du train leur fouetta le visage d'un air frais qui les fit respirer.

— Quelle bonne idée vous avez eue, dit-elle.

— Toute la journée à nous, et nous l'avons bien gagnée.

A Saint-Leu, elle proposa de descendre pour gagner la forêt qu'elle voyait vaste et sombre devant elle, puis ensuite à Taverny; mais ce fut seulement à Bessancourt qu'ils s'arrêtèrent.

— Voulez- vous que nous traversions ce village promptement? dit-elle.

— Pourquoi ?

— Parce que je n'ai jamais vu une forêt et que j'ai hâte d'entrer dans celle qui monte là devant nous.

En quelques minutes le village fut traversé et, par un chemin tortueux qui s'ouvrait devant eux> ils gagnèrent la forêt.

Dévastée par les carrières, les briqueteries et les fortifications du côté d'Andilly, des Champeaux et de Domont, empoisonnée aussi par les guinguettes qui ouvrent là leur berceaux hospitaliers à chaque pas, la forêt de Montmorency est restée une forêt sur les collines et les plateaux de Bessancourt, de Bethmont et de Ghauvry; la rue qu'ils avaient prise ne tarda pas à se transformer en un chemin caillouteux, encaissé entre deux talus veloutés de mousses, et quand ils furent arrivés au haut, ils se trouvèrent en plein bois, en pleine solitude, sous un épais couvert de verdure.

Elle marchait en tête, légère, à pas pressés, les coudes serrés à la taille, sans souffler; elle s'arrêta et, comme il montait plus lentement, il la vit rester immobile, les yeux grands ouverts, les narines palpitantes, regardant autour d'elle, écoutant ce grand silence, respirant la senteur des feuilles, comme si elle cherchait ce qu'était ce parfum nouveau pour elle.

-— Eh bien, nous sommes dans la forêt, dit-il.

— Je me sens émue comme dans une église, ditelle gravement.

Elle respira les yeux demi- clos :

— Et grisée aussi.

Alors elle se mit à rire :

— Décidément, ça ne ressemble pas aux champs de betteraves de Dunkerque.

— A Dunkerque, il y a la mer.

— Oh I la mer I la mer I murmura-t-elle... les bois, au moins, ne sont pas méchants, on peut se fier à eux.

Il voulut effacer l'impression pénible qu'il avait produite en parlant de la mer à cette pauvre fille, pour qui elle avait été si cruelle :

— Savez-vous que c'est une curiosité, dit-il, de rencontrer une jeune fille de votre âge qui n'a pas encore vu une forêt.

— Bête, n'est-ce pas ?

— Au contraire, charmante au point de vue de son étonnement et de son plaisir.

— Je vous assure que ce plaisir est vif, mais non exempt de trouble ?

— De quel genre est ce trouble ?

— Un saisissement grave, il me semble ; au reste, il m'est difficile devons expliquer ce que j'éprouve, ■quelque chose comme un plaisir attendu, qui me donnerait envie de rire et de pleurer en même temps, si je m'abandonnais ; en tout cas, vous voyez que l'impression est forte; le malheur est que je ne trouve pas de paroles pour l'exprimer.

— Mais, au contraire, vous l'exprimez très bien... au moins pour moi ; il est vrai que moi...

— Vous ?

— Je ne suis guère en état de savoir, dans cet ordre d'idées, ce qui est bien ou ce qui est mal: je comprends ou ne comprends pas, voilà tout.

— Pourquoi dites-vous cela ? interrompit-elle avec une nuance de gronderie.

— Parce que c'est la vérité.

— Si vous êtes sincère, vous vous connaissez bien mal.

— Etes-vous certaine de me connaître, et ne vous trompez-vous pas sur moi ?

Il lui prit la main et, la passant sous son bras :

— Nous allons nous expliquer là-dessus, tout en suivant cette route tapissée de gazon, oa les pieds glissent comme sur du velours.

Depuis un certain temps déjà, Geoffroy voulait avoir cette explication avec Lotieu ; leur conversation, le soir de leur promenade à Saint-Ouen, les regards qu'elle fixait sur lui, les questions craintivement formulées, ses silences, les sentiments qu'elle lui témoignait, tout tendait à prouver qu'elle continuait à chercher ce qu'il était, et que, si elle ne devinait point la vérité, au moins elle en approchait sur quelques points. Et il ne voulait pas que cela fût. Qu'adviendrait-il de leur intimité et de leur camaraderie, si elle cessait de voir en lui le camarade pour le remplacer par un personnage plus ou moins romanesque ? Gela pouvait conduire loin : en tous cas, à ce résultat certain de supprimer la simplicité et la franchise dans cette intimité. Or, c'étaient elles, précisément, qui lui plaisaient. Ce qu'il aimait dans leurs heures de travail ou dans leurs promenades, c'était qu'elle se livrât en toute liberté et sans scrupules comme sans hésitations, se montrât un camarade telle qu'elle était, avec ses naïvetés»

ses étonnements, ses ignorances, pour lui les fleurs de sa jeunesse. Il avait un tel dégoût des conventions, du factice, des prétentions, des mensonges au milieu desquels il vivait depuis son mariage, que, par le contraste, cette petite fille, qui était la nature même, le charmait. Par expérience, il savait comme elle était prompte à s'effaroucher, et, au lieu delà laisser aller plus loin dans le chemin où elle poursuivait ses recherches, il devait l'arrêter, s'il ne pouvait point la ramener en arrière. Combien de fois n'avait-il pas été frappé des changements d'attitude qui se manifestaient en elle, selon qu'il était en blouse ou en costume de ville, si peu habillé que fût ce costume : libre et à son aise avec l'ouvrier, inquiète et sur la réserve avec le monsieur.

C'était à l'ouvrier qu'il voulait qu'elle crût, non au monsieur, à Geoffroy tout court, sans arriver jamais au comte de Canoël ; la belle affaire, vraiment, s'ils en venaient là un jour !

— Vous êtes beaucoup trop disposée, dit-il, à m'accorder des mérites qu'en réalité je n'ai pas.

— Vous me dites cela comme si vous en étiez fâché.

— Je ne peux pas en être fâché, vous le savez bien ; mais j'aime mieux, pour la continuité de nos relations, que vous voyez en moi l'homme que je suis, plutôt que celui que vous imaginez; n'allez jamais plus loin que la blouse, c'est le plus sûr, et vous ne vous exposerez pas ainsi à des déceptions qui seraient mauvaises pour tous deux, plus encore pour moi que pour vous. Si, au contraire, vous partez des

meubles que j'ai mis dans mon atelier, et aussi des vêtements et du linge que je porte et qui sont plus soignés, peut-être, qu'ils ne devraient être ; si, de mon habileté de main, vous concluez à une éducation artistique supérieure ; si certaines manières en moi, certaines façons de m'exprimer vous donnent l'idée que sous la blouse il y a...

-Qui?

— Que sais-je? Gomment voulez-vous que je devine ce qui passe par l'esprit d'une jeune fille douée comme vous d'une forte dose d'imagination. Enfin, s'il en est ainsi, vous ne pourrez précisément qu'arriver à ces déceptions dont je parle.

— Et s'il n'en est pas ainsi ?

— Alors, c'est parfait ; vous me voyez ce que je suis, et il n'y a pas de raisons pour que nous ne restions pas dans un bon accord.

S'il avait été moins attentif à développer ces explications en les maintenant dans un certain vague, il aurait remarqué que Lotieu cherchait bien plutôt à aller au delà de ses paroles qu'à comprendre simplement ce qu'il disait, et que c'était le pourquoi de ces explications qui la préoccupait.

Après un moment d'hésitation assez long, elle se décida à les lui demander franchement :

,— Enfin, pourquoi me dites- vous cela?

— En vue de l'avenir, d'abord, et aussi pour le présent, pour que votre premier mouvement ne soit pas toujours de me répondre comme à un maître de qui on attend la solution de toutes les difficultés ;

maître, je ne le suis pas toujours, et vous pourriez bien souvent être maîtresse.

Elle se récria; il insista. Jusque-là, il s'était tenu dans des généralités dont l'avantage était de pouvoir s'expliquer présentement ou plus tard avec facilité. Maintenant, il voulut préciser les points sur lesquels elle pouvait être maîtresse ; n'était-il pas amusant, vraiment, de se faire donner des leçons par elle ? Gomme elle était gentille, les yeux baissés, un peu confuse, lui disant : « Je vous demande pardon, mais il me semble...»

— Combien de choses, dit-il, vous savez que j'ignore, combien vous en devinez avec votre instinct féminin, dont je ne me doute même pas. Ne m'avezvous pas grondé tout à l'heure pour l'argent perdu ?

— Puisque vous voulez que je parle franchement, laissez-moi vous dire que cet exemple n'est pas très bien choisi.

— Pourquoi ?

— Parce que je suppose que votre argent n'est pas du tout perdu, comme j'avais eu la sottise de supposer qu'il le serait.

— Vous êtes contente ?

— Je n'ai jamais été si heureuse.

Par le chemin qui continuait de monter, ils étaient arrivés au haut d'un plateau dont les pentes boisées descendaient à une plaine de moyenne étendue, audelà de laquelle commençait une nouvelle forêt qui fermait l'horizon. Sous la voûte des arbres, dans le chemin où ils marchaient, ils se trouvaient dans l'ombre, tandis que devant eux, la plaine, violemment

éclairée par le soleil, rayonnait dans un poudroiement vaporeux ; les blés commençaient à peine à jaunir, et, au milieu de leurs vagues mouvantes, les champs de colza, en fleurs, formaient de grandes taches d'or éblouissantes.

— Voulez-vous que nous nous asseyons un péu^ dit-elle.

— Vous êtes fatiguée ?

— Non; mais je trouve cela si beau, que je voudrais m'en emplir les yeux.

— Eh bien, arrêtons-nous.

A l'abri d'un châtaignier, dont la cime étalée ne laissait point passer le soleil, ils s'assirent sur le talus du chemin, à l'endroit même où commençait la déclivité du terrain. En cette journée de dimanche, aucun bruit autre que celui de k brise dans le feuillage agité des trembles, où, de temps en temps, le cri brusque d'un oiseau ne troublait le silence ; les huttes des bûcherons, entourées de lattes, de cercles et de copeaux, étaient abandonnées, et aucun promeneur, aucune cavalcade ne s'aventurait en cette partie déserte de la forêt, loin des restaurants.

Ils restèrent longtemps sans parler, dans le recueillement et la jouissance de cette solitude, les yeux perdus au loin, n'importe où, d'un point à un autre, capricieusement, la songerie envolée plus loin encore que ce qu'ils voyaient. Puis elle se leva et se mit à courir dans les herbes veules d'une jeune vente, se baissant de temps en temps pour cueillir une fleur, dont elle eut bientôt fait une grosse botte qu'elle portait dans son bras plié. Et, couché sur la

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mousse, il la regardait passer et repasser devant lui, fraîche, printanière, se montrant ou disparaissant, au caprice des cépées. Elle ne tarda pas à revenir et, s'étant assise près de Geoffroy, elle posa entre eux la gerbe de fleurs.

— Qu'est-ce que c'est cela? dit-elle en lui présentant une longue tige garnie de fleurs pendantes, disposées en grappe, dont les corolles ventrues étaient d'une belle couleur pourpre.

— Une digitale.

— Et cela ?

Elle lui montra une plante aux feuilles crénelées, aux fleurs en clochette d'un bleu intense.

— Une campanule.

— Et cela ? demanda-t-elle en lui en présentant une autre d'une nuance d'or.

— Je ne sais pas.

Elle le regarda, surprise.

— Vous croyez donc que je sais le nom de toutes les fleurs des bois.

— Mais oui.

— Vous voyez qu'en cela, comme en bien d'autres choses, vous vous trompez sur mon compte.

— Au surplus, cela ne fait rien, c'était de celle-là^ — elle montra la campanule — que je voulais savoir le nom.

— Pourquoi?

— Parce que je vais l'emporter.

Elle avait tiré de sa poche une petite boîte en carton, dans laquelle elle plaça soigneusement une tige fleurie de la campanule.

— Et que voulez- vous en faire ?

— Ah l voilà.

— Vous ne voulez pas me le dire ?

— Si vous y tenez, il le faut bien.

— Dites.

— En rentrant, je vais la coller sur la feuille d'un cahier, et à côté j'écrirai son nom, la date et quelques mots qui fixeront le souvenir de cette journée.

— Un cahier? Est-ce que c'est elle qui va se trouver sur la première page.

— Non ; il y a déjà deux pages occupées.

— Par quoi ?

— La première, par une petite rose des haies cueillie à Saint-Ouen ; la seconde, par une pâquerette rapportée de la butte Montmartre, quand nous avons été voir le soleil se coucher.

— Et qu'avez-vous écrit pour fixer le souvenir de Saint-Ouen?

— Mais c'est une confession que vous me demandez ?

— Ne voulez-vous pas vous confesser à moi ?

— Pour Saint-Ouen, j'ai écrit : « Bien heureuse ! »

— Et pour Montmartre?

— « Très heureuse 1 »

— Et pour aujourd'hui, sous la campanule, qu'écrirez-vous?

— Ohl

— Dites.

— « Plus heureuse encore. »

C'était, les yeux baissés, la tête à demi détournée, l qu'elle avait murmuré ces trois mots d'une voix

tremblée, à Vaccent profond ; aussitôt elle la releva et, le regardant en face en riant :

— Vous savez, je ne suis pas un grand écrivain ; je dis ce que je seng, tout bêtement.

Il tendit les deux mains, les deux bras vers elle :

— Vous êtes... s'écria-t-ih

Mais, instantanément, il s'arrêta et, lui tendant une seule main :

— Vous êtes une brave petite fille.

A ce moment, une musique d'orgue de Barbarie arriva jusqu'à eux, montant d'un village situé au bas même de la colline, et dont ils apercevaient quelques toits à travers les cimes des arbres.

Geoffroy se leva.

— Voilà qui nous apprend, dit-il, que nous trouverons à dîner ; est-ce que vous n'avez pas faim ?

— Je ne sais pas, répondit-elle, comme si elle s'éveillait d'un rêve.

— Moi j'ai très faim, n'ayant guère déjeuné.

— Eh bien, descendons dans ce village.

Ils prirent bientôt un chemin qui, en zigzag, coupait au court sur la pente raide du coteau et à mesure qu'ils descendaient, la musique de l'orgue leur arrivait plus criarde et plus bruyante.

— Je crois que nous allons tomber en pleine fête

dn village voisin, dit Geoffroy, car cet orgue, qui ne

lige pL de place, doit être celui d'un manège de

^'St'en eïet, la léte du village ; aux premières

r. ils trouvèrent des drapeaux au-dessus des

""T U rue Ta ayée soigneusement, et, par les

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