LIS CISTES
tact de la vie, de ces impressions que la plupart des hommes ne soupçonnent pas . Une brutalité de pensée ou de parole le froisse comme elle nous froisse, vous et moi. Comme nous, il est la victime de sympathies et d'antipathies profondes, aux moindres rencontres . Enfin, c'est un de ces êtres pour qui Von ne peut se défendre d'avoir à l'avance un sentiment de pitié, tant on les devineexposés à souffrir s'ils sont malheureux. N'allez pas au moins vous imaginer d'après ce portrait un de ces héros de roman à l'aspect mélancolique et efféminé qui prennent ^ autour d'une table à thé ou dans un coin de bal, des physionomies d'in-^ compris. Le charme le plus grand de ce garçon, c'est qu'il est absolument, foncièrement simple. Il ne sait pas combien il est différent des jeunes gens de son âge. Il a vécu, jusqu'ici, tout bonnement, dans sa famille, sans se douter qu'il était une exception. Ce nest pas d'aujourd'hui que je le constate, les sensibilités vraiment profondes ne sont pas celles qui se révoltent contre leur milieu; ce sont celles qui l'acceptent, celles qui se soumettent à la monotonie des habitudes, qui se complaisent dans la discipline et dans la patience. Lucien a été le plus régulier des écoliers, le plus sage des étudiants, et c'est le cœur le plus passionné que j'aie rencontré, le plus fait, s'il s'est donné une fois, pour ne jamais se reprendre, et, SI son choix nest pas ce qu'il doit être, pour en souffrir j'usqu à C agonie
lit LES GESTES
Comment, à (^ueile heure, à la suite de quel incident me iuis'-je surprise à me rappeler, devant les sentiments naissants de ce charmant jeune homme pour Marthe, la naissance de mon sentiment, à mot, pour celui qui a été le bourreau dé ma jeunesse, le flétrisseur de toutes mes fleurs d' espérance? C'est qu'à l' étonnante ressemblance, et qui m'a tant iii' quiétéedéjà, entre le caractère de majille et le carac tère de son père, correspond une ressemblance non moins étonnante entre le caractère de ce jeune honïmè et ce qui fut mon caractère, à moi, dans cette période aveuglée de mes Jlançailles . t . Et voici que la vision à grandi en moi, si ce mariage a jamais lieu, d'une identité entte nos deux sorts. Voici que je l'ai aperçu découvrant peu à peu, comme je l'ai découvert, le mensonge radical, irrémédiable du cœur auquel il était en train de donner son cœur. Voici que je me le suis figuré suivant, une à uné^ lès étapes dé déêillU' sion qui ont été les miennes^ et Marthe se dévelop-* pani dans le sens Ou s'est développé son père, d'in^ différente devenant dure, d'artificielle devenant comédienne, de simulatrice hypocrite, de vaniteuse coquette, et ma destinée recommençant en lui. Vau nenient, quand cette idée s' est présentée à moi pour Id première fois, l'ai'je écartée de toute la force de met raison, en me disant que je n'avais pas le droit de penser cela de ma fille, que les circonstances qui avaient déterminé la décadence morale de ion père
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ne ie reproduitaiehl pas pour die ; quau contraire, s'il y avait une chance de salut pour cette nature, s% froide en sohfond, c'était l'union avec une sensihllitébrùlante comme celle-là. Vai7iement inè suis-je démontré que je devais, entre deux partis, pV'endré celui demafdle et l'établir d' abord dahs les conditions léi meilleures... Mais ces débats avec nioi-inêmè nîniporient pas. Ils se sont résolus un beau Jour, satis qUe je puisse encore bien dire pourquoi, parUh beiôifi violent, passionné, irrésistible, de couper court à l'intimité que je voyais grandir entre Marthe et Lucien, par une impossibilité d'admettre ce mariage sans un insupportable remords, et voilà tout le motif de te brusque départ dont je dois reconnaître aujourd'hui que, sur un point du moins, il a été très sage. J'ai eu la preuve que Mai'the ne s'intéresse à Lucien en autune manière, puisque je ne lui ai pas vu avoir une minuté dé tristesse dé cette sépdi^atioii. Et quant à M. Salvan, fat eu la preuve aussi que je me suis exagéré le danger, puisqu'il n'a ni fait, nt fait faire aucune démarche qui atteste un désir de se rappeler à notre souvenir.,,
15 mars.
... T avais interrompu ma lettre hier au soir, ma chère amie, pour la terminer ce matin par quelques détails plus terre à terre sur la suite de nos projets de voyage. Vous pouvez voir à mon écriture
que je la reprends dans un instant d'émotion extrême. Je vous disais que M. Salvan n'avait rien fait pour se rappeler à noire souvenir et fen concluais que le commencement d'intérêt dont je in étais effrayée avait aussitôt cédé à l'absence. Hé bien! il nous a suivies. Il est à Naples. On in a remis sa carte ce matin. Cet après-midi, ce soir, demain, il reverra Marthe. Marthe le reverra. Ah! mon amie, je vous en conjure, écrivez-moi, dites-moi où vous voyez, vous, mon devoir de femme et de mère. Si vous jugez que j^ ai été la victim.e d'un scrupule de conscience déraisonnable, en me considérant comme obligée d'empêcher à tout prix ce mariage que je arois devoir être malheureux pour un homme qui, après tout, rnest un étranger, votre conscience tranquillisera la mienne. Enfin je me sens toute remuée de la certitude où je suis maintenant que ce jeune homme aime ma fille. Que je voudrais vous avoir ici et comme vous manquez à votre amie qui vous embrasse bien tendrement 1
Malhilde Izelin.
Tandis que Mme ïzelin, «a lettre fermée et envoyée, se demandait si elle devait ou non annoncer à sa fille la visite du jeune homme dont elle redoutait la présence à Naples pour les raisons si complexes résumées dans ces pages, celui-ci n'était pas moins troublé qu'elle, mais pour des motifs d'un ordre plus simple. La mère ne s'y était pas trompée : Lucien Salvan aimait Marthe. Les quelques semaines qui avaient suivi le départ de la jeune fille lui avaient été d'autant plus insupportables qu'il ne s'était pas mépris une seconde sur le motif secret de ce brusque voyajje. Mme ïzelin avait voulu interrompre ainsi une cour si discrète qu'elle avait peut-être été seule à s'en apercevoir. Mais qu'elle s'en fût aperçue, le jeune homme en était certain II ne pouvait pas expliquer par une autre hypothèse le brusque changement remarqué dans le« manières de ce(te femme à son égard. Après lui avoir montré une grâce d'accueil où il avait voulu voir presque une permission de se rapprocher de Marthe, il avait tout d'un coup constaté
que la froideur remplaçait la sympathie. Il s'était dit : « J'ai été imprudent, mais en quoi?... « Le plus scrupuleux examen de conscience u'avaiî pu lui fournir une réponse à cette question. A vingt-cinq ans, et bien qu'élevé à Paris, Lucien avait gardé — Mme Izelin y voyait juste — une de ces sensibilités féminines qui, au moindre contact froissant, au lieu de réagir en résistance, réagissent en douleur. De tels êtres ont besoin, pour que leurs cœurs s'épanouissent, d'une complicité de bienveillance. L'hostilité les fait se replier, mais, en même temps, elle les exalte en développant encore chez eux cette éiîergie du rêve intérieur, leur constante tentation et leur constant danger. N'ayant plus osé manifester à Marthe aussi ouvertement l'intérêt qu'il éprouvait, Lucien s'était attaché davantage à l'idée délicieuse et chimérique qu'il se formait de la jeune fille. Elle partie, et n'ayant plus à se demander chaque jour où et comment il la verrait, sa passion imaginative s'était encore exaspérée. A force de tourner et de retourner toutes les données possibles du problème, il était arrivé a cette double conviction, d'abord qu'il avait été desservi auprès de Mme Izelin, — ^ mais par qui? — puis que la mère avait un autre projet de mariage pour son enfant. Un nom prononcé devant lui au cours d'une conversa-
LES GESTES lit
tion, celui d'un M. de liarroi», du seul jeune homme noble qui fréquentât dans leur milieu très bourgeois, avait achevé de confirmer ce soupçon Quatre petites phrases jetées au hasard avaient suffi pour faire certitude dans son esprit : «— On ne voit plus M. de Barrois?.. — *^ Soyea tranquille, on le reverra quand Mlle Izelin sera rentrée... — Ah! vous croyez?... — Mais oui Je crois qu'il a beaucoup de goût pour elle et que Mathilde serait bien contente de faire de sa fille une marquise. Pensez donc, ma chère... » Ces quelques mots, — le souvenir, d'une part, subitement réveillé, d'un bal où Marthe avait dansé plusieurs contredanses avec Ce M. de Barrois, — le souvenir, d'autre part, d'un certain regard qu'elle avait, pour lui parler à luimême, — le sentiment, malgré tout, de cette première sympathie observée chez Mme Izelin, en faut-il plus pour expliquer que, se trouvant libre de faire un voyage, et ayant d'abord passé une semaine sur la Corniche, un projet, aussi naïf que romanesque, fût né en lui? Il savait par d'autres conversations que Marthe et sa mère étaient parties avec l'intention de visiter Naples et la Sicile, puis de passer à Rome la semaine sainte. Il calcula qu'elles avaient du commencer leur tournée par la partie la plus méridionale, et voilà comment il avait, trois jours
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auparavant, débarqué à Naples. Qu'allait-il y faire? Il ne savait pas, ni même s'il retrouverait celles qu'il poursuivait; et quand il eut découvert, après quelques heures de recherches, qu'elles habitaient sur la rivière de Ghiaia un hôtel tout proche du sien, le caractère extravagant de son entreprise lui était soudain apparu. Il était demeuré quarante-huit heures à épier les sorties de Mme Izelin et de sa fille, caché comme un coupable dans un angle de rue, se demandant s'il irait leur rendre visite simplement, s'il se présenterait devant elles dans la rue comme par hasard, si... Qui ne connaît, qui ne regrette ces folles incertitudes de l'amour jeune, où le raisonnement essaye de réduire en calculs ce qui n'est que l'aveugle et tendre instinct du cœur, affamé de présence et malade d'absence? Au fond, ce que voulait Lucien Salvan, c'était de montrer à Mme Izelin la vérité de son sentiment. Il voulait lui dire : « Ne me sacrifiez pas sans m'avoir e'couté... » Comment s'y prendrait-il pour formuler cet appel? Il l'ignorait, de même qu'il ignorait si ce regard de Marthe où il avait cru lire un indice d'un intérêt partagé trahissait autre chose que l'enfantin orgueil de tant lui plaire. Il n'avait jamais osé se déclarer. Aussi, dans la résolution de ce voyage insensé, y avait-il, plus au fond encore, ce besoin d'une
épreuve. S'il retrouvait Martlie triste de leur séparation, c'est qu'elle l'aimait. Il n'avait pu juger de l'état de son humeur, à la voir passer, comme cela lui était arrivé deux fois dans ces deux jours, avec quelle émotion ! Il avait reconnu sa silhouette élégante, sa souple démarche, la fleur de son teint, ses cheveux blonds. Il n'avait pu discerner l'expression de ses traits, ni celle de ses yeux. Il n'avait pas davantage aperçu le détail de la physionomie de la mère Celle-ci lui avait cependant paru un peu pâlie. — Enfin, il avait eu honte de ses hésitations, peur surtout que ces dames ne s'en allassent de Naples sans même qu'il leur eût parlé, et il s'était présenté à leur hôtel à onze heures ce matin avec l'idée qu'elles ne seraient pas chez elles ; mais il leur laisserait sa carte et elles sauraient ainsi sa présence. Un heureux hasard voulut qu'il tombât sur un concierge d'hôtel volontiers causeur, et qu'à sa question : « Quand aurais-je le plus de chance de rencontrer Mme Izelin? » cet homme répondît : « Après le déjeuner, ordinairement, mais pas aujourd'hui. Ces dames vont à Pompéi à deux heures... » L'amoureux était sorti sur cette indication. A peine sur le trottoir, il avait héle un fiacre et s'était fait conduire à toute bride à la gare. Un train partait pour Torre Annunziata uu peu avant midi. Il l'avait prisj et pendant
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que Mme Izelin, assise maintenant à la table du déjeuner, continuait à se demander si elle par* leraità sa fille de la visite de Lucien et comment elle l'accueillerait, celui-ci arrivait à Porapéi. Gela s'était fait si impulsivement, la conception et l'exécution de ce projet s'étaient mêlées si étroitement, qu'en franchissant l'enceinte de la cité morte où il se proposait d'attendre Mme Ize-^ lin et sa fille, Salvan croyait rêver. Dans moins de deux fois trente-cinq minutes, si le renseignement donné était exact, les deux femrnes arriveraient par ce même chemin.
— « EHîes auront été averties que je suis à Naples," se dit-il, «et quoi d'étonnant qu'elles me rencontrent ici ? Je n'aurai pas eu l'air de les chercher. Il ne sera pas moins naturel que je les accompagne dans cette visite et que je reprenne le même train pour revenir... Et quel endroit pour revoir Marthe !... »
L'amoureux avait pénétré en effet, tout en se parlant ainsi à lui-même, sous la voMe de la Porta Marina. Il avait devant les yeux ce tableau unique au monde, cette apparition fantomatique, de la ville frappée en pleine fête, de cette Pompci ensevelie sous la cendre il y a dix-huit cents ans. Il commençait d'aller dans ces rues, où les petites maisons grises sans toits et sans porte*
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drespent leurs mura encore revêtus par places de stucs coloriés, et livrent le secret des activités qu des loisiri d'autrefois. Ce sont tantôt des boutiques aux comptoirs CMusés de trous avec leurs jarres toutes prêtes pour l'huile ou le vin, tantôt des cours intérieures avec des colonnades, un bassin où le jet d'eau s'est tu, des parois où s'effacent vaguement des fresques. Ailleurs l'âtre d'une cheminée de cuisine garde ses trépieds et ses chaudrons. Plus loin une fontaine vide dresse ses margelles usées par les mains qui s'y sont appuyées. Il y a tel mur le long duquel s'enchevêtrent toujours les réseaux de plomb des conduites d'eau, soutenus, comme on les soutiendrait aujourd'hui, par des anneaux de métal soudés de distance en distance. Les roues des chars ont creusé dans les dalles de profondes traces. Les hauts trottoirs semblent attendre le piéton qui s'y réfugiait pour éviter ces voitures. Des péristyles de temples se dessinent sur des places entourées de portiques. Des statues décoraient ces places. Leurs vastes bases de brique restent debout, et, saus cesse, àrextrémité de ces voies se dessinent de nobles lignes de montagnes, les Apennins, les collines de Castellamare,et,dans le golfe, la mer étincelle avec ses tles. La merveilleuse intelligence que les anciens mettaient à choisir les emplaceiaents de leurs villes se révèle, et ce besoin
qu'ils avaient de la caresse des horizons. L'animal païen vivait tant en plein air ! Tant de ses plaisirs se prenaient sur le forum ouvert, dans le théâtre ouvert, dans l'amphithéâtre ouvert ! Le paysag^e se mêlait à tous ses actes, et à Pompéi la grâce de ce paysag^e se fait terrible, quand le promeneur, en se retournant, aperçoit làbas l'assassin de cette ville de joie, le volcan toujours actif. Ce dangereux et admirable Vésuve domine cet amas de ruines de son svelte et ferme triangle aux sombres pentes veloutées. A son sommet son panache de fumée s'incline au vent avec des blancheurs qu'empourpre par instants le chaud reflet de la flamme souterraine. L'impression des redoutables énergies destructrices de la nature, juxtaposée ainsi aux témoignages de cette humanité si pareille à la nôtre, ferait passer dans notre être une inexprimable épouvante, si l'immense silence de la nécropole ne nous enveloppait d'une espèce de douceur presque voluptueuse. C'est le frémissement devant l'abîme sinistre de la tombe, et c'est l'attrait de son grand sommeil. C'est le décor d'une tragédie et c'est, avec l'azur profond de ce ciel et le rayonnemenl de ce soleil, une vision de beauté, si apaisante ! On dirait que le conseil des poètes couteniporains de ces maisons vides, de ces temples écroulés,
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de ces peinture» effacées, se chuchote dan» Tatmosphère qui les enveloppe, — ce conseil d'être heureux en se répétant que ce bonheur va finir, de mélanger aux plus enivrantes saveurs de la vie le goût amer de la mort. C'est le squelette d'argent que l'esclave de Trimalcion apporte dans le triclinium d'une villa toute pareille sans doute à celle du Faune ou des Vetti et les convives couronnés de roses répètent la chanson épicurienne : « Nous serons tous ainsi quand l'Orcus nous aura saisis. — Vivons donc pendant qu'il nous est permis d'aimer... »
La tournure particulière de son esprit aurait, â toute époque, disposé Lucien Salvan à recevoir de cet étrange décor pompéien des sensations bien vives. La circonstance y ajoutait ce je ne sais quoi de si pénétrant qui nous saisit lorsque le drame de notre fortune privée se trouve associé par quelque point à un vaste drame historique et que notre bonheur ou notre malheur personnels deviennent un tout petit épisode dans une immense épopée. La destinée voulait que la /"ormidable éruption dont s'épouvanta le monde antique eût éclaté, que les scories et les cendres eussent amoncelé sur la ville de plaisir leurs cinq mètres d'épaisseur, que les rois de Naples, puis ceux d'Italie, eussent travaillé cent cinquante ans à déblayerez colossal champ funéraire, pour
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que ces débris de l'antique colonie g^recque servissent de décor romanesque à une rencontre entre le jeune homme et celle dont il rêvait de faire sa femme. Cette rencontre promettait d'être décisive, Lucien s'en rendait compte. Ou bien Mme Izelin aurait dit à Marthe sa présence à Naples, et la façon dont la jeune fille aurait accueilli cette nouvelle lui serait un signe assure de ses vrais sentiments pour lui. Ou bien Marthe ignorait cette présence, et, s'il pouvait l'étudier sans qu'elle le vît, il saurait quel effet cette séparation de plusieurs semaines avait produit en elle. S'il la retrouvait visiblement mélancolique, pâlie, avec des traces de chagrin pareilles à celles qu'il pouvait lire sur son propre visage quand il se regardait dans la glace, alors... alors c'est qu'elle l'aimerait!... A mesure que les minutes avançaient, les hypothèses les plus contradictoires sur cette prochaine apparition des deux femmes se dessinaient dans l'imagination de Lucien. Il finit par choisir, quand l'heure du train fut toute proche, un poste d'observation d'où il était sûr d'épier l'arrivée de Mme Izelin et de Marthe sans ri.squer de les manquer et avec les plus grandes chances de n'être pas vu d'elles. Il se blottit, armé de sa lorgnette, dans l'angle du mur qui sépare le temple d' Apollon de la Via Marina, à quelques pas de
l'unique entrée des ruines. De l'autre côté de la rue, à quelques pas, il voyait la clôture de la Basilique, au il était à peu près sûr que les visiteuses pénétreraient d'abord; puis elles viendraient dans le temple d'Apollon d'où il aurait tout le temps de s'échapper. Il courrait les attendre au Forum, où elles ne pouvaient manquer de se rendre ensuite... Il était donc là, assis sur une marche, ne regardant plus ni les colonnes du temple avec les belles feuilles d'acanthe de leurs chapiteaux corinthiens, ni le ciel bleu dans leurs interstices, ni un Hermès encore debout sur sa base de marbre, aux plis du manteau duquel couraient d'agiies lézards à tète verte, ni rien, sinon celte Via Marina où le flot des touristes amenés par le train commençait de se répandre. Si, au dernier moment, Mme Izelin avait changé le plan de son après-midi? Si, après avoir reçu sa carte de visite, elle avait quitté Naples? Si... Tout d'un coup le cœur de Lucien s'arrêta de battre. Il venait de reconnaître Marthe et Mme Izelin. Elles arrivaient, un peu en arrière des autres, conduites par un des gardiens. Dans le champ de la petite lorgnette qui tremblait entre ses doigts, l'amoureux tenait le visage de la mère et celui de la fille, tous deux animés, à cette seconde, par des impressioiis qui lui firent soufiain mal à cetle nlnce inconsciente et pro-
fonde de l'être par où nous percevons les inSniment petits de la vie. La physionomie de Mme Izelin, qu'une pensée morose semblait voiler, commençait de traduire, dès lespreraierss pas à travers l'étonnante ville, un saisissement de surprise où Lucien pouvait reconnaître sa propre sensation de tout à l'heure. Ses yeux se posaient sur ce décor, à la poésie duquel son ignorance ne s'était pas attendue, avec cette espèce d'intérêt poignant qu'il avait lui-même éprouvé. Ses traits se contractaient dans cette attention émue qu'il aurait tant voulu voir à la jeune fille, pour avoir avec elle aussitôt une communion secrète. Au lieu de cela, le masque délicat de Marthe, libre de toute comédie à cet instant parce qu'elle ne se savait pas observée, «'éclairait du sourire amusé d'une enfant à qui cette poésie émanée des choses n'arrive même pas. Lucien se fût reproche comme un crime de désirer que ce jolie visage portât des traces de tristesse. Et pourtant ce lui fut un coup de constater que, depuis son départ de Paris, elle avait pris cet air de santé qui décèle le plein épanouis^ sèment d'un orgaziisme jeune qu'aucune émotion pénible n'a ébranlé. Si elle savait sa présence à Naples, évidemment elle y était indifférente. Si elle l'ignorait, leur séparation lui était absolument indifférente aussi. Ses prunelles claires et
mobiles regardaient les ruines avec une curiosité qui n'avait d'autre but que de satisfaire la plus innocente, mais aussi la moins romanesque des manies. Marthe tenait à la main un petit appa« reil à photographies, et toute sa préoccupation était, dès ces premières minutes, de chercher l'occasion d'un « instantané >» . Elle s'arrêta tout d'un coup, et Lucien put la voir qui « prenait » ainsi, d'abord la perspective de la Marina, puis la porte de la Basilique. Il lui sembla, — mais n'était-ce pas un effet d'imagination? — que la mère qui regardait, elle aussi, sa fille vaquer à ce jeu enfantin, avait, autour de sa bouche, un demi-sourire de pitié. Presque aussitôt les deux femmes disparurent derrière la clôture de pierres
„ du bâtiment et Lucien lui-même se dirigea vers le Forum.
— « Qu'a-t-elle de changé en elle? » se disaitil. « Elle m'a fait l'impression comme d'une autre femme... Elle ne sait pas que je suis ici et son voyage la distrait. Voilà tout... C'est trop naturel, et moi, je suis un égoïste... »
Il se tenait ce raisonnement, appuyé contre
: une de ces énormes substructions qui servaient, le long de la vaste place, à soutenir de colossales statues équestres. Une heure auparavant, lorsqu'il s'était trouvé dans cette enceinte que domine le glorieux édifice consacré à Jupiter,
!î>» LRS GESTES
il avait été, même dans ranxiété de son attente, pénétré par le je ne sais quoi de grandiose, par l'atmosphère de la majesté romaine, qui flotte toujours, là où furent gravées les lettres de la formule sacrée : S. P. Q. R. Aucun fils de la terre latine ne les a jamais regardées sans que le sang des ancêtres frémît en lui. Un voile maintenant s'était tiré pour Lucien sur ces monunuents, sur ce ciel bleu, sur cette histoire. Il n'avait plus dans son esprit que cette idée : « Elie a changé. Que s'est-il passé?... v Durant ces semaines d'absence, l'image de Marthe, de cette Marthe qu'il n'avait jamais vue, même présente, dans sa réalité, s'était encore modifiée dans son cœur, jusqu'à devenir absolument différente de l'être véritable. Et puis, à Paris, chaque fois qu'il avait rencontré la jeune fille, celle-ci, qui se voyait remarquée par lui, avait naturellement exercé, à son égard, son talent d'attitude. Elie lui avait d'instinct, et avec une infaillible sûreté de coquetterie spontanée, posé le personnage d'une enfant tout émotion, toute sensibilité. Elle avait fait avec la plus subtile divination les gestes d'âme qui devaient le séduire. Pour la première fois il l'avait surprise désarmée, si l'on peut dire, telle qu'elle était pour elle-même et hors de tout regard, et, pour la première fois aussi, i! venait d'avoir i'intuition, indistincte
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comme un pressentiment, qu'il ne connaissait pas cette créature, alors qu'il croyait tant l'aimer. C'étaient bien les mêmes traits, ce n'était plus la même expression. C'était le même visage, ce n'était plus le même rejjard. Lucien n'eut pas le temps d'ailleurs d'analyser ce confus et vague désappointement. Déjà le grand chapeau de paille bleu sombre garni de bluets et surmonte d'un souple nœud de soie rouge dont s'encadrait le délicat visage de Marthe apparaissait à l'extrémité de la place, et sa silhouette si mince dans son costume de voyage en serge bleu marine. Elle tenait à la main une ombrelle rouge et rayée de bleu, assortie à sa toilette... A côté d'elle, toujours un peu en arrière, il reconnut le chapeau rond de la mère avec des ruches noires et blanches, sa robe gris de fer, son ombrelle grise aussi. Rien que la différence de leurs façons de s'habiller marquait la différence des caractères des deux femmes : l'une toujours un peu trop éclatante et soulignée, l'autre toujours un peu trop effacée et trop discrète. Mais si Lucien devait plus tard, en se rappelant cette arrivée, se formuler cette remarque et en tirer cette conclusion, sur l'instant une seule idée absorba pour lui toutes les autres : s'il voulait se présenter à Mme Izelin et l'accompagner ainsi que Marthe dans cette visite à Pompéi, il fallait qu'il se dé-
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cidât et tout de suite. Un dernier sursaut de timidité, un dernier effort, et il était devant elles.
Ce fut la mère qui le vit la première. La petite secousse nerveuse qu'elle éprouvait tandis que le jeune homme la saluait et balbutiait une phrase de surprise avec la plus touchante gaucherie se traduisit par un étouffement dans sa voix pour lui répondre. Quant à la jeune fille, elle eut un peu de rougeur à ses joues, et dans ses prunelles, ce subit éclat, qui annonce chez les coquettes la seule joie dont elles soient capables : celle de tenir là, devant elles, une preuve évidente de leur pouvoir. Ce ne fut qu'un passage, et, tout de suite, cette physionomie mobile s'était empreinte du sentiment que doit avoir une jeune fille à qui un jeune homme apporte un témoignage d'une dévotion passionnée, — à égale distance d'une froideur qui découragerait l'adorateur et d'une émotion qui serait un aveu ou un encouragement. Lucien cependant commençait, après les premières phrases de banale politesse, d'expliquer son voyage en termes dont l'embarras seul le con- Tainquait de mensonge :
— « J'ai été bien souffrant, » disait-il ; « l'hiver à Paris s'est fait si rude après votre départ! Le médecin m'a conseillé le Midi. Je ne
connaissais pas l'Italie... Je me suis laissé tenter, et je suis descendu jusqu'à Naples. C'est hier, en parcourant la liste des étrangers dans k salle de lecture de mon hôtel, que j'ai vu vos noms. Alors je me suis permis d'aller prendre de vos nouvelles... Vous êtes tout à fait bien, madame, ainsi que mademoiselle Marthe? »
— • Très bien, » répondit la mère. La timidité du jeune homme, le tremblement de son accent, l'imploration muette de ses yeux la touchèrent. Elle voyait, à ses orbites plus creusées, à ses joues un peu amaigries, à tout son aspect enfin, qu'il avait réellement souffert, et, pour un moment, la pitié l'emportait sur le scrupule. Elle ajouta : « Vous allez nous raconter ce qui se passe à Paris... Si vous n'avez pas encore fini votre visite, nous la continuerons ensemble... »
— «Je la commence seulement, » dit Lucien. De rencontrer de nouveau chez cette Mme Izelin, dont la froideur l'avait tant déconcerté, la sympathie des tout premiers jours, lui fut une si vive surprise que le sang empourpra ses joues, et il se mit à marcher à côté des deux femmes, sans plus se rappeler son impression de désappointement des minutes précédentes que si Marthe se fût offerte à son premier regard telle qu'elle était maintenant. Par quelle magique puissance de double vue la jeune simulatrice
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avait^elle compris ce que le jeune homme attendait d'elle et quel personnagfe il lui fallait adopter pour achever de l'ensorceler? Toujours est-il que son sourire amusé de tout à l'heure s'élaitchangc en un étonnement ému, que ses prunelles erraient sur les ruines avec une mélancolie discrète. Il ne s'agissait plus de « prendre des instantanés » qui, plus tard, divertiraient les petites amies de Paris. Elle élait vraiment, avec sa fine beauté blonde, l'élégante et jolie fragilité de sa taille, son cou gracile, les fines attaches de ses mains et de ses pieds, l'apparition que Lucien avait rêvé de rencontrer, la Jeunesse attendrie parmi les images d'une des plus poignantes tragédies de l'histoire, l'Espérance parmi les reliques d'une civilisation détruite, mais une Espérance doucement attristée par l'éternel menace du Sort, empreinte de tous côtés dans ces décombres. Etelle se gardait bien de demander « ce qui se passe à Paris » , comme avait dit sa mère. Existait-il un monde, des bals, des bavardages de société? La jeune fille ne semblait plus s'en souvenir. Elle allait, prononçant de temps à autre des phrases vagues sans doute et bien faciles, mais qui, passant par cette bouche, prenaient pour l'amoureux des significations extraordinaires.
•—«... Ce qui me frappe, » disait-elle, et elle
inontrait ces boutiques abandonnées, ces (iiermes vides, ces cours désertes, « c'est combien il y a peu de choses nouvelles dans la vie. Si la cendre ensevelissait une de nos villes, on n'y rencontrerait rien de bien différent de tout cela... C'est un grand commentair» à ce que l'on nous enseignait au catéchisme sur la vanité des vanités... »
— «... Ne pensez-vous pas, » disait-elle plus loin en s'asseyant sur un des gradins du théâtre, tt qu'une tragédie jouée ici, avec quelques spectateurs seulement, et toute cette ville vide au dehors, produirait un bien bel effet?... v Et elle ajoutait : a Les portions de ces ruines les plus impressionnantes sont, pour moi, celles qui rappellent des souvenirs de fête. Il m'arrive si souvent, quand je vais au théâtre, de songer que les spectateurs et les acteurs sont, après tout, des condamnés à mort, et je me figure la salle et la scène vides, et eux disparus... Ce rêve se réalise ici et on en frissonne... «^
— «... Je voudrais tant savoir, » demandaitelle encore devant la colonnade du temple d'Isis, « s'il y avait des chrétiens à Pompéi? Ce sont les seuls qui aient pu avoir une espérance... » Et dans la rue des tombeaux, devant le bas-relief de Nœvoleia Tyché qui représente un vaisseau
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entrant au port : « Quand je vous disais tout à l'heure qu'il n'y avait rien de nouveau ! Inventerions-nous une autre conniparaison pour signifier la paix du ciel après les orages de la terre?... »
Ces paroles lui venaient si ingénument, elle paraissait si bien comprendre et sentir la secrète poésie de la ville morte, que Lucien l'écoutait avec une admiration qui ne lui permettait pas de reconnaître le caractère tout conventionnel de ces formules. Ce qu'elles avaient de si général, de si vulgaire, de si banal au fond, eût dû l'avertir que cette facile mélancolie de touriste ne traduisait aucune impression directe et personnelle. Mais cette mimique sentimentale était accompagnée d'un jeu si savant de ces lèvres fines et de ces souples paupières, Marthe avait un tel art de placer ses réflexions entre deux silences, comme si elle se laissait aller à penser tout haut! Et l'amoureux, lui, «e laissait envahir par un hypnotisme de crédulité qui eût été jusqu'à l'extase, s'il n'eût de nouveau observé un assom ftrissement sur le visage de la mère. Celle-ci, en effet, dès les premières paroles de ce genre qu'avait proférées sa fille, s'était tue. Elle avait regardé Lucien se suspendre à cette voix qu'elle savait si peu sincère et Marthe improviser, prolonger une comédie dont elle, la mère, con-
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naissait si bien la fausseté ! La souffrance qu'elle était venue fuir en Italie s'était de nouveau emparée d'elle avec plus de force que jamais. Ce fut au point qu'à un moment, de continuer cette promenade se trouva au-dessus de ses forces. C'était au milieu de cette rue des tombeaux et devant le bas-relief du bateau dont Marthe venait de commenter le funèbre symbole avec des prunelles noyées de poésie. L'évidence de l'attitude chez cette enfant qui était sa fille devint trop intolérable à sa perspicacité et trop intolérable l'évidence de la duperie chez ce jeune homme, dont elle devinait qu'il éprouvait réellement, lui, toutes les émotions que feifjnait l'autre. Elle leur dit :
— «Je me sens fatiguée. Je vais m'asseoir ici, tandis que vous finirez de visiter la rue. »
- — « Mais nous allons rester avec vous, maman," dit la jeune fille avec une sollicitude que Mme Izelin repoussa presque durement.
— n Non,» répondit-elle, «j'aime mieux être
SPUÎC... ■
— 0 Qu'a donc madame votre mère? » osa demander Lucien à sa compagne quand ils furent à quelques pas en avant. « On croirait qu'elle est mécontente de me voir ici? Pourtant elle m'a si bien accueilli ! ... »
soc tES GESTES
— « Ce n*est pas de vous qu'elle est mécontente, » répondit la jeune fille, «c'est de moi... »
— 0 De vous? » interrogea-t-il. « Et pourquoi?... »
— « Parce que je me suis permis de parler un peu, » répondit-elle en hochant sa fine tête, « et que vous avez paru m'écouter avec intérêt... N'allez pas croire au moins qu'elle soit sevère pour moi... Non... Seulement elle a ses idées... Gomment vous expliquer cela?... Mon pauvre père était si bon. . . Il l'a habituée à avoir toujours le premier rang, vous comprenez?... C'est trop naturel qu'il lui coûte d'y renoncer et qu'elle n'aime pas beaucoup mes succès. . . Enfin, faites un peu plus attention à elle, et parlons d'autre chose, je vous prie... »
Ce fut si bien dit, avec un ton mi-douloureux, mi-enfantin! Le sensitif, le délicat Lucien ne prit même pas garde qu'en dénonçant ainsi la prétendue jalousie de sa mère à son égard, celle dont il rêvait de faire sa femme commettait un de ces petits parricides moraux qu'il eût condamnés sans appel chez toute autre. Il éprouva au contraire un respect ému pour la réserve de cette enfant qui n'achevait pas sa plainte... Était-il possible que le mot de l'énigme contre laquelle il se heurtait depuis ces dernières semaines tût vraiment là et que l'edmi-
ration qu'inspirait Marthe excitât chez Mme Ize- Hn cette basse, cette -détestable envie de la femme qui vieilHt contre le charme et la beauté de la femme plus jeune, — envie, certes, toujours attristante, mais presque monstrueuse quand il j s'agit d'une mère et d'une fille? Dans un cœur chimérique et passionné, une telle idée devait faire révolution.
Lucien en fut bouleversé en effet au point que, durant la fin de cet après-midi et pendant le retour à Naples, ce fut au tour de Mme Izelin
i de s'étonner de son changement. Sans qu'il y eût un seul mot prononcé à ce sujet, tout naturellement le jeune homme était sorti de Pompéi avec les deux femmes, et non moins naturelle-
? ment il avait pris place dans le même compartiment de wagon qu'elles. En dépit de la recommandation de Marthe, il ne put prendre sur lui de soutenir la conversation avec cette mère dans la nature de laquelle il entrevoyait soudain de si mesquines, de si coupables façons de sentir Marthe, de son côté, un peu honteuse, malgré tout, dans sa conscience, de la calomnie que son insatiable besoin de jouer un rôle lui avait inspirée, sans qu'elle en mesurât la portée, se taisait maintenant. La mère, elle, les regardait l'un et l'autre avec l'intuition qu'ils avaient prononcé,
pendant ces quelques minutes où elle le» avait si imprudemment abandonnés, des paroles d'une extrême {jravité. Lesquelles?... Le train allait, longeant cette côte de lave noire, baignée des lames bleues. La sublimité de cet horizon que ferment là-bas la pointe lumineuse de Sorrente, le rocher aigu de Capri, la molle montagne d'Ischia et celle du Pausilippe n'apaisèrent pas cette sensibilité de femme qui, peut-être, ne se connaissait pas tout entière elle-même. Au moment où le train entra dans la gare de Naples, la fièvre de cette agitation était devenue si vive qu'elle n'accepta pas l'idée de subir plus longtemps les incertitudes où elle venait d'être jetée à nouveau. La nécessité d'une explication définitive avec Lucien s'imposa à elle. Marthe était descendue du wagon la première et le jeune homme s'effaçait pour laisser passer Mme Izelin. Celle-ci, d'une voix saccadée, impérieuse, où il pouvait discerner un trouble si profond, lui dit ;
— « J'ai absolument besoin de vous parler. Venez me demander à l'hôtel demain matin à dix heures et demie... Mais, à tout prix, » — elle désigna du regard sa fille, — «qu'e//e ne le sache pas. Je compte pour cela sur votre honneur... ■
Le trouble où ce rendez-vous si étrangement et si brusquement fixé avait jeté Lucien Salvan durait encore quand, à l'heure dite, il fut introduit dans le petit salon de l'appartement d'hôtel qu'occupait Mme Izelin. Pourquoi l'avait-elle fait venir? Quelle décision allait-elle lui annoncer, mortelle à son bonheur? Avant la conversation de la veille et quand Marthe ne lui avait pas encore dénoncé les ombrageuses susceptibilités de sa mère, cette entrevue n'aurait pas effrayé le jeune homme. Il en aurait profité pour mettre à exécution le projet qui l'avait déterminé à son insensé voyage. Il aurait montré à cette femme, qui pourtant ne pouvait pas y demeurer tout à fait indifférente, la vérité de son sentiment. Il devait se taire, dès l'instant où elle nourrissait en elle cette étrange et criminelle envie dont sa fille paraissait si épouvantée. Et de nouveau, Lucien s'était dit qu'une pareille aberration n'était pas humaine, qu'il avait dû mal interpréter la confidence de Marthe, ou bien que celleci s'était elle-même trompée,.. Son agitation fut
portée à son comble par l'accueil que lui fit cette femme pour lui si pleine de mystère, et de qui dépendait tout le bonheur ou tout le malheur de 8a vie. Elle était assise près de la fenêtre ouverte sur l'immense paysage du Vésuve et de la mer, Avec ses cheveux blanchissants, son teint décoloré, les tonalités grises de sa toilette, combien peu elle donnait l'idée d'un être dont la personnalité souffre des hommages rendus à une autre ! Chaque trait dans cette physionomie révélait une âme mortifiée, qui s'est renoncée pour toujours, et dont les désirs se tournent uniquement, irrévocablement, vers la paix. Ses yeux surtout, quand ils se posèrent sur le jeune homme, infligèrent un indiscutable démenti à l'accusation qu'avait portée Marthe. Leur regard était si droit, si profond, si sérieux! Il y a des expressions de prunelles qui ne se concilient pas avec la mesquinerie du cœur. Il était visible que cet entretien ne remuait pas moins Mme Izelin que le jeund homme, car les traces de l'insomnie se reconnaissaient autour de ses paupières battues, dans le pli de ses joues creusées, et ses mains tremblaient un peu. Elle fit signe à Lucien de s'asseoir, et commença de lui parler. Elle s'était, dans ses réflexions de la nuit, amèrement reproché d'avoir cédé la veille à un mouvement irraisonné. Elle s'était dit qu'elle n'avait pas le droit de dénoncer
LES CFSTES »H
d un étranger rîrrémédiable défaut de sincérité qu'elle avait dû reconnaître dans sa fille. Elle pouvait bien susciter certains obstacles à un mariage enti e Lucien et Marthe- mais sans toucher au caractère de celle-ci, et elle s'était arrêtée à un plan qu'elle mit aussitôt à exécution. Elle voulait faire appel chez le jeune homme à la générosité, — bien sûre qu'en frappant cette corde, elle éveillerait un écho en lui.
— «J'ai voulu vous parler, monsieur Salvan, » lui dit-elle, « parce que j'ai pour vous une absolue, une entière estime. Il y a des résolutions qu'une mère aurait le droit de prendre sans en rendre compte à personne. Mais je vous sais une nature trop noble, trop sensible aussi, pour agir avec vous comme j'agirais vis-à-vis d'un autre. . . Je vous demande seulement de répondre d'abord à cette question : supposez qu'un de vos amis de Paris nous eût rencontrés hier tous les trois, vous, ma fille et moi, nous promenant dans les ruines de Pompéi?... Que croyez-vous qu'il eût pensé?... »
— (i Mais, madame, » balbutia le jeune homme, o si j'avais pu croire que ma présence vous déplût, je vous aurais quittées, Mlle Marthe et vous, tout de suite. . . Il a fallu votre propre autorisation... »
— « Je devais vous la donner, » interrompit
lit LES GESTES
la mère, ■ et je ne la regrette pas. Je voulais vous voir auprès de Marthe, je vous y ai vu. Si j'avais gardé le moindre doute sur certains soupçons, je l'aurais perdu... Répondez-moi en toute franchise, mon enfant... » Au moment où elle se préparait à le frapper, elle ne put se retenir de lui donner, par une appellation plus affectu^euse, une marque de la pitié qu'elle éprouvait pour la peine qu'elle allait lui infliger. . . « Oui, »» insista-t-elie, « répondez-moi. Croyez-vous que cet ami de Paris dont je vous parlais aurait cru que nous nous étions rencontrés là par hasard?... »
— ■ Non, madame, » dit-il simplement
— « Soyez franc jusqu'au bout, » continua Mme Izelin, « et avouez que votre voyage ici a été prémédité, que vous êtes venu à Naples parce que vous vouliez revoir Marthe... »
— «Je l'avoue, » répondit Lucien. Il avait eu, tandis que Mme Izelin lui parlait, cette espèce de désarroi intérieur qui s'empare des jeunes gens comme lui, pudiques dans leurs émotions jusqu'à en être farouches, lorsque leur plus intime secret est formulé à haute voix devant eux. Même quand ils savaient que ce secret était connu de leur interlocuteur cette précision les désoriente autant que s'ils s'étaient crus assurée d'un absolu mystère. Il arrive alors qu'au
lieu d'essayer de dissimuler au moins quelque chose de ce qu'ils étaient résolus à cacher, ils éprouvent un besoin d'une complète franchise, et ils prononcent à leur tour des paroles dont ils se seraient estimés incapables. L'amoureux de Marthe répéta : a Je l'avoue... » puis, étonné lui-même de ce qu'il osait dire : « Je comprends maintenant que j'ai été imprudent et que j'ai risqué de me faire mal juger par vous... Gela vous paraîtra insensé, mais c'est bien vrai : je n'ai pas pensé une minute à cette possibilité que je fusse rencontré par quelqu'un de notre monde, que ma présence ici pût être connue, interprétée, commentée... Puisque vous lisez si bien en moi, vous avez deviné aussi quel sentiment je porte à Mlle Marthe... Mais je le sais trop, que vous l'avez deviné. Je sais que vous êtes partie de Paris à cause de cela, parce vous me trouviez trop empressé auprès d'elle... 41ors j'ai été très malheureux... Je me suis dit que l'on m'avait calomnié auprès de vous. Je l'ai cru... J'ai cru que vous aviez formé le projet d'un autre mariage... On avait prononcé un nom (levant moi... Je n'ai pas supporté cette incertitude et je suis parti. . . Je voulais d'abord rester dans le midi de la France, tâcher de savoir la date de votre retour et me trouver sur votre route seulement dans le nord de l'Italie. Ensuite
su LKS CESTB8
j'as pensé que je pouvais revenir au-devant de vous jusqu'à Florence, puis jusqu'à Rome Enfin la tentation a été trop forte, et me voici... Je ne vous ai rien caché, madame. Ordonnez-moi de 1 quitter Naples, je vous obéirai... Mais soyez ) bien sûre qu'il n'y a eu de ma part aucun plan caché et que, pas un instant, je n'ai même imaginé que mon voyage pût compromettre Mlle Izelin... »
— « Elle n'était pas prévenue de votre départ? '> demanda la mère,
— « Ah! madame!... » répondit-il avec une révolte à peine dissimulée.
— « Comme il l'aime! « prnsa la mère devant cette nouvelle preuve de l'extrême délicatesse de ce cœur de jeune homme; et, tout haut: « Je vous crois, monsieur Salvan, et je vous sais un gré infini de m'avoir parlé avec cette entière sincérité... J'y répondrai par une sincérité pareille... Il est très vrai, » ajouta-t-elle après une seconde d'hésitation, « que j'ai emmené ma fille loin de Paris à cause devons... Mais ne vous faites aucun reproche... Vous n'avez dépassé en rien dans vos assiduités la discrétion qu'un galant homme doit s'imposer quand il s'agit d'une jeune fille... On ne vous a pas davantage calomnié auprès de moi. Je ne l'aurais pas permis, vous ayant trop étudié pour ne pag vous avoir
LES OHSTES tl5
jugé d'une manière défînilive... Je vous ai déjà dit que je vous estime beaucoup, et je vous le répète, mais beaucoup, beaucoup... •»
Elle avait prononcé ces phrases avec une émotion mal contenue qui acheva de déconcerter [Aicien Salvan. Cette estime où elle disait le tenir contrastait d'une manière trop complète avec la volonté qu'elle avait eue, qu'elle avait visiblement encore, de le séparer de sa fille, et il ne put se retenir de protester contre cette contradiction, d'autant plus douloureuse pour lui qu'elle était plus inintelligible :
— « Mais alors, madame, w s'écria-t-iî, «pourquoi m'avez- vous traité, pourquoi me traitezvous comme quelqu'un que vous n'estimeriez pns?... Je sais que je n'ai rien qui puisse beaucoup flatter l'orgueil d'une mèrc,qaema famille est de condition bourgeoise, que moi-même, je ne suis destiné qu'à un avenir simplement honorable... Y a-t-il là de quoi justifier ce parti pris de refus que j'ai deviné dans votre déj)art,que je devine maintenant dans vos yeux, dans le son de votre voix, dans toute votre attitude t.. . Vous wez d'autres engagements, je le comprends bien... » continua-t-il en secouant la tête, « et vojis ne voulez pas me les dire... C'est votre droit... Pourtant, » conclut-il d'une voix déchirante, « si c'est avec le jeune homme que l'on m'a
2I« LES GESTBS
Hemmé, je vous jure, madame, que Mlle Marthe serait plus heureuse avec moi ! ... »
Ce cri de naïve jalousie ne lui eut pas plus tôt échappé qu'il en sentit l'imprudence. Mais comment faire que la phrase prononcée n'eût pas été prononcée?
— 0 On vous a nommé quelqu'un?» demandât-elle; 0 mais qui?... Allons, répondez-moi. J'ai le droit de savoir ce que l'on dit de ma fille. »
— « M. de Barrois, » fit-il après une seconde d'hésitation.
— « M. de Barrois!... » répéta la mère, a Je TOUS remercie de m'avoir prévenue... Il est assez naturel, » continua-t-elle avec une ironie où se révélait son énervement grandissant, « que ce gentilhomme ruiné qui vient chez des bourgeois comme nous pour y trouver une dot fasse courir ce bruit. Je saurai y couper court... Il n'est pas moins naturel, » ajouta-t-elle, a que la jalousie vous aU rendu crédule à un si absurde propos... Car enfin, qu'est-ce que M. de Barrois a pour lui?... C'est un oisif et un libertin. Il est vrai qu'il est titré. Est-ce que vous avez pensé » insista-t-elle « que j'étais capable de me décider pour cette raison, par la vanité d'avoir une fille marquise?... » Et voyant, à cette simple phrase, la rougeur de la honte envahir de nouveau le visoge du jeune homme elle répéta : « Ainsi, vous l'avea
LES GESTES ill
pensé... » Et sa voix se fit singulièrement amère pour continuer : « Ah ! ce serait vraiment une trop grande duperie de sentir d'une certaine façon si l'on ne sentait ainsi pour soi-même... D'ailleurs, on ne se refait pas... Quand je vous ai vu vous intéresser à Marthe, monsieur Salvan, croyez-vous que j'ai cherché, moi, à votre conduite de vilains motifs?. . . Pourquoi en avez-vous cherché à la mienne, quand vous m'avez vue emmener ma fille et que vous avez compris que j'étais opposée à votre mariage avec elle? Pourquoi ne m'avez-vous pas fait crédit? Pourquoi n'avez-vous pas pensé tout uniment : « Ma- « dame Izelin connaît Marthe mieux que je ne la « connais. Elle ne croit pas que nos caractères « se conviennent, et elle veut nous éviter, à l'un « et à l'autre, des déceptions, voilà tout...» Peutêtre même auriez- vous pu deviner... » et ce fut à son tour d'avoir une rougeur aux joues, « que cette résolution m'a coûté, qu'elle me coûte. Je ne vous ai pas caché ma sympathie. Je ne vous la cache pas. Vous avez dans votre nature toutes les délicatesses, toutes les loyautés, je le sais, qu'une femme qui a été éprouvée par la vie peut rêver dans son gendre. Si je suis opposée à ce mariage, ce n'est pas pour des raison* égoïstes... Mais, mon enfant, comprenez-le donc et ne m'en faites pas dire davantage. . . J 'ai déjà trop parlé. . .t
tu LES GESTES
— - • Je crois vous comnrcrKiro.. m;K]anie, » répondit Lucien après un silence. Tandis que la mère lui parlait, et comme il arrive dans certaines minutes d'explication décisive, toutes les impressions contradictoires par lesquelles il avait passé depuis qu'il s'occupait de Marthe s'étaient à la fois réveillées en lui. Il s'était rappelé, et les espérances conçues devant le gracieux accueil de la jeune 611e, et ses incertitudes à d'autres moments, sa déception de la veille, par exemple, quand il l'avait vue entrera Pompéi, si évidemment frivole et indifférente, puis leur soudaine communion de sentiments durant la visite de la ville morte, le mécontentement progressif de la mère devant l'intimité de leur causerie et l'explication que Marthe lui en avait donnée. L'énigme de sa situation vis-à-vis de ces deux femmes se faisait plus obscure encore, à moins que le mot n'en fût simplement un malentendu entre elles : « Oui, » continua-t-il, « vous pensez que Mlle Marthe ne m'aime pas... S'il en est ainsi, » et une supplication passa dans son accent, « et si, d'autre part, vous avez pour moi cette estime dont je suis profondément touché, trouvez-vous juste de m'interdirc d'essayer de changer ses dispositions?... Il y a entre Mlle Izelin et moi, permettez-moi de vous le dire, tant de ressemblances d'esprit, nous avons si naturellement une même
LES GESTES tl9
façon de sentir que ce principe de sympathie pourrait devenir de sa part quelque chose de plus tendre. Si vous m'autorisiez à seulement vivre un peu dans son atmosphère, — pas maintenant, pas durant ce voyag^e, je me rends trop compte que les convenances du monde s'y opposent» mais à Paris, dans la société où nous sommes destinés à nous rencontrer?. . . C'est une épreuve. Ai-je besoin de vous assurer que, si vous me la permettez, j'y apporterai tant de prudence, tant de discrétion, et si, dans six mois, dans un an, je n'ai pas su me faire aimer, alors, oui, je trouverai trop légritime que vous me demandiez de m'en aller... Mais d'ici là... »
— « D'ici là, » interrompit-elle de sa voix profonde, a je vous aurai laissé gâter votre vie, remplir votre beau et grand cœur davantage encore d'un sentiment dont je suis sûre, entendezvous, sûre, absolument sûre qu'il ne sera jamais partagé... »
— o Mais pourquoi? » interrogea-t-il.
— a Pourquoi? Parce que cette identité dont vous parlez entre vos façons de sentir et celles de Marthe n'existe que dans votre imagination, nni ce que vous êtes une âme d'une race et elle une âme d'une autre, parce qu'il est encore temps pour vous de vous arracher à ce qui ne sera jamais qu'un mirage... J'ai été comme
*iù LES GBSTBf
VOUS, » insista-t-elle avec l'accent d'une femme qui va chercher ses souvenirs au plus intime de son cœur et de son passé : « Gomme vous je me suis trouvée au bord de la vie... Comme vou? j'ai été séduite par ce que j'ai cru être un accord «le j'àme, une vérité... Et tout mentait... Oui, tout! Ah! si quelqu'un m'avait avertie alors comme je vous avertis!... »
Elle s'arrêta, effrayée de l'allusion si directe qu'elle venait de faire à son propre mariaf^e. Quoique les phrases de cette demi-confession fussent singulièrement obscures pour son interlocuteur, trop de douleur sincère y frémissait pour qu'il n'en fût pas remué, et en même temps une trop évidente conclusion s'en dégageait : si Mme Izelin s'opposait à l'union de sa 6lle avec Salvan, c'est qu'elle nourrissait, à l'égard du caractère et du cœur de cette fille, une défiance, — quelle défiance? — un soupçon, — quel soupçon? — Cette évidence fut soudain si cruelle à l'amoureux, qu'il répondit :
— « Ètes-vous sûre, madame, que vous ne vous trompez pas?... C'est bien osé à moi de touclier à certains sujets. Mais en me disant ce que vous venez de me dire, vous me donnez la preuve d'une telle confiance!... Et puis il me ferait impossible de vous quitter maintenant
LES GESTKS S'21
«ai!^ m'étre moi-même ouvert tout entier. . Je ne sais pas quel résultat cet entretieii aura pour moi... Je serais non pas consolé; mais pourtant moins malheureux, s'il aboutissait à éclaircir un peu une situation que je devine bien pénible pour vous... et pour une autre personne... Il faut que vous me pardonniez, • ajouta-t-il eu hésitant, « si je me permets d'interpréter ainsi vos paroles... II me semble qu'elles laissent entendre que les chances de malheur, si vous consentiez à m'accorder la main de Mlle Marthe, ne viendraient pas de mon côté... Pardonnez-moi encore d'aller plus loin. Mais dans notre promenade à Pompéi, hier, il m'avait semblé qu'elle aussi sentait de votre part une sévérité, presque une malveillance,.. Ah! Laissez-moi continuer... Je n'ai pas beaucoup vécu. Je sais pourtant qu'entre des natures délicates et qui paraissent le plus faites pour s'estimer, il peut s'établir des mésintelligences. J'ai trop senti hier que Mlle Izelin, elle aussi, de son côté, s'inquiétait de n'être pas tout à fait en accord avec vous et qu'elle en souffrait... »
— a Ah! » dit la mère. « Elle vous a parlé de moi? Soyez franc jusqu'au bout. . . Et à quel moment?... Pendant que vous acheviez de visiter la nie de? tombeaux et que je vous alleiulais?... Je Tâvais deviné... s
— « Je vous en conjure, madame, » s'écria le jeune homme, « n'interprétez pas ainsi ce que je viens de vous dire, bien mal... C'est moi qui avais cru deviner un mécontentement sur votre visage... »
— «Et alors, » interrompit Mme Izelin, «vou? l'avez questionnée? Vous lui avez demandé ce quej'avais?Et que vous a-t-elle répondu?... Mais moi aussi je l'ai deviné, ce qu'elle vous a répondu, nen qu'à vous reg^arder ensuite, rien qu'à vous voir maintenant... Elle s'est plainte de moi! » répéta-t-elle, comme en se parlant à elle-même. « Gela devait être; et vous l'avez crue ! . . . Cela devait être encore. . . »
Elle s'était levée en prononçant ces mois auxquels Salvan n'osait plus répondre. Il en est de certaines conversations comme de ces promenades sur un sol miné où tout d'un coup le pied éveille un écho si prolongé que le marcheur s'arrête. Un phénomène tout pareil de surprise saisissait Lucien devant le retentissement de ses paroles. Il devinait des profondeurs secrètes et inexplorées, tout le ravage intérieur de longues méditations, de chagrins solitaires, dans cettt femme qui maintenant l'épouvantait par l'inexplicable émotion dont il la voyait possédée. Elit avait cessé de le regarder, et elle était venue, comme pour calmer cette émotion trop forte,
LES CE'^TFS 9Sa
s'accouder à la fenclre. II voyait les masses grises de ses cheveux, sa tempe appuyée sur sa main blanche et contractée, son autre main crispée contre le bord de la croisée. Que signifiait ce soudain éclat d'indignation, — contre quoi? Contre une plainte dont elle ne pouvait même pas soupçonner la nature? Quelles difficiles, quelles incompréhensibles relations y avait-il entre cette mère et cette fille pour qu'elles parussent ainsi souffrir l'une de l'autre, et à ce degré? Lucien n'avait pourtant pas rêvé la veille et Marthe lui avait bien réellement dit ces mots-ci : «Je me suis permis de parler un peu, vous avez paru m'écouter avec intérêt, voilà pourquoi elle est mécontente... » Et elle avait ajouté, pour que la signification de cette phrase, si peu équivoque, fût tout à fait évidente, cette autre phrase sur son père qui expliquait, si elle n'excusait pas, les susceptibilités de la veuve envers sa fille plus jeune et dans toute la grâce de sa beauté. Il n'avait pas rêvé non plus tout à l'heure en écoutant Mme Izelin rappeler son propre mariage et pousser ce cri où se ramassait toute la mélancolie de sa vie raanquée, ce : « Tout mentait! » ce : «Si quelqu'un m'avait parlé alors comme je vous parle... » Elle avait donc été malheureuse dans son mariage? — Que Marthe l'ignorât, c'était trop naturel. Mais il n'était pas naturel
que la mère tînt rigueur à sa fille de« misères de son existence conjugale. Il ne Tétait pas davantage qu'au moindre indice elle la soupçonnât d'une injustice à son égard... Le jeune homme avait peur de ce qu'elle allait lui dire maintenant, lorsqu'elle sortirait de ce silence, plus étrange encore que ses discours. Aussi son cœur battait-il, comme à l'approche d'une catastrophe, quand il la vit se retourner tout d'un coup, le visage serré, les yeux presque durs.
— « Marthe rentre, » dit-elle d'une voix saccadée. « Elle vient de descendre de voiture devant l'hôtel. Dans deux minutes elle sera ici. Mettez-vous là, » et elle montrait à Lucien la porte qui, du petit salon, communiquait avec sa chambre, a derrière cette portière, » et elle fit tomber la lourde étoffe elle-même après avoir entr'ouvert le battant. « Je le veux, » continuât-elle; «il faut que vous sachiez la vérité... C'est vous-même qui déciderez ensuite... » Elle répéta : « Je le veux, » et il y avait dans son regard une énergie si impérative, que le jeune homme lui obéit, sans discuter un projet dont le caractère fantastique ne se réalisa pour lui qu'au moment où, tapi dans les plis épais du damas, il commença d'entendre les deux voix, celle de la mère et celle de la fille, échanger des propos bien simples, bien peu chargé» de sens, eûtr-il
semblé Â quiconque u'eùt pas été lui. Mais ics paroles que disait Marthe, qui se croyait en tétoà-tête arec sa mère, donnaient un tel démenti à ses paroles de la veille, sa foçon d'accueillir une certaine allusion de Mme Izelin contrastait si fort avec l'espèce d'intérêt contenu qu'elle avait montré à Lucien en visitant Pompéi, — cet entretien était une si évidente preuve des complexités de cette nature, toute en expressions, et où rien n'était vrai d'une vérité profonde, que l'amoureux en aurait crié de douleur. Cette évidence lui était rendue plus douloureuse et plus irréfutable par cette particularité qu'il entendait le timbre de la voix de la jeune fille, sans voir son visage. Pour la première fois, n'étant plus sous le prestige de sa délicieuse beauté, ce qu'il y avait en elle de si volontaire et de si factice lui était comme rendu perceptible par son accent. Elle avait une certaine manière, un peu appuyée et trop douce, de prononcer ses phrases, qui l'avait tant séduit quand des regards et des sourires accompagnaient cette intonation. Il sentait tout d'un coup cette jolie voix ^a;7er/aM.r, et cela lui faisait mal à cette place intime de l'être par où nous percevons les infiniment petits de la vie, ces riens qui échappent à l'analyse, presque à la conscience. Mais quel rôle ils jouent dans l'histoire de notre cœur! Ce sont les seules révélais
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lions que nous ayions de la personne, chez ceux que nous aimons ou que nous haïssons, — cette personne qui peut ne pas ressemblera ses actes, mais qu'il est rare qu'elle ne ressemble pas à sa voix, si seulement nous savons l'écouter*
-— « Hé bien I » avait demandé la mère à sa fille, « as-tu trouvé ce que tu voulais? »
— « Oui, maman, » avait répondu Martlie. a Je me suis décidée pour le collier de chien à neuf rangs, avec les petites barrettes d'or. On me les changera à Paris contre des barrettes avec des perles. Tu verras comme le corail est pâle, pâle, presque blanc, et comme il me va! Que tu es bonne de me faire ce cadeau, maman, que tu es bonne toujours!... »
— « Alors tu es heureuse avec moi? » demanda la mère.
— « Tout à fait heureuse, >» dit la jeune fille. « Comment ne le serais-je pas? tu me gâtes tant!... 0
— « Je n'aurai peut-être pas longtemps à t« gâter, » reprit Mme Izelin; «je suis si usée... Tu sais que la vie ne m'a pas toujours été facile... »
— ojele sais, maman, » dit Marthe. «Tune t'es pas sentie mal ce matin?... »
— « Non, w fît la mère. « Seulement, quand je pense à toi et que tu seras bientèt mariée, je
LES GESTES Ml
me dis que tu auras pcui-ôtre de grandes épreuves dans ton existence de femme, et je voudrais être bien sûre que tu n'en as du moins eu aucune dans ton existence de jeune fille... n
— 0 Mais quelle épreuve pourrais-j® avoir eue, maman? » reprit Marthe.
— « On ne sait jamais, >» répondit Mme Izelin; a s'il y avait dans ma manière de te traiter quoi que ce soit qui t'ait fait souffrir, même un peu, il faudrait me le dire... »
— n Quelle idée! » repartit càlinement la jeune fille. EUie prit la main de sa mère et y mit un baiser. Le doux bruit de ses lèvres longuement appuyées dans cette caresse arriva jusqu'à Lucien, dont le cœur s'arrêta presque de battre, à entendre cette interrogation posée par la jeune fille sur un ton mi-enjoué, mi-sentimental : « Si tu me paries ainsi, il y a une raison?... Je gage que je la devine... Il y a de nouveau quelque projet de mariage dans l'air... «
— « C'est exact, « dit la mère.
— « Et peut-oa savoir le nom du candidat? » questionna Marthe, toujours rieuse.
— « Il m'est revenu, » reprit Mme Izelin, « que M. de Barrois avait sondé quelques-uns de nos amis pour savoir s'il pouvait faire une démarche dans ce sens, à notre retour.. Je n'ai encore rien répondu... Tu sais ce que je t'ai dit
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une fois pour toutes : quâfid on te demandera en mariage, je te ferai toutes les objections que je croirai justes. Et puis, je te laisserai libre de te décider. Que penses-tu de M. de Barrois?... »
— « Que je n'ai jamais songé à lui comme à un mari, » dit la jeune fille, « mais que je le trouve très agréable. . . »
— « Tu n'as pas d'objection absolue, alors? «» mterrompit la mère.
— « Aucune, » répondit Marthe.
— « Ainsi tu n'aimes personne? » insista Mme Izelin.
— « Je t'aime, toi! » fit la jeune fille. Et son compagnon de promenade de la veille, avec une stupeur qui achevait de lui faire si mal, l'écoutait jouer son rôle d'enfant gâtée et reconnaissante. C'était, parmi les gestes de cette âme sans vérité, celui dont naturellement la mère souffrait le plus. Elle s'y dérobait d'ordinaire, mais cette fois elle laissait Marthe se déployer, s'étaler dans cette attitude. « Oui, » répétait-elle, « je t'aime, toi, et j'aimerai M. de Barrois s'il doit te plaire. . . Marquise de Barrois, cela sonne bien, c'est vrai... mais il faudra d'abord que M. le marquis soit un bon gendre... C'est Julie qui serait jalouse, maman, elle qui ne peur pas sup^ porter mes succès... » La même phrase dont elle s'était servie la veille pour définir les seulimenis
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de sa mère à son égard lui revenait. Là, du moins, dans cette persuasion qu'elle était entourée de l'universelle envie, cette fille si instinctivement artificielle était sincère. « Mais, » demandât-elle, « tu ne me dis pas qui t'a écrit ces intentions de M. de Barrois?... »
— 0 C'est mon secret, » repartit Mme Izelin. « Je voulais simplement, avant de répondre, t'avoir questionnée. »
— o Eh bien! » dit-elle, a tu sais tout. J'ai à écrire à Julie, » insista-t-elle ; o est-ce que je peux lui faire une allusion?... »
— « Garde-t'en bien, » répliqua la mère.
— « Je comprends, » dit Marthe. « D'ailleurs, ^e ne suis pas embarrassée... Jai déjà fait Pompéi dans mon journal... Je n'ai qu'à lui copier ces pages, en les arrangeant un peu... Elle ne m'ennuiera plus avec sa Feria de Séville de l'an dernier... Dis donc, maman, si je devais me marier bientôt, ce sont des diamants que l'on mettrait aux barrettes du collier de corail. Ce serait bien mieux... »
Cette dernière phrase fut suivie d'un silence, puis du bruit d'une porte refermée qui fit comprendre à Lucien que Marthe avait quitté le salon, et presque aussitôt Mme Izelin vint soulever }e rideau derrière lequel il était caché. La
mère avait dans les yeux une expression plus troublée encore que de coutume. Il aurait pu y discerner, s'il avait eu la force de réfléchir, une pitié pour lui et un remords, celui de l'action qu'elle venait d'oser; car, enfin, quels que fussent les tares, les vices même du caractère de sa fille, c'étaitsa fille, et l'autre, celui qu'elle avait voulu guérir ainsi de «on illusion, c'était un étranger. Mais l'amoureux ne voyait, il ne sentait en ce moment qu'une chose : celle qu'il aimait ne l'aimait pas. Tout le début de cet entretien lui avait été bien pénible, en lui prouvant que Marthe lui avait, la veille, joué une comédie en feignant d'être la victime de l'envie de sa mère. Il lui avait été bien pénible que leur visite à Pompéi, dont il aurait voulu, lui, faire un souvenir sacré, se transformât pour elle en un thème épistolaire, et qu'elle s'en servit uniquement pour étonner une cousine. — Qu'il lui eût vite pardonné ces fautes de sensibilité si, à la demande de sa mère au sujet du marquis de Barrois, elle eût répondu autrement! C'était cette preuve indiscutable, définitive, dt tant d'indifférence à son égard qu'il ne pouvait pas supporter. Il dit tout bas â Mme Izelin o \ou8 aviez raison, madame. Je n'ai plus rien à faire, à Naples. . Je partirai ce soir même. . . » Il &'ii.cimii devant elle pour la saluer, et, avant qu'elle n'eût
trouvé uno pnrole à prononcer, il était sorti de la ehambre.
Elle demeura quelques minutes immobile, pais, brusquement, sans même prendre le soin de mettre un cbapeau sur ses cheveux, elle s'élança elle-même pour essayer de le rejoindre avant qu'il n'eût descendu l'escalier. Il fallait qu'elle lui parlât, qu'elle lui expliquât pourquoi elle avait agi comme elle avait agi. Tous les scrupules de ces derniers mois qui avaient abouti à cette étrange et cruelle scène s'abolissaient pour elle devant le chagrin qu'elle avait lu sur le visage du jeune homme. Elle arriva dans le hall d'en bas au moment même où il passait le seuil de la porte. Elle l'appela par deux fois : « Monsieur Salvan! Monsieur Salvan! a 11 n'entendit pas, ou bien il ne voulut pas se retourner. Alors, comme le portier s'approchait d'elle pour lui demander si elle voulait que le « boy » courût avertir a ce monsieur français » et le ramener, Mme Izelin fut soudain rendue à la conscience de la réalité. Elle dit : « Non, ce n'est pas la peine. » Et elle remonta chez elle, et elle s'enferma dans sa chambre en pleurant. Elle venait peut-être de sauver le jeune hojame d'un mariage qui rn'it rendu malheureux, mais elle avait perdu dans Lucien
celui qu'elle eût précisément rêvé d'avoir pour fils.
Elle était là, assise sur une chaise, à pleurer ainsi depuis un quart d'heure, quand elle entendit sa fille l'appeler du salon. Ramassant toutes ses forces, elle répondit, en criant un peu pour que l'éclat de sa voix en dissimulât l'émotion : « Je viens tout de suite, » et elle passa de l'eau fraîche sur ses yeux pour que son enfant ne vît pas qu'elle avait pleuré. Depuis des années les facticités de langage et de manières que Marthe avait pour la plaindre de ses tristesses et de ses crises de santé lui étaient bien pénibles. A cette minute, cette facticité lui était physiquement intolérable. Cette épreuve lui fut épargnée. La jeune fille était trop occupée d'elle-même pour prêter attention à la physionomie de sa mère. Elle tenait sa lettre à la main. Elle en était si contente qu'elle avait voulu la faire lire à Mme Izelin, à qui elle la tendit en disant :
— « Voici ce que j'écris à ma cousine. Qu'en penses-tu?... »
La mère prit la feuille de papier, toute noircie d'une élégante et haute écriture où un graphologue aurait reconnu la sécheresse et la volonté, les caractères n'offraient ni un plein ni un délié. Ils étaient tous également tracés, comme dessi»
nés, et la barre haute sur les /. C'était une suite de phrases sur Pompéi très adroitement empruntées à leur conversation delà veille avec Lucien. Elle y reconnut des mots du jeune homme, des mots à elle, un mot même du (juide, — le tout donnant l'impression d'une nature si fine, si accessible aux arts. Bien entendu, le nom de Salvan n'y était même pas mentionné. Devant ce petit chef-d'œuvre d'artifice, un accès de mélancolie saisit de nouveau la mère. Elle se dit tout bas : « J'ai bien agi. » Et tout haut : « Ta lettre est parfaite. Elle est très joliment tournée, r
— « J'ai bien pensé qu'elle ne te déplairait pas, » dit la jeune fille, qui ne pouvait pas saisir la secrète ironie de cet élof^e : « Je l'ai écrite avec sentiment.. Je n'aime que ces lettres-là. C'est ce qui me plaît tant dans l'Italie. Tout y parle au cœur... »
— « S'il avait lu cette lettre et s'i7 la voyait ainsi, » songea la mère en se rappelant la scène de iout à l'heure, « il la croirait!... n Et de nouveau elle se répéta mentalement : « J'ai bien agi. » Et puis, quand elle fut de nouveau seule, et revenue dans sa chambre, elle «e remit à pleurer.
Florence. Mai 1601.
Au Comte Lnuif de Turenné
L'anecdote que je voudrais redire aujourd'hui me fut racontée à Londres, en juillet dernier, par un de mes amis américains, Mr. John W. Kerley, de Syracuse (N. Y.). Elle m'a paru assez siniJfulière, et je l'ai transcrite aussitôt, comme je fais pour tous les récits où je crois voir de la vérité humaine. Moins exceptionnelle, je m'y serais intéressé quand même, à cause du narrateur. Mr. John Kerley — ou plus familièrement Jack Kerley — est en effet un type extrêmement représentatif d'une certaine disposition d'esprit très américaine, et reconnaissable,à un moindre degré, chez beaucoup de ses compatriotes qui habitent de ce côté-ci de l'Océan. Deux mots suffisent à la résumer : Jack Kerley adore son pays, et il ne peut pas supporter d'y vivre ; il méprise l'Europe, et il ne peut
vivre que là. Comme beaucoup de ses corapatriotes encore, c'est un homme qui n'a pas d'âge. Son visage maigre et rasé, avec des traits fuis dans un masque énergique, porte aussi bien cinquante ans que quarante-cinq, lî a cette profonde pâleur verdâtre, fréquente aux États-Unis, qui trahit l'hérédité bilieuse de parents abreuvés de whiskey au lieu de vin pendant plusieurs générations. Ces teints, comme pétris de fiel, n'ont jamais eu ni fraîcheur ni jeunesse. Ils n'ont pas davantage de vieillesse, tant l'usure du sang s'y laisse peu deviner. Chez Kerley, cette physionomie grise s'éclaire de deux yeux rendus plus bleus par le contraste, où éclate toute la décision d'un vrai lils des a Stars and SLripes » , les étoiles et les raies du drapeau national. Il a cette bouche fine et amère, aux coins tombants, que vous rencontrez si souvent là-bas, et dans laquelle il y a du frémissement et du dégoût, l'excès de la sensibilité nerveuse et l'excès de l'effort, trop de réflexion et trop de volonté. Lorsqu'on est allé à New-York et qu'on a connu un grand nombre d'Américains, on discerne dans cette amertume du sourire un indice de cette dyspepsie morale dont ils sont si souvent atteints et qui n'est que la forme sentie de la dyspepsie physique. C'est vraiment la maladie de Kerley, mais il la connaît. Il n'est heureux de rien. Il
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l'avoue, et il en donne des raisons qui sont très justes . Il est bien Américain aussi par cet abus de la conscience. Je l'entends toujours me disant dès notre j^icmière rencontre en Angleterre, il y a quelque dix ans, au cours d'une visite du samedi au lundi, dans un adorable château du Surrey : — « Vous avez le goût de la vie cosmopolite. Vous ttveas tort. Je l'ai menée. Je la mène. Il n'y a rien là dedans, je vous assure. Et d'abord elle n'est pas honnête. Nous ne devons pas manger dans un pays étranger l'argent qui nous vient de notre pays. Me voici, moi. Mes habits, mon loyer, mes livres, je paie tout cela avec des chèques sur une banque de Syracuse, ma patrie, une ville que vous ne connaissez sans doute même pas de nom, dans l'État de New-York. Elle n'a que quatre-vingt mille âmes. Passons. Et d'où tiré-je l'argent qui est en dépôt là-bas? Du revenu des blocks de maisons que mon père a construites, avec des pierres de Syracuse, des ouvriers de Syracuse, et ces maisons n'ont de valeur que parce qu'elles servent à des gens de Syracuse, lesquels travaillent pour me payer mes loyers. Chaque fois que je signe un chèque pour mon tailleur ou mon bottier de Londres, c'est comme si je prenais du travail américain pour le donner à ces Anglais Ce n'est pas d'un bon citoyen. Je le sens, et j'en souffre un peu
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davantage chaque jour. Tous les cosmopolites en seraient là, s'ils avaient du cœur... m
— « Mais si vous pensez ainsi, pourquoi ne retournez-vous pas aux États-Unis?» lui demandai-je.
— 0 Pourquoi? » répondit-il, « parce que mon père a eu la funeste idée de me faire passer la mare, comme nous disons, sous prétexte de me faire apprendre les langues, quand j'étais encore un tout petit garçon. Deux ans en France, deux en Allemagne, trois en Angleterre, il y en avait sept que je n'allais plus aux États que pour les vacances, lorsque mon père est mort. Que voulez-vous? J'avais pris le goût de l'Europe. J'ai achevé de me gâter, aussitôt libre, en allant m'installer en Italie... Vous ne connaissez pas l'Amérique? Non... Quand vous irez, vous le comprendrez tout de suite, dès votre entrée à New-York, rien que dans le trajet du quai de bois à l'hôtel : pour vivre là il faut travailler. Tout le monde y fait quelque chose. Il n'v a pas de place pour un dilettante, un amateur, un oisif comme moi... Ah! Si j'avais des enfants, je vous jure que je ne les élèverais pas de manière à en faire des étrangers dans leur pays. J'attacherais leur trolley sur le fil américain. .. » Ce fut la métaphore dont il se servit et dont je n'ai compris combien elle était natio-
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nale qu'après avoir, comme il me l'avait conseillé, visité ces villes où le sifflement et les coups de cloche des voitures lancées le long des fils électriques se mêîeiitaux moindres bruits de la vie. Et il continuait : « En Amérique, tout est rude encore, mais si jeune; inachevé, mais si vivace; incohérent, mais si jaillissant! On y respire partout l'avenir et ses fécondes énergies. Ici, tout est poli, mais épuisé; ordonné, mais faible; achevé, mais appauvri. Tout appartient au passé, y compris moi-même. C'est l'infirmité que j'ai contractée en Europe : l'amour, le besoin du passé. Tenez, » ajouta-t-il en me montrant le château dont nous étions les hôtes pour quarante-huit heures, et qui dessinait, à travers les verdures du parc séculaire où nous nous promenions, sa construction en briques roufjes, contemporaine des Tudors, « voilà ce que j'aime aujourd'hui : ces décors derrière lesquels j'ai la sensation de la durée. Et c'est absurde, puisque ce n'est pas une durée dont je fasse partie. Notre rôle, à nous autres Américains, c'est de boycotter le Vieux Monde. Nous devrions être des ancêtres, devenir le passé nousmêmes, celui d'une plus grande Amérique. Tous ceux d'entre nous qui ne se conforment pas à ce programme font comme moi : ils manquent leur vie... •
•4» HEGONNÂISSANGE
Qaand un Américain de l'espèce supérieure comme était celui-là se dissèque avec cette lucidité, soyez assuré qu'il prend les devants sur vous et qu'il entend prévenir votre propre critique. C'est un des signes entre mille par quoi se manifeste l'extraordinaire amour-propre dont est tourmentée cette race hypersensitive et qui semble à la fois, avec un égal excès, croire en elle-même et s'en défier. Ces discours, et d'autres semblables, que ce très intelligent John Kerley m'a tenus depuis, dérivent tous de l'extrême acuité avec laquelle il perçoit le secret défaut de sa grande culture. Pour tout dire d'un mot, un peu gros et néanmoins exact, Kerley n'est qu'une variété de l'Américain anglomane, la plus subtile, la plus délicate. Mais c'est tout de même un anglomane, et qui a greffé sur sa nature propre d'Yankee les goûts, les habitudes, les idées d'un Anglais épris d'art et de raffinement. Il s'est donné, entre autres passions, celle d'an gentleman de cette sorte pour l'Italie d'avant le seizième siècle, et sa maison de Hans Place en» ferme véritablement un musée quattrocentiste à ravir les derniers survivants du Préraphaélitisme. C'est le point où se reconnaît l'imitateur chez lui. Il réalise un Idéal qui était à la mode quand il a débuté dans la vie britannique, et au moment récis où cet Idéal est en train de passer. Mais ce
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qui ne passera pas, c'est la beauté du « tondo » de Filippino Lippi qu'il a découvert dans je ne sais quelle petite ville de Toscane; c'est la finesse d'incrustations des deux stalles de Fra Giovanni da Verona qui ornaient jadis le chœur du mont Olivet Majeur, et qu'il a pu acheter; c'est la pureté de style de trente autres peintures, terres cuites, boiseries, morceaux de marbre qui font de son salon et de sa bibliothèque le plus charmant cadre où donner un thé à des duchesses teintées d'esthéticisme. Mr. John W. Kerley n'est pas seulement un passionné de bibelots italiens, c'est aussi un des figurants de la troupe composite qui en Angleterre gravite autour de la pairie. Vous trouverez son nom durant la saison dans toutes les parties du «amedi au lundi que mentionnent le» (gazettes. Son automne se passe à « visiter» dans les châteaux les plus fermés. Son hiver se dépense entre Cannes et Florence, de villa en villa, sans compter qu'aucune personne notable dans les arts, la politique ou les lettres n'a débarqué à Londres qu'il n'ait trouvé le moyen de la connaître, l'un des premiers. Mais de fréquenter tout le long de l'année, même sur un pied d'intimité, des gens très nobles, très riches et très célèbres, lorsqu'on s'appelle simplement Mr. John W. Kerley, et que l'on ne possède pas
beaucoup plus de deux cent mille dollars de ca« pital, c'est forcément souffrir un peu dans cet arrière-fonds de légitime orgueil qui veut que l'intimité suppose l'égalité. Quand on a l'âme basse, ces piqûres-là rendent envieux. Quand on l'a farouche, elles rendent misanthrope. Le collectionneur de Hans Place est trop délicat pour connaître l'envie, il est trop épris de la société pour accepter la solitude. Il continue donc de vivre cette vie aristocratique et sans cesse froissée, en essayant d'augmenter sa petite galerie de manière à primer du moins par là, et en pratiquant l'auto-ironie :
— « Je n'ai qu'une originalité, » dit-il souvent, « mais je l'ai bien. Je suis l'Américain qui ne vaut pas un million de dollars, le seul en Europe ! ... »
Cette pauvreté très relative était l'habituel objet de mes taquineries envers Kerley, et ce fut précisément le point de départ de la confidence que je voulais rapporter, sans commentaires. Et puis je me suis laissé aller à tracer un crayon du personnage. Je le revois en ce moment, tel qu'il était par cet après-midi de juillet dernier où il me fit ce récit et dont je pourrais retrouver la date exacte. C'était le surlendemain du jour où l'on avait fini de veûd^"« chez Christie la suite d'étude« laissée
par feu Sir Edward Burne Jones. Les journaux avaient publié le détail des enchères, poussées avec cette outrance que ces flegmatiques Anglais apportent à leurs engouements. J'avais rendea:vous avec Kerley, chez lui, sur les quatre heures, nous devions aller ensemble dans une maison de Grosvenor Square, à une séance de musique dont le programme comportait des airs norvégiens, joués par un pianiste polonais chez une lady écossaise, le tout en l'honneur d'un célèbre homme d'État autrichien, cornaqué à Londres par un diplomate portugais! — 0 Gosmopolis! — Je trouvai mon homme dans sa bibliothèque. Il était seul, habillé pour sortir et qui m'attendait. Il ne s'aperçut pas de mon entrée dans la chambre, hypnotisé qu'il était devant un cadre posé sur un chevalet et dans lequel resplendissait une des aquarelles que j'avais le plus admirées l'avant-veille à l'exposition de Ghristie, la plus précieuse peut-être de toutes ces reliques du grand peintre, disputées à coups de banknotes. Elle représentait un des sujets favoris du maître : Un Mariage de Psyché... Dans un paysage de montagnes, sauvage et verdoyant comme une vallée des Hautes-Terres, la fiancée s'avance, triste et douce victime, suivie de ses compagnes, qui sèment des fleurs avec un geste lent, résigne à la fol* et désespéré. Ces longues
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figures frêles, drapées de leurs longs voiles, semblent une procession funèbre, et cîîes ont toutes, dans la souple construcliou de leurs corps presque trop grands, dans la ligne de leur profil songeur, dans le coloris de leurs yeux verts et de leurs cheveux d'un châtain roux, cette grâce si profondément, si intensément anglaise que Burne Jones a dégagée du type féminin de son pays. Oui. C'était vraiment un joyau d'art et qui pouvait presque soutenir la comparaison avec les merveilles du génie toscan que l'Américain soi-disant pauvre avait su amasser autour de lui. Je l'en complimentai aussitôt, en lui mettant la main sur l'épaule pour l'avertir de ma présence, et je commençai, non sans malice :
— « Hé bien ! vous vous êtes laissé entraîner, vous aussi, et vous avez fait une folie comme un simple millionnaire de New-York ou de Chicago?... Et que vous avez été bien inspiré! C'est un chef-d'œuvre, que cette aquarelle! »
— 0 N'est-ce pas? » répondit-il, et l'habituelle amertume de sa physionomie était comme fondue dans une exlase qui céda vite la place à une expression de singulière ironie : « Je n'ai pas la fortune d'un pareil achat, » continua-t-il. « Les quelques pauvres bibelots que j'ai ici n'ont qu'un mérite, celui de m'avoir coûté beaucoup
de marches et oontre-marches. J'ai du moin* GCtte qualité de mon pays, si je n'ai pas les autres : le goût de la lutte, l'amour du fig^t. Je l'ai mal appliqué, puisque j'ai dépensé trente longues années à ramasser ce qu'un magnat des mines ou du pétrole se procure en une minute, rien qu'en signant un chèque. . . Non. Je n'aurais pas pu m'offrir ce Burne Jones... Il m'a été donné hier, et dans des circonstances si étranges qu'il me faut depuis vingt-quatre heures le regarder comme je faisais quand vous êtes entré, le toucher, le manier, pour me convaincre que je ne suis pas le jouet d'une illusion... » Il prit en effet le cadre entre ses mains, le souleva tout en le comtemplant, et de nouveau sa physionomie se transfigurait d'enthousiasme. « Bon, » ajouta-t-il en reposant la peinture et regardant sa montre, « nous avons le temps d'aller à Grosvenor Square à pied en traversant le parc. Voulezvous? J'ai envie de vous raconter comment je me trouve avoir ce bijou-là chez moi, dans cette maison d'Hans Place qui ne s'attendait guère à cette aventure voici seulement deux jours. . . Cette chose-là,» etil montrait l'aquarelle, «fait grand honneur au vieux monde, mais la manière dont elle m'est arrivée fait plus grand honneur au nouveau, et vous savez que j'ai beau ne pas vivre avec mes compatriotes, je les aime, et je
i» HECONa AiSSANCE
VOU8 assure qu'ils sont dignes d'être» aimés. Ce qu'il y a au fond de l'âme américaine, c'est d'abord une énergie d'impression que vous ne rencontrerez nulle part ailleurs, et une éton-' nante capacité de retournement, de recommencement, au lieu que... » 1 Il se tut pour épargner ma susceptibilité, et je pus voir flotter autour de sa lèvre rasée un vague sourire de dédain à l'égard des infériorités de l'Europe. Je ne pensai pas à m'en offenser. Nous ne pouvons pas nous mettre, nous autres Européens, à ce point de vue qui nous confond tous dans l'unité de notre continent. II viendra peut-être une époque où nos petits-neveux nous trouveront très imprudents de n'avoir pas deviné que c'est là pourtant la vérité, une redoutable, une formidable vérité En attendant, j'étais tout vengé des dédains du fils du Nouveau Monde par le simple fait qu'il était dans une rue de Londres, et si ravi d'y être, au lieu de se promener le long des blocks de Broadway ou de la Cinquième Avenue. Nous avions pris Sloane Street, puis Piccadilly, pour gagner le parc, à la hauteur d'Albert Gâte, et, maintenant, sous le plus joli ciel gris perle d'un tiède après-midi d'été , dans ce cadre frais de verdure et d'eaux, nous pouvions voir défiler toute l'Angleterre aristocratique et comblée, f^es voitures de maîtres se
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succédaient, se croisaient, se pressaient, blasonnées, vernissées, capitonnées, avec leurs grands cochers poudrés, droits sur les sièg^es, et flanqués de « tigres » minuscules. Elles balançaient sur leurs ressorts en col de cygne des femmes parées de colliers de perles et de diamants comme pour un bal, en toilettes d'un luxe éclatant et léger tout ensemble. Il y en avait parmi elles de bien sèches et de bien hautaines ; mais, aussi, que les gracieuses étaient gracieuses, et que les belles étaientbelles, avec un tel air de santé dans rélègance! Mon compagnon saluait celle-ci, saluait celle-là. Une vanité enfantine éclairait son front et ses yeux quand une couronne ducale décorait le panneau de la calèche d'où une familière inclinaison de tête et un sourire accueillant tombaient sur lui. Cependant il me racontait l'histoire qu'il m'avait annoncée. Il y jouait un rôle tout impvégné de l'antique esprit du puritanisme yankee, et je sentais à son accent que ce dilettante, un peu snob, était d'abord — pardessous et par-dessus tout — un puritain scrupuleux et tourmenté, en qui brûlait toujours tout au fond la flamme morale et civitjue des passagers du Mayflon nr,
« Il y a de cela, » commença~t-îI, « exactement douze années. Je revenais d'Italie, et je m'étais arrêté, pour saluer des amis, à Monte- Carlo. Vous ne voyez pas de rapports entre cette peu idéale station et la Psyché de Burne Jones ? Attendez la suite de l'histoire. Je devais passer une semaine dans cet abominable endroit, qui n'a pour lui qu'une chose, mais il l'a, ces merveilleux jardins en espalier. Je me suis souvent étonné, entre parenthèses, qu'un essayiste n'ait pas écrit une page sur les palmiers de ces terrasses. Ils ennoblissent l'immoral terreau qui se tasse à leurs pieds, comme l'œuvre d'un artiste dégradé, un Byron, un Edgar Poë, un Baudelaire, un Verlaine, ennoblit les vices dont elle sort. Je vous donne cette comparaison qui m'est venue à l'idée justement dans ce séjour, tandis que je me promenais dans ces allées, devant cet horizon, un des plus admirables qui soient au monde. J'en jouissais beaucoup, mais, comme toujours, avec un secret remords. Je suivais les concerts, qui sont excellents, et vous savez si
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j'aime la musique, et j'avais aussi un remords de ce plaisir. Derrière cet orchestre, comme derrière ces massifs d'arbres et de fleurs, je voyais trop distinctement le détestable arguent du jeu. .remployais, pour tranquilliser un peu mes scrupules, un procédé que je vous recommande et qui n'est pas de mon invention. Je le tiens d'une dame bostonienne, piétiste et mélomane. II consiste à calculer quelle somme représente à peu près pour chacun des visiteurs l'entretien de ces jardins et de ce théâtre, et à perdre systématiquement cette somme au Casino. Essayez, quand vous irez, et vous constaterez que vous avez la conscience bien plus légère. Un soir donc, j'étais dans ce casino, à payer cette dîme d'un nouveau genre, c'est-à-dire que je ra'arausaisà jouer, avec la résolution de m'en aller quand le râteau du croupier aurait ramassé la mise que je m'étais fixée à l'avance, et, ce qui ne vous étonnera pas, étant bien décidé à perdre, je gagnai d'abord. J'avais sorti de mon porte-monnaie un billet de cent francs. Quelques coups suffirent pour le transformer en une quinzaine de pièces de cinq louis, que je m'amusai à jeter sur le tapis vert par poignées jusqu'à ce que la chance tournât. Elle tourne toujours. Je finis pas perdre tout mon gain, moins dix louis. Je risquai ces dernière* pièces sur la noire — c'était au trente et qua-
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rante — qui venait de passer treize fois. Elle passa une quatorzième. Je me préparais à ramasser ce nouveau gain, presque avec regret, en me penchant par-dessus l'épaule du joueur assis, derrière lequel je me tenais debout, lorsque je vis, en face de moi, une main s'avancer et saisir le tas de mes pièces d'or. Je regardai le voleur qui venait d'exécuter ce coup d'audace et qui était un tout jeune homme, et, malgré moi, décidé à perdre comme j'étais, je jetai un cri, tant l'instinct de la propriété est fort en nous.
— « Mais, monsieur, ces vingt louis sont à moi ! ...» Je répétai : « lis sont à moi ! « Et comme j'avais instinctivement prononcé ces mots sur un ton très haut, un des joueurs qui m'avait par hasard vu mettre les pièces d'or confirma mon dire ;
— «Ces vingt louis étaient bien à monsieur, » fit-il en interpellant le croupier, qui s'interrompit de payer le coup pour demander :
— « Quelle est la personne qui a ramassé ces vingt louis?» et, s'adressant à moi : « Pouvezvous la reconnaître?... »
— « Certainement, « répondis-je, et j'allais montrer du doigt la place que mon voleur occupait une demi-minute auparavant. Il n'y était déjà plus . Si rapidement qu'eussent été échangée» ce» répliques, et quoiç^ue je me iusse tourné
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vers le croupier une seconde à peine, cette seconde avait suffi pour que l'escroc disparût, perdu dans la foule qui se serrait autour de la table. Je l'enveloppai, cette foule, d'un regard circulaire en disant : « Mais il était là.. »> et, tout d'un coup, la surprise arrêta ma voix dans ma gorge. J'avais reconnu le voleur, tout à côté de moi. Son coup fait et se voyant sur le point d'être pris, il s'était glissé je ne sais comment à la place où il était le plus invraisemblable qu'il se trouvât, coude à coude avec celui dont il venait de dérober l'enjeu. Mon saisissement de le voir à cette place fut accru par une impression plus inattendue encore : celle de sentir cette même main qui, tout à l'heure, enlevait si prestement mes quatre cents francs m'empoigner le bras et me le serrer d'une étreinte où il y avait un tremblement. Nos yeux s'étaient croisés. Il avait compris que je le reconnaissais, et il avait fait le geste qu'il eût en pour m'arrêter si j'eusse voulu le frapper. Je vous ai dit que c'était un très jeune homme. Dans cet éclair d'un instant, avec cette foudroyante rapidité de sensations dont s'accompagnent des crises pareilles, je distinguai sur son visage livide une supplication éperdue, et je devinai qu'il était un de mes compatriotes. A quel signe? Je n'essaierai pas de vous l'expliquer. Et je n'essaierai pa8 de vous expliquer davantage quelle irrésis-
tible pitié pour la souffrance empreinte sur celte physionomie si juvénile encore me domina soudain, au point que je me sentis incapable de le dénoncer, — ce qui était pourtant mon devoir il faut toujours arrêter un fripon, quel qu'il soit et où que ce soit. Et, au lieu de cela, je m'entends encore balbutier :
— a C'est tant pis pour moi, j'aurais dû mieux surveiller ma mise... Je ne retrouve pas la personne qui a ramassé les vingt louis.. »
— « Alors vous ne réclamez plus rien ? » demanda le croupier.
— « Je ne réclame plus rien, » répondi»~je. Au moment où je proférais ces mots, la main qui me tenait le bras desserra son étreinte, et voilà ce que je vous expliquerai moins encore que le reste. Je venais de céder, comijie je vous l'ai raconté, à un mouvement de pitié bien spontané, bien justifié aussi, pour un malheureux dont le trou1)Io imprudent révélait qu'il n'était pas endurci dans le mal. Il était logique, n'estce pas, que j'essayasse de compléter mon indulgence eu lui parlant, en cherchant à savoir quels mobiles se cachaient derrière ce vol qui l'excuseraient peut-être. Hé bien ! Non. Je n'eus pas plus tôt laissé tomber la parole qui assurait l'impunité à ce jeune homme que j'eus honte de
RECONNAISSANCE in
cette charité comme de la plus coupable faiblesse, je dirai comme d'une complicité, quoique je l'eusse exercée à mon détriment. Je n'éprouvais plus à l'égard de celui que je venais pourtant de sauver d'une très mauvaise affaire qu'une indignation furieuse, et comme, après m'avoir lâché le bras, il demeurait auprès de moi, visih blement bouleversé et voulant me parler sans oser, je me tournai brusquement vers lui, et à voix basse, mais de l'accent le plus méprisant, le plus insulteur, je lui dis en anglais :
-— u Get away, get away^ y ou d. . . rcucal. . . » « Il ne me répondit rien. Un flot de sang envahit son visage, tout à l'heure livide. Ses lèvres tremblèrent, comme pour articuler une phrase qu'elles n'énoncèrent point. Ses yeux se mouillèrent. Il parut hésiter un moment, puis, baissant la tétesous la honte, il obéità ma brutale injonction . Je le vis fendre les rangs des spectateurs pressés autour de la table et disparaître dans la cohue, en route vers quelle nouvelle escroquerie, vers quels crimes, peut-être, ou quels repentirs? Son affreuse action d'une part, et de l'autre son étrange attitude; l'impudence de sou vol d'abord et ensuite son émotion devant mon outrage permettaient égaliiment toutes les hypotlièses. J'en eus tellement l'impression que je voulus courir après lui et que j'écartai la foule à mon toui afin
S5ê RF.C0NNA1s>am;B
de le rattraper et de le coniesser. Peine inutile. Je ne le retrouvai plus.
« Avez-vous jamais éprouvé ce sentiment singulier d'avoir été la « Fatalité» de quelqu'un, je veux dire d'avoir rencontré un homme à un moment décisif de sa vie, et de l'avoir, par une de vos actions, insignifiante en elle-même, aiguillé sur une voie ou sur une autre? Si non, j'aurai du mal à vous faire comprendre la place disproportionnée que ce vulgaire épisode de casino commença d'occuper dans ma pensée. Je ne lus pas plus tôt sorti de la salle de jeu que la physionomie angoissée du jeune voleur se représenta devant mon imagination avec une force singulière. Connaissez-vous cela encore, cette perscrutation rétrospective d'un visage que nous avons aperçu dans une circonstance trop frappante pour l'oublier jamais, et nous nous efforçons mentalement de déchiffrer son énigme sans y parvenir? Par suite de quelles aventures cet enfant — car c'était un enfant, avec ce caractère de «boy» , poussé trop vite, que les garçons clo notre pays gardent quelquefois si tard — en étaUil arrivé à commettre cette ignoble filouterie? Pourquoi ra'avait-il choisi comme la victime de «on vol de préférence à un autre? Avait-il reconnu en moi un Américain, comme j'en avais reconnu un en lui, et avait-i! compté, au besoin,
en cas d'arrestation, sur plus d'indulgence de la part d'un compatriote? Et, de nouveau, mais cette fois avec réflexion, je retombai dans cette dualité de sentiments contradictoires qui m'avait fait, devant le tapis vert, l'épargner tour à tour et le brutaliser. Je me pris à me demander si j'avais bien agi dans l'un et l'autre de ces deux mouvements, et voici qu'une impression commença de s'imposer à moi, injustifiée, illogique, irrésistible : si vraiment ce vol était le premier vol de ce jeune homme, si cette minute avait été dans sa vie un de ces instants solennels où la destinée entière se décide? Voilà ce que j'aurais dû savoir, avant de lui parler comme j'avais fait. Je me souvenais du regard suppliant qu'il avait levé vers moi, et j'y lisais maintenant un appel que je n'avais pas compris sur le moment. Quel appel? Une supplication que je ne le méprise pas de sa faute, que je cause avec lui, que je l'écoute, que je l'aide. S'il avait volé pour quelqu'un d'autre, cependant,pour une mère malade, par exemple, pour un père infirme? Si c'était simplement un amoureux, et s'il avait volé par passion? Vingt hypothèses se pressaient k la fois dans ma pensée, que j'acceptai et que je rejetai à tour de rôle. Je me savais déraisonnable de seulement les former, et toujours cette physionomie suppliante revenait de-
vant ma mémoire, et avec elle une espèce de remords de n'y avoir répondu que par cette rude apostrophe. C'était un peu comme si, traversant une campagne la nuit, j'eusse entendu quelqu'un crier: «Au secours! » et que j'eusse passé sans me détourner. Encore un coup, je ne vous explique pas l'étrange impression que m'avait laissée cette rencontre. Il s'est trouvé qu'elle correspondait à quelque chose de réel, et qu'en effet mes deux mouvements tout impulsifs, ma pitié d'abord, puis ma colère, devaient avoir sur la destinée de l'inconnu une décisive influence. Vous en penserez ce que vous voudrez. Nous autres Américains, nous passons pour des gens pratiques, et nous le sommes quand il faut l'être. Nous sommes aussi des spiritualistes convaincus, et nous croyons qu'il y a, comme dit Hamiet, beaucoup plus de choses dans le monde que n'en peut comprendre notre philosophie. Je suis donc persuadé que j'ai deviné cette influence par un phénomène de double vue. Mais laissons cela, qui n'a rien à faire avec l'histoire de l'aquarelle de Burne-Jones, à laquelle j'arrive enfin.
« Il ne faut rien exagérer. Pour vous citer de l'Hamlet encore, c'est ma devise : This above ail, to thine ownself be true. Je dois donc dire que si je n'ai jamais tout à fait oublié le jeune voleur de Monte-Carlo, «on image ne fut guère
obsédante que durant les premiers jours après cet épisode. Puis, je cessai d'y penser, sinon par intermittence, et certes, je n'y pensais en aucune façon, avant-hier, chez Ghristie, tandis que je suivais la vente aux enchères des dessins du pauvre Burne-Jones, J'étais venu là dans l'espérance qu'une de ces merveilles ne dépasserait pas la somme que ma très petite fortune me permet de consacrer à une fantaisie. Mon désir d'avoir une relique de ce grand peintre était pourtant mieux qu'une fantaisie. Je l'ai tant aimé personnellement, et le hasard veut que je ne possède rien de sa main. Pendant que l'on se disputait ces débris du plus pur artiste de ce temps, je me remémorais mes visites dans sa maison, à l'extrémité de Kensington, et ce salon qui avait été celui de Richardson, où il se promenait parmi des meubles laqués de vert sur un fond de même nuance. Avec son pas léger, ses gestes souples, ses yeux couleur d'eau, son teint transparent, le floconnement de sa barbe pâle, il évoquait invinciblement la comparaison avec quelque personnage des légendes, comme il aimait à en peindre, quelque doux et farouche Ondin en train d'errer parmi les profondeurs glauques d'une grotte silencieuse. Hélas ! Je n'irai plus jamais sonner A la porte de • La Grange » , et voilà pourquoi, à une minute,
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le regret du noble maître défunt fut »i fort en moi que cette fantaisie d'avoir une relique de lui se changea en un véritable besoin, et je me mis à pousser cette aquarelle du Mariage de Psyché, qui, tout de suite, de quarante guinées sauta jusqu'à quatre-vingts, à cent, à deux cents, à mille. C'est moi qui fis prononcer ce chiffre au commissaire-priseur, et j'ai toujours eu l'horreur des objets d'art enlevés ainsi à la force du chèque! Collectionner, c'est découvrir une toile, une sculpture, une boiserie méconnus. C'est l'environner, l'assiéger, la courtiser, la conquérir par des ferveurs d'amoureux, par des finesses de diplomate, par des patiences de dévot. J'ai mis cinq ans à avoir mon Filippino Lippi, que j'avais trouvé dans une villa près de Lucques... Mille guinées, et déjà l'aquarelle montait à onze cents. Ce chiffre me réveilla de ma folie, et, Ijaissant l'enchère continuer, je me disposai à m'en aller, pour ne pas succomber à une nouvelle tentation. Gomme je me retournais, j'aperçus, dardés sur moi fixement, deux yeux qui, du coup, m'axrétèrent net. J'avais reconnu le regard, sans recoonaitre l'homme. Un éclair illumina ma pensée. C'était le voleur de Monte- Carlo, plus âgé de douze ans, étoffé, les épaules i élargies, la face épaissie, mais trop semblable à lui-même par la ligne de ses traits et par une
RECONNAISSANCE S«l
certaine expression audacieuse et forte de sa physionomie, pour que je pusse m'y méprendre. II était vêtu avec une extrême recherche qui paraissait révéler la richesse. A le retrouver ainsi, après tant d'années, ma curiosité fut si vivement émue que je failHs lui parler. Puis je le vis qui cessait de me regarder pour s'avancer plus près de l'estrade où se tenait le commissaire, et le doute sur son identité s'empara de moi. Cependant, l'enchère continuait. Je crus deviner que celui que j'avais pris pour mon escroc de jadis poussait l'aquarelle maintenant. Deux mille deux cents guinées! Elle était adjugée. Un nom fut prononcé que je vous demanderai de ne pas chercher à savoir chez Christie, et que je ne vous dirai pas. C'est celui d'un des hommes les plus connus pour avoir fait une colossale fortune dans les mines du Cap L'idée que mon inconnu de la maison de jeu et ce potentat des daims africains était peutêtre le même personnage m'apparut comme une si fantastique supposition que je ne cherchai même pas à la vérifier. Je passai ma main sur mon front, pour exorciser le démon des ressemblances. Je voulus ne penser qu'à une chose, au Burne-Jones perdu pour moi, et je m'en allai de la salle des ventes afin de ne pas être repris, non plus parla tentation de disputer de nouveau
à quelque mining man un des chefs-d'œuvre du peintre, mais par celle d'aborder cet homme et de lui demander. . . quoi? S'il m'avait autrefois volé seize livres à Monte-Carlo et si c'était bien lui que j'avais cruellement et justement outragé sans qu'il trouvât un mot à répondre?... Vous avouerez que ce sont des questions à ne pas poser... »
— « Et c'était lui? » interrogeai-je, comme il se taisait.
— «Et c'était lui, » répondit-il. « Gomment se trouvait-il là, chez Ghristie, à côté de moi, durant cette vente? Je n'en sais rien, ni si c'était par hasard et pour m'avoir suivi dans la rue après m'y avoir rencontré. Gomment a-t-il appris mon nom et mon adresse? Ge qu'il y a de certain, c'est qu'hier au soir, quand je suis rentré de l'Opéra, j'ai trouvé ici l'aquarelle de Burne-Jones, avec un billet que je veux vous avoir montré. Toute l'Amérique est là dedans, » et, tirant de la poche de sa redingote une enveloppe où son adresse était imprimée à la machine à écrire, il me lut cette lettre dont je lui ai demandé depuis à prendre copie et que je traduis :
• Cher Monsieur,
Vous avez sans doute oublié une petite dette contractée envers vous, il y a dôme ans, à Monle^
lECONNAISSANGB t«3
Carlo, par un jeune gentleman, qui, lui, ne Ca pas oubliée. C'est grâce à cet argent et à la leçon qui raccompagnait que ce jeune homme a pu devenir ce qu'il est devenu en travaillant. Userait trop long de vous dire comment. Mais sachez que ce jeune homme se trouvait alors à Morite-Carlo exactement sans un lou, après y être venu avec de Cargent qui n était pas à lui. La façon dont vous l'avez traité, en lui pardonnant une faute très grave et en lui en montrant la honte, a opéré en lui une telle révolution quil est reparti pour Londres le soir même, décidé à refaire sa vie par le travail, et d'abord à gagner de quoi payer une première dette, celle qui lui avait permis d'aller dans cette détestable salle de Jeu. Celte première dette, il l'a payée. Ensuite il a travaillé pour lui-même. Dieu l'a favorisé plus qu'il ne le méritait. Dans son heureuse fortune il avait toujours regretté de ne rien savoir de vous, ni qui vous étiez, ni où, vous viviez, pour payer sa seconde dette , celle envers vous. Les circonstances lui accordent aujourd'hui de réaliser ce vœu. Vous permettrez, cher monsieur, à un compatriote de vous prier d'accepter cette peinture que vous avez désirée. Je vous dois beaucoup plus, puisque sans votre extrême bonté à mon égard, dans un certain moment, ma destinée aurait tourné sans doute d'une autre manière. J'ajoute que J'ai tenu depuis douze ans un compte exact de la somme qui vous revient. Je l ai calculée à cent
shillings près depuis mon départ pour les mines du Colorado d'ahoi'd, ensuite du Cap, en vous supposant intéressé d' un cent-deuxième dans mes affaires. J avais empoi'té comme capital juste cent deux fois les quatre-vingts dollars que vous m'aviez laissés. Mais vous verriez sans doute des objections à ce règlement. J'espère que vous nen vei'rez pas à garder cette aquarelle, et croyez-mot votre dévoué. . . »
«Je vous passe la sig^nature, » ajouta Kerley « Il y a la vie d'un homme là dedans, vous savez, d'un vrai homme. Quand vous vous ébahissez, vous autres gens de ce côté-ci de l'eau, devant notre esprit d'entreprise, ce que nous appelons notre pluck, vous ne savez pas que nous avons tous une idée intérieure, qui nous soutient. Celui-ci avait son remords de sa minute d'égarement... Quand j'ai reçu cette lettre, ma première idée fut de faire chercher son adresse pour lui rapporter le tableau... Puis, je l'ai relue, et il m'a semblé que je lui devais de l'accepter, d'autant plus que ce n'est qu'un dépôt. Il y a longtemps que j'ai fait mon testament. Je considère mon musée comme n'étant pas à moi. Je lai légué à ma ville, à cette Syracuse où je n'aurai pas vécu. Mais j'y serai après ma mort, et c'est encore une façon d'être un bon citoyen, n'est-ce pas?... •
Co8teb«Ue, mars 1899.
A mon cher confrère et ami Albert Sorel.
Les trois histoires que Von va lire et auxquelles fat donné le titre commun de Récits de guerre, quoique l'une d'elles se rattache simplement à un épisode des grandes manœuvres , m'ont été rapportées par des officiers. J'ai marqué avec soin dans quelles circonstances, pour bien donner à ces propos de conversation leur véritable cadre, comme fat essayé de leur garder leur véritable saveur. Il m'a semblé que ces anecdotes se complétaient les unes les autres et, par suite, qu'elles supportaient d'être misses ainsi bout à bout. La seconde neit que pittoresque. Peut-être trouvera^l-on dans la première et dans la dernière un peu de cette manière de sentir qui faisait dire si profondément à Joseph de Maistre, dans une page célèbre des Soirées, que les fonctions du soldat tiennent à une grande loi du monde spirituel.
L*AMI d'enfance
Cette tragique aventure me fut dite, peu de temps avant sa mort, par le regretté commandant Percheux, le spirituel manchot que n'ont certes pas oublié les habitués du cercle de la rue Boissyd'Anglas. Elle ne ressemble guère aux propos caustiques et volontiers égrillards dont le vieux soldat, devenu un Parisien endurci, était coutumier. Peut-être lui fait-elle plus d'honneur. Du moins, elle m'émut quand il me la raconta, hors de Pans d'ailleurs, très loin de l'angle du salon du club où il tenait ses assises, entre cinq et sept. C'est dans son village natal, sur un des rochers du petit parc attenante la maison paternelle, qu'il me fit cette confidence, attendri sans doute par l'endroit et par le souvenir, poignant en effet, qu'avait évoqué chez lui une inscription
26t TROIS RÉCITS DE ÇUERRE
gravée sur ce rocher. Je n'apprendrai rien aux amis du commandant en révélant le nom de ce village : c'est la pittoresque bourgade de Saint- Sauve, en Auvergne. J'étais allé y rendre visite à l'ancien officier, de laBourbouIe, où je prenais les eaux. Quant à l'inscription, gravée assez grossièrement au couteau, elle se composait du mot allemand : Ostern, qui signifie Pâques, et d'une date : 1858- Imaginez au-dessous de ce rocher la pente d'une romantique et verte vallée, au fond de laquelle se tord un ruisseau qui sera, plus tard, la Dordogne. A gauche, les toits de chaume du village se groupent dans la distance, et à quelques pas de nous, entre les feuillages lustrés des noyers, se profile la silhouette jaune d'une antique maison, avec un jardin de curé devant elle, tout petit, tout paré de soleils et de roses trémières. Sur tout cela, déployez un joli ciel d'été français, tiède et bleu. Vous ne vous étonnerez pas trop que cet ensemble de douces choses familières ait arraché Percheux à son ironie, et que ce soldat mutilé qui ne s'émouvait guère ait, pour une fois, senti tout haut devant quelqu'un.
— « Il fut un temps, » commença-t-il, comme je l'avais questionné sur ce mot allemand et sur
cette date, « où je ne vous aurais pas répondu. ïi est vrai qu'alors je ne vous aurais pas conduit ici. Je ne pouvais même pas, à cette époque, venir m'asseoir sur cette pierre, d'où l'on a la plus belle vue de toutes ces montagfnes, à cause de cette inscription. Gela me rappelait de trop tristes souvenirs, et d'abord la folle action qui m'a coûté le bras, et, avec le bras, ma carrière. Puis, quand on vieillit, on regrette moins d'avoir manqué sa vie. D'ailleurs, quand je serais resté dans l'armée, à quoi bon, je vous le demande, puisque les malheureux qui nous gouvernent n'ont pas fait, ne feront pas, ne peuvent pas faire la guerre? Cette affreuse idée de notre démission nationale me console quelquefois d'avoir dû quitter l'uniforme. Bref, je supporte ces souvenirs, maintenant... Je m'assois ici, et je revois, comme si c'était hier, le matin de Pâques où ces lettres et cette date furent gravées par un charmant camarade de classe que j'avais alors, un Allemand. Il était venu pa?ser ses vacances d'avril avec moi. A cette époque, nous n'avions pas l'Alsace et la Lorraine entre nous et eux. Nous ne soupçonnions pas qu entre eux et nous ils voyaient toujours léna. Je suis bien sur aujourd'hui que le père d'Otto de Winkel, — c'était le nom de mon camarade, — en l'envoyant de Stettin à Versailles finir
d'apprendre le français, pensait à faire de son fils un bon conducteur de uhlans dans la future invasion qu'ils méditaient déjà à Berlin. Mais si tels étaient les projets paternels, Otto ne les soupçonnait pas plus que moi. C'était bien le plus simple, le meilleur des condisciples que /'aie eus dans ce lycée où mes parents m'avaient mis pour me préparer à Saint-Gyr. J'y étais moimême un peu un étranger, venant, comme je faisais, de ce coin perdu d'Auvergne. Ce commun dépaysement fut-il la raison secrète de notre sympathie, ou bien, au contraire, la disparité de nos caractères nous lia-t-elle? On s'attache, vous le savez, entre amis, par les différences autant que par les ressemblances. J'étais, dès lors, ce que je suis resté, très mauvais coucheur, et Otto était le plus doux, le plus complaisant des compagnons. J'avais, dès cette première jeunesse, sans motifs, de ces moments d'humeur noire, presque sauvage, que j'ai encore, mais justifiés, hélas ! Winkel, avec sa bonne grosse face poupine et rose, dont les larges traits disaient une race rude et primitive, riait toujours, d'un bon rire de jeune colosse. Il était très grand et très gauche, j'étais maigriot et très adroit; avec tout cela nous faisions une si bonne paire d'amis que cette visite ici, durant cette semaine, fut considérée par moi comme le p'us
TROIS RÉCITS DB GUERRE t7l
précieux cadeau de Pâques que je pufcse recevoir, — et par lui de même. Tandis que je vou« parle, il m'apparaît tel que je le vis le lendemain de son arrivée, si heureux! Il avait jusqu'au dernier moment craint de ne pas obtenir le consentement de son père. Il était couché à la place oCi vous êtes. Je l'y avais conduit pour lui faire admirer le point de vue. Il eut un de ces accès de sentimentalisme germanique dont nous avons su depuis qu'il s'alliait à toutes les rapacités; mais à seize ans, même M. de Bismarck a dû prononcer avec des larmes dans la voix ce mot de gemûtlich, où ces gens-là font tout tenir : leur vague impression de la nature et leur épanouissement dans le bien-être, leur rêverie et la béate lourdeur de leur digestion, et, à coup sûr, Otto était bien sincère, bien naïf à cette époquelà. Dans le fond de ses yeux si bleus, riait et rêvait la plus vraie bonté, une bonté un peu grosse, comme les lignes de son large visage; un peu nigaude et pataude, comme les gestes de ses gros membres... Il avait d'abord, en promenant ses prunelles claires sur ce paysage, prononcé le sehr schœn de rigueur, avec une exaltation juvénile qr.i se fondit en un romanesque attendrissement, li se tourna vers moi pour me regarder. Il me prit la main, et, avec des larmes sur les joues et dans la voix, il me dit :
i^i TROIS RÉCITS DE GUERRE
— o Jure-moi que nous serons toujours amis, mon ami... »
« Et malgré l'accent qui lui faisait prononcer, après deux ans de collège français, chure pour jure, et touchours pour toujours, l'étreinte de sa main était si loyale, l'affection qui émanait de tout son être si chaude, que je devins aussi bêtement sentimental que lui, et je lui répondis : «Je te le jure, » avec la même enfantine solennité. Sur quoi, pour commémorer ce serment d'un nouveau Patrocle à un nouvel Achille, il tira de sa poche un fort couteau, l'ouvrit, et, se servant d'une lourde pierre comme d'un maillet pour taper sur le manche, il commença de graver, à même le rocher, cet Ostern 1853 que vous voyez là... Après plus de trente-cinq ans, j'entends encore le grincement de la lame sur la roche, les coups de la pierre sur le manche, le souffle de Winkel occupé à sa besogne, et son bon rire quand les six lettres et les quatre chiffres furent lisibles, et qu'il me dit, en me regardant de ses yeux naïfs, le plus triomphal des « Voilà » qu'artiste ait prononcé devant un chef-d'œuvre... Que c'est près une amitié d'enfance, et que c'est loinl... •
— « Et vous vous êtes rencontrés l'im en face
de l'autre pendant la guerre? » demandai -je, comme 11 se taisait. J'appréhendais qu'il n'interrompit soudain sa confidence par une de ses reprises habituelles de raillerie. Quoique l'aventure qu'annonçait ce récit fût d'un ordre assez vulgaire, et, comme on dit aujourd'hui, sensationnel, je désirais en entendre le récit de sa bouche. J'allais éprouver, une fois de plus, combien la réalité a plus de nuances que l'imagination n'en rêve...
— a Ce n'est pas cela tout à fait, '» répondit Percheux, « bien que nous en ayions été tout près. Mais n'allons pas si vite... Entre cette année 1858 où nous nous étions juré, Winkel et moi, cette éternelle amitié et la guerre de 1870, où nous risquions, en effet, de nous rencontrer le revolver au poing, puisqu'il était devenu officier prussien et moi officier français, nous ne nous étions guère revus qu'une fois, et malgré notre solennel serment, nous avions, bien entendu, dès la première année, cessé de nous écrire. C'est le train habituel des intimités de collège. Nous nous étions retrouvés, la fois dont je vous parle, dans un des restaurants de l'Exposition de 1867, chacun en compagnie d'autres camarades, le temps de nous reconnaître, de nous dire notre métier actuel et d'échanger nos adresses. Il avait laissé sa carte chez moi le len-
demain. Puis je ne sais quel contretemps m'ayant empêché de lui rendre sa visite tout de suite, quand j'étais allé le demander à son hôtel, il était retourné en Allemagne. Je vous avouerai qu'en partant pour l'armée du Rhin avec mes dragons,— j'étais capitaine, — je ne pensais guère à mon ancien copain de Versailles et de Saint- Sauve. Il m'avait bien raconté, lors de notre courte rencontre, qu'il servait, mais sans me désigner l'arme, et j'ignorais s'il n'avait pas, pour un motif quelconque, démissionné entre l'Exposition et la guerre. Je ne pensai donc à lui, ni à Forbach, ni à Rezonviîle, ni à Gravelotte, les trois premières affaires auxquelles mon régiment prit part. Je n'y avais pas davantage pensé cet après-midi du 31 août qui fut la première des deux journées du combat de Sainte-Barbe. C'est la dernière fois que j'ai pu me servir de mon sabre... Il est vrai que pour mes adieux je m'en suis assez bien servi. Ce fut aussi la dernière vraie tentative que le maréchal ait faite pour briser le cercle d'investissement qui nous enfermait dans Metz. L'engagement avait commencé tard. Quoique dès six heures du matin nous nous fussions ébranlés pour passer de la rive gauche de la Moselle sur la rive droite, c'est à quatre heures seulement que le canon chauffa. A sept heures et demie nous reçûmes l'ordre de
charger sur un gros de cuirassiers et de uhlans qui avait culbuté notre première ligne et qui arrivait droit sur notre artillerie dans une grande plaine qui fait l'angle entre la route de Sarrebruck et celle de Sarrelouis. Nous étions, quand cet ordre nous vint, cachés près de cette dernière route, à l'abri d'un petit bois, en avant d'un village du nom de Mey. Nous tombâmes en flanc sur ces cavaliers, lancés à toute bride et qui ne nous attendaient pas. Une heure après, il n'en restait rien. Nous étions maîtres des deux routes, et si le jour ne nous avait manqué, nous occupions Retonfey le soir même. Nous fîmes bien une pointe de ce côté, mais on nous envoya dire de nous replier, et nous revînmes jusqu'à l'endroit où avait eu lieu la charge, à l'intersection (les deux routes. C'était ce que l'on appelle coucher sur le champ de bataille. Ainsi rédigé, cela sonne bien. En fait, ce succès consistait pour nous, qui n'avions rien pris depuis le café noir du matin, à dormir à la belle étoile, sur la terre mouillée de l'avant- veille, et sans souper. Mon ordonnance, qui devait me suivre ^ avec un cheval frais et des provisions, avait ) jugé plus prudent, dès les premiers boulets, de \ rentrer à Metz, où je le retrouvai deux jours \ après On fit le rappel du pain. Pas un morceau dans l'escadron. Pas une botte de foin pour le«
bêtes, que l'on mit à la corde. Je fus trop heureux d'avoir un manteau pour me rouler dedans, et je m'étendis à terre, pendant que mon unique cheval éimi gardé par un de mes dragons, qui s'endormit assis, la bride de la bête au bras. Je ne tardai pas à faire de même. Qui n a pas dormi de ce somraeil-là ne sait pas ce que ;^'est que de dormir. Le mien avait été si profond qu'au petit jour, quand je m'éveillai, sous le coup de la lumière de l'aube et dans le froid du matin, il me fallut une minute pour reprendre conscience de l'endroit où j'étais. Je m'aperçus que nous avions, mes soldats et moi, reposé pêle-mêle avec les morts que nous avions sabrés la veille. Ma première impression, à me retrouver ainsi au milieu de ces cadavres, fut un saisissement de cauchemar. Ils m'apparurent immenses, presque démesurés. Cette jonchée de géants au poil roux, dont la plupart avaient des tuniques blanches, des bottes jaunes, des cuirasses et d'énormes casques à chenille, me fit passer dans les veines le demi- frisson d'une peur que je n'avais pas éprouvée en les chargeant quelques heures auparavant et pointant de mon mieux. Je me levai pour secouer cet énervement et je commençai de regarder ces morts. Il y avait parmi eux quatre officiers, reconnaissables à leurs épaulettes. Je m'approche
de l'un d'entre eux qui gisait face contre terre, ' une main dégantée. A son poignet brillait une de ces large? gourmettes d'or, comme les femmes russes en i ont quelquefois porter à leurs amants. La vue de ce bijou m'apitoya. L'idée me vint , que si je fouillais dans les poches de ce mort je f trouverais peut-être un indice qui me permettrait de renvoyer ce bracelet à qui de droit. Je me penche, et, au premier mouvement que je fais pour retourner le cadavre, je reconnais mon ■^ camarade du lycée de Versailles, mon compagnon des vacances de Pâques, douze ans auparavant, Otto de Winkel lui-même... •
— a Quelle minute! » m'écriai-je, oet que je m'explique l'horreur que vous avez gardée d'un pareil souvenir! »
— (i Voilà qui vous trompe, » répondit-il en secouant sa vieille tête blanchie. — « Ce n'est pas de ce souvenir que j'ai eu si longtemps l'horreur. 11 se développe dans le soldat qui fait campagne, comment dirai-je? une espèce de philosophe fataliste. Il ne s'étonne plus de rien. La mort, en particulier, n'est plus pour lui ce phénomène liOfs nature qui vous surprend comme une chose presque inintelligible. Si absolument inattendu que fût le hasard qui m'avait fait pas»
S7t TROIS RÉCITS DE GUËRB«
«er cette nuit de profond sommeil à quelques mètres du corps de mon ami d'enfance, je ne trouvai pas cette aventure extraordinaire. L'émotion qui me serrait le cœur n'était pas, non plus, très poig^nante. Aujourd'hui à toi, demain à moi, les Romains avaient un proverbe dans ce goût, n'est-il pas vrai? C'est l'exacte impression que j'éprouvai devant ce mort, étendu dans une pose plus paisible encore que sinistre : Je serais peut-être ainsi demain, cet après-midi, dans une heure. Cette idée, qui aurait dû, semble-t-il, me rendre cette contemplation plus pénible encore, l'apaisait, au contraire, l'adoucissait... Il me venait une autre *dée, mais que je sentis d'abord, sans doute à cause du fantastique de cette minute, comme en un rêve : peutêtre dans la mêlée de la veille, où j'avais frappé au hasard et dans le crépuscule, était-ce mon sabre, à moi, qui avait, au défaut de la cuirasse, fait cette blessure que je regardais, et par où avait coulé le sang dont le drap blanc de la tunique était tout souillé. Je me disais cela aussi, et je ne cessais pas pourtant de regarder cette blessure et ce mort. Les images de notre commun passé refluaient en moi, au même moment, et leur contraste avec la minute présente ne m'était pas amer comme vous le croiriez. C'était un sentiment indéfinissable d'acceptation, de
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curiosité et de pitié, auquclj'aurais mieux fait de ne pas m'abandonner. Vous allez comprendre pourquoi. Durant ces quelques instants que j'avais passés à m'hypnotiser devant ce mort, les hommes s'étaient réveillés autour de moi. Quand je cessai d'être seul, la réalité se fitplus présente, et voici que la possibilité que Winkel eût été tué par moi me devint tout à coup si insupportable que je me détournai brusquement du cadavre, sans avoir exécuté ma pieuse intention, ni essayé de lui prendre la gourmette d'or qui continuait de brillera son poignet. De toucher ces membres inertes, de délacer cette cuirasse, d'ouvrir ces vêtements, de chercher sur lui le moyen de rendre à un ennemi mort un de ces devoirs de fraternité d'armes qui sont une des religions du soldat, — tout cela m'avait paru aisé envers un inconnu. M'approcher de cet homme qui avait été mon compagnon d'adolescence et que j'avais peut-être tué m'était impossible, physiquement. D'ailleurs, je n'avais plus le temps. Une estafette venait d'arriver, avec l'ordre d'obliquer adroite, dans la direction de Golombey. Un brouillard se levait, si épais qu'il allait rendre tout mouvement très difficile. La canonnade commençait, quoiqu'il ne fût pas cinq heures du matin. Nous n'avions heureusement qu'à nous porter à trois kilomètres environ, que nous mimes un temps
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infini à parcourir. Nous devions laisser libre la route de Sarrebruck, balayée par les boulets de l'ennemi et par les nôtres, — les deux artilleries se disputant la route à coups de projectiles : l'une, l'allemande, de Montoy; l'autre, la française, de Bordes et de Vallières. Quand nous arrivâmes au bois de Golombey, le brouillard «'était dissipé. Il était sept heures et demie. J'ai un motif pour me rappeler ce détail, car je venais de tirer ma montre et d'y reg^arder l'heure machinalement, lorsque j'entendis deux de mes cavaliers échanger les propos suivants. Ils parlaient du combat de la veille.
— o J'ai bien cru que tu y restais, ■ disait l'un, « quand ce grand prusco de capitaine t'est tombé dessus... Gomment t'en es-tu tiré?
— « C'est mon cheval qui m'a sauvé. Il a fait un écart et reçu le coup. Alors j'ai pointé, et c'est entré là, sous le bras, jusqu'au coeur... Tu ne m'as pas vu? »
« Lhomme n'avait pas fini de parler que la plus irrésistible, la plus irraisonnée des impulsions me faisait l'interpeller et je lui demandai :
— « Alors, c'est toi qui as tué un des officiers?... •
— « Oui, mon capitaine, « répondit-il.
— « Et lequel? » interrogeai-je.
— « Je ne lui ai pardi pas demandé son
nom, » répondit l'homme en riant. « C'était un grand, tout blond, avec une peau rose, comme une demoiselle... Fiez-vous-y donc!... »
— tt Et tu n'as rien remarqué d'autre, quelque cliose qu'il avait au bras par exemple?... »
— « Rien, mon capitaine. »
— « Il faisait déjà bien noir quand nous avons chargé. Es-tu sûr que tu le reconnaîtrais?... »
— « Si je le reconnaîtrais? » répondit-il. « Quand je l'ai tué, j'étais sur lui... »
— « Et si je te demandais de retourner là-bas avec moi, de me le montrer?... » lui demandaije brusquement.
— « Là-bas?... Où nous avons dormi cette nuit?... »
— « Oui, » lui dis-je, et, devant son hésitation : c Tu as peur? Ce nest pas toi qui l'as tué... »
— o Ça n'est pas moi qui l'ai tué? » s'écriat-il « Allons-y, mon capitaine. Vous verrez si j'ai peur... »
■ Nous partîmes, l'homme et moi, au grand trot de nos bétes. J'avais obéi à un instinct plus fort que tout rnisonnement en proposant à ce brave garçon cette expédition insensée et en faisant semblant de douter de son grand courage?
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J'avais subitement entrevu une chance d'être bien sûr que je n'avais pas tué Otto de Winkel, et je mettais à la saisir une ardeur qui contrastait avec mon calme du premier moment devant le corps de mon ancien condisciple, d'une manière que vous trouverez bien étrange. Que voulez-vous? Otto était dans mon destin. La preuve, c'est qu'il me faisait déjà commettre une grosse faute militaire. A la guerre, braver un danger inutile est presque aussi coupable que de reculer devant un danger utile. Ma faute était donc double, puisque je l'imposais à un autre, cet inutile danger. D'abord tout alla mieux que je ne le méritais, car nous galopâmes le long de cette route de Sarrebruck, pris en enfilade par les feux des deux batteries, sans avoir même une éraflure, ni nous, ni nos chevaux. Nous mîmes pied à terre à l'endroit où nous avions couché la veille et où la jonchée des géants blancs gisait toujours. Mon coeur battait, à m'étouffer, — lui qui était resté si tranquille dans l'action, la veille, — quand nous approchâmeà, le dragon et moi, du coin où je savais qu'était Winkel, et j'éprou vai un inexprimable soulagement, quelque chose d'analogue à une bouffée d'air dans une asphyxie quand l'homme, s'étant penché sur le corps, s écria :
— « Le voilà, j'en suis bien sûr, et la preuve,
mon capitaine, regardez si je ne l'ai pas frappé comme je l'ai dit. »
— «Peux-tu m'aidera déboucler sa cuirasse? • lui deraandai-je.
— « Pourquoi pas? » répondit-il. « Mais c'est tenter le bon Dieu... » Et il me fit signe d'écouter le sifflement d'un obus qui passait au-dessus de nos têtes. Il avait une telle insouciance du péril sur sa physionomie goguenarde que je sentis comme un devoir de me justifier de l'avoir conduit ici, et je lui dis, en lui montrant 1 mort :
— a Je l'ai connu en France, tout jeune, et je voudrais voir s'il n'a rien sur lui que je puisse renvoyer à ses parents... »
— « J'y suis... » dit le dragon. Dans sa finesse d'homme du peuple, il devina le singulier scrupule qui m'avait fait l'amener à cette place, et il insista, en commençant de défaire la cuirasse : « Pourquoi diable aussi m'est-il tombé dessus si furieusement? Mais, à la guerre comme à la guerre, n'est-ce pas, mon capitaine? Bon, voilà son portefeuille, " et il me le tendait; « voilà sa montre, « et il mêla tendait. « Tiens, il porte un bracelet. Faut-il le lui prendre?... » Et sur ma réponse affirmative, il me le tendit encore. ISous venions à peine d'achever ce dépouillement, qui était une piété et qui eût donné à un t-émoin
ignorant l'idée du plus sacrilège brigandage, quand je me sentis comme frappé d'un formidable coup de poing. A la détonation et au tourbillon de poussière soulevé autour de nous, je compris qu'un obus venait d'éclater. Mon dragon était debout, à deux pas de moi, qui me regardait avec terreur. Je gisais, par terre, le bras droit fracassé. La douleur était si violente et je perdais tant de sang que je me crus blessé à mort :
— a F...u! » ,mon garçon, » dis-je à ce brave soldat. «Si tu en réchappes, tu n'auras pas perdu ta course. Prends mon portefeuille, à moi... Je te donne ce qu'il y a dedans, et fiche le camp...»
— « Sans vous, mon capitaine? » répondit cet homme. « Jamais de la vie. C'est bien assez de vous avoir tué votre ami... — Pouvez-vous remuer les jambes? » me demanda-t-il, et, sur ma réponse affirmative, il m'empoigne à bras-lecorps, me campe sur mon cheval, un pied deci, un pied de-là, me crie de me tenir à la crinière de ma main libre, roule la bride à son poignet et saute sur sa bête. Nous voici partis par la route de Sarrcbruck de nouveau sous les boulets, et de nouveau le long du ruisseau de Golombey. Quand nous arrivâmes parmi les nôtres, je tombai de ma bête, évanoui... Le soir
même, j'étais fait commandant, — et on me coupait le bras. Ma vie était tinie. »
— «Et avez-vous du moins trouvé une adresse à laquelle renvoyer le bracelet d'or? » interrogeai-] e.
— « Oui, » répondit Percheux, « je l'ai expédié tel quel, avec les lettres et le portrait qu'Otto de Winkel portait sur lui, le tout sans un mot. Groiriez-vous qu'à cette époque et bien longtemps après je ne pouvais pardonner à ce malheureux d'avoir été la cause indirecte de ma carrière brisée? Je lui en voulais de ma faute militaire! Car, je vous le répète, c'en était une, et impardonnable, que cette équipée, provoquée par quel remords? Je vous le demande. Pour un soldat, l'ennemi n'a pas de nom propre. Il est l'ennemi tout court. Mais à présent que je touche à l'âge où l'on m'aurait fendu l'oreille, même avec mes deux bras, et avec les étoiles, j'aime à penser que, de l'autre monde, où il n'y a plus ni Français ni Prussiens, mon camarade d'enfance nous a vus, mon dragon et moi, demeurer ious les obus, pour lui rendre un hommage que des soldats doivent à l'ennemi mort quand cet ennemi s'est bien battu... C'est la raison pour laquelle je peux re^'eniràcette place et regarder
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cette inscription sans trop de tristesse. . . Ce qui vous étonnera peut-être, » ajouta-t-il, « c'est que j'y viens avec le dragon qui m'accompagnait làbas... Il vous a servi à table ce matin et il vous servira ce soir. Il ne m'a plus quitté depuis Metz. C'est mon valet de chambre depuis vingt-cinq ans. Il connaît cette histoire, et si cette inscription, cet Ostern 1858, qui atteste le passage de Winkel ici, n'est pas mangée par la mousse et les lichens; si le chemin vers ce rocher est toujours entretenu, c'est à lui que le mort le doit... Ce sont des sentiments de soldat. Il faut avoir fait campagne pour les comprendre et les éprouver. La guerre a ses cruautés et ses brutalités, je le sais... C'est tout de même, je vous en donne ma parole, une fière chose humaine... »
Costebelle. Avrtl 1900.
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