BOB MILNER
On causait, ce soir-là, au fumoir, chez les Le Prieux, après le dîner, de « l'insularité » des Anglais, de cette indestructible énergie intime grâce à laquelle, sous toutes les latitudes, dans tous les milieux, à travers toutes les aventures, ils savent le secret, hommes et femmes, jeunes filles et vieillards, de rester identiques à eux-mêmes, comme impénétrables à l'atmosphère extérieure, avec les idées et les goûts, les sentiments et les habitudes contractés dans leur petite ville du Surrey ou du Yorkshire. Plusieurs des Français présents racontèrent à ce sujet des anecdotes plus ou moins légendaires et qui manifestaient surtout un autre indestructible phénomène : la différence de mentalité entre ces deux pays, séparés par un bras de mer et aussi distants moralement que s'ils étaient aux antipodes. Parmi ces récits sans grand intérêt, un me frappa comme plus significatif, par un curieux et dramatique mélange d'excentricité et de courage, de cocasserie presque et de loyauté. Il nous fut débité très simplement par le général de Roysard, qu'aucun de nous n'aurait soupçonné, à regarder son jovial visage, un peu trop rouge, de bon vivant, d'avoir traversé des « expériences » pareilles, pour employer un anglicisme qui est ici de circonstance.
— « ...Moi, » commença- t-il, « le plus singulier des Anglais que j'aie jamais connus n'avait rien de commun avec les nobles lords et les aristocratiques ladies dont
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vous venez de nous narrer les fantaisies. Il exerçait la profession de marchand de chiens et portait écrit sur son enseigne le nom banal de Bob Milner, et au-dessous ce qualificatif, à peu près intraduisible, de breeder. C'est notre « éleveur », mais seulement de certaines races et pures. Ce Milner habitait près de l'aqueduc du Point-du- Jour, contre les fortifications, une baraque de bois où j'ai bien cru que je laisserais ma peau... Quand je dis que je l'ai connu, j'ai l'air de parler d'une fréquentation de client à marchand et de relations toutes simples. En fait je l'ai vu une fois seulement dans ma vie, mais que cette fois-là compte pour cent, pour deux cents, pour mille, vous allez en juger.
« J'étais alors tout jeune capitaine. C'était vers le commencement du mois de mai 1871. Vous avez deviné, rien qu'à cette date, qu'il s'agit d'une histoire de guerre. Tranquillisez-vous, elle sera courte, et n'a, de ma ipart, rien d'héroïque. Fait prisonnier lors d'un des engagements qui précédèrent Forbach, je m'étais échappé une première fois dès novembre. J'avais été repris. J'avais pu m'échapper une seconde fois et passer en France, mais à la fin de janvier seulement, et quand j'étais arrivé à Bordeaux me mettre à la disposition du ministre, la guerre contre l'envahisseur était finie. Celle contre les insurgés commençait. On m'avait versé dans un régiment de ligne qui se trouvait, à cette date de mai, camper aux avant-postes sous Paris, et précisément au Point-du-Jour. Triste faction et dont le souvenir me resterait comme un cauchemar d'ennui, malgré le tragique de l'époque, si l'épisode du marchand de chiens n'y était mêlé ! Avouez que pour un jeune officier, qui avait passé cinq mois à se ronger d'impatience, pendant qu'on se battait sans lui, c'était un métier bien énervant que d'attendre l'ordre de marcher, sous une casemate, en vue d'un mur de fortification et d'une ligne d'aqueduc. Notre consigne consistait à surveiller les abords du fleuve et des remparts,
à ramasser de-ci de-là quelques maraudeurs, et, dans nos meilleurs moments, à échanger quelques coups de fusil avec un des détachements de fédérés qui, par intervalles, poussaient une vague reconnaissance de notre côté. Ce n'étaient pas ces rencontres-là qui nous faisaient beaucoup de mal. Le vrai danger pour nous, c'étaient les obus perdus qui, de temps à autre, et quoique sous la protection du Mont-Valérien, nous arrivaient, de quelque batterie qui tirait à la volée. Dans l'état d'immobilité et d'expectative où l'on nous tenait, ce bombardement irrégulier, qui tantôt avait lieu et tantôt n'avait pas lieu, irritait encore notre impatience de nous battre. Mes camarades et moi nous étions terriblement tentés d'en vouloir à nos chefs d'une lenteur dont je comprends à la réflexion qu'elle fut la sagesse même. Devant la révolution, ceux qui ont l'honneur de représenter la cause de l'ordre ne doivent rien laisser à l'incertitude. Un échec peut avoir de trop graves conséquences par l'encouragement qu'il donne à d'autres éléments d'insurrection épars et cachés dans le pays. On ne raisonne pas ainsi quand on a vingt-cinq ans, du sang, et cette passion de se distinguer, qui voit dans le danger une chance de gloire, et surtout d'avancement. Aussi maudissais- je la tactique employée par le prudent maréchal, tant et si bien qu'à force de regarder du côté de Paris, l'idée me vint, une nuit, d'aller vérifier par moi-même si un certain bastion, dont je voyais la masse dressée un peu en avant de l'aqueduc et d'où ne partait, depuis une demi-semaine, aucun signe de vie, était vraiment bien gardé. Vous savez, un de ces projets de casse-cou — sottise quand ils échouent, action d'éclat quand ils réussissent 1 Après trente ans, le mien ne me paraît pas avoir été trop mal imaginé. C'est par là, exactement par là, que les troupes entrèrent dix jours plus tard, et si j'avais eu plus de chance, c'était moi qui leur ouvrais ce passage... et alors l Je ne serais pas un pauvre brigadier à l'oreille
fendue, je serais historique et national. Mais passons..; « J'oublie de vous le dire, ce projet : il consistait tout bonnement à profiter de ce qu'il faisait un clair de lune admirable, dont s'illuminait une moitié du fleuve, pour me mettre à la nage, remonter le courant par la portion de l'eau demeurée dans l'ombre, débarquer sur la berge, me glisser jusqu'au bastion, en visiter ce que j'en pourrais visiter et revenir par la même voie — ou bien y rester. J'étais excellent nageur, en sorte que la perspective de redescendre au camp sans être sorti de l'eau si je ne voyais pas de place où aborder, ne m'effrayait aucunement, Je n'eus pas plus tôt conçu ce plan audacieux que je m'occupai à l'exécuter. Ça, c'était d'un vrai soldat : l'action tout de suite. Je roulai mes effets dans une pièce de caoutchouc que j 'attachai avec une courroie. Je disposai le tout de manière à pouvoir porter ce paquet sur ma nuque en nageant, sans qu'il me gênât. J'avisai mon lieutenant de mon entreprise, pour qu'il m'attendît à un endroit convenu. Si je ne revenais pas, il savait la raison de mon absence. Il me fit, pour la forme, les objections que vous devinez. J'en tins le compte que vous devinez aussi, et, sur le coup d'une heure du matin, j'étais là qui remontais la rivière à petites brassées, sans me hâter d'abord, pour ne pas perdre inutilement un atome de mes forces, et puis, j'avais entendu dire qu'il y avait des filets tendus pour empêcher les tentatives du genre de la mienne. Je tenais à être sûr de mon chemin et à ne pas donner dans quelque piège. Chacun des mouvements de mes bras était donc comme un geste d'exploration. Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas les instants que je passai ainsi. Par cette nuit de printemps, l'eau était délicieusement fraîche et m'enveloppait d'une caresse souple qui me faisait mieux sentir la tension de mes nerfs surexcités. Je voyais, de mon ombre, cette eau ruisseler en larges bouillons d'argent dans ses portions éclairées, les étoiles palpiter au ciel, le profil de
l'aqueduc saillir en noir. Était-ce à cause de cette clarté, presque égale à celle du jour? Ou bien la fantaisie des canonniers de la Commune se donnait- elle carrière? Toujours est-il que le fracas d'un combat d'artillerie résonnait au loin, et, qu'à une minute, le sifflement d'un obus au-dessus de moi me fit instinctivement mettre ma tête sous l'eau... Enfin, j'étais sous le pont, j'entendais la rumeur du flot contre les piles, un remous m'obligea à un effort plus grand pour obliquer à gauche jusqu'à la berge. Je ne rencontrai aucun filet, mais au contraire un anneau, disposé là pour amarrer quelque barque. Je m'y agrippai. Je cherchai de mes mains et de mes pieds nus les fissures des pierres dont était revêtue la berge et j'arrivai à la margelle du quai. J'y demeurai couché quelques minutes. N'entendant aucun bruit, j'osai défaire mon paquet et m'habiller sous cette voûte, d'où je sortis enfin en rasant les murs, mon revolver d'ordonnance à la main. La chaleur de mes vêtements, que le caoutchouc avait hermétiquement protégés, et une gorgée d'eau-de-vie prise à même ma gourde avaient rendu sa chaude circulation à mon sang. Jamais je ne m'étais senti plus dispos. C'était comme si j'allais prendre Paris à moi tout seul 1
« Ce fut moi qui faillis être pris, et là, sur-le-champ. Je n'avais pas fait cinquante pas, en me glissant sous les arches de l'aqueduc, qu'au tournant d'un des piliers je me trouvai en face d'un factionnaire qui sans doute m'avait vu m'approcher et qui me guettait, car il croisa la baïonnette sur moi en me criant un « qui vive? » qui m'arrêta net. Je vous ai dit que j'étais armé. Mais une détonation de mon revolver, c'était tous les soldats de garde comme celui-ci, avertis à cinq cents mètres à la ronde. Heureusement mon fédéré était tout jeune et tout frêle, presque un enfant. J'étais athlétique et entraîné à la lutte. J'esquive le coup droit dont il me menaçait, je fais sauter son fusil de ses doigts d'un revers de main et je lui allonge en pleine poitrine un coup de poing à assommer
un bœuf. Il chancelle. Il tombe sur les genoux sans avoir la force d'un appel, et moi je me sauve à toutes jambes dans la direction de la Seine. Au coin de l'aqueduc, j'aperçois des hommes en train de défiler. C'était une patrouille en tournée. Au même instant une détonation vient m'avertir que la victime de mon coup de poing a repris connaissance. Ce signal a été entendu de se» camarades, qui s'arrêtent. Je m'arrête aussi. Ma route était barrée...
« Je m'étais, par un instinct auquel je dus mon salut, jeté hors des arches du pont aussitôt le factionnaire tombé, et mon commencement de fuite avait été protégé par une haute palissade le long de laquelle j'avais couru. Tout en écoutant les voix des insurgés qui s'interpellaient, je remarquai que cette palissade aboutissait, un peu plus loin, à une maison, à une baraque plutôt, qu'une faible lumière éclairait. Il y avait beaucoup de probabilités pour que ce fût là un poste de fédérés. Je m'y dirigeai pourtant, avec l'idée que peut-être ce poste était vide et que précisément on ne penserait point, dans la battue qui se préparait, à me chercher dans cet endroit. Quand je fus arrivé contre cette sorte de cabane, je demeurai quelque temps immobile, étonné de n'entendre sortir de l'intérieur aucun bruit. J'avançai de quelques pas encore vers la fenêtre, et, me hissant sur la pointe des pieds, je vis un homme seul dans une chambre. A la lueur d'une bougie, il s'occupait à une besogne si complètement inattendue à ce moment et dans ce heu, que c'était à ne pas y croire. Il était assis, et tenait sur ses genoux un tout petit chien, de l'espèce de ces épagneuls anglais que l'on appelle des Blenheim. J'en savais le nom pour en avoir marchandé un, par hasard, dans un voyage en Angleterre, l'année précédente. La bête devait être bien malade, car elle avait les yeux à demi fermés et s'abandonnait presque inerte aux mains de l'homme, qui lui ouvrait la gueule avec des précautions infinies, pour y introduire quelques
gouttes d'un liquide enfermé dans une bouteille. Dans un coin de la chambre, un autre chien pareil au premier, mais bien portant celui-là, était couché en rond dans un panier de paille. Tout blanc et frisé, avec des taches de feu, il appuyait sur ses deux pattes son museau écrasé que surplombait un grand front marqué du signe réglementaire, et ses deux longues oreilles fauves contrastaient joliment avec son pelage clair. Un détail achevait de rendre cette scène plus fantastique. C'était la quantité de peaux d'autres chiens pendues aux murs de cette pièce. D y en avait de grisâtres avec de longs poils, qui avaient appartenu à des bassets de l'Ile de Skye, d'autres, havanes, à de tout petits Yorkshire terriers, d'autres à des pugs et à des, bulls. Quoique je ne fusse pas grand clerc dans la partie, j'en savais assez pour reconnaître que les quelque vingt dépouilles qui décoraient cet endroit provenaient toutes d'animaux d'un grand prix. Un des humbles et comiques contre-coups du vaste désastre national se manifestait par ce tableau singulièrement énigmatique. J'allais le comprendre, et, contre mon attente, jouer mon rôle dans ce drame d'un éleveur de chiens de race, ruiné par les deux sièges et entêté à ne pas quitter ses chenils et ses pensionnaires, — même sous le feu du bombardement, même à la veille d'une prise d'assaut de la ville I D'ailleurs je n'avais pas le loisir de m'étonner. Je frappai deux coups secs contre la vitre. L'homme releva la tête et montra une physionomie qui décelait sa nationalité aussi indiscutablement que l'accent avec lequel, ayant ouvert la fenêtre, il me demanda :
— « Qu'est-ce que vous me voulez, vous? »
— « Faites taire votre chien? » lui dis-je,à voix basse, car le bruit de la fenêtre avait réveillé le dormeur, qui jappait à pleine gueule. « On me poursuit. S'il continué à aboyer, je suis perdu... »
— « Faire taire mon chien? » répondit l'Anglais, a Après ce que vous leur avez fait à tous, c'est bien naturel
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qu'ils vous haïssent... Allons, Tiny, » ajouta-t-il pourtant dans sa langue, en s'adressant au petit Blenheim, « restez tranquille... » Puis ouvrant la porte en bougonnant : « Qui êtes-vous? Oui vous poursuit? Encore une fois, que me voulez- vous?... »
— « Que vous me cachiez seulement une demi-heure. » Et je lui racontai brièvement ce que je viens de vous dire et toute mon expédition. A peine avais- je franchi son seuil qu'il avait, par mesure de précaution, rabattu les deux volets de bois qui fermaient la fenêtre à l'intérieur. H me regardait, tandis que je lui parlais, avec deux yeux bleus et très clairs qui brillaient d'un feu extraordinaire. Il avait une face tannée et toute rasée, avec de grands traits presque hagards, des cheveux roux. Son nez court, ses bajoues tombantes, l'espèce de mufle qui lui servait de bouche lui donnaient une ressemblance avec une tête de dogue, d'autant plus saisissante que son long buste était juché sur des jambes torses.. Ces mystérieuses identités entre les hommes et les bêtes, quand ceux-ci vivent beaucoup avec celles-là, sont d'ordre courant. Le jockey finit par avoir un profil chevalin, le berger une silhouette de mouton. Bob Milner — je vous ai déjà dit que tel était le nom fort vulgaire de l'amateur de chiens — était un petit mâtin, hargneux et sûr, comme un des pensionnaires dont les peaux pendaient aux murs de la chambre. J'allais l'éprouver à l'user, mais d'abord savoir quelle fantastique existence ce sujet de la reine Victoria avait trouvé le moyen de mener depuis le premier investissement de Paris, possédé, dominé par la passion de ses bêtes, — et pour aboutir, à quoi? A n'avoir plus, d'une collection de chiens, jadis admirable, que ce couple de Blenheims dont un se mourait.
— « Hé, mon cher garçon, » me répondit-il quand j'eus fini, « qu'est-ce que cela me fait, je vous le demande, que ces brigands vous prennent ou non?... Je ne suis pas un Français, moi, ni un Allemand. Je suis un Anglais, venu
ici pour y travailler. Mon travail, c'était d'élever mes chiens. Demandez à ceux qui ont eu affaire à Bob Milner s'ils l'ont jamais trouvé en faute, et si toutes les bêtes qu'il leur a vendues n'étaient pas des bêtes de pur sang? Demandez-le... Pas un métis, mon cher garçon, je n'ai jamais eu un métis ici... Monsieur, c'est de chez moi que venaient les Skye de Mme la duchesse d'Arcole. Les avez-vous connus?... C'est moi qui ai vendu à M. Crucé son fox- terrier... C'est moi qui ai importé le collie qui se promenait au Bois de Boulogne avec Mme de Corcieux... Et c'étaient des visites ici, tous les jours alors ! Les équipages s'arrêtaient à ma porte. Les belles dames descendaient pour me demander : « Comment allez- vous, mon « cher Bob... » La" guerre arrive. J'avais vingt-cinq bêtes, monsieur, toutes avec leur « pedigree », toutes habituées à ce climat. J'hésite à partir... On avait été si bon pour moi. Je me dis : on ne me fera rien, il faut rester, ce sera mieux pour les bêtes... Monsieur, vous voyez ces Skye, » et il me montra de sa main tremblante les deux peaux aux longs poils soyeux et grisâtres, « ce sont les premiers que ces cannibales m'aient pris pour me les manger, monsieur!... Manger des Skye!... Ils ont mangé mes Skye ! C'est ce que vous appelez réquisitionner, vous autres... Je les ai défendus, monsieur, mais quand j'ai vu qu'ils allaient me mener en prison et qu'il n'y aurait plus personne pour nourrir les autres, j 'ai dit : « Prenez-les, « mais laissez-moi garder les peaux. » Je les ai tués moimême, pour qu'ils ne souffrent pas, et dépouillés... Un chien, monsieur, ça a une âme, voyez- vous... Ceux-là savaient que leur ami Bob les aimait, même alors... Du moins ils n'ont pas souffert... Ensuite il y eut un bon moment ; c'a été quand les obus ont commencé de tomber sur le quartier. Vous comprenez qu'on n'est plus venu me tourmenter... Les chiens ayaient bien un peu peur d'abord, ils aboyaient au sifflement des bombes... Et puis, ils s'y sont habitués. Je leur avais fait dans le
j ardin de grandes niches souterraines. . . J 'y vivais avec eux, — bien mal. Eux aussi. Nous avions des conserves que nous partagions. Ils y seraient tous encore. Nous avons été protégés. Pas un éclat n'est tombé ici. C'a été les Allemands, lors de leur entrée, qui m'en ont tué quatre et emmené cinq. J'ai eu beau crier. C'était une bande qui avait bu. Qu'y faire?... Alors tout a été de pire en pire. La maladie s'y est mise. Ces coquins- ci sont venus ensuite qui m'ont fait misère sur misère. Pas tous, mais ils m'ont vu promener deux petits, tenez, ces pauvres foxterriers, avec des paletots... Ils me les ont assommés, et moi avec, à moitié, sous le prétexte que j'insultais le peuple... Insulter le peuple? Parce que mes bêtes étaient habillées ! Mais quand elles sont malades, est-ce qu'elles n'ont pas le droit d'être soignées comme des gens?... Enfin, monsieur, avec vos guerres, vos socialismes, vos barbaries, voilà tout ce qui reste à un honnête homme d'Anglais de ce qui était sa fortune... Et la fortune, ce n'est pas cela !... Mais voilà tout ce qui me reste des vingtcinq plus belles petites créatures qui aient jamais remporté des prix... ces deux Blenheims !... Encore celui-ci, King, est si malade, si malade !... Passez votre chemin, mon garçon, et laissez-moi le soigner... Qu'ils vous attrapent ou non, encore un coup, qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse?... D'ailleurs, chacun pour soi dans ce bas monde, n'est-ce pas? Vos fédérés m'ont prévenu que si j'avais jamais le moindre rapport avec Versailles, ils me brûleraient ma maison et me fusilleraient... Ainsi, allez- vous-en, monsieur, ou je les appelle... »
« Ce bizarre discours avait été débité tout d'une traite, avec un accent que je renonce à vous reproduire et une mimique de boxeur. C'était comme si j 'eusse, pour quelques minutes, symbolisé, au regard du petit homme, toutes les misères dont il venait, huit mois durant, d'être la victime, par le plus extraordinaire des acharnements à
ne pas s'en aller. Il était possédé d'une passion sincère, et si comiques, par certains côtés, que fussent ses griefs, ils étaient si légitimes, que je ne pensai pas à m'indigner qu'il me fît expier les cruautés exercées sur ses pensionnaires par les divers soldats qui avaient passé là. Français ou Allemands, réguliers ou insurgés, l'insulaire les confondait tous dans une même haine. Mon bon destin voulut que cette rancune ne fût point partagée par les pauvres bêtes, objets du culte de ce sauvage personnage. Car le petit chien Blenheim, le dernier survivant de la précieuse légion, celui que j'avais vu dormir couché en rond dans son panier, n'avait pas seulement cessé d'aboyer depuis mon entrée. Tandis que son maître me parlait, il s'était approché de moi en me flairant. Puis il avait commencé d'exécuter les gentilles simagrées par lesquelles ces souples animaux essaient d'attirer l'attention. Depuis les trois ou quatre siècles que ces épagneuls, à gestes de félins, déjà peints par Van Dyck sur les genoux des grandes dames ses contemporaines, vivent dans la compagnie continue de leurs maîtres et maîtresses, ils ont pris une espèce d'instinct social qui leur donne des sympathies et des antipathies à première vue. Ils possèdent comme un don pour deviner à quelle classe appartient tel visiteur qu'ils n'ont jamais rencontré. Ils mordent un ouvrier et caressent un monsieur avec un discernement qui est leur « snobisme » à eux, si vous voulez, mais un « snobisme » dont j'aurais mauvaise grâce à me plaindre. Jugez-en. Par quel inexplicable flair ce Tiny — vous vous rappelez que Bob l'avait baptisé ainsi — avait-il cru discerner que j'étais digne de frayer avec un chien aussi aristocratique que lui? Toujours est-il qu'après s'être tourné et retourné vingt fois sur lui-même, avoir gratté nerveusement sa nuque avec sa patte de derrière et de sa patte de devant frappé sa longue oreille, il vint frotter son museau contre ma jambe, et comme, machinalement, je tendais ma main vers lui, il me la lécha doucement de sa petite langue pen-
dante, tandis que je lui grattais le front de mes doigts. Le moment où je me livrais à cette démonstration d'amitié était justement celui où mon hôte me posait son farouche dilemme, son : « Allez- vous-en, ou j'appelle... » qui me rejetait au danger, peut-être à la mort.
* — a Votre chien a meilleur cœur que vous, monsieur Milner, » lui dis- je simplement, en lui montrant l'aimable animal dont les gros yeux saillants me regardaient en effet avec des prunelles toutes remplies de cette obscure âme affective où l'on a bien de la peine à ne pas démêler une pensée, a Adieu, monsieur, » ajoutai- je, et caressant de nouveau la petite bête : « Good bye, Tiny, » dis- je en anglais au Blenheim. J "assurai mon revolver dans ma main, et je fis mine d'aller vers la porte.
a Le contraste entre son attitude et celle de son chien avait-il fait honte à Bob Milner? La caresse par laquelle j'avais accueilli les avances de Tiny lui avait-elle révélé en moi un confrère en sympathie canine? Les trois mots anglais que je venais de prononcer, en lui rappelant la patrie, avaient-ils soudain rouvert dans cet être primitif les sources de l'humanité profonde? Je le vis avec stupeur se jeter entre la sortie et moi, pousser un gros verrou à l'intérieur, et, en anglais ' aussi, mais à voix basse, il se mit à me gourmander en me poussant dans le fond de la pièce, vers une autre porte qu'il referma sur moi :
— « Je les entends, » me disait-il ; « ne bougez pas, quoi qu'il arrive... Ne bougez pas... Vous nous feriez tuer, Tiny et moi, et vous avec... » et, avec fureur : « Vous aviez bien besoin de quitter votre camp et de venir ici. What a d — d fool y ou are, my boy.,. »
« J'avais à peine eu le temps de revenir de la surprise causée par cette étonnante volte-face, quand de nouveaux aboiements de mon ami le Blenheim me démontrèrent que l'ouïe du marchand ne l'avait pas trompé. On approchait de la cabane. A travers les minces cloi-
sons en planches et dans le vaste silence de la nuit, je reconnus le pas cadencé d'une troupe en marche. Allaitelle passer devant la maison sans la fouiller? Ma vie dépendait du caprice de celui qui la commandait. Mon cœur battait à coups si secs, si durs que je les entendais aussi nettement que le bruit des pieds des soldats sur la route. Comme il arrive, la présence du danger calma soudain cette agitation. Les hommes s'étaient arrêtés à la porte de la baraque. Sans pouvoir distinguer les paroles, j'épiais les voix. Évidemment, ils délibéraient. Tiny aboyait plus furieusement que jamais. Un coup de crosse donné dans la cloison, et qui ébranla toute la frêle construction, m'annonça le résultat de ce conseil de guerre improvisé, evt le dialogue suivant commença de s'engager, dont plus un mot ne m'échappait maintenant :
— « Qu'est-ce que vous lui voulez encore, au pauvre Bob? » criait la voix de mon hôte. « Vous l'avez ruiné. Vous lui avez tué tous ses chiens. Il lui en reste deux, deux en tout, et il y en a un qui se meurt... Pour l'amour de Dieu, laissez cette pauvre bête finir tranquille... »
— « Il ne s'agit pas de tes bêtes, » répondit une voix, impérieuse, celle-là, dans son éraillement, et un énergique juron suivi d'un nouveau coup de crosse accompagna cette injonction : « Vas- tu nous ouvrir, le père aux chiens, ou l'on te défonce ta cambuse? Nous cherchons un homme... L'as- tu vu se sauver, oui ou non? Ton chien a aboyé tout à l'heure, ce qui nous prouve que cet homme a passé là... »
— « Nous perdons notre temps, capitaine, » reprit une autre voix. « Je viens de regarder par l'interstice de la fenêtre. Le vieux lascar est seul avec une de ses bêtes sur ses genoux. C'est vrai aussi que l'animal est malade, il me l'a montré aujourd'hui... »
— « Un homme? » répondait Bob Milner. « Et comment voulez- vous que j'aie vu un homme? Voilà deux heures que je suis là à soigner King 1... Vous le savez qu'il est
malade, très malade, vous, monsieur le sergent » — il avait, lui-même, reconnu la voix du second des interlocuteurs. « Si Tiny a aboyé, c'est sûr que quelqu'un a passé. Mais je n'y ai pas fait attention... Ah! pauvre King! Comme il tremble... Ils ne te feront rien, mon ami... Par pitié, monsieur le sergent, vous qui le connaissez et qui savez comme il était bon, demandez qu'on le laisse mourir tranquille. »
— « Vous voyez bien qu'il ne sait rien, qu'il n'a rien vu, » reprit la voix du sergent. « J'en suis pour ce que j'ai dit et que je répète, capitaine. L'homme a tourné derrière la cabane, et il est maintenant le long des fortifications. Il faut qu'il saute ou que nous le prenions... Il ne sautera pas et nous le tenons. Mais allons... »
— « J'aimerais pourtant bien à enfumer ce vieux loufoque, » dit le capitaine, « qui fait porter des paletots à ses bêtes, et qui leur entonne du café, pendant que nous autres nous nous faisons trouer la peau pour la Justice ! Mais tu as raison, allons au plus pressé... Tu ne perdras rien pour attendre, père aux chiens. Au revoir !... »
« C'est sur ce menaçant adieu que la troupe s'éloigna. J'entendis le bruit des pas diminuer. Alors seulement je me hasardai à ouvrir la porte, étonné que mon sauveur ne fût pas aussitôt venu m'avertir. Il pensait bien à moi, en vérité, et aux menaces du capitaine ! Il était assis tel que je l'avais vu, à travers la vitre de sa fenêtre, une demi-heure plus tôt, le chien malade sur ses genoux, essayant de réchauffer la bête dont les pattes toutes raidies et le corps agité de spasmes convulsifs annonçaient l'agonie :
— « Je viens vous remercier, monsieur Milner, » lui dis- je, « vous m'avez sauvé la vie... »
— « Et vous, » me répondit- il, avec plus de colère encore que tout à l'heure, « vous m'avez tué King... Si vous n'étiez pas venu ici, au moment où je lui faisais prendre son remède, c'est lui que je sauvais... Oui, je le sauvais I
Et maintenant il meurt ! Il meurt ! Il meurt !... Mais allez- vous-en donc, puisqu'ils ne sont plus là... »
« Et, se levant de sa chaise, la bête serrée contre sa poitrine, il alla tirer le verrou, ouvrit la porte et me poussa sur la route avec une force dont je n'aurais jamais cru ce petit corps capable. Mes minutes étaient comptées. Je n'avais pas le temps de lui renouveler l'expression de ma reconnaissance. Je me rappelai le sinistre « Au revoir » du capitaine des fédérés, et je me jurai mentalement d'essayer, quand nous entrerions dans la ville, de sauver du moins la cabane et ses deux derniers habitants : le fantastique Bob Milner et son Blenheim. La première condition pour cela était de regagner la Seine. J'y arrivai. Je me jetai à l'eau, tout habillé cette fois, ce qui me valut d'un autre factionnaire un coup de fusil, mal dirigé... Encore un quart d'heure et le courant m'avait porté à mon point de départ. Je n'avais pas pris Paris, mais je n'avais pas été pris non plus. »
— « Et Bob Milner? » interrogea une des jeunes femmes qui avaient écouté le récit. « Fait-il encore le commerce? Je lui achète un Blenheim demain. » Faut-il ajouter que cette curieuse de chiens sensationnels est une Américaine à anecdotes : miss Marsh?
— « Impossible de vous renseigner, mademoiselle, » dit Roysard. « Quand nous entrâmes dans la ville, je reçus l'ordre de pousser jusqu'au Trocadéro. C'était la guerre acharnée des rues et tout ce que vous savez. Je ne pus revenir au Point-du-Jour qu'à la fin de la semaine. A la place où se dressait la cabane, il n'y avait plus que des débris de bois consumés, et, au milieu, à demi brûlée, l'enseigne dont je vous parlais : Bob Milner, Breeder. Milner avait-il pu se sauver avec le dernier Blenheim? Était-il reparti pour son pays, par horreur des continen-
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taux, et puis un obus avait-il mis le feu à la cambuse? Ou bien le capitaine des fédérés avait-il réalisé la menace de son terrible « Au revoir » et enfumé le lou/oquç, avec son chien à paletot? C'est ce que je ne saurai jamais, à moins d'un hasard, aujourd'hui invraisemblable. Mais pour un insulaire, avouez-le, voilà un insulaire... »
Naple3. Mars 1901J