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Monique

Les personnes qui ont, à Paris, le goût des délicieux meubles du dix-huitième siècle, connaissent toutes, au moins de nom, Hippolyte Franquetot, le plus habile réparateur de ces fragiles chefs-d'œuvre sculptés par les maîtres ébénistes d'il y a cent cinquante ans. Par son extraordinaire entente des styles, par la finesse et la sûreté de sa facture, par son ardeur d'enthousiasme aussi, Franquetot, bien qu'il n'ait jamais quitté la blouse de l'ouvrier, est un grand artiste dans un très petit domaine. Mais y a-t-il de petits domaines dans l'art? Quand on a étudié de près les créations d'un Boulle, d'un Cressent, d'un Œben, d'un Beneman, peut-on refuser une espèce de génie à ces véritables poètes qui, en adjoignant tour à tour le cuivre, l'écaillé teintée, l'étain, à l'ivoire et à l'ébène ; en mariant dans des marqueteries chatoyantes les essences étrangères : thuya, violette, amarante, bois de rose; en ciselant et creusant les rocailles, en chantournant les contours, en violonnant les formes, en obliquant les cartouches et les écussons, ont empreint dans ces humbles choses, un fauteuil, une bergère, un -lit, une console, l'image de toute une vie opulente

et légère, voluptueuse et aristocratique? Dans le vaste naufrage de la Révolution, cet art a sombré comme le reste. Où trouverait-on aujourd'hui les deux cent cinquante maîtres menuisiers que mentionnait l'Almanach de Paris pour l'an 1789, et qui tous avaient, nous dit un de leurs historiens, « fait, à un titre ou à un autre, œuvre mémorable »? Leur tradition n'est plus représentée que par des continuateurs isolés, — tel Franquetot, ■ — chez qui le don inné et une longue étude des modèles anciens ont éveillé le sens de cette menuiserie, délicate comme une orfèvrerie. Ce sont presque toujours des « autodidactes ». Ils ont suivi, tout jeunes, des cours de dessin professionnel. La nécessité de gagner leur vie en a fait des demi-manœuvres, au service de patrons qui les exploitent, jusqu'à ce qu'un petit héritage, un mariage parfois, d'autres fois, rarement, l'esprit d'entreprise, les amènent à s'établir à leur propre compte. Le plus souvent ils végètent, et beaucoup finissent par rentrer dans quelque atelier, où ils perpétuent, malgré tout, la renommée de ce qui fut, avant la triste dégénérescence démocratique, l'exquis goût français. Ceux dans l'intelligence desquels l'artiste se double d'un brocanteur — ces rencontres arrivent — trouvent un moyen équivoque de prospérer. Ils achètent, de-ci de-là, des débris vermiculés où ils savent démêler une restauration possible. Ils revendent ensuite comme authentiques des sièges reconstitués aussi savamment que des canines de millionnaires américains après quelques séances à 25 dollars l'heure chez un dentiste de Boston ou de Philadelphie. Précaires existences, auxquelles manque cette sécurité vigoureuse que les antiques corporations d'avant la déclaration des Droits, avec leur hiérarchie, leur trésor, leur discipline, leurs jurandes, le nombre limité de leurs membres, procuraient aux apprentis aussi bien qu'aux compagnons ! Ces ouvriers artistes sentent presque tous cette infériorité du présent par rapport au passé et qu'ils

sont des victimes, tout autant sinon plus que les nobles, de l'utopie révolutionnaire. Aussi les sophistes du socialisme rencontrent-ils chez eux des adversaires irréductibles. Leur forte culture technique, en leur donnant le sentiment de la chose bien faite, défend ces bons manieurs d'outil contre l'à-peu-près intellectuel, si propice aux vaines formules abstraites. Quelques-uns même, et le père Franquetot est du nombre, en arrivent, par leur simple et directe expérience, à la plus saine philosophie politique. Poussez quelque jour la porte de l'atelier que le digne homme occupe dans l'arrière-cour d'une vieille bâtisse de la rue Oudinot, et dont le vitrage donne sur un vaste jardin encore intact. Prononcez dans la conversation le nom de l'artiste qu'il admire le plus au monde : l'illustre et malheureux Henri Riesener, vous aurez bien de la malchance, si l'original personnage n'éclate pas en une furieuse boutade contre la Révolution. Il y met autant d'âpreté et de lucidité que si, au lieu d'être le fils d'un petit tapissier de Montparnasse et de rajuster des pieds de fauteuil dans un coin perdu du faubourg Saint- Germain, il s'appelait le comte Joseph de Maistre ou le vicomte de Bonald, M. Le Play ou M. Taine :

— « Et ils voudraient que je sois républicain ! » s'écrie- t-il. (Entre parenthèse, nul n'a jamais su quels étaient ces ils, ces mystérieux ennemis des convictions réactionnaires du brave ébéniste, lui qui n'a jamais retiré sa carte d'électeur et ne cause guère qu'avec des gens de son avis, mais qu'importe!) « Je leur ai dit : — « Êtes-vous allé à Fontainebleau et avez-vous vu la « commode? » (Pour lui il n'y en a qu'une, celle de Riesener. Vous en trouverez la gravure dans tous les ouvrages spéciaux.) « Êtes-vous allé au Louvre et avez-vous vu « le bureau? » (Il s'agit, vous le devinez, du non moins célèbre bureau du roi Louis XV.) — « Non? Allez-y. Allez-y... 'Hé bien! Celui qui avait fait ces merveilles était riche... Le Roi, la Reine, toute la cour le compre-

naient, le faisaient travailler, le respectaient... Jusqu'où aurait-il monté, on ne le sait pas. Son plus beau secrétaire porte la date de 1790 dans sa marqueterie. J'ai lu ces chiffres, avec sa signature, Riesçner f. c. à l'Arsenal. L'Arsenal, d'où votre révolution l'a chassé ! Et elle l'a empêché de produire, votre révolution. Saviez- vous cela?... Il a été obligé de vendre ses chefs-d'œuvre à la criée ! Il n'a même pas gagné à cette opération le pain de ses vieux jours... Moi, monsieur, mon opinion est très simple : je suis pour le régime où un Riesener peut travailler... Ah ! ce bureau du Louvre, monsieur, quelle fête de le regarder ! Ce que cet homme savait et ce que nous ne savons plus, c'est que chaque bois a une âme, qu'il est une personne, qu'il donne une note dans un concert, sj vous voulez. L'amarante, l'érable, le buis, le bois de violette, celui de rose, l'acajou mâle, il a tout employé, tout fondu, et c'est si souple, ça file ! C'est si gai, ça rit, et c'est si grand !... A qui feront-î7s croire » (encore ses énigmatiques adversaires !) « que l'on n'était pas heureux dans une époque où l'on composait des meubles pareils, des meubles qui vous coulent de la joie au cœur par les yeux? — Et on les faisait, ces meubles, pour s'en servir... Remarquez-le, c'est encore une de leurs calomnies de prétendre que ce sont là des objets de luxe et qui ne peuvent pas peiner... — Pas peiner?... Avec ces ensembles simples et décidés, avec ces lignes si fermement assises? Allons donc !... C'est la camelote d'aujourd'hui qui ne tiendra pas le coup. Et tant mieux, d'ailleurs, tant mieux !... Comment pourrait-il en être autrement, avec des ouvriers qui lisent des journaux, qui discutent sur les impôts, les élections, la propriété, au lieu de penser à leur affaire? Tenez, ceux qui sont là, quand je les ai pris, donnaient aussi dans ces sottises. Je leur ai dit : « Faites donc « comme moi. Quand vous avez un moment, au lieu de « vous fatiguer sur ce papier qui ne vaut pas le sou qu'il « coûte, relevez-moi une moulure, un bras de bergère,

« un dossier de canapé. — Avez- vous un après-midi? « Allez au Louvre, au Garde-Meuble, à Versailles... Ne « parlez pas politique, parlez bois... » J'ai pourtant formé des élèves. Eux d'abord, et puis mon neveu Tavernier... Retenez ce nom, monsieur, il sera célèbre... A dix-huit ans, j'ai pu espérer que ce serait un Jacob... J'ai là une marquise qu'il avait interprétée d'après un dessin de Grémont. — Quel homme encore que ce fournisseur du prince de Conti !... — Mais voilà. Tavernier a quitté le meuble pour le marbre. Il a passé par l'École des beauxarts, et il est statuaire maintenant... » (Ici un soupir, celui du maître que son disciple préféré a déçu, et une moue de dédain.) « Je ne lui en ai pas voulu. Il ne faut jamais en vouloir à un artiste. On ne sait pas où le bon Dieu le mène. Mais je lui ai dit : « Tu retourneras au bois, « Michel. Le bois, c'est la vie. La pierre, c'est la mort... » Il vient tout de même me donner un coup de main quand j'ai quelque très belle pièce à sauver. Elles se font rares, monsieur, en France. On les laisse toutes partir pour l'Amérique... Et là-bas, comment voulez-vous que ces étrangers sachent les conserver et les réparer?... Ah! pauvre, pauvre pays !... »

C'est de la France que le successeur des glorieux ébénistes de l'autre siècle parle avec cette mélancolie. Mais le temps le presse. Il ne suffit pas aux commandes. Il vient de vous ouvrir, dans un accès d'indignation contre les gâcheurs d'aujourd'hui, le fond de son cœur, et déjà il vous a oublié. Il a assuré sur son nez ses grosses lunettes rondes. — Quoiqu'il ait à peine cinquante-cinq ans, ses yeux se sont un peu usés à un travail trop fin, comme ses cheveux et sa barbe ont blanchi à force de soucis. — Il a cherché, parmi les innombrables outils dont s'encombre son établi, la gouge cintrée ou concave qui convient à sa présente besogne; il a serré la double vis qui relie les montants de l'étau en bois, garni de liège

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et de buffle, où se trouve pris le morceau dont il s'occupe. Il vous a oublié, et vous, et la France, et l'Amérique, et ces ils qui ont calomnié la solidité des meubles de Riesener. Il s'en va maintenant tout entier dans son outil, que ses doigts agiles manient avec une délicatesse digne de l'auteur de La Commode — avec deux majuscules l — Ses quatre ouvriers, à peine moins âgés que lui, ceux qu'il appelle paternellement ses élèves, et qui le sont, travaillent de leur côté. Les rabots et les varlopes, les mèches tarières et les racloirs sont à l'œuvre et personne ne parle politique. De toutes parts, à droite, à gauche, accumulées dans les angles, suspendues aux plafonds, les formes des meubles de jadis dessinent les élégances de leur cambrure, d'autant plus reconnaissables qu'il n'y a guère que des squelettes de canapés et de fauteuils non garnis. Si la porte dans l'angle, là-bas, s'entrebâille, vous apercevrez un autre petit atelier adjoint au premier et consacré à la réfection des tapisseries. Trois ouvrières s'y occupent à réparer des lambeaux de Gobelins ou de Beauvais. Les aiguilles piquent la trame, ici achevant le feuillage à demi disparu d'un axbre, là rattachant un doigt à la main mutilée d'un personnage, ailleurs une plume à l'aile usée d'un oiseau. L'autre printemps, avant les événements qui feront la matière de ce récit, cette porte était toujours largement ouverte. Alors Franquetot n'eût certes pas manqué de vous introduire dans cette portion reculée de son royaume, pour vous y faire admirer quelque point de haute ou de basse lisse ; car, alors, deux des trois ouvrières employées à cette délicate réfection lui tenaient de bien près au cœur. L'une était sa propre fille, Marguerite, — ainsi nommée à cause de Marguerite Van der Cruze, la veuve du grand Œben, qui, en secondes noces, épousa l'immortel Riesener. — Et si l'autre, Monique, n'était pas la fille de son sang, peut-être l'aimait-il plus tendrement encore. C'était sa disciple, au même derré que «on neveu Tavernier,

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une enthousiaste comme iui, et formée par lui, des chefs, d'oeuvre du Louvre et du Garde-Meuble. Aujourd'hui elle l'a quitté, comme Tavernier, et dans des conditions qui ont contribué pour beaucoup au blanchissement, un peu prématuré, de son père adoptif. Monique était quelque chose de plus encore qu'Une élève. Sa seule présence constituait une vivante preuve que chez Franquetot, comme chez tous les vrais passionnés d'art, le cœur est aussi généreux que l'esprit. Quoique cette histoire ne touche qu'indirectement au petit drame que j'ai l'intention de conter, il est nécessaire de la rappeler ici en quelques mots, quand ce ne serait que pour mettre sous une lumière plus pleine la pittoresque et vaillante physionomie du vieil homme...

Voici donc environ vingt-trois ans, Franquetot — il était jeune alors, et ses cheveux roux n'avaient pas un fil d'argent — rentrait chez lui, vers onze heures, par une nuit du commencement de mai. Il longeait le mur d'un jardin qui faisait alors l'angle de la rue Oudinot et de la rue de Monsieur et qui a cédé la place depuis, comme font un à un tous les jardins de Paris, à une énorme maison de rapport. Il aperçut soudain un grand panier déposé sur le rebord, depuis quelques minutes à peine, car les agents de service, dont la silhouette se profilait encore à l'extrémité de la rue, venaient de passer sur ce coin de trottoir, et ils n'avaient rien vu. Le mur était bas et terminé par une clôture de barreaux. Celui ou celle qui avait guetté le passage des sergents de ville et hissé le panier jusqu'à la grille avait à peine pris le temps d'attacher l'anse à ces barreaux par une grosse ficelle nouée hâtivement. L'ébéniste coupa cette corde pour prendre le panier et regarda ce qu'il contenait. A la lueur du bec de gaz, il vit que l'intérieur était garni de paille et qu'un enfant nouveau-né y dormait, enveloppé de langes. Un biberon, rempli de lait, mis

auprès du petit être, semblait inviter le passant, qui trouverait la pauvre créature délaissée, à lui donner les premiers soins.

Franquetot demeura une minute stupéfié par l'inattendu de sa découverte, à considérer tour à tour le menu visage endormi de l'enfant et les agents, en ce moment immobiles à l'extrémité de la rue et qui causaient. Qu'allait-il faire? Les appeler et dégager sa responsabilité en leur remettant tout de suite l'orphelin ou l'orpheline? Rentrer chez lui avec sa trouvaille et attendre le lendemain pour faire des recherches? Ce second parti l'emporta. Le sculpteur sur bois vit distinctement le marmot porté au poste de police, réveillé, manié avec la brutale indifférence des hommes de garde. Cette idée fit qu'il referma le couvercle avec précaution, pour ne pas troubler cet innocent sommeil. Et soulevant le panier avec des gestes surveillés de nourrice, il s'achemina jusqu'à sa porte, à pas mesurés, comme s'il était chargé du plus précieux fardeau. C'est ainsi que Monique — le marmot était une môme — avait fait son entrée — un 4 mai, le jour où l'Église fête la sainte d'après laquelle on l'avait baptisée — dans le logement au fond de la cour dans la vieille maison de la rue Oudinot. A cette époque, cette simple annonce se lisait sur la porte :

Menuiserie, ébénisterie.

Hippolyte Franquetot, sculpteur...

Le lendemain, au réveil, ledit sculpteur, que cette aventure avait empêché de dormir une partie de la nuit, se leva dès la pointe de l'aube et vint au jour contempler la petite fille, qu'il avait laissée dans son panier. La voyant si mignonne, parmi les brins dorés de la paille qui s'harmonisaient au rose si tendre du teint, il avait dit à Françoise, sa femme : — « Si nous la gardions? Elle jouera avec Marguerite... » Il avait déjà cette fille âgée alors de dix-huit mois. Sa femme avait répondu :

— « Pourquoi pas?... » et les deux époux avaient adopté l'enfant trouvé. Cela s'était fait tout naturellement, tout tranquillement, comme les braves gens accomplissent leurs belles actions dans le peuple. Ils n'ont même pas l'air de s'en douter. Cette augmentation de famille avait été l'origine de l'atelier de tapisserie. Ayant deux fillettes du même âge auprès de lui, l'ébéniste avait pensé à leur donner une profession qui fût un complément de la sienne. Deux lignes de plus sur l'enseigne racontent encore, pour sa plus grande mélancolie, quand il les regarde, ce roman, mal terminé, hélas ! de sa double paternité : « Réparations de tapisseries, » et au-dessous : « Gobelins, Beauvais, Aubusson, Points et Smyrne... » Mais Monique n'est plus dans la pièce à diriger le travail des autres et à reprendre, de son aiguille de fée, les mailles déchirées. C'est la raison pour laquelle Franquetot n'aime pas beaucoup que la porte reste ouverte maintenant. C'est la raison aussi des soudains passages de mutisme qui l'arrêtent au milieu de ses expansions. Il vous a parlé tout à l'heure avec sa pittoresque éloquence d'autrefois. Brusquement, il se tait, il se remet à son établi d'un geste presque farouche et s'abîme dans sa besogne avec acharnement. Ces subits accès de mauvaise humeur se produisent surtout si vous êtes un de ses vieux clients et que vous lui ayez demandé, par exemple, innocemment.

— « Hé bien ! monsieur Franquetot, avez- vous quelque beau morceau de tapisserie à me montrer?... »

— « Aucun, » répond- il avec une impatience que vous ne comprenez pas; et sans aucun doute vous l'aurez augmentée, si vous ne savez pas l'histoire du départ de Monique, en jetant un coup d'oeil du côté de l'atelier, par ressouvenir de la charmante figure de jeune fille que vous voyiez jadis épanouir sa grâce dans ce décor de vieilles choses. L'année passée encore, la délicieuse fille était là, ses cheveux blonds simplement noués au-dessus de sa tête, de forme un peu longue. Quand elle s'était

penchée sur l'ouvrage avec trop d'assiduité, il arrivait qu'une mèche de ses beaux cheveux se défaisait et tombait sur ses yeux clairs ; elle la relevait alors d'un geste qui dénonçait la svelte élégance de son buste virginal. Elle avait des prunelles bleues, d'une nuance douce et fraîche que n'avaient pu ternir d'innombrables séances devant le métier. Ses traits, d'une joliesse délicate, rappelaient, par une analogie due peut-être à un secret magnétisme émané des choses, les spirituelles physionomies de ce dix-huitième siècle, tant aimé de son bienfaiteur. Ne l'avait- il pas toujours fait vivre parmi les reliques de cet âge? Son profil avait la finesse intelligente et tendre, mobile et gaie, des têtes dessinées par le peintre des fêtes galantes. Une modestie bien touchante, quand on savait le douloureux mystère de son origine, semblait pourtant arrêter l'espièglerie chez l'enfant trouvée et comme la voiler d'humilité. Des dents très blanches, des oreilles menues, une taille mince, des pieds et des mains de duchesse, faisaient d'elle, dans ses pauvres costumes coupés et cousus par elle-même, un Watteau vivant. Ces signes d'aristocratie autorisaient toutes les hypothèses sur la naissance de cette adorable créature. Était-elle le fruit d'un drame de passion, secrètement dénoué par cet horrible abandon et qui avait eu pour acteurs les nobles habitants d'un des hôtels historiques de ce noble quartier? Toujours est-il que cette pupille d'un simple ébéniste de faubourg déployait .cet instinct d'élégance innée qui donne un air de distinction aux plus pauvres toilettes. C'est ainsi qu'en 93 une dame restait dame jusque dans le dénuement et la promiscuité des cachots. Quand elle était, dans l'atelier, occupée à travailler à côté de Marguerite Franquetot, sa compagne de toutes les heures, de toutes les minutes, durant son enfance et sa jeunesse, il suffisait de les comparer l'une à l'autre pour reconnaître chez Monique l'indestructible prestige de la race. Elles avaient grandi ensemble, joué

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ensemble, étudié, peiné, vécu ensemble ; mais tandis que l'orpheline avait, dès ses premières années, la tournure et l'espect d'une demoiselle, l'autre était visiblement une ouvrière, issue d'un ouvrier et d'une ouvrière, et qui portait, répandue sur tout son être, cette espèce de fatigue précoce et sans affinement où se manifeste l'hérédité de parents qui ont trop peiné. Ajoutons, pour rendre entièrement intelligible l'aventure à laquelle ces quelques détails rétrospectifs servent d'introduction, que Marguerite, quoique très légitime enfant de Franquetot, n'a jamais tenu de son père. C'est de sa mère qu'elle a hérité ces gros os, ces cheveux noirs, épais comme des crins, et aussi cette âme tout animale, tout instinctive, capable également du meilleur et du pire, qui met dans ses yeux d'un brun jaune tantôt la passion courageuse, tantôt la sauvagerie sournoise d'un regard de bête. Elle est toujours dans l'atelier, elle, et vous y verrez, courbé sur le métier, son profil devenu plus aigu et plus brutal encore depuis ces derniers mois, où un caricaturiste démêlerait une ressemblance avec un museau de belette. Comment et pourquoi Franquetot, ce plébéien, mais qui n'a jamais été vulgaire, s'est-il marié avec la rustaude dont il a eu cette fille? Sur ce point encore, il a réalisé le type du grand artiste irréel qui épouse, au hasard, la première venue, pour avoir quelqu'un qui lui épargne l'insupportable tracas des soins matériels. La « maman », comme il appelle avec sa bonhomie toute familiale la mère de Marguerite, était, quand il l'a rencontrée, simple servante dans une crémerie où il allait manger. Elle s'appelait Françoise Cheminât, elle se montrait sage et active, et gardait sur ses grosses joues une fraîcheur paysanne, rapportée du village du Puy-de-Dôme d'où elle était venue à Paris, poussée par cet esprit d'émigration qui demeure un des traits les plus inexpliqués et les plus constants de la race auvergnate. Franquetot l'a prise domestique et domestique elle est restée. Son homme n'a pas mangé une

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soupe, durant leur trente ans de ménage, qu'elle ne l'ait trempée de ses mains. Quoique, avec sa réputation grandissante, le sculpteur sur bois gagne autant d'argent que peuvent avoir de rentes les bourgeois cossus qui habitent la maison, l'énergique Auvergnate n'a pas encore accepté, même depuis l'exode de Monique, l'idée d'une bonne à domicile.

— « Laissez, laissez, » répond- elle à ses voisines, quand celles-ci lui parlent de chercher du moins une cuisinière pour se reposer : « Pardi, justement j'en engage une à la prochaine fête de saint Jamais... »

Ou encore :

— « J'en demanderai une à Darchis, quand je le rencontrerai... » Et devant l'étonnement des commères : « Vous ne connaissez pas Darchis? » et elle leur cite le proverbe de sa province :

« Travailler chez Darchis, Ni payés, ni nourris !... »

Quel fut de son vivant ce Darchis, ce personnage légendaire que les paysans du centre de la France chansonnent ainsi, qu'ils célèbrent plutôt comme le modèle du rogne-deniers qu'ils voudraient tous être? — (Ce mot qui sent son ancien régime, et, comme tel, n'est pas déplacé parmi les fauteuils à la verrue et en cabriolet de l'atelier, est encore un de ceux que la mère Franquetot conserve de Fontfrède, son lointain village.) — Oui. Qui fut Darchis? La bonne femme n'est pas mieux renseignée que vous à ce sujet. Elle rit pourtant à ce rappel d'un avare imaginaire, comme au nom d'un ami, en clignant de l'œil, et elle fait sauter d'un bras plus alerte les pommes de terre qu'elle prépare pour le repas du soir, à moins qu'elle ne soit occupée à mitonner un ragoût de sa façon. Si elle ne s'entend pas plus aux meubles qu'à l'orthographe, elle a, d'instinct, tous les talents d'un cordon bleu de campagne. Personne ne réussit comme elle

les friandises de son pays, si expressivement dénommées : la soupe dorée, le milliard ou la farinade. Ce n'est pourtant pas à ce talent qu'elle doit d'être devenue Mme Franquetot, car le bonhomme n'a jamais su au juste ce qu'il mange. Mais que sait-il de la vie réelle, ce dormeur éveillé, digne de menuiser le fauteuil où l'ingénieux Hidalgo, cher à Cervantes, s'hypnotisait à lire des romans de chevalerie? Avant le printemps dernier, s'était-ij jamais douté que son foyer devenait le théâtre d'une tragédie sentimentale, à la veille d'éclater en épisodes douloureux? Avait-il jamais remarqué les regards férocement haineux dont sa fille Marguerite enveloppait Monique, sa sœur d'adoption? S'était-il jamais dit que l'orpheline, traitée par lui comme cette fille, mieux que cette fille, devait avoir excité chez celle-ci une envie d'autant plus passionnée qu'il y avait entre elles l'antagonisme de deux sangs : celui de la campagnarde et celui de la Parisienne, — et l'hostilité de deux naissances : celle de l'enfant légitime, née du devoir, et celle de l'enfant naturelle, issue de l'amour? Avait-il jamais observé que, depuis quelque temps, sa brave Françoise commençait d'avoir, elle aussi, des mots aigres pour l'étrangère, accueillie avec une cordialité si dépourvue d'arrière-pensée quand, jadis, il l'avait apportée, toute petite? S'était- il rendu compte qu'à chacune des mauvaises humeurs de sa femme correspondait une visite de leur neveu Michel Tavernier? Durant ces visites, avait-il pris garde à l'attitude de ce garçon vis-à-vis des deux jeunes filles et constaté ce que tous ses ouvriers, eux, n'avaient eu garde de ne pas noter : l'inclination du jeune statuaire pour Monique, la réserve surveillée de celle-ci et la jalousie de Marguerite? C'est l'honneur et la misère des dévots de l'art, qu'ils passent à côté de la vie, sans en rien voir que les portions qui se raccordent à leur rêve. Franquetot avait beau demeurer dans la pauvre arrière-cour d'une pauvre rue, et y exercer un pauvre métier dans une pauvre époque, il allait et

venait en pensée parmi les splendeurs d'un âge magnifique. La réalité, pour lui, ce n'était pas notre temps de syndicats tyranniques et de basse besogne mal payée, c'était le temps où Marie-Antoinette visitait Riesener à l'Arsenal. C'étaient les jours, plus reculés encore, où les Boulle, les Macé et les Stabre, ces magiciens de la marqueterie, étaient entretenus au Louvre et qualifiés de « Sçavants Menuisiers » tout comme un Descartes et un Pascal de « Sçavants Géomètres ». C'était la glorieuse période où Louis XIV payait trois millions de livres les travaux d'ébénisterie exécutés dans ses maisons royales. Jusqu'à l'instant où commence cette histoire, c'est-à-dire à la fin du mois d'avril 1900, le calendrier représentait à cet ingénu et enthousiaste Franquetot des éphémérides toutes professionnelles et qu'il commentait par des hymnes d'allégresse ou des lamentations, suivant l'occasion : le dernier jour de ce mois d'avril, par exemple, c'était l'anniversaire de cet incendie de 1720 qui éclata vers les trois heures du matin chez le premier des Boulle et dévora les ateliers et les chambres où il conservait ses bois d'ceuvre. Quelle élégie sur ces trésors perdus!... Le 6 janvier, c'était la date funeste entre toutes, celle où Riesener mourut, abandonné et pauvre, en 1806. Quelle autre élégie 1... — Et ainsi du reste...

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