DE SAINT-LAZARE
\ne cathédrale du treizième siècle /contient tout un poème ; c'est un vaste li\re qui nous raconte la longue histoire de l'humanité sur |la terre, et même nous transporte au-delà des temps, pour nous faire ^considérer l'homme dans l'éternité. Chaque région de l'édifice est une page nouvelle renfermant quelque vérité. Le portail est comme la préface de ce livre si émouvant : on suit, sur les piédroits qui supportent ses voussures , l'histoire de la
MONOi.KAI'int:
Genèse , commençant à la chute de nos premiers parents, tandis que le terrible drame du jugement dernier, avec ses effrayants préparatifs , ses suites heureuses ou malheureuses , occupe le linteau , le tympan et les \oussures; c'est le commencement et la fin du monde; c'est le temps qui finit et l'éternité qui commence. Dans les grandes cathédrales, ce sommaire du livre est plus étendu; on y \ oit encore ce que l'homme doit faire pour se rendre h» jugement favorable, ce qu'il doit é\iler pour se garantir de la colère du souverain juge : les ligures emblématiques des vertus et des vices ; les vierges sages et les vierges tulles ; les signes du zodiaque, qui semblent indiquer la rapidité du temps qui s'écoule et le bon emploi que nous devons en faire, etc. ; tous ces sujets concourent à l'ornementation du portail. A l'intérieur, les vitraux, les peintures murales, les statuettes qui paraissent suspendues aux parois des murailles , les bas-reliefs, les formes symboliques de l'édifice viennent compléter ce livre continuellement ouvert sous les yeux des savants comme des ignorants , et donnant à tous de salutaires leçons. En effet , tantôt il développe les effrayants arrêts de la justice de Dieu , tantôt il fait briller les marques de son amour ; tantôt encore il transporte l'homme jusque dans les cieux , pour lui montrer les éternelles récompenses qui lui sont réservées.
Presque toutes les cathédrales de cette époque sont inclinées vers le chevet , pour indiquer la position du Sauveur en croix à ses derniers moments et rendre le
passage de l'Évangile : Inelinato capte tradidit spirittm*. «Les artistes, dit M. Bûchez, prirent pour point de » départ cette parole de saint Paul : L'église est le corps *de Jésus -Christ 2 , et ils construisirent en effet un » monument qui fut la figure de Notre Seigneur. Le » temple représente le Sauveur étendu sur la croix , » la tête penchée, comme au moment où il dit : Mon père »;> remets mon âme entre vos mains. Les pieds étaient » figurés par les deux tours de la façade, le reste du » vêtement architectural dessinait la forme d'un corps » étendu sur la croix , les bras ouverts, la face tournée » vers le ciel*. »
Le plan de la cathédrale de Nevers conçu au commencement du treizième siècle devait exprimer ce symbole; elle est fortement inclinée et c'est du côté de l'épître, c'est-à-dire du côté gauche , que l'inclinaison de l'axe a lieu. Dans la plupart des autres églises , l'axe incline à droite du côté de l'évangile, ce qui paraît plus conforme aux types traditionnels et généralement admis à cette époque. En effet, quand on représente le Sauveur en croix la tête est penchée à droite , car c'est de ce côté que 1 Église, sa nouvelle épouse, prend place; ses dernières paroles , son dernier soupir , ne sont pas pour la synagogue qui est placée à gauche et répudiée à cause
1 iOAN. XIX. 30.
î Ad. Eph. i. *3.
3 Encyclopédie catholique , article - Art.
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de ses inlidélités. Pourquoi donc à Nouts 1 l'inclinaison a-l-elle lieu à gauche? C'est peut-être pour indiquer l'immense charité du Sauveur qui a voulu mourir pour tous : Pro omnibus mort uns est christ us 2 .
Ce symbolisme de l'inclinaison cesse d'exister s'il est vrai qu'il n'y a jamais eu de transsept dans la région orientale , car c'eut été représenter le corps du Sauveur sans bras. Mais il est impossible de ne pas reconnaître un transsept , quoique jamais on n'en ait parlé avant le congrès archéologique de ÎVevcrs ; loules les preuves se réunissent pour constater ce fait.
On sait que nos architectes du moyen-âge ne négligeaient aucun moyen de consolidation ; c'est dans celte pensée que les quatre piliers qui soutenaient les retombées des unîtes de l'intertranssept devaient présenter une masse plus considérable que ceux des autres travées, puisque les voûtes avaient une plus grande portée. C'est une règle sans exception. Or, les derniers piliers du treizième siècle dans la travée qu'on a fait à tort entrer dans le chœur, sont d'un module plus considérable, et au lieu d'être, comme les autres piliers de la nef, flanqués seulement de quatre colonnes aux deux tiers engagées, et cantonnées en croix; ils sont garnis de quatre autres colonne! les qui escortent les colonnes engagées dont nous venons de parler. Les
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moulures de l'arc-doubleau , qui vient reposer sur les chapiteaux de ces colonnes, se multiplient et se compliquent. Il est évident que cet arc ouvrait sur le transsepl. Celte preuve seule serait suffisante pour démontrer l'existence d'un transsept oriental ; elle se trouve corroborée par de nouvelles observations : toutes les galeries de la cathédrale de Ncvers sont composées , au premier étage , d'une triple arcature à chaque travée , soit dans la partie du treizième siècle, soit dans la région du chœur; c'est un véritable triforium avec ses trois ouvertures très fores. Une seule travée vient rompre cette uniformité , c'est celle qui suit l'arcade dont nous parlons , et qui est garnie de cinq arcatures. Si on n'admet pas l'existence d'un transsept dans le plan primitif , il est impossible de se rendre compte de cette disposilfcn exceptionnelle; mais qu'on admette un transsept devant avoir, comme de coutume, la même largeur que la nef principale , on s'expliquera pourquoi cette travée n'est aucunement en rapport avec les autres ; on tiendra compte de l'espace que devaient occuper les deux autres piliers de Tintertranssept, et on trouvera exactement , en réunissant cette travée à la suivante , la largeur de la nef. Enfin si on monte sur les voûtes des bas-côtés, on verra le triforium du treizième siècle faisant le retour d'équerre pour former le croisillon , et au-dessus de cette galerie obscure , qui présente les mêmes détails d'ornementation que la galerie de la nef, on retrouvera la large fenêtre à deux baies
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lancéolées comme dans la nef ; il ne peut plus y avoir aucun doute.
Il reste une observation à faire au sujet du transsept: la forme cruciale, imprimée à nos églises, peut se dessiner de deux manières, ou sur le plan parterre ou sur le plan en élévation, c'est-à-dire sur le pavé ou sur la voûte ; le plus souvent c'est le plan par terre qui trace la croix. Cependant il arrive encore assez fréquemment que la voûte seule est cruciforme ; nous en avons rencontré plusieurs exemples, et nous pouvons citer entre autres, dans notre diocèse, l'église de Saint- Verain. Il en était de môme pour la cathédrale de Nevors; car, tout en remarquant le retour d'équerredu triforium , nous voyons les murailles des bas-côtés se prolonger sans faire retour; d'où nous devons conclure que les croisillons, conservant la hauteur et la largeur de la grande nef, se trouvaient bornés par les murailles des bas-cotes, à moins qu'une tribune ménagée au-dessus des portails latéraux n'ait permis d'ajouter à leurs dimensions.
Ou se rappelle que dans la partie historique nous avons parlé d'un incendie, qui, en 12H , avait ravagé les cloîtres des chanoines et détruit une partie de l'église. Ici une question se présente : les constructions de Guillaume de Saint-Lazare ont-elles été exécutées avant ou après l'incendie? Les caractères architectoniques nous portent à croire que c'est l'incendie de 1211 qui a motivé la reconstruction de la cathédrale;
si , dans la travée du triforium , faisant le retour d'équerre, on remarque sur les pierres l'action du feu, il faut se rappeler qu'un siècle plus tard, en \ 308, comme nous le dirons bientôt , la cathédrale a dû se ressentir de l'incendie général de la ville. Nous n'oserions cependant pas avancer que le monument aurait été entièrement complété sous Guillaume , car il nous paraît difficile d'admettre que onze années aient suffi pour un édifice aussi considérable; nous sommes d'ailleurs convaincu que les voûtes sont en partie postérieures à cette époque, quoique appartenant toujours au treizième 9iècle. Quoi qu'il en soit , il est certain qu'à partir des portes latérales jusqu'aux chapelles absidales, on rencontre des caractères du quatorzième siècle et du quinzième , et que les chapelles absidales présentent , au moins dans leurs parties basses, les caractères du treizième. En admettant que l'église n'a pas été complétée sous Guillaume , et que les constructions du quatorzième siècle et du quinzième ne sont pas le résultat nécessaire des incendies ou autres sinistres, qui auraient détruit une partie de l'édifice , il faudra conclure que les architectes du treizième siècle ont commencé les travaux par les deux extrémités.
Au reste , nous avons fait ailleurs une observation analogue ; à Saint-Étienne d'Àuxerre, la région du chœur
les deux premiers piliers de la nef avoisinant le portail indiquent jusqu'aux chapiteaux le treizième siècle , et la partie intermédiaire accuse les caractères
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MONOGRAPHIE
du quatorzième et du quinzième. Nous pourrions citer d'autres exemples. Quel était le motif qui a\ait déterminé les maîtres de l'œuvre à procéder ainsi"? Nous l'ignorons. Nous avons présumé que, ne voulant pas que les ouvriers lussent genés dans leurs travaux, les architectes, après avoir établi le plan général et fondé en conséquence , mettaient simultanément les maçons à l'œuvre aux deux extrémités, laissant la partie centrale pour la libre circulation dos travailleurs, ou pour servir de chantier aux tailleurs de pierre.
Il est facile maintenant de reconstituer par la pensée le plan projeté dès le commencement du treizième siècle.
Guillaume de Saint-Lazare avait suivi le type hiératique adopté à cette époque, le plan cruciforme, sans cependant détruire le transsept occidental qui existait avant lui , non plus que l'abside de Sainte-Julillc; il en fit comme la base de la vaste croix qu'il voulait élever. Il eut soin cependant dév iter une transition trop brusque entre les deux genres de construction , et, à cet effet, il appliqua contre le nu des anciennes murailles de gracieux faisceaux de colonnetles, qui, partant du sol, allaient prêter l'appui de leurs chapiteaux aux nervures soutenant les vastes voûtes de celle région; il dissimula aussi les piliers bizanlins par l'application de semblables colonnes.
Disons en passant quelques mots sur les voûtes du transsept : un <eil un peu exercé rencontre ici quelques
caractères qui indiquent une certaine hésitation et dont la variété aide à découvrir les* progrès de l'art dans nos contrées. La voûte du croisillon septentrional nous parait ïtre de quelques années antérieure aux autres ; ses croisées d'ogive , formées de deux tores accolés , sans filets ni angles intermédiaires, seraient une exception dans nos contrées, quant aux voûtes du treizième siècle; ce genre de moulures ne se rencontre parmi nous que dans les monuments qui appartiennent à la fin du douzième siècle ; il serait donc probable que cette vaste voûte et les colonnes annelées dont nous avons parlé ont été les premiers essais de Guillaume; à moins qu'on ne veuille attribuer ces travaux , à Thibault , qui les aurait fait exécuter en même temps que la couverture de l'église, en 1188.
Maintenant retranchons les chapelles qu'on a ajoutées, pendant le quinzième siècle et au commencement du seizième , entre les contreforts de la nef, jusqu'aux portes latérales , en remplaçant ces chapelles par une troisième galerie régnant dans toute l'étendue des bas-côtés ; éclairons cette galerie à chaque travée , soit par des fenêtres lancéolées , soit par des rosaces telles qu'on les remarque à Clamecy , dans les galeries de la même époque 1 ; rétablissons le retour d'angle de la
4 Qu'on no croie pas quo lus galeries des basses nefs ne soient qu'une simple supposition; elles existaient véritablement , et on peut s'en convaincre en considérant attentivement les parties qui avoisinent les portes latérales ; on retrouvera des restes de ces galeries.
MONOGRAPHIE DE U CATHÉDRALE Ub M.\hU>.
.mande nef, prolongeant sa double galerie autour des croisillons, sans cependant leur donner plus d • piofondeur que la largeur des basses nefs ou des galeries superposées aux portails ; ne tenons aucun compte des autres chapelles élevées de l'autre côté de* portes au quinzième siècle et au seizième ; laissons les basses nefs circuler autour du sanctuaire et les cinq chapelles absidalos rayonner comme un nimbe environnant la fête du Christ , et nous aurons reconstitué notre cathédrale du treizième siècle