‹ MonkChapitre 88 sur 88 · N° 36) M. DE BOURDEAUX A M. DE BRIENNE · texte numérisé non relu

N° 36) M. DE BOURDEAUX A M. DE BRIENNE

De Londres, ce 17 février 1660.

Monseigneur,

Les principaux du gouvernement d'Angleterre professent de ne se vouloir engager dans les intérêts du Portugal, et qu'il est nécessaire de s'accommoder avec l'Espagne afin de rétablir le commerce d'Angleterre, dont la ruine aliène l'affection des peuples. Ils ont en effet besoin de mettre tout en œuvre pour surmonter la haine de la nation, et c'est avec fondement que les officiers de l'armée d'Angleterre la représentent si générale. Mais il ne s'ensuit pas qu'un faible secours étranger soit capable de rétablir la royauté, y ayant peu de vigueur dans la noblesse, et moins de dispositions dans les grandes villes à rien hasarder, puisqu'ils ne se sont pas prévalus des occasions que leur ont présentées les dernières divisions : ils se réduisent à affamer l'armée, en refusant de payer les impositions, et prétendent que les déclarations de toutes les provinces pour un Parlement libre seraient suivies d'une résolution de fermer la bourse , jusqu'à ce qu'il ait été satisfait à leur désir. Mais le fer produit d'ordinaire l'or, et si l'armée demeure unie, le peuple aura de la'peine à se dispenser de l'entretenir: aussi les ordres pour lever les taxes sontadressés aux troupes répandues dans les provinces, et comme il s'agit de leur intérêt, elles ne manqueront pas de chaleur pour les exécuter. Les espérances qui restaient de Monk se reconnaissent tous les jours mal fondées par les déclarations qu'il a continué de faire à beaucoup de députés des provinces devant que d'arriver à Londres. Il y entra la 13 au matin, à la tête de ses troupes, ayant été mandé

îa nuit de devant avec grand empressement, sur ce que l'infanterie qui était dans la ville s'était révoltée^ et une partie cantonnée dans l'hôtel de Somerset, après avoir chassé ses officiers ; elle ne voulait point aller au quartier qui lui avait été assigné sans argent, et les soldats se déclaraient prêts à servir quiconque les payerait, faisant mention d'un Parlement libre et de Lambert. Les exhortations ni l'approche de quelque cavalerie ne purent les persuader ni intimider, et n'étant pas jugé à propos d'envenir aux extrémités, le conseil fit toute diligence pour fournir un mois de paye qui les apaisa. Ceux de Somerset ne quittèrent leur poste que quand ils virent M ont, et demeurèrent toute la nuit sous les armes : l'on leur fit cependant des propositions au nom de la ville, auxquelles ils ne prirent point de créance; et quelques apprentis se prévalant de l'occasion s'assemblèrent en assez grand nombre; mais le maire en ayant donné avis, la cavalerie marcha contre eux , les dissipa sans grande résistance et en arrêta cinquante. Le reste de la nuit se passa en continuelles alarmes, et le mal aurait été fort grand sans le voisinage de l'armée d'Ecosse, qui fit perdre cœur à ceux que l'on croit avoir fomenté cette mutinerie, qui a eu suite dans Gravesend, les quelques hommes que l'on envoyait à Dunkerque pour fortifier la garnison s'étant le lendemain révoltés contre leurs officiers jusqu'à vouloir forcer leur colonel. Ils députèrent même deux soldats au sieur Monk, qui lui représentèrent l'injustice qu'on leur faisait de les envoyer hors d'Angleterre sans argent ; il les exhorta de rentrer dans le devoir, et aussitôt quelques corps de cavalerie marchèrent contre eux pour les y contraindre, ce qui a réussi sans effusion de sang. Mais il se parle de punir les plus factieux des trois cents qui ont été arrêtés, et de casser tous ceux qui se sont soulevés à Londres. Toute l'armée courrait la même fortune s'il ne se faisait fonds pour apaiser ces mécontentements, auxquels a beaucoup contribué l'ordre que Monk envoya aux troupes de Lon-

dres de s'en éloigner. Le Parlement ne voulut pas le contredire, "bien qu'il trouvât cette disposition un peu absolue. Il ne se passa rien de remarquable à l'entrée de ce général, si ce n'est que l'orateur, croyant qu'il dût descendre chez lui, sortit de la compagnie pour l'y aller recevoir, et que s'étant rencontrés sur le chemin, l'un descendit de carrosse, l'autre de cheval, et se firent grandes civilités, après lesquelles le général continua sa marche jusques à Whitehall, oùles membres du Parlement le furent complimenter. Le lendemain de son arrivée, il fit encore en leur présence une solennelle déclaration de sa fidélité active et passive, offrant même de remettre sa commission s'il était N jugé nécessaire pour le bien de la République, et n'exceptant de cette grande obéissance que la soumission à un gouvernement monarchique; il a été aujourd'hui conduit dans cette assemblée par deux des membres, les soldats étant en haie dans la cour et salle de Westminster, où il a fait la relation de son voyage, représenté le désir général des peuples pour un Parlement libre sans aucun engagement, s'est expliqué contre celui qui lui avait été proposé, et a prié de soulager l'Ecosse oi, l'Irlande, les représentant fort pauvres. Son désir a été accompagné de tant de soumission que le Parlement en est resté fort satisfait et lui a rendu plus d'honneurs que n'en a reçu aucun autre sujet de la nation. Néanmoins sa qualité de général n'est pas bien établie, et il est prétendu qu'elle a pris fin du jour de son arrivée à Londres, que maintenant il n'est qu'un des commissaires généraux de l'armée, et qu'il ne peut rien faire de considérable sans la participation des autres. Si ce titre lui est commun avec eux, le pouvoir est bien différent , les troupes ne reconnaissant que lui pour chef, et tous les partis le regardent comme "celui duquel dépend l'établissement ou la ruine du régime: aussi n'a-t-il pas assez de temps pour recevoir les visites que l'on lui rend. Les ambassadeurs n'ont pas été des derniers à le rechercher; celui de Hollande l'envoya co.m-

plimenter à la campagne par son fils, et le Portugal lui demanda audience. Je ne me suis pas tant pressé, ne jugeant pas que la bienséance le permît. Mais la correspondance qu'il y a entre lui et moi, à l'occasion de quelques affaires, m'a donné lieu de lui faire aujourd'hui quelques civilités. Le Parlement a été principalement occupé ces derniers jours sur les qualifications des élections nouvelles dont il ne peut se dispenser, quelque danger qu'il paraisse à remplir les places vacantes, le peuple étant si mal intentionné ; il a encore délivré des commissions dans l'armée, reçu une déclaration des mariniers avec remerciements, donné des ordres pour la répétition de l'argent que quelques particuliers, sous différents titres, ont reçu de l'Etat durant le dernier interrègne, et resti tué celui qui avait été saisi pour être destiné au roi d'Angleterre. Faute de preuves, il a aussi renvoyé au coûoCjî d'Etat à examiner le tumulte arrivé dans Londres, et le général Ludlow, qui était en Irlande, est arrivé pour rendre compte de ses actions. Je suis, etc.

(No 37.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 19 féyrier 1660.

Monseigneur, Il semblait que les déclarations qu'avait faites le général Monk, devant et depuis son arrivée àLondres, dussent produire quelque effet dans cette ville et à la campagne à l'avantage du Parlement, et durant quelques jours il avait paru assez d'abattement ; néanmoins, le scrupule que ce général a fait de prendre un engagement particulier contre la famille royale ayant donné lieu aux uns de le publier enclin à en embrasser les intérêts, et disposé les autres à y prendre confiance, le conseil de ville ne fit hier aucune difficulté de recevoir avec remerciements les députés d'une des comtés d'Angleterre qui venaient offrir leur jonction pour favoriser l'assemblée d'un Parlement libre. Il fut aussi mis en délibération si la ville paierait les taxes ordonnées par le Parlement, et la pluralité des suffrages parut y être contraire. Le maire, qui était d'un esprit plus modéré, fut d'ailleurs fort poussé par quelques bourgeois qui ne parlaient que de répandre jusques à la dernière goutte de leur sang pour la défense des libertés de toute la nation et de la ville. Le conseil d'Etat, prévoyant qu'une plus longue souffrance achèverait de ruiner l'autorité du régime, et que toutes les autres communautés suivraient un' si mauvais exemple, jugea nécessaire de dissiper en même temps cette faction et les espérances qu'elle prenait en Monk parles ordres qu'il a exécutés ce matin. Dès la pointe du jour, il est entré dans la ville à la tête de toutes les troupes, les a postées dans les places et aux portes, et ensuite a fait ôter toutes les chaînes des rues avec les poteaux, s'est saisi des six plus signalés bourgeois, qui ont été envoyés à la Tour de Londres : quelques autres se sont

sauvés. Il a aussi envoyé chercher le registre des délibérations du conseil, et a ordonné au greffier de le présenter demain au Parlement, a mandé le maire et les échevins, et a désiré qu'ils déclarassent précisément si la Tille paierait les taxes ; sur quoi il ne lui a été rendu aucune réponse, s'étant remise jusques à ce que le conseil ait été assemblé. La convocation a été faite pour demain. Cependant les troupes demeurent dans les mêmes postes, et le général dans une hôtellerie proche de la maison de ville. Le Parlement a autorisé toute cette procédure, et il esta croire que, pour s'assurer de la ville, quelques autres mesures seront prises, ne s'enpouvant rien attendre de bon tant qu'elle sera gouvernée par ceux qui sont aujourd'hui en charge. Il n'y a que le maire et les échevins de bien intentionnés; le reste est entièrement contraire au Parlement et passionné pour la royauté. La tranquillité avec laquelle s'est passée l'action d'aujourd'hui ne laisse pas aussi lieu de douter que le peuple ne souffre tous les établissements qui seront estimés nécessaires. Il a regardé sans murmurer, et en grande foule, l'enlèvement de leurs chaînes et l'emprisonnement des bourgeois, et la douceur avec laquelle le général Monk a parlé les tient encore en quelque espérance qu'il contribuera en leur dessein d'avoir un Parlement libre, sans que les députés soient obligés d'entrer dans aucun engagement devant que d'être admis. Il y a ordre d'arrêter vingt-six députés des provinces, et l'on est persuadé que la crainte est seule capable d'empêcher qu'elles ne se joignent contre la présente autorité. La ville de Bristol, des plus peuplées et riches de l'Angleterre, s'était soulevée sous le même prétexte ; mais les magistrats et principaux bourgeois ont apaisé le peuple. Gloucester a été aussi un peu ému. Le Parlement n'a point encore arrêté les qualifications des élections nouvelles, et il s'y trouve de grands inconvénients, quelque précaution que l'on puisse prendre, pour avoir des députés républicains, le peuple étant mal intentionné. „.,.....;

(No 38) M. DE BOURDE AUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 22 février 1660.

Monseigneur, J'envoye la présente par courrier exprès, prévoyant que les ordinaires seront arrêtés, et qu'il pourrait être de quelque préjudice dans la présente conjoncture que Votre Eminence ne fût pas promptement informée de ce qui arriva hier à Londres. Ma lettre du dix-neuvième de ce mois fit savoir que les délibérations du Conseil de ville avaient obligé le Conseil d'Etat d'y envoyer le général Monk avec toutes les troupes, et qu'il avait mis à la Tour six bourgeois, enlevé les chaînes et pressé le paiement des taxes : il lui était aussi ordonné de rompre les portes; mais, sur la prière que lui fit le maire de n'en pas user si injurieusement, il se chargea d'intercéder auprès du Parlement , et en effet, par la même lettre qui rendait compte de l'exécution de tous ses ordres, il représenta que ce serait venir à de trop grandes extrémités, et que les plus honnêtes gens de la ville paraissaient assez disposés à se soumettre. Au lieu d'avoir égard à sa remontrance , le Parlement, sur l'heure même, cassa le conseil de bourgeoisie, et manda audit général de faire ce qui lui était ordonné en des termes assez durs. Il obéit le lendemain au matin, et fit brûler quelques portes sans que le peuple s'y opposât. Il fit encore nouvelle instance auprès du maire et des bourgeois pour en tirer de l'argent ; mais les uns déclarèrent n'être pas en pouvoir de rien résoudre si ce n'est avec le Conseil de ville, et les autres professèrent de consentir plutôt au pillage de leur maison qu'à une imposition, si elle n'était ordonnée par un Parlement libre. Ni les menaces ni les exhortations n'ayant pu rien gagner, ledit général retourna à Whitehall l'après dinée du 20,laissa7it la plus grande par-

tie des troupes dans la ville, et remportant un esprit fort aigri du mauvais accueil qui avait été fait à son intercession. Les ennemis du régime ne manquèrent pas de se prévaloir de son mécontentement, et pour achever de l'aliéner, ils lui suggérèrent, par des ministres et d'autres personnes qui avaient quelque créance auprès de lui, que le Parlement l'avait engagé d'agir contre la ville,. a£ndele rendre plus odieux et de le détruire après avec moins de peine ; que la résolution était déjà prise de lui ôter sa commission aussitôt que la ville serait réduite ; que Lambert devait être rappelé, le général Ludlow renvoyé en Irlande pour y commander, etVane rétabli en autorité, celui-ci ayant déjà obtenu permission de demeurer à Londres sous prétexte de maladie, et les poursuites commencées contre les autres ayant été suspendues ; qu'enfin les sectaires allaient reprendre le gouvernement en main, puisque ayant présenté une requête au Parlement tendante à ce qu'aucun ne fût admis dans cette assemblée ni dans les charges publiques devant que d'avoir pris l'abjuration contre la famille ro3*ale que les Presbytériens refusaient, bien loin de rejeter une telle demande, les porteurs avaient été remerciés: dont il se pouvait juger qu'elle n'était pas désagréable. La fatalité, ou le dessein de quelques-uns du Parlement voulut que ce même jour il y fût mis en délibération et arrêté que le gouvernement de l'armée serait donné à cinq commissaires, sans considérer particulièrement les services de Mont, ni la qualité de commandeur en chef de toutes les forces de la République qui lai avait été déférée durant 1 interrègne et depuis confirmée, s'étant présupposé que ladite qualité avait pris fin à son arrivée dans Londres. Ce mauvais traitement et ces justes sujets de jalousie lui firent assembler , dès le soir même, ses officiers, et les ayant trouvés tous disposés à le suivre , ils résolurent de. réparer l'injure qu'ils venaient de faire avec répugnance à la ville, d'entrer même dans ses sentiments, et de s'y retirer pour les appuyer avec plus de sûreté ; ce qui

s'exécuta hier, sur les onze heures du matin, ledit général étant sorti de "Whiteh.aU à la tête de quelque compagnie de cavalerie pour se rendre chez le maire, qu'il avait peu avant averti de ne prendre point l'alarme de son retour dans la ville. En montant à cheval il envoya par deux colonels une lettre au Parlement , dans laquelle , après s'être plaint des ordres que l'on lui avait fait exécuter, des mesures qui se prenaient avec les sectaires, de l'impunité de Lambert, Ludlow, Yane, du peu d'inclination qu'a cette assemblée de remplir les places vacantes , et de la position où elle est d'engager le peuple dans un serment contre la famille royale qui ne peut être pris que par des personnes accoutumées à fausser leur parole, il le somme d'envoyer entre cy et vendredi des mandements par toutes les provinces pour l'élection des nouveaux députés, sans les

assigner à un nouveau engagement Il désire aussi

que ce corps ne continue pas ses séances au delà du 16e mai, et qu'un autre Parlement libre soit convoqué pour ce même temps; et, pour conclusion, il se déclare résolu d'attendre réponse dans la ville. La lecture de cette dépêche ne causa pas une petite surprise, et il fut arrêté d'envoyer sur l'heure au dit général les mêmes députés qui étaient allés au-devant de lui, pour tâcher de le satisfaire- Ils le trouvèrent chez le maire, et lui témoignèrent que le Parlement avait appris avec regret son mécontentement, et ne croyait pas lui en avoir donné sujet; ils désavouèrent la prétendue correspondance avec les sectaires, Lambert et les autres, et attribuèrent les longueurs des procédures commencées contre eux aux difficultés qu'il y avait de les convaincre ; quant au remplacement des députés exclus ou morts, ils prétendirent que le Parlement le souhaitait avec chaleur, que même les ordres en auraient déjà été expédiés sans les fréquentes interruptions auxquelles le dit général même avait donné lieu, et qu'enfin le Parlement était disposé à tout ce que tant lui que la ville et le peuple pouvaient souhaiter , à l'exception seulement du rappel de la

famille royale. L'on prétend que Monk professa d'y être aussi contraire , Néanmoins , cette conférence faite en présence de deux bourgeois et d'un colonel, ne produisit point la réunion, le général étant demeuré ferme dans ses sentiments, et les députés s'étant retirés après l'avoir inutilement sollicité de ne pas tant presser le Parlement, où ils retournèrent Taprès-dinée faire leur rapport, sur lequel la résolution fut prise d'envoyer des ordres au plus tôt pour les élections dans les provinces. Les cinq commissaires qui doivent gouverner l'armée furent ensuite choisis : le général Monk en est un ; le chevalier Haslerig , le colonel Morley, gouverneur de la Tour, et deux autres colonels sont ses adjoints. Dans le temps de ces délibérations à Westminster , le maire et les aldermen s'assemblèrent dans la maison de ville, où le général s'étant rendu, l'avocat de l'armée parla, tant en son nom que des autres officiers, et les représenta fort fâchés de ce qu'ils avaient été obligés d'exécuter, les deux jours précédents, des ordres si rigoureux. Il attribua le brûlement des portes aux soldats de Haslerig, et déclara que l'armée était résolue de se joindre avec la ville pour favoriser la convocation d'un Parlement libre, priant qu'il lui fût cependant donné des quartiers .

Ce discours fut reçu avec des démonstrations de joie extraordinaires , et des offres de leurs maisons et de leurs bourses ; les troupes furent ensuite distribuées en des quartiers, et sur le soir le peuple donna toutes les marques publiques de joie qui se peuvent imaginer . Jamais soldats ne furent tant caressés ni si bien abreuvés; il y a eu des feux toute la nuit devant la plupart des maisons tant de la ville que de Westminster , et les cloches ont contribué à exprimer cette grande allégresse. En quelques endroits il s'est bu publiquement à la santé du roi ; en d'autres beaucoup de choses se sont faites en dérision du Parlement, et quelques maisons de sectaires ont été en danger d'être pillées. Cette générale inclination fera sans doute juger que

l'ancienne forme du gouvernement va être rétablie , et les avis particuliers de personnes qui ont grande part aux délibérations dudit Monk donnent lieu de croire que c'es* son intention , quoiqu'il professe d'être contraire à la royauté , et il tient ce langage crainte d'être abandonné de ses troupes, si, devant que de les avoir bien engagées, il se déclarait. La démarche d'hier ne lui laisse en effet autre parti à prendre , n'y ayant point de retour avec le Parlement, et les forces qui reconnaissent l'autorité de ce général étant trop faibles pour le maintenir, s'il n'est appuyé de Londres et de la noblesse entièrement portés à rétablir la monarchie. Il est vrai que la plus grande part, entre autres les Presbytériens , qui prédominent aujourd'hui, ne veulent point le roi d'Angleterre sans des conditions, étant persuadés que, s'il rentrait avec toute sa liberté, leur religion souffrirait beaucoup sous les évêques, et que, comme les plus considérés d'entre eux ont contribué à la ruine du défunt roi, si celui d'aujourd'hui n'avait point les mains liées, toute la cabale serait bien exposée, outre que les ministres de ce prince sont estimés violents et vindicatifs Il ne se peut aussi désavouer que quelques-uns de ces mêmes Presbytériens ne soient enclins au gouvernement républicain, et que, s'ils se trouvaient exclus, la pensée ne leur pût venir de s'attribuer l'autorité avccl'appuide Monk, que l'on croit être venu à Londres avec l'ambition de s'élever à un poste semblable à celui qu'a tenu le prince d'Orange. Ces différentes visées ne peuvent que produire des obstacles à la famille royale : mais, tout le peuple la désirant et ayant la liberté de choisir des députés, il n'est pas à présumer que ses suffrages tombent sur des personnes soupçonnées d'avoir d'autres sentiments. C'est même une opinion assez bien fondée que, dans le présent Parlement, quelques députés, entre autres le gouverneur de la Tour et l'orateur, fomentent les jalousies de Monk pour le détacher du parti qu'il avait embrassé. Ce soupçon n'est pas d'aujourd'hui; le serment n'avait été proposé que pour re-

connaître ces faux frères, et il se remarque que quelquesuns de ceux qui l'ont refusé ont toujours traversé les établissements de la République et ménagé les royaiistes: que ce sont aussi les moins engagés dans la ruine du défunt roi et les plus riches. Il ne paraît point encore à quoi se détermineront les autres", qui ne peuvent s'imaginer de sûreté ni pour leurs vies ni pour leurs biens si le roi rentre ; ils se sont avisés, mais trop tard, de la faute qu'ils ont faite en cassant tous les officiers de l'armée et abandonnant les sectaires, et ce n'est pas sans raison qu'ils sont accusés de se vouloir réconcilier avec les uns et les autres. Mais difficilement s'en peuvent-ils aujourd'hui prévaloir, se trouvant sous la main de Monk, qui ne manquera pas de les dissiper, et de mettre en leurs places les membres exclus , dont le nombre est trois fois plus grand que le leur , s'il voit approcher des troupes à leur secours; d'ailleurs le peuple les a en si grande aversion, que, s'ils étaient une fois chassés de Westminster, ce serait sans retour, à moins de conquérir l'Angleterre. Ainsi leur seule espérance semble être encore Monk, et aussi continuent-ils de le ménager, crainte que, levant le masque, il n'appelle le roi sans attendre un Parlement, se persuadant, quand le Parlement sera réuni, qu'ils pourront y former des factions pour traverser les royalistes, et, avec le temps, ménager les troupes qui voyent bien leur ruine avec celle de la République, le peuple voulant le roi, mais sans l'armée, et qu'en tout cas* ils pourront appeler le roi avec des conditions, pour qu'il soit pourvu à leur sûreté. Je ne suis pas assez bien informé des intentions de Sa Majesté pour me mêler bien avant dans ces brouilleries domestiques ; néanmoins, suivant le cours qu'elles prendront, je ferai tout devoir pour ménager ses intérêts, qui ne peuvent être autres que d'avoir part en quelque manière au retour du roi d'Angleterre,.s'il est inévitable, et j'aurai assez de facilité pour insinuer au général Monk ce qui en pourra être désiré. Votre Eminence me le fera, s'il lui plaît, savoir, et considérera

qu'encore que l'élection des nouveaux députés exige quelque temps, les affaires d'ici pourraient prendre tel train que leur assemblée serait prévenue par quelque autre changement. S'il se passe demain rien de considérable, je l'écrirai par la poste. Il ne me reste cependant qu'à me dire, etc*

'No 39.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 26 février IG60,

Monseigneur,

La lettre que Votre Eminence m'a fait l'honneur de in'écrire le troisième du courant m'ordonnait de l'informer, avec toute l'exactitude possible, de ce qui se passe en Angleterre; je ne laisserai point partir l'ordinaire d'aujourd'hui sans exécuter cet ordre, bien qu'il ne se puisse rien encore écrire de positif. Le Parlement a continué de ménagerie général Monk par toutes sortes de voies ; et dès les premiers jours de la présente semaine, il recommença de poursuivre ceux qui lui donnaient de la jalousie, faisant sortir de la ville le chevalier Vane, et publier une proclamation qui ordonne au sieur Lambert de se représenter dans trois jours, sur peine de confiscation de tous ses biens ; il détermina aussi un jour pour entendre les mem~ bres du Parlement qui ont agi pendant la dernière interruption, et donna des ordres pour le paiement des troupes venues d'Ecosse. Ce môme jour et les suivants ' ont été employés à régler les qualifications des élections qui doivent être faites; et l'abjuration de la famille royale, que quelques-uns voulaient en faire partie, a été changée en une simple promesse d'être fidèle à la république d'Angleterre et à son gouvernement en forme d'Etat libre, sans Roi singulière personne, nimaison de seigneurs. Les autres restrictions sontpeu considérables, quoiqu'en grandnombre, et cette affaire doit être terminée aujourd'hui, afin que les mandements puissent être envoyés dans la fin de la semaine, suivant le désir dudit général, en conformité duquel il est venu des déclarations de différentes provinces, entre autres de celle d'York, où le général Fairfax et toute la noblesse sont entrés en quelque engagement de ne point payer de

taxe, jusqu'à ce que les membres exclus duParlement soient admis, ou un autre Parlement libre appelé. Quoique le dernier parti semble être plus agréable, il y a quelque ouverture d'accommodement aYec les membres exclus, et il se dit que dix de chaque côté doivent s'assembler ce soir pour en conférer. Si les membres exclus prenaient l'engagement aux termes qu'il a été projeté, et s'obligeaient de ne point toucher aux actes passés depuis l'année 1648, ils surmonteraient les principaux obstacles à leur rentrée, et, en ce cas, l'on ne parlerait pas de rappeler sitôt un autre Parlement. Ces propositions ne satisfont point les royalistes, et ils commencent à douter des inclinations dudit général depuis qu'il a refusé au conseil de ville de se rassembler et l'armement de lamilice, devant que le Parlement ait achevé ses délibérations sur la convocation des députés, et comme approuvé l'engagement contre le gouvernement royal qui lui fut communiqué devant que d'être résolu, n'y trouvant rien à dire- que ces trois mots, en présence de Dieu, qui en ont été retranchés. Cette conduite tient encore les esprits en suspens, et quelques-uns le croient républicain, et qu'il ne favorisera point un autre gouvernement, que même il n'aurait point fait la dernière démarche si le Parlement lui eût donné quelque prérogative sur les quatre autres commissaires nommés pour gouverner l'armée, suivant l'avis de quelques députés de cette assemblée qui le voulaient rendre nécessaire, et qu'il est à la veille de quitter la ville, nonobstant les caresses qu'elle lui a faites et l'argent qu'elle a donné à ses troupes, et d'entrer au conseil d'Etat avec tous ceux que l'abjuration avait empêchés d'y prendre place. D'autres se persuadent toujours que ses véritables sentiments vont à favoriser un Parlement libre , et qu'il rappellera le roi , quelque engagement que prennent les députés, à qui il en a donné des assurances devant son départ d'Ecosse et depuis son arrivée à Londres, et que désormais il ne peut être en sûreté avec le Parlement. L'opinion des uns et des autres a quelque fondement, et il paraît

que ce général a entretenu d'espérance tous les partis afin d'être en état d'appuyer celui où il trouverait plus d'avan tage, mais qu'en effet sa première visée a été d'établir la république et d'en être le général ; qu'ainsi belles conditions ont pu lui être offertes depuis peu qu'il sera rentré dans ses premières pensées, et croira s'être acquitté envers la ville et toute la nation de la promesse qu'il leur a faite d'agir de concert avec euxpour avoir un Parlement libre, en obligeant celui d'aujourd'hui de remplir les places vacantes, quoique ce soit avec un engagement contraire au désir de tout le peuple d'Angleterre, lequel ne sera pas sans effet si. les armées sont unies pour le faire observer. Il faut encore attendre quelques jours devant que de former un jugement certain. Les Ecossais ont envoyé six députés, dont le comte de Glencairn est le chef, pour traiter ici des intérêts de leur nation, et cette députation est considérée comme une suite des bonnes paroles que Monk leur a données. M. Lockhart est à Londres depuis quelques jours sans que je l'aie encore vu ; son arrivée et les embarras du dedans m'ont fait différer jusques à cette heure de parler au Conseil d'Etat du démêlé survenu entre les garnisons de Dunkerque et de Calais. La grande affaire qui est sur le tapis devant être terminée demain, il y aura lieu de traiter d'autres, et aussi suis-je recherché par les ministres de Suède de presser l'envoi de nouveaux ordres aux plénipotentiaires d'ici qui sont en Zélande. Il m'a été rapporté que le sieur Lambert avait fait dire au général Monk que, pour guérir les jalousies que sa présence excite, il passerait au service du roi de Suède si le Parlement lui en donne la liberté et d'emmener les soldats qui le voudront suivre. Cette offre pourra bien être acceptée, au moins quant à sa personne. Je suis, etc.

(NTo 40.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce Ier mars 1660.

Monseigneur,

Je n'écrirai point aujourd'hui plus positivement des affaires de ce pays que j'ai fait par ma précédente, mais bien que le Parlement acheva , le dernier jour de la semaine passée, de délibérer sur les élections, qu'il assujettit le peuple, sous des peines très-rigoureuses, à ne pas donner ses suffrages à moins d'avoir toutes les qualifications requises, et qu'il se réserve l'autorité d'en juger ; qu'en même temps, il y a eu conférence, en présence du général Monk, entre les membres exclus et ceux qui agissent, sans venir à aucune résolution, les derniers ayant offert aux premiers de les admettre à la charge de l'engagement contre la royauté, et ceux-ci l'ayant refusé, non pas tant par scrupule de conscience que par crainte de perdre leur crédit. Cette négociation n'est pas encore rompue, et il reste toujours espérance d'accommodement à des conditions qui assureront les uns sans assujettir les autres à aucune forme de gouvernement, quoique jusqu'à présent ledit général ait professé vouloir la république, et que la plupart de ses officiers soient de même esprit. L'on attend à toute heure la fin de ce traité, qui découvrira leurs véritables sentiments. Cependant l'envoi des mandements pour l'élection est retardé. Comme il est de conséquence que les baillifs qui assemblent le peuple et y président soient bien intentionnés, le Parlementa, suivant l'usage , renouvelé les commissions et nommé des personnes de confiance. Ce sont les principaux ouvrages de ces derniers jours. Il ne s'est rien passé de considérable dans la ville, si ce n'est que, le Conseil d'Etat ayant convié ledit général de venir prendre sa place pour aviser aux moyens de conserver

Dunkerque, présupposant que les Espagnols se préparaient à l'attaquer, et que M. Lockhart était venu exprès en donner avis, le Maire et les Àldermen prièrent ledit général de ne point sortir ni retirer ses soldats devant qu'il ait été fait quelque établissement pour la sûreté de la ville, ce qu'il leur promit; et, sous ce prétexte, il refusa d'aller au Conseil, mais fit comprendre que, quelle que fût la division d'Angleterre, elle se trouverait toujours assez unie pour conserver cette place, quand cent cinquante mille hommes l'attaqueraient. Il m'est rapporté que pour plaire davantage à la ville, il a témoigné au Parlement que la paix avec TEspagne était nécessaire. Les provinces professent toujours de vouloir un Parlement libre, et les feux de joie qui s'étaient faits à Londres en ont excité d'autres en quel • ques villes, où il y a eu même de la rumeur, pour laquelle apaiser Monk a envoyé des ordres ; d'où il se peut juger que la destinée de la nation est aujourd'hui entre ses mains, tous les partis le caressant et faisant tout devoir pour l'engager dans leurs intérêts. Lambert s'est même adressé à lui pour ralentir les poursuites du Parlement, et sa recommandation a eu un effet présent. L'on veut que cette grande complaisance n'empêche pas que sous main il ne se prenne des mesures avec les sectaires, et que le dessein soit formé de mettre ledit Lambert à leur tête, si Monk se déclare pour le Roi; mais le dessein de leurs efforts serait en ce cas assez incertain, la nation étant si disposée à favoriser son retour. ........

De Londres, ce 2 mars ICO?,

J'envoie un exprès après la poste d'hier, pour faire savoir à Votre Eminence que, ce matin, le général Monk a rétabli les vieux membres, après être demeuré d'accord avec eux qu'ils ne s'asseoiront que quatre jours, pendant lesquels ils enverront des mandements dans les provinces pour faire élection d'un nouveau Parlement, sans exception que des royalistes et sectaires, ni sans les assujettir à aucun engagement; toutes les troupes doivent aussi être débandées, à la réserve de celles du général Monk, et la milice sera remise entre les mains des gentilshommes du pays. Un nouveau Conseil d'Etat sera élu, et tout ce qui a été fait par le Parlement depuis 1648 sera validé. Outre ces conditions, il a été promis audit sieur Monk de le faire général de toutes les forces d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Je remets à l'ordinaire de jeudi les particularités de ce changement si considérable qui viendront à ma connaissance, ne me restant que le temps de me dire avec respect, etc....

(No 42.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 4 mars 1660. »

Monseigneur,

La lettre que j'écrivis à Votre Eminence avant-hier étant arrivée à Douvres assez à temps pour être portée par l'ordinaire du premier de ce mois, elle aura déjà fait savoir que le général Monk a rétabli les membres du Parlement exclusen l'année 1648, et les conditions principales projetées entre eux. Ce changement, considérable par les suites qu'il doit avoir, s'est passé sans opposition quelconque ni cérémonie, et avec tel secret qu'encore qu'il eût été concerté le 1er de ce mois avec beaucoup de personnes, le dit général étant retourné le lendemain matin de la ville à Whitehall avec la plupart de ses troupes , le chevalier Haslerig et ceux de sa faction F allèrent aussitôt visiter, persuadé qu'il rentrait avec dessein de demeurer ferme dans leur intérêt. Il les désabusa, et, après leur avoir communiqué sa résolution, les convia de continuer leur séance , professant d'être toujours dans les mêmes sentiments à l'égard de la forme du gouvernement ; ce qui donna lieu de lui demander avec instance qu'il obligeât au moins lesdits membres à prendre l'engagement contre la monarchie que lui-même semblait avoir approuvé. Il s'en défendit, sur ce que c'était une circonspection inutile, lui ayant paru que la plupart d'entre eux étaient bien intentionnés pour la république. Ce fut une nécessité de se satisfaire de cette réponse, et sur l'heure même, les membres exclus étant venus trouver ledit général, il leur dit que ses soins n'avaient pu arrêter le cours des divisions qui étaient entre eux, et que plusieurs conférences s'étaient tenues à cet effet sans succès, mais qu'à la fin il avait reçu une entière satisfaction d'eux , et leur avait donné la peine de le venir trouver afin qu'il se pût ouvrir plus librementque parle passé;

que, crainte de se méprendre, comme il lui était déjà arrivé, il avait fait réduire par écrit les chefs de son discours et priait que lecture leur en fût faite. Dans le commencement, il déclare avoir reconnu que la paix et l'établissement de la nation dépendaient, après Dieu, de leurs mains, loue leur sagesse, piété et désintéressement, et témoigne avoir une entière confiance qu'ils auront toutes les dispositions nécessaires pour réparer les maux passés. Il professe ensuite de n'avoir rien devant les yeux que la gloire de Dieu et l'établissement de la nation sur le fondement d'une république, et de ne leur vouloir rien imposer qui restreigne leur liberté dans les établissements à venir , mais seulement leur représente que , l'ancien gouvernement ayant été rompu, il ne peut plus être remis que sur les ruines du peuple, qui s'est engagé à la défense du Parlement et de la religion, et que , si le Roi rentrait, sa puissance deviendrait arbitraire. Il parle après de la ville de Londres comme du boulevart des Parlements, fait dépendre son bonheur du gouvernement républicain, et présuppose quelle ne peut pas devenir, sous un autre, la ville métropolitaine du commerce de toute la chrétienté, à quoi Dieu et la nature semblent l'avoir destinée. Il fait aussi voir par des motifs de religion que la monarchie ne peut être introduite, sur ce quelle entraînerait les prélatures contre lesquelles la nation a pris des engagements si solennels, et insinue qu'un gouvernement presbytérien modéré avec une suffisante liberté pour les consciences véritablement tendres, est le plus convenable qui se puisse présentement établir. L'intérêt des seigneurs qui se sont joints avec le peuple n'est pas oublié; ledit général juge à propos que puisque l'état des trois nations est tel qu'une autre chambre du Parlement ne se peut souffrir, il leur soit donné quelque marque héréditaire qui les fasse paraître plus nobles à la postérité. Sa conclusion de tout le discours est une invitation aux membres de s'aller promptement asseoir pour établir la conduite des armées en telle façon qu'elles servent à la paix et

sûreté du pays, et non pas à sa ruine ; pourvoir tant à l'entretien de toutes les forces de terre et de mer qu'au paiement des arrérages et autres nécessités du gouvernement; former un Conseil d'Etat, avec autorité d'établir le gouvernement civil et les judîcatures, tant en Irlande qu'en Ecosse, comme aussi pour envoyer des mandements pour la convocation d'un Parlement des trois nations unies à commencer le 30e avril prochain, avec les qualifications qui assurent la cause dans laquelle lui et les autres se sont engagés, et suivant la répartition faite en l'année 1654 ; lequel Parlement, ainsi appelé, pourra s'assembler et agir en toute liberté pour un plus parfait établissement de la république, sans roi, singulière personne, ni maison de seigneurs, et qu'enfin le Parlement se dissolve légalement, afin de faire place à d'autres. Il finit ensuite par une assurance que les gardes laisseront entrer lesdits membres , que lui-même et les officiers qui sont sous son commandement et tous les soldats des trois nations répandront leur sang pour eux et les Parlements successifs, mais que si leurs conseils tendent à d'autres fins, la force et la violence retourneront aussitôt, et toutes les espérances d'un établissement si désiré seront ensevelies dans le désordre. Lesdits membres allèrent, avec cette mission, prendre leurs places avant que les autres fussent assis, et trouvèrent toute l'infanterie en haie dans la salle de Westminster, avec force peuple qui exprimait une joie toute particulière. Ils ne se trouvèrent que soixante , et, l'orateur avec vingt des autres étant arrivés, ils commencèrent parla révocation de tous les actes passés contre eux depuis leur élection, même de la protestation qu'ils avaient faite contre ja violence de l'armée, et les résolutions prises depuis pour remplir leurs places par de nouvelles élections. Le général Monk fat après déclaré capitaine-général et commandeur en chef sous le Parlement de toutes les forces d'Angleterre, Ecosse et Irlande, et le vice-amiral Lawson confirmé dans sa même charge. L'établissement des cinq commissaires nom-

mes peu de jours auparavant pour gouverner l'armée fut aussi révoqué, les députés de quelques provinces et les bourgeois de la ville mis en liberté, et il fut ordonné au gouverneur de la Tour de rendre compte le lendemain du sujet de l'emprisonnement du chevalier Booth et d'un autre du même parti; tous les ordres donnés par le Conseil d'Etat ou les commissaires de l'armée depuis le dernier jour de la semaine passée sursis jusqu'à ce que communication en eût été donnée au généralMonk; et le pouvoir du Conseil d'Etat suspendu jusqu'à nouvel ordre du Parlement, qui se rassembla l'aprèsdînée et rétablit le Conseil de bourgeoisie qui avait été cassé, permit au maire de Londres de rétablir les portes et remettre les chaînes de la ville aux dépens du public, et arrêta de faire un nouveau Conseil d'Etat, composé de trente et une personnes, dont le général Mont fut déclaré l'une, et l'élection des autres renvoyée au lendemain matin. Il fut encore donné des ordres pour l'élargissement de quelques prisonniers, entre autres de trois comtes écossais détenus depuis dix ans, et l'orateur fut chargé d'avertir tous les membres absents de venir prendre leurs places au plus tôt. Les actes passés contre le major général Brown, marchand de bois de Londres, qui s'est fort signalé dans ces derniers temps, furent annihilés, et la liberté lui fut donnée de reprendre sa place dans le corps. Le sieur Booth fut aussi mis en liberté en donnant caution pour répondre à ce qui lui sera objecté. Un acte fut ensuite passé pour la continuation des coustumes et excises, un autre pour la convocation d'un Parlement au vingt-cinquième avril prochain, et des commissaires établis pour préparer les qualifications de ceux qui doivent $tre élus ; d'autres furent nommés pour conférer avec le m.ure de Londres sur un emprunt pour le paiement tant de l'armée que de la flotte, et convenir avec lui des sûretés du remboursement. La plupart des actes qui avaient été projetés la veille furent encore relus et approuvés, et la nomination du Conseil d'Etat encore remise à ce matin; elle n'a pas

néanmoins été achevée, et il se dit que le général Monk désire que le Parlement choisisse quelques-uns des anciens membres, entre autres Haslerig et le sieur Scott, qui semblaient lui être les plus contraires et fort signalés parmi les républicains. La Maison de ville a envoyé aujourd'hui des députés pour congratuler et remercier le Parlement; ils lui ont aussi offert une somme d' argent considérable, et le peuple est présentement si satisfait, qu'il en retirera sans peine toute l'assistance nécessaire. Sa joie ne parut pas moindre avant-hier au soir qu'elle n'avait fait le jour que Monk entra dans la ville : ce ne furent, le soir et la nuit, que feux et débauches, et en beaucoup d'endroits la santé du roi ne fut pas oubliée. Il a été donné des ordres pour faire savoir en diligence à tout le pays ces nouvelles, et, afin de retenir les troupes éloignées dans l'obéissance de la présente autorité, il s'est publié une lettre du général Monk et de tous les officiers de guerre sous son commandement, qui leur rend raison du dernier changement, les assure que tous les actes et ordonnances faites au Parlement, pour les ventes de terres confisquées ou données en paiement aux soldats , seront confirmés ; les assure d'un prompt paiement de ce qui leur est dû; les exhorte de prendre soin que le repos de la république ne soit point interrompu par les fauteurs de Charles Stuart ou d'aucune autre autorité, et les convie d'envoyer au plus tôt un d'entre eux pour assurer de leur acquiescement à la présente, dont les inclinations sont néanmoins estimées royalistes. J'en connais quelquesuns d'entre eux des plus actifs qui sont de cet esprit ; aussi est-ce la plus commune opinion que, quand les déclarations du général Monk et de ses officiers seraient conformes à leurs sentiments, ils auront à l'avenir de la peine d'empêcher le retour du roi sous les conditions qui furent offertes autrefois à son père dans l'île de Wight. Il peut d'ailleurs être présumé que le général Monk ait le dessein de le rappeler que toutes ces démonstrations qu'il donne de bouche, par écrit, et par le mauvais accueil qu'en ont reçu ceux qui ont

voulu traiter ce point avec lui, peuvent être affectées, crainte qu'en découvrant ces pensées, la plus grande part des forces de terre et de mer ne se soulevassent contre lui : la continuation du vice-amiral ne se peut attribuer à autre fin, étant un homme fort accrédité dans la flotte, mais sectaire, et par conséquent peu agréable aux Presbytériens, rentrés aujourd'hui en pouvoir. Ce sont réflexions qui se font sur la condition présente d'Angleterre, et il ne se doit pas néanmoins juger encore de l'avenir avec certitude, y en ayant si peu dans toutes les actions et les paroles de ceux de qui dépend la fortune du gouvernement, paraissant toujours que Monk a eu la visée de maintenir l'établissement de la république. Et s'il pensait se faire chef de toutes les forces, le voilà bien maintenant parvenu à son but ; mais il aura de la peine à se maintenir contre le désir et la pente générale de toute la nation, n'étant pas un esprit de la force de celui du Protecteur défunt, et ayant affaire à des personnes fort éclairées qui projettent de mettre les milices entre les mains de la noblesse du pays, toute royaliste, et par là les assurer contre l'armée, si elle veut traverser leurs desseins. 11 s'était dit que le Parlement ne s'asseoirait que jusqu'à la fin de la semaine ; mais l'on parle maintenant d'un plus long terme, n'étant pas possible de régler les affaires en si peu de temps, bien qu'il se fasse assez de diligence, et que, cette après-dînée, le Conseil d'État ait été choisi sans considérer la recommandation du général en faveur de quelques anciens membres. Les qualifications des députés du Parlement ont aussi été réglées, sans en excepter les sectaires, pour ne leur pas faire tant d'honneur que de témoigner de les craindre. Ceux qui ont été actuellement en armes contre le Parlement sont seuls exceptés. Le secrétaire d'Etat a aussi été cassé : il s'était projeté d'appeler quelques-uns des seigneurs dans le conseil ; mais ils ont donné à connaître que, sans faire tort à leur prérogative, ils ne pouvaient y prendre place, et ce refus est fondé sur l'espérance que leur chambre sera rétablie. Je suis, etc.

(No 43.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 8 mars 1660.

Monseigneur, Il ne me paraît aucun changement dans les inclinations du régime d'Angleterre, et le duplicata de ma lettre à Monsieur le comte de Brienne faisant savoir ce qui s'est passé depuis trois jours, il me reste seulement à ajouter que Tirlande a envoyé ici une déclaration entièrement conforme à la conduite qu'a tenue le général Monk. Elle professe • que le repos des trois nations ne peut s'établir sans un Parlement libre ou le retour des membres exclus, et les termes de cet acte font voir encore plus de dispositions à rentrer sous l'ancien gouvernement. Les officiers qui se trouvèrent d'un autre sentiment se retirèrent dans le château de Dublin, où les autres les assiégèrent et prirent sans effusion de sang, la garnison n'ayant point voulu se défendre. L'on attribue en partie ce changement aux avis que Farinée avait reçus du rétablissement des officiers quelle avait chasses, entre autres du lieutenant-général Ludîow ; mais si ladite déclaration est véritable, elle doit avoir été projetée avec le général Monk dès devant son départ d'Ecosse, et il s'y remarque des expressions semblables aux siennes sur le sujet des sectaires. Il me vient aussi d'être rapporté que la milice de Londres a été contremandée ce soir, ce qui donnerait lieu de croire que les troupes qu'avaient rassemblées de vieux colonels, grands sectaires, se seraient soumises, ou que la ville ayant payé l'argent qui en était désiré, 1q général se soucierait moins de lui plaire. Comme les officiers ne sont point à sa nomination, mais des commissaires ' que le Parlement a approuvés, encore qu'il soit major-général de cette milice, son pouvoir n'y serait pas bien absolu. L'on fait état d'armer celle du plat pays, et de la mettre en

d'autres mains qu'elle n'a été ces derniers temps, et tous les officiers de police que le Parlement avait établis devant îa réunion des membres exclus ont été changés; les nouveaux passent pour être fort enclins à la monarchie.

(No 44.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 8 mars 1660.

Monsieur, Je n'ai pas été surpris, voyant dans la lettre qu'il vous a plu de m'écrire, le premier de ce mois, par mon courrier, les bruits qui se sont répandus en France de la proclamation du roi d'Angleterre. La joie avec laquelle le général Monk avait été reçu dans la ville de Londres et l'inclination que le peuple fit ce même jour paraître ont donné juste sujet de croire au loin que tout était disposé ici à recevoir le prince. Il ne s'est rien passé depuis qui doive changer cette opinion, et néanmoins on ne peut que louer la modération avec laquelle la reine d'Angleterre et ses ministres reçoivent tels avis , vu l'inconstance du peuple et l'incertitude des véritables sentiments de l'armée que commande le général Monk. Ses officiers ne lui obéissent pas si aveuglément qu'ils ne veuillent entrer en connaissance de -cause; et, dès la semaine passée, ils témoignèrent de désapprouver la conduite du Parlement, en ce qu elle tendait au rétablissement de la monarchie. Leur chef les apaisa avec des assurances que tous les députés rentrés étaient engagés d'agir en conformité de l'écrit qu'il leur avait fait délivrer devant que de reprendre séance. Cette jalousie n'a pas laissé de donner l'alarme au Parlement, suivant l'avis qui en a été suggéré par ledit général de se séparer dans peu de jours, laissant le Conseil d'Etat pour gouverner jusqu'au 15 avril prochain qu'une autre représentative du peuple doit reprendre séance. Il s'était aussi en même emps élevé quelque contestation entre ledit général et la ville, sur ce que le premier s'opposait à l'établissement de la milice; mais, avant-hier au soir, ii fut assuré qu'il on serait le chef, ce que l'on lui avait refusé d'abord , sous

prétexte qu'un tel emploi était au-dessous d'ungénéial de toutes les forces de la république. Eu effet, bien qu'il ne fût pas jugé à propos de mettre un si grand pouvoir en uneseule main, il a fallu passer par dessus ce scrupule, pour ne pas mécontenter ledit général, qui a aussi été obligé de consentir au désir de la bourgeoisie, bien que ce soit avec

quelque risque de son autorité, pour en tirer livres

sterling qu'elle ne voulait point avancer sans avoir la liberté de former sa milice. La fortune a voulu que, dans le temps que cette question se traitait, il soit arrivé des nouvelles de la campagne qui l'ont fait décider en faveur des habitants. L'on apprit ici avec certitude, dès avant-hier, que l'un des colonels de l'armée avait rassemblé quelques-unes des vieilles troupes à trente lieues de Londres. Un régiment de cavalerie , avec la compagnie des gardes du général , partirent hier pour dissiper ces factieux, dont le chef n'est pas si téméraire ni si peu sensé que d'avoir pris les armes à moins d'être dans une grande confiance que beaucoup d'autres suivront son exemple, surtout les sectaires, fort mécontents du présent ré'gime. Il s'est même parlé assez douteusement des troupes dudit général; si elles venaient à lui manquer, la confusion serait très-grande en Angleterre, au lieu que, demeurant dans ses intérêts, et lui dans ceux du Parlement, de la noblesse et de la ville de Londres, le parti des sectaires ne saurait se relever; et leur armement ne servira qu'à réduire le général dans la nécessité de s'accommoder plutôt avec les royalistes, s'il ne l'a déjà fait, comme son procédé l* fait croire, quoique ses déclarations y soient contraires. J*ai vu ce matin ledit général, prenant pour prétexte de ma visite les civilités que j'en ai reçues en différentes rencontres ; et, après les compliments particuliers, je lui ai témoigné que la cour de France apprendrait avec joie que les forces de l'Angleterre fussent sous le commandement d'une personne de si grand mérite et si bien affectionnée à sa nation, accompagnant ce compliment d'offres personnelles. Il s'*»t d'abord jeté sur les intérêts publics,

il m'a parlé de notre paix avec l'Espagne et des affaires de Suède; mais de tout son discours il se peut seulement recueillir qu'il est bien intentionné pour cette couronne, qu'il aurait souhaité que l'Angleterre eût été comprise dans le traité, et qu'il espère que le prochain Parlement établira ici un gouvernement stable. Celui d'aujourd'hui approuva, la semaine passée , les commissaires qui lui furent présentés pour former la milice de Londres. Il a aussi dépossédé beaucoup d'officiers et mis d'autres dans leurs places, et parle encore tant des qualifications du prochain parlement que de la forme des mandements qui doivent être envoyés ; sur laquelle question quelques députés trouvèrent que, pour agir juridiquement, il fallait l'appeler au nom du roi. A l'égard des impositions, il a été résolu de convier le peuple au paiement suivant l'acte passé devant la rentrée des membres exclus. La commission du général a été approuvée et accompagnée du don de Hamptoncourt, avec les terres qui en dépendent, tant pour lui que pour ses héritiers. Le circuit que font les juges dans les provinces, en cette saison, a été remis à un autre temps, et la grâce accordée à beaucoup de condamnés. L'acte qui établit le Conseil d'Etat et contient leur pouvoir ne fut passé qu'avant-hier : il s'y remarque une clause toute extraordinaire, lui étant donné autorité d'emprisonner, même les membres du Parlement , nonobstant l'usage contraire. Les ministres dont il est composé commenceront dès le même jour à prendre leur séance et créeront leurs officiers. Le sieur Thurloe revient sur le théâtre en qualité de secrétaire d'Etat, maia avec l'auditeur général Thompson pour collègue. Ce choii. ne doit point surprendre, puisque les. principaux du Conseil se trouvent les mêmes qui avaient grande part au gouvernement sous le défunt Protecteur, dont le fils a été encore proposé au général Monk par ceux mêmes qui l'ont détruit, son rétablissement leur paraissant moins préjudiciable que celui du roi; et vraisemblablement il lui serait préféré, pour peu d'estime que l'on en fît, le retour du dernier étant

autant appréhendé par les Presbytériens que par ceux qui ont été engagés dans les derniers mouvements d'Angleterre. 11 se doit aujourd'hui déterminer quel jour le Parlement prendra pied, et tout demain se passera en actions de grâces.

(No 45). M. DE BOURPEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 15 mars TOGO.

Monseigneur,

Les affaires du dedans d'Angleterre sont au même état que mes précédentes ont fait savoir, et la conduite du général Monk continue de faire croire que ses inclinations sont pour le rappel du roi, quoique ses paroles y soient contraires. Les troupes de Londres et celles du dehors professent aussi d'y avoir une grande répugnance ; et les officiers ayant mis , ces jours passés, cette question sur le tapis, ils furent d'avis que si la république né pouvait s'établir, au moins le roi et le dernier protecteur devaient être exclus du gouvernement, et ils parurent plus enclins à élever leur général qu'aucun autre. Bien qu'il ait témoigné de désapprouver ces consultations, l'on ne laisse pas d'en juger qu'elles peuvent être suscitées pour suggérer au Parlement ce qu'il doit faire: mais ce corps se porterait avec peine à mettre sur le trône aucun autre que Je légitime souverain, reconnaissant que ce serait engager la nation dans de continuels troubles, et ses délibérations semblent préparer le chemin au retour du roi. Il a passé un acte ces derniers jours pour la levée des milices tant de Londres que de la campagne sous le commandement dudit général, sans lui laisser la disposition des charges que l'on remplit de royalistes. Ill'a aussi déclaré, avec le colonel Montague, colonel de la mer, et ce dernier a ordre de se rendre au plus tôt à la flotte. Outre les établissements dans la milice et la confirmation du choix fait par le conseil ""Etat, des sieurs Thompson etThurloe, pour secrétaires d'Etat, le Parlement a encore, la semaine passée, arrêté queHe sera la religion nationale : ce doit être une confession de foi qui

lui fut présentée en 1646, conforme aux opinions de nos Calvinistes; et, à l'avenir, nul ne doit être admis aux bénéfices qu'il ne l'ait souscrite. Cette matière donna lieu de parler du covenant et de proposer un ordre pour le faire lire dans les paroisses, afin que le peuple se ressouvienne de ses engagements. Comme il y est fait mention du roi et des seigneurs, c'est en quelque façon disposer les esprits à rentrer sous l'ancienne forme du gouvernement. Il fut aussi arrêté, la semaine passée, que le Parlement se séparerait tout au plus tard le 25 de ce mois , et délibéré encore sur la forme des mandements et qualifications du représentatif qui doit succéder, sans y mettre la dernière main. Force prisonniers furent encore élargis, le chevalier Booth, avec tous ceux de son parti, déchargés de toute recherche, etla ville et comté de Chester rétablis en leurs privilèges. Cet acte d'indemnité s'étendant aussi à ceux qui étaient alors dans le service du Parlement, le sieur Lambert a commencé de paraître en public. Ce matin, il s'est fait un ordre contre les Catholiques pour les renfermer dans leurs maisons, sous prétexte qu'ils sont d'intelligence avec les sectaires, dont quelques-uns se sont ouvertement déclarés contre ce gouvernement , entre autres la garnison de Hull, et le vice-amiral Lawson, qui est allé à la flotte pour la débaucher; il y a aussi quelques vieilles troupes soulevées à la campagne, et cinq compagnies d'infanterie se sont saisies de la ville de Glocester. Mais àmoins que toutesles forces ne suivent ce mauvais exemple, ces mouvements n'auront pas de grandes suites. La ville de Londres continue de caresser et traiter le général, et elle lui envoya, la semaine passée, présenter le commandement de la milice par des députés de la bourgeoisie. Elle a reçu des lettres de l'armée d'Irlande conformes à la déclaration qui parut la semaine passée, et les derniers avis de ce pays portent que, le troisième du courant, il s'y devait faire une assemblée pour aviser aux moyens de se maintenir, en cas que l'Angleterre ne soit pas dans de semblables sentiments. C'est,

Monseigneur, tout ce que les actions et délibérations d'ici me donnent lieu d'écrire.

(No 46,) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 18 mars 1660.

Monseigneur, J'ai reçu aujourd'hui les deux lettres que Votre Emiuence m'a fait l'honneur de m'écrire le 26 du mois passé et le 5e du courant; mes précédentes auront fait voir que j'ai prévenu l'ordre qu'elle me donne par la première touchant le général Monk, lui ayant déjà rendu visite et témoigné que le Roi et Votre Éminence apprendraient avec joie que les forces d'Angleterreiussert sous son commandement, et qu'ils contribueraient à l'avancement de ses desseins. Je ne laisserai pas de lui témoigner encore les mêmes sentiments par tierce-personne s'il fait scrupule de recevoir une seconde visite. Dans la première, je ne manquai pas de toucher toutes les matières qui pouvaient découvrir ses inclinations envers la France, et il me parut parler avec reproche , quoique par manière de raillerie, de la paix de France et d'Espagne, à cause que l'Angleterre n'y avait pas été comprise ; je le réduisis néanmoins, à la fin, à m'avouer qu'il était tout nouveau dans les affaires du dehors. Il me mit ensuite sur les guerres du Nord , et me demanda si nous ne continuerions pas d'assister lé roi de Suède. Témoignant porter avec assez- de chaleur ses intérêts, je lui fis voir que la France seule avait maintenu ce principe , et qu'il était nécessaire que, pour le garantir contre tous ses ennemis, l'Angleterre agît et parlât en conformité de ce qu'avait fait Sa Majesté tant à Francfort qu'à La Haye, afin d'obliger l'empereur et les Etats généraux à prendre des voies d'accommodement; j'offris même d'entrer en conférence particulière avec les ministres du conseil d'État pour concerter les moyens de l'avancer ; ces discours ne peuvent que lui être très-agréables, sa haine contre les Pro-

vinces Unies ayant toujours paru très-grande, jusque là que quand le défunt Protecteur l'envoya commander la flotte, il ne se contentait pas de les combattre sur mer, mais il voulait faire descente à terre et attaquer Flessingue , se promettant de l'emporter. Le Protecteur ne jugea pas à propos de s'engager si avant contre lesdites provinces, mais plutôt de s'accommoder avec elles, crainte de s'attirer leur puissance maritime, et il envoya ledit général en Ecosse, d'où il n'a pu depuis le retirer, ni le protecteur Richard l'engager à sa défense. Si Votre Eminence a rien à lui insinuer, je le pourrai facilement faire par ses affidés. Je me suis assez étendu par mes précédentes sur la conduite que tient ledit général et les jugements qui s'en faisaient : l'on commence aujourd'hui de croire que son ambition n'est pas si bornée, et qu'il pourrait aspirer à la souveraineté ; que, pour y parvenir, il laisse traiter dans le Parlement du rétablissement de la monarchie en termes fort ouverts, et mettre les milices, tant de Londres que du pays, sous le commandement de personnes royalistes , afin que les troupes, en en prenant jalousie, se réunissent avec lui, et entrent dans ses intérêts, à quoi elles ont eu d'abord assez d'aversion; mais, quelque pensée qu'ait ledit général, il laisse venir les affaires bien avant en faveur du roi. Et , le premier de cette semaine, le Parlement arrêta que le covenant fait à l'entrée des guerres d'Angleterre serait lu dans toutes les paroisses et affiché dans la chambre du Parlement. Comme cet engagement parle en termes fort exprès de la défense du roi, et de sa juste autorité, les troupes en ont aussitôt pris l'alarme, et les officiers projetèrent hier dans leur assemblée une requête tendante à la suppression de la monarchie et de la chambre des seigneurs ; ils l'ont été ce matin communiquer au général pour avoir son approbation devant que de la présenter ; mais il s'y est opposé, professant de ne vouloir souffrir que le Parlement soit contraint dans ses suffrages ; il a même traité quelques uns des officiers, qui paraissaient plus animés que

]es autres, assez rudement, et néanmoins a trouvé que le contenu de la requête était bon et juste, et s'est chargé d'en conférer avec quelques-uns du Parlement, ce qui doit être fait ce soir. Il s'est passé encore tous ces jours beaucoup de rencontres dans lesquelles cette assemblée a témoigné son inclination pour le roi, jusques àrecevoir avec remercîments des adresses où elle n'était qualifiée que de maison des Communes, et désapprouver d'autres qui lui donnaient le titre d'autorité souveraine ; il a même été mis en avant qu'un autre Parlement ne pouvait être légitimement appelé sans les seigneurs, et que, par la mort du roi, celui d'aujourd'hui avait pris fin. Ces opinions particulières seraient de moindre poids si toutes les charges, tant de la police que de la milice, ne se donnaient à dés personnes royalistes; et, depuis deux jours, le gouvernement de Hull, dont la garnison s'est déclarée contre le présent régime , a été, sur la recommandation du Parlement , conféré par le général à un des plus enclins à ce parti. Les républicains ont néanmoins repris cœur depuis l'assemblée des officiers, et maintenant que tous entrent au Parlement, leur nombre est assez considérable . Hier le chevalier ïïaslerig, et le colonel Rich , qui avait voulu soulever les sectaires, après avoir été entendus, ont été, le premier déchargé et l'autre renvoyé au conseil, qui l'a mis sous garde. Quant au sieur Lambert, son emprisonnement dans la Tour a été approuvé, quoique ce ne soit que faute d'avoir donné caution de sa conduite à l'avenir. Il s'est fait encore, ces derniers jours, quelques règlements touchant la religion, et il ne se doit traiter que de cette matière, ou des milices et des qualifications du Parlement à venir, jusques au jour de la dissolution du présent, qui sera dans huitaine s'il n'arrive quelque changement. Les républicains tâcheront d'en proroger la séance, et, au lieu d'appeler un nouveau représentatif, de remplir les places vacantes pour se perpétuer. Quelques royalistes semblent l'appréhender , et d'autres être d'avis d'avoir le mérite des établissements à faire au lieu de les différer,

bien que les membres exclus se soient engagés, devant que de rentrer, à ne rien changer dans le gouvernement , mais à appeler un autre Parlement libre aux actes duquel le général a promis et professe encore de se soumettre. Il n'y a rien de nouveau d'Irlande* et la voix publique veut toujours que l'armée y soittrès-biyn disposée pour le roi, que même elle a envoyé traiter avec lui. L'Ecosse est fort tranquille, suivant la parole que les principaux de la noblesse ont donnée au général devant son départ, et la résolution de faire revivre le covenant les satisfera fort. Les mouvements qui avaient paru à Glocester et en quelques autres endroits se sont apaisés de soi-même, et les troupes que le gouverneur de Huli a voulu exciter par sa déclaration sont demeurées dans l'obéissance. Le vice-amiral n'a point aussi lev.é le masque comme il s'était publié, mais ses intentions sont assez suspectes pour être grand sectaire. La Tille de Londres a formé sa milice sans beaucoup considérer les personnes que ledit général lui avait recommandées; elle ne laisse pas d'ailleurs de le fort caresser et régaler. .

(No 47.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN,

De Londres, ce 22 mars 1660.

Monseigneur, Depuis ma lettre du 18, le général et quelques officiers ont eu une conférence avec des membres du Parlement, dans laquelle les premiers ont demandé un acte d'indemnité pour tout le passé , que la vente des biens confisqués soit confirmée, que le gouvernement soit sans roi ni maison de seigneurs , et que les milices ne se mettent point sur pied. Il ne leur a rien été accordé, sous prétexte que le présent Parlement ne le pouvait pas valablement faire, et l'on les remet au prochain, dont ils semblent être demeurés satisfaits. Leur général n'a pas laissé d'en éloigner la plupart, leur commandant de se retirer chacun en leurs quartiers; à quoi ils ont obéi cejourd'hui. Cependant le Parlement a continué ses délibérations sur l'établissement des milices, et, ce matin, a achevé cette affaire estimée très-importante, nonobstant les traverses des républicains ; ils ont seulement ménagé que personne n'y sera employé devant que d'avoir reconnu que les dernières guerres ont été justes et pour le bien du pays. Il a aussi été passé un acte pour approuver tout ce que le Parlement a fait depuis le commencement de sa séance jusques en 1648, que les membres furent exclus, et il ne se parle plus maintenant que de la dissolution de cette assemblée dans trois jours , le général espér ,nt exécuter plus facilement ses desseins sous un nouveau qu'avec celui d'aujourd'hui. Sa conduite confirme toujours le retour du roi; les républicains en conviennent aussi bien que les royalistes : il ne paraît pas assez de résolution dans les troupes pour l'empêcher. Quelques officiers qui ont tenté de les soulever ont été

arrêtés , et le gouverneur de Hull a reçu la loi de ceux que le général lui avait envoyés. Il n'y a rien ni d'Irlande, ni d'Ecosse, ni du dehors, et je n'ai plus qu'âme dire avec respect, etc.

J'apprends qu'il est arrivé des nouvelles d'Irlande qui assurent que l'armée a proclamé le roi, et que le colonel Cook est passé en Flandre. Si l'avis est véritable, le prochain ordinaire en portera la confirmation.

De Londres, ce 25 mars 1660.

Monseigneur,

L'avis que j'ajoutai à ma dernière lettre ne s'est pas trouvé véritable ; et quoique l'armée d'Irlande paraisse portée à rappeler le roi, elle pourra attendre à se déclarer jusques à ce qu'il y- ait quelque gouvernement formé en Angleterre. Il sera jugé de mes précédentes que tout concourait à rétablir la monarchie. Le Parlementa encore depuis peu fait tirer de ses registres l'acte d'engagement contre le roi et une personne singulière, et nommé des commissaires pour examiner ce qui s'est passé contre la maison des seigneurs, avec quelque dessein de la remettre en autorité, Il y a néanmoins, depuis vingt-quatre heures, beaucoup d'incertitude dans les événements, àcausequeles officiers de l'armée restés à Londres continuent de menacer hautement, et de projeter une déclaration contre le roi, lesseigneursetlalevée des milices. Présentement, à neuf heures du soir, ils sont assemblés, et comme jusques à présent les officiers n'ont guère déféré à leurs autres chefs après qu'ils ont une fois été émus, tout le monde s'attend à quelque grand coup dans peu ; autrement,, les milices se mettraient sur pied et seraient en état de s'opposer aux desseins de l'armée. Le Parlement est, d'un autre coté, assemblé pour quelques heures encore, partie des députés voulant finir aujourd'hui leurs séances, et les autres y apporter de l'obstacle. A cet effet, différentes propositions s'y font pour gagner temps : le général presse la dissolution, et les royalistes la croient avantageuse; mais quelques-uns des membres rentrés ayant changé de parti et s'étant joints aux vieux parlementaires, la compagnie est presque partagée. Si cette nuit, qui semble être critique, produit quelque

résolution importante, je l'enverrai par un exprès à Calais. J'ai seulement le temps d'ajouter que les qualifications du Parlement futur furent achevées hier au soir. La plus considérable est l'exclusion ue ceux qui ont été en armes contre le Parlement et de leurs enfants. Ce matin, lorsque l'acte qui donnait Hamptoncourt au général a été relu pour la dernière fois, suivant l'usage, il s'y est formé obstacle, et sur l'ouverture faite de lui donner plutôt vingt mille livres sterling en argent, la question a été remise à un autre temps. Il s'est fait encore quelques règlements sur la religion. Le même acte qui oblige les officiers de la milice à reconnaître que la guerre entreprise par les deux chambres du Parlement pour leur défense contre les forces levées au nom du roi a été juste etlégitime, porte qu'ils reconnaîtront aussi que le ministère et la magistrature sont de l'ordonnance de Dieu. Je n'ai rien à écrire de plus positif que par mes précédentes du général : sa conduite et ses paroles sont toujours contraires, et il ménage fort la ville de Londres. Les royalistes espèrent que c'est en leur faveur, et d'autres qu'il ait dessein de s'élever ; quelques-uns du Parlement ont la pensée de mettre le duc de G-locester sur le trône, et par lui de se garantir des recherches du passé. Il ne se peut pas facilement juger quel sera le dénouement de toutes ]es intrigues présentes. Je suis, etc.

De Londres, ce 29 mars IG60.

Monseigneur,

Je réponds assez amplement à ce que M. de Brienne m'a écrit le 9 de ce mois par l'ordinaire de Votre Eminence, pour n'avoir rien à y ajouter ni sur la condition où se trouve aujourd'hui l'Angleterre, ne s'y étant rien passé de bien considérable, depuis le vingt-cinquième, que la dissolution volontaire du Parlement, après a^oir donné les ordres nécessaires pour l'assemblée d'un autre, qui doit commencer ses séances le 5e de mai prochain , et pour la levée des milices dans toutes les provinces, dont le commandement est confié aux principaux seigneurs et gentilshommes , sans en exclure ceux quj. avaient pris les armes avec le chevalier Booth. Le général avait écrit au Parlement pour suspendre cet acte ; et, soit que ses officiers aient été satisfaits de cette diligence, ou que d'ailleurs ils aient été apaisés, ce grand murmure, qui paraissait entre eux il y a trois jours , s'est converti en un grand silence et soumission, bien que la levée des milices soit considérée comme leur ruine. Le reste du peuple est fort tranquille, et chacun attend le Parlement avec espérance de voir une grande révolution dans le gouvernement. Il semble que le Conseil-d'Etat veuille aussi s'assurer de la mer par les équipages qui se font, et l'amiral Montague, rentré en charge, doit aller à la flotte au premier jour. Les dernières lettres d'Irlande représentent une grande uniformité de sentiments entre l'armée et l'assemblée qui s'est tenue à Dublin, ce dernier corps ayant approuvé la déclaration de l'autre pour un Parlement libre et la rentrée des membres exclus; mais l'un et l'autre veulent désormais que les Parlements d'Ir-

HISTORIQCES. 317

lande se tiennent, et qu'il ne se fasse aucune levée dans le pays sans leur consentement, comme il s'est pratiqué par le passé. Les grandes charges que cette nation a souffertes ces derniers temps et sa pauvreté faute de commerce ont donné lieu à ce désir. Je n'ai point encore exécuté ce que Votre Eminence m'a ordonné à l'égard du général : ce sera pour demain, etpar le prochain ordinaire je répondrai à la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire le 13, m'ayant été rendue trop tard pour satisfaire aujourd'hui à ce devoir. Je n'ai cependant rien à ajouter, si ce n'est que je suis , etc . .

(No 50.) M. DE BOURDEAUX A M. DE BRIENNE.

De Londres, ce 29 mars 1660.

Monsieur, J'accusai par l'ordinaire précédent la réception de la lettre qu'il tous a plu de m'écrire le 9 du passé, et me réservai à ce jourd'hui d'y répondre ; à quoi satisfaisant, je dois dire qu'il est, avec beaucoup de raison, jugé que l'Angleterre, après avoir éprouvé tant de gouvernements sans qu'aucun ait pu s'affermir , préférera la monarchie aux autres, et que le roi a maintenant grand sujet de bien espérer, la noblesse et le peuple le désirant avec plus de chaleur qu'ils n'en ont eu autrefois pour abattre l'autorité de son prédécesseur. Ce n'est pas aussi avec moins de fondement que les actions du général font croire que ses desseins sont conformes aux vœux de toute la nation, quoiqu'il professe le contraire; et ce concours m'ayant persuadé que le retour du roi était comme certain, la pensée m'était venue, devant "que d'en avoir l'ordre, de porter, s'il m'était possible, le présent régime à rechercher l'entremise de Sa Majesté , et recevoir de ses mains, plutôt que de celles de l'Espagne, leur souverain ; à quoi il me semblait que les Presbytériens, qui sont aujourd'hui en pouvoir, se pourraient disposer, afin d'avoir une puissante garantie de toutes les conditions sous lesquelles ils admettront leur prince. Néanmoins les tentatives que j'ai faites par personnes intéressées au succès de cette négociation n'ont point encore produit l'effet qui en est désiré, et ce n'est pas une ouverture à être faite sans quelque danger par aucun particulier devant que le régime ait pris toutes les précautions qui se projettent pour changer le gouvernement sans engager le pays dans une guerre. Il est aussi à craindre que les chefs de parti qui devraient appuyer une telle propo-

HISTOHiaUES. 319

sition n'en soient détournés par les avantages personnels qu'ils trouveront dans les traités particuliers. Déjà même les charges principales passent pour être destinées à quelques-uns d'entie eux, auquel cas l'on ne doit pas attendre qu'ils se mettent beaucoup en peine de ménager l'intérêt public, ni qu'ils aient recours aux médiations étrangères , que le roi d'Angleterre tâchera d'éviter pour n'être pas redevable à aucun autre pouvoir de son rétablissement. Le même jugement se peut faire du général Monk , étantà présumer qu'il ne se portera pas, de souverain qu'il est aujourd'hui sans en avoir le nom , à devenir sujet sans être assuré de tous les avantages que le roi lui peut faire, pour lesquels mérites il voudra lui seul avoir la gloire de le remettre sur le trône, et ne se prévaudra des offres de la France qu'à toute extrémité ; outre que lui étant néces- . saire, pour venir à bout d'un tel dessein , de tromper son armée et de se professer républicain, il fera beaucoup de difficulté d'écouter aucune proposition qui l'oblige de se découvrir. Ces difficultés ne m'empêcheront pas de faire tout devoir pour l'exécution de ce qui m'est ordonné, et je me prévaudrai, à cet effet, de l'un des plus intéressés à la fortune dudit général, qui a déjà porté des paroles fort obligeantes de ma part, jusques à l'assurer que Sa Majesté contribuerait à son élévation. Il m'a semblé à propos de le disposer par ces marques d'estime à mieux recevoir les autres propositions dont je pourrais être chargé; je fais aussi état de sonder quelques-uns des principaux du conseil qui m'ont autrefois assez ouvertement déclaré leurs intentions en faveur du roi pour ne rien prendre en mauvaise part sur son sujet; et enfin, Monsieur, c'est assez pour exciter mon peu d'industrie et tous mes soins, que de me représenter ce service si agréable au roi et si désiré de Son Eminence. Il se pourra ménager durant l'interrègne, n'étant pas à présumer qu'aucun gouvernement se forme devant la séance du prochain Parlement ; celui qui avait pris sa naissance en 1640 s'est enfin séparé volontairement

le 26 de ce mois. Jusques à ce moment, tout le monde doutait de sa dissolution, et il semblait que les députés dont cette assemblée était composée dussent plutôt rappeler le roi que d'en laisser le mérite à d'autres , quand il "n'aurait pas d'ailleurs été de leur intérêt d'effacer par là le ressentiment des maux dont ils ont été les auteurs. La volonté du général a prévalu sur ces considérations, et il ne parut que trois avis contre une résolution si violente, qui fut prise après avoir laissé au conseil d'Etat un pouvoir assez ample, et passé l'acte pour la convocation du Parlement avec la clause qu'il ne ferait point de préjudice aux droits des seigneurs , que quelques uns voulaient aussi étendre à celui du roi et l'établissement des milices , nonobstant la lettre que le général écrivit le même jour à l'orateur pour les suspendre. Il fit cette diligence pour satisfaire ses officiers et quelques républicains ; mais les députés que le Parlement lui envoya le portèrent par leurs raisons à y donner les mains. On veut néanmoins que depuis il ait promis d'en empêcher l'exécution pour apaiser l'armée, dont les esprits paraissent dans une assiette bien différente de ce qu'ils témoignaient la semaine passée. Il est aussi tenu pour constant que le général a donné des paroles fort précises aux républicains, la veille que le Parlement s'est séparé, et quelques-uns d'entre eux ont jusques au dernier soupir parlé contre la royauté ; néanmoins sa conduite le déclare de plus en plus favorable à ce gouvernement, et il a encore depuis peu donné le commandement de places, de vaisseaux , et de troupes, à des personnes notoirement royalistes. La plupart de la milice du pays se met entre leurs mains; le chevalier Booth doit même commander celle du comte de Chester , et il arrive tous les jours de Flandres des personnes connues, attachées au roi, sans qu'il s'en fasse recherche. Il n'y a point de paroles capables d'effacer l'impression que font ces déportements ; aussi personne ne doute que si l'armée ne se soulève bientôt, elle ne soit obiigôe de recevoir la loi, et de consentir

àsa destruction, qui se projeté par le changement des vieux officiers et la réformation des corps les uns après les autres. Le Conseil d'Etat commença de se rassembler avant' hier, et ses premières démarches ont été des défenses publiques, ce jourd'hui, de faire aucune assemblée sous quelque prétexte que ce puisse être; une proclamation pour renvoyer les royalistes et catholiques dans le lieu ordinaire de leur séjour, et une autre pour faire retirer les officiers à leurs quartiers. Les deux premières semblent n'avoir été faites que pour donner couleur à la dernière et ce n'est pas une grande mortification à la noblesse que de l'envoyer à la campagne, y étant d'ailleurs attirée par l'élection des députés du Parlement, qui occupe aujourd'hui tous les esprits.

LJI

(No 51 .) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZAR1N.

De Londres, ce Ier avril 1660.

Monseigneur, J'avais remis à aujourd'hui de répondre à la lettre qu'il a plu à Votre Eminence de m'écrira le 13 du passé, avec espérance de lui rendre en même temps compte du succès qu'auraient mes diligences dans l'exécution de ses ordres qui m'ont été envoyés par M. de Brienne; mais, n'ayant pu encore entretenir le général ni voir celui qui me peut plus donner de connaissance de ses inclinations, j'assurerai seulement Votre Eminence d'une entière application au service qui m'est ordonné, et de toute la circonspection dont je suis capable. Je lui confirmerai aussi ce que mes précédentes ont fait savoir de la présente disposition d'Angleterre à rappeler le roi. Les membres du Conseil professent ouvertement d'être dans ce dessein, et quoique le général entretienne toujours les républicains d'espérances, il a néanmoins professé de se soumettre aux résolutions du prochain Parlement , et de faire son possible pour tenir l'armée dans la même obéissance et se déclarer pour le roi, n'étant point révoqué en doute que la noblesse et le peuple ne choisissent des députés qui lui seront bien affectionnés. Il est d'ailleurs échappé des paroles, dans la famille dudit général, qui donnent lieu de le croire tout à fait engagé à favoriser son retour quand le Parlement s'y opposerait, et ses actions sont fort conformes à un tel dessein. S'il est déjà formé, les offices du dehors seront peu nécessaires , et mes démarches ne feront que témoigner l'inclination de Sa Majesté, dont les royalistes paraissent assez persuadés depuis le voyage de mylord Jermyn et de l'abbé Montague. Que si le général était encore irrésolu entre le rippel du roi et l'acceptation de la souveraineté

que les républicains lui ont offerte , il pourrait être déterminé à l'un ou à l'autre par les dispositions de la France; mais son ambition doit être bornée à la plus haute fortune d'un sujet, puisqu'il souffre à armer toute la nation sous le commandement des seigneurs et des gentilshommes reconnus fort passionnés pour la famille royale. Quant au gouvernement républicain, il n'en est plus fait mention, si ce' n'est dans les adresses des régiments de la vieille armée, que le Conseil fait état de casser aussitôt que la milice sera sur pied; à quoi il se travaille avec chaleur de tous côtés. Quelques-uns veulent qu'en même temps des principaux du régime projettent les conditions sous lesquelles le roi sera reçu, et ne se tiennent pas en sûreté s'il dispose des milices, de l'argent, des places, des charges et du choix de son conseil. Ces limitations peuvent néanmoins être proposées pour apaiser d'abord ceux qui appréhendent la révolution, et elle est différée jusques au prochain Parlement. Ce corps sera composé déjeunes gens qui, n'ayant point été engagés dans la guerre , n'useront point de toutes ces précautions; l'on fait aussi état de régler la religion sur l'exemple de la protestante de France, soit dans la doctrine ou dans la discipline ecclésiastique, et les ministres ont eu, tous ces derniers jours, du chagrin de ce que le roi d'Angleterre a fait des évêques. Comme les Presbytériens, qui ont aujourd'hui le pouvoir en main, ont autrefois paru plus enclins à la France qu'à l'Espagne, j'avais ©u la pensée qu'ils pourraient être persuadés de chercher plutôt le roi chez leurs amis que chez leurs ennemis, et l'ouverture qui s'en est faite à quelques-uns a été assez goûtée; mais beaucoup d'autres jugent plus à propos qu'il se retire en Hollande ou à Cologne , afin de traiter avec lui plus commodément et sans donner de jalousie aux deux couronnes, Ce parti pourrait bien être pris, et les bruits qui ont couru de sa retraite de Flandre semblent avoir plutôt pris de là leur fondement que d'une disposition à la paix entre l'Angleterre et l'Espagne. Il est bien vrai que le Parlement,.

peu de jours devant la rentrée des membres exclus , songeait à s'accommoder et à recevoir de l'argent pour Dunkerque et la Jamaïque ; si son administration eût continué encore quelque temps, il n'eût tenu qu'à l'Espagne de mettre fin à la guerre, que l'on peut dire avoir beaucoup contribué à la grande animosité du peuple, et particulièrement de la ville de Londres, contre le dernier Parlement, pour la ruine du commerce qu'elle a causée, et qui s'est attribuée aux divisions domestiques'depuis lesquelles cette ville est devenue plus puissante qu'elle n'a jamais été sous les rois. Le régime d'aujourd'hui, pour lui complaire, a d'abord professé de vouloir la paix, et il se prévoit bien que le roi est trop obligé à l'Espagne pour lui continuer la guerre. Les lettres de Flandre assurent même que le duc d'York a accepté le généralat des forces navales d'Espagne, avec la qualité de prince de la mer et les mêmes prérogatives dont jouissait Don Juan d'Autriche sous Philippe II. Néanmoins, depuis quelques jours, les propositions de l'ambassadeur de Portugal ont été mieux écoutées, et il y a grande disposition, non pas d'entrer en ligue avec son prince, mais de lui permettre et favoriser la levée de toute l'infanterie dont il aura besoin , même de lui louer des vaisseaux pour le transport, et d'en envoyer d'autres, en les payant, sur les côtes d'Espagne, pour rompre ses mesures contre le Portugal, dont la séparation est jugée assez nécessaire. Cette bonne volonté, qui procède en partie du désir d'éloigner d'Angleterre les vieilles troupes, ne s'accorderait pas avec un traité de paix, et apparemment la négociation se remettra jusques à ce que le gouvernement soit établi. Je ne laisserai pas de faire toute diligence pour découvrir ce qui se passera sur ce sujet et d'en rendre compte. J'ai eu occasion de parler assez amplement de l'intérêt des Suédois dans une conférence avec des commissaires du Conseil qui me sont venus trouver ; après leur avoir témoigné que le roi verrait avec joie le gouvernement d'Angleterre entre les mains de ceux qui de tout temps ont paru bien inten-

tionnés pour la France, je les ai conviés à concourir avec elle à la conservation de la couronne de Suède et à l'avancement de la paix du Nord, leur exagérant la condition où elle se trouvait, et les démarches que Sa Majesté avait faites tant pour rompre les desseins de l'empereur que pour porter les provinces unies à prendre un esprit d'accommodement. Ils ont, sur mes civilités, professé de vouloir correspondre à l'attente de Sa Majesté, et contribuer de tout leur pouvoir à l'entretien d'une bonne correspondance entre les deux Etats ; leurs discours sur les intérêts de la Suède n'ont pas été si décisifs. Je suis néanmoins resté persuadé que le Conseil est disposé à agir de concert avec la France, et nous sommes demeurés d'accord qu'en ce cas, les ministres d'Angleterre résidants à La Haye et en Zélande presseront le roi de Danemark et les Etats généraux d'accepter les traités qu'eux-mêmes avaient proposés devantia mort du roi de Suède, et que les administrateurs du royaume ont depuis offert de signer, se départant de la prétention du bailliage de Drontheim qui semblait former la principale difficulté. Que si les offices amiables de la France et de l'Angleterre ne peuvent rien produire, et si le roi de Danemark se veut prévaloir de la conjoncture pour rentrer dans le reste du pays qu'il a cédé parle traité deRoskield,les mêmes ministres se déclareront refusans et accompagneront cette protestation de quelques menaces ; ensuite nous aviserons au moyen de le réduire à s'accommoder, et ce dessein sera par avance communiqué à l'ambassadeur de Hollande résidant ici. Je dois être encore plus particulièiement assuré des sentiments du Conseil . Lesdits commissaires ayant affecté de parler seulement d'eux-mêmes et sans ordre, je les ai aussi mis sur les instances qui se sont faites de la part des Provinces-Unies pour engager l'Angleterre à ne pas payer l'imposition nouvelle d'un écupour chaque tonneau de mer; ils sont convenus que chaque Etat pouvait en user chez soi avec toute liberté , et qu'aucune résolution ne serait prise sur cette

matière devant que d'en communiquer avec moi. Ce sont les principaux points que nous avons traités. J'ai bien laissé aller, lorsque la conversation l'a permis, quelques paroles qui leur faisaient entendre que le roi souhaitait à l'Angleterre la paix aussi bien au dedans qu'au dehors, et n'était pas moins disposé que par le passé à contribuer à l'une et à l'autre; mais ces expressions de bonne volonté n'ont point été relevées ni n'ont produit que des remerclments généraux, et il esta présumer que ceux qui sont en état de contribuer au retour du roi croiront trouver plus d'avantages traitant directement avec lui que s'ils passaient par l'entremise de la France. Il ne s'est rien passé 'de considérable ces derniers jours, si ce n'est que les officiers de l'armée avaient dressé une déclaration conforme à leurs premières propositions; mais le général Ta fait supprimer, et ils n'ont point depuis rien entrepris. La ville de Londres n'a pas laissé d'offrir retraite tant au général qu'au Conseil d'Etat pour les garantir du danger auquel le mécontentement de l'armée semblait les exposer ; ils n'ont pas jugé de la bienséance d'accepter cette offre, et aussi le mal ne s'est pas trouvé tel que les bourgeois l'avaient cru. Pour plus grande précaution, le Conseil a tiré parole des principaux officiers réformés, et ceux qui ont refusé de prendre semblable engagement ont été mis en prison. Le Parlement avait remis au Conseil d'Etat à prendre sûreté de Lambert; mais il juge plus à propos de le tenir resserré que de lui accorder la liberté. Toute la noblesse est allée à la campagne pour former la milice et travailler aux élections. Il ne me reste qu'à, etc

(No 52.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 5 a?riî 1660.

Monseigneur, Il ne s'est rien passé de considérable depuis le premier de ce mois qui soit venu à ma connaissance, et les pensées d'aujourd'hui semblent être renfermées dans l'établissement de la milice et l'élection du Parlement, qui attirent tout le monde à la campagne. Il se parle de la mutinerie d'un régiment assez loin de Londres; mais les autres demeurent dans l'obéissance. Ce n'est pas un soulèvement qui mérite grande réflexion- Le général a cassé quelques colonels, et donné leurs places à des gentilshommes estimés enclins à la royauté. Il fait aussi état de licencier quatre régiments et de réduire par ces réformes les troupes sur le pied qu'elles doivent être pour ne trouver point d'opposition aux établissements que le prochain Parlement voudra faire. Le général professe toujours de ne vouloir rien innover jusqu'à sa séance. Je le visitai avant-hier, et lui ai porté les paroles dont Votre Eminence m'avait chargé, sans qu'elles en aient tiré que des remerciements généraux; quelque soin que je prisse pour l'engager à s'ouvrir davantage sur l'offre d'amitié et le désir que Votre Eminence avait qu'il y prît autant de confiance qu'avait fait le défunt "Protecteur ; il ne s'expliqua pas davantage sur le sujet du gouvernement d'Angleterre, et professa encore qu'il ne s'établirait point que par le prochain Parlement. Nous parlâmes ensuite des affaires de Suède et de Portugal, et je le trouvai assez disposé d'assister le premier, si celui de Danemark refuse l'accommodement qui lui avait été proposé ; il me confirma ce que j'avais d'ailleurs appris de la résolution prise dans le Conseil de permettre à l'ambassadeur de Portugal la levée de l'infanterie dont son prince aura besoin, et de lui louer

des vaisseaux pour le transport. C'est tout ce que j'ai pu retirer de cette visite, avec des excuses de ce qu'il n'était pas encore venu chez moi. Le frère de sa femme m'a depuis visité, et je me suis expliqué davantage avec lui, l'assurant que Yotre Éminence serait fort aise de faire connaître au général f estime qu'elle en faisait ; je lui ai même offert son entremise sur ce qu'il m'a dit que ledit général n'avait pris aucune mesure avec le roi d'Angleterre, m'avouant néan-moins que, dans sa disposition à son retour, il s'est chargé d'en faire la proposition de soi-même et de me revoir. Mais je ne puis pas croire qu'ils aient attendu jusques à cette heure à faire quelque traité particulier. Il y a présentement à Londres des personnes avec créance de la part du roi. Si ce que l'on rapporte est vrai, ils insinuent que la reine d'Angleterre soit exceptée de l'accommodement, avec tous les Anglais de sa maison. C'est assez de l'intérêt de ceux qui sont en Flandre pour croire qu'ils passent sous main ces bons offices, et les Presbytériens se porteront facilement à leur complaire en ce point. J'ai même depuis peu entendu que le Conseil, pour n'être obligé d'accorder le retour de la reine, ne recherchera point l'entremise de la France. Je lèverai ces scrupules , s'il m'est possible, et continuerai mes soins pour porter ce régime à ce que Sa Majesté en peut désirer

Il y a nouvelles d'Irlande qui représentent l'assemblée du pays fort unie avec l'armée pour demeurer en quelque façon indépendante de l'Angleterre. Le Conseil ni le général ne sont point satisfaits de cette conduite^ qui pourra bien avancer leurs résolutions. Il ne me reste plus à écrire que le départ du général Montague pour la flotte ; le vice-miral Lawson, qui la commande, semble être peu satisfait de la ruine des sectaires ; néanmoins l'on ne doute pas qu'il n'obéisse. Je suis avec respect, etc.

(No 53.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 12 avril 1660.

Monseigneur, Je n'ai point eu de nouvelles tous ces jours du général ni du frère de sa femme; il m'est néanmoins rapporté d'ailleurs que les principaux du conseil ont agité depuis peu la proposition que j'ai faite de l'entremise de la France pour réconcilier le roi d'Angleterre et le Parlement, et que les esprits sont partagés, les uns voulant que l'on traite avec lui ou en Flandre ou en quelque place neutre comme Cologne, ou Bréda, et les autres qu'il se rende en France pour y recevoir les propositions d'ici. Le sentiment des premiers est conforme au désir des ministres de ce prince, qui font par leurs amis grande insistance pour l'empêcher que nous n'ayons aucune part à l'accommodement, et pour aussi en exclure celui de la reine d'Angleterre avec tous les siens; ils se servent à cet effet de beaucoup de suppositions, et entre autres, pour exciter de la fureur contre la France, ils avancent que le roi veut entreprendre de rétablir celui d'Angleterre avec une armée, que l'abbé de Montagne lui en est allé donner des assurances, que déjà même il se fait des préparatifs en France pour cette exécution, et qu'il se projette un mariage en considération duquel Sa Majesté n'épargnera rien pour faire réussir l'entreprise, auquel cas le peuple d'Angleterre sera privé de toutes ses prérogatives et l'autorité des Parlements détruite, au lieu que, traitant directement avec le roi, il accordera tout ce qui sera jugé nécessaire pour la conservation de l'un et de l'autre. Il s'insinue même que l'Espagne retiendrait le roi plutôt que de laisser à la France la gloire du traité, et les mêmes se servent aussi du prétexte de la religion contre la reine d'Angleterre, représentant que son retour emporte

la liberté de conscience pour les catholiques ; mais leur principale crainte est qu'elle ne possède l'esprit du roi et ne l'éloigné des affaires. Je vois quelques-uns des principaux du gouvernement peu touchés de ces considérations; et pour les affermir dans la bonne disposition où ils sont, je les assure que Sa Majesté n'exigerait aucune condition ni contre les lois d'Angleterre, ni contre la sûreté de ceux qui ont trempé dans les derniers mouvements ; que ce n'est pas aussi de son intérêt qu'ils soient hors du pouvoir, les croyant affectionnés àla France. J'ai aussi fait entendre à quelques-uns que leur intérêt particulier se pourrait ménager, et que Votre Eminence se sentirait obligée de la confiance qui lui serait témoignée en cette rencontre. Il ne se peut pas dire quelle sera la fin de ces avances tant que le général ne parlera point, et si, comme j'entends, son accommodement est fait avec le roi, il se conformera à ses intentions, qui vraisemblablement seront contraires à l'entremise d'aucunEtat étranger. J'ai traité cette matière assez au long avec le sieur Thurloe, dans la visite qu'il me rendit avant-hier : son abord fut une déclaration qu'il venait comme particulier pour me remercier des civilités que je lui avais faites sur son retour dans l'emploi ; néanmoins, après ce compliment, il passa aux affaires publiques, affectant d'ignorer ce qui s'était passé entre la France et l'Angleterre durant ces derniers temps. Il me découvrit que le gouvernement avait grande jalousie de nous, que tous les avis de Flandre et France voulaient que la plupart des troupes de Sa Majesté fussent destinées pour le service du roi d'Angleterre et que son mariage fût arrêté ; que l'abbé de Montague était allé en Flandre pour l'en retirer et lui porter ces résolutions, et qu'elles étaient même confirmées par les agents de ce prince ; il ajouta qu'encore que le peuple d'Angleterre fût disposé à le recevoir; ni le conseil ni l'armée ne l'admettraient avec des forces étrangères, ni sans des conditions, en sorte que le pouvoir restât toujours entre leurs mains; que s'il les refusait et entreprenait de

Tenir par d'autres voies, ils s'uniraient tous contre son retour et n'auraient pas peine à l'empêcher, l'armée et une partie de la nation lui étant si contraires. J'assurai ledit sieur secrétaire qu'il ne me paraissait aucun fondement à tous ces bruits, et qu'il m'était ordonné de déclarer que Sa Majesté désirait entretenir une parfaite correspondance avec le gouvernement d'Angleterre; que j'en avais porté des paroles fort précises, et qu'il n'était rien arrivé depuis qui donnât lieu de croire qu'elle eût changé de sentiments; que si quelques particuliers tâchaient de donner des impressions contraires, c'était pour empêcher que ce régime, se souvenant des offices que Sa Majesté a autrefois passés pour arrêter le cours des divisions entre le roi et le peuple d'Angleterre, n'y eût aujourd'hui recours; et je pris occasion de dire que, bien loin de s'être projeté en France d'user de voies d'hostilité, il m'avait été mandé de faire entendre que, si son entremise pouvait contribuer au bien de cette nation, elle l'accorderait avec joie, et recevrait même avec plaisir la recherche qui en serait faite pour une marque très obligeante de la confianceque le régime prendrait en son amitié. J'accompagnai cette ouverture de toutes les raisons qui la devaient rendre agréable, et engager ledit secrétaire à l'appuyer quand l'occasion s'en présenterait ; aussi me protesta-t-il fort solennellement qu'il contribuerait de tout son pouvoir à faire prendre ici des mesures, soit que le roi se rappelle ou que la République s'établisse, qui unissent étroitement la France et l'Angleterre, me répétant qu'en l'un et l'autre cas ceux qui gouvernaient maintenant auraient toute l'autorité en main; que les plus zélés, qui étaient en apparence pour le roi, changeront facilement d'esprit lorsqu'ils se verront en pouvoir, et qu'il ne se devait pas répondre de la conduite du prochain Parlement, un corps si nombreux étant sujet aux factions, et la moindre pouvant relever le cœur de l'armée, aussi contraire que jamais. Ledit sieur Thurloe passa ensuite de ces expressions générales dans le particulier, et me demanda comment

il se pourrait négocier par la France durant l'éloignement de la cour, si le roi d'Angleterre voudrait s'y rendre, et si l'Espagne ne l'arrêterait point au moment qu'elle en aurait le soupçon ; je le laissai satisfait en l'assurant qu'aussitôt que Votre Eminence serait informée du désir d'ici, elle prendrait soin de tirer une prompte résolution du roi d'Angleterre, et prendrait des mesures contre les traverses qui pourraient naître de la part d'Espagne. La conclusion de tout ce discours a été une promesse dudit secrétaire de digérer la matière et de me revoir dans peu de jours. J'ai dû recueillir de ses expressions, et de la chaleur avec laquelle il m'a parlé, que les jalousies du Conseil sont grandes et fomentées par les agents du roi d'Angleterre, peut-être "pour imprimer ici de la terreur et avancer par là son retour à des termes plus avantageux; mais c'est politique très-dangereuse, étant à présumer que les chefs du gouvernement rentreront plutôt dans les sentiments de l'armée que de s'exposer à l'animosité des royalistes qu'ils ont offensés. Je vois avec beaucoup d'autres moins d'inconvénient à l'acquiescement aux conditions qui seront désirées d'ici, puisque, quelles qu'elles soient, si une fois le Parlement est séparé et l'armée débandée, le roi ne trouvera point opposition au rétablissement de l'autorité dont ses prédécesseurs ont joui, la milice étant entre les mains des seigneurs et des gentilshommes qui ont intérêt d'abaisser le peuple. Il se reconnaît aussi de l'entretien dudit secrétaire que les' Anglais d'auprès du roi ne s'accordent pas avec ceux de la reine, et que les premiers, de leur propre mouvement ou par ordre, tâchent d'empêcher qu'elle n'ait part à l'accommodement , à quoi ils pourront bien réussir, nonobstant l'inclination de quelques-uns qui ont depuis peu écrit à Bruxelles des plaintes de la conduite à cet égard du sieur Mordaunt, émissaire du chevalier Hyde. Ceux-ci entretiennent plus de relation avec moi que les autres, et tous ménagent fort le général, qui ne s'explique point et les remet au prorhain Parlement; d'où l'on juge que son traité particu-

lier doit être fait, n'y ayant guère d'apparence qu'il voulût autrement laisser toute la gloire à cette assemblée, aussi bien que le pouvoir dont elle pourrait bien user à son préjudice et des ministres du présent régime. Je n'ai point d'autre parti à prendre dans toutes ces intrigues, pour satisfaire aux derniers ordres qui m'ont été envoyés, que de témoigner aux uns et aux autres la bonne volonté de Sa Majesté, leur offrir mes services tant auprès du général que de ceux du Conseil de ma connaissance, et l'accommodement par l'entremise de la France, sans l'exclusion de la reine; c'est à quoi je me suis appliqué tous ces jours, et je continuerai jusques à la conclusion de l'affaire qui ne semble devoir arriver devant la séance du Parlement. Ledit sieur Secrétaire me dit, en suite de cet entretien, que les lettres du Nord n'ayant point apporté certitude d'accommodement •entre les rois de Suède et de, Danemark, le Conseil d'Etat avait résolu de renvoyer, par le secrétaire des plénipotentiaires qui sont en Zélande, ordre à eux et au sieur Downing de parler à La Haye et au roi de Danemark, conformément à la proposition que j'avais faite dans ma dernière conférence, et que j'étais prié d'en avertir MM. de Thou et de Terlon, afin que de leur côté ils continuassent à presser l'un et l'autre Etat comme par le passé ; de quoi je me suis chargé, assurant que Sa Majesté prendrait en fort borne part la disposition qu'il y avait ici d'agir de concert avec elle pour la réconciliation de ces deux princes. Nous parlâmes aussi des affaires de Portugal, et de la liberté que le Conseil lui allait donner de lever jusques à douze mille hommes de pied; et ledit secrétaire, m'ayant laissé aller que l'Angleterre prendrait soin de cette couronne si les intérêts du Nord ne l'en divertissaient point, je lui témoignai que la France pourrait l'en décharger à cette condition, et entreprendre seule la défense des Suédois , mais qu'il n'y avait pas lieu d'espérer qu'elle s'engageât , devant le retour du roi d'Angleterre , dans une entreprise si considérable , surtout sachant

que les inclinations de ce prince seraient plutôt portées à favoriser FEspagne que ses ennemis. Il me répéta encore que l'on lui lierait les mains jusques à lui ôter. la liberté de faire la paix et la guerre, et que l'ouverture que je faisais pourrait être suivie -sans qu'aucun traité parût, n± même intervînt ; ce qui néanmoins est peu vraisemblable. Je croirais plutôt que les affaires du dehors se remettront jusques à ce que le roi soit établi , et personne ne peut juger certainement ce qui arrivera quand l'autorité sera en d'autres mains. Les intérêts du Danemark seront lors plus considérés que ceux du roi de Suède, et j'en ai averti ses ministres, qui se flattaient de tirer avantage de la révolution à laquelle tout se dispose. Les députés, qui se sont choisis en différents endroits, entr'autres à Londres, y sont fort favorables, et les commissaires pour l'établissement de la milice en donnent le, commandement aux plus quali-*' fiés seigneurs. Les vieilles troupes reconnaissent bien que cela tend à leur destruction; néanmoins elles n'osent se soulever, et le colonel qui avait paru mécontent n'a pas été en état de désobéir à l'ordre du général, qui l'a cassé. Il s'est aussi découvert quelques menées pour débaucher les soldats de Londres, et que quelques-uns projetaient de nommer des agitateurs , suivant l'exemple du passé, "pour prendre soin de leurs intérêts particuliers. Maispe coup a aussi été rompu par l'emprisonnement de celui qui tramait ce dessein, et par des défenses du Conseil. Les sectaires ont en même temps été soupçonnés d'avoir fait une contribution d'argent assez considérable pour gagner les soldats, et l'on était en peine tous ces jours de trouver les dépositaires de cette collecte , peut-être supposée pour les rendre plus odieux, étant certain que leur nombre n'est pas capable de troubler les établissements qui se projettent, à moins que toute la vieille armée se soulevât. L'Irlande est toujours au même état, et le Conseil a envoyé ordre pour la séparation de l'assemblée de Dublin , qui

continue ses séances. L'Ecosse est fort tranquille sous le commandement du général-major Morgan , qui servait en Flandre, et il ne me reste qu'à me dire, etc.

(No 54) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARÎN,

De Londres, ce 19 avril 1660.

Monseigneur, Les avances que j'avais faites tant au général qu'au sieur Thurloe n'ayant pas empêché que le Conseil d'Etat n'inclinât à traiter avec le roi d'Angleterre en Hollande, et par l'entremise des Etats- généraux plutôt que par celle de Sa Majesté, j'ai, par d'autres voies, porté les plus accrédités du Conseil et quelques-uns des principaux seigneurs de la faction presbytérienne, dans les sentiments qui peuvent être souhaités. L'un des premiers vient de me donner parole qu'ils convieront le prince à passer en France pour y recevoir les propositions du Parlement, et qu'en cas de difficulté dans raccommodement, la médiation de la France sera recherchée. Ils désirent néanmoins qu'en même temps Sa Majesté l'offre au roi d'Angleterre et l'assure qu'il sera reçu dans telle place proche de la mer qui lui semblera la plus commode. J'ai promis F un et l'autre , aussitôt que les présentes dispositions seront connues en- France, et que Sa Majesté prendra en "bonne part toute la confiance des principaux ministres du régime d'Angleterre, qu'elle contribuera de tout son pouvoir à la réconciliation, et que Votre Eminence prendra soin particulier de leur intérêt. Je ne dois pas lui celer que dans les différentes conférences que j'ai eues avec quelques uns d'eux, ils m'ont fort questionné sur le mariage du roi d'Angleterre, témoignant que la nation appréhendait celui que les bruits publics veulent être négocié par l'abbé Montague ; se persuadant qu'outre le préjudice que la religion protestante en recevrait, les conseils de Votre Eminence seraient capables d'élever trop haut la puissance de la royauté d'Angleterre. Je ne me suis pas trouvé assez instruit pour parler positivement du fait, mais bien leur ai-ie fait voir que quand

les avis qu'ils disaient avoir seraient bien fondés, ni la religion ni les prérogatives du peuple n'en seraient pas eu plus mauvais état que sous une autre reine ; au reste, ils trouveraient plus d'avantage à le favoriser qu'à le traverser, puisque Votre Éminence serait plus eu pouvoir de leur garantir toutes les conventions publiques et particulières qui seraient stipulées dans un accommodement. Celui qui m'est venu voir cette après-dînée n'a pas manqué de me mettre sur le même sujet pour me donner avis qu'il faut surseoir la publication de ce mariage jusqu'à ce que le roi d'Angleterre soit d'accord avec le Parlement, et m'assurer que, dans les conditions qui lui seront présentées, il n'en sera fait aucune mention, afin que la liberté lui demeure tout entière de suivre en cela ses inclinations. J'ai continué de professer être peu informé, et n'ai pas néanmoins laissé d'assurer que Votre Eminence se sentirait fort obligée de la bonne volonté qu'ils lui témoignent par leurs conseils et en voulant éloigner tous les obstacles capables de renverser un établissement où. elle serait si intéressée. J'ai aussi, cette après-dînée, été visité par un comte d'Angleterre qui m'est venu donner avis que la résolution avait été prise par quelques-uns d'entre eux de dépêcher ce soir à la reine un gentilhomme pour lui témoigner qu'ils souhaitent que le roi d'Angleterre passe en France, concerter avec elle les moyens de l'y attirer, etprendre direction qui se réglera suivant ce que cet envoyé rapportera ; elle contribuera aussi à leur faire prendre une entière créance en moi, ce qui était nécessaire pour me mettre en état de rendre le service qui m'est ordonné. J'en ai averti M. de Brienne, afin qu'il informe la reine d'Angleterre que j'agis par ordre, et qu'elle ne fasse pas prendre un autre cours à cette négociation, de laquelle il se reconnaîtra que, s'il n'arrive du changement dans les présentes dispositions, le roi d'Angleterre sera pressé de se rendre en France, nonobstant la répugnance que ses ministres y apporteraient, et l'entremise de Sa Majesté sera recherchée si le traité reçoit de la difficulté: à quoi je vois assez d'apparence, les princi-

paux du régime et tous les Presbytériens professant de ne le recevoir sans conditions assez rigoureuses, et les royalistes qu'il ne les acceptera jamais. J'ai témoigné aux premiers que nous ne serions point contraires à tout ce qui regarderait leur sûreté, pour lever le scrupule que beaucoup d'en» tre eux faisaient de se confier à la France, crainte que Votre Eminence ne porte trop haut l'autorité royale; et je puis dire d'avoir, en faisant telle déclaration, parlé suivant l'esprit des plus sages royalistes, qui jugent que le rétablissement de la monarchie n'est pas à attendre sans quelque limitation. Si mes avances sont trouvées conformes aux intentions de Sa Majesté, je continuerai d agir et de parler de même, et il sera nécessaire d'exécuter ce que j'ai fait espérer touchant l'offre d'entremise et la réception du roi d'Angleterre en quelque ville maritime de la Picardie. Comme l'approche du Parlement donne lieu de croire que les affaires d'Angleterre prendront quelque cours devant que Sa Majesté soit de retour de la frontière, et que l'éloignement de Votre Eminence ne permettra pas que je puisse recevoir des ordres sur tous les accidents qui pourront subvenir, il lui plaira aussi de me faire par avance savoir ce qu'elle juge être à faire pour le service du roi dans cette conjoncture, et si la correspondance que j'ai avec quelques-uns des chefs du gouvernement pourrait contribuer à l'avancement de ses desseins particuliers. Quand j'en serai plus informé, je serai plus capable d'agir. Il ne s'est rien passé au-dehors de fort considérable ces derniers jours. Le général continue de réformer l'armée et d'en chasser les vieux officiers et soldats pour remplir leurs places d'esprits plus obéissants. Il s'est de sa part présenté, ces derniers jours, un engagement à ceux qui restent dans l'emploi, par lequel ils s'obligent de se conformer à ce que le prochain Parlement jugera être à propos pour le bien de la nation. L'on a continué de faire recherche dans les maisons de quelques sectaires signalés, où il s'est trouvé des armes; et, sous prétexte de quelque ombrage de leur mauvaise volonté, le colonel Lain«

bert est resserré dans la Tour de Londres. Les élections se continuent tous les jours sans avoir grand égard aux qualifications que le dernier Parlement avait apportées, et en. quelques endroits des royalistes ont été nommés. Le colonel Massey, lun des plus zélés de ce parti, qui n'osait auparavant paraître enAngleterre,n'apas fait scrupule d'y prétendre, et ayant trouvé le peuple de Glocesterbien disposé pour lui, il est arrivé quelques désordres entre eux et les soldats, pour lequel apaiser le Conseil d'Etat a mandé ledit colonel; mais, après l'avoir entendu, il a été mis en liberté, et Von ne refuse à personne celle de venir en Angleterre oud en sortir. Le secrétaire des plénipotentiaires qui sont en Danemark fut renvoyé la semaine passée avec les ordres que j'avais demandés. Les ministres de Suède assuraient que les Etats-Généraux avaient désapprouvé la cessation d'armes arrêtée entre leurs ministres en Zélande et les autres médiateurs, faute par le roi de Danemark d'avoir accepté le traité qui lui était offert; mais je ne vois pas ces avis dans les lettres de M. de Thon, et l'ambassadeur de Hollande professe que ses supérieurs ne souhaitent rien avec tant de chaleur que la paix en ces quartiers. Il m'est venu lui-même faire lecture de la réponse des Etats-Généraux à Sa Majesté, l'accompagnant de force belles protestations; sans faire mention du discours de M. de Thou. Il paraît toujours assez de disposition pour le Portugal, et l'ambassadeur attend demain une favorable résolu-/ tion sur ses propositions tendantes à obtenir la permission de lever jusqu'à douze mille hommes pour le service de son prince, sans limitation du temps. L'on a eu la pensée de tirer , de lui, en faveur de cette concession, quelques prérogatives, entre autres pour la liberté de conscience des Anglais qui demeurent en Portugal; mais il n'a pas le pouvoir de rien accorder, ,et son prédécesseur dans l'ambassade fut désavoué pour s'être un peu trop élargi sur cette matière. Il sera su d'ailleurs que la suspension d'armes entre Dunkerque et la Flandre est prorogée pour six semaines. Il n'y a rien d'Ecosse ; l'Irlande est toujours au même état, et l'Assemblée

de Dublin ne se sépare point ni ne défère guère aux ordres d'ici; Ton en attend tous les jours des députés, et il passe pour constant qu'elle a envoyé au roi d'Angleterre, avec des propositions. Le même se dit depuis peu du gônér«il. Jo suis avec aspect, etc.

HISTORIQUE. 3 il

De Londres, ce 22 avril IG60.

J'ai encore été, ces derniers jours, assuré que la plupart du Conseil étaient dans les dispositions que ma précédente a fait savoir, et que le roi d'Angleterre sera convié de se rendre en France pour y traiter avec le Parlement, pari entremise de Sa Majesté, si l'accommodement reçoit delà difficulté. Je vois aussi un assez grand changement à l'égard de la reine d'Angleterre, et ceux qui paraissaient les plus contraires à son retour y sont aujourd'hui les plus favorables, ayant pris cet esprit avec la résolution d'attirer le roi en France. Les agents du chevalier Hyde continuent de s'y opposer, et ils l'ont fait déjà passer à Bréda, afin que, s'y trouvant tout porté, la négociation y soit ouverte, et qu'y étant continuée, ledit ministre y ait plus de part que si le traité était fait en France. Comme il propose à tout le monde de grandes récompenses, et passe pour fort accrédité auprès de son maître, ceux qui ne songent qu'à leur avantage particulier pourront déférer à ce désir, sans se mettre beaucoup en peine de ce qui serait plus honorable ou plus utile à la nation. Il est d'ailleurs fort à craindre que les accommodements particuliers, ou la pente générale qu'il y a aujourd'hui à rappeler le roi sans conditions, ne rompent les mesures que les chefs du Conseil prennent, et que le prochain Parlement ne passe par dessus toutes les considérations dont ils pourront se servir pour refroidir l'ardeur de toute la jeunesse dont cette assemblée sera composée. Le général est seul capable d'en empêcher les effets, et il professe de ne point poser les armes que l'intérêt du public et celui des particuliers ne soient en toute sûreté. Néanmoins, Ton ne prend pas entière créance en ses paroles, et il corn-

mence d'être plus réservé avec les ministres du Conseil* ses plus affidés que par le passé ; ce qui leur fait soupçonner quelque traité particulier, surtout depuis le voyage qu'un de ses parents a fait à Bruxelles. Quelques-uns même se persuadent qu'il appellera le roi devant le Parlement pour s'en donner le mérite, et le Conseil se repent de n'avoir pas pris ce parti ; mais il est maintenant trop tard, la séance de ce corps étant si proche, et les ministres de l'Etat se trouvant d'opinions trop différentes pour s'accorder en si peu de temps. Les uns veulent suivre exactement le traité de l'île de Wight, d'autres y ajouter encore des restrictions, et quelques-uns se contenter de celles des lois anciennes ; ceux-ci donnent dans l'esprit du peuple. La diversité d'avis n'empêchera pas qu'il ne soit pris quelque résolution, peutêtre devant que je puisse avoir des ordres et des instructions sur la conduite que j'aurai à tenir, le roi rentrant en Angleterre. Son retour pourrait aussi être avancé par la jalousie qu'excite l'évasion du sieur Lambert hors de la Tour de Londres. L'on croit qu'il doit avoir quelque dessein avec les sectaires, et quelques-uns d'entre eux ont découvert à des officiers mécontents que dans peu de jours l'on les pourrait employer. Il se fit hier une proclamation pour obliger le prisonnier à se représenter dans vingt-quatre heures, accompagnée d'une offre de cent livres sterling à quiconque le trouvera. Le danger ne sem'ble pas néanmoins fort grand aujourd'hui que les vieilles troupes sont réduites, par le changement des officiers, à tel état qu'elles ont présenté au général une déclaration qui l'assure de leur soumission à tout ce que lui, le Conseil ou le Parlement jugeront à propos de faire pour l'établissement du gouvernement civil. Il n'y a pas une telle obéissance dans l'armée d'Irlande. L'assemblée de Dublin se tient toujours, quoiqu'il «'en dise ici, et elle a fait arrêter beaucoup de noblesse catholique sur le soupçon de quelque soulèvement. Il passe pour constant que ses députés ont offert au roi d'Angleterre de le recevoir à quelques conditions, dont la

principale regarde la disposition des biens confisqués qu'il a refusé de confirmer : ce serait ruiner ceux qui l'ont suivi; mais aussi l'armée aura peine à se résoudre de lâcher prise. L'Ecosse a depuis peu parlé de suivre l'exemple d'Irlande, et il s'est découvert que quantité d'armes y avaient été transportées ; l'un des principaux de ce pays m'a néanmoins assuré qu'il n'y arriverait aucun mouvement jusqu'à ce que l'on voie ce que fera l'Angleterre, qui se trouvera réduite, pour n'être pas prévenue, d'aller plus -vite que le Conseil et les Presbytériens n'avaient fait état. Les derniers commencent d'appréhender les évêques dont ils prétendaient demander l'abolition entière, et quelques ministres ont, ces derniers jours, prêché contre l'impiété "des royalistes aussi bien que contre l'extravagance des sectaires, ne prévoyant pas moins de danger des uns que des autres, si emportés dans leurs discours que le général fut hier contraint de maltraiter à sa table un gentilhomme ci-devant colonel dans les troupes du roi d'Angleterre, et de l'envoyer après en prison pour avoir usé publiquement de menaces contre ceux qui avaient eu part aux mouvements, sans considérer que ce sont les mêmes qui font aujourd'hui leurs affaires. Le peuple, en quelques comtés, a paru animé contre eux, et leur a refusé son suffrage. Ce sont, Monseigneur, les présentes inclinations et actions de ce pays, dont je ne manquerai de continuer le récit par tous les ordinaires. Il n'y a rien du dehors, que la confirmation de ce que m'avait dit l'ambassadeur de Hollande de la paix, du Danemark, qui s'avance encore plus qu'en Pologne. Je suis, etc.

(No 56.) M. DE BOURDE AUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 26 avril I6GO.

Monseigneur, Je ne ferai point savoir encore aucun progrès dans les affaires de ce pays, ne s'y étant rien passé ces derniers jours; l'on continue de me professer toujours grande disposition à traiter en France, et présentement les principaux du Conseil sont assemblés avec les seigneurs qui ont été engagés contre le roi, pour concerter les conditions, la manière et le lieu de l'accommodement, afin que la matière se trouve toute digérée lorsque le Parlement s'assemblera. Il se doit aussi résoudre quels seigneurs prendront séance dans la Chambre- Haute, et bien que leurs arrêtés ne doivent pas être considérés pour des lois, il s'en pourra reconnaître quel cours prendra vraisemblablement cette négociation. Les agents du chevalier Hyde n'oublient rien pour empêcher que la France n'y ait part, et ils accompagnent les offres particulières d'une déclaration que le roi donnera les mains à tout ce qui en peut être désiré; c'est un parti à être plutôt pris par les ministres que celui de rien contester, et de donner par là un titre de demander son éloignement des affaires, comme quelques-uns le prétendent , entre autres ceux qui sont favorables à la reine. Il m'est aussi rapporté que l'on fait faire par les Etats-Généraux des offres d'argent, que la princesse douairière propose le mariage de sa fille avec le roi d'Angleterre, et le prétexte de la religion le ferait fort agréer ici; néanmoins, ceux du Conseil que je vois se proposent de le traverser , et à cet effet de retirer , s'il leur est possible, le roi de la Hollande- Je les ai encore, ce matin, laissés dans le dessein d'envoyer à Bréda une personne de créance ; ce qui aurait déjà été fait sans l'appréhension de donner de l'ombrage au général, qu'ils espèrent

d'attirer dans leurs sentiments. Un de ses proches a porté néanmoins des propositions an roi de sa part, et si elles sont bien reçues, les autres auront de la peine à réussir dans leurs desseins, la décision des affaires étant entre ses mains. Le temps de la voir s'approche, et, suivant quelques avis, elle arrivera avant que je puisse recevoir les lettres de créance pour le roi d'Angleterre. Ce n'est pas une opinion sans fondement, puisque, d'un côté, ceux d'ici se pressent de gagner les devants, et que l'intérêt des ministres veut qu'ils évitent toutes longueurs et entremises. Il paraît d'ailleurs de la disposition à un soulèvement des sectaires, et depuis la sortie du sieur Lambert quelques anciens colonels ne se trouvent plus dans leurs maisons. La compagnie des gardes du général a été envoyée hors de Londres pour dissiper ce qui se présentera, et l'on a déjà fait arrêter des plus signalés sectaires. Il s'est fait aussi toutes les nuits grande garde dans la ville de Londres, et le général a changé la garnison de la Tour, sous prétexte que des officiers avaient favorisé l'évasion du sieur Lambert, auquel il se dit que la liberté serait accordée sur sa parole, mais que sa femme en a rejeté l'offre ; il n'est pas néanmoins en état de faire du mal si toute l'armée ne se soulève, et cen'est pas chose beaucoup à craiii dre aujourd'hui que les officiers suspects sont cassés. Pour retenir les soldats dans l'obéissance, il leur est promis paiement des arrérages, et, se trouvant si séparés, à peine pourraient-ils se réunir devant que d'être défaits par la milice du pays.

Je suis, etc.

(No 57.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 3 mai 1660.

Je n'ai rien eu à écrire par l'ordinaire précédent, les affaires d'Angleterre s'étant lors trouvées au même état que ma dernière lettre avait fait savoir. Il y a eu depuis grande alarme d'un soulèvement de sectaires en différents endroits ; quelques-uns s'étaient assemblés proche la ville d'York, à dessein de la surprendre , et le colonel Lambert avait assemblé, à vingt lieues de Londres, un corps de cavalerie que les premiers avis faisaient de trois cents hommes. Il fut aussitôt donné ordre pour faire marcher contre lui la plupart des troupes qui sont à Londres ; la levée de la milice de Londres eut aussi ordre de se tenir prête, et celle de quelques provinces, qui ne s'est point mise sur pied pour être entre les mains de personnes estimées trop royalistes, fut aussi commandée. L'on fit en même temps arrêter en cette ville et à la campagne quelques-uns des plus signalés sectaires, et le général faisait état de s'en aller combattre Lambert devant qu'il eût pu grossir son corps ; mais nouvelles arrivèrent, sur la fin de la semaine passée, qu'il n'avait que deux ou trois cents hommes, et ce matin il en est arrivé de sa défaite par un parti de six cents chevaux sans grande effusion de sang : ses gens l'ayant abandonné les uns après les autres, il est demeuré prisonnier avec peu d'autres qui ont été officiers de l'armée, que l'on amène à Londres. Les milices ont aussitôt été contremandées, et l'on ne parle que de punir les coupables, dont le chef avait été avant-hier proclamé traître. Sa prise semble ruiner entièrement tout ce parti, contre lequel le peuple a si grande aversion qu'à moins d'une mutinerie des vieilles troupes, il ne pouvait avoir une meilleure fortune. Quelques royalistes auraient sou-

haité qu'il se fût maintenu plus longtemps, sur l'espérance que la présente autorité aurait été obligée d'avancer le retour du roi à des conditions plus avantageuses ; au lieu que maintenant elle aura toute liberté d'agir , et pourra exiger des conditions plus dures , n'ayant point de crainte de sectaires. Il y a eu grande contestation tous ces jours entre les seigneurs qui ont été engagés dans la guerre jusques en l'année 1648, et les autres, sur ce que les premiers veulent seuls composer la Chambre-Haute ; le général appuie leur dessein, et même présente son nom pour l'autoriser, professant qu'il ne serait pas capable de retenir l'armée, si ceux qui n'ont point été du côté du Parlement étaient admis, pour être la plupart du sentiment de rappeler le roi sans autre limitation à son autorité que celle des anciennes lois. La question fut agitée avant-hier à White-Hall entre le général et quelques-uns des seigneurs qui doivent s'asseoir, et aujourd'hui les autres l'ayant été presser, ils l'ont plutôt aigri que persuadé; il se parle même maintenant d'exclure de la Chambre des communes cent ou six vingts députés qui se trouvent n'avoir pas les qualifications portées par le dernier acte du Parlement, crainte que les laissant entrer, ils ne soient trop violents pour le roi , et qu'il ne se forme dans cette assemblée quelque question sur la Chambre-Haute comme elle sera composée; ce qui pourrait bien arriver quand cette exclusion serait faite, restant assez d'autres députés aussi contraires à toutes les limitations que l'on projette, dont les plus difficiles à digérer regardent la voix négative sur les Parlements, et la disposition des charges et places du Conseil. Il me paraît néanmoins qu'elles ne seront prétendues que pour tirer du roi des avantages particuliers en faveur des principaux du régime et des quinze seigneurs qui composent la Chambre-Haute. Il n'y en a point qui n'abandonne l'intérêt général pour le sien propre ; mais le bien ou le mal sont en la main du général, et toutes les apparences veulent qu'il ait pris la résolution de

plaire au roi : au moins est-il certain que sa famille a relation particulière avec le ministre Morley, qui a été envoyé ici par le chancelier Hyde pour ménager tous les partis, même les trembleurs (1), à quoi il semble réussir. Mais comme il n'y a pas de grâces pour tout le monde, la jalousie commence à se former, et elle pourra porter préjudice aux affaires du roi, que je n'apprends pas avoir encore été bien pressé de passer en France, suivant l'assurance qui m'en avait été donnée par quelques-uns du Conseil. Cette résolution est assez traversée, et, n'étant point soutenue par aucune offre, ne peut qu'être sujette à changement. Il y a eu en Irlande quelques tentatives, de la part des officiers cassés, pour débaucher les soldats ; mais les auteurs ont aussitôt été découverts et arrêtés ; le même a été entrepris sur la garnison de Hull avec même succès. Pour les troupes d'Ecosse, elles ont envoyé une déclaration semblable à celle que les officiers d'ici présentèrent au général il y a quelques jours, et que l'on a fait souscrire depuis aux soldats pour s'en assurer davantage dans la précédente conjoncture. Tous ces mouvements n'ont pas empêché que le Conseil-d'Etat n'ait signé, il y a trois jours, le traité dont étaient convenus ses commissaires avec l'ambassadeur de Portugal. Il donne à son prince la liberté de lever jusques à 12,000 hommes de pied et 2,500 che» vaux, sans limitation de temps; il pourra aussi louer des vaisseaux pour s'en servir, suivant la nécessité de ses affaires, même contre le roi d'Espagne, et ledit ambassadeur a pris ce matin son congé afin d'aller persuadei sa cour qu'elle se prévale de cette permission. Mais il peut être présumé que le roi d'Angleterre retrant, il s'y formera de l'obstacle; et le peuple est si persuadé que le commence d'Espagne lui est nécessaire que, quelque limitation qu'il apporte au pouvoir du roi, la liberté lui restera de faire la paix avec cette couronne. Les affaires du Nord ne me laissent rien à ajouter.

(S} Les Quakers

De Londres, ce 6 mai IGOO.

Monseigneur,, La lettre que Votre Eminence m'a fait l'honneur de mecrire le seizième du mois passé me donne seulement lieis. de l'informer de ce qui est venu à ma connaissance des affaires de ce pays. Le Parlement commença hier de s'assembler : les Communes, après une exhortation qui leur fut faite, s'en allèrent dans leur chambre ordinaire, choisirent leur orateur avec les autres officiers, et ensuite, sur l'ouverture qui en fut faite par le général, ils résolurent uîi comité pour examiner les élections. Dans le même temps, les seigneurs de l'année 1648 allèrent aussi prendre leurs places et choisir leurs officiers : quelques-uns des jeunes se présentèrent à la porte pour entrer, affectant d'ignorer la prière que le général avait faite à deux d'entre eux, qui Tétaient allé trouver la veille, de ne point s'asseoir de quelques jours, avec assurance qu'aucun préjudice ne leur arriverait de ce retardement; mais ils se laissèrent persuader de déférer à Ce désir et se retirèrent. Une s'est encore rien passé de bien considérable ce matin dans l'une et l'autre Chambre, si ce n'est que les Communes ont fait un acte de reconnaissance des seigneurs, envoyant réponse à la proposition d'un jour de jeûne que ceux-ci leur avaient laite hier. Cette démarche est fort considérée, et n'a été traversée que par l'un des députés qui était du précédent Parlement. Il est encore de quelque conséquence que le général donne maintenant les mains à l'entrée de tous les jeuîies seigneurs qui prendront séance demain, et ne parle plus d'exclure de la chambre des Communes les députés qui ont été élus au préjudice des qualifications. L'on en infère, avec beaucoup de fondement, que le retour du roi sera plu*

prompt et à des conditions moins dures, et cette matière sera sans doute bientôt mise sur le tapis. Il y a toujours deux partis : l'un, de ceux qui favorisent Hyde, presse gue les propositions soient envoyées à Bréda; les autres, affectionnés aux" intérêts de la reine d'Angleterre, souhaitent •que le roi «soit convié en quelque ville de France pour y traiter; et ceux-ci désirent que je continue d'appuyer leur dessein, et il me semble s'accorder au désir qu'a Sa Majesté de contribuer à l'accommodement du roi d'Angleterre, ce qui ne peut arriver s'il n'est en France et si le Parlement demeure dans la disposition où il est de ne rien innover aux anciennes lois du pays. Les Presbytériens en sont peu satisfaits ; mais si le général ne leur tient parole, comme il s'en peut douter, l'inclination du peuple sera suivie, et devant que le mois se passe, le roi sera en Angleterre. Votre Eminence sait ce qu'il est nécessaire de me prescrire, et quelle conduite j'aurai à tenir, et si je dois demeurer en Angleterre jusques à l'entière révolution; ce qui ne peut être sans de nouvelles lettres de créance. La Chambre des Communes a aussi ce matin établi des comités, lu un acte contre les vagabonds, et ordonné un remerciement tant au général qu'au colonel qui a pris le général Lambert sans effusion de sang : ce n'est pas que celui-ci n'eût un corps de cavalerie de trois à quatre cents chevaux ; mais s'étant approché des troupes de l'Etat, avec espérance qu'elles le joindraient, les siennes ont changé de parti, et. il ne s'est pas trouvé assez bien monté pour éviter d'être pris. L'on ne lui a trouvé que dix-sept jacobus. Deux des principaux officiers de l'armée ont eu même fortune que lui, et l'on les amena avant-hier à Londres. Le Conseil les entendit aussitôt ; ils ont reconnu d'avoir pris les armes sous prétexte de s'opposer aux royalistes, et que si ceux qui étaient engagés avec eux eussent exécuté leurs promesses, il y aurait eu un corps d'armée considérable sur pied dans peu de jours. L'on les a envoyés à la Tour, et il s'est fait une

proclamation contre quelques autres officiers pour les obliger de se représenter sous peine d'être déclarés traîtres. Quelques bourgeois de Londres sont aussi soupçonnés d'avoir eu part à cette conspiration, et l'on fait état de tirer de grandes sommes des complices , bien qu'il ne paraisse encore que des officiers peu accommodés. La milice de Londres s'est réunie avant-hier ; le général ne s'y trouva pas, ayant été prié par le Conseil de ne se pas exposer. Il y eut quelques régiments qui crièrent : Vive le roi d' Angleterre ! et l'inclination de tout le peuple ne lui est pas aujourd'hui moins favorable qu'elle fut contraire au roi défunt au commencement de la guerre. Je suis, etc.

(N<> od.) M. DE BOUUDEAUX AU CARDINAL 1IÀZARUL

De Londres, ce 10 mai 16C0.

Monseigneur, L'approbation dont Votre Eminence honore, par sa lettrt du 28 du passé, les discours que j'ai tenus au sieur Thurloe, ne me laisse plus rien à souhaiter que l'effet de toutes mes offres. Je l'avais vu quasi certain peu de jours devant la séance du Parlement, et les principaux du Conseil se flattaient lors d'attirer le général dans leurs sentiments, quelques diligences qui se fissent pour le détourner de prendre aucune mesure avec la France ; mais les affaires ont, ce semble, changé de face, et il parait aujourd'hui si grand désir de rappeler le roi sans conditions, que l'offre d'un lieu et de médiateurs devient assez superflue : ce ne serait pas même sans peine, quand l'on trouverait de la difficulté dans l'accommodement , que la France se préférerait à Bréda, quoique tout le monde demeure d'accord qu'il n'y a pas raison de mettre l'un en balance avec l'autre, puisque les émissaires du chancelier déclarent que le roi d'Angleterre ne souhaite point de traiter ailleurs qu'en Hollande ou à Londres, par des commissaires auxquels il donnera tous pouvoirs. C'est de ce ministre et du marquis d'Ormond dont j'ai entendu parler écrivant que les Anglais d'auprès de ce prince tâchaient d'empêcher qu'il ne passât en France ; leur aversion contre la France s'est assez manifestée dans les bruits qu'ils ont fait courir et dans leur conduite en mon endroit, n'ayant reçu d'eux aucune civilité, bien que je leur aie fait savoir mes ordres à l'égard de leur maître ; ils se sont aussi fort déclarés contre la reine. Si néanmoins ceux qui souhaitent de la voir en autorité eussent été plus actifs, ils auraient rompu toutes les mesures de ces deux ministres, généralement haïs ici. et

prévenu le passage du roi à Bréda, où ils sont d'avis que la reine se rende si le traité traîne en longueur. Il n'y a pas lieu de le croire, et les Presbytériens perdent l'espérance de ménager aujourd'hui une condition, maintenant qu'ils se voient abandonnés parle général, sur lequel était fondée tonte leur attente. Après leur avoir promis de ne point souffrir qu'autres seigneurs entrassent dans la Chambre-Haute si ce n'est ceux qui ont été engagés dans la guerre contre le roi, il s'est contenté d'arrêter les jeunes pendant deux jours, et leur a déclaré que ce n'avait été que pour satisfaire les autres, et ceux même qui ont porté les armes contre le Parlement doivent prendre séance. Il a donné les mains à l'entrée de tous les députés de la Chambre des Communes, au préjudice des qualifications; ce qui fait murmurer l'armée, et affaiblit le crédit du parti presbytérien, dont les chefs accusent le général d'avoir joué à fausse compagnie. Il n'est pas aussi sans sujet de plainte contre quelques-uns d'entre eux, s'étant découvert qu'ils faisaient état de partager toutes les charges du roi, et que, pour en mieux disposer, les vieux seigneurs voulaient, sous prétexte que les autres étaient trop royalistes, composer seuls la Haute-Chambre. Leur prudence a été confondue, et les suffrages de la jeunesse prévaudront dans l'une ou l'autre Chambre, qui ne se sont point assemblées depuis le septième du mois. La Haute arrêta, dans sa dernière séance, de conférer avec les Communes sur la forme du gouvernement, et, pour se préparer à une si grande délibération ce jourd'hui a été passé en prières ; il sera aussi demain fait lecture des lettres que le roi a écrites au général, au Conseil et aux officiers de l'armée, datées du 14 de ce mois : elles ont été présentées par un gentilhomme proche parent dudit général, que l'on disait avoir été par lui envoyé en Flandre. Il n'en a point voulu faire l'ouverture que dans le Parlement; néanmoins personne ne doute qu'il n'en sache le contenu, et ni lui ni sa femrne ne font plus scrupule de déclarer ouvertement leur inclination

pour le rétablissement du roi. La seule difficulté regarde les conditions; il se reconnaîtra demain si elle est capable d'arrêter longtemps l'accommodement. Comme la révolution pourrait arriver dans peu de jours, je ne puis qu'attendre avec quelque impatience des ordres ; il aurait même été assez à propos de m'envoyer des lettres de créance pour le Parlement, afin que, si le service de Sa Majesté ou du roi d'Angleterre le requérait, je fusse en état de prendre audience. Je ne puis autrement agir en public, la Chambre des seigneurs ne considérant point mes lettres au précédent Parlement. S'il est jugé à propos de m'en donner de nouvelles, que ce soit avec la qualité d'ambassadeur extraordinaire puisque je n'ai plus à faire ici long séjour, et que d'ailleurs ce sera témoigner plus d'estime du nouveau gouvernement. Le général a été confirmé par la Chambre-Haute dans sa charge pour le temps qui sera jugé nécessaire, et il continue de changer les vieux officiers de l'armée. Le milord Falcombridge a obtenu de lui un régiment de cavalerie. Il s'est pris tous ces jours force officiers du parti de Lambert, qui s'est encore pensé sauver cette après-dînée de la Tour. Il court un bruit que les troupes d'Irlande se sont battues, sur ce que les uns veulent le roi avec des conditions et les autres libre , et que ces derniers ont eu l'avantage ; celles qui sont à Londres ont paru ces jours-ci un peu émues, et parlaient de présenter quelque requête pour la confirmation des terres confisquées, dont déjà quelques titulaires se mettent en possession sans ordre de justice. Ce sera une des principales questions de l'accommodement. Je suis etc.

(No 60.) M, DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce II mai 1660.

Monseigneur , Les nouvelles que j'écrivis hier auront préparé Votre Eminence à recevoir celles d'aujourd'hui, que je crois devoir envoyer par un exprès. Aussitôt que le Parlement a été assemblé, le président du Conseil y a présenté la lettre que le roi avait écrite au général, dont il n'avait pas voulu faire l'ouverture, ni le Conseil; l'un des membres du corps a en même temps fait savoir qu'il y avait à la porte un gentilhomme de la part du roi. Il a été introduit, et il a présenté une autre lettre avec une déclaration qui, en substance, après une énumération des maux dont l'Angleterre a été affligée depuis tant d'années, convie le peuple d'en arrêter le cours en se soumettant à l'ancien gouvernement, offre une amnistie du passé sans autre exception que de ceux que le Parlement ne jugera pas y devoir être compris, lui remet l'accommodementdes terres confisquées, renvoie à un concile national les différends de la religion, et promet toute satisfaction aux soldats. La lecture de ces actes a été suivie de quelques harangues en la louange du roi, et d'un applaudissement général de toute la compagnie, qui a sur l'heure arrêté de le remercier par des députés, et de lui envoyer 50 mille livres sterling. Le même gentilhomme avait présenté à la Chambre des seigneurs une lettre avec la même déclaration, et il s'y était pris semblable résolution d'envoyer des députés pour témoigner au roi,, que l'orateur a nommé notre seigneur souverain, leur reconnaissance. Il s'est ensuite tenu une conférence entre les commissaires des deux Chambres, dans laquelle il a été arrêté que l'Angleterre serait gouvernée comme par le passé, et qu'il serait avisé aux moyens de faire revenir le

roi au plus tôt. Ce résultat a été approuvé par les deux Chambres, et présentement , il se travaille à faire réponse à seslettres, que deux seigneurs et quatre députés des communes porteront. Le général a demandé permission de répondre particulièrement à la sienne; ce qui lui a été accordé, et la Maison de ville en a aussi reçu une cette aprèsdînée, dont elle est restée fort satisfaite. Sa joie paraît maintenant par le grand nombre de feux qui sont allumés, et les autres marques d'allégresse dont un peuple passionné est capable. Il ne faut point douter que dans la fin du mois, ouïe commencement de l'autre, l'affaire ne soit entièrement réglée, et le roi en Angleterre. Ce n'est pas que quelquesuns ne voulussent prendre des précautions pour l'avenir , mais la chaleur est trop grande , et personne ne voudra s'attirer la haine du public par des propositions qui ne peuvent qu'être rejetées , puisque sans doute le général est d'accord , et la déclaration a été concertée avec lui. Le porteur est son proche parent, et celui que l'on croyait avoir été envoyé par lui en Flandre. J'ai vu aujourd'hui des Presbytériens fort abattus de ce changement sans conditions, et ils appréhendent que le général ne soit d'accord de conserver une partie de l'armée sous prétexte d'abattre les sectaires, mais en effet pour appuyer l'autorité royale au préjudice des prérogatives du peuple. Il s'en pourra juger dans peu avec plus de certitude, et il me paraît seulement aujourd'hui que l'on ne fait point état de débander encore les troupes, que la déclaration du roi sera réduite en forme d'acte du Parlement sans y rien ajouter ni rien retrancher, qu'on ne se propose plus d'y mettre l'exclusion du chancelier, que le gouvernement sera désormais selon les lois anciennes, que les députés des deux Chambres partiront dans deux ou trois jours pour porter les premières soumissions du Parlement, et qu'ils seront bientôt suivis d'une autre députation plus solennelle pour accompagner le roi, dont le retour sera, suivant toutes les apparences, sur ie commencement du mois prochain. Il est

à souhaiter que je puisse devant ce temps être informé de la conduite que j'ai à tenir dans cette rencontre assez ex traordinaire; c'est ce qui me fait envoyer le présent porteur jusques sur la frontière, si ce n'est que M. le comte de Briennejuge plus à propos de l'arrêter à Paris. L'ordinaire d'après-demain fera savoir la suite des résolutions d'aujourd'hui. Je n'ai cependant qu'à supplier encoreVotre Eminence que s'il m'est ordonné de faire les premiers compliments au roi d'Angleterre, ce soit en quelque qualité plus relevée que je n'en ai eu auprès de-s précédents gouvernements, et que cette rencontre m'obligeant à de nouvelles dépenses, j'en puisse recevoir les fonds du roi. J'attendrai l'une et l'autre grâce de la bienveillance dont il vous plaît d'honorer, etc.

(No 61.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZAR1N.

De Londres, ce 13 mai 1660.

Monseigneur, Depuis ma lettre d'avant-hier l'armée a suivi l'exemple du Parlement et de la ville, et sur les communications que le général a données aux officiers des lettres du roi , ils ont, par une déclaration, assuré de leur obéissance. Quelques-uns avaient néanmoins, peu auparavant, tenté la femme du général pour lui faire préférer les avantages de l'autorité souveraine à tous ceux que le roi d'Angleterre pourra donner à sa famille ; mais elle a rejeté cette proposition, et ses inclinations ont sans doute grande part à la révolution du gouvernement. Il s'est trouvé dans les troupes quelques soldats qui ont mieux aimé sortir de l'armée que de se soumettre ; mais leur nombre n'est pas considérable, et l'offre que le roi fait, par sa déclaration et sa lettre au général, de se servir de l'armée, est capable d'apaiser son mécontentement. Le Parlement, en exécution de ses résolutions d'avant-hier, a établi un comité pour dresser les actes qui doivent être passés par le roi devant son retour, et choisir les députés qui doivent porter les réponses tant de la Chambre-Haute que des Communes. L'empressement qu'il y a eu pour être de cette députation a fait nommer par les seigneurs six de leur corps dont le comte d'Oxford sera le chef, et les Communes douze. Le général envoie aussi sa réponse par son beau-frère , et la ville par des bourgeois. Cette grande députation ne partira qu'au commencement de la semaine prochaine. Il a été aussi résolu par la Chambre-Haute que tous les seigneurs seront conviés de prendre leur place, sans exception ni de ceux qui ont été en armes pour le roi , ni des Catholiques, et la proposition s'y est faite de proclamer le roi; mais

elle n'a pas été suivie, non plus que celle de convier le roi de ne point sortir de Bréda. Outre le présent de cinquante mille livres sterling que le Parlement lui envoie et les six mille livres sterling qui ont aussi été ordonnées pour la réparation de White-Hall, la ville de Londres lui fait présent dedixmille livres sterling, et des bourgeois en leur particulier de seize mille livre s sterling. Quoique chacun s'efforce de témoigner plus de zèle, il y a néanmoins quelque ombrage que sa puissance ne demeure trop absolue, et qu'elle ne soit maintenue par une armée, puisqu'il se parie de la conserver. Cette défiance pourra produire quelque débat sur les actes qui se projettent. L'on ne parle plus de retirer Je roi de Bréda, n'y ayant pas d'apparence d'aucune négociation, puisque la voix publique veut le retour sans autre limitation que celle des lois anciennes; et, afin d'éloigner la pensée que l'on a eue de l'attirer en France, il se publie, par les mêmes qui agissent pour le roi, que les ministres du roi d'Espagne sont fort mécontents de lui à cause qu'il refuse d'y retourner, en étant convié par le marquis de Caracena. Les mauvais offices que quelquesuns ont voulu rendre à la reine n'ont point eu d'effet, et il y a une entière disposition à lui accorder tout ce qu'elle peut désirer de l'Angleterre. J'ai été prié de lui faire tenir une lettre de la femme du général en réponse de celle qu'elle en avait reçue : son retour en Angleterre balancera, comme l'on croit, le pouvoir du chancelier, et déjà les partis paraissent tous formés; ce sera de quoi exercer les esprits -après le retour de cette cour. C'est, Monseigneur, ce que les affaires présentes me donnent lieu d'écrire aujourd'hui. ..»...»

(No 62) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 17 mai 1660.

Je n'ai aujourd'hui qu'à faire savoir la suite de l'acquiescement général que toute l'Angleterre a donné au rétablissement de la royauté. Le général Montague ayant reçu une lettre du roi, avec la déclaration qui a été lue dans le Parlement, il en donna communication aux principaux commandants de la flotte, et ensuite la publication en fut faite dans tous les vaisseaux avec toutes les marques de joie que les officiers et matelots pouvaient exprimer. L'Irlande a tenu une conduite conforme, et même a passé plus loin, faisant proclamer le roi solennellement ; ce qui semble avoir donné lieu à la résolution prise cejourd'hui dans le Parlement de faire demain une pareille cérémonie dans Londres, avec toutes les solennités accoutumées en pareille rencontre. 11 a été aussi arrêté cette après-dînée, dans la Chambre des seigneurs, de convier le roi de venir au plus tôt en Angleterre. Cet arrêté sera demain communiqué à la Chambre des communes, et si elle y donne sa concurrence, comme il y a lieu de le croire, quoique quelques-uns soient portés à ne pas tant presser ce retour,le roi sera bientôt en Angleterre, y ayant déjà eu ordre envoyé à la flotte de se tenir prête pour l'aller prendre, et nouvelles étant venues qu'il s'était rendu àMiddlebourg. Les autres délibérations de la Chambre des seigneurs de ces derniers jours sont moins considérables : ils avaient résolu de convier tous leurs membres de venir prendre leur place; et depuis, sous prétexte que ce serait donner lieu à quelque mécontentement, ils ontexcepté de cette invitation les seigneurs catholiques, sans néanmoins leur exclure l'entrée. Ils ont aussi, sur la plainte des sectaires d'une violence que la nonulace leur avait faite, mandé

au maire de Londres de prévenir tels désordres, et accordé au duc deBuckingham et à trois autres particuliers un acte pour ôter aux possesseurs de leurs biens la liberté d'en disposer ni même d'en toucher le revenu, et il a été fait lecture des réponses que les deux Chambres font aux lettres du roi. Elles sont avec tout le respect qui se peut attendre de bons sujets, et la mort du défunt roi y est désavouée, même qualifiée meurtre horrible. Les Communes ont, de leur côté travaillé tous les jours à mettre la dernière main aux actes qui doivent être présentés au roi par leurs députés. Ils regardent l'amnistie générale, de laquelle seront exceptés ceux qui ont été juges du défunt, dont la plupart se sont déjà retirés hors d'Angleterre ; le second porte que toutesles terres confisquées demeureront au même état qu'elles se trouvent aujourd'hui jusques à nouvel ordre ; le troisième autorise le présent Parlement, quoiqu'il n'ait pas, suivant l'usage, été appelé par le roi, mais sans conséquence pour l'avenir. Il y en a un quatrième qui regarde lareligion et en remetles différends à un synode national. Les communes ont aussi consenti à la restitutiondes biens tant dudit duc de Buckingham que des autres ; mais un semblable ordre ayant été proposé pour un autre seigneur, le général y mit de la difficulté, prétendant que ce serait donner sujet de mécontenter l'armée : ce qui arrêta l'affaire, et même a fait remettre à demain à parler encore de celle dudit sieur duc, dont la plupart des biens sont entre les mains des héritiers du Protecteur. Il y a grand nombre de députés qui sont d'avis de remettre la présentation de ces actes jusqu'au retour du roi* mais ceux que l'on nomme vieux Presbytériens veulent cette sûreté devant que de le recevoir, et même il se dit que quelques-uns d'entre eux ont fait reproche au général de ce qu'il ne se prenait point de précaution pour la liberté du peuple. De la délibération de demain dépendra le prompt retour du roi, qui, au plus tard, ne peut être différé que jusques au commencement du mois prochain. Les députés des deux

Chambres partiront dans deux ou trois jours ; la ville enverra les siens avec eux, et les chargera d'un présent de 2,000 livres sterling pour les ducs d' York et de Glocester. Le général a déjà fait partir son beau-frère avec sa réponse et la déclaration de l'armée. 11 se dit que quelque mouvement s'est exécuté dans TÉcosse par les sectaires et presbytériens qui ont été engagés contre le roi dans les dernières guerres, que même. le major général Morgan, qui commande les troupes, les appuie ; mais ce n'est pas un avis vraisemblable, et le nombre de ces mécontents ne serait pas d'ailleurs capable d'interrompre les établissements qui se sont faits. Il court aussi beaucoup d'autres bruits plus mal fondés, entre autres que le roi d'Angleterre est fort mécontent de la France, que nous avons dessein d'appuyer le soulèvement de Lambert, et que j'ai pressé le général de se faire Protecteur. Le beau-frère dudit général s'est chargé de rendre témoignage de ce qui s'est passé sur ce dernier point, et il se reconnaîtra que je l'ai prié de porter des paroles bien éloignées d'une telle proposition. La source de toutes ces impressions que l'on tâche de donner procède de f animosité que quelques-uns de ceux qui sont auprès du roi ont contre la reine et la France. Il se professe aussi assez ouvertement que la Suède a fort désobligé l'Angleterre dans ces derniers temps; mais je ne puis croire que la cour qui doit retourner rapporte tant d'aigreur, et elle ne sera pas d'ailleurs en état de se formaliser du passé, surtout contre des Etats puissants. M. Lockhari est allé aBréda pour se réconcilier, et il s'est confirmé depuis peu que les ministres du roi d'Espagne ont tâché d'attirer celui d'Angleterre en Flandre, pour l'obliger à la! restitution de Dunkerque. Il ne me reste qu'à me dire etc.

De Londres, ce 21 mai 1660,

Monseigneur, La relation de ce qui s'est passé depuis ma dernière lettre fera savoir à Votre Eminence que le roi d'Angleterre fut proclamé avant-hier, premièrement dans la place de Westminster, et ensuite devant White-Hall et dans la ville de Londres, avec toutes les solennités accoutumées en telles rencontres, qui néanmoins ne méritent pas d'être rapportées. Il n'y eut rien d'extraordinaire que les démonstrations de joie que donna le peuple. Le même jour, l'on fit encore des feux devant toutes les maisons, le canon de la Tour fut tiré, et toutes les personnes de condition firent distribuer du vin au peuple, Je crus devoir me conformer à cet exemple, et en donnai l'avis aux autres ministres étrangers qui me consultèrent. Il est aussi à remarquer que la proclamation a été faite en des termes que l'on prétend non usités, en ce qu'ils déclarent qu'elle n'est pas nécessaire, et que le droit du roi à la couronne lui est indubitablement acquis par sa naissance. Les armes de la République, qui étaient dans la Chambre du Parlement, furent, après avoir été exposées quelque temps, brûlées par l'un des membres de ce corps qui avait eu plus de part aux premiers mouvements d'Angleterre. Et enfin chacun tâche d'exprimer un zèle tout particulier, sans considérer si les prérogatives du peuple, dont l'on était autrefois si jaloux, en sont blessées. Les députés du Parlement, qui agissent avec moins de chaleur, voulaient remettre cette proclamation ; mais ils ne virent pas jour à y réussir, et se réduisirent à proposer qu'après avoir fait tout ce qui regardait l'intérêt du roi, les actes populaires se missent en considération; et dans les dernières séances il s'est fait toute dili-

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gence pour achever ceux qui regardent la religion, l'amnistie, la vente des biens confisqués et le paiement des arrérages dus aux forces tant de terre que de mer. Il fut proposé, sur le second, de faire fermer les ports pour empêcher que ceux qui ont trempé dans la mort du roi ne se sauvent ; mais on jugea plus à propos de laisser la porte ouverte, et même ils ne sont pas tous exceptés du pardon» Il fut aussi trouvé que ceux qui- ont été juges dans les hautes cours de justice oumembres du Comité de sûreté ne devaient pas jouir de l'effet de l'acte qui confirme les ventes ou dons des biens confisqués, du nombre desquels celui du duc de Buckingham et de trois autres a été excepté. La pensée était venue à quelques serviteurs de la reine d'en excepter aussi les domaines affectés pour le douaire de la reine ; mais d'autres, plus clairvoyants, sont d'avis de n'en faire aucune mention présentement, crainte que la faction de Hyde ne prît occasion de faire quelque ouverture préjudiciable à ses intérêts; et les mêmes ne doutent point qu'après le retour du roi, s'il ne lui est point contraire, elle rentrera sans peine dans tous ses droits. Le général professe aussi de vouloir agir pour son service ; ainsi personne ne doute que la liberté de repasser en Angleterre ne lui soit laissée tout entière, et la jalousie que quelques-uns ont du crédit qu'a le chevalier Hyde leur fait souhaiter qu'elle soit au plus tôt en Angleterre. Le Parlement a, par une délibération exprès, arrêté que le roi sera convié de s'y rendre au plus tôt, et il a été mandé à l'amiral Montague de se rendre avec toute sa flotte sur les côtes de Hollande pour recevoir ses commandements. Les députés du Parlement doivent aussi partir demain avec grande suite de noblesse, outre celle qui est déjà passée en Flandre : ils ne devaient être chargés que des réponses des deux Chambres; mais l'on leur donnera instruction sur tout ce qui est désiré du roi, et ils l'accompagneront dans son passage , qui ne peut être différé au-delà de douze ou quinze jours, lui ayant été mandé par ses plus zélés serviteurs de l'avan-

cer pour prévenir les factions qui pourraient se former, durant son absence, contre son autorité que quelques-uns souhaiteraient fort de limiter ; entre autres se proposentils de lui présenter les grands officiers du royaume. L'on a établi ces derniers jours un Comité pour régler les cérémonies et la manière de sa réception; un autre travaille à faire fonds pour l'entretien de sa maison et le revenu qui lui doit être donné ; et la femme du général prend soin des meubles. Le Parlement a rendu cejourd'hui les actions de grâces à Dieu du changement arrivé, et il y a ordre aux ministres de prier désormais pour le roi et les ducs d'York et de Glocester ; mais la reine n'y est point comprise, ce qui est contre la coutume du passé. Les bruits qui couraient d'un soulèvement en Ecosse ne se sont pas trouvés véritables, et tous les avis qui se reçoivent du dehors assurent d'une entière soumission. La garnison de Dunkerque n'a pas manqué de suivre cet exemple, et M. Lockhart est ailé auprès du roi par ordre du Conseil d'Etat. Il se doute que le gouvernement de Dunkerque lui soit conservé, et que la liberté soit laissée au roi de rendre cette place àl'Espagne; mais il ne s'est encore pointparlé de telles affaires, et tout se remet à son retour. Je n'ai plus qu'à me dire, etc.

De Londres, ce 3 juin 1660.

Monseigneur, La lettre que Votre Éminence m'a fait l'honneur de m'écrire le 29 du mois passé Tient de m'être rendue, et j'ai aussi recula dépêche de M. de Brienne; mais le cours qu'ont pris les affaires d'Angleterre me met hors d'état de rendre les services qu'elles m'ordonnent. Il se sera déjà remarqué dans mes précédentes que les intrigues des amis du chancelier Hyde ont eu plus de succès que mes diligences pour attirer le roi d'Angleterre en France , et que la chaleur, tant du Parlement que du peuple, a rompu toutes les mesures qui se prenaient pour y porter la négociation du traité que les principaux du Conseil d'État projetaient, sur la confiance que le général demeurerait ferme dans les sentiments qu'il leur professait. Si les avantages que l'on a proposés aux siens l'ont disposé à abandonner ses amis, la froideur des serviteurs particuliers de la reine d'Angleterre n'a pas moins favorisé le dessein du chancelier ; ils jettent la faute sur la cour du Palais Royal, et en effet le milord Jermyn n'est point allé en Flandre qu'après l'arrivée d'un gentilhomme qui fut dépêché d'ici vers la reine pour savoir ses intentions sur les ouvertures que j'avais faites, et qu'ils ne croyaient pas lui être agréables, puisqu'elle ne leur en avait point fait écrire. Dans le temps que cet éclaircissement était attendu, le général s'engagea d'appuyer la retraite du roi à Bréda préférablement à tout autre lieu, à moins qu'il n'y eût quelque répugnance ; si la reme eût plus tôt envoyé quelqu'un auprès de lui, ou si l'on eût agi de deçà avec plus de chaleur, ce coup aurait été prévenu. Il n'y a maintenant rien à faire qu'à traverser les desseins que ledit

chancelier peut former au préjudice de la France : sa mauvaise volonté passe pour constante ; mais il s'y parle diversement de son crédit, et beaucoup se flattent qu'il ne sera pas difficile à détruire. Ce ne peut être néanmoins par le général : il n'est pas réputé homme de conseil ni de cour,- et ses proches, aux avis desquels il défère beaucoup, sont gagnés, entre autres le frère de sa femme, qui prétend l'avoir disposé à rétablir le roi. C'était par lui que j'avais entretenu correspondance avec le général, et depuis que les agents du chancelier l'ont attiré dans leurs intérêts, il a discontinué à me voir. Les vieux Presbytériens sont plus disposés à s'opposer au premier ministre, et si le nombre de la jeunesse dont les deux Chambres du Parlement sont remplies ne leur avait point fait perdre cœur, ils auraient stipulé son éloignement aujourd'hui. Les uns appréhendant que leurs efforts ne soient inutiles, et les autres étant entretenus d'espérances, l'on ne doit pas s'assurer sur leurs inclinations. Je n'ai point laissé de prendre relation avec des principaux, et ce sont ceux qui souhaitent le plus la reine d'Angleterre, afin qu'elle les appuie et combatte la puissance du chancelier devant qu'elle soit plus affermie. Bien qu'il ne paraisse aucun obstacle à son retour, l'on ne peut pas répondre des sentiments qu'aura le roi lorsqu'il sera ici, et peut-être fera-t-on naître, de la part du Parlement, des difficultés pour lui donner un prétexte de différer son passage. Déjà même il se dit être à contretemps devant que les affaires soient établies, qu'il produira des factions dans la cour et que la religion en recevra du préjudice. Néanmoins, ces considérations n'auront point de force si elles ne sont pas sous main insinuées par ceux que l'on sait parler suivant l'esprit de cette cour ; ainsi de là dépend le jugement qui se doit faire du crédit de ce ministre : il ne s'en devra pas prendre ombrage s'il n'est pas capable de retenir la reine en France. Je n'ai pas manqué d'agir pour son service avec toute la chaleur qui m'est prescrite, et sans doute elle

aura été informée, aussi Lien que le roi d'Angleterre, de l'exécution des ordres qui m'ont été envoyés, quelquesuns des plus signalés dans son parti avec qui j'ai habitude particulière depuis mon séjour en ce pays s'étant chargés de rendre ce témoignage. Ils sont même persuadés que, dès le temps du soulèvement que fit le chevalier Booth, la France était prête de se déclarer contre la République, pour avoir lors tenu des discours qui leur semblaient des propositions bien positives. Les dernières démonstrations que Sa Majesté a données de sa bonne volonté achèveront de confirmer le roi d'Angleterre que ma conduite a été sincère, et je ne me fais pas de doute de me présenter à lui en la manière qu'il agréera, si son arrivée devance les ordres que j'attends par mon courrier. Je continuerai aussi de ménager le général, auquel je parlai des intérêts de la reine dans ma dernière visite, le conviant d'avoir la gloire de son retour aussi bien que de celui du roi, au-devant duquel il alla hier sans autres troupes que sa compagnie de cavalerie , dans laquelle s'est mise force noblesse. Il n'a pas été jugé à propos de prendre tant de confiance aux vieux régiments, encore que les officiers soient bien intentionnés, et il s'est aussi formé quelques autres compagnies de gentilshommes, entre autres une sous le nom de madame la générale, dont un comte d'Angleterre n'a pas dédaigné d'être lieutenant. Les bourgeois de Londres en ont formé d'autres, et après s'être fait voir dans les rues, elles se mirent toutes hier en marche, sur l'avis que les députés du Parlement ont donné que le roi se devait embarquer avanthier, qu'il prendrait terre à Douvres, et viendrait aussitôt ÈCantorbery pour y faire quelque séjour. Les deux Chambres duParlement attendront ici ses ordres, et comme elles ne font point état d'aller au-devant, j'ai cru aussi devoir l'attendre à Londres. La Chambre des communes a ces derniers jours été en grand débat sur la proposition que l'un des membres a faite d'éloigner les Catholiques de la cour suivant les anciennes lois. Le prétexte de ce ban est pris

de quelque mouvement arrivé en Irlande dont les Catholiques sont estimés les principaux auteurs. La question n'a pas encore été décidée, partie de cette compagnie ne jugeant pas à propos d'user de cette rigueur dans la présente conjoncture. Cette proposition n'a pas empêché que tous les seigneurs catholiques n'aient pris leur place dans la Chambre-Haute, et jusques à cette heure les autres ne s'en sont pas formalisés ; mais si i'acte qui se projette passe, ils pourront bien être attaqués. Les deux Chambres ont eu quelque contestation touchant leurs prérogatives, sur ce que, celle des Communes ayant demandé le concours des seigneurs pour la confiscation des biens des juges du roi, ils en sont bien demeurés d'accord, mais ont, dans leur acte, traité les Communes de plaignants et nonpas de juges, et prétendent qu'elles ne peuvent agir en autre qualité. La levée d'argent a encore occupé cette assemblée, de laquelle le général prit congé devant que de partir. Il y a nouvelle d'Irlande que la Convention d'Irlande a député au roi, et fait un présent de vingt mille livres sterling et quatre aux ducs d'York et de Glocester. Quelques-uns des officiers de la cour de justice qui condamna le roi, et l'un des juges ont eu la hardiesse de se présenter à la Chambre des seigneurs, qui les a envoyés à la Tour. Je ne puis, Monseigneur , voir sans reconnaissance l'approbation dont Votre Eminence honore ma conduite et les assurances qu'elle me renouvelle de sa bienveillance ; mais quand je considère d'un autre côté l'état de mes affaires et les avantages que la plupart des autres retirent de leurs services soit en charges, places d'honneur ou biens, je ne puis qu'accuser ma destinée et me représenter la fortune plus favorable en tout autre lieu que l'Angleterre. Cette réflexion augmente le désir que j'ai de passer en France, et je supplie Votre Eminence que la liberté m'en soit donnée, après avoir exécuté les ordres qui me pourront être envoyés par mon courrier. J'espère que cette grâce n'épuisera ooint ses bontés envers celui qui a l'honneur d'être, etc....

De Londres, ce 7 juin I66u.

Monseigneur, J'accuse par l'ordinaire précédent la lettre que Votre Eniinence m'a fait l'honneur de m'écrire le 25 du passé, par le courrier que j'avais dépêché ; mais, ayant remis à aujourd'hui d'y répondre, je dois, devant que de parler de ce qui s'est passé en Angleterre ces derniers jours, assurer que je ne manquerai pas d'exécuter ponctuellement ce que Votre Eminence m'ordonne, et les ordres qui me sont envoyés par M. de Brienne.*Ils se réduisent, aujourd'hui que le roi d'Angleterre est rentré en son pays, à m'employer pou? le service de la reine , et contre le chancelier Hvde, et à former des habitudes dans le Parlement dont Sa Majesté puisse se prévaloir. Comme ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il m'a paru que c'était les seuls services que l'on pouvait attendre de moi, aussi a-ce été ma principale occupation depuis que le retour du roi a été certain, et j'en ai traité avec différentes personnes, entre autres avec des plus considérables Presbytériens, qui se sont assez ouvertement déclarés du parti de la reine , et contre le chancelier, dont le crédit leur donnait •de l'ombrage; mais ils ont presque perdu cœur depuis que le général a donné les mains aux résolutions que le Parleancnt a prises de rappeler le roi sans conditions ; et toute leur ressource aujourd'hui est dans l'inclination qu'il aura {pour la reine, étant certain que si elle ne le porte pas à la rappeler en Angleterre, le chancelier et le marquis d'Ormond feront aisément naître des obstacles à son retour sous le prétexte de religion. Et les ouvertures qu i se sont faites •depuis peu contre les Catholiques ne semblent pas avoir 4\utre but que de lui fermer la porte; au moins est-ce la pensée de beaucoup de personnes, et que ces deux minis-

très sont fort unis contre son retour, prévoyant que leur crédit recevrait atteinte par sa présence; mais sur les intérêts d'argent qu'elle peut avoir, il sera sans doute donné toute satisfaction. Le milord-Jermyn, comte de Saint-Albans, qui est ici d'hier au soir, aura découvert ce qui se doit espérer du côté du roi , et la revue qu'il a déjà faite de ses amis lui aura donné tout éclaircissement sur lequel il se pourra prendre des mesures ; et si mon ministère peut contribuer à l'avancement de ses desseins, je ne manquerai pas d'agir avec toute la chaleur qui m'est prescrite. Pour ce qui est du Parlement, il ne se peut dire de quelle utilité sera son inclination. Le roi est rentré avec une si grande affection des peuples que rien ne lui peut être maintenant contesté, et les forces qui se trouvent en ses mains par l'entière résignation du général le mettent dans un état bien différent de celui de ses ancêtres. Les plus clairvoyants jugent que désormais les prérogatives du peuple dépendront de la volonté de son souverain ; et pour peu qu'il soit armé, rien ne lui sera difficile en suivant l'exemple du Protecteur, qui a gouverné l'Angleterre avec une armée de sept à huit mille hommes, bien que toute la noblesse et la plus grande partie des peuples détestassent son autorité. Il se parle même déjà de rompre le présent Parlement pour n'avoir pas été convoqué selon les formes; et les apparences veulent que, si les ministres ne le voient bien intentionné , ils ne le laisseront pas longtemps sur pied. La maison des seigneurs paraît la plus ferme ; mais ceux dont elle est composée ne sont pas capables de grande entreprise, et les vieux qui ont été engagés dans les dernières guerres ont bien déchu de leur fierté. Le comte de Manchester est de ce nombre; mais il croit avoir beaucoup mérité dans ces derniers temps, et l'espérance de quelque charge principale le rendra fort circonspect. J'avais fait habitude avec lui depuis quelques années; je m'étais même adressé d'abord à lui pour faire prendre ici la résolution de convier le roi d'Angleterre à passer en France, et il professait d'v vouloir travailler ; néanmoins je ne l'ai

point vu agir; et depuis que la lettre de monsieur son frère lui a été rendue, il m'est bienvenu voir, mais avec compagnie, et en me donnant sa réponse il a remis à ni'entretenir une autrefois. Madame de Carlisle est plus disposée à s'intriguer, et a paru assez telle dans tous ces temps ; mais son crédit est diminué, et le comte de Northumberland son frère est aussi bien déchu. Il est à craindre que le reste du parti presbytérien, disposé pour la France, n'ait semblable destinée. Quant au général, je l'ai ménagé, prévenant les ordres qui mont été envoyés de lui faire civilité sur l'heureux succès de son entreprise; mais personne ne croit que ses avis décident les questions qui se traiteront dans le conseil d'Angleterre, surtout à l'égard des affaires du dehors ; d'ailleurs ses confidents sont tout à fait dans les intérêts du chancelier. L'un d'eux, le sieur Morrice, a été fait ministre et secrétaire d'Etat; les autres ont reçu d'autres bienfaits par la même voie. L'on parle néanmoins encore différemment du crédit qu'a le chancelier, et le roi d'Angleterre ne veut pas qu'il soit estimé tel que beaucoup le représentent ; quelquesuns croient que le comte de Saint-Albans aura grande part aux affaires. Ces opinions ont besoin de confirmation, et eJiè ne peut être donnée qu'après l'arrivée du roi à Londres. 11 débarqua le 4 de ce mois à Douvres ; le général le reçut sur la côte, à genoux, et avec toute l'armée. Le roi lui fit toutes les caresses qui se peuvent imaginer, l'appela son père, et après un entretien de peu de temps en particulier, et qu'il eut reçu le salut de la noblesse sous un dais qui avait été dressé, ayant à ses côtés les ducs d'York et de Glocesterqui reçurent les mêmes respects en même temps et couverts, le roi monta en carrosse, dans lequel lesdits princes entrèrent d'abord avec le général; le duc de Buckingham s'y mit aussi sans y être appelé, bien qu'il lui eût été fait un accueil fort froid. Le roi prit le chemin de Cantorbéry, sur lequel ayant trouvé toutes les compagnies de gentilshommes en ordre de bataille, il monta à cheval, et fit en cet état son entrée dans cette ville, où il a demeuré jusques à cejourd'hui; du-

rant son séjour il a donné l'ordre de la Jarretière au général et au comte de Southampton, avec cette différence que les ducs d'York et de Glocester attacheraient le cordon et la jarretière au premier, et le héraut d'armes à l'autre. Il fut aussi lu un écrit contenant les motifs de la promotion du général, qui étaient pris de son extraction du sang royal, bien que ce ne Soit que par bâtardise, et du service qu'il a rendu en retirant les trois nations de l'esclavage. Avec le même comte ont été favorisés le sieur Morrice et le chevalier Ashley Cooper qui était du vieux Parlement, et l'ordre a été envoyé au général Montague qui commande la flotte sousle ducd'York,fait amiral. Toute cette compagnie part aujourd hui de Cantorbéry pour s'approcher de Londres, oùle roi entrera demain à la tête de la noblesse. La brièveté du temps ne permettant pas de grandes magnificences, les deux Chambres du Parlement l'attendront à White-Hall. 11 ne s'est rien passé de considérable dans ces deux corps tous ces jours. Les seigneurs ont accordé aux Communes la liberté de se couvrir qu'ils leur contestaient, et celles-ci ont résolu un acte contre les Catholiques irlandais , avec le renouvellement des lois qui éloignent de la cour tous ceux de même religion. Le roi en s'embarquant avait fait défense à ceux de sa suite qui la professent de passer avec lui , d'où l'on peut juger une uniformité d'esprit. Je me mets en état de présenter les lettres de créance qui m'ont été envoyées. L' ambassadeur des Etats-généraux qui était ici a été révoqué sur le désir que le roi en a témoigné à La Haye, et celui de Portugal appréhende fort de n'être pas admis à l'audience après ce qui est arrivé à son collègue résident en Hollande

(Ko 660 M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARÏN.

De Londres, ce 10 juin 1680*

Monseigneur, Je n'ai rien à écrire aujourd'hui que l'entrée du roi à Londres, pour n'avoir pas eu le temps depuis son arrivée de lui présenter la lettre de Sa Majesté, et il n'y a eu aucune solennité ni magnificence remarquables dans cette occasion; mais seulement grandes déclamations et expressions de joie. Le roi partit le matin de Rochester, à quelque dix lieues de la ville , et monta à cheval à deux lieues près, où toutes les compagnies de noblesse, et cinq régiments de l'armée étaient en leur rendez-vous ; il marcha au milieu de ces deux corps, et fut rencontré par le maire de Londres, accompagné des échevins et compagnie de bourgeois à cheval, proche le commandement de leur juridiction. Le maire présenta son épée au roi, qui la lui remit entre les mains, et étant remonté à cheval, il la porta, tête nue, devant lui, ayant le général Monk à sa droite et le duc de Buckingham à sa gauche. Le roi venait immédiatement après, les ducs d'York et de Glocester à ses côtés mais un peu derrière ; il passa en cet ordre toute la longueur de la ville, au travers Je deux rangs de piquiers de la milice bourgeoise et des compagnies de marchands qui étaient avec leurs robes et étendards en haie derrière des barrières plantées dans toutes les rues, en quelques-unes desquels les conduits d'eau étaient remplis de vin. Le roi trouvales deux chambres duparlement àWhite-Hall, suivant l'ordre qu'il leur en avait donné la veille, et elles lui firent harangue, la Haute par le comte de Manchester, son orateur, et les Communes par le leur. La journée finit par des feux de joie devant toutes les maisons et force décharges de canon de la Tour deLondres.Lajournée d'hier fut employée

à recevoir tous ceux qui se présentèrent, et aujourd'hui les ducs d'York et de Glocester ont commencé de prendre place au Parlement, en vertu des patentes qu'ils en ont eues dès le temps du roi défunt, les princes du sang n'ayant point cette prérogative que par commission. Ils y ont appuyé le désir que le roi a fait témoigner par l'un des seigneurs que quelques-uns de ceux qui ont été créés pairs parle défunt roi fussent admis ; et bien que la Chambre des communes eût projeté un acte pour annuler tous ces titres et que la Chambre des seigneurs souhaitât de concourir avec elle à cette résolution, pas un d'eux n'a osé contester la proposition, et cet acquiescement ouvre la porte à tous les titres créés depuis la guerre, ce qui rendra cette assemblée plus auguste par son nombre qu'elle ne l'était. Cette après-dînée, le Conseil d'Etat a commencé de s'asseoir, et le sieur Hollis avec le président du précédent Conseil ont été admis. Le comte de Manchester et le baronRobarts, estimés des plus habiles de la nation, doivent être encore ajoutés, bien que le dernier ait été des plus ardents contre le roi; ce qui chagrine quelques-uns des vieux royalistes. Il a été jugé à propos dans ce juncto de passer trois actes du Parlement, dont le principal regarde la confirmation des ventes; l'acte qui renouvelle les anciennes lois pénales contre les Catholiques a été présenté de la part des Communes à la Chambre des seigneurs; celui d'une imposition de trois millions payables en trois mois a passé, comme aussi la prorogation des séances de la justice, et ce sont les principales délibérations de ces derniers jours. Il se doit parler des affaires de la reine. J'ai, ce matin, fait savoir au secrétaire d'État que Sa Majesté m'a envoyé des lettres de créance, et le comte de Saint- Albans, qui m'est venu voir ce soir, m'assure qu'il a trouvé, cette après-dinée, le roi bien disposé à me recevoir, nonobstant l'impression que l'on lui a voulu donner que dans ces derniers temps, au lieu d'agir pour son service, j'avais pressé le général de se faire protecteur. C'est un bruit qui s'était répandu il y a déjà quelque temps, mais

sans aucun fondement que des civilités et offres d'amiiié que Votre Éminence m'avait ordonné de lui faire peu de jours après son arrivée à Londres. Les auteurs sont ceux qui souhaitent d'aigrir les esprits contre la France, et par réflexion contre la reine. Je remets jusques au prochain ordinaire à écrire ce que j'ai appris sur ce sujet, et du crédit qu'a le chancelier, n'en ayant pas le temps aujourd'hui; et après avoir rapporté les excuses que m'a envoyées M Loclchart de ce qu'il ne me visitait pas, fondées sur ce que sa disgrâce procédait en partie de la grande amitié qu'il avait témoignée à la France, je me dirai, etc.

(No 67.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN

De Londres, ce 14 juin K>60.

Monseigneur, Je satisferai à ce que ma précédente aura fait attendre à Votre Eminence touchant le chancelier Hyde , en l'informant qu'il m'est rapporté de différents endroits que le roi d'Angleterre ne résout aucune affaire considérable sans sa. participation , qu'il n'a donné aucune place principale qu'A des personnes qui sont bien avec ce ministre, qu'il attribue à ses soins son rétablissement, et qu'il est assez disposé à se décharger sur lui du grand embarras des affaires ; que néanmoins il prend en mauvaise part si l'on lui donne la qualité de premier ministre et que l'on le croie si puissant. Le comte de Saint-Aibans m'en a parlé comme si le crédit était partage, entre le chancelier et ie marquis d'Ormond , mais aussi juge-t-il que le premier prévaudra enfin : l'un peut être plus agissant et appliqué aux affaires, et l'autre fort aimé du roi: tous deux sont également mécontents de la France et affectionnés à l'Espagne , et la crainte qu'ils ont du retour de la reine leur fait rechercher les occasions d'exciter quelque aigreur dans l'esprit de leur maître contre la France. S'ils y avaient aussi bien réussi qu'à imprimer dans le peuple une aversion contre nous, l'on pourrait s'attendre à une guerre : depuis le retour de cette cour il ne se parle d'autre chose, et beaucoup se persuadent qu'étant nécessaire de donner de l'occupation au dehors aux troupes d'Angleterre, ce ne pourrait être avec moins de préjudice qu'en les employant contre la France. Mais je n'entends pas que le roi entre dans ces sentiments, et, jusques à cette heure, ce qui m'en a été rapporté le représente mieux informé de son intérêt. Le bruit public veut aussi qu'il ne me recevra point , et je ne puis qu'entrer en défiance que ce soit avec

quelque fondement, ne recevant aucune nouvelle du secrétaire d'État, bien que quand je lui fis savoir que j'avais des lettres de créance , il eût promis d'en avertir sur 1 heure le roi et de me donner bientôt réponse. Je l'ai envoyé chercher ce soir, et il l'a remise à demain sans s'expliquer. Quant à l'état où se trouve le comte de Saint-Albans, par son propre aveu, lorsqu'il est venu en Angleterre, il ne se croyait pas fort avant dans les bonnes grâces du roi, et d'autres me l'avaient confirmé ; mais il a ces derniers jours été plus écouté, et il m'assure d'avoir reconnu le roi tout autrement disposé que la voix publique ne le fait tant à l'égard de la France que de mon particulier; aussi n'a-t-il pas sujet de s'en plaindre, après que le beau-frère du général a déclaré que je ne l'avais chargé d'aucune proposition qui tendît à étouffer la bonne volonté dudit général, dont l'on ne croit pas que le crédit soit de longue durée; les Presbytériens qu'il a trompés (rappelant le roi sans condition, contre sa parole), le pousseront à bout s'ils peuvent, et le chancelier le ménage. Quelques-uns des principaux ont été appelés au Conseil ; la plupart des autres sont seigneurs des plus qualifiés qui étaient dans le même emploi sous le roi défunt ou sous celui d'aujourd'hui; il n'y a que le duc de BucHngham de rejeté, et il se publie que le roi même le fit sortir de sa chambre , lui disant qu'il l'appellerait quand son service lui serait nécessaire. Sa conduite passée est cause de cette disgrâce, et il n'en a pas tenu une, ces derniers jours, propre àen effacer le souvenir. La plupart des principales places ont été aussi remplies : le marquis d'Ormond est grand-maître, et prétend d'être vice-roi d'Irlande; le général y aspire aussi, bien qu'il ait celle de grand-écuyer ; le comte de Manchester est chambellan; le chancelier s'est mis en possession de la sienne tant dans la Chambre de justice que dans la Chambre des seigneurs, dont il est l'orateur : le généralat des postes, de mille livres sterling de revenu, a été donné au duc de Glocester. Il s'est parlé de mettra sur pied un corps de douze cents chevaux pour être toujours entretenu; et, bien que l'on veuille

que le général y soit contraire, le roi en disposera sans doute suivant sa volonté. Il alla au Parlement, le onzième, par eau et sans cérémonie, pour y approuver les actes qui autorisent la séance de ce corps, ,1a continuation des séances de la justice et l'imposition des trois millions de livres que le Conseil d'Etat avait la veille examinée. Ce fut après un discours assez succinct que le roi fit aux deux Chambres, par lequel il leur témoigna de la reconnaissance de l' affection qu'elles venaient de lui témoigner, et les assura de l'entière exécution de la déclaration qu'il avait envoyée de Bréda; le chancelier prit ensuite la parole, et après avoir exagéré la miraculeuse révolution qui vient d'arriver, loué le général et représenté le roi dans un ferme désir d'observer cette même déclaration, il pressa le Parlement de mettre la dernière main à l'acte d'amnistie en nommant ceux qui en doivent être exceptés, afin que les autres soient non-seulement exempts de danger, mais aussi de crainte. Il recommanda aussi l'acte qui regarde la religion, laissant entendre qu'il fallait avoir égard aux tendres consciences, et la satisfaction de l'armée par le paiement des arrérages qui lui sont dus. Dès le lendemain il fut travaillé au premier de ces actes, et arrêté que les juges du roi qui ne se représenteront point dans quinze jours seront déclarés traîtres ; deux d'entre eux ont été pris, dont Fun est beau-frère du défunt Protecteur, et a eu grande part à la ruine de son fils. Il s'est fait recherche ces derniers jours d'autres criminels : ce sont ceux qui trahissaient le roi, dont le clerc du sieur Thurloe avait commencé dès Bréda de découvrir quelques-uns ; et lui-même, à ce que l'on dit, a révélé les autres ; il s'en est entre autres trouvé un des chefs du parti que le chevalier Booth commandait, et un autre, qui a été mis à la Tour, colonel fort estimé du roi. Deux gentilshommes d'auprès du duc de Buckingham étaient de cette même cabale et se sont sauvés. Il a aussi été arrêté, ce matin, un homme dans White-Hall, sur des avis venus de la campagne , soupçonné d'avoir eu dessein sur la personne du roi, dont le premier acte qui ait paru au public sous son

nom a été une proclamation contre les ivrognes, vice auquel ceux de son parti sont accusés d'être un peu sujets. Deux autres proclamations ont depuis été publiées, en conformité des résolutions du Parlement , qui défendent de déposséder sans ordre de justice les détenteurs des biens confisqué0 taat en Irlande qu'en Angleterre; ce sont des ordres agréables au peuple et à l'armée principalement. L'acte qui renouvelle les lois contre les Catholiques n'a point encore passé dans la Chambre des seigneurs ; et même, en ordonnant la lecture des communes prières dans la compagnie, il a été arrêté que personne ne serait assujetti à s'y trouver ; ce qui aurait choqué les Catholiques. Ce même corps a pris aujourd'hui le serment de fidélité au roi. Quelques-uns du Conseil debourgeoisie avaient samedi pris le temps de l'absence d'une partie de leurs confrères pour résoudre une requête au Parlement tendant à ce que le covenant soit entretenu ; mais, ce matin, ce même Conseil s'étant trouvé plein , ce résultat a été révoqué, et le général de la nation n'a point d'autre pensée que de plaire au roi. 11 ne me reste qu'à me dire, etc.

De Londres, ce 17 juin IG60.

Monseigneur, La promesse que me fit le secrétaire d'Etat, le 14 de c& mois, d'une prompte réponse a été exécutée fort régulièrement. Il m'envoya hier un homme qui me dit de sa part qu'encore que le roi désire de conserver la bonne intelligence avec tous ses voisins, particulièrement avec ia France, et soit disposé à recevoir ceux que Sa Majesté lu,' enverra, néanmoins il ne pouvait m'admettre à l' audience* pour lui présenter mes lettres de créance, à cause que, dair; le cours de ma négociation, j'ai agi contre son service, <e* qu'aussi le roi désirait que je sortisse d'Angleterre. Je professai d'être surpris d'un tel message, et que je m'atteitdais à trouver plus de correspondance à l'amitié de St Majesté dont je devais renouveler les assurances; que pour ma conduite, elle avait été conforme à mes ordres, v-t que si elle était bien connue, le roi d'Angleterre aurait plus de sujet de s'en louer que de s'en plaindre. Cet envo3/é, ne s'en tenant pas à cette réponse, m'a demandé ce qu'il rapporterait touchant ma sortie hors d'Angleterre. Je lui ai dit que je ferais savoir ce désir à Sa Majesté en diligence, ne pouvant me retirer sans sa permission. Il m'a encore reparti que la résolution qu'il m'apportait n'ayant point été prise sans mûre délibération, elle ne serait point changée. Je lui ai témoigné que sans doute il me serait mandé àa m'y conformer, Sa Majesté n'ayant pas accoutumé d'envoyer ni de tenir des ministres dans aucun Etat pour j être regardés de mauvais œil, mais qu'aussi j'espérais qiiQ jusqu'à l'arrivée de ces ordres le roi d'Angleterre en userait en mon endroit de la même manière qu'il souhaiterait que ses ambassadeurs fussent traités en France. Je juge^

à propos de demeurer dans ces termes généraux qui laissaient la porte ouverte à un changement de résolution, si celle du roi d'Angleterre n'était fondée que sur quelque particulier ressentiment, comme il m'était déclaré, et je crus ne le pouvoir mieux désabuser que par le comte de Saint-Albans, que j'avais recherché, la veille de ce message, dans l'espérance de découvrir si cette réponse se projetait, comme il m'était rapporté ; mais il ne voulut point s'ouvrir : seulement désira-t-il qu'aussitôt que le secrétaire d'Etat me l'aurait envoyée, je lalui communiquasse ; ce qu'ayant fait, il m'est ce matin venu voir, et m'a dit qu'il ne s'était point trouvé au Conseil le jour que la résolution y fut prise de me refuser l'audience, mais que, s'étant informé des motifs, il avait appris que la chaleur avec laquelle j'avais agi sous le défunt Protecteur, et les paroles ambiguës que j'avais portées au général Monk ces derniers temps, qui pouvaient lui donner la pensée de suivre l'exemple du même Protecteur, ayant persuadé le conseil de mon aversion contre le rétablissement du roi d'Angleterre, il avait été conseillé de ne me point admettre. Je suis demeuré d'accord d'avoir exécuté les ordres de Sa Majesté sous tous les gouvernements d'Angleterre avec tout le zèle qui se doit attendre d'un bon serviteur: que néanmoins ce n'avait jamais été avec dessein de nuire aux intérêts du roi d'Angleterre , mais seulement d'établir une parfaite correspondance entre les deux nations ainsi qu'il m'était ordonné, et que je ne croyais pas que personne m'en pût savoir mauvais gré ; que si même l'on examinait bien ce qui s'était passé dans les différentes conjonctures, il se remarquerait que la France avait ménagé l'intérêt du roi d'Angleterre jusqu'à éviter dans les traités les moindres expressions qui pouvaient déroger aux droits que la naissance lui donnait ; et quant à mes compliments au général, ils n'étaient point sujets à aucune interprétation, surtout après m'être le même jour si nettement déclaré à son beaufrère, qui l'a reconnu ; que toutes mes avances et offres

tendaient à favoriser le rétablissement de la famille royale par l'entremise de la France, et à contribuer en même temps à l'élévation particulière du général; qu'au reste, si les informations qui étaient données au roi d'Angleterre prévalaient sur cette vérité, que je pouvais facilement justifier par mes ordres et mes dépêches à la cour, et si l'aigreur qui semblait être excitée contre moi ne permettait pas au roi d'Angleterre de me voir, au moins ce refus devait être d'une façon moins désobligeante que celle qui s'était observée ; qu'il ne fallait qu'éloigner l'audience, cependant prier Sa Majesté d'envoyer une personne plus agréable, et même prendre une ré-solution publique de ne point traiter avec les ministres étrangers qui ont été employés sous-les précédents gouvernements, afin que le mauvais traitement qui m'était fait ne pût pas s'attribuer à un ressentiment particulier contre la France, comme la voix publique le voulait, ou à une animosité de quelques-uns du Conseil d'Angleterre , qui dans cette rencontre semblaient suivre plutôt leurs passions que la bienséance, et vouloir aliéner l'amitié d'entre les deux rois au lieu de l'entretenir; que pour moi je n'agirais point avec cet esprit, et que, bien loin d'engager le public dans une querelle, je ne songeais qu'à la prévenir et à faire trouver bon à Sa Majesté ma retraite, puisque mon séjour en Angleterre ne pouvait plus être utile à son service; que j'avais seulement à désirer, afin qu'il ne me soit pas reproché que, faute d'éclaircissement, j'aie laissé prendre créance à des rapports si mal fondés, que le roi d'Angleterre m'eût envoyé le secrétaire d'État ou quelque autre de son Conseil pour» conférer avec moi, étant assez ordinaire entre les princes amis d'en user avec cette circonspection , et que sans doute il lui aurait rapporté de quoi se satisfaire ; que j'aurais encore souhaité que le caractère dont je me trouve revêtu eût été plus respecté, et que les paroles qui m'ont été envoyées eussent été apportées par quelques personnes connues ; que, ne pouvant recevoir tel message par un

inconnu, je faisais état de demander au secrétaire qu'il eût à me les donner par écrit. J'ai même communiqué audit sieur comte la lettre que j'étais prêt d'envoyer avec la copie de celle de Sa Majesté, qui, justifiant ma conduite, fait cesser le prétexte de la résolution d'ici. Cependant ledit sieur comte a professé de désapprouver tout le procédé qui a été tenu à mon égard ; il est aussi entré dans les ouvertures que je faisais pour empêcher qu'il n'excite de l'aigreur, et a désiré que je suspendisse l'envoi tant de ma lettre au secrétaire que de la présente, jusqu'à ce qu'il eût parlé au roi, se chargeant de lui représenter que les informations qui lui ont été données pouvant être mai fondées, il ne se devait pas passer plus outre sans être auparavant entré en quelque éclaircissement, et m'avoir à cet effet envoyé le secrétaire d'Etat; ou, s'il ne voit pas que le roi puisse être porté à changer de résolution, d'en faire prendre une générale de ne point traiter avec les autres ministres qui ont été employés devant son retour. Je ne me suis point rendu solliciteur ni de l'un ni de l'autre, et aussi n'ai-je point cru devoir lui refuser quelques heures de retardement pour donner lieu au repentir, ou au moins à prendre quelque voie qui engage moins Sa Majesté à témoigner du ressentiment; mais, dans l'incertitude de ce qu'il fera, et la connaissance qu'il m'a donnée lui-même que l'on doit dépêcher aujourd'hui un exprès d'ici en France pour informer des raisons du refus qui se fait, je craindrais que Votre Éminence ne fût en peine si elle ne savait aussitôt par moi ce qui s'est passé. J'y ajouterai qu'il m'est assuré de bonne part que le chancelier et le marquis d'Ormond , se ressentant des mortifications qu'ils ont reçues en France , particulièrement dans les derniers séjours que leur maître y a faits , et des poursuites qui se sont faites de notre part dans ces derniers temps afin de les éloigner, et touchés encore davantage de la crainte du retour de la reine d'Angleterre, ont disposé le roi. dès devant le sien, à user en moL en-

droit de la façon que se voit, afin de jeter des semences de division entre les deux cours, et, en se vengeant si facilement, se garantir du danger oh. la présence de la reine le mettrait. Le comte de Saint-Albans avait dans sa première visite donné cet avis, et se persuadait néanmoins d'avoir rompu le coup, le roi l'ayant, à ce qu'il m'a encore confirmé aujourd'hui, chargé de me dire que je serais bien reçu; mais quoi que le même jour je demandasse audience, elle ne me fut point donnée, et la résolution qui m'a été envoyée laisse croire que l'on m'a voulu engager à la poursuivre pour la refuser : aussi apprends-je que ledit sieur de Saint-Albans n'est point dans la secrète confiance du, roi, et que le chancelier s'établit de plus en plus tous les jours. Il ne m'a pas semblé de la dignité de le rechercher, le sachant si mal intentionné contre la France, Je m'étais néanmoins assez expliqué à quelques personnes fort dans ses intérêts pour lui donner lieu d'attendre toutes civilités ; unamiintime du marquis d'Ormond lui avait aussi témoigné que j'en userais de même en son endroit ; mais ces avances n'étaient pas capables de guérir leurs ressentiments,, ni de changer leur politique. Quant au général, son crédit paraît plutôt dans la distribution des grâces et des bienfaits que dans le cabinet, où. il ne s'y intrigue même guères : aussi n'ai-je pas jugé d'aucun avantage de le rechercher en cette rencontre. Je prétends seulement lui faire faire quelque reproche de l'interprétation qu'il a donnée à mes civilités, et de l'effet au moins du prétexte qu'elle a produit; mais je n'attends pas que les démarches que je pourrais faire avec bienséance soient d'aucune vertu, et après l'éclat que va faire la réponse qui m'a été rendue, cette cour croira n'être plus en état de s'en départir : ainsi je ne doute point qu'il ne soit jugé à propos de m'envoyer au. plus tôt la liberté de me retirer. Si Votre Eminence trouvait de la dignité de la France de témoigner quelque mécontentement du procédé d'ici, et voulait en même temps en punir les auteurs, il n'y aurait, au lieu d'envoyer

présentement des ambassadeurs extraordinaires, qu'à disposer la reine d'Angleterre à passer ici sous prétexte de moyenner la réconciliation. Je vois beaucoup de personnes qui sont dans le sentiment qu'elle doit être convoyée de la part de la France, crainte que l'Angleterre ne se presse pas de la rappeler, et que cependant le ministre ne s'affermisse à son préjudice, ne pouvant y avoir dans les affaires des personnes plus mal intentionnées que ceux qui ont été appelés dans le conseil par le chancelier ; les autres sont seigneurs dont les suffrages n'ont pas tant de poids, ou qui recherchent à s'établir , comme le comte de Manchester. Quelques-uns de ceux-ci deviendraient plus hardis s'ils avaient la reine en état de les appuyer, et il n'y a point de voie plus certaine que sa présence pour mettre de la division dans cette cour. Il se peut prendre des mesures sur les avis qui m'en sont donnés, et aussi se doit-il faire état que j'ai tenu une conduite qui laisse à Sa Majesté lieu ou d'exprimer son ressentiment, ou d'admettre les raisons qui pourront être employées pour justifier le procédé d'ici, me persuadant qu'il sera toujours temps de prendre un ton de plainte et de fierté s'il est jugé plus honorable que celui de complaisance au désir que l'on a de m'éloigner, et que Votre Eminence approuvera plutôt le parti de la modération que celui de l'emportement. Si j'ai mal choisi, il me sera facile de revenir, me trouvant assez disposé à faire valoir la dignité de la France. J'atxendrai sur cela des Drdres avec assez d'impatience, ne pouvant désormais demeurer en Angleterre avec satisfaction ni pour le public ni pour le particulier, et j'espère que Votre Eminence me délivrera bientôt de cette peine. Il lui plaira de considérer que, ne pouvant sortir sans payer mes dettes qui se montent à vingt mille livres, et n'ayant crédit ni à Londres nia Paris, je me trouverais bien embarrassé s'il ne m'était donné par la cour des moyens de m'acquitter; les appointements qui me sont dus se montent à davantage , et le paiement ne m'en saurait être fait plus à propos. Je sup-

plierai Votre Eminence de vouloir entrer en cette considération, et que le même qui m'apportera les ordres soit aussi chargé du moyen de les exécuter. S'il y a quelque commission à exécuter pour son service, je m'estimerai bien heureux de finir par là mon séjour en Angleterre, d'où il n'y a rien à écrire présentement de considérable. La Chambre-Haute a tous ces jours été en débat de savoir si en l'absence du chancelier elle pouvait nommer un orateur on en recevoir un du roi, 'sans que cette question ait encore pu se terminer. Les Communes ont nommé les sept juges du roi qui doivent être exceptés de l'amnistie. Le major général Harrison, et le colonel Jones, beau-frère du défunt Protecteur, sont les seuls qui soient arrêtés. L'un des autres, nommé Scott, Vêtant retiré en Flandre, y a été pris par les Anglais ; mais nonobstant la demande qui en a été faite au marquis de Caracena, l'on a favorisé son évasion, et c'est avec quelque justice, ce malheureux, qui était secrétaire d'État sous la république, ayant été pensionnaire et grand serviteur d'Espagne. La cour d'Angleterre ne laisse pas de se plaindre de la faveur qu'il a trouvée. Hier le comte de Manchester proposa dans la Chambre des Seigneurs le paiement du douaire de Ja reine, qui fut accordé sans contestation, et ce matin la Chambre des Communes en étant acquiescée, a nommé des commissaires pour conférer avec les seigneurs sur ce sujet. Il ne se parle point encore de son retour, ni d'aucune affaire du dehors, et il me reste seulement à me dire, etc..

P. S. 18 juin IGGO.

J'ai différé le départ du présent porteur sur ce que le comte de Saint-Albans me manda hier au soir qu'il me viendrait voir ce matin. Il n'y a pas manqué, et m'a rapporté que le roi lui avait dit être trop persuadé que j'avais agi contre ses intérêts pour vouloir entrer en aucun éclaircissement, et m'a aussitôt parlé de l'article secret qui avait

donné lieu à sa sortie de France en des termes qui laissent croire que cet acte a été employé pour l'aigrir. J'ai témoigné audit sieur comte qu'après m'être mis en devoir de mieux informer le roi, je n'avais plus rien à faire pour ma décharge, et que je voyais avec beaucoup de regret que le ressentiment d'une complaisance que la nécessité avait extorquée prévalut sur le souvenir de tous les effets qu'il avait reçus de l'amitié de Sa Majesté. Ledit sieur comte m'a aussi dit que l'on prendrait le tempérament de ne point admettre aucun autre ministre étranger qui ait traité avec les précédents gouvernements; et je lui ai témoigné que Sa Majesté ne considérait point ce qui les regardait, le traitement qui leur serait fait ne pouvant pas servir de règle à celui qu'elle devait attendre pour ses ministres. C'est l'état où se trouve cette affaire. Il me laisse persuadé que Votre Eminence jugera nécessaire de me tirer au plus tôt d'ici.

De Londres, ce 24 juin I6G0.

Monseigneur, Il n'est point arrivé de changement à mon égard dans les résolutions d'ici : aussi n'ai-je pas jugé à propos de faire de nouvelles diligences pour désabuser le roi d'Angleterre, après les réponses que le comte de Saint-Albans m'a portées de sa part. Mon principal soin de ces derniers jours a été de découvrir l'origine de ces mauvaises dispositions; et il m'a été confirmé par différentes personnes, entre autres par un seigneur qui a exigé que son nom ne parût point dans mes lettres, que le mécontentement du chancelier et celui du marquis d'Ormond en sont les vraies causes ; qu'ils ont cru exercer une grande vengeance en me faisant refuser l'audience d'une manière si désobligeante, et qu'ils se sont prévalus, pour y disposer leur maître, des confessions du sieur Thurloe, qui a révélé les secrets des négociations tant étrangères que domestiques. Le même rapporte que le roi d'Angleterre conserve beaucoup d'aigreur du dernier traitement qu'il a reçu en France, bien loin de s'en tenir obligé ; l'appréhension du retour de la reine d'Angleterre a aussi part à la conduite d'ici, et je puis dire que la voix publique fait encore l'aversion plus grande qu'elle ne peut être ; que même beaucoup croient bien faire leur cour que de parler contre la France, et que quelques-uns du Conseil m'ont fait dire que ce leur serait un crime d'avoir correspondance avec moi. Le mylord Berkley n'a pas laissé de me visiter avec la permission du duc d'York, et avant-hier il me dit avoir eu ordre de m'assurer que son maître conservait une reconnaissance parfaite des grâces qu'il a reçues de Sa Majesté ; il m'a même fait des civilités de sa part, et la ccraversation que

nous avons eue m'a persuadé que le reste de cette coi1** était d'un esprit bien différent de celui du duc d'York, que le général s'était uni avec le chancelier, et que cette cabale prévalait entièrement. Mais leur mauvaise volonté n'est pas à craindre, le roi d'Angleterre paraissant d'humeur à ne pas suivre aveuglément leur passion ; et d'ailleurs les affaires qu'il a lui rendant l'amitié des princes voisins assez nécessaire. Bien que le Parlement soit assez soumis, et que personne n'ose parler dans les Chambres Haute et des Communes contre les propositions qu'elles croient venir de sa part, il y a néanmoins déjà des mécontents, et la religion pourra bien en augmenter un jour le nombre, si le roi s'attache, comme l'on croit, à rétablir les évoques. L'on suscite à cet effet des requêtes au nom de quelques provinces, et il se fait des diligences pour détruire la répugnance des troupes contre cet établissement. Il ne s'en est point encore parlé dans le Parlement. L'acte d'amnistie est toujours sur le tapis, et ces derniers jours la Chambre des Communes a nommé partie de ceux qui doivent en être exceptés quant à leurs biens. Le chevalier Vane a été le premier ; les plus signalés sous les précédents gouvernements auront la même fortune. Il s'est aussi travaillé sur les affaires d'Irlande, et, suivant le projet des Communes la condition des Catholiques de ce pays sera pire qu'elle n'était durant la disgrâce du roi d'Angleterre. La Chambre des Seigneurs ne traite pas de matières si importantes : elle a, ces derniers jours, résolu de prendre un serment de fidélité qui choque les Catholiques, en ce qu'il les oblige de reconnaître le roi pour chef et défenseur de l'Eglise ; mais ils espèrent de n'être pas forcés de le prendre, et beaucoup d'autres seigneurs de la faction presbytérienne n'y sont pas moins contraires. La résolution a été prise dans cette même Chambre de payer le douaire de la reine ; mais il y a de la difficulté à savoir si les terres qui lui sont affectées seront retirées des mains de ceux à qui l'Etat les a vendues, et le général prétend que ce serait offenser l'armée. Il a

fait réduire ce corps de douze cents chevaux que l'on voulait mettre sur pied à deux cents ; encore ne sont-ils pas bien assurés d'être maintenus par le Parlement. Les Écossais prétendent l'évacuation des garnisons anglaises qui sont dans leur pa}TS, que leur Parlement soit rétabli, et que les anciennes prérogatives du Conseil d'Etat qui fut fait en 1650 subsistent. C'est indirectement demander que le covenant soit entretenu, et il y a peu de disposition à leur complaire en ce point; il ne me reste plus qu'à vous assu rer, Monseigneur, que je suis, eto.

(No 70.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 1er juillet \660.

Monseigneur, Je suis toujours dans l'attente des ordres du roi dont mon courrier doit être chargé, et son retardement ne peut que me donner de la peine, me voyant inutile pour le service du public, et traité d'une manière qui fait connaître que l'on souhaite fort ma sortie d'Angleterre. J'en ai reçu encore ces derniers jours des marques assez évidentes dans un démêlé domestique : mon maître d'hôtel s'en est enfui lorsqu'il lui a fallu rendre compte de son administration ; il a non-seulement suscité tous mes créanciers en leur donnant l'alarme de mon départ, et porté quelques-uns à saisir mes chevaux, mais même il a eu l'insolence de faire arrêter l'un de mes secrétaires en vertu d'un ordre de la justice ordinaire. Comme la première action était intentée par des Anglais et pour dette, je n'ai pas cru tirer beaucoup de raison de leur procédé, et j'ai pris le parti de les apaiser ; mais il me parut que ce serait blesser les prérogatives de mon caractère, si pour un démêlé entre deux de mes domestiques je m'adressais à la justice ordinaire du pays, et j'eus recours au roi par l'entremise du comte de Saint- Albans, qui avait pris sur soi de me faire faire raison même de la première injure; néanmoins, ayant parlé au roi de la dernière, il le trouva tout préparé contre la prétention que j'ai d'être traité en ambassadeur le reste du temps que je serai en Angleterre : sa réponse fut d'un ton, devant même que d'avoir entendu, tel qu'il ferma la bouche audit sieur comte. Je ne laissai pas, ayant que de le savoir, d'écrire au secrétaire d'État une lettre par laquelle je demandais que mon secrétaire et mon maître d'hôtel me fussent Ternis entre les mains; et pour appuyer cette demande, j'y

joignis une copie de mes lettres de créance. Je ris aussi le comte de Manchester que sa charge oblige de prendre soin des ambassadeurs, et lui fis connaître que l'injure qui m'était faite ne me regardait pas personnellement, mais mon caractère, et ainsi ne pouvait qu'offenser Sa Majesté; il demeura persuadé de la vérité de mes principes, et se chargea d'en parler au roi. Hier au soir, il vint chez moi pour me dire qu'ayant satisfait à sa parole, le roi l'avait chargé de m'assurer qu'il en serait uso envers monsieur de Bourdeaux avec toute civilité , mais que comme ambassadeur de France je ne devais rien attendre, et que mon secrétaire me serait rendu sans faire mention du maître d'hôtel. Je lui déclarai n'avoir rien prétendu de mon chef, et qu'encore que le roi d'Angleterre eût la bonté de me tant considérer, je ne voulais néanmoins pas m'en prévaloir en la présente rencontre, mais seulement de la qualité avec laquelle j'étais en Angleterre, et qui ne pouvait m'ètre contestée; j'insistai encore que la justice me fût rendue tout entière par la remise de mes deux domestiques, qui ne pouvaient reconnaître autre juridiction que la mienne, ou celle de la France après m on retour s'ils avaient quelque prétention l'un contre l'autre, et je remerciai ledit sieur comte de ses bons offices. Il me promit de faire toutes diligences pourme procurer entière satisfaction, et je ne doute point que ce ne soit avec quelque succès, mais non pas tel qu'il est à souhaiter, puisque l'on veut faire distinction entre moi et l'ambassadeur de Sa Majesté, et par cette déclara-! tion témoigner plus d'aigreur contre la France que contre ma personne. Cette mauvaise disposition m'a encore été confirmée par le même comte de Saint-Albans, qui m'est venu faire le récit de la manière que le roi avait reçu ma plainte : il m'a dit en termes fort clairs que ce procédé ne me regardait point, qu'il allait plus loin et que la faction du chancelier ne songeait qu'à exciter de l'animosité entre nos deux Etats, espérant par là de former des obstacles au retour de la reine; que même l'on pouvait avoir la visée de

lui faire recevoir en France un accueil semblable à celai qui m'est fait. Il m'a aussi rapporté que deux Heures devant que de parler au roi de cet incident, il l'avait entretenu assez longtemps sur mon sujet, prenant occasion de l'avis que le beau-frère du général Mont venait de lui donner que l'on le pressait de déclarer que je l'avais chargé, de la part de Sa Majesté et de celle de Votre Eminence, do disposer ledit général à se faire Protecteur ou maintenir la République ; ce qui m'a été imputé il y a déjà quelque temps, et dont ledit beau-frère m'avait justifié à la Haye assez publiquement. Il avait témoigné de la joie que ledit sieur de Saint-Àlbans lui eût découvert cette friponnerie, et néanmoins son mécontentement n'a pas éclaté un moment après; d'où il doit être jugé que ma conduite ne l'a pas causé: c'est le sentiment tant dudit comte que du sieur Berkley et autres courtisans, qui ont rendu témoignage au roi, de leur propre mouvement, que j'avais paru fort zélé pour ses intérêts. Il est à souhaiter que leur jugement soit mal fondé, et que ma retraite étouffe ces semences de mésintelligence devant qu'elles prennent plus de racine. Si mes dettes me permettaient de sortir de Londres, je serais fort tenté de prévenir la liberté qui m'en sera sans doute envoyée ; aussi biennesuis-je plus en état de négocier, les ministres du Conseil fuyant ma rencontre. Je n'apprends pas qu'il se soit encore traité dans le Conseil d'aucune affaire du dehors ; seulement m'est-il rapporté que le roi ne veut pas ratifier le traité fait entre les deux rois du Nord pour le trouver trop désavantageux à celui du Danemark, dont les intérêts sont bien plus considérables que ceux des Suédois. Son résident a même eu audience, bien qu'il ait agi sous les précédents gouvernements ; et il faut s'attendre que les Hollandais, nonobstant la paix, fomenteront les présentes inclinations de cette cour dont je n'ai rien à écrire de considérable. Le Parlement a enfin achevé de nommer ceux qui doivent être exceptés de l'amnistie pour leurs biens. Outre les chevaliers Vane et Haslerig, Fleet-

vrood, Lambert et l'orateur du précédent Parlement, grand ami du général Mont, ont eu la même fortune, et l'on a augmenté le nombre de ceux qui doivent mourir du ministre Peters , qu'on ne tient, point, et d'un major amené d'Irlande, que l'on accuse d'avoir coupé la tête du roi défunt, et qui confesse d'avoir été masqué surl'échafaud. Quelques-,, uns des juges se sont représentés et ont été mis sous garde. Les Communes ont aussi travaillé à l'établissement du revenu public, et ont accordé au roi pour sa vie une imposition considérable sur les marchés, continué les coutumes et excises, sursis le paiement des dettes publiques contractées depuis 1648, à l'exception des arrérages de l'armée, et assigné 10,000 livres sterling pour la subsistance de la reine d'Angleterre sur la taxe de 70,000 liv. st., qui se doit lever pendant trois mois sur le peuple. Toutes les terres Hypothéquées à son douaire qui ne se trouveront point vendues lui doivent aussi être rendues, et pour les autres il se cherchera quelque moyen d'accommodement. Il s'était proposé dans la Chambre des seigneurs de prendre un serment de fidélité, dont les Catholiques ne demeuraient pas d'accord, pour y avoir des expressions qui détruisent entièrement le pouvoir que la cour de Rome prétend avoir de déposer les rois et Etats excommuniés; mais l'on n'en parle plus maintenant, et il est même peu agréable aux rigides presbytériens. Ce même serment a été déjà pris par quelques régiments, et doit être présenté à toutes les vieilles troupes, dans le commandement desquelles l'on introduit des personnes de qualité. Le roi a tous les jours été traité par différents seigneurs, et la ville lui doit donner un grand dîner dans quinze jours. Les députés d'Irlande lui ont apporté leurs souiLissions avec 20,000 liv. st. Il ne me reste qu'à me dire, etc.

(No 71.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 4 juillet 16GO.

Je ne me donne l'honneur d'écrire à Votre Éminence que pour lui faire savoir l'arrivée de mon courrier dès avant-hier avec les ordres du roi qui me permettent de me retirer d'Angleterre, et que je fais état de sortir demain de Londres pour me rendre en France aussitôt qu'il me sera possible. Le secrétaire d'État m'a bien donné ce soir un passeport, mais non pas un vaisseau, pour mon passage; ce qui ne me surprend pas après l'aigreur que l'on a témoignée ces derniers jours. Mon secrétaire ne m'est point aussi rendu, bien qu'il m'eût été promis ; à cela près, je n'ai rien à désirer, puisque je suis assez heureux que Votre Emmenée approuve ma conduite passée, et demeure persuadée que mes actions aussi bien que mes paroles ont été conformes aux ordres qui m'ont été envoyés. J'espère d'être assez tôt auprès d'elle pour n'avoir pas besoin de m'étendre présentement sur ma justification, et je remettrai à ce temps de lui rendre compte de ce qui s'est passé depuis le retour de mon courrier. Cependant, n'ayant rien de considérable à écrire des affaires d'Angleterre, je remercierai Votre Eminence de la bonté qu'elle a eue de me donner le moyen de sortir avec honneur de ce pays pour lui aller rendre en France tous les services dont elle me jugera capable. La confiance qu'elle m'y honorera de ses commandements me fait prendre en patience les pe tites mortifications qui m'ont été données ici ces derniers temps, et je ne puis quem'estimer heureux tant qu'il lui plaira de croire que je suis avec passion et respect, etc.

(No 72.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce G juillet IGCO.

Monseigneur,

J'ai été retenu jusqu'à présent par ceux qui, souhaitant de prévenir la mésintelligence entre les deux royaumes, faisaient tout devoir pour changer la résolution prise à mon égard. Ils étaient même hier dans une entière confiance d'y réussir, et l'affaire fut fort agitée dans le Conseil, dont les principaux ministres étaient d'avis de satisfaire la France. Néanmoins, ce soir, le roi a décidé la question, et je partirai sans plus de remise demain pour me rendre au plus tôt en France. Il sera en même temps dépêché d'ici un courrier pour informer la reine de ce qui s'est passé. Je n'ai pas maintenant le temps d'en rendre un compie plus exact, et il ne peut être d'aucun préjudice au public que je remette à m'acquitter de ce devoir jusqu'à mon retour. Il n'y a aussi rien de considérable à écrire des autres affaires d'Angleterre, et je n'ai présentement qu'à me dire avec respect, etc.

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