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non (jarnis. Si la porte clans l'angle, là-bas, s'entre-bâille, vous apercevrez un autre polit atelier adjoint au premier et consacré à la réiection des tapisseries. Trois ouvrières s'y occupent à réparer des lambeaux de Gobelins ou de Beauvais. \iQs ai(jfuilles piquent la trame, ici achevant le ircuilln(]c à demi disparu d'un arbre, là rattachant un doigt à la main mutilée d'un personnage, ailleurs une plume à l'aile usée d'un oiseau. L'autre printemps, avant les événements qui feioat la matière de ce récit, celte porte était toujours largement ouverte. Alors Franquetot n'eût certes pas manqué de vous introduire dans cette portion reculée de son royaume, pour vous y faire admirer quelque point de haute ou de basse lisse; car, alors, deux des trois ouvrières employées à cette délicate réfection lui tenaient de bien près au cœur. L'une était sa propre fille, Marguerite, — ainsi nommée à cause de Marguerite Van der Cruze, la veuve du grand OEben, qui, en secondes noces, épousa l'immortel Riesener. — Et si l'autre, Monique, n'était pas la fille de son sang, peut-être l'aimait-il plus tendrement encore. C'était sa disciple, au même degré que son neveu Tavernier, une enthousiaste comme lui, et formée par lui, des chefsd'œuvre du Louvre et du Garde-Meuble. Aujourd'hui elle l'a quitté, comme Tavernier, et dans
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des conditions qui ont contribué pour beaucoup au blanchissement, un peu prématuré, de son père adoptif. Monique était quelque chose de plus encore qu'une élève. Sa seule présence constituait une vivante preuve que chez Franquetot, comme chez tous les vrais passionnée d'art, le cœur est aussi généreux que l'esprit. Quoique cette histoire ne touche qu'indirectement au petit drame que j'ai l'intention de conter, il est nécessaire de la rappeler ici eu quelques mots, quand ce ne serait que pour mettre sous une lumière plus pleine la pittoresque et vaillante physionomie du vieil homme...
Voici donc environ vingt-trois ans, Franquetot — il était jeune alors, et ses cheveux roux n'avaient pas un fil d'argent — rentrait chez lui, vers onze heures, par une nuit du commencement de mai. il longeait le mur d'un jardin qui faisait alors l'angle de la rue Oudinot et de la rue de Monsieur et qui a cédé la place depuis, comme font un à un tous les jardins de Paris, à une énorme maison de rapport. Il aperçut soudain un grand panier déposé sur le rebord depuis quelques minutes à peine, car les agents de service, dont la silhouette se profilait encore à l'extrémité de la rue, venaient de passer sur ce coin de trottoir, et ils n'avaient rien vu. Le mur
était bas et terminé par une clôture de barreaux. Celui ou celle qui avait guetté le passage des serg^ents de ville et hissé le panier jusqu'à la grille avait A peine pris le temps d'attacher l'anse à ces barreaux par une grosse ficelle nouée hâtivement. L'ébéniste coupa cette corde pour prendre le panier et regarda ce qu'il contenait. A la lueur du bec de gaz, il vit que l'intérieur était garni de paille et qu'un enfant nouveau-né y dormait, enveloppé de langes. Un biberon, rempli de lait, mis auprès du petit être, semblait inviter le passant qui trouverait la pauvre créature abandonnée à lui donner les premiers soins.
Franquetot demeura une minute stupéfié par l'inattendu de sa découverte, à considérer tour à tour le menu visage endormi de l'enfant et les agents, en ce moment immobiles à l'extrémité de la rue et qui causaient. Qu'aliait-il faire? Les appeler et dégager sa responsabilité en leur remettant tout de suite l'orphelin ou l'orpheline? Rentrer chez lui avec sa trouvaille et attendre le lendemain pour faire des recherches? Ce second parti l'emporta. Le sculpteur sur bois vit distinctement le marmot porté au poste de police, réveillé, manié avec la brutale indifférence des hommes de garde. Cette idée fît qu'il referma le couvercle avec précaution, pour ne pas troubler
cetinnocent sommeil. Et soulevant le panier avec des gestes surveillés de nourrice, il s'achemina jusqu'à sa porte à pas mesurés, comme s'il était chargé du plus précieux fardeau. C'est ainsi que Monique — le marmot était une môme — avait fait son entrée — un 4 mai, le jour où l'Église fête la sainte d'après laquelle on l'avait baptisée — dans le logement au fond de la cour dans la vieille maison de la rue Oudinot. A cette époque, cette simple annonce se lisait sur la porte ;
Me ti u ise rie , éh énis ter te Hippolfte Franqueloly sculpteur...
Le lendemain, au réveil, ledit sculpteur, que cette aventure avait empêché de dormir une partie de la nuit, se leva dès la pointe de l'aube et vint au jour contempler la petite fille, qu'il avait laissée dans son panier. La voyant si mignonne, parmi les brins dorés de la paille qui s'harmonisaient au rose si tendre du teint, il avait dit à Françoise, sa femme : — « Si nous la gardions? Elle jouera avec Marguerite. . . « Il avait déjà cette fille, âgée alors de dix-huit mois. Sa femme avait répondu : — « Pourquoi pas?... » et les deux époux avaient adopté l'enfant trouvé. Gela s'était fait tout naturellement, tout tranquillement, comme le» braves gens accomplissent leurs belles actions dans le peuple. \\% n'ont même pas l'air
de «'en douter. Cette alimentation de famille avait été l'origine de l'atelier de tapisserie. Ayant deux fillettes du même âge auprès de lui, l'ébéniste avait pensé à leur donner une profession qui fût un complément de la sienne. Deux lignes de plus sur l'enseigne racontent encore, pour sa plus grande mélancolie, quand il les regarde, ce roman, mal terminé, hélas! de sa double paternité : • Réparations de tapisseries^ » et au-dessous : « Gohelins, Beauvais, Aubussons , Points et Smyme... » Mais Monique n'est plus dans la pièce à diriger le travail des autres et à reprendre, de son aiguille de fée, les mailles déchirées. C'est la raison pour laquelle Franquetot n'aime pas beaucoup que la porte reste ouverte maintenant. C'est la raison aussi des soudains passages de mutisme qui l'arrêtent au milieu de ses expansions. Il vous a parlé tout à l'heure avec sa pittoresque éloquence d'autrefois, et, brusquement, il se tait, il se remet à son établi d'un geste presque farouche et s'abîme dans sa besogne avec acharnement. Ces subits accès de mauvaise humeur se produisent surtout si vous êtes un de ses vieux clients et que vous lui ayiez demandé, par exemple, innocemment ;
— « Hé bien! monsieur P'ranquetot, ave2vous quelque beau morceau de tapisserie à me montrer?, , »
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— « Aucun, 1» répond-il arec une impatience que vous iie conîprenez pas; et sans aucun doute vous l'aurez augmentée, si vous ne savez pas l'histoire du départ de Monique, en jetant un coup d'œil du côté de l'atelier, par ressouvenir de la charmante ngure déjeune fille que vous voyiez jadis épanouir sa grâce dans ce décor de vieilles choses. L'année passée encore, la délicieuse fille était là, ses cheveux blonds simplement noués au-dessus de sa tête, de forme un peu longue. Quand elle s'était penchée sur l'ouvrage avec trop d'assiduité, il arrivait qu'une mèche de ses beaux cheveux se défaisait et tombait sur ses yeux clairs; elle la relevait alors d'un geste qui dénonçait la sveîte élégance de son buste virginal. Elle avait des prunelles bleues, d'une nuance douce et fraîche que n'avaient pu ternir d'innombrables séances devant le métier. Ses traits, d'une joliesse délicate, rappelaient, par une analogie due peut-être à un secret magnétisme émané des choses, les spirituelles physionomies de ce dixhuitième siècle, tant aimé de son bienfaiteur. Ne l'avait-il pas toujours fait vivre parmi les reliques de cet âge? Son profil avait la finesse intelligente et tendre, mobile et gaie, des têtes dessinées par le peintre des fêtes galantes. Une modestie bien touchante, quand on sarait le douloureux mystère de son origine, semblait pour-
tant arrêter l'espièglerie chez l'enfant trouvée et comme la voiler d'humilité. Des dents très blanches, des oreilles menues, une taille mince, des pieds et des mains de duchesse, faisaient d'elle, dans ses pauvres costumes coupés et cousus par elle-même, un Watteau vivant. Ces signes d'aristocratie autorisaient toutes les hypothèse sur la naissance de cette adorable créature. Étaitelle le fruit d'un drame de passion, secrètement dénoué par cet honùble abandon et qui avait eu pour acteurs les nobles habitants d'un des hôtels historiques de ce noble quartier? Toujours est-il que cette pupille d'un simple ébéniste de faubourg déployait cet instinct d'élégance innée qui donne un air de distinction aux plus pauvres toilettes. C'est ainsi qu'en 93 une dame restait dame jusque dans le dénuement et la promiscuité des cachots. Quand elle était, dans l'atelier, occupée à travailler à côté de Marguerite Franqu^tot, sa compagne de toutes les heures, de toutes les minutes, durant son enfance et sa jeunesse, il suffisait de les comparer l'une à l'autre pour reconnaître chez Monique l'indes- Iruclible prestige de la race. Elles avaient grandi ensemble, joué ensemble, étudié, peiné, vécu ensemble; mais tandis que l'orpheline avait, dès ses premières années, la tournure et l'aspect d'une demoiselle, l'autre était visiblement une
ouvrière, issue d'un ouvrier et d*unc ouvrière,
et qui portait, répandue sur tout son être, cette espèce de fatigue précoce et sans affinement où se manifeste l'hérédité de parents qui ont trop peiné. Ajoutons, pour rendre entièrement intelligible l'aventure à laquelle ces quelques détails rétrospectifs servent d'introduction, que Marguerite, quoique très légitime enfant de Franquetot, n'a jamais tenu de son père. C'est de sa mère qu'elle a hérité ces gros os, ces cheveux noirs épais comme des crins, et aussi cette âme tout animale, tout instinctive, capable également du meilleur et du pire, qui met dans ses yeux d'un brun jaune tantôt la passion courageuse, tantôt la sauvagerie sournoise d'un regard de bête. Elle, elle est toujours dans l'atelier, et vous y verrez, courbé sur le métier, son profil devenu plus aigu et plus brutal encore depuis ces derniers mois, où un caricaturiste démêlerait une ressemblance avec un museau de belette. Gomment et pourquoi Franquetot, ce plébéien, mais qui n'a jamais été vulgaire, s'est-il marié avec la rustaude dont il a eu cette fille? Sur ce point encore, il a réalisé le type du grand artiste irréel qui épouse, au hasard, la première venue, pour avoir quelqu'un qui lui épargne l'insupportable tracas des soins matériels. La « maman » , comme il appelle avec «a bonhomie toute familiale la mère de Margue-
rite, était, quand il Ta rencontrée, simple servante clans une crémerie où il allait manger. Elle s'appelait Françoise Cheminât, elle se montrait sage et active, et gardait sur se« crosses joues une fraîc'ieur paysanne, rapportée du village du Puy-de-Dôme d'où elle était venue à Paris, poussée par cet esprit d'émigration qui demeure un des traits les plus inexpliqués et les plus constants de la race auvergnate. Franquetot la prise domestique et domestique elle est restée. Son homme n'a pas mangé une soupe, durant leur trente ans de ménage, qu'elle ne l'ait trempée de ses mains. Quoique, avec sa réputation grandissante, le sculpteur sur bois ga^jue autant dargent que peuvent avoir de rente? les bourgeois cossus qui habitent la maison, l'énergique Auvergnate n'a pas encore accepté, même depuis l'exode de Monique, l'idée d'une bonne à domicile.
— a Laissez, laissez, b répond-elle à ses roisines, quand celles-ci lui parlent de chercher du moins une cuisinière pour se reposer : n Pardi, justement j'en engage une à la prochaine fête de saint Jamais... »
Ou encore :
— a J'en demanderai une à Darchis, quand je le rencontrerai ...» Et devant l'étonnement des commères : « Vous ne connaissez pas Darchis? »
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et elle leur ci le îe proverbe de sa province :
« Tiavaiiler chez Darchu Ni payés, ni nourris!... n
Quel fut de son vivanl oc Darchis, ce person- I nage légendaire que les j)aysans du centre de la France chansonnent ainsi, qu'ils célèbrent plutôt comme le modèle du rogne-deniers qu'ils voudraient tous être? — (Ce mol qui sent son ancien régime, et, comme tel, n'est pas déplacé parmi les fauteuils à la verrue et en cabriolel de l'atelier, est encore un de ceux que la mère Franquetotconserve de Fontfrède, son lointain village.) — Oui. Qui fut Darchis? La bonne femme n'est pas mieux renseignée que vous à ce sujet. Elle rit pourtant à ce rappel d'un avare imaginaire, comme au nom d'un ami, en clignant de l'œil, et elle fait sauter d'un bras plus alerte les pommes de terre qu'elle prépare pour le repas du soir, â ïiioins qu'elle ne soit occupée à mitonner un ragoût de sa façon. Si elle ne s'entend pas plus aux meubles qu'à l'orthographe, elle a, d'instinct, tous les talents d'un cordon bleu de cajnpagne. Personne ne réussit comme elle les friandises de son pays, si expressivement dénommées : la SGupe dorée, le milliard ou lafarinade. Ge n'est pourtant pas à ce talent qu'elle doit d'être devenue Mme Franquetot, car le bonhomme n'a
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jamais su au juste ce qu'il mange. Mais que saitil de la vie réelle, ce dormeur éveillé digne de menuiser le fauteuil où l'ingénieux Hidalgo, cher à Cervantes, s'hypnotisait à lire des romans de chevalerie? Avant le printemps dernier, s'étaitil jamais douté que son foyer devenait le théâtre d'une tragédie sentimentale, à la veille d'éclater en épisodes douloureux? Avait-il jamais remarqué les regards férocement haineux dont sa fille Marguerite enveloppait Monique, sa sœur d'adoption? S'était-il jamais dit que lorpheline, traitée par lui comme cette fille, mieui que cette fille, devait avoir excité chez celle-ci une envie d'autant plus passionnée qu'il y avait entre elles l'antagonisme de deux sangs : celui de la campagnarde et celui de la Parisienne, — et l'hostilité de deux naissances : celle de l'enfant légitime, née du devoir, et celle de l'enfant naturelle, issue de l'amour? Avait-il jamais observé que depuis quelque temps sa brave Françoise commençait d'avoir, elle aussi, des mots aigres pour l'étrangère, accueillie avec une cordialité si dépourvue d'arrière-pensée quand, jadis, il l'avait apportée, toute petite? S'était-iî rendu compte qu'à chacune des mauvaises humeurs de sa femme correspondait une visite de leur neveu Michel Tavernier? Durant ces visites, avait-il pris garde à l'attitude de ce gar-
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COU vis-à-vis dcb deux jeunes filles et constaté ce que tous ses ouvriers, eux, n'avaient eu garde de ne pas noter : l'inclination du jeune statuaire pour Monique, la réserve surveillée de celle-ci et la jalousie de Marg-uerite? C'est Thoniieur et la misère des dévots de l'art, qu'ils passent à côté de la vie, sans en rien voir que les portions qui se raccordent à leur rêve. Franquetot avait beau demeurer dans la pauvre arrière-cour d'une pauvre rue, et y exercer un pauvre niétier dans une pauvre époque, il allait et venait en pensée parmi les splendeurs d'un âge magnifique. La réalité, pour lui, ce n'était pas notre temps de syndicats tyranniques ei de basse besogne mal payée, c'était le temps où Marie-Antoinette visitait Riesener à l'Arsenal. C'étaient les jours plus reculés encore où les Boulle, les Macé et les Stabre, ces magiciens de la marqueterie, étaient entretenus au Louvre et qualifiés de « Sçavants Menuisiers u tout comme un Descartes et un Pascal de « Sçavants Géomètres » . G était la glorieuse période où Louis XIV payait trois millions de livres les travaux d'ébénisterie exécutés dans ses maisons royales. Jusqu'à l'instant où commence cette bistoire, c'est-à-dire à la fin du mois d'avril 1900, le calendrier représentait à cet ingénu et enthousiaste Franquetot des éphémèndes toutes professionnelles et qu'il com-
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mentait par des iiyinnes d'allégresse ou de:> lameutations, suivant l'occasion : le dernier jour de ce mois d'avril, par exemple, c'était l'anniversaire de cet incendie de 1720 qui éclata vers les trois heures du matm chez le premier des Boulle et dévora les ateliers et les chambres où il conservait ses bois d'œuvre. Quelle élég^ie sur ces trésors perdus!... Le 6 janvier, c'était la date funeste entre toutes, celle où Riesener mourut, abandonné et pauvre, en 1806. Quelle autre élégie!... — Et ainsi du reste. ••