EXPLICATIONS
Il n'y arien de plus effrayant, dans les circonstances tragfiques de la vie, que certains silences, quand on attendait une explosion. On tremblait par avance de cet éclat que l'on prévoyait. On a plus peur encore de ce calme dont on ne comprend rien sinon qu'il recouvre une volonté plus implacable, plus irrémédiable. Cette terreur devant le silence, Marguerite Franquetot la ressentit jusqu'à être obligée de s'asseoir, — tant son être tout entier fut comme dissous, rien qu'à subir le regard de son père, tandis que sa mère racontait, avec la dure crudité de son langage et tout de go, les incidents de ces deux dernières heures : la conversation avec Michel Tavernier et l'affront fait à Marguerite, sa colère ' à elle, sa visite chez le changeur pour y demander le reçu signé par Monique, et ce qu'elle avait lu sur ce reçu, et le reste. Franquetot avait écouté ce récit sans une parole, sans un geste. Pour qui connaissait son expansion habituelle, cette im-
mobilité, jointe à une pâleur presque livide, révélait un bouleversement intérieur si intense, si total, que tout en pouvait sortir, même le meurtre. Quand sa femme eut achevé de parler, il demeura encore silencieux durant quelques minutes qui parurent interminables à la coupable; puis, s'adressant à elle, il lui dit d'une voix qui la fit tressaillir de saisissement, tant l'accent en était profond, mais sans cette colère indignée qu'elle attendait. Elle l'aurait mieux aimée que l'espèce de sévérité froide et infiniment triste avec laquelle le vieil ouvrier lui demandait :
— « Tout ce que ta mère vient de m'apprendre est vrai ? Tu le reconnais ?. . . »
— «Oui, mon père,» répondit-elle, «mais... »
— «Ne m'interiomps pas, » reprit-il, « réponds seulement à mes questions. Comprendstu qu'en te conduisant comme tu t'es conduite, tu as commis une action abominable? Oui, abominable... Elnvers cette pauvre fille d'abord qui n'a ni père ni mère, et qui a été élevée avec toi, comme ta sœur; et tu allais, s'il ne s'était pas trouvé près d'elle un grand cœur, la jeter à la rue, sur le pavé, sans appui, sans rien, déshonorée? ., Envers ta mère et moi, que tu faisais lei c«0(>lices de cette affreuse injustice, et pour- «|Moi? Parce que nous ne pouvions même pas
avoir l'idée de te soupçonner d'une pareille chose... Envers toi-même enfin. Est-ce que tu crois que tu n'aurais pas été horriblement malheureuse avec ce remords sur ta conscience et sûre que Monique savait tout? Car sa conduite, à elle, te le prouve, qu'elle sait tout, et Michel aussi. Et tu aurais dû supporter à toutes les heures, à toutes les minutes, l'idée de leur mépris!... Tout cela est-il vrai aussi? Sens-tu bien que c'est vrai? Réponds-moi. »
— « C'est vrai, mon père, » dit Marguerite.
— « Je ne t'infligerai pas de punition, » continua Franquetot. « Ta faute est trop grande. Si tu t'en repens, je le verrai... Je ne t'en reparlerai plus jamais. Tu sauras que je t'ai pardonné le jour où je t'embrasserai... D'ici là tu seras pour moi une étrangère... C'est à toi de mériter que je t'appelle de nouveau ma fille. Je t'ai dit tout ce que j'avais à te dire. Et maintenant, va laver tes yeux, que l'on ne voie pas que tu as pleuré, et redescends travailler.,. ■
— « Gomment ne l'as-tu pas punie, mon homme? » demanda Françoise Franquetot, quand Marguerite eut quitté la pièce. Les deux femmes n'avaient ni l'une ni l'autre osé interrompre le père. Il avait déployé, en effet, pour prononcer ce petit discours adressé à ga fille, cette inez»
primable dig^nité qu'il savait avoir quelquefois. Les persounages tels que lui, mi-ouvriers et miartistes, se trouvent tout naturellement prendre à de certaines heures des façons de gentilshommes, comme ils se trouvent en avoir les sentiments. A d'autres heures ils retombent à la brutalité de leur classe et de leur profession. Franquetot avait, quelques instants auparavant, reçu et traité son neveu presque en butor. — Il avait cédé alors aux portions plébéiennes de son tempérament. — Il venait, dans son attitude visà-vis de Marguerite, de manifester les portions délicates de sa sensibilité, celles qui faisaient de lui un aristocrate de son métier, un poète de la sculpture sur bois, un amant de l'Idéal, un enthousiaste. L'explication qu'il donna de cette attitude ne pouvait certes pas être entièrement comprise par la loyale mais grossière créature que les hasards de la destinée lui avaient imposée comme compagne. Pourtant, elle en sentit l'humanité profonde, car, tandis qu'il parlait, elle ne put se retenir d'essuyer les larmes que cette confession de « son homme » , comme elle disait, lui arracha. Faute du tablier, dont le coin lui servait dliabitude dans des occasions pareilles, elle employa ses gants qu'elle avait gardés aux mains, — autre preuve bien significative que cette série d'événements, pour elle
inouïs, l'avait comme aliénée d'elle-même ! — Et les doigts de fil noir se marquaient, détail comiquement touchant, en longues raies sombres sur son rouge visage.
— « Pourquoi je ne l'ai pas punie? » répondit Franquetot. « Parce qu'en la regardant, tandis que tu me parlais, je me suis mis à la revoir toute petite, dans cette même chambre, quand elle jouait avec Monique, et, tout d'un coup, là, j'ai senti que si elle était arrivée à tant la haïr, ce n'était pas tout à fait sa faute... Il y a longtemps que j'ai vu commencer cette antipathie, chez toi aussi, ma pauvre femme, ne dis pas non. Seulement, toi, tu es très juste, et tu viens de le prouver une fois de plus en déchargeant l'innocente sitôt que tu l'as sue innocente. Cependant, toi non plus, tu ne l'aimes pas... Depuis trois jours qu'elle est partie, j'ai tant compris cela! Tu étais heureuse qu'elle ne fût plus dans ta maison, de ne plus l'entendre qui allait et venait, de ne plus me voir l'aimer... C'est moi qui suis au fond de cette rancune que vous gardez toutes deux à Monique... J'ai eu trop de plaisir à êlre îivec elle, c'est vrai, je l'ai trop montré. J'aurais dû me souvenir que vous deviez passer avant tout, toi, ma femme, et Gote, ma fille. J'aurais dû deviner que vous seriez jalouses... Qu'est-ce que tu veux? Monique et Michel, c'était aussi le
meuble que j'aimais en eux. Ils le comprenaient si bien, le meuble, et c'est ma toquade, à moi, c'est mon grain de folie... Alors je ne vous ai pas assez montré ce que j'avais dans le cœur pour vous. , . Ça vous a aigries contre l'autre. Et quand, sur cela, est arrivée cette jalousie d'amour, la petite a vu rouge et elle a mal agi, très mal, mais si elle est fautive, j'en ai bien ma part. Voilà pourquoi je n'ai pas pu la punir... La forcer de demander pardon à Monique, comme tu le voulais, c'était si dur! Ça lui aurait encore empoisonné le coeur davantage... C'est moi qui suis le père. C'est moi qui suis responsable. C'est moi qui demanderai pardon pour elle... »
— « Toi, mon ami, demander pardon? » s'écria Françoise. « Toi, un homme du bon Dieu, et qui as toujours vécu pour les autres, et à Monique qui te doit tout!... » Et, faisant sur elle un effort, qui donna pour une seconde à ses grands traits, taille's comme à coups de serpe, une expression exaltée de martyre volontaire : « C'est vrai, Hippolyte, que je ne l'aime pas, cette fille. C'est vrai que je la hais. C'est plus fort que moi. Elle a rendu mon enfant mauvaise. Elle lui a pris son cousin. Et puis, c'est vrai que j'en suis jalouse. Ça m'est si dur, mon homme, d'être une bête et de ne pas toujours comprendre quand tu parles... Elle a eu de l'éducation, du tomps, de la tête.
]4t MONIQUE
Elle t'a connu toute jeune. Moi, quand je t'ai rencontré, c'était trop tard. A peine si je savais lire et écrire. Je n'ai su que te servir. . . Hé bien ! c'est moi qui irai lui demander pardon, puisqu'il faut que quelqu'un y aille... Mais pas toi. Pas toi... »
— « Si, moi, " répéta Franquetot. a Tu oublies que c'est moi qui l'ai chassée. C'est moi qui dois la ramener... »
— « Tu vas la ramener? » dit-elle.
— <t Et tu la recevras, » insista-t-il. « G'e«t à ce prix que nous effacerons ce qu'a fait Marguerite. Nous le devons. Et tu ne seras plus jalouse, je te le promets. Avant aujourd'hui, je savais bien que je t'aimais et ce que tu valais. Je ne savais pas combien... ■
Franquetot avait tendu les bras à sa femme. Les deux époux s'étreignirent d'un long embrassement. Ils venaient d'échanger des mots trop sincères, ils étaient descendus trop profondément dans l'âme l'un de l'autre, pour qu'une fois le premier mouvement de révolte passé, Françoise essayât de faire revenir son mari sur une résolution conforme malgré tout à l'idée que son esprit, imbu des fortes coutumes de sa montagne, se faisait du rôle d'un chef de famille. S'il y a, comme le croyait sa foi robuste de catholique^
un séjour d'épreuve au lendemain de la mort, les instants qui suivirent cet entretien lui seront assurément comptés sur son temps de purgatoire. « Apporte-moi mon chapeau et ma jaquette, » ûvait dit Franquetot, « c'est tout de suite que je veux y aller. . . » Et Françoise les apporta, et elle aida l'ornemaniste à passer ce vêtement de sortie, et elle alla elle-même, voyant le temps incertain, lui chercher Tunique parapluie du ménage. Enfin elle le regarda descendre l'escalier, et quand il eut refermé la porte sur lui, elle se mit à pleurer des grosses larmes qui tombaient, tombaient, qui roulaient sur ses joues, qui tachaient son corsage de gala auquel elle ne pensait plus, et, dans la naïveté de sa douleur, elle sanglotait :
— - « Il a raison. Nous serons quittes, après cela... C'est égal, si nous n'avions pas pris cette enfant tout de même, rien ne serait arrivé... Voilà ce que c'est que d'être trop délicat. On en Cot puni... »
Si Franquetot eût entendu cette exclamation, où se résumait cette stricte philosophie du tien et du mien, trop naturelle aux gens du peuple, toujours à la tâche et à l'heure, peut-être auraitil senti davantage encore ce qu'il sentait si vivement déjà à ce moment même : cette différemce
trop profonde entre lui et ceux de son sang, et la ressemblance au contraire trop complète, trop intime, entre son cœur et celui de cette fille fiJoptive, à la recherclie de laquelle il allait maintenant. Il avait été bien sincère tout à l'iieuic dans ses remords de sa partialité envers sa pupille, comme il avait été bien lucide dans la vue du caractère de Marguerite et des ravages qu'y avait produits la secrète jalousie envers l'étrangère. Mais se reprocher une inclination, une émotion, une préférence, ce n'est pas cesser de les éprouver. Tandis qu'il s'acheminait vers l'avenue du Maine et l'atelier de Michel, par qui seul il pouvait avoir l'adresse de Monique, le vieil artiste retombait, malgré lui, dans la faute qu'il avait avouée à sa femme. Il oubliait presque et cette femme et sa propre fille, dans la joie d'avoir retrouvé l'enfant de son esprit, et de ne plus avoir à la soupçonner. Lorsqu'il eut demandé au portier de l'espèce de cité où logeait son neveu si M. Tavernier était là et qu'il eut reçu une réponse affirmative, il dut s'arrêter, tant son cœur battait fort. L'atelier, qui portait le numéro 7 au-dessus de sa porte, était comme une cellule d'une vaste ruche composée d'un grand nombre de pièces semblables, toutes au rez-de-chaussée, avec de petits logements attenants au-dessus. Il y en av:ait ainsi dix-huit^ neuf de chaque côté,
distribuas le long d'une allée centrale, pavée, et qui aboutissait au hangar d'une entreprise de camionnage. Un spéculateur avait, en attendant la plus-value de ces terrains, dressé au rabais ces constructions légères, dont les murettes étaient toutes en briques creuses. Il les louait dans d'assez bonnes conditions pour que ces dixhuit ateliers fussent presque toujours occupés. C'était un symbole, cette petite caserne, distribuée en compartiments égaux, de l'enrégimentation qu'une société de plus en plus égalitaire et niveleuse exerce, même sur les existences les moins classées. L'indépendance et le bohémianisme reprenaient leurs droits derrière les hauts vitrages à travers lesquels les visiteurs de ce caravansérail pouvaient apercevoir, appendus aux murs, des moulages en plâtre et des armes, des toiles commencées et des instruments de musique, enfin la décoration incohérente et pittoresque des habitacles de cet ordre il est bien probable que si un génie tout-puissant, comme ceux des Contes arabes, eût ouvert à la fois les dix-huit portes, les tableaux qu'eussent présentés ces intérieurs de libres artistes à leur début n'auraient pas tous eu le caractère pathétique et vraiment jeune, au plus noble sens de ce beau mot si profané, qu'offrit i'atelier de Michel Tavernier au regard de son
oncle, lorsque celui-ci se fut décidé enfin à frapper et que le sculpteur lui eût crié simplement : « Entrez ! ... »
Monique était assise sur une chaise, placée sur la sorte de large piédestal destiné aux modèles, sans chapeau, ses beaux cheveux blonds relevés comme d'habitude en une masse fauve, d'où s'échappaient des boucles rebelles, toute mo^ deste, toute menue, dans sa robe de travail, avec un tablier à épaulettes, et l'active enfant s'occupait à un petit ouvrage de lingerie. Pour adoucir l'amertume que Michel avait rapportée de sa visite à la rue Oudinot, elle lui avait offert ellemême de poser enfin pour son buste, qu'il rêvait de faire depuis longtemps. Elle lui avait toujours dit : « Après notre mariage... » Puis, le voyant si vivement irrité, elle lui avait proposé d'employer à la première maquette les quelques jours qu'elle avait à elle, avant d'aller chez son nouveau [>atron. Elle avait pensé que ces séances de pose cahneraient la colère du jeune homme. FJle comptait, de son côté, en profiter pour ourler et marquer le petit trousseau d« leur futur ménage. Répondant à l'entière confiance que lui avait montrée Michel par une confiance égale, elle n'avait pas appréhendé ces tête-à-téte avec le jeune homme, dans cette solitude, ni que sa présence chez son fiancé pût être mal
MONIQUE lis
jugée. Aussi avaient-ils, d'un accord tacite, laissé la clef sur la porte. A la vue de son oncle, les doigts du sculpteur, en train de dégrossir l'énorme boule de terre glaise montée devant lui, s'arrêtèrent de leur geste. Monique, elle, était devenue aussi blanche que la serviette sur laquelle se penchait son joli visage. Franquetot n'était pas moins ému que les deux jeunes gens. Ce fut lui pourtant qui rompit le premier le silence. Il s'avança vers eux d'un pas ferme, et, les associant dans une appellation qui, par elle seule, était un désaveu des injustes sévérités qu'il lui avait montrées :
— « Mes enfants, » dit-il, « je viens vous demander pardon à tous deux. A toi, Monique, de t'avoir traitée comme je t'ai traitée avanthier; — à toi, Michel, de t'avoir mal reçu tout à l'heure. . . J'ai été trompé, indignement trompé. A présent, je sais tout. Cette malheureua^ a tout avoué... •
— « Ah! parrain, cher parrain! » s'écria Monique, et, s'élançant de sa chaise, elle se tapit contre la poitrine de Franquetot. « Ne continue pas, n'en dis pas davantage... » supplia-t-elle. « Tais-toi. Nous ne voulons rien savoir d'autre, sinon que tu crois en moi de nouveau... Gela nous sufHt, n'est-ce pas, Michel?... et que tu consens à notre mariage... Le
reste, vois-tu, cela n'est rien, cela n'existe plus.. Le malentendu avec toi est fini. II n'y avait que cela qui importait. J'étais très sûre que la vérité serait connue un jour... Je n'espérais pas si tôt... Et tu as voulu que nous le sachions tout de suite, Michel et moi... Ah! Merci! Merci!... Que tu es bon ! J'ai eu bien du chagrin ces jours derniers... Mais tout est payé. Tout... Entre vous deux, ainsi, personne au monde ne peut plus rien me faire,.. »
La charmante fille avait, en parlant de ia sorte et en même temps qu'elle embrassait son père adoptif, attiré vers lui son fiancé pour unir les mains des deux hommes, et, pleurant de joie ;
— 0 Voilà le vrai jour de mes fiançailles!... Vous me devez un cadeau tous les deux. Vous engagez-vous à m'accorder ce que je vous demanderai? Est-ce promis, Michel? »
— « C'est promis, » dit le jeune homme.
— « Et toi, parrain? o
— « Oui, » répondit Franquetot,
— « Hé bien! je vous demande de n'en vouloir, ni l'un ni l'autre, à personne à cause de moi. A personne? Entends-tu, Michel?... Tu as promis... Tu n'as pas tenu tout à fait l'autre promesse. Tu as déjà cette faute à te faire pardonner... »
Le sourire de ses lèvres frémissantes était si
MONIQUE IftS
doux, il y avait dans ses yeux humides d'attendrissement une si en^j'a^jeonle siipplicationde ne pas lui gâter cette rniuute de félicité absolue, sa fine lête se penchait sur son cou un peu frêle avec tant de grâce coquette, les traits de son délicat visage s'éclairaient d'une imploration si émue et si spirituelle, que l'amoureux de cette adorable créature sentit se fondre toute sa rancune contre celles qui l'avaient persécutée, l'une par perfidie, l'autre par inconscience, et il répondit :
— « Jet'obéirai, Monique. Tout est oublié... »
— «Et toi, parrain?.,. »
— a Ce n'est pas à moi d'oublier, ■ dit Franquetot, u c'est à toi... •
— « Non, c'est à toi aussi, » répliqua-t-elle, en secouant sa petite tête. Jamais sa ressemblance avec les portraits du dix-huitième siècle, qui, tant de fois, avait frappé l'ornemaniste, n'avait été plus saisissante. Quel sang coulait dans les veines de l'enfant trouvée? Il se l'était demandé si souvent, et, si souvent, il avait pensé que ce devait être du sang noble, et chaque fois son idolâtrie pour elle avait grandi de tout le culte qu'il portait aux ombres des grandes dames pour qui travaillaient les OEben et les Riesener. A cette minute où elle déployait, comme par une aristocratie ionée de sa jolie nature, tant do
1&« MONIQUS
magnanimité mstinctive, une si spontanée générosité, elle était vraiment, même dans sa simple toilette, une petite patricienne entre deux de ses servants, et le vieil ouvrier finit par lui répondre, en résumant toutes «es impressions d'un mof qui, dans sa bouche à lui, le dévot de Louis XVI et de Marie-Antoinette, était la plus souveraine des flatteries :
— a On vous obéira, Madame la Reine. . . D'ailleurs, I» ajouta-t-il, • tu vas en juger toi-même, car je t'emmène... J'ai dit à l'atelier que tu étais allée travailler en province pour quelques jours. Si tu reviens maintenant, on n'aura même pas eu le temps de remarquer ton absence... »
A ces paroles de Franquetot, la jeune fille s'était retirée de lui. Le sourire qui animait ses yeux et sa bouche s'était éteint. Elle fit plusieurs pas en long et en large, comme si la réponse qu'elle se préparait à faire au cher et brave homme lui coûtait beaucoup. Enfin, elle s'arrêta devant lui, et gravement, tendrement, timidement aussi, comme quelqu'un qui sait qu'il touche à une plaie profonde, et qui pourtant croit de son (ievoir d'y toucher :
— « Non, parrain, je ne rentrerai pas chez toi. J'irai demain, après-demain, laisse-moi le choix du jour, vous faire visite avec Michel. Mais je u'habiterai plus rue Oudinot... Je n'en
veux, à personne, comprends-moi bien. Toi, je t'aime, ah! comme j aimerais mon père, et je fjarde à Mme Frunquetot une grande reconnaissance. J'ai pardonné à Marguerite... Mais, qu'est-ce que tu veux? Ce n'est pas ma place chez elles.. Dès la première heure où je leur ai porté ombrage, mon devoir était de m'en aller. C'est ta femme et c'est ta fille. Je les respecte. Chez toi, elles sont chez elles, et moi, tu as beau me traiter comme ton enfant, je ne suis pas de la famille. Tu le sais comme moi, ma présence leur était pénible auparavant. Maintenant elle ne peutque leur être un supplice. Ne me demande pas de le leur infliger, et ne le leur inflige pas. Tu voudrais, je lis si bien en toi, me faire triompher, me réhabiliter... A quoi bon?... Ce n'est plus Monique, l'enfant trouvée, qui doit reparaître rue Oudinot, c'est Monique, la fiancée de ton neveu, c'est Monique, ta nièce Si tu savais comme j'ai besoin d'avoir une vraie place à moi dans le monde, bien régulière, bien avouée!... Ne vois pas là de l'orgueil. Je n'en ai pas, mais j'ai trop souffert de n'être pas comme les autres. Je ne peux pas recommencer, même pour un peu de temps, même auprès de toi... »
— a Tu as peut-être raison, » répondit Franquetot, après être, lui aussi, demeuré quelques instants sans parler, et, avec un soupir qui fendit
le cœur de l'orpheline : « Adieu, Monîqne ; adieu, Michel... C'est égal, «i j'avais pu vous garder auprès de moi, j'aurais vieilli bien heureux... Peut-être ne serais-je pas mort sans avoir fait ce que j'avais là... « Il se frappa le front, du geste que la légende prête à tant de grands artistes méconnus. Puis, avec bonhomie et haussant les épaules : « Qu'est-ce que je vais vous raconter? Je serai heureux, nos enfants, puisque vous le serez, et que j'y suis bien pour quelque chose... Tu as dit que tu viendrais demain, Monique, ou après-demain. Tâche que ce soit demain, et, tu sais, je te défends d'acheter les meubles de ton logement... C'est moi qui te les donnerai... Je te les sculpterai de ma main. Ce sera la dot de ton oncle... »
ï.. Vous savez maintenant pourquoi la porte qui fait communiquer l'atelier des meubles et celui de la tapisserie était toujours ouverte, quand vous alliez chez le përe Franquetot, voici un an, et pourquoi elle est toujours fermée, depuis le départ de Monique. Vous savez pourquoi le bonhomme a tant blanchi durant ces quelques mois, et la cause de ses humeurs taciturnes. Quoi qu'il en ait dit, il n'est pas heureux. De penser au bonheur de sa fille adoptive ne lui
MONIQUB 1B9
suffit pas. II la voudrait là, comme autrefois, et là aussi Michel, son élève. L'art, ce suprême consolateur des avortements de tous nos rêves, exerce pourtant sur le vieux sculpteur son influence apaisante, et il goûte, même dans sa mélancolie, des moments très doux. Ce sont ceux où il travaille, secrètement et solitairement, l'atelier une fois vide, à une chaise longfue en trois parties, de sa composition, qu'il destine à Monique. Il oublie, à fouiller le bois, de la pointe de sa gouge, avec toute la délicatesse dont il est capable, et sa fille, à laquelle, au fond, tout au fond de son cœur il en veut toujours, et sa femme, dont la vulgarité le fait plus souffrir qu'il ne se l'avoue, et sa déception à l'endroit de son neveu, et «es autres griefs contre le sort : la mort de Riesener persécuté, la suppression des corporations, l'incendie du dépôt de Boulle en 1720, — en un mot tous ses chagrins réels ou imaginaires. Il les garde pourtant au fond de son cœur, les anciens et les nouveaux, et ceux-ci sont les plus meurtriers, car ils se marquent sur son visage, jadis si gai, en signes trop visibles pour que ses ouvriers ne les aient pas observés. C'est le sujet habituel de leurs entreliens quand le patron n'est pas îà. L autre joîir, comme un des plus fidèles clients de ia maison, celui même de qui le narrateur de cette
leO MONIQUE
histoire en tient tout ie détail, n\h.\t entrer dans l'atelier, voici le dialogue qu'il entendit. On le rapporte ici, tel quel, parce qu'il contient, sous une forme assez pittoresque, quoique un peu bien professionnelle, la philosophie non seulement de cette anecdote, mais de combien d'autres I
— « Tout de même la Monique devrait venir plus souvent, >• disait le malveillant Espjtalier.
« Le patron serait plus gai. J'en suis pour ce que j'ai toujours pensé : ce ne sera jamais du cœur qu'elle mourra... »
— o Laisse donc qu'elle ait fini d'allaiter son gosse, » répondait Avron. « Il n'y a pas six semaines qu'elle est accouchée... »
— « Je ne pense pas comme Espitalier, moi, » dit Chassaing à son tour. « Ce n'est pas la Monique qui n'a pas bon cœur, c'est Michel. Il se croit un bourgeois, et nous, Franquetot en tète, nous sommes des ouvriers... Il ne tient pas à ce que sa femme nous fréquente.^. »
— «Nous ne saurons tout de même jamais ce qu'il y a eu entre la Monique et la Gote, « reprit Espitalier, « et avec la mère, donc! On ne me sortira pas de la tête que le mic-mac des titres disparus a quelque chose à faire avec cette histoire... »
— «Et dire que tu es dans la partie depui»
MONIQUB 161
vingt ans, et que ça ne t'a rien appris, » interrompit Joîibois, l'Amiral, le doyen de l'atelier. « Qu'est-ce que c'est que ce bois?... » continuat-il, en montrant à Espitalier, son camarade, un pied de fauteuil qu'il était en train de raccommoder, n Le sais-tu seulement? Réponds, pour voir. »
— « C'est du noyer. Cette bêtise! » dit Espitalier.
— «Et ceci?» demanda Joîibois, en désignant un autre morceau. « Quel bois est-ce?... »
— «C'est du bois blanc Vieux malin!... »
— « Hé bien! » insista l'autre, «as-tu jamais vu qu'on ait fait un meuble en assemblant ce beau noyer noir, si bien veiné, si plein, et ce bois blanc qui ne vaut pas une chique?... Non, n'estce pas? C'est pourtant ce qu'a voulu Franquetot. Il a cru qu'il ferait une famille avec une Monique et une Gote. La Monique, c'était le noyer, un bois fin, gentil, un bois de luxe et d'art; l'autre, c'était le bois blanc... Comprends-tu pourquoi ça n'a pas tenu... Nous avons ebacun notra bois, d'ailleurs, à qui nous ressemblons. Vous riez?... Toi, Espitalier, ton bois, c'est le pitchpin, un bois qui tourmente, qui travaille. Avron, Chassaing, moi, c'est du frêne ou du cerisier, quelque chose de maigre, de dur, de pas bien brillant, mais de résistant tout de même... Franqxietdt,
luî, c*est du cœur de chêne .. Riez, riez, mai* réfléchissez et vous verrez que j'ai raison... Et puis, » ajouta-t-il en hochant sa vieille tète de tâcheron, avec un mélange de gouaillerie et de misanthropie, « soyez du bois que vous voudrez, vous finirez toujours par être coupé, scié, raboté, — et pour la fin de la fin, mangé aux vers, comme ce fauteuil-ci. Il y a pourtant une différence, c'est qu'avec du soin, on replante sur ses pieds un meuble, si mauvais soit-il, au lieu qu'un homme, quand il est trop cassé par le chagrin, on a beau tout remettre d'aplomb, ça ne va plus. Et il y a des moments où j'ai peur que Franquetot n'ait été un peu trop cassé. Ce n'est la faute de personne. C'est le sort qui veut ça.,. Quel gâcheur!,.. »
Pari*. JaQvier-fcvrier 1901
À Madame la Comtesse de La Tour
Quand Mme Izelin eut jeté les yeux sur la carte que lui remetlait avec sa correspondance le concier^je de l'hôlel, et qu'elle eut vu le nom de Lucien Salvan, son visage de femme de quarante-cinq ans, si réfléchi et si fermé d'ordinaire, exprima une surprise violente jusqu'au saisissement, et, tout de suite, elle glissa la carte dans itt guide qu'elle tenait à la main, de peur que sa fille Marthe, qui s'était attardée à choisir des fleurs devant la porte, ne l'interrogeât. Pourtant, quand celle-ci arriva, avec une gerbe de fraîches ; iimevères, — de ces pâles primevères de ;\aple8, dont les vendeurs de bouquets assiègent ià-bas les voitures, et qui se mariaient joliment à sa grâce blonde, — la rnère n'avait pu encore composer tout à l'ail ses traits, et ia jeune fille lui demanda :
— « Mais qu'as-tu, maman? Est-ce que tu a» reçu de mauvaises nouvelles? »
— « Je n'ai même pas regardé les lettres, » dit Mme îzelin en se forçant à sourire, tandis que Marthe reprenait, avec une sollicitude dans la voix et une inquiétude dans ses prunelles bleues qui semblaient trahir la tendresse la plus exaltée :
— « Si tu te sentais souffrante, il faudrait rentrer à Paris le plus vite possible et sacrifier Rome et Florence... Ne pense pas à moi. Pense à toi... Ta santé, c'est toute ma vie... J'aime passionnément les arts, mais je t'aime mieux encore que Michel-Ange et que Raphaël... »
— 0 Je suis parfaitement bien, » dit la mère avec une espèce d'irritation, comme si le ton de sa fille pour l'interroger sur sa santé — ce ton, si affectueux, semblait-il — - lui avait déplu. « Tiens, voilà une lettre de ta cousine Julie, » continua-t-elle après avoir examiné les suscriptions du courrier. Et, tandis que Marthe prenait l'enveloppe et la déchirait avec une curiosité, joyeuse maintenant, sur sa mobile physionomie, la mère continuait de l'étudier d'un singulier regard, en serrant de ses doigts le livre où elle cachait la carte de visite qui l'agitait si profon dément.
Les deux femmes étaient entrées dans l'ascenseur qui montait lentement vers le troisième étage où elles avaient leur appartement. La jeune fille lisait sa lettre, qu'elle commentait de réflexions adressées à sa compagne :
— « Il y a eu un grand bal chez les Le Prieux, maman... Julie écrit qu'on s'y est tant amusé.. On parle du mariage d'Edgard Faucherot avec Jacqueline Louvet... Il paraît qu'on portera les boléros très courts cette année... Quelle chance pour moi, avec ma taille !.., »
— « Non, » se disait la mère, cinq minutes plus tard, quand, seule dans sa chambre, elle fut de nouveau libre de s'abandonner aux idées que le simple nom gravé sur la carte avait éveillées en elle, « il n'est pas possible qu'elle soit pour quelque chose dans l'arrivée de ce jeune homme. Toutes ses lettres passent par mes mains. Est-ce qu'elle se soucie de lui, d'ailleurs? Est-ce qu'elle se soucie de quoi que ce soit, sinon d'elle-même et de produire de l'effet? Tout à l'heure, elle avait l'air de s'intéresser à ma santé. Si quelqu'un l'avait vue, dans ce hall d'hôtel, me demander, avec ces yeux, avec cette voix : « Qu'as-tu, maman? » il aurait cru qu'elle était inquiète, qu'elle m'aimait... * Ne pense pas à moi, • disait-elle à propos
de Rome et de Florence. . . Elle parlait de Michel- Ange et de Raphaël ! Et elle ne regarde rien, elle ne sent rien... » El, continuant son monologue intérieur : — « Mais est-ce sa faute?» Ai-je le droit de lui en vouloir, quand je sais si bien de qui elle a hérité cet affreux défaut, cette absence de vérité, cet éternel cabotinage?. . Suis-je juste d'ailleurs? C'est sa façon à elle de sentir... Hélas! J'ai trop vu avec son père où cela mène, ce goût de l'attitude et de l'effet, à quel égoïsme, à quel mensonge! Je ne le voyais pas, quand je l'ai épousé, pas plus que ce malheureux Lucien Salvan ne voit maintenant le caractère de Marthe... Comme il l'aime, pour n'avoir pas pu supporter notre départ!... S'il savait qu'elle n'a pas parlé de lui une fois, qu'elle n'y a pas pensé une minute?... C'est bien de lui seul qu'il est venu, qu'il a découvert où nous étions... Gomme il l'aime! Le pauvre enfant!... »
Elle avait tiré du guide, en songeant ainsi, la carte de visite, et elle épelait des yeux le nom du jeune homme à cause duquel elle avait précipitamment, cinq semaines auparavant, emmené sa iilleloinde Paris, en Sicile d'abord, puis àNaples, poussée par des impressions et des scrupules qui tenaient à l'histoire profonde de sa vie. Ce qu'avait été cette vie et combien elle avait dû traverser d'heures douloureuses, le précoce gri»
sonnement de s€s cheveux, la flétrissure prématurée de ses paupières le disaient assez. File avait du être jolie, d'une tout autre manière que sa fille, avec quelque chose de modeste, de timide, d'effacé. Ses traits, marqués par l'âgée, demeuraient d'une délicatesse extrême. Elle gardait de belles dents, et de beaux yeux très doux, qui s'éclairaient parfois, trop rarement, quand elle souriait avec abandon, d'un éclat jeune, presque enfantin. Le demi-deuil qu'elle ne quittait pas, après deux ans de veuvage, donnait à son teint des pâleurs d'ivoire. Sa taille restait mince et souple, et, quoiqu'elle n'eut pas la moindre goutte de sang noble dans les veines, — son père, qui s'appelait fort plébéiennement Dupuis, avait fait sa fortune comme gros marchand de vins à Bercy, — ses pieds et ses mains auraient fait envie à plus d'une duchesse authentique. Avec cela elle avait, comme répandue sur toute sa personne, cette indéfinissable mélancolie des femmes qui n'ont jamais été aimées. Si sa fille, occupée en ce moment dans la pièce voisine à ranger ses fleurs dans des vases, en répétant à mi-voix une chanson napolitaine, — destinée à être redite au piano à Paris, — avait entr'ouvert la porte et étudié dans la vérité de son expression cette mère qu'elle affectait de tant aimer, peut-êlre auiail-elle été saisie d'une
émotion vraie en voyant combien cette physionomie, si lassée d'habitude, s'attristait encore tandis que les doigts minces tournaient et retournaient le souple carré de bristol. L'admirable paysage, développé au delà de la fenêtre — ce golfe de Naples avec ses lignes voluptueuses, la pureté de son ciel et de ses eaux, la molle courbe de son volcan, ses villas claires sur son rivage lumineux, ses voiles si blanches sur sa mer si bleue — faisait à cette figure de femme soucieuse un cadre qui en accentuait encore la touchante expression. A la fin, et comme se réveillant d'un cauchemar, la veuve passa sa main sur ses yeux, poussa un long soupir, et regarda l'heure. La pendule marquait midi moins un quart. Le déjeuner était à midi et demi. Elle prit, dans un tiroir fermé à clef, son buvard de voyage où se trouvait une lettre commencée, très longue, et visiblement écrite à plusieurs reprises, qu'elle relut en hochant parfois la tête, comme par un sentiment de la complète inutilité de ces pages. Elle s'assura que sa fille, maintenant assise elle-même à sa table dans la chambre voisine et en train, elle, d'écrire le journal de ses soidisant impressions de voyage, ne la dérangerait pas. Puis elle revint continuer cette lettre adressée à la seule de ses amies avec qui elle fût en complète confiance. Ces pages feront
comprendre, mieux que tous les commentaires, et rexccptionneile nature des relations de INÎme Izclia avec sou enfant, et la singulière tragédie morale qu'elle traversait et dont la présence de Lucien Salvan à Naples et sa visite formaient un nouvel et décisif épisode.
Naples, 14 mars 1897,
Les reproches que vous me faites de mon long silence, ma chère amie, m'ont touchée. Pour avoir, au degré oii vous Cuvez à mon égard, la double vue du cœur, il faut que votre amitié soit bien vive, — vive jusquà être un peu injuste. Mais c'est une douce injustice. On a besoin quelquefois de se sentir trop aimée, avec ces susceptibilités que les tiédeurs des demi-affections ne connaissent pas . Vous savez si f ai été gâtée sous ce rapport. Sachez aussi, sachez toujours que f apprécie votre sympathie le prix quelle vaut. Heureuse comme vous l'êtes, dans votre mari, dans vos enfants, dans vos petits^enfants , que vous vous soyiez intéressée comme vous favez fait à une femme isolée et qui n'était pour vous quune connaissance de société, c'est la preuve d'une délicatesse pour laquelle il serait monstrueux que il fusse ingrate
Je ne le suis pas, soyez-en très assurée, et, st j'ai quitte Paris sans vous revoir, sans vous entre»
lis LES GESTES
tenir du projet de ce voyage qui vous inquiète, c'est que certains malaises du cœur ont leur pudeur^ même, et surtout, vis-à-vis d'amis dont on ne voudrait pas trop aliéner P estime à d'autres personnes. Vous devinez à ces seuls mots que ma pauvre Marthe nest pas étrangère à cette résolution que j'ai prise subitement de déserter mon intérieur pour quelques semaines, quelques mois peut-être. N^allez pas vous imaginer au moins que cette enfant ait rien fait qui mérite un blâme quelconque. A de certains moments, je me demande si ce n'est pas moi bien plutôt qui mériterais d' être blâmée et si j'ai vraiment rempli vis-à-vis d'elle, dans cette circonstance-ci, moti devoir de mère. Mais pourrais~je mieux répondre à votre tendre sollicitude, ma si chère amie, quen vous faisant juge vous-même des troubles que fai traversés, des réflexions qui les ont suivis, et de la solution que f ai donnée à une difficulté peut-être imaginaire? En tout état de cause, elle a tant de chances aujowd' hui d' êirebienpassée! C^ estdonc de C histoire rétrospective que je vais vous raconter, au risque de vous répéter des choses dont je vous ai entretenue déjà à bien des reprises. Ne vous attendez pas à des révélations extraordinaires . Où doue ai-je lu que les drames du corur n'ont pas d'événements?
Nous avons trop souvent parlé de ma fille ensemble pour que j'aie besoin de vou;> redire que mes troubles ont eu de nouveau pour cause la situation
morale itt particulière où je me trouve dans rnes rapports avec elle. Permettez-moi de vous les rap^ peler pour que tout cela vous devienne très clair et précis. Ce récit me soulagera en me faisant mal. Vous avez connu son père et vous n'ignorez nen de ce qui fut le martyre de mon existence avec lui. Dieu me garde de jamais confondre une enfant tout inexpérience, toute naïveté, avec un homme si profondément, si absolument corrompu. Que M. Izelin ne rnail épousée que pour ma fortune, quil n'ait jamais eu pour moi dans le cœur l'ombre d'ombre d' une tendresse, tandis que je m^ étais, moi, donnée à lui avec une passion dont cette plainte d^ aujourd' hut, après tant d'années, après la mort, est encore une preuve; qu' il m^ ait trahie, exploitée, humiliée, brisée, je serais bien coupable d'en vouloir à sa fille et de faire peser sur elle la responsabilité d*une ressemblance dont elle est si complètement innocente ! Quelle ait ses y eux y ses cheveux, son teint, ses gestes, sa voix, — que je retrouve en elle, sous une forme féminine, cette grâce de traits et de manières à laquelle je me suis follement prise, — ce serait de quoi mieux Vaimer, cette enfant, par souvenir de mes illusions passées . Mais cette ressemblance, je vous l'ai tant expliqué, va plus avant. Je vous ai expliqué aussi comment la misère de mon mariage •i moins résidé dans des actions dont j'ai été la vic^ ùme que dans les états du eceur quelle$ mani/vp-
IÏ4 LES GESTES
taient. M. Izelin aurait été plus infidèle encore et plus brutal, fen aurais moins souffei'i s'il n'avait pas gardé à travers ses fautes cette haïssable faculté de simulation qui a trompé tant de gens, comme elle m'avait trompée toute jeune; qui vous a trompée d'abord, vous, l'esprit le plus aigu que je connaisse, le plus doué du sens de l'observation. Vous vous souvenez avec quelle justesse, quelle finesse aussi, cet homme, si cruellement égoïste et dur, savait trouver dans chaque situation le mot à dire, l'attitude à prendre; comme il excellait à jouer la comédie de la délicatesse? Racontait-on devant lui l'histoire d'ans vilenie? Comme il s'indignait!. . . D'une belle action? Comme il l'admirait !... Parlait-on d'un livrée, d'un tableau, d'une pièce de théâtre? Comme son goût paraissait élevé et noble I. . . Fallait-il juger un caractère? Comme il était indulgent ou sévère, avec une équité qui donnait de lui, à ceux qui l'entendaient, l'idée d'une conscience si intelligente , si élevée!... Celte simulation, vous vous le rappeliez, a été de toutes mes misères la pire. C'est par horreur de cet étalage mensonger que f aipris celle habitude de réserve que vous m'avez tant reprochée, cette difficulté à me raconter, cette aversion pour toute émotion montrée, où vous croyiez parfois voir de la froideur. J'ai trop souffert de cette dualité de mon mari peur ne pas me méfier partout et toujours de ce que vous avez appelé un jour d'un mot que je n'oublie pas, les gestes de
i'âine. On peut tant les faire, avec tant de fjràce, avec tant d' à-propos, et si peu sentir !
Vous navez rencontré M. Izelin (jue tard dans sa vie et à une époque où ce don de concevoir et d' exprimer des sentiments délicats sans en rien éprouver était devenu une criminelle, une affreuse hypocrisie, et qui lui servait à cacher sous de beaux dehors une affreuse dégradation. Il nen avait pas toujours été ainsi. Dans les débuts de notre ménage, et quand il était pour moi wi mari absolument irréprochable, f avais pu déjà observer chez lut ce divorce complet, foncier, entre l'expression et l'impression, cet instinct d'attitude, grâce auquel il jouait involontairement, sans calcul, par un irrésistible besoin d'artifice, le personnage quil devait être pour produire un certain effet. Avant d'être un comédien utilitaire, si je peux dire, il était un comédien désintéressé. Pourquoi? Eti vous décrivant une fois de plus ce caractère, dont fat fait, à mes dépens, une si longue étude, je n arrive pas à répondre à cette question. Y a-t-il, dans certaines iiatures, une aridité intérieure qui ne leur permet pas de s'émouvoir profondément, simplement, réellement, jointe à une imagination qui fait quelles croient s^ émouvoir et qu elles se jouent une comédie à ellesmêmes, avant de la jouer aux autres ? Puis ces natures frelatées et compliquées se laissent^elles entraîner par le désir de plaire, par la vanité, par
n« LES GESTES
V intérêt, à exagérer encore ce défaut premier? Elles étaient factices, elles deviemient fausses. Elles ne sont que calcul et que perfdie. Mais elles avaient commencé par être presque spontanées dans leur insincérité. Ce passage de l'artifice au mensonge, c'est toute l'histoire morale de mon mari. Et toute mon histoire, à moi, avec ma fille, depuis que j'ai constaté en elle, encore enfant, des touches de caractère si pareilles à celles de son père, cest la terreur que la similitude ne soit complète. Pour une autre mère, cette facilite de Marthe à se transformer au gré des personnes à qui elle veut plaire, cette intelligence des mots quil faut dire, des attitudes quil faut prendre, alors qu'elle ne sent rien de ce qu'elle exprime, ce don àes ge^tts qui contraste tant , lorsqu'on la connaît bien, avec son indifférence intérieure, ce seraient des petits travers qui s'en iront avec la vie. J'ai trop pris garde à ces dispositions pour ne pas constater qu'elles n'ont fait que gratulir avec elle, et fai trop présente la destinée de son père pour accepter avec légèreté ce que je crois, ce que je sais être une véritable difformité d' âme. J'ai tant lutté contre depuis que je Vai aperçue chez elle! Et toujours en vain, fai tant essayé de corriger ce mensonge spontané, d'empêcher que cette enfant ne se jouât à elle-même la comédie des sentiments qu'elle na pas ! fai tant travaillé à la retidre sincère et simple, et tant éprouvé quil y a là, dans la constitution
LES GKSTES 177
intime de son être, un élément fondamental, une donnée primitive et indestrxictible, quelle est née com.édienne comme vous et moi nous sommes nées vraies, peut-être, — je frémis d^ écrire ce que je vais écrire, moi, sa mère, — peut-être parce quelle na pas, quelle n aura jamais de cœur.
Je me suis laissée aller à vous parler indéfini'ment, comme si je ne vous avais pas confessé cent fois ces misères. Excusez-m.^en, et voyez-y un signe que je suis bien émue en ce moment et que tout le fond de ma mémoire a été ébranlé. Et puis, vous redire ce que je viens de vous redire, c'est plaider pour moi par avance dans Vmventure à laquelle j'arrive, et qui a eu pour épilogue ce voyage en Italie. Uîie aventure ? Le mot vous semblera très gros, quand vous aurez constaté ce dont il s'agit. Vous ne comprendrez sans doute pas non plus pourquoi je ne vous ai pas entretenue de mes préoccupations quand elles ont commencé, et pourquoi je vous en entretiens aujourd'hui. C'est que fai hésité si longtemps à rny abandonner tout à fait mm-même, et puis je vous ai si peu vue cet hiver à cause de votre deuil et de la fin (lu mien, quia coïncidé avec les débuts de Marthe dans le monde. Vous vous souvenez que je les avais toujours appréhendés? Avec ce caractère que je crois Cui voir, tout, pour elle, plus que pour aucune autre, dépend de son mariage, et un mariage dépend st souvent de cette première année de sortie, de fimm
lit LBS GESTES
pression que produit une jeune fille, des j'éu7iés gens quelle rencontre! Vous étonnerai-je en vous disant qu'elle a eu beaucoup de succès et aussi beaucoup de tact et de tenue? — trop à mon gré. Elle, pour qui son père a été si dur, et qui Va si peu regretté, — vous vous souvenez encore comme j'en a% souffert, malgré tout? — elle a su apporter à ses amusements cet air réservé d'une fihc qui, restée seule avec une mère veuve, vit sur un fond de secrète mélancolie. Vous savez comme j'avais peur de la voir imiter ses cousines, qui sont de braves créatures, mais avec ce ton détestable des petites évaporées d'aujourd'hui? Tout au contraire, Marthe s'est appliquée à ne pas leur ressembler. Elle qui ne s^intéiesse, depuis qu'elle a commencé à réfléchir, qu'aux bribes de vie parisienne qui ont pu lui arriver, elle a trouvé le moyen, grâce à ce génie de simulation, de comprendre que le secret pour réussir était de paraître aussi sérieuse, aussi « vieux jeu « que les autres sont en l'air et « nouveau siècle » ; c'est leur mot. Vous me direz que je suis bien malaisée à contenter et que peu importent les causes pourvu que l effet soit bon. Qu'une jeune fille ait de la tenue par vanité, la grande affaire, c'est quelle en ait. Et c'est bien ainsi que je raisonnerais, si ce petit manège de Marthe n'avait eu pour résultat d'éveiller l'intérêt le plus passionné chez le jeune homme que je voudrais le moins lui voir épouser,
pour un motif qui est précisément Vohjet de mon scrupule, et dont vous seule au monde, ma chère amie et dévouée confidente, comprendrez V origine et la nature.
Cç jeune homme que vous ne connaissez pas, mais dont vous avez certainement entendu prononcer le nom à cause de son père, s'appelle M. Lucien Salvan. C^ést le fils du docteur Salvan, le spécialiste en maladies nerveuses. C'est vous dire qu'il aura un jour de la fortune, et aussi que sa famille appartient à ce cercle de bonne bourgeoisie où j'ai à cœur de maintenir Marthe. Tai trop éprouvé, par l'exemple de son père, combien était sage la vieille coutume qui voulait que Von se mariât dans son milieu, avec une égalité absolue de fortune et (f origine. Si M. Izelin n avait pas été le fils d' une femme noble qui s^ était crue déclassée par son union avec un plébéien, auraitil eu ce déséquilibre qua augmenté son mariage avec moi, lui, le demi-artiste, tout voisin de C aristocratie; moi, la fille de commerçant, si voisine du peuple? Du côté des conditions sociales, M. Salvan correspondrait donc tout à fait à ce que je désire. Avec cela, sans être un très beau garçon, il se présente bien, lia un visage plaisant et de jolies manières. Il a la réputation, d'un travailleur et il vient de passer brillamment ses examens de docteur en droit. Son père et sa mère — il tient beaucoup de celle-ci, qui vous plairait — le laissent libre de sa carrière, et nul
ItO LES GESTES
doute ifuil ne réussisse dans celle quil choisira, quelle quelle soit. Je viens de vous tracer, n est-ce pas? le portrait du gendre idéal, et cest bien parce quil en est ainsi que je me demande si, en souhaitant avec passion que ce mariage ne se fit pas, je nai pas m.anqué gravement à ma fille. . Ne me croyez pas folle et ayez la patience de me lire jusqu'au bout. Je neus pas beaucoup de peine, comme bien vous pensez, à deviner que Marthe intéressait ce jeune homme. Le manège des amoureux est toujours le même. Celui-ci ne nous eut pas plus tôt été présente, quil commença, comme de juste, par être aussi empressé auprès de moi qu auprès de ma fille. C'est classique. Il ne l'est pas moins que j'aie essayé de profiter de ses assiduités pour étudier son caractère. Le trait qui mefravpa tout de suite, sans doute parce que j'y reconnaissais une intime et singulière analogie avec moi-même, ce fut cette difficulté à s'exprimer, cette espèce d'effarouchement que l'émo^ tion ne fait qu accroître, ce reploiement devant le regard des autres, cette sensibilité d'autant plus intimidée quelle est plus vive et qui se manifeste d'autant moins qu'elle est plus touchée. Je vous ai dit que Lucien Salvan tient de sa mère. Il en a les façons 'fines et gracieuses, avec une fermeté dans le vouloir qui rappelle son père . Mais la mère prédomine, et l'on devine à toutes sortes de petits signes que ce /Us d'une femme si distinguée éprouve à toute minute, au con^