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A Madame Edith ]} horion.
UN ÎNTËniEDR d'aBTISTE
Les personnes qut ont, à Paris, ie goût des délicieux meubles du dix-huitième siècle connaissent toutes, au moins de nom, Hippolyle Franquetot, le plus habile réparateur de ces fragiles chefs-d'œuvre sculptés par les maîtres ébénistes d'il y a cent cinquante ans. Par son extraordinaire entente des styles, par la finesse et la sûreté de sa facture, par son ardeur d'enthousiasme aussi, Franquetot, bien qu'il n'ait jamais quitté la blouse de l'ouvrier, est un grand artiste dans un très petit domaine. Mais y a-t-il de petits domaines dans l'art? Quand on a étudié de près les créations d'un Boulle, d'un Cressent, d'un CEben, d'un Beneman, peut-on refuser une espèce de génie à ces véritables poètes qui, en adjoignant *our à tour le cuivre, l'écaillé teintée.
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l'étaîn, à î'ivoîre et à l'ébène; en mariant dan» des marqueteries chatoyantes les essences étrangère» : thuya, violette, amaranthe, bois de rose; en ciselant et creusant les rocailies, en chantournant les contours, en violonnant les formes, en obliquant les cartouches et les écussons, ont empreint dans ces humbles choses : un fauteuil, une bergère, un lit, une console, l'image de toute une vie opulente et légère, voluptueuse et aristocratique? Dans le vaste naufrage de la Révolution, cet art a sombré comme le reste. Où trouverait- on aujourd'hui les deux cent cinquante maîtres menuisiers que mentionnait l'almanach de Paris pour l'an 1789, et qui tous avaient, nous dit un de leurs historiens, « fait, à un titre ou à un autre, œuvre mémorable? » Leur tradition n'est plus représentée que par des continuateurs isolés, — tel Franquetot, — chez qui le don inné et une longue étude des modèles anciens ont éveillé le sens de cette menuiserie, délicate comme une orfèvrerie. Ce sont presque toujours des « autodidactes » . Ils ont suivi, tout jeunes, des cours de dessin professionnel. La nécessité de gagner leur vie en a fait des demi-manœuvres, au service de patrons qui le8 exploitent, jusqu'à ce qu'un petit héritage, un mariage parfois, d'autres fois, rarement, l'eaprit d'entreprise, les amènent à s'établir à
leur propre compte. Le plu» souvent iU vé^'ètent, et beaucoup finissent par rentrer dans quelque atelier, où ils perpétiient, malgré tout, la renommée de ce qui fut, avant la triste dégénérescence de la démocratie, l'exquis goût français. Ceux dans l'intelligence desquels l'artiste se double d'un brocanteur — ces rencontres arrivent — trouvent un moyen équivoque de pro»pérer. Ils achètent, de-ci de-Ià, des débris vermicuîés où ils savent démêler une restauration possible, et revendent ensuite comme authentiques des sièges reconstitués aussi savamment que des canines de millionnaires américains après quelques séances à 25 dollars l'heure chez un dentiste de Boston ou de Philadelphie.
Précaires existences, auxquelles manque cette sécurité vigoureuse que les antiques corporations d'avant la déclaration des Di-oùs, avec leur hiérarchie, leur trésor, leur discipline, leurs jurandes, le nombre limité de leur» membres, procuraient aux apprentis aussi bien qu'aux compagnons ! Ces ouvriers artistes sentent presque tous cette infériorité du présent par rapport au passé et qu'ils sont des victimes, tout autant ;sinon plus que les nobles, de l'utopie révolutionnaire. Aussi les sophistes du socialisme rencontrent-ils chez eux des adversaires irréductibles. Leur forte culture technique, eu leur donnant
ic sentiment de la chose bien faite, préserve ces bons manieurs d'outil de l'à-peu-près intellectuel, si propice aux vaines formules abstraites. Quelques-uns même, et le père Franquetot est du nombre, en arrivent, par leur simple et directe expérience, à la plus saine philosophie politique. Poussez quelque jour la porte de l'atelier que le digne homme occupe dans l'arrière-cour d'une vieille bâtisse de la rue Oudinot, et dont le vitrage donne sur un vaste jardin encore intact, et prononcez dans la conversation la nom de l'artiste qu'il admire le plus au monde : l'illustre et malheureux Henri Riesener, vous aurez bien de la malchance, si l'original personnage n'éclate pas en une furieuse boutade contre la Révolution. Il y met autant d'âpreté et de lucidité que si, au lieu d'être le fils d'un petit tapissier de Montparnasse et de rajuster des pieds de fauteuil dans un coin perdu du faubourg Saint-Germain, il s'appelait le comte Joseph de Maistre ou le vicomte de Donald, M, Le Play ou M. Taine :
— « Et ils voudraient que je sois républicain! » s'écrie-t-il. (Entre parenthèses, nul n'a jamais su quels étaient ces Us, ces mystérieux ennemis des convictions réactionnaires du brave ébéniste, lui qui n'a jamais retiré sa carte d'électeur et ne cause guère qu'avec des gens de sou
avis, mais qu'importe!) «Je leur ai dit : — a Êtes- « vous allé à Fontainebleau et arez-vous vu la com- « mode? » (Pour lui il n'y en a qu'une, celle de Riesener Vous en trouverez la gravure dans tous les ouvrages spéciaux.) « Ètes-vous allé au a Louvre et avez-vous vu le bureau? » (Il s'agit, vous le devinez, du non moins célèbre bureau du roi Louis XV.) — « Non? Allez-y. Allez-y. » Hé bien ! Celui qui avait fait ces merveilles était riche... Le Roi, la Reine, toute la cour, le comprenaient, le faisaient travailler, le respectaient... Jusqu'où aurait-il monté, on ne le sait pas. Son plus beau secrétaire porte la date de 1790 dans sa marqueterie. J'ai lu ces chiffres, avec sa signature, Riesener f. c. à r Arsenal.. L'Arsenal, d'où votre révolution l'a chassé! Et elle l'a empêché de produire, votre révolution. Saviez-vous cela?... Il a été obligé de vendre se» chefs-d'œuvre à la criée ! Il n'a même pas gagné A cette opération le pai^ de ses vieux jours... Moi, monsieur, mon opinion est très simple • je suis pour le régime où un Riesener peut travailler. . . Ah ! ce bureau du Louvre, monsieur, quelle fête de le regarder! Ce que cet homme savau et ce que nous ne savons plus, c'est que chaque bois a une âme, qu'il est une personne, qu'il donne une note dans un concert, si vous voulez. L'amaranthc, l'érable, le bais, le bois de violette,
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celui de rose, Tacajou mâle, il a tout employé, tout fondu, et c'est si souple, ça file! C'est si gai, ça rit, et c'est si grand !... A qui (eroni-ils croire (encore ses énigmatiques adversaires!) que l'on n'était pas heureux dans une époque où l'on composait des meubles pareils, des meublée qui vous coulent de la joie au cœur par les yeux ; — et on les faisait, ces meubles, pour s'en servir.., Remarquez-le, c'est encore une de leurs calomnies de prétendre que ce sont là des objets de luxe et qui ne peuvent pas peiner... — Pas peiner?... Avec ces ensembles simples et décidés, avec ces lignes si fermement assises? Allons donc!... C'est la camelote d'aujourd'hui qui ne tiendra pas le coup. Et tant mieux, d'ailleurs, tant mieux ! . . . Comment pourrait-il en être autrement, avec des ouvriers qui lisent des journaux, qui discutent sur les impôts, les élections, la propriété, au lieu de penser à leur affaire? Tenez, ceux qui sont là, quand je les ai pris, donnaient aussi dans ces sottises. Je leur ai dit : « Faites donc « comme moi. Quand vous avez un moment, au « lieu de vous fatiguer sur ce papier qui ne vaut * pas le sou qu'il coûte, relevez-moi une moulure « un bras de bergère, un dossier de canapé. — « Avez-vous un après-midi? Allez au Louvre, au a Garde-Meuble, à Versailles. . . Ne parlez pas po- >^ litique, parlez bois. .. » J'ai pourtant formé de»
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élèves. Eux d'abord, et puis mon neveu Tavernier... Retenez ce nom, monsieur, il sera célèbre... A dix-huit ans, j'ai pu espérer que ce serait un Jacob... J'ai ïà une marquise qu'il avait interprétée d'après un dessin de Grémont. — Quel homme encore que ce fournisseur du prince de Conti!... — Mais voilà. Tavernier a quitté le meuble pour le marbre. Il a passé par l'École des beaux-arts, et il est statuaire maintenant... » (Ici un soupir, celui du maître que son disciple préféré a déçu, et une moue de dédain.) « Je ne lui en ai pas voulu. Il ne faut jamais en vouloir à un artiste. On ne sait pas où le bon Dieu le mène. Mais je lui ai dit : « Tu retourneras " au bois, Michel. Le bois, c'est la vie. La pierre, tt c'est la mort. . . » H vient tout de même me donner un coup de main quand j'ai quelque très belle pièce à sauver. Elles se font rares, monsieur, en France. On les laisse toutes partir pour l'Amérique... Et là-bas, comment voulez-vous que ces étrangers sachent les conserver et les réparer!... Ah! pauvre, pauvre paysl...»
C'est de la France que le successeur des glorieux ébénistes de l'autre siècle parle avec cette mélancolie. Mais le temps le presse. Il ne suffit pas aux commandes. Il vient de vous ouvrir, dans un accès d'indignation contre les gâcheurs
d'aujourd'hui, le fond de son cœur, et déjà i) vous a oublia. Il a assuré sur son nez ses grosses lunettes rondes. — Quoiqu'il ait à peine cinquante-cinq ans, ses yeux se sont un peu usés à un travail trop fin, comme ses cheveux et sa barbe ont blanchi à force de soucis. — Il a cherché, parmi les innombrables outils dont s'encombre son établi, la gouge cintrée ou concave qui convient à sa présente besogne; il a serré la double vis qui relie les montants de l'étau en bois, garni de liège et de buffie, où se trouve pris le morceau dont il s'occupe. II vous a oublie, et vous, et la France, et l'Amérique, et ces ils qui ont calomnié la solidité des meubles de Iliesencr.
11 s'en va maintenant tout entier dans son outil, que ses doigts agiles manient avec une délicatesse digne de l'auteur de La Commode — avec deux majuscules! — Ses quatre ouvriers, à peine moins âgés que lui, ceux qu'il appelle paternel lement ses élèves, et qui le sont, travaillent de leur côté. Les rabots et les varlopes, les mèches tarières et les racloirs sont à l'œuvre et personne ne parle politique. De toutes paris, à droite, à gauche, accumulées dans les angles, suspendues aux plafonds, les formes des meubles de jadis dessinent les élégances de leur cambrure, d'autant plus reconnaissables qu'il n'y a guère que des squelettes de canapés et de fauteuils