‹ MoniqueChapitre 9 sur 11 · UN CHEF · texte numérisé non relu

UN CHEF

Dans le compartiment de wagon qui nous ramenait, quelques amis et moi, d'une des revues données pour l'Empereur de Russie, l'autre année, la conversation tomba sur ce problème de la discipline, plus vital encore pour ces vastes armées modernes comme celle que nous venions de voir manœuvrer, où le nombre serait, au moindre fléchissement, un terrible multiplicateur de désordre. A ce propos on discuta sur le plus ou moins d'efficacité des corrections physiques, toujours en vigueur, paraît-il, dans certains pays. Un colonel retraité, qui se trouvait des nôtres, en prit texte pour conter un épisode de service assez saisissant. « Vous devriez l'écrire, » me dit un de nos compagnons. — « Si le colonel m'y autorise?... » répliquai- je. — o En supprimant les noms, » fit-il, « tant que vous voudrez. » Je profitai de la permission, et voici l'histoire. C'est le colonel qui parle.

« ... Des corrections physiques? Chez nous?... Allons donc ! Elles ne serviraient de rien. Et puis elles seraient impossibles... Qu'est-ce qui distingue notre soldat, quand il est bon? Le nerf, la belle humeur, l'en-avant. Ce n'est pas un automate, c'est une personne. Tous ses défauts viennent de là, et toutes ses qualités. De même pour notre officier. Il ne vaut vraiment que s'il est aimé. Tous le

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sentent. Il n'y a pas d'année où les chefs vivent plus près des hommes et les traitent mieux. — Comme des personnes — j'en reviens là. De fait, durant toute ma carrière, elle fut longue et elle a eu ses heures dures, puisque j'étais avec Bourbaki dans l'Est, je n'ai jamais vu qu'une fois, vous entendez, une fois, un gradé frapper un inférieur, et le petit drame auquel cette brutalité donna lieu est tellement à l'honneur de notre esprit militaire, en bas comme en haut, que je me le rappelle toujours avec une espèce d'orgueil professionnel. Je dirais une espèce de joie, s'il n'avait indirectement coûté la vie au coupable, un de mes meilleurs camarades et le plus remarquable officier peut-être que j'aie connu.

« Il s'appelait Gustave P... et il était alors, je vous parle de 1884, chef d'escadrons de chasseurs. Il avait tout près de quarante ans, mais il était si mince, si vigoureux, si entraîné, qu'il donnait, à la tête d'une charge, l'idée de ce qu'ont dû être les grands meneurs de cavalerie : un Lasalle, un Latour-Maubourg, un Montbrun. Du feu comme tous les diables, et une endurance!... Lui aussi en faisait partie, de cette retraite de l'Est, et je ne l'ai jamais vu plus- fatigué une heure que l'autre, bien qu'il eût reçu un coup de sabre sur la tête, dès le début. A ces dons physiques d'animal de guerre, il joignait les autres. C'était une mémoire et un coup d'œil ! Bref, à l'époque où se passa cette scène, nous le considérions tous comme celui de nous qui irait le plus loin et le plus vite, d'autant qu'il avait inspiré le plus vif intérêt, lui qui n'avait pas besoin de protection, au commandant de corps d'armée le plus puissant au ministère, le général N... Ces deux magnifiques soldats étaient faits pour se comprendre. C'était le même tempérament, à une génération de distance. Pour le service, s'entend, car, pour les mœurs, le général N... a toujours été de la tradition des Catinat, des Davout, des Friant, un de ces

héros sages qui doublent de vertus privées leurs vertus guerrières, au lieu que P..., comme ce Lasalle dont le nom me venait à son occasion, était, de toutes manières, un brûleur. Il aimait la table, le jeu, les femmes, comme il faisait tout, avec cette fougue qu'annonçait sa physionomie hardie et violente, où ses yeux bleus, si clairs sur son teint bistré, avaient l'éclat et la mobilité de certains yeux d'oiseaux de proie. A vingt-cinq ans, ce martial et fier garçon avait été une séduction vivante. Il l'était encore en 84, quoique ses cheveux, prématurément blanchis, lui donnassent plus que son âge, malgré sa tournure et son allure toujours jeunes. Il avait eu beaucoup d'aventures et dans tous les mondes. J'en connaissais quelquesunes. J'avais deviné les autres. Il ne les avait jamais prises très au sérieux. Une partie de fête avec les camarades, gaie et un peu folle, lui avait toujours tout fait oublier. Ainsi, quand, à la date dont il s'agit, au moment des grandes manœuvres, le général N..., au service de qui j'étais attaché, me montra la liste des officiers désignés pour accompagner son état-major et que j'y lus le nom de P..., je ne pus retenir une exclamation de plaisir.

— « Je sais, » dit N..., « vous l'aimez beaucoup. C'est une des raisons pour lesquelles je l'ai demandé. Il a besoin qu'on le distraie un peu en ce moment. Il file un mauvais coton. Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu? »

— « Mais six ou sept mois, mon général. »

— « Vous le trouverez bien changé. Il est amoureux, et mal amoureux... » Et il me raconta, avec un accent de révolte attristée, une de ces banales histoires qui, réduites à l'essentiel, ne sont guère qu'un fait divers. Quand on en connaît le héros, on en sent le tragique. Donc P..., alors en garnison à Compiègne, trop près de Paris, s'était lié avec une petite actrice des Variétés. Il en était devenu passionnément épris. Elle le grugeait et le trompait. Elle lui avait coûté déjà plus de cinquante mille francs, une

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somme énorme pour sa très modeste fortune. Le pire était la fièvre d'exaltation où les coquetteries de cette fille le taisaient vivre. Ses parents, avertis par un camarade, l'avaient sermonné. Il leur avait répondu de telle sorte qu'ils avaient eu peur et s'étaient adressés au général. Celui-ci avait lui-même parlé à P... Il l'avait trouvé dans un jour de désespoir, mais il n'avait jamais pu lui tirer la promesse de rompre avec la créature. J'entends encore le cher homme s'écrier à ce moment de son récit : « Je lui ai offert de lui obtenir son changement, pour où il voudrait, loin du Boulevard, » et savez-vous ce qu'il m'a répondu : — « Après six semaines, je démissionnerais...? » Lui ! démissionner ! Un officier de cette valeur, et pour qui ! Pour qui !... C'est à cause de cela que je l'ai demandé, pour l'avoir sous la main pendant ces manœuvres et lui parler. Tâchez de l'influencer de votre côté... S'il lui faut à tout prix un cotillon, mais qu'il se marie. C'est si simple. La famille, ça vous donne du cœur pour la guerre. Le reste vous l'ôte... Enfin, vous m'aiderez à le sauver, donnez-m'en votre parole... »

« Je n'essayai pas de démontrer à ce chaste qu'il n'y avait aucun rapport entre la vie conjugale et la passion dont je devinais P... atteint, d'après ce discours. Quoique je ne fusse pas grand clerc dans la matière, j'avais souvent constaté dans mon entourage que la quarantaine marque une redoutable crise pour les hommes à bonnes fortunes, tels que celui-là. Est-ce le premier affaiblissement de l'âge qui les rend moins capables de réagir et de se reprendre? Est-ce l'amour-propre de leurs succès passés qui s'exaspère en eux au moindre signe de déchéance? Est-ce l'idée qu'à un certain tournant de la vie, notre lot de sensations heureuses étant compté, une maîtresse perdue ne se remplace pas? Quelle que soit la cause, l'effet n'est pas douteux. J'en eus la preuve une fois de plus, quand je me retrouvai avec P..., quelques jours après cette

conversation. Il était venu nous rejoindre à Esternay, pas bien loin d'ici, et avec vingt-quatre heures de retard, lui, le zélé des zélés ! Je n'aurais pas su la vérité par le général que je l'aurais devinée dès le premier regard. Physiquement, P... n'avait pas bougé. C'était bien toujours le même cavalier svelte et robuste, le même profil altier et militaire, cette même impérieuse allure d'un officier-né, dont chaque geste commande. Mais il avait au fond de ses prunelles claires une inquiétude que je ne lui connaissais pas, à lui, le plus décidé des hommes, un pli d'amertume au coin de la bouche, où sa moustache blonde avait grisonné, une nervosité dans tout son être, et une brusquerie dans sa voix, comme de quelqu'un qu'une blessure'* cachée élance à chaque moment. Je l'avais connue si gaie, cette voix, dans notre jeunesse, lorsque aux plus périlleuses rencontres elle entonnait l'hymne à Bourbaki : « Gentil Turco — quand, autour de ta houle, — comme un serpent s'enroule — le calicot — qui te sert de shako... » Mon impression de sa souffrance fut si vive que je ne me permis aucune des plaisanteries par lesquelles je n'aurais pas manqué de l'accueillir autrefois, sachant ce que je savais.

— « Nous t'attendions avant-hier, » lui dis- je simplement. « Le général ne t'a pas attrapé? »

— « Non, » répondit-il, puis, sans autre commentaire : « Où me loges-tu? »

« Et, en dehors de cette question de service, rien, pas un mot d'intérêt sur ce que j'étais devenu depuis ces six mois. Pas un mot non plus au repas du soir que nous prîmes à la table commune, sans que P... se mêlât à l'entretien autrement que par des phrases quelconques, juste de quoi ne pas faire remarquer son silence. Il se leva avant la fin, et comme je l'avais suivi, désireux de briser quand même cette glace, je pus voir qu'il questionnait un soldat.

— « Qu'as-tu demandé à ce brave garçon? » l'interro-

geai-je en l'abordant « Si je peux t'être de quelque utilité?... »

— « J'ai voulu savoir par où venait le vaguemestre, » dit-il.

— « Déjà ! » fis- je en lui prenant le bras. « Tu attends quelque lettre de femme... Tu n'achèteras donc jamais une conduite? Tu vas me conter cela... »

— « Tu te trompes, » répliqua-t-il, en dégageant son bras avec un air d'irritation qui achevait de me montrer conbien sa passion actuelle ressemblait peu aux légères intrigues dont il me faisait autrefois si volontiers confidence. « Il s'agit d'une réponse de mon notaire pour un petit règlement... Mais voilà mon homme... »

— « Ne comptez plus sur moi, mon général, » dis- je à notre commun protecteur, le soir même. Il m'avait fait appeler pour se renseigner sur l'attitude de P... « A peine s'il a été poli, et si c'avait été un autre... »

— « Oui, mais ce n'est pas un autre, » interrompit le général. « Vous souvenez-vous de ce que Napoléon écrivait au prince d'Eckmûhl en lui envoyant Vandamme? « Il est insupportable. Mais supportez-le, car c'est un « homme de guerre et ils se font rares. » Je ne suis pas l'Empereur et vous n'avez pas gagné Auerstaedt. Mais Vandamme avait beau être brave, il n'était pas plus brave que P..., et ne se tenait pas mieux au feu. Cela j'en suis sûr. Soyez patient avec lui comme moi. Il faut qu'il traverse cette mauvaise passe sans démissionner. Il le faut. D'ailleurs, le métier va le rendre à lui-même et le guérir. Nous le sauverons. Vous le verrez... »

« Ce « vous le verrez » signifiait, ce que je savais d'avance, que ces manœuvres allaient être, comme d'habitude avec N..., menées si rudement que notre camarade et nous tous n'aurions pas une minute pour rêvasser à nos peines de cœur ou autres. Ah ! quel éducateur de

troupes que celui-là et ce qu'il arrivait à obtenir du cadre et du rang ! Et adoré, avec cela ! Vous allez mesurer à quel point, par l'anecdote que je vous ai annoncée, et à laquelle j'arrive. Il y avait donc une semaine que nous avions échangé ensemble ces réflexions. Depuis lors, ce n'avaient été que marches et contre-marches, ordres et contre-ordres, levers à quatre heures, couchers à dix, après des journées passées tout entières à cheval. Enfin, nous avions bien travaillé, et P... comme les autres, plus que les autres, car le grand chef ne l'avait pour ainsi dire pas quitté. Je ne l'avais pas non plus perdu de vue, quoique j'eusse évité l'occasion de mettre à nouveau sa mauvaise humeur et ma patience à l'épreuve, et j'avais cru constater que le remède préconisé par le général opérait déjà. P... recommençait par instants à rire et à causer, comme autrefois. Sa bouche se détendait de son pli, ses prunelles se nettoyaient de leur idée fixe. Aussi ne pouvais- je guère m'attendre à l'accès de demi- folie qui vint tout d'un coup nous consterner tous. Ce souvenir me remue encore quand j'y pense. J'ai su depuis qu'il avait reçu, la veille au soir, d'un de ces amis imprudents qui croient nous rendre service en nous apprenant avec précision ce dont la seule idée nous désespère, une lettre terrible sur la conduite de sa maîtresse pendant son absence. J'avais bien remarqué, en lui disant bonjour ce matin-là, qu'il avait de nouveau son visage brouillé du premier jour. Puis je n'y avais plus trop pensé, absorbé par l'intérêt de l'action militaire à laquelle nous devions participer... A cet instant, tenez, je revois la scène comme si j 'y étais. Il faisait un ciel du matin qui annonçait une belle journée chaude. Il pouvait être huit heures, et le soleil tapait déjà. Nous étions un petit groupe d'officiers, à attendre sur un mamelon, dans l'ombre d'une poignée d'arbres, le retour du général N..., qui nous avait quittés pour aller, sans escorte, donner un coup d'œil aux lignes. Sachant que son absence durerait, nous étions descendus

de cheval et nos hommes gardaient nos montures. Tout à coup, j'entends un de nos camarades qui dit à P... :

« — Regarde donc comme cet imbécile tire sur ta bête 3 s'il ne lui gâte pas la bouche, tu auras de la chance... »

« C'était vrai qu'en ce moment le hussard qui gardait le cheval en question était en train de martyriser le pauvre animal en lui donnant des à-coups stupides avec le mors, pour le faire tenir tranquille. P... se retourne. Il aperçoit la scène. Une expression de fureur, comme je n'en ai jamais vu à personne, décompose son visage, devenu soudain couleur de terre. Avant qu'aucun de nous eût pu même songer à le retenir, il s'était élancé, la cravache haute. Le soldat, qui n'avait pas remarqué l'approche de l'officier, reçoit le premier coup de cette cravache en plein sur l'épaule. Il saute de côté. Un second coup fait tomber son képi. Une minute nous crûmes qu'il allait s'élancer sur son agresseur, tant il était devenu pâle, lui aussi, et quel regard ! Il avait lâché la bride du cheval et ses deux poings s'étaient serrés. Par bonheur, il se maîtrisa. Nous vîmes quelque chose, qui n'était pas la peur, l'emporter en lui sur la colère. Il alla ramasser son képi et détacher son propre cheval, tandis que P..., rendu à lui-même, ajustait les rênes du sien et se remettait en selle, sans qu'aucun des témoins de ce guetapens rompît un silence, qui devint tragique, quand nous entendîmes la voix du général N... nous interpeller. Il était arrivé sur nous au petit galop, avant que nous l'eussions vu venir, par derrière le bouquet d'arbres qui lui avait caché, à lui, l'inqualifiable algarade de P... Nous le comprîmes, au ton joyeux dont il nous cria :

— « Hé bien ! messieurs, tous en selle, et vite ! Nous tenons le bon bout aujourd'hui... » — Puis, quand il fut tout prêt de notre groupe, il s'arrêta de plaisanter. Il venait de deviner à notre attitude qu'il s'était produit durant son absence un événement extraordinaire, et il demanda :

— « Ab çà ! Que se passe- t-il? »

— « Rien, mon général, » répondis- je, comme s'il se fût adressé à moi seul. « Absolument rien... » Et le même instinct qui m'avait fait proférer cette dénégation empêcha qu'aucun de nos camarades élevât la voix pour me démentir. Je me souviens qu'en prononçant ces paroles, je n'osais regarder du côté du soldat frappé. Lui non plus ne protesta point. Le général dit simplement un : — « Ah !... » qui me prouva qu'il n'était pas dupe de ma réponse. L'heure pressait, et l'action avant tout, n'est-ce pas? Il n'insista donc point, et, quelques^ minutes plus tard, nous galopions tous, botte à botte, vers le point fixé par notre chef, et dont l'occupation devait nous assurer le « bon^bout », suivant son mot. Seulement moi qui le connaissais, j'étais sûr qu'il ne finirait pas la journée sans couler à fond l'incident du matin, et comment le cacher, cet incident, quand il avait eu vingt témoins, dont plusieurs simples soldats? D'ailleurs celui qui en avait été la victime porterait plainte, et il aurait raison. Qu'allait-il advenir du coupable? Et, pour nous tous, quelle épreuve ! Quelle humiliation l Je vous dirais mal ce que je ressentis tout ce jour. Je n'ai jamais mieux compris combien est strictement vraie cette vieille expression de frères d'armes. Je ne regardai pas P... une seule fois durant ces douze heures. Je ne lui adressai pas une parole. C'était comme si, en déshonorant son uniforme par une action absolument indigne d'un officier, il m'avait aussi déshonoré le mien et celui de tous nos camarades. Mais passons.,.

« Ce que j'avais prévu arriva très exactement. Vers les sept heures et demie du soir, et quand nous fûmes installés dans la petite ville où nous devions loger pour la nuit, le général N... me fit demander.

— « Heureusement, » me dit le petit lieutenant qu'il m'avait dépêché et qui avait assisté à la scène du matin,

3i5 TROIS RÉCITS DE GUERRE

« il ne sait rien de cette vilaine affaire. Je viens d'apprendre que le soldat qu'a frappé le commandant P... ne se plaint pas. »

— « Comment cela? » interrogeai- je.

— « Par un de nos hommes. Ils se sont juré, les huit qui étaient avec nous, lui compris, de se taire. Le chef l'aime trop, m'ont-ils dit en me parlant de P..., c'est comme son fils, et il est trop bon pour nous. Nous ne lui ferons pas cette peine. »

— « Mais c'est impossible? » m'écriai-je.

— « Je ne sais pas si c'est impossible, » reprit le lieutenant, « mais c'est ainsi. Quels soldats tout de même que les Français ! »

— « Quand ils sont menés par quelqu'un comme N..., » répondis-je. « C'est vrai. Et savez-vous si P... se doute de la chose? »

— « Il n'a pas desserré les dents depuis ce matin. Mais si vous voulez le voir, voilà justement sa maison. »

— « A moins qu'il ne fasse des excuses à ce soldat, » répliquai- je, « je ne lui reparle de ma vie. »

— « Lui, des excuses ! » dit le lieutenant. « Il recommencerait plutôt. Je l'ai bien regardé ce matin et tout aujourd'hui. C'est une bête sauvage quand il est en colère, et avec son orgueil, il se ferait hacher menu plutôt que de revenir. Voulez- vous que je vous dise comment cela finira? Par un duel avec un de nous. Tous nos camarades pensent comme vous pensez. On le mettra en quarantaine, et alors !... Enfin, les manœuvres vont se clore. Peut-être n'y ,aura-t-il rien... En tout cas, le pire est évité. »

« C'était raisonner sagement, n'est-il pas vrai? A la seconde même où le lieutenant concluait de la sorte, je me souviens parfaitement que j'opinai dans son sens et que je lui répondis : — « En effet, le pire est évité... » Puis, quand je me trouvai en présence du général N.../

TROIS RÉCITS DE GUERRE ai7

je ne me charge pas de vous expliquer ce qui se passa en moi. Mais je sentis, rien qu'à rencontrer son loyal et profond regard, que je ne pourrais physiquement pas lui mentir, s'il m'interrogeait. J'ai bien souvent réfléchi au mobile qui m'avait dominé dans cet entretien. J'ai toujours pensé que j'avais cédé, avec mon caractère à moi, précisément à la même vénération pour cet admirable chef qui avait déterminé le silence du soldat outragé. Un général comme celui-ci avait le droit de tout savoir de ce qui s'était passé parmi ses hommes. Son corps d'armée et lui ne faisaient vraiment qu'un. Ses soldats, c'était sa famille, c'était lui-même, et Je me serais méprisé de le tromper dans une si poignante occasion. Aussi, quand, seul avec moi, "il m'eut posé la question que j'avais redoutée durant cette interminable journée, je n'eus pas l'énergie de recommencer mon mensonge :

— « Que s'était-il passé quand je vous ai rejoint ce matin à huit heures? » me demanda- t-il, et, comme je me taisais : — « Il faut me le dire, Il s'agit de P..., » insista-t-iL « Ai-je raison?... Oui. Qu'avait-il fait?... » Et comme s'il eût lu dans ma pensée : — « Cela fait partie du devoir militaire de ne pas mentir à son général. Ne le savez- vous donc pas, Henri? »

« Cette appellation qui donnait une note de tendresse à cette inquisition impérative acheva de me décider. Je demandai seulement au général de me promettre de ne pas punir P...

— « Si c'est possible, je vous le promets, » fit-il. Et, cette parole une fois donnée, qui enlevait à mon récit tout vilain aspect de délation, je lui dis tout. A mesure que je parlais, je voyais sa face de vieux lion — si vous l'avez connu, vous vous la rappelez — s'assombrir jusqu'à devenir formidable. Il me laissa pourtant achever mon récit sans un mot. Puis, après quelque* minutes qui me parurent interminables, et durant lesquelles il marcha d'un bout à l'autre de la chambre :

atmaam ■■

— o Mon cher Henri, » reprit-il, « je vous remercie de m 'avoir dit la vérité. Je vous en remercie pour l'armée et pour moi... » Il avait dans son accent une solennité singulière. « Je vous en remercie aussi pour P..., » ajoutat-il. « Faites-moi venir cet homme qu'il a frappé et tous les camarades qui étaient avec lui. Trouvez-les-moi tous et tout de suite, et amenez-les-moi. »

« Une demi-heure plus tard, j'arrivais, moi neuvième, et suivi des huit soldats qui étaient avec nous sous la petite tente, le matin, et, quand nous fûmes dans le salon du général :

— « Où est l'homme dont vous me parliez?... » me demanda-t-il. Je le lui montrai : — « C'est vous, mon ami, » lui dit-il, « qui avez été frappé par le commandant P...? »

— « Non, mon général, » répondit l'homme, a je n'ai pas été frappé par le commandant. »

— « Vous avez été frappé par le commandant, » reprit le général N... avec une autorité qui n'admettait pas la réplique, « je le sais et je sais que vous ne voulez pas vous plaindre... Vous avez raison, parce que si le commandant a eu un moment d'oubli, c'est qu'il ne s'est jamais remis tout à fait de la blessure qu'il a reçue en 70et dont il porte la cicatrice. H s'est conduit là comme un héros. Vous devez lui pardonner à cause de cela. Il a bien servi, comme vous servez bien. Nous servons tous ici. Moi, mon service consiste à être responsable de mes officiers et de mes hommes. Quand un d'eux manque, c'est sur moi que la faute retombe... V... » — et il nomma le soldat par son nom — « je vous fais mes excuses pour la conduite du commandant, et j'ai tenu à ce que vos camarades fussent là pour savoir que le général commandant le corps d'armée vous les a faites, ces excuses. Ils pourront le répéter à tout le monde. Maintenant, donnez-moi la main... »

— « Et le commandant P...? » dit l'un de nous au narrateur, qui s'était tû, comme étouffé d'émotion après tant d'années, au souvenir de cette scène.

— « Il a demandé à permuter pour le Sénégal le lendemain même, » répondit-il. « Nous y faisions alors une expédition où il s'est comporté comme l'admirable officier qu'il avait été toute sa vie, sauf une minute, une seule. Il l'a bien expiée, cette minute, puisqu'il est mort de la fièvre jaune au cours de cette campagne. Quoique cette mort soit très triste, je n'y pense jamais sans me dire, ayant vu ce qu'une indigne passion avait fait de lui, que N... a eu raison et qu'il fallait le sauver. Il l'a sauvé, puisque l'autre est mort à l'ennemi au lieu de se faire casser à la suite de quelque absurde accès de colère. Ah ! ce général était un chef, et, voyez- vous, dans la guerre, comme dans la politique, tout est là. »

Paris. Octobre 1901.

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