‹ MoniqueChapitre 2 sur 11 · LE FAUTEUIL EN GONDOLE · texte numérisé non relu

LE FAUTEUIL EN GONDOLE

Cette mémorable journée d'avril à laquelle je viens de faire allusion avait commencé pour Franquetot par un événement dont il sera parlé des années dans les ateliers du faubourg Saint-Germain. Un des ouvriers du maître

ébéniste, Jolibois, — dit l'Amiral, à cause de ses goûts de canotage, — avait été chargé de dégarnir un de ces fauteuils en gondole dont la vogue fut si vive à la fin du règne de Louis XV. Celui-ci provenait de la succession d'une vieille comtesse de Lingendes, veuve d'un pair de France. La noble dame s'était éteinte à soixantedix-neuf ans, laissant à ses héritiers un de ces mobiliers fantastiques où les bibelots les plus choisis voisinent avec les objets les plus grotesques, et qui résument les goûts contrastés de trois ou quatre générations. Le jeune M. de Lingendes, Tanière- petit- fils de cette douairière, avait choisi, dans le lot, les quelques morceaux qui pouvaient figurer dans le petit salon de sa femme. Le fauteuil en gondole s'était trouvé du nombre, avec plusieurs sièges assortis. C'était une série de pièces très fines. Le fauteuil surtout avait cette belle ampleur arrondie du dossier, cette élégance dans la cannelure des pieds et dans les motifs du ruban, ces délicatesses dans la peinture, qui équivalent à une estampille et révèlent aussitôt à un connaisseur la main d'un maître. Franquetot n'avait pas mis longtemps à découvrir une marque dans un coin de ce beau meuble. Il l'avait aussitôt identifiée avec celle d'un certain Leleu, un menuisier dont les œuvres sont rares et qui travaillait rue Royale vers 1772. L'étoffe dont ce fauteuil et les sièges qui l'accompagnaient étaient revêtus s'accordait bien avec cette date. C'était de ce damas à trois couleurs, avec des bandes alternées, rouge, bleu et blanc, que mirent à la mode, vers la même époque, deux des grandes dames qui faisaient alors à Paris la pluie et le beau temps : la marquise de la Roche- Aymon et la comtesse de Crillon. Cette soie avait dû être adorable de fraîcheur claire et gaie. Ce n'était plus à présent, et en particulier sur le fauteuil, dont on s'était visiblement beaucoup servi, qu'une guenille usée et reprisée. La laque du dossier était partie presque partout, les perles et les dentelures du ruban avaient sauté, une des

jambes avait été brisée, puis grossièrement recollée par un de ces manœuvres que le consciencieux Franquetot qualifiait, énergiquement et faubouriennement, de « badouillards ».

— « Il est bien malade, » avait-il déclaré, quand il avait été appelé en consultation par l'héritier de la défunte propriétaire. Puis après avoir en effet examiné le fauteuil, avec l'œil d'un clinicien assis au chevet d'un patient, il avait conclu par ce mot qu'un chirurgien de génie, comme le regretté professeur Ollier, aurait pu prononcer au lit d'un Trousseau, s'il s'y était trouvé : « Mais c'est un Leleu, et je le sauverai. Je lui dois cela!... »

La cure avait commencé, comme tous les traitements de ce thaumaturge en antiques meubles, par un décarcassement complet du siège à guérir, et voici que l'ouvrier en train de vaquer à cette besogne préparatoire rencontra dans le crin du coussin qu'il dépiéçait un objet qui le fit s'exclamer et vers lequel se retournèrent toutes les têtes. Cet objet était une enveloppe de toile très grande et toute plate, que l'Amiral remit aussitôt au patron. Elle était ouverte et contenait trente-sept titres de dimensions et de couleurs diverses, consistant principalement en valeurs à lots : — obligations du Crédit Foncier et de la Ville de Paris, — le tout au porteur :

— « C'est M. de Lingendes qui va être content quand je vais lui annoncer la nouvelle... » avait dit Franquetot en feuilletant le paquet : « Que de 500 francs et de 400 francs !... » Il lisait les chiffres imprimés sur le papier. (Est-il besoin d'ajouter que le dévot de Riesener professait sur l'agio les idées les plus vagues? Les mots de « hausse » ou de « baisse » ne lui représentaient absolument rien. Avait-il quelque argent à placer, il le portait bonnement à la caisse d'épargne, qui le lui transformait en rentes françaises, d'une façon quasi mécanique.) Et il

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continuait, faisant mentalement l'addition des sommes inscrites sur les titres : « Comptons : deux mille, deux mille cinq cents, quatre mille, cinq mille... Il y en a pour dix-huit mille deux cents francs, sans parler des coupons, » conclut-il en y regardant de plus près, « qui n'ont pas été détachés, depuis combien de temps?... Sur ce titre-ci, depuis dix ans... Sur celui-là, depuis deux ans... Sur cet autre, depuis neuf... Sans doute, la vieille comtesse achetait ces papiers un par un chez le changeur... Et puis elle les cachait dans ce fauteuil !... Pour quel motif?... Ça, c'est son affaire... Quant à nous, la nôtre est de dépioter au plus vite le reste de l'ameublement de la bonne dame, et avec précaution, hé, là-bas, les enfants !... Combien nous a-t-on donné de pièces à refaire?... Quatre chaises, une bergère et un canapé... Au travail... En voilà une aubaine pour le client... Il la mérite. Il a compris ce que valaient ces Leleu... »

Et tout l'atelier s'était mis à découdre soigneusement le damas des six autres sièges formant série avec le fauteuil en gondole. Quoique ces sortes de surprises ne soient pas rares dans le métier d'ouvrier tapissier, la manie des vieillards soupçonneux adoptant volontiers comme cachettes des matelas ou des coussins, cette rceherche d'un trésor passionne toujours une équipe. Aussi hommes et femmes — Monique et Marguerite avaient été appelées pour la circonstance — s'acquittèrent-ils de cette tâche avec un soin qui ne laissa pas un fil de l'étoffe et pas un repli du bois inexploré dans le mobilier de la douairière. Cette seconde perquisition n'amena aucune découverte.

— « On trouvera peut-être d'autres titres dans ce qu'ils ont gardé à la maison, » dit Franquetot. « Chez nous, il n'y a plus rien, » et, avisant la pendule : « Il est dix heures et demie... voilà une heure que nous avons perdue. Il faut rattraper cela... Je passerai prévenir M. de Lin-

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gendes cet après-midi... Il y aura une bonne récompense pour toi, l'Amiral... Tu nous paieras le Champagne... En attendant, serrons le paquet. »

— « Va pour le Champagne, » répondit Jolibois en hochant la tête. « Mais avouez que c'est vexant de trouver toujours des choses, et toujours dans les meubles des autres... Vous vous rappelez, patron, que j 'ai découvert ainsi un testament il y a six ans, et il y en a dix, deux billets de mille? Et dans mon berceau à moi, » ajouta-t-il d'un air goguenard, « qu'est-ce que j'ai ramassé? Une mèche et un guillaume. Et me voilà fade... »

— « En dînerais-tu plus d'une fois quand tu aurais à toi tous ces faffiots?... » répondit un de ses camarades en montrant, de la pointe d'un ciseau qu'il s'était remis à affûter, l'enveloppe où Franquetot serrait à nouveau les titres. Cette philosophie sans révolte eût suffi à démontrer quel esprit de gaie acceptation la noble nature du sculpteur sur bois répandait dans son équipe. Ses ouvriers et lui ne faisaient qu'une famille. Il en donna une preuve nouvelle en allant placer cette précieuse enveloppe dans le tiroir d'un secrétaire qui servait à ses factures, et dont il n'enleva même pas la clef. Toutes les vertus, chez les êtres frustes, ont un air de bonhomie qui leur donne je ne sais quelle poésie forte et vraie. Elles paraissent plus franches, plus profondes aussi, comme moins acquises. Mais c'est surtout la probité qui prend, dans les humbles milieux comme celui-là, ce caractère 'd'une simplicité presque auguste, tant elle suppose de droiture innée et indestructible. Le brave Jolibois, qui gagnait tout juste ses neuf francs par jour l'un dans l'autre, n'avait pas une seconde eu l'idée de cacher sa découverte à son patron et à ses camarades. Ceux-ci n'avaient pas pensé non plus à s'étonner du désintéressement de leur compagnon. Franquetot n'eut pas davantage l'idée que le paquet de ces obligations courût le moindre danger dans ce tiroir, laissé à la portée de tous,

et la besogne reprit dans l'atelier, coupée maintenant d'anecdotes sur les meubles à secret, comme le vieil ébéniste aimait à en raconter. Cet illettré avait tant feuilleté de livres sur le dix-huitième siècle, dans sa passionnée curiosité de tout savoir sur les auteurs des boiseries» objet de son admiration, qu'il était devenu aussi érudit dans la matière qu'un conservateur du Louvre ou de Carnavalet.

— « Personne ne les a faits, » disait-il, « mieux que Roentgen, celui que les Anglais appellent David de Lunéville. Pourquoi? Je vous le demande, si ce n'est pas pour le plaisir de nous contredire? Car enfin il était de Neuwied, près de Coblence. Sa marqueterie n'est pas mauvaise, mais que c'est froid !... Il a beaucoup traité de motifs à la chinoise. J'ai eu de lui ici un bonheur-dujour vraiment curieux. Il y avait à droite un mandarin qui prenait une tasse de thé. En faisant tourner la tasse, comme cela, » et il esquissa le geste, « elle se rabattait. On trouvait un bouton qui, à son tour, ouvrait tout le panneau. Ah ! pour un jointement, quel jointement ! C'était si bien fait que Mme de Candale, à qui appartenait ce bonheur-du-jour, n'avait jamais soupçonné le secret... Nous l'avons découvert ici. Comme l'Amiral n'était pas là, avec sa veine, il n'y avait rien dans la cachette, naturellement... Mais je vais vous dire : ces meubles à secret, ce n'est pas de la menuiserie, c'est de l'horlogerie. Roentgen avait beaucoup travaillé avec Kintzing. C'est à cette école qu'il avait pris ce goût. Il s'est perdu à ces balivernes... Aussi son Louis XVI est-il du Louis XVI, si vous voulez, mais c'est pauvre, c'est nu, c'est maigre, c'est étriqué. On n'a jamais bien fait deux choses à la fois. Êtes-vcus ébéniste, oui ou non? Ou bien serrurier?... Choisissez... »

Le généreux visionnaire en était encore à poser cette alternative au pseudo-David de Lunéville, comme si ce dernier se fût tenu là, en chair et en os, les pieds dans les

copeaux, à lui soumettre le projet d'une armoire à surprises, lorsque les horloges des couvents voisins commencèrent d'égrener les douze coups de midi sur ce quartier paisible où leur tintement prend des longueurs de sonorités provinciales. C'était le moment où, chaque jour, les ouvriers quittaient l'atelier pour aller déjeuner chacun de leur côté. Ils vivaient aussi patriarcalement que leur patron, mariés tous quatre : l'un, l'Amiral, avec la marchande de journaux et de papeterie scolaire installée rue Rousselet, à deux pas de l'école des Frères ; — le second, à une blanchisseuse établie dans l'extrémité de la rue Vaneau ; — un troisième, à une concierge d'une petite maison de la rue Pierre-Leroux ; — le quatrième," à une brodeuse en chambre de la rue de Babylone. L'extraordinaire aventure qu'ils avaient à raconter dans leur ménage les fit détaler avec plus de hâte que d'habitude. Est-il nécessaire d'ajouter que le soir même, dans les diverses loges et les petits logements du quartier, il n'était question que d'un trésor de plus de cent mille francs en pièces d'or, découvert chez M. Franquetot, — le respect public lui donnait ce naïf ennoblissement du Monsieur, — au fond d'un fauteuil? Telle était la parfaite confiance de Franquetot, non seulement dans ses ouvriers, mais dans tous les autres habitants de la maison, qu'il ne pensa ni à enlever la clef du tiroir où il avait placé les titres, ni à pousser le verrou intérieur de la porte de l'atelier, pour le temps qu'il passa lui-même à déjeuner dans les pièces qu'il occupait au-dessus. Sur le coup de deux heures, les ouvriers revinrent comme d'habitude, et quand, après leur avoir indiqué la tâche à faire, le patron eut dit : « Je dois justement aller Voir une bergère-duchesse rue de Richelieu, je vais passer chez M. de Lingendes et lui remettre les titres, » il retira l'enveloppe sans s'inquiéter davantage du contenu, qu'il ne vérifia point.

— « ]'ai peut-être là ta fortune, l'Amiral, » dit il à

Jolibois en tapant de sa paume le paquet de titres. « Mais oui. Une supposition : le comte te donne, en récompense, une des valeurs à lots. Elle sort et tu gagnes cent, deux cent mille francs... Ça s'est vu... »

Qui ne sait combien les imaginations des gens du peuple sont enfantines et complaisantes à la chimère, idyllique ou terrible, suivant le cas? Le visiteur qui aurait entendu le trouveur de trésors et ses camarades échanger leurs idées, le patron à peine parti, aurait admiré une fois de plus la facilité avec laquelle les déshérités du destin se construisent au moindre prétexte des châteaux en Espagne. — Soit dit en passant, c'est la condamnation des malfaiteurs du Parlement et des réunions publiques qui, grimés en justiciers, exploitent pour leur fortune de politiciens cette naïve disposition des humbles au millénarisme. — A la seule hypothèse d'un énorme lot gagné par l'un d'entre eux, les fantaisies de tous s'étaient éveillées, et ils commencèrent de rêver tout haut, chacun esquissant le roman de la vie qu'il voudrait vivre, si la miraculeuse manne d'une somme pareille lui tombait du ciel... L'Amiral s'installait dans une maison à Asnières, au bord de la Seine. Il y vieillissait en manœuvrant un canot, construit d'après ses calculs... Avron, le mari de la blanchisseuse, achetait quelques « journals » de vigne dans la Nièvre, son pays... Le troisième, Chassaing, l'époux de la concierge, allait tout simplement habiter dans la banlieue de Paris, et cultivait, lui aussi, un petit jardin... Le quatrième, Espitalier, le mari de la brodeuse, se retirait dans le Poitou, près des parents de sa femme, et s'occupait à élever des chevaux... A travers ces innocents projets apparaissait le vague et profond amour, commun aux petits bourgeois et aux ouvriers, pour une utopique campagne, conçue comme le cadre d'un dimanche perpétuel et dont ils respirent en imagination les vivifiantes senteurs dans l'atmosphère confinée où leur médiocrité les emprisonne. C'en était assez pour qu'un contentement éclairât

ces quatre visages de tâcherons et que les outils besognassent avec une gaieté qu'interrompit le retour inopiné de Franquetot et l'aspect, plus inattendu encore, de sa physionomie. Il était parti avec une joie dans les yeux et sur son visage, celle d'un brave homme qui va faire à un autre brave homme une bonne surprise. Il avait dit qu'il se rendait de l'autre côté de l'eau, donc assez loin, et il revenait après vingt minutes, son grand front tout ridé d'ennui au-dessus de ses gros sourcils broussailleux, une ombre dans ses yeux bleus, d'ordinaire si transparents ; un pli fermé au coin de sa bouche, tout à l'heure bonasse et souriante. Cette expression déconcertante de cette large face aux grands traits, où chacun pouvait lire, d'ordinaire, comme en un livre ouvert, saisit d'autant plus vivement les ouvriers, qu'à peine la porte fermée, et sans leur avoir seulement dit son bonjour si jovial d'habitude, Franquetot alla droit au secrétaire où il avait, le matin, enfermé l'enveloppe. Il ouvrit le tiroir et fouilla hâtivement, fébrilement, parmi les papiers qui s'y trouvaient entassés. N'y rencontrant pas ce qu'il cherchait, il parut hésiter un instant, comme en proie à uns sensation insupportable. Devant le trouble que trahissait cette attitude étrange, les ouvriers s'étaient tus. L'étonnement avait paralysé en eux la familiarité accoutumée. Cet étonnement grandit encore quand ils virent Franquetot les regarder l'un après l'autre d'un air presque égaré, et qu'ils l'entendirent répéter en se parlant à lui-même :

— « Non, ce n'est pas possible. Je n'ai pas le droit de penser cela... »

11 les regarda de nouveau, et frotta son front de sa main à plusieurs reprises, pour chasser une idée qui finit pourtant par être la plus forte, car, ayant esquissé un grand geste de décision, son visage se contracta dans une tension de tous ses traits, volontaire et presque dure, et il appela chacun des menuisiers par son uom, avec une

espèce de solennité dans l'accent : « Jolibois, Avron, Chassaing, Espitalier... »

— « Nous voici, patron... » répondit Jolibois pour ses camarades. C'était le doyen de l'atelier, et il exprima le sentiment commun en ajoutant : « Que se passe- t-il, monsieur Franquetot? Si l'on vous embête, nous sommes d'attaque, vous savez? »

Les quatre ouvriers s'étaient massés autour du vieux sculpteur. Leurs rudes visages traduisaient une telle affection pour l'excellent homme, une si entière simplicité de cœur dans le dévouement ! Cette scène, bien vulgaire, d'une explication sur un vol domestique, parmi ces outils d'un bien humble métier, entre ces journaliers en blouses de travail et cet entrepreneur gauchement embourgeoisé dans une jaquette aussi maculée de taches que ces blouses, en prit tout à coup une grandeur véritable. La loyauté de l'homme envers l'homme n'est jamais plus belle et plus touchante que de serviteur à maître et d'employé à employeur. Elle prouve tant de profonde humanité chez le patron qui a su respecter le travail mercenaire et l'utiliser sans l'exploiter, tant de gratitude chez les salariés, qui ont su reconnaître ce traitement et ne pas envier leur chef d'être né ou plus fortuné ou plus habile. Franquetot se sentit remué par l'élan spontané avec lequel ces braves gens, le voyant bouleversé, sans deviner de quoi, répondaient à son appel, et il le leur dit, augmentant encore leur curiosité par ces premières paroles, absolument inintelligibles pour eux :

— « Non. Ce n'est pas vous, mes enfants, je le sais, je le vois... J'en étais sûr. Ce n'est pas vous... » et avec désespoir : « Mais qui est-ce? qui est-ce?... » Puis, allant au tiroir du secrétaire et l'ouvrant de nouveau : « Vous m'avez vu ce matin, quand l'Amiral eut trouvé l'enveloppe dans le fauteuil, la mettre ici?... Vous m'avez vu compter les titres? Vous vous souvenez bien qu'il y en avait trente-sept? Trente- sept exactement, pas un de plus, pas

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un de moins... Je n'ai pas rêvé, n'est-ce pas?... Personne n'est venu jusqu'à midi. A midi, vous êtes allés tous déjeuner, et personne de vous n'est rentré entre midi et deux heures? »

— « Personne, » répondit Jolibois, qui continuait de répondre pour ses camarades, lesquels esquissèrent un signe d'assentiment.

— « Je viens de demander au portier, » reprit Franquetot, « qui m'a dit n'avoir vu entrer aucun étranger non plus... Eh bien! mes enfants, quand je suis arrivé avec l'enveloppe chez M. de Lingendes et que je lui ai annoncé ta trouvaille, Jolibois, nous avons recompté les titres ensemble... Il n'y en avait plus que trente-deux, au lieu de trente-sept... »

— « Que trente-deux, » répétèrent machinalement les ouvriers, avec une stupeur et une consternation dont Espitalier, le plus jeune, se fit, cette fois, le porte-parole. Il s'écria, de son accent méridional :

— « Mais, alors, où sont passés les cinq autres? Pc chère! On les a donc volés? »

— « On les a volés, » répéta Franquetot. « Il y a eu un vol chez moi, — chez nous, » insista- t-il. « Quand M. de Lingendes eut compté ces damnées valeurs et qu'il n'eut trouvé que ces trente-deux, j'aurais voulu mourir là, sur place, mes enfants. Ah ! il a été très brave, c'est une justice à lui rendre. « Vous avez mal compté, voilà tout, « monsieur Franquetot, » m'a-t-il dit. — « Non, monsieur « le comte », lui ai- je répondu, « mes ouvriers étaient là, « ils y ont assisté. Il y avait trente-sept titres. » Il a essayé de me calmer : — « J'ignorais absolument l'existence de « cet argent, » m'a-t-il «dit. « Si vous ne m'aviez pas préce venu, je ne saurais même pas que les cinq titres « manquent. Supposez que M. Jolibois » — je t'avais nomviaé l'Amiral — « n'en ait trouvé que trente-deux, et « même que trente, pour faire un chiffre rond, — car « voila deux de ces titres, un pour lui, un pour ses cama-

« rades. Prenez-les et tout sera en règle. Ne pensez plus « aux cinq autres. » — « N'y plus penser? Mais, monsieur « le comte, j'en suis responsable, » lui ai-je dit, « je vous « les rembourserai de mon argent, si je ne découvre pas « le voleur... » Et je tiendrai ma parole. Vous m'y aiderez, mes enfants... Je sais que ce n'est aucun de vous, comme vous savez que ce n'est pas moi. Et dire que si j'avais pris la clef, ce malheur ne serait pas arrivé. C'est donc ma faute !... Mais pensez que j'ai eu ici des fauteuils qui valaient des cinq, des dix mille francs. J 'ai eu une horloge de Boulle. Tout est toujours resté ouvert, n'est-il pas vrai? Il n'a jamais manqué une épingle... Ah! mes enfants, je suis bien malheureux. Mais qui est-ce? Qui est-ce?... »

— « Quelqu'un qui a su que l'on avait trouvé les titres, ça, c'est sûr, » dit judicieusement Chassaing, le mari de la concierge de la rue Pierre- Leroux, et il ajouta, d'un ton embarrassé : « J'avais conté la chose à ma bourgeoise, il faut que je vous dise, monsieur Franquetot, ne croyant pas mal faire... Elle l'a conté tout de suite à des locataires... Mais je n'avais pas parlé du tiroir. »

— « Ni moi, » dit Avron, le mari de la blanchisseuse. « Ma femme allait porter le linge chez des clients quand je suis rentré. Je ne lui ai pas non plus caché l'histoire, mais je n'ai pas parlé de l'endroit. »

— « Ni moi, » dit Espitalier, « et d'ailleurs ma femme n'a vu personne. »

— « Moi, » dit l'Amiral, « je n'en ai pas ouvert la bouche, et, cristi, patron, j'en suis rudement content. »

— « Tu as eu raison, » reprit Franquetot, qui avait écouté les confessions successives de ses ouvriers avec des signes non dissimulés de mécontentement. « Vous n'y avez pas mis de malice, mes garçons, » ajouta-t-il en se tournant vers les trois autres. « Quand même, si vous n'aviez pas jacassé, il est bien probable que les papiers seraient tous restés dans l'enveloppe... Vous n'avez pas

parlé du tiroir? Mais il suffit que quelqu'un ait su que la somme était ici et soit venu fureter pendant que nous déjeunions tous, et comme le tiroir ne fermait pas... Ah ! bavards! bavards!... A la loge, ils prétendent bien que personne n'est entré. Je vous demande : qu'en saventils? Ils déjeunaient aussi et n'y regardaient pas... Je vous pardonnerai, » conclut-il, « à une condition : vous me jurez de garder dès maintenant sur le vol le secret le plus absolu... C'est le seul moyen que nous pincions notre voleur. Je vais prévenir le commissaire, qui préviendra tous les changeurs du quartier. Mais vous, pas un mot à vos femmes. Est-ce promis? »

— « C'est juré, » dirent d'une seule voix les trois coupables, et le Méridional ajouta : « Nous avons été fautifs, patron. Mais je suis sûr que les camarades penseront comme moi, prenez toujours l'obligation que M. le comte vous avait donnée pour nous... »

— « Espitalier a raison, » dit Chassaing, « Ça fera un titre rendu sur les cinq. »

— « Et deux avec le mien, » fit Joiibois.

— « Ça, ça n'est pas juste, » interrompit Avron, « puisque tu n'as pas jaboté avec ton épouse... »

— « Vous garderez vos obligations, vous et toi aussi, Joiibois, » dit Franquetot tout. ému. « C'est à moi de vous demander pardon pour vous avoir parlé durement tout à l'heure. Vous êtes des cœurs d'or... Vous venez de me faire du bien... Ah ! que vous venez de m'en faire !... Mais un patron répond de la casse. Je n'avais qu'à prendre la clef de la porte... Bouche cousue sur le vol, c'est tout ce que je vous demande, et aussi de savoir à qui vos femmes ont parlé... J'irai chez le commissaire dès ce soir. En attendant... » — et il quittait sa jaquette pour passer la longue blouse de travail — « au rabot ! Pour l'honneur de l'atelier Franquetot, et pour que M. de Lingendes eût ses meubles cette semaine î... » Puis avisant le fauteuil en gondole, il s'écria : « Quelle idée aussi de faire d'un Leleu

une tirelire ! » Et, pour la première et la dernière fois de sa vie, dans la voix du vengeur de Riesener passa toute la colère d'un Jacobin, outrageant une aristocrate, et il jeta, en montrant le poing à l'ombre de la défunte darne de Lingendes, qui avait caché dans le coussin de la bergère les papiers tentateurs, cette malédiction : « Vieille sorcière, va !... »

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