CHAPITRE XV
Ql XTRIÈME ÉTUDE DB DÉTAILS. — FIN DU TBEIZ1ÈMB SIÈCLE ET COMMENCEMENT DU QUATORZIÈME. — PORTAIL DE SAINT -CHRISTOPHE. — NICHB DE SAINT-CHRISTOPHE. — POURTOUR DU CHOEUR ET CHAPELLES VOISINES. — INCENDIE DB 4308. — CONSECRATION DB LA CATHÉDRALE.
jois avons cru qu'il était rationnel [de rattacher au quatorzième siècle les travaux exécutés dans les 'dernières années du treizième; d'autant plus que les caractères KWse confondent. On sait que la ►seconde époque de la période ogivale a beaucoup d'analogie avec la première; on retrouve à peu près les mômes principes , le même
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mode d'exécution et les mûmes caractères généraux, mais on ne retrouve plus la même majesté dans tout l'ensemble ; une sorte de coquetterie a succédé à une noble simplicité : les lancettes des fenêtres font place aux trilobés qui s'appuient sur les meneaux multipliés, et les réseaux du tympan de ces fenêtres s'enrichissent de trèfles et de quatre- feuilles, artistement disposés. En môme temps , la scotie des bases s'efface , les appendices paraissent plus rarement, les chapiteaux sont plus maniérés , et la pointe-mousse des nervures* plus accentuée, annonce et quelquefois présente déjà le prisme, qui doit régner plus tard.
La môme tendance vers une perfection, souvent affectée , se fait remarquer dans la statuaire ; la pose naïve , la suave physionomie des personnages du treizième siècle n'existent plus ; et cependant , quelle riche poésie, quels magnifiques tableaux! C'est au portail surtout que les artistes se plaisent à déployer toutes les richesses de leur imagination; aussi quel serrement de cœur n'éprouve-t-on pas en portant ses regards sur le portail de Saint - Christophe , qu'on nomme aussi le portail du Doyenné? Le marteau révolutionnaire n'a pas laissé une seule des sculptures qui en faisaient l'ornement; cependant un œil exercé peut le reconstituer tel que les sculpteurs de la fin du treizième siècle l'avaient conçu et exécuté ; c'est ce que nous allons essayer de faire, à l'aide des silhouettes qu'on reconnaît sous la pointe du marteau.
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Ce portail date de 1280; ses pieds-droits, à pans coupés , sont garnis de quatorze niches trilobées , appuyées sur un stylobate ; elles font retour à droite cl à gauche sur le plat extérieur de la muraille. Il ne reste plus une seule des statues qui les ornaient.
Entre chaque niche, a la retombée des arcatures, se déroulaient les scènes intéressantes de la Genèse : la création et ses merveilles , la chute de nos premiers parents , leur exclusion du paradis terrestre , leurs travaux suite de leur péché , le double sacrifice d'ibel et de Caïn. La tendre piété d'Abel a mérité que la flamme du sacrifice s'élève directement vers le ciel, d'où sort la main divine pour le bénir; la flamme du sacrifice de Caïn s'agite et prend une direction oblique, indiquant par là que Dieu rejette le don qu'on lui fait à regret. Viennent ensuite les différentes scènes du déluge : Noé fabrique l'arche, les animaux y entrent, les eaux couvrent la terre et engloutissent ses habitants ; Noé sort de l'arche , il offre son sacrifice , il cultive la vigne; péché de Cham. Ici ordinairement s'arrête l'histoire de la Genèse. C'en est assez , en effet . pour nous montrer les tristes suites du péché d'Adam , et pour nous convaincre de la nécessité d'un Rédempteur. Ce Rédempteur se voyait contre le pilier symbolique 1 ,
4 On a donné ce nom au pilier qui divise en deux la baie d'une porte, parce qu'à droite de ce pilier on plaçait ordinairement l'image du ciel et des vertus que nous avons à pratiquer pour y parvenir, tandis qu'a gauche, on voyait l'image de l'enfer ot des vices qui y conduisent.
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divisant le portail en deux baies ; on reconnaît encore au-dessous du linteau le nimbe crucifère indiquant le personnage qui jadis faisait l'ornement de ce pilier; c'était Jésus-Christ, paraissant avec son double caractère de science et de sainteté. Le but de sa mission est de dissiper l'ignorance de l'homme et de le retirer de la corruption ; c'est pour exprimer ce double caractère que Jé$us docteur est souvent représenté, aux portails des églises , écrasant le lion et le dragon , et portant toujours le livre de la science de la main gauche, tandis qu'il bénit de la droite.
Dans les niches dont nous avons parlé , devaient se trouver les prophètes, qui avaient annoncé la venue du Messie, et les personnages de la loi ancienne, qui l'avaient figuré.
Au-dessus de ces niches, régnait une galerie surmontée de dais ; c'était la place réservée aux apôtres, jury indispensable du jugement dernier, car c'était ce terrible drame que déroulait le tympan. Au-dessus des dais, la voussure, formée d'une quadruple archivolte en retraite, était garnie d'abord d'un chœur d'esprits célestes; puis las saints martyrs , les évêques , les vierges , les saints de toute condition, occupaient les autres divisions de la voussure.
Jusqu'ici nous avons été obligé de deviner, en nous aidant des études que nous avons faites sur d'autres portails de la même époque, et en considérant les dispositions de coite partie du monument; mais main-
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tenant nous pouvons, sans hésiter, décrire le reste du portail ; il nous a été facile de reconnaître les sujets qu'il représente.
Aux deux extrémités du linteau, des anges faisaient entendre les sons de la dernière trompette, et dans l'intervalle , les morts sortaient de leurs tombeaux.
Au-dessus, c'était le pèsement des âmes; on peut encore distinguer l'empreinte de l'archange saint Michel, tenant en main la redoutable balance. A sa droite se trouvait l'ange gardien de l'âme en jugement, pour recevoir l'âme, si l'arrêt devait être favorable; puis, par un chemin fleuri , il conduisait cette âme à Abraham , assis sur un siège orné avec magnificence; le père des croyants la recevait dans son giron. Ordinairement on remarque auprès d'Abraham un temple splendide, image du ciel , dont la porte s'ouvre pour recevoir les amis de Dieu; quelquefois saint Pierre Claviger garde cette porte. Du côté opposé , à gauche de l'archange , Satan réclamait ses victimes ; il remplissait ici le triste rôle d'accusateur. On se rappelle que ce rôle n'est pas nouveau pour lui; au moment de sa chute, une grande voix avait retenti dans les cieux : « Maintenant le salut » de notre Dieu est affermi, et sa puissance, et son règne, »> et la puissance de son Christ ; parce qu'il a été précipité »> dans les abîmes, l'accusateur de nos frères, celui qui » jour et nuit les accusait devant notre Dieu 1 . » On
4 Apoc. , cap. xii, JO.
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voyait dans le plateau à droite un petit être humain , à formes sveltes et gracieuses, dans celui de gauche au contraire, était un ignoble reptile; symboles des bonnes et des mauvaises actions. Cependant Satan , craignant de laisser échapper une nouvelle victime, mettait tout en œuvre pour faire prévaloir le vice sur la vertu , il appuyait sa sale griffe sur le plateau portant le reptile, pour faire pencher la balance de son côté. Des démons subalternes attendaient le résultat , tandis que d'autres poussaient inhumainement devant eux les réprouvés qui leur avaient déjà été livrés, et les précipitaient dans une énorme gueule de monstre, respirant des flammes, symbole de l'enfer.
Vers lé sommet du tympan , paraissait le souverain juge dans toute sa gloire , tenant dans la main gauche le livre de l'Évangile , code sacré qui doit servir à motiver le jugement ; la droite était levée, comme pour indiquer que le moment est venu de prononcer l'arrêt. Au-dessus , de chaque côtér , on voyait les images du soleil et de la lune , qui ont éclairé tant de crimes , et qui, dans la scène du jugement , sont ordinairement admis comme témoins. Enûn , sur ce tympan martelé, voyez-vous comme l'ombre de deux personnes, agenouillées aux pieds du souverain juge? C'est, à droite, Marie, toujours bonne, toujours compatissante; dansée moment terrible, elle ne veut pas renoncer à son titre d'avocate des pécheurs; elle tâche d'adoucir la justice de son ûls; h gauche , rest Jean-Baptiste, l'apôtre de la pénitence;
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il réunit ses prières à celles de Marie, et semble en même temps répéter à ceux qui considèrent cet effrayant tableau les paroles dont il faisait autrefois retentir les rives du Jourdain : « Faites-donc de dignes fruits de » pénitence, car la cognée est déjà à la racine de » l'arbre V »
Comme on le voit, l'histoire du genre humain est complète : dégradé par le péché, l'homme marche au milieu des ténèbres et se plonge dans un abîme de corruption ; Dieu, touché de l'état de l'homme, lui envoie un Rédempteur chargé' de réparer ses maux par sa sagesse et sa sainteté ; mais ce Rédempteur paraîtra un jour comme juge, et rendra à chacun selon ses œuvres. D ne reste plus que les ombres de cet émouvant tableau.
Si nous rentrons dans l'intérieur de l'église, nous trouvons à gauche, au-dessus d'une porte simulée, qui nous paraît se rattacher aux constructions primitives du treizième siècle , une niche qui communiquait avec les galeries des basses-nefe dont nous avons parlé ; il est facile de reconnaître l'usage de cette niche : les eaux . au milieu desquelles on remarque des poissons, rappellent la coutume du moyen-âge de placer saint Christophe à l'entrée des églises. En effet , nous avons dit que ce saint avait donné son nom à cette porte.
Il est peu de saints dont le nom ait été aussi populaire , pendant le cours du moyen-Age ; l'Orient comme
« S. lac. , m H ot !>.
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l'Occident honoraient d'un culte particulier saint Christophe ou Christophoro. 11 fut martyrisé en Lycic, selon l'opinion la plus commune, vers le milieu du troisième siècle ; mais , au moyen-âge, on semblait oublier sa foi , pour ne penser qu'à sa charité , et si sa légende nous parle de son martyre, elle est bien plus étendue quand il s'agit de son dévouement pour le prochain. On le représentait avec une taille gigantesque, portant l'enfant Jésus sur ses épaules, et traversant un torrent. Voici ce que nous apprennent les anciennes légendes à ce sujet
« Saint Christophe était d'une stature extraordinaire; » désirant se rendre utile au prochain , il établit sa » demeure sur le bord d'un torrent qui manquait de » pont , dans l'intention de passer sur l'autre rheles » voyageurs qui auraient besoin de son service, et » d'utiliser ainsi, en faveur du prochain, les forces que » Dieu lui avait accordées. Telle était depuis long-temps » son occupation habituelle , lorsqu'un jour un enfant » se présente. Le charitable ermite charge sur ses » épaules ce fardeau qu'il croyait léger , mais il faillit » succomber sous le poids. Uuand il eut déposé l'enfant » sur la rive opposée, il lui dit :
» — J'ai bien failli périr, il me semblait que j'avais » le monde entier sur les épaules.
» — Tu portais plus encore, répondit l'enfant , c'était » celui qui a erré le monde; je suis le Christ, pour l'amour » duquel fit as entrepris cette te a en ■ , ri afin qu'il ne te » reste aucun doute sur ma parole . plante !< n hàlon dan>
» le sable , et demain tu le verras couvert de feuilles et de » fleurs.
» Aussitôt après il disparut. Christophe enfonça son » bâton dans le sable, et, le lendemain, il le vit » couvert de feuilles et de dattes. »
Pourquoi» pendant le cours du moyen-âge, plaçait-on aux portes des églises la statue colossale de saint Christophe , appuyé sur son bâton et portant l'enfant Jésus? On dit que saint Christophe était invoqué dans les temps de peste ; on dit encore qu'on le priait pour être délivré de mort subite : ces raisons peuvent nous expliquer sa popularité, mais non pas sa présence aux portes principales de nos basiliques. Nous croyons que c'était pour rappeler aux chrétiens qu'un verre d'eau ne demeure pas sans récompense , et que la charité est la vertu qui peut nous rendre Dieu favorable. Quant à la taille surhumaine qu'on lui donnait, on se sera laissé entraîner insensiblement à exagérer ses proportions 1 .
Antoine des Essarts, au commencement du quinzième siècle , avait fait ériger la statue colossale de ce saint , dans l'église métropolitaine de Paris. Un siècle plus tard, en 1539, un de nos compatriotes, Jean Olivier, chanoine d'Auxerre et curé de Champlemy, en fit placer une dans la cathédrale d'Auxerre , d'une grandeur effrayante ; elle avait vingt-neuf pieds de haut sur une
1 Baillet dit que ceux qui ont vu les ossements de ce saint ont été étonnés «le leurs dimensions extraordinaires
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largeur de seize pieds d'une épaule à l'autre. Le chapitre dAuxcrre la fit abattre en 1768 \ Celle de Paris fut enlevée en 1784.
Notre statue , tout en rappelant la taille gigantesque de saint Christophe , n'avait cependant rien de trop exagéré , comme on peut en juger par les dimensions de la niche , dont la hauteur est de trois mètres trente centimètres, et la largeur d'un mètre cinq centimètres 2 .
Nous attribuons à la première moitié du quatorzième siècle les six piliers qui environnent le sanctuaire, el la partie supérieure des deux chapelles qui commencent le rond-point; les voûtes du déambulatoire et une partie de celles des chapelles absidales semblent accuser la môme époque. Il est à remarquer que les arcades autour du sanctuaire se rapprochent du tiers-point , tandis que celles du chœur sont beaucoup plus effilées. Les chapiteaux ne sont pas encore déchiquetés; mais ils ne sont plus aussi sévères qu'au treizième siècle.
En étudiant la cathédrale de Nevers on rencontre les traces de plusieurs incendies : Guillaume de Saint- Lazare avait réparé les désastres de 1211 ; un siècle plus tard, en 1308, les flammes réduisirent en cendres une grande partie de la ville 8 , et quoique nos chroni-
4 Fastes de l'église d'Auxerre.
2 Nous croyons que la statue do saint Christophe qu'on voit actuellement dans l'église de Marzy , provient de la cathédrale. Elle a deux mètres dix centimètres de hauteur, sur une largeur de quatre-vingts centimètres.
3 Paamenttrr. Archives de Nevers
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qucs, qui rapportent ce sinistre, ne fassent pas mention de la cathédrale d une manière particulière , il est probable qu'elle eut alors beaucoup à souffrir. Ce fut sans doute dans cette circonstance que le transsept occidental fut détruit ainsi que le chœur.
Nous ignorons complètement si on songea de suite à la reconstruction de cette partie de l'édifice ; rien ne semble l'indiquer, car les caractères architectoniques accusent une époque plus avancée- Cependant quand l'évôque Bertrand , troisième du nom , monta sur le siège épiscopal de Nevers, en 1329, il conçut le désir de voir cette église consacrée sous son épiscopat ; il est a présumer qu'on construisit alors ou un pignon ou une croupe , dans l'endroit où régnait le transsept avant l'incendie , à moins qu'on ne suppose que le chœur, malgré l'action du feu , soit toujours demeuré debout , et qu'on ait réservé pour plus tard sa restauration. Nous croyons cependant que ce fut à la suite de cet incendie qu'on exécuta les travaux dont nous avons parlé plus haut, et que nous attribuons au commencement du quatorzième siècle; nous sommes d'autant plus porté à admettre ce sentiment, que nous rencontrons, au milieu des colonnettes et des. chapiteaux de cette dernière époque, des chapiteaux du siècle précédent.
Quoi qu'il en soit, le 26 mars 1 331 , Bertrand, retenu malade en son château de Prémcry, écrivait au pape, à tous les patriarches, primats , archevêques , évêques , afin de les prier do commettre l'un d'eux, pour consacrer
la cathédrale de Nevers. Ces lettres n'étaient sans doute que des lettres de faire part ou de bienséance , car le lendemain môme , 27 , il adressa de nouvelles lettres à Pierre de La Palu , patriarche de Jérusalem , portant tout pouvoir d'exercer les fonctions épiscopales dans le diocèse de Nevers. En vertu de ces pouvoirs , le patriarche consacra l'église de Saint-Cyr, le dimanche 34 mars de la même année.
L'évôque de Nevers , toujours retenu à Prémery, confirma , le 24 octobre suivant , tout ce qu'avait fait le patriarche , et ordonna qu'à l'avenir on ferait tous les ans mémoire de cette dédicace , mais il voulut que cette solennité se célébrât le 27 octobre , fête de la Susception du bras de saint Cyr\
4 Paru entier. Histoire manuscrite des Évéques de Nevers.
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