‹ MonkChapitre 87 sur 88 · DOCUMENTS HISTORIQUES · texte numérisé non relu

DOCUMENTS HISTORIQUES

(No i.) RICHARD CROMWELL A MONK.

Avec cette suscription : Pour Son Excellence le lord général Mcmk.

Mylord,

Although I cannot suppose y ou altogether unacquainted with my présent condition, 11 or insensible to what my friends hâve represented to a^ou concerning it, but being nrged by my présent exigencies,andnecessitatedforsome time of late to retire into hiding places to avoid arrests for debts contracted upon the public account, I hâve been encouraged from the persuasion I hâve had of your affection to me, and the opportunités you now hâve io

Mylord,

Je ne puis supposer que vous ne soyez pas informé de ma condition actuelle, ni que vous soyez insensible à ce que mes amis vous ont représenté à ce sujet; mais pressé par d'urgents besoins, et obligé depuis quelque temps de me cacher pour éviter d'être arrêté à raison de dettes contractées pour le service public, je me sens encouragé par la persuasion où je suis que vous me por tez de l'attachement, et que vous avez maintenant des

show me kindness , to add this request to the former sollicitations of my friends that, when the parliament shall be met, you would make use of your interest on my "behalf that I be not left liable to debts which, I am confident, neither God, nor conscience, can ever reckonmine. I cannot but promise myself that, when it shall-be seasonable, I shall not want a faithful friendin you to take effectuai care of my concernments ; having this persuasion of you that, as I cannot but think myself unworthy of great things, so you "will not think me worthy of utter rum.

My Lord, I am your affectionate friend to serve fou.

R. Cromweli».

April 18, 1660.

moyens de me témoigner votre bienveillance ; et j'a joute aux sollicitations de mes amis ma propre demande, afin que, lorsque le Parlement sera réuni, vous veuilliez bien faire usage de votre crédit en ma faveur pour que je ne reste pas sujet à des dettes que ni Dieu, ni ma conscience, j'en suis certain, ne peuvent regarder comme miennes. Je ne puis pas ne pas me promettre que, lorsque le moment convenable sera venu, je trouverai en vous un ami fidèle qui prendra efficacement soin de mes intérêts, car j'ai en vous cette confiance que, si je dois me juger peu digne de grandes choses, vous ne me jugerez pas digne d'une ruine complète.

Mylord , je suis votre affectionné ami pour vous servir .

R. Cromwbll.

18 avril 1660.

(No 2.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN. .

De Londres, ce 5 mai 1659.

Monseigneur,

Si mes dernières n'ont point été retenues en Angleterre, elles auront préparé votre Éminence à recevoir sans surprise des nouvelles de ce qui s'y est passé depuis le premier de ce mois. Il est vrai que le mal ne paraissait pas si pressant, et que l'on espérait encore, ce même jour, de trouver quelque voie d'accommodement ; mais les chefs de l'armée se voyant amusés par des négociations, tandis que les amis de M. le Protecteur1 pressaient le Parlement à prendre des résolutions tendant à son établissement et à leur ruine, ils jugèrent à propos de pourvoir à leur sûreté, et de faire par force ce qu'ils ne pouvaient obtenir de bonne grâce. A cet effet, jeudi sur le minuit, ils mirent les troupes sous les armes ès-environs de Whitehall ; et les principaux d'entre eux s'étant rendus dans Saint- James sans vouloir admettre dans leur conseil ceux qui étaient reconnus bien intentionnés pour la cour, ils envoyèrent le major général Desborough avec une douzaine d'officiers demander à M. le Protecteur qu'il eût à rompre luimême le Parlement dès le lendemain. Ces députés le trouvèrent avec quelque peu d'officiers de ses amis, et déjà informé de la résolution prise par le conseil de guerre, mais aussi décnude la confiance qu'il avait eue en quelques régiments, dont tous les officiers subalternes abandonnèrent leurs colonels pour suivre les autres corps ; jusquelà même qu'une compagnie de cavalerie refusa de suivre son capitaine qui la menait à Wliitehall. Quoique M. le Protecteur fût averti de cette aliénation générale, et qu'à

1 Richard Cromwell-

peine ses amis avaient pu trouver deux cents hommes, dans toutes les troupes, disposés à les suivre, il ne laissa pas de témoigner de la fermeté, et de déclarer qu'il souffrirait toute sorte de violence plutôt que d'accorder la de mande qui lui était faite. Ce refus obligea le dit sieur Desborough de venir aux menaces, et de lui faire connaître qu'il n'était pas en état non pas même de différer d'une heure la résolution que l'armée avait prise, lui laissant néanmoins la liberté, s'il ne voulait pas aller en personne dissoudre le Parlement, d'en donner commission à quelqu'un de son conseil. Son Altesse, voyant une nécessité inévitable , et ceux qui étaient auprès de lui étant entrés dans le sentiment de se soumettre à la force, après avoir donné quelque marque de son déplaisir et de sa répugnance, promit ce qu'il ne pouvait refuser. Le dit sieur Desborough et les autres députés se retirèrent sur cette parole, et en allèrent attendre l'exécution dans une maison proche, où le secrétaire d'Etat leur porta, sur les deux à trois heures du matin, les ordres adressés au garde du sceau. Dans cet entre-temps, quelques compagnies de cavalerie et d'infanterie entrèrent dans la cour de Whitehall, et s'y comportèrent assez licencieusement, surtout dans les caves et il y eut aussi force allées et venues; et l'on veut qu'il fut convenu de ne point détruire entièrement M. le Protecteur, mais de le laisser gouverner avec le conseil qui lui sera donné, sans néanmoins qu'il se mêle de l'armée, qui demeura dans les places de Londres et proche de Whitehall, vis-à-vis d'où il y avait un corpsde-garde qui arrêta quelques officiers et soldats, réputés être du parti de ia cour , qui voulaient y entrer. Ce grand mouvement n'empêcha pas que les membres du parlement ne se rendissent à l'heure accoutumée dans Westminster ; aussi , lorsqu'ils furent assis , le premier garde des sceaux, président de la nouvelle Chambre, y déclara l'intention de Son Altesse, et il futrésolu d'appeler les communes pour leur faire la lecture des lettres du

grand sceau portant la dissolution du Parlement. Mais ce message leur étant envoyé par l'huissier à la verge noire, comme il avait été ci-devant arrêté de ne recevoir aucune parole de cette chambre que par quelqu'un des membres, que d'ailleurs le sujet de l'invitation était peu agréable, après un débat de deux heures il fut résolu de n'en prendre point de connaissance ; et pour empêcher que, par quelqu'autre voie, l'ordre de la dissolution ne fût notifié, ils remirent l'assemblée à ce jourd'hui, et se séparèrent sur l'heure. Dans cette délibération, la violence des officiers de l'armée fut fort détestée ; quelques-uns proposèrent de les déclarer tous traîtres, d'autres de demander l'union de la ville de Londres et de s'y assembler. Les Presbytériens entr'autres parurent fort animés, et le général Fairfax fit le mauvais . Quelques républicains en affectèrent aussi du mécontentement. Néanmoins il ne futrien conclu, beaucoup de députés souhaitant et ayant sous main fomenté la dissolution du Parlement pour le voir trop aveuglement attaché à l'intérêt de M. le Protecteur. ,

Quelques-uns aussi appréhendent que les troupes d'Ecosse et d'Irlande désapprouvent l'entreprise de celles d'Angleterre, et que le milord Henri ' et le général Monk fomentent de la division.

* Henri Cromwell, frère cadet de Richard, et qui commandait en Irlande*

(No 3.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 8 mai 1659.

Monseigneur,

L'on peut encore attendre les nouvelles du prochain ordinaire devant que juger du gouvernement qui doit être en Angleterre, et de la destinée de M. le Protecteur, auquel ces divisions laissent quelque espérance ; si l'armée d'Irlande ou d'Ecosse se déclarait en sa faveur , elle serait mieux fondée. Les officiers d'ici sont persuadés que ni l'une ni l'autre, principalement la dernière, n'entreprendront sa querelle, et néanmoins les courtisans attendent beaucoup du général Monk .

ç> M. DE BOURDE AUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 12 mai 1659.

Monseigneur,

Les sentiments des troupes d'Ecosse et d'Irlande décideront la question. Il s'en parle toujours avec incertitude, et l'on ne peut encore en avoir reçu des nouvelles, quoiqu'il ait ces derniers jours couru un bruit que le milord Henry était dans la même condition que M. le Protecteur, c'està-dire en une manière d'arrêt. Les royalistes sont cependant pleins de grandes espérances, et il est vrai que peu d'assistance serait capable de les mettre en bonne fortune. Quelques-uns d'entre eux se flattent que M. le Protecteur et ceux de son parti ne sont pas éloignés de se joindre à eux. ...«•••••-••«

(No S.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 25 août 1659,

Monseigneur,

. lia tranquillité est entière en Ecosse, et il a été Hrandé au général Mont d'envoyer deux régiments en Angleterre •

(No 6.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 29 septembre 1659.

Moiv Seigneur,

Le général Monk, estimé l'un des meilleurs officiers de l'armée, a depuis peu demandé permission de se retirer sous prétexte d'affaire et maladie, mais vraisemblablement pour n'être pas bien satisfait. Ses amis ont empêché que sa lettre n'ait été lue dans le Parlement, et veulent le retenir dans le service •

(Ko 7.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZAR1N.

De Londres, ce 13 octobre 1659.

Monseigneur,

Les officiers ne veulent plus dépendre du Parlement, mais d'un Conseil de guerre; c'était le sujet de leur querelle avec le dernier Protecteur et la cause de sa ruine. L'on ne doute pas que les troupes d'Ecosse et d'Irlande n'entrent dans le sentiment de celles d'Angleterre, et le général Monk a déféré à l'instance que le lieutenant-général Fleetwood lui a faite de continuer dans le service.

(No 8.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARÏN.

Do Londres, c© SO octobre 1659.

Monseigneur,

Les républicains ont tâché tous ces jours d'attirer à leur parti des officiers pour leur faire signer une déclaration contraire à celle du Conseil de guerre., composé de 230 tant grands que petits officiers; et quelques-uns, entre autres les colonels nouvellement rétablis, se sont trouvés assez disposés à désavouer la généralité ; ils se font même forts de l'armée d'Ecosse, sur ce que, depuis deux jours, le général Monk a écrit au Parlement qu'il avait empêché que la requête de la brigade du Nord ne fût souscrite par les troupes qui sont sous son commandement; et l'on veut que les deux partis aient dépêché en Ecosse pour ménager ce chef, et faire approuver ou désavouer aux officiers les dernières propositions

De Londres, ce 30 octobre 1659.

Monseigneur,

11 n'y a point encore aucun gouvernement en Angleterre, quelques soins qu'aient pris tous ces jours les chefs de l'armée, avec quelques ministres du Conseil d'Etat, pour en convenir. Ils avaient bien projeté de ïormer un Conseil secret avec un Sénat de soixante et dix, et de rappeler le Parlement pour lui faire autoriser cet établissement, révoquer les actes des 21, 22 et 23 du mois de septembre, pourvoir au paiement des troupes et passer quelques règlements. Mais, dans l'assemblée qui se fit hier au soir chez l'orateur de ce corps pour concerter ces propositions avec les députés devant que de remettre le pouvoir entre leurs mains, ils ne purent s'accorder, la plus grande partie ne voulant pas recevoir la loi de l'armée ; déjà même beaucoup d'entre eux se sont retirés, aussi bien que neuf des membres du Conseil. Les autres continuent de s'assembler; l'un de leurs principaux soins a été de disposer les juges à faire leurs charges, et ils doivent s'asseoir jusques au vingtième du mois prochain, le Parlement ne leur ayant donné commission que jusques à ce temps. Le' Conseil de guerre a cependant fait Lambert major-général de toutes les forces, et le colonel Desborough, oncle du dernier Protecteur, commissaire-général de la cavalerie ; il a aussi été dépêché de sa part en Ecosse, Irlande et à toutes les garnisons, pour s'assurer des commandants ou les disposer. Quelques uns doutent que les généraux Monk et Ludlow changent si facilement de sentiment, et il paraît même assez de contrariété dans ceux des officiers qui sont à Londres ; une partie est portée à maintenir le Gou-

vernement républicain, et s'oppose aux résolutions que Lambert voudrait faire prendre . . ... •

(No 10.) M. DE BOURDE AUX AU CARDINAL MAZARÏN, De Londres, ce 3 novembre 1659.

Monseigneur, !

Il me reste, pour satisfaire au désir qu'a Votre Éminenco d'être informée exactement de l'état de l'Angleterre, à lui faire savoir que les principaux officiers de l'armée et quelques ministres du Conseil d'Etat, après différentes propositions et ouvertures d'accommodement avec le Parlement, sans succès, ont enfin résolu avant hier d'établir un Conseil de vingt-trois personnes, dont dix sont colonels, trois bourgeois de Londres, et le reste était du précédent Conseil ou de celui du Protecteur. Le lieutenant-général Fleetwood, Lambert, Desborough et le chevalier Yane, sont les plus signalés de ce corps et ceux qui apparemment auront toute l'autorité, les autres n'étant pas gens ni d'esprit à gouverner, ni aussi appelés à ce dessein, mais pour faire nombre . Il se dit que leur établissement n'est que provisionnel et jusques à ce qu'ils aient choisi un plus grand nombre. Ce petit corps pourrait bien gouverner toujours s'il peut être approuvé par toutes les troupes ; il le devait être aujourd'hui par le Conseil de guerre des officiers qui sont à Londres, et vraisemblablement les autres suivront cet exemple, bien que Monk, qui n'est pas de ces nouveaux ministres, ait encore depuis peu renouvelé au Parlement, qu'il croyait subsister, les assurances de sa fidélité, et en même temps répondu au major-général Lambert qu'il ne pouvait faire souscrire par les officiers sous son commandement les propositions que ceux d'Angleterre avaient présentées au Parlement, pour être plus propres à

mettre la division qu'à entretenir l'union dans l'armée. Ses lettres ont été aussitôt publiées, et semblent avoir avancé l'établissement de ce Sénat, afin que les officiers d'Ecosse, voyant un régime formé et le Parlement dissipé, perdent la pensée de prendre son parti

(No 11.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 6 novembre I6b9.

Monseigneur,

Depuis la lettre que je me suis donné l'honneur d'écrire à Yotre Eminence le 3 de ce mois", il ne s'est pas fait grand progrès dans l'établissement du régime d'Angleterre, et l'on n'en saurait parler encore qu'avec peu de certitude, puisque les lettres qui arrivèrent d'Ecosse avanthier au soir assurent que le général Monk persiste dans ses résolutions en faveur du Parlement, et que les nouvelles de sa dissolutionne lui furent pas sitôt données qu'il assembla les officiers de ses troupes, leur fit sa déclaration, et, les ayant trouvés dans des sentiments conformes aux siens, leur ordonna de se tenir prêts pour marcher L'on veut même qu'il se soit saisi de quelques officiers anabaptistes moins enclins à le suivre qu'à s'accommoder aux désirs de l'armée. Ces avis firent dépêcher d'ici hier au matin son beau-frère et un colonel avec quelques propositions, et sur le soir un autre pour lui déclarer que la résolution a été prise de le combattre s'il ne peut être réduit à la raison : l'on parle même déjà d'aller au-devant de lui pour décider promptement la querelle ; mais il est bien engagé pour reculer, et les menaces ne semblent pas le devoir épouvanter , étant homme fort déterminé. Ses troupes pourront être plus traitables, et préférer la réconciliation au succès incertain d'une bataille ; c'est aussi la principale confiance de l'armée d'Angleterre

La cabale des Millénaires prévaut dans l'armée, parmi lesquels ledit sieur Lambert est fort décrié pour n'avoir point de religion ni apparence^ en quoi il diffère seule-

ment de la plupart d'entre eux. Sa réputation ne laisse pas de le maintenir en crédit dans l'esprit du soldat et des plus honnêtes gens de l'armée ; leur nombre étant le plus faible, sa condition est assez douteuse, aussi bien que celle de la république, dont les forces sont divisées en deux partis , l'un des amis du Parlement , et l'autre de ceux qui l'ont cassé. Ces derniers sont encore bien difiérents dans leurs sentiments. Les Millénaires et Anabaptistes veulent un gouvernement tout particulier, et Fleetwood penche de leur côté; Lambert et sa faction, se voyant perdus si l'autorité tombe entre les mains de ces sectaires, et n'ayant pas moins d'ambition qu'eux , tâchent de se rendre les maîtres. Ce n'a été jusques à cette heure que par intrigues ; mais si l'armée d'Ecosse s'accommodait vraisemblablement, il arriverait encore quelqu'autre division, et beaucoup s'imaginent que Lambert pourra bien enfin, s'il perd l'espérance de prévaloir, traiter avec le roi d'Angleterre. D'autres croient que Monk n'est pas moins disposé à prendre ce parti, et que même, à moins d'être déjà entré dans quelque engagement, il ne se serait point si librement déclaré, ni ne sortirait d'Ecosse, son éloignement avec les troupes donnant toute facilité à cette nation de se soulever. Il se remarque d'ailleurs que sa dernière parle bien de répandre jusqu'à la dernière goutte de son sang pour le Parlement d'Angleterre, mais sans désigner si c'est pour celui qui a été cassé. Ce sont des réflexions sur lesquelles il ne se doit pas prendre des mesures bien positives, et l'on peut seulement faire état que les dispositions demeurent très-favorables pour le retour de ce prince dans l'armée dont les chefs sont les moins engagés contre le gouvernement monarchique, et que n'ayant eu aucune part en la mort du défunt roi, ils prendront plus facilement confiance aux promesses qui leur seront faites de la part de celui d'aujourd'hui. Leur plus grande peine serait, s'ils voulaient embrasser son parti, d'y disposer les troupes qui sont sous leur commandement, et ce n est pas chose à espérer devant

qu'elles fussent bien engagées les unes contre les autres : à quoi elles ont témoigné ci-devant tant de répugnance, que la réconciliation* se pourrait bien faire aux dépens des chefs.

(No 12.) M. DE BOURDE AUX AU CARDINAL MAZARÏN. De Londres, ce 10 novembre 1659.

Monseigneur,

Je continuerai d'informer Votre Eminenoe de la suite des divisions d'Angleterre. Depuis la lettre que je me suis donné l'honneur de lui écrire par l'ordinaire précédent, il est venu nouvelles d'Ecosse qui confirment que Mont continue dans le dessein de rétablir le Parlement ; qu'il a saisi tous les officiers de ses troupes d'un autre sentiment, même un colonel que l'on lui avait envoyé d'ici ; que les garnisons de Berwick, Carlisle, et d'un autre château fortifié sur la frontière d'Angleterre, se sont déclarées pour lui, et qu'enfin il prend toutes les mesures pour se fortifier. Le lieutenant-général Fleetwood a en même temps reçu sa déclaration conforme à ces avis ; il a aussi écrit aux églises en mêmes termes, leur promettant assistance pour le maintien de leurs prérogatives. Ce procédé a fait prendre au Conseil de guerre la résolution d'envoyer un corps d'armée de huit mille hommes pour le combattre ou pour arrêter au moins ses progrès; et dès aujourd'hui il est sorti de Londres de l'infanterie et cavalerie tirées des vieilles troupes que l'on remplira de nouvelles levées. Le major-général Lambert commandera encore en cette expédition, ayant été jugé que le général Fleetwood était plus nécessaire dans la ville pour y maintenir la paix. Monk n'ayant en toute l'Ecosse que neuf régiments d'infanterie et trois de cavalerie, ilnepeutpas tant mettre de forces en campagne que l'on en envoie contre lui, à moins de faire de nouvelles levées ou de dégarnir toutes les places d'Ecosse ; ce qui le ferait soupçonner, par ses troupes, d'intelligence avec le roi d'Angleterre, et les aliénerait entièrement, leur inclination étant plus portée à la Repu-

bhque qu'à aucune autre forme de gouvernement. Les voies de douceur se pratiquent en même temps pour les réduire, et il se fit hier, à la suscitation des officiers d'ici, une assemblée de ministres dont le résultat fut de leur envoyer quatre députés, dont deux sont colonels qui furent cassés lorsque le Parlement fut rétabli. Ce n'est pas chose facile que de reconnaître quel sera le succès de cette députation* ce chef étant de plus fort entier, et maintenant bien avancé pour s'arrêter. L'on appréhende ici qu'il ne se range du parti du Roi s'il ne se sent pas assez fcrt, et que même il en a déjà formé le dessein, et ne se serve du nom du Parlement pour engager ses troupes, la conservation de ce corps ne lui pouvant être si à cœur qu'elle le portât à la guerre. Outre que ce n'est pas une cause si agréable qu'il doive attendre que personne la voulût autoriser ou qu'il puisse seul la défendre, l'armée d'Angleterre étant unie comme elle paraît maintenant, n'y ayant que le gouverneur de Huîl dont les inclinations sont douteuses. Il y avait grand ombrage du commandant d'Irlande ; il est arrivé à Londres, et Ton ne lui permettra pas d'en sortir. Si les troupes d'Irlande ne suivent ses inclinations, et si celles d'Angleterre demeurent fermes dans celles qu'elles témoignent aujourd'hui, il faudra que Monk, ou s'accommode, ou s'appuie d'ailleurs. Le dernier lui serait fort facile, les Écossais et les Anglais étant tout disposés à se soulever; mais il faudra user de grande adresse pour tromper ses troupes; et bien que, suivant le bruit public, elles passent pour être éloignées de la réconciliation, difficilement se porteront-elles à combattre les unes contre les autres. C'est encore l'espérance d'ici que, Lambert étant sur les lieux, sa présence donnera cœur à ceux que la crainte du mauvais traitement empêche de se déclarer pour l'armée ; autrement la guerre tirera en longueur, la saison ni les forces d'Angleterre ne permettant pas d'entreprendre des sièges dans un pays fort rude, bien qu'il se soit embarqué sur la Tamise du canon. J'ai cru à propos,

dans cette conjoncture douteuse, de faire dire au général Fleetwood que, si mes soins étaient capables de contribuer à la réunion, je m'y emploierais avec toute la chaleur qui se doit attendre de l'affection de Sa Majesté envers l'Angleterre. Il m'a envoyé ce soir remercier de cette offre, sans la refuser ni accepter encore, s'excusant sur le grand embarras des affaires s'il ne venait pas lui-même me témoigner la reconnaissance que le gouvernement devait avoir d'une civilité qu'il n'a reçue d'aucun autre ministre étranger. Il n'y a point d'inconvénient de faire le premier telle démarche dont tous les partis ne peuvent que savoir bon gré : je ne me suis pas néanmoins adressé au Comité pour ne la point rendre publique : et, jusques à cette jheure,il ne m'a point donné avis de son établissement, qui se fit sur la fin de la semaine passée sans grande cérémonie. Partie des ministres choisis s'étant rendus dans la chambre ordinaire du Conseil, un colonel leur apporta et fit lecture de l'acte de l'armée. Le chevalier Vane et deux autres demandèrent temps pour aviser s'ils agiraient, prenant pour prétexte de cette remise que cette commission leur donnait un pouvoir législatif qui n'appartenait qu'au Parlement. Lambert voulut guérir ce scrupule; mais ses raisons ne les empêchèrent pas de se retirer, et ils ne se sont point représentés aujourd'hui ; d'où l'on peut juger qu'ils doivent douter de la solidité du présent gouvernement et appréhender que Monk ne prévale, étant certain que ces mêmes étaient d'abord pour la dissolution du Parlement, et qu'ils ne feraient pas maintenant difficulté de s'asseoir, à moins d'appréhender son retour, ou quelqu'autre autorité qui les recherchât pour s'être immiscés. dans le gouvernement sans titre légitime. Par la retraite du sieur Vane, cette assemblée se trouve fort dépourvue de personnes capables, et il ne reste que Lambert qui doit partir dans deux jours, vraisemblablement pour ne pas retourner sitôt <

No 13.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZAR1N. De Londres, ce 17 novembre 1659.

Monseigneur,

Je n'écrirai point encore auj ourd'hui la réunion de l'armée ; il paraît plutôt de la disposition à une entière rupture, les derniers avis que l'on a reçus ici voulant que les troupes d'Ecosse aient, avec de grandes démonstrations de joie, promis à Monk de vivre -et mourir avec lui, qu'il leur ait de sa part fait espérer paiement de leurs arrérages, et qu'ensuite il ait détaché quelques corps pour se saisir de Newcastle, grande ville sans fortifications, d'où se tire tout le charbon dont l'Angleterre se sert, ce qui rendrait sa prise fort préjudiciable, surtout à Londres. Il a aussi été surpris de ses lettres à d'autres villes, qui les invitaient à prendre son parti, et représentaient Londres dans la même disposition. Pour rompre ces mesures, le général-major Lambert partit en poste il y a trois jours, laissant l'armée en marche, mais sans espérance qu'elle pût faire assez de diligence pour garantir les places frontières si elles avaient inclination d'adhérer audit sieur Monk. Afin de les en détourner par l'exemple de la milice de Londres, elle a été en même temps recherchée d'écrire à ce chef une lettre qui le conviât à la paix. Mais îa plus grande partie de l'assemblée n'a pas encore jugé à propos de témoigner aucune partialité, et semble vouloir différer sa déclaration jusqu'à ce qu'il paraisse plus certainement quel est son dessein. La voix publique voulait, ces derniers jours, qu'il eût intelligence avec le roi d'Angleterre, et ses ennemis affectent de l'appréhender. Néanmoins les républicains l'en justifient, et assurent que toute sa visée né tend qu'à rétablir le Parlement. Il en a encore écrit à l'armée d'ici, en conformité. Néanmoins, soit que

ses paroles ne trouvent pas de créance, ou qu'il juge que la nécessité le pourra porter dans d'autres sentiments, et que, si la guerre continue, un troisième parti se pourrait former en Angleterre, il s'y fait de nouvelles levées. Cette précaution est d'autant plus nécessaire , que la ville de Londres commence à prendre la disposition de la milice, et de changer les officiers que le Parlement a établis ; quel ques-uns et les plus considérables bourgeois parlent aussi d'avoir un Parlement libre. Si Monk tenait le même langage, il serait mieux suivi ; ce qui fait employer toute sorte de moyens pour le gagner, ou ses troupes. A cet effet, le Comité a établi un sous-Comité pour dresser un gouvernement capable de plaire à tous les partis et de les dégager avec honneur de la démarche qu'ils ont faite. Le sieur Yane a bien voulu être du nombre de ces commissaires subdélégués, quoiqu'il ne se mêle peint en public des autres affaires ; mais quelques autres qui avaient fait scrupule d'agir en vertu de la commission de l'armée sont devenus plus hardis ; et il est sorti la semaine passée un acte de cette assemblée qui confirme tous les officiers et magistrats civils dans la fonction de leurs charges, et ordonne le paiement des impositions déjà établies, sous peine de quartiers libres de gens de guerre. Cette menace a été trouvée extraordinaire et donne lieu aux mécontents de décrier la condition présente d'Angleterre. Mais le Conseil de guerre ne s'en épouvante point, et il a même, depuis peu, été sur le point de supprimer les dîmes et la Cour de chancellerie, pour être l'une et l'autre à charge a,u peuple et peu nécessaires ; si l'inclination des officiers subalternes était suivie, cette réformation aurait lieu. Les chefs doivent trouver de l'inconvénient à choquer tant de monde dans la présente conjoncture, dont les suites ne se peuvent pas bien prévoir; seulement est-il vraisemblable qu'à moins d'une intelligence secrette avec le roi d'Angleterre, la querelle se terminera bientôt, et les troupes se réuniront, les unes ni les autres n'ayant envie de combattre, et

celles d'Angleterre étant entièrement unies depuis que le gouverneur de Hull a rejeté les propositions que Mont lui faisait, à quoi leur inimitié particulière a ' beaucoup contribué. Il ne se dit rien d'Irlande qui doive exciter de la jalousie, ni des affaires de l'Angleterre, et je n'ai plus qu'à me dire, etc., etc.

(N° #4".) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN. 4 De Londres, ce 20 novembre 1659.

Monseigneur, ,

Les dispositions d'aujourd'hui paraissent bien différentes de celles qui se seront pu remarquer dans mes précédentes lettres. La ville de Londres semblait, au commencement de la «semaine, fort mécontente et même incliner à faire instance auprès de l'armée pour un Parlement libre ; elle avait aussi refusé la lettre au général Monk qui en était désirée , et le peuple faisait tous les jours insulte aux troupes, principalement à quelques régiments de sectaires qui entraient en garde toutes les nuits. Ces mauvaises humeurs sont aujourd'hui dissipées, et il se dit que le maire & promis de ne rien souffrir qui altère le repos public, ni au préjudice du présent gouvernement, et que cet accord a été fait à condition que ces sectaires, contre lesquels le peuple est fort animé, ne seront plus employés à la garde de la ville; le conseil de la bourgeoisie en prit hier la résolution, et l'ayant communiquée au comité", elle a été suivie. Dans le moment que cette affaire se délibérait, il arriva des lettres de Monk qui ne donnèrent pas moins de joie ; elles le représentent disposé à traiter, et il doit envoyer quatre officiers pour cette négociation, du succès de laquelle personne ne doute. Il y a aussi nouvelle que ses troupes ne se sont point présentées à New castle , et que celles qui s'en étaient approchées se sont retirées à Berwick, dont la garnison s'est déclarée en sa faveur; pour ce qui est de Carlisle et de Teignmouth, que l'on croyait, avoir suivi ce même exemple, à cause que le régiment de Haslerig y était en garnison, elles ne se sont point déclarées, et l'union paraît toute entière entre les troupes d'Angleterre, ce <iui sans doute abattra la

■fierté des autres, fondée sur la confiance qu'elles avaient que quelques régiments d'ici étaient portés à rétablir le Parlement. Il s'en était encore parlé ces derniers jours dans le Conseil de guerre, comme d'un moyen pour apaiser les différends, et la résolution en eût été prise s'il se fût trouvé quarante membres de ce corps bien intentionnés pour l'armée. Maintenant que Monk change de sentiment, cette pensée, sera rejetée, et le comité achèvera l'ouvrage qu'il a commencé. L'on veut même que déjà il ait arrêtéune forme de gouvernement composée d'un conseil de cinquante, qui en appellera un autre de deux cents et nommera les membres au peuple, lui laissant seulement la liberté de les choisir entre quatre cents qui lui seront présentés; ce second corps doit être changé tous les trois ans, et tous les ans dix du conseil des cinquante sortiront de charge pour faire place à pareil nombre tiré des deux cents. Ce modèle n'est pas encore publié, et, devant que de paraître; il y pourrait bien être apporté quelques changements, la réunion ou division de l'armée ne pouvant que servir de règle aux résolutions du présent réunie.

(No 15.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 24 novembre I65&.

Monseigneur,

Les lettres que le général Mont avait écrites la semaine passée ont été, trois jours après, suivies de ses officiers : ce sont trois officiers de différents corps qui arrivèrent à Londres avant-hier, et ont commencé cejourd'hui de conférer avec les chefs de l'année. Ils avaient en passant vu le général mylord Lambert, et leurs propositions lui doivent avoir paruraisûnnables, puisqu'il a aussitôt fait arrêter sestroupes suivant leur désir. L'on veut qu'ils soient chargés d'insister principalement sur le rappel du vieux Parlement ou la convocation d'un nouveau, sur le maintien des lois anciennes delà nation, et l'entretien des ministres par les voies ordinaires, c'est-à-dire des dîmes. Les deux derniers points semblent choquer le sentiment des sectaires, qui veulent convertir les dîmes à d'autres usages, et faire un autre fonds pour l'entretien des ministres. Ils ont aussi fort à cœur de changer beaucoup de lois ; mais pour le Parlement il ne se fera pas de difficulté de l'obtenir, pourvu que ce soit avec de telles restrictions que le peuple ne puisse élire des personnes contraires au gouvernement républicain, et qu'aussi en même temps il s'établisse un sénat avec pouvoir égal en quelques cas ; l'on veut même que la résolution ait été prise par le Comité d'appeler ce corps au lieu de l'assemblée de deux cents qui s'était projetée, et il n'est pas vraisemblable qu'aucune de ces conditions' soit refusée aux troupes d'Ecosse si elles peuvent les réunir. Quelques-uns sont persuadés que Monk ne traite pas de bonne foi, et qu'il avance ses demandes pour gagner temps , et pour rendre sa cause plus populaire, sur l'espérance qu'elles ne seront point accordées ; néai>

moins la plus commune opinion veut qu'il ait un véritable dessein de s'accommoder, ne voyant aucune -apparence de succès pour la cause qu'il soutient, puisque l'armée d'Irlande a refusé de se joindre à lui : ce n'est pas d'ailleurs un esprit à tenir une conduite si éloignée de ses sentiments , et ses troupes l'abandonneraient bientôt si elles avaient le moindre soupçon de quelque intelligence avec le parti du roi, sans l'appui duquel il ne se peut maintenir contre toute l'armée. Il est vrai que les Presbytériens se joindraient assez facilement à lui, si la présente autorité les persécutait ; mais, quelle que soit son inclination, elle ne paraîtra pas dans la présente conjoncture, et il n'y a que trois jours que, pour remettre les esprits de la bourgeoisie de Londres, qui semblaient toujours alarmés d'un changement dans la religion, le général Fleetwood, le colonel Desborough et le sieur Whitelocke allèrent à la maison de ville , et y firent trois Harangues de différent style. Le premier professa un entier désintéressement de l'armée, et promit qu'il ne serait fait aucun préjudice aux libertés de la nation ni au gouvernement de la religion. Le second parla en termes plus militaires et plus conformes à son humeur un peu dure, déclarant qu'ils n'étaient pas venus pour flatter la ville, que l'armée ne se mettrait jamais en état de dépendre de ceux qu'elle avait vaincus, et qu'elle appuierait plutôt les sectaires que de souffrir qu'il se prit aucune résolution à son préjudice. Le dernier, qui est maintenant garde du sceau, exhorta la compagnie à l'union et à la paix, pour laquelle entretenir il se tient, dans les principales places, des troupes, mais non pas des sectaires. Le maire est fort actif, témoignant par sa conduite de vouloir empêcher qu'il n'arrive soulèvement ; aussi seraitil sans doute suivi d'une grande confusion, les peuples n'étant pas d'un même esprit, et les sectaires se trouvant en assez grand nombre pour balancer, avec ce qui reste de l'armée, la puissance des autres bourgeois : c'est ce qui tiendra ceux-ci dans le devoir jusqu'à ce que la négocia-

tion^ait eu quelque succès; mais si la fortune voulait qu'elle ne produisît pas raccommodement, la ville pourrait bien donner de la peine au présent régime, qui est toujours occupé aux affaires du dedans.

(No 16.) MONTAGUE * AU CARDINAL MAZARIN.

Bordeaux, ce 25 novembre 1659.

La vôtre du 22, d'Auch, a été reçue à notre arrivée à Bordeaux le 25, le mauvais temps et les chemins ne permettant pas plus de diligence. Le roi a reçu ici des lettres d'Angleterre qui disent à peu près les mêmes choses que la lettre de M. de Bourdeaux; mais la résolution de réduire Monk par force nous a été nouvelle qui est une des meilleures qu'on pouvait attendre pour commencer ? travailler à la suite. Je ne vous saurais assez témoigner la joie que le roi a eue de votre lettre, qu'il dit aussitôt que la preuve qu'elle lui rendait de votre intéressement en ses affaires lui était plus considérable que la nouvelle ; car le succès de ces petits mouvements est incertain, mais le bon effet de votre intéressement est infaillible. Il m'a donc commandé de vous dire qu'il commencera dès demain au matin à suivre vos sentiments, et prendra la poste pour se rendre sur la frontière au plutôt que lui sera possible, après avoir vu la reine sa mère à Colombe. Il a déjà entamé des ouvertures à Monk, et il est assuré qu'il lui peut faire passer en sûreté ; mais outre la personne qu'il a sur le lieu, qui ne manquera pas à agi* selon sa commission première, il dépêchera un exprès, et commencera aussi à faire sonder Lambert par un envoyé qu'il croit assez assuré de lui pouvoir faire les ouvertures, sans qu'elles soient jamais tournées à son préjudice. Au pis aller, de la suite de tout il nous fera part pour vous la communiquer, vous protestant qu'il n'agira en rien sans votre participation, ni autrement qu'en conformité de vos avis, ce qu'il vous prie fort de lui vouloir continuer, vous

* L'abbé Montague, chapelain de la reine Henriette Marie.

assurant qu'il en ménagera si bien le secret que les apparences suivront toujours vos sentiments, et qu'il tirera l'utilité de cette correspondance sans qu'aucun inconvénient vous en puisse arriver. Voilà ce qu'il m'a commandé de vous' dire et de vous prier de sa part, vous témoignant toute la reconnaissance possible de ce témoignage si opportun de votre amitié; et je vous assure que de jour en jour je me rends plus hardi à m'offrir pour sa caution de tout ce qu'il vous promet, car je suis de plus en plus persuadé de son esprit et de son ingénuité ; et pour le marquis d'Ormond, il me paraît fort homme de probité et de vertu, et demeure fort satisfait du discours qu'il a eu avec vous.

Bordeaux, ce 26 novembre 1659.

Le roi d'Angleterre est parti ce matin en poste, selon ce que je vous mandais hier : ce matin il a eu un courrier dépêché exprès pour lui apporter la déclaration de Monk et Haslerig contre l'armée de Londres, et la marche de Lambert contre eux avec quelque quatre mille hommes. Les autres sont plus forts, à ce qu'on dit, et ils ont saisi les entrées en Ecosse de deux côtés, c'est-à-dire les villes de Berwick et de Carlisle, et quelques-uns disent Newcastle. Si cela est, les Anglais auront de la peine à passer; le roi d'Angleterre espère qu'ils viendront aux mains. Le meilleur pour lui serait que la guerre commençât, et quelle ne fût pas finie sitôt par un combat; car, l'un ou l'autre parti demeurant absolument maître , il aurait plus de peine à rien ménager avec le maître. Le roi m'a commandé sur cette conjoncture de vous proposer la considération de ceci que, en cas de quelque ouverture assurée de ]a ville de Londres pour.se déclarer dans l'absence de l'armée, si vous trouveriez à propos qu'il passât en Angleterre avec les gens quelesEspagnols lui pourraient donner de sessujets; il sait aussi, si vous approuvez le dessein, que vous l'assisterez ; aussi il songe à se tenir tout prêt à faire ce que les accidents lui présenteront, étant constant à ne rien entreprendre que par votre avis. Nous verrons de jour en jour plus clair à la suite de ces alarmes, et je tâcherai de me faire bien informer de toutes choses en arrivant à Paris, où je serai dans dix jours, s'il plaît à Dieu. Le roi d'Angleterre avait grande envie de vous écrire pour vous remercier de l'application que vous avez témoignée à ses intérêts, mais je l'en ai dissuadé, prévoyant la con-

séquence d'une réponse qui vous pourrait embarrasser; vous me la ferez bien plus aisément, et je l'attendrai de H. Colbert à Paris.

(No 18.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 27 novembre 1659.

Monseigneur,

Les dernières lettres que je me suis donné l'honneur d'écrire àVotreEminence l'auront informée des dispositions qu'il y avait ici à un accommodement entre les troupes. Ces apparences n'ont point été trompeuses, le traité ayant été conclu vingt-quatre heures après. Les députés d'Ecosse demeurèrent d'abord si satisfaits du gouvernement que le comité avait projeté, qu'ils n'insistèrent plus sur le rappel du vieux Parlement, et tombèrent ensuite d'accord d'oublier tous les mécontentements, de passer un acte d'indemnité pour tout ce qui a été fait de part et d'autre, de mettre en liberté les officiers que Monk avait arrêtés, et d'assembler à Newcastle quatorze députés des deux armées pour régler les intérêts de ceux qui ont été cassés ou suspendus dans ces derniers temps, en Angleterre et en Ecosse ; qu'il sera renoncé au prétendu droit du roi d'Angleterre et de sa famille; que les trois nations seront gouvernées en forme d'état libre ou de république sans roi, maison de pairs, ni aucune personne singulière; qu'il sera établi un conseil de dix-neuf personnes, dont dix seront presbytériens modérés et nommés par les députés de .Monk et l'armée d'ici, les autres neuf pris des trois armées, savoir Angleterre, Ecosse et Irlande, pour tous ensemble, ou au moins neuf, régler les qualifications de ceux qui pourront être élus par le peuple pour tenir le Parlement; qu'il sera aussi fait une assemblée de deux officiers de chaque régiment, d'un de chaque garnison, et dix de la marine, devant lesquels le gouvernement projeté sera présenté le 16 du mois prochain pour être délibéré. Il a aussi été résolu que les Universités seront si bien en-

tretenues et réformées, qu'elles deviennent des écoles de savoir, de piété. Ce sont les articles qui paraissent. Quant au modèle du gouvernement , quoiqu'il passe pour approuvé, il ne se publie pas encore. L'accord n'eut pas sitôt été signé par les commissaires des deux armées, qu'il fut présenté au conseil général des officiers, et, après quelque débat, confirmé ; deux copies en furent ensuite envoyées hier aux généraux Lambert et Monk qui avaient marché ; et, sur le soir, le canon de la tour de Londres solennisa cette réconciliation, que beaucoup s'imaginaient plus difficile qu'elle ne s'est trouvée, mais avec peu de raison, n'y ayant point apparence que l'intérêt du vieux Parlement put entretenir une division qui aurait sans doute ruiné les deux partis, pour peu qu'elle eut continué : Le peuple de Londres devenait tous les jours plus fier, jusques à refuser le paiement des impositions ordinaires, sous prétexte que le Parlement les avait toutes révoquées deux jours devant sa séparation; ce refus a obligé l'armée d'accompagner les collecteurs de soldats, sans qu'aucun désordre y soit arrivé. Il avait aussi changé la plus grande partie des officiers de la milice de la ville pour n'avoir pas trouvé les anciens bien intentionnés, et celle de Westminster avait refusé de s'armer sur les ordres du comité. Si l'armée d'ici trouvait quelque traverse, Monk n'était pas sans peine ni sans dé-, fiance de la fermeté de ses troupes, dont quelques compagnies s'étaient débandées : ainsi les uns et les autres étaient en quelque nécessité de s'accorder, et par leur traité la puissance demeurera aux chefs, puisque le régime doit être composé d'un sénat qu'ils choisiront, que ce corps convoquera les Parlements suivant le besoin, aura sur eux la voix négative, au fait de la religion et du gouvernement, et même leur proposera les matières qui auront à être délibérées. Il se dit aussi que les dîmes seront appliquées à d'autres usages qu'à l'entretien des ministres, auxquels il sera pouryu d'aillei'-s, et que beaucoup d'autres règlements doivent être faits dans la justice. Comme le

peuple d'Angleterre est fort rebuté de toutes les révolutions arrivées, et que le nouveau projet conserve en quelque façon ses prérogatives, en ce qu'il laisse aux Parlements les pouvoirs qu'ils avaient sous les rois- que le sénat représentera, l'on peut croire que l'établissement d'aujourd'hui sera solide , quoique les sectaires y aient plus de part que les Presbytériens, que l'on tâchera sans doute d'éloigner du Parlement. Il ne sera pas néanmoins facile d'étouffer toutes les jalousies des chefs; et si la crainte de la famille royale, ou les impressions qui se sont données que la France et l'Espagne avaient résolu d'entreprendre son rétablissement, ont fait aujourd'hui réunir les esprits, quand ces alarmes seront dissipées, il pourra bien renaître des nouveaux sujets de querelle.

J'ai vu aujourd'hui M. Lockhart, qui m'a paru persuadé que le roi n'avait aucun dessein de se mêler des querelles d'Angleterre; il en aura parlé sans doute avec même esprit aux chefs du gouvernement, et dissipé leurs défiances, si elles sont véritables. Ledit général ambassadeur m'a aussi fait civilité, de la part de M. de Fleetwood, sur l'entremise que je lui avais offerte dans le temps que le succès de la négociation était fort incertain; je n'ai pas cru devoir, dans la conjoncture présente, porter d'autres paroles, ni n'ai aussi eu aucune autre affaire à traiter . . . . .

(No 19.) M. DE BOURDE AUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 5 décembre 1659.

Monseigneur,

Mes précédentes dépêches auront informé assez exactement Votre Eminence de l'état où les affaires d'Angleterre se trouyaient la semaine précédente, et fait attendre une entière réunion de toutes les forces après l'accommodement dont les députés des deux partis étaient convenus ; c'est encore aujourd'hui le souhait et l'espérance des chefs de l'armée. Néanmoins, peu de temps après la signature de ce traité, les députés d'Ecosse ont reçu ordre d'insister sur le rappel du vieux Parlement, et de demander que le généralat d'Ecosse soit séparé de celui d'Angleterre. Il s'est aussi su que Monk avait appelé des députés de toutes les provinces et villes qui sont sous son gouvernement Quelques unes de ses lettres, le représentent d'ailleurs résolu à traîner en longueur la guerre plutôt que de relâcher, et il en fut hier présenté à la ville de Londres de sa part, professant que son intention n'était j-utre que d'avoir un Parlement libre et de délivrer la nation de l'esclavage où elle se trouve, et conviant le peuple à l'assister. Quelques-uns de la compagnie en voulurent empêcher l'ouverture ; mais, leur nombre n'étant pas le plus grand, la lecture en fut faite, et aussitôt le maire, sous prétexte qu'il était tard, remit l'assemblée. Il a été écrit aux autres villes dans les mêmes termes, et bien que ce soit devant que ce général ait eu avis du traité, sa conduite ne laisse pas de faire appréhender qu'il n'ait changé de sentiment, que les Presbytériens d'Angleterre m lui

aient donné cœur, et que, flatté d'espérance de devenir le chef de ce parti, le plus considérable, il ne rejette l'accord dont le retardement ne peut qu'avoir de mauvaises suites, les esprits de toute la nation se trouvant fort portés à secouer le joug de l'armée, et le peuple étant excité, tant par les vieux parlementaires que par les autres factions, à ne plus payer les impositions, afin de réduire le soldat, par le manquement de paye, à se mutiner et joindre à Monk. Les Presbytériens tâchent en même temps de gagner les autres, et j'apprends que ces derniers jours les principaux ont 'fait quelques assemblées dans Londres pour chercher les voies d'accommodement à l'avantage du roi. Outre les cabales des ennemis du présent régime, il y a dans l'armée des intérêts bien différents. Fleetwood, Lambert et les sectaires dont Vane est le chef, veulent chacun s'attirer la puissance. Le parti du premier prévaut maintenant sur les deux autres. Ledit sieur Vane parle de se retirer des affaires, ses avis n'étant plus suivis. Lambert ne quittera pas si facilement ; il est réputé assez accrédité pour attirer à soi une partie de l'armée,- et assez ambitieux pour chercher son agrandissement auprès du roi , s'il ne voit plus de jour à devenir, avec le temps, le chef de la République, ou au moins de toutes ses forces : aussi est-il fort caressé par les royalistes qu'il a ménagés dans ces derniers temps; ceux que je vois sont plus remplis de confiance qu'ils ne m'avaient encore paru, et se flattent que l'accommodement sera rejeté. Le parti contraire en a aussi l'alarme et ne désavoue pas que les présentes dispositions sont fort mauvaises ; et la principale ressource d'ici est dans la crainte qu'auront les officiers de Monk que leur division ne rétablisse le roi; il se dit même que beaucoup l'ont abandonné depuis que les troupes de Lambert se sont approchées de la frontière : elles doivent être maintenant vers Newcastle, et Monk entre Edimbourg et Berwick. Les bruits publics veulent qu'il y ait eu quelque rencontre entre leurs partis, mais sans fonde-

ment, n'étant pas à présumer que ni les uns ni les autres aient tant envie de se détruire qu'ils se soient cherchés devant que de recevoir des nouvelles de la négociation de Londres, où les députés d'Ecosse sont encore dans l'attente de la ratification. Ce n'est pas chose facile que de prévoir quelle sera la fin de ces mouvements. La raison veut que les uns et les autres s'accommodent promptement, à quelque condition que ce soit ; mais Mont peut se persuader qu'en demeurant ferme, tous les Presbytériens le favoriseront, et qu'avec cet appui il deviendra le maître. Jusques à cette heure, l'on ne veut pas qu'aucune autre visée puisse être dans son esprit, ni qu'il ait intelligence avec le roi d'Angleterre: sa réponse sur le traité découvrira dans peu son dessein. Cependant tout est en suspens; les tribunaux de justice sont même fermés, à cause que les juges n'avaient commission du Parlement que jusques au vingtième du mois passé. Les tailles n'étaient ordonnées que pour le même terme ; et dans la fin du présent moistoutes les autres impositions doivent cesser, quoique le Comité en ait ordonné la continuation: la levée ne s'en fera pas sans soldats. J'ai déjà fait savoir à Votre Eminence que M. Lockhart m'avait visité et paru persuadé que le passage du roi d'Angleterre par la France ne procédait pas d'un dessein d'appuyer ses desseins; il en aura sans doute parlé en ces termes au Comité. Ce n'est pas qu'il ne s'affecte toujours grande jalousie des inclinations de Sa Majesté, et elle est en partie fondée par les royalistes, bien que ce soit le moyen de réunir plutôt les esprits de l'armée . . . r . . . . .

(No 20,) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 8 décembre 1659.

Monseigneur,

, Les affaires d'Angleterre se trouvent au même état que ma précédente lettre a fait savoir : la ratification de l'accommodement des armées n'est pas encore arrivée , et elle n'était attendue qu'aujourd'hui ou demain. Cependant il paraît que le général Monk a déclaré à l'Assemblée d'Ecosse, qui s'est tenue dans le lieu ordinaire des Parlements, que Dieu et les hommes l'appelaient en Angleterre pour y rétablir le Parlement, qu'il a exhorté les députés à faire tout devoir pour maintenir la tranquillité publique durant son absence de peu de temps, et demandé assistance d'argent. Lesdits députés ont professé ne vouloir point se mêler de la querelle, la fin ne pouvant être avantageuse au pays, et que le pays étant désarmé, il n'en fallait rien appréhender ; que néanmoins ils ne laisseraient pas de faire leur possible pour le tenir en paix, et donneraient un subside. Cette grande disposition à ouvrir la bourse rend les inclinations de ce chef plus suspectes, y ayant peu d'apparence que les Ecossais, peu opulents et moins affectionnés à leur gouverneur, lui accordassent un secours si facilement, à moins de voir jour à l'attirer dans les intérêts du roi, pour lesquels il a autrefois combattu. Encore que présentement il n'eût autre fin que celle qu'il professe, cette défiance est augmentée par les changements qu'il fait dans ses troupes au moment que ses députés traitent; et bien qu'ils espèrent toujours de n'être pas désavoués, il se fait force recrues et nouvelles levées par toute l'Angleterre, soit pour le réduire à la raison, ou pour surmonter la résistance qui se trouvera dans la levée des imposi tions, le peuple devenant tous les jours plus dur, jusque»

là qu'un artisan de Londres a fort maltraité des soldats qui assistaient les collecteurs. La difficulté ne sera pas moindre à la campagne, et la crainte sera seule capable de tirer de l'argent, tant que les impositions ne seront point ordonnées par le Parlement. Le Comité travaille en même temps à mettre l'acte du gouvernement en état d'être présenté aux officiers de toutes les armées qui se doivent assembler le 16 du mois, et le Conseil de guerre a nommé vingt-sept commissaires pour l'examiner. Il s'était encore parlé de rappeler le vieux Parlement, au moins quarante membres.

, La ville de

Londres n'a point délibéré sur les lettres de Monk; elles sont même soupçonnées de supposition, et les porteurs ont été arrêtés depuis qu'ils ont été désavoués par les députés d'Ecosse. Il a couru force b'ruit que quelques troupes des deux partis s'étaient rencontrées, et le désavantage était donné à celles de Lambert, mais sans fondement, et jusques à présent aucun acte d'hostilité n'a été exercé de part et d'autre, et il est vraisemblable que, quand l'accommodement ne serait pas approuvé, l'Assemblée des officiers ne laissera pas de se faire le 16, et que cependant toutes choses demeureront au même état.

De Londres, ce II décembre 1639.

Monseigneur,

Je crois avoir prévenu l'ordre que Yotre Eminence me donne par sa lettre du 27 novembre, n'ayant pas laissé passer d'ordinaire sans l'informer de ce qui est venu à ma connaissance des affaires d'Angleterre , et ce n'a été qu'après avoir satisfait à ce devoir que j'ai écrit à M. de Turenne les nouvelles publiques; mais quelques-unes de mes lettres, entre autres celle qui donne avis de la rupture du Parlement, ont été supprimées, sans que, sur mes plaintes, il en ait été fait raison. Je serais trompé si la présente avait même fortune, puisqu'elle fait savoir la réponse de Monk sur le traité que ses commissaires avaient signé à Londres. J'en envoie la copie, afin qu'il s'en puisse juger quelle est sa disposition. Cette dépêche ne fut pas sitôt arrivée hier au soir à Londres, que résolution se prit de renvoyer dès aujourd'hui les députés d'Ecosse à Newcastle, et de donner pouvoir au sieur Lambert de traiter, sur le lieu, des différends qui peuvent rester. Les royalistes ne les croient pas si faciles à régler, et se persuadent que Monk prétend toujours l'indépendance du généralat d'Angleterre, et ne souffrira jamais que les officiers qu'il a cassés soient rétablis; leur espérance est d'ailleurs fondée sur ce que trois régiments ont encore été commandés pour marcher sur la frontière depuis ces nouvelles, et que les chefs de l'armée parlent avec incertitude du succès de cette négociation. Néanmoins, ne paraissant point que Monk ait intelligence avec le roi d'Angleterre , et ses troupes se trouvant assez affaiblies par la continuelle retraite des officiers, sans que celles d'Angleterre ni la ville de Londres se déclarent pour lui, suivant l'assurance qui lui en

avait été donnée, il n'est pas à présumer que la division continue ; et l'armée d'Angleterre reconnaît assez le préjudice que la guerre produirait pour ne pas accorder la plupart des demandes qui lui seront faites, à la réserve de la séparation des forces. Il se dit que la dépêche d'ici trouvera l'armée d'Ecosse en marche avec canon et "bagages; que le même jour, Monk avait démonté trois compagnies de cavalerie qui l'accompagnaient, et que la bonne volonté de ses troupes commençait à se refroidir; qu'ainsi le mal ne serait pas si grand quand il deviendrait fort difficile à l'accommodement, sur la confiance duquel les régiments nomment leurs députés pour se rendre le 16 à Londres, et y former un gouvernement. M. Lockhart s'en est retourné aujourd'hui à Dunkerque après avoir obtenu que les régiments de sa garnison seraient du corps de l'armée, mais non pas le rétablissement des officiers cassés durant son absence. La lettre qu'il m'a donnée pour faire tenir à Votre Eminence l'informera sans doute du sujet de son voyage, et de la résolution d'ici touchant la continuation de la tiêve de l'Angleterre avec l'Espagne : il ne s'en est pas expliqué avec moi ; mais il m'a fort assuré d'avoir fait tout devoir pour dissiper les jalousies que l'on a ici de la France. Je ne laisserai pas de voir quelqu'un du gouvernement sur ce sujet, et c'est une diligence assez nécessaire dans le temps que le roi d'Angleterre séjourne en France, et que les siens publient quelques propositions qu'il a faites pour engager le roi et Votre Eminence d'entreprendre son rétablissement , qui sera difficile si sa mauvaise ■ fortune veut que les troupes s'accordent ; il est vrai que, encore qu'elles se réconcilient maintenant, il restera toujours des semences de division pour l'avenir.

(No 22.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN

De Londres, ce 15 décembre 1659.

Monseigneur,

Les nouvelles d'aujourd'hui représenteront la condition de l'Angleterre assez différente de celle qui paraissait ces derniers jours; et si mes lettres de l'ordinaire précédent ont fait attendre la réunion des troupes , il sera sans doute jugé maintenant qu'elle est encore bien éloignée, puisque le peuple de Londres incline à favoriser les desseins du général Monk. Sur la fin de la semaine passée, il fut découvert qu'à la suscitation des ministres presbytériens, des royalistes et vieux parlementaires, quelques apprentis de cette ville projetaient une requête tendant à la convocation d'un Parlement libre , ou au rappel du dernier, et au maintien des églises. Le comité, sur cet avis, manda, le douzième, au maire de Londres, de faire publier le lendemain des défenses dépasser plus avant sous peine de trahison. Une refusa pas d'obéir ,• néanmoins, sous prétexte d'indisposition et de crainte du peuple, les officiers nécessaires pour faire cet acte refusèrent d'agir, et le maire étant encore pressé, il demanda temps pour en conférer aujourd'hui avec le conseil de bourgeoisie, qui s'est assemblé sur les huit heures du matin. Mais, sans attendre la fin de sa délibération, une compagnie de cavalerie est allée devant la Bourse, et a voulu faire la proclamation. Les apprentis n'ont pas manqué de s'y attrouper et de l'interrompre par des huées, même de maltraiter les trompettes et de se mêler parmi les cavaliers, qui, ne se voyant pas assez forts pour se défendre contre la populace, se retirèrent en désordre, étant poursuivis jusqu'à l'église de Saint-Paul, où il y a garnison. Aussitôt, toute la cavalerie et infanterie qui avait été postée en différentes places

de la ville prit les armes et marcha par les rues en ordre de guerre, et un régiment s'alla saisir des environs de la Bourse. Les apprentis ayant continué encore de les irriter de paroles, même de coups de pierre, les soldats firent une décharge sur le peuple, dont deux seulement furent tués et quelques autres blessés ; le reste se sépara, n'ayant point d'armes pour se défendre. En même temps les boutiques furent fermées. Quelques-uns crièrent aux armes, et six apprentis s'en allèrent à la Maison de ville, où la bourgeoisie était assemblée, et y présentèrent leur requête , signée de grand nombre d'autres ; elle fut sur l'heure lue, et un comité de douze bourgeois établi pour, après l'avoir examinée, en faire le rapport à la compagnie. Elle résolut aussi ensuite que le général Fleetwocd serait prié de retirer ses soldats, et qu'il serait ordonné aux chefs de famille de garder leurs apprentis et serviteurs afin d'entretenir la paix. Devant que cette délibération fût achevée , les troupes eurent quelques rencontres dans les rues avec les bourgeois ; quelques-uns de ceux-ci furent encore tués et blessés, et un artisan fut obligé, pour éviter le brûlement de sa maison dont il était menacé, de livrer son apprenti, qui avait jeté des pierres sur les soldats. La rumeur continua jusque sur le soir, que les députés de la bourgeoisie allèrent chez le général Fleetwood et lui firent savoir la résolution de la ville, l'assurant que les magistrats feraient leur devoir pour empêcher le soulèvement, s'il retirait les troupes dans leurs quartiers. Il accepta cette offre, et le colonel Desborough, à la tête de trois compagnies de cavalerie, l'épée nue et le pistolet à la main, s'en alla chez le maire pour lui faire ordonner au peuple de se retirer, ce qui fut sur l'heure exécuté. Les soldats en même temps laissèrent les rues libres et retournèrent à leurs postes ordinaires, qui sont quelques places et collèges; et la tranquillité semble maintenant bien rétablie, encore que l'aigreur ne soit pas éteinte, et que le bourgeois professe de ne pas souffrir que l'armée soit dans la ville.

XL n'est pas néanmoins vraisemblable que la garde leur en soit confiée ; ce serait donner aux malintentionnés, dont le nombre est grand , facilité pour avancer leur dessein bien différent : beaucoup d'entre eux ne songent qu'à rappeler le roi, et, sous le titre de liberté , amusent la populace ; d'autres se flattent d'avoir un Parlement libre, et croient que, Mont se joignant à eux, ils y réussiront; et les vieux parlementaires espèrent queja confusion forcera l'armée de les rappeler. Ceux-ci se sont rendus maîtres de Portsmouth depuis deux jours, et le gouverneur qu'ils y avaient établi a reçu le chevalier Haslerig avec trois autres de sa faction ; la nouvelle en est arrivée aujourd'hui à propos pour donner carrière aux mécontents, et quelques uns veulent que Hull etPlymouth aient pris le même parti. Il était aussi arrivé avant-hier des lettres de Monk qui le représentent fort fier. Il demande que Lambert retire ses troupes qui s'étaient trop approchées, si l'on veut traiter, et avoue les lettres qui ont été présentées à la ville de Londres, demandant la liberté des porteurs ; d'où l'on juge que les dispositions qu'il avait à l'accommodement sont bien altérées , et que le progrès de ceux de son parti le rendra plus difficile , quoique la continuation de cette querelle doive, suivant toute apparence , tourner au profit du roi d'Angleterre. Aussi ceux qui le souhaitent sont pleins d'espérance, et n'oublient rien pour échauffer le peuple de Londres^ d'ailleurs assez mal disposé par la ruine du commerce qu'il attribue aux désordres domestiques; ce n'est pas que les principaux habitants n'appréhendent le tumulte, et que cette crainte ne puisse les empêcher de suivre leur inclination , et qu'il n'y en ait aussi beaucoup d'entre eux fort contraires au retour du roi pour être en possession des biens confisqués. Cette diversité d'intérêts ne permet pas que l'on puisse encore faire un jugement solide de l'avenir, et je puis seulement promettre d'écrire par tous les ordinaires les suites de l'action d'aujourd'hui, et si les ports

sont fermés, comme il y a sujet de le croire, de faire passer un exprès en France, afin que Votre Eminence soit aussi persuadée de ma diligence en l'exécution de ses derniers ordres que je la supplie de l'être de la passion et du respect avec lesquels je suis, etc.

(No 23) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIF.

De Londres, ce 18 décembre 1659

Monseigneur,

Depuis le quinzième, la jalousie d'entre îa -Aile et l'armée s'est plutôt augmentée que diminuée; le maire a refusé d'aller trouver le Comité, qui l'avait mandé, et le Conseil de la bourgeoisie prétend que, dans un interrègne tel qu'est le présent, ce magistrat doit plutôt donner que recevoir la loi d'aucune puissance. Ce même corps paraît fort porté à faire instance pour la convocation d'un Parlement libre, et il m'est rapporté que l'on fait présentement signer une requête tendant à cette fin pai les principaux bourgeois, le nombre des apprentis n'étant pas capable d'autoriser une demande de cette qualité. Les bourgeois professent aussi de ne pouvoir souffrir que la ville soit gardée par l'armée, et ils ont reçu ordre de se tenir prêts d'armer la milice; outre l'aversion naturelle contre le soldat, le peuple est fomenté par les royalistes et les vieux parlementaires à faire instance sur ce dernier point, qu'ils ne croient pas devoir être accordé par le régime, et dont venant à bout, ils se déclareraient aussitôt. Ces mauvaises dispositions n'ont encore produit aucune hostilité, et les troupes demeurent dans leurs postes avec autant de fierté que jamais. Il se dit même que l'on a envoyé depuis vingt-quatre heures force munitions de guerre, entre autres des grenades, afin que la crainte du pillage ou du feu retienne dans le devoir le gros bourgeois, sans l'assistance duquel le menu peuple ne peut rien exécuter

Si l'état de Londres est douteux, celui de la campagne n'est pas plus certain. Les avis jde la défection de Portsmouth se sont trouvés véritables, et il est parti huit compagnies d'infanterie, sur la croyance que partie de la garnison est disposée à leur ouvrir la porte ; quelques vaisseaux sont aussi sortis des dunes pour s'y rendre, et tenir dans l'obéissance ceux qui sont à Portsmouth. L'on a encore ombrage de l'île de Wight et quelques autres places de la même côte; mais Colchester passe pour être déclaré en faveur du Parlement, et ce qui s'est passé à Londres va donner tant de cœur à tous les peuples que la réunion de Monk peut seule dissiper tous ces orages. Je n'apprends pas que l'on en ait ici reçu des nouvelles depuis peu, et un colonel a été dépêché à Newcastle pour presser l'accommodement, dont la remise ne peut qu'être très-favorable au roi d'Angleterre ; ce qui fait croire que ce général deviendra plus traitable, à moins d'avoir plusieurs desseins. Quelques bruits voulaient qu'il eût armé les Ecossais et remis des places entre leurs mains ; mais vraisemblablement ses troupes ne l'auraient pas souffert : il leur a payé deux mois de solde des impositions ordinaires du pays, et laissé la liberté à tous les officiers ou soldats de sentiments contraires au sien de se retirer

(No U) M. DE BOURDE AUX AU CARDINAL MAZAR1N.

De Londres, ce 25 décembre 1659.

Monseigneur,

Si ma précédente représentait la ville de Londres émue, le calme y paraîtra maintenant un peu rétabli ; et soit que les principaux bourgeois aient perdu cœur, voyant le dessein sur la Tour manqué, ou que le maire ou les bourgeois prévoyent les inconvénients d'une guerre domestique, le peuple n'a point encore pris les armes, ni la garde de la milice n'est sortie de Londres; et ce jourd'hui commandement a été fait de la part du maire à tous les chefs de la milice de si bien garder leurs enfants, apprentis et serviteurs, que la tranquillité publique n'en soit point interrompue. Cet ordre a pour fondement la convocation qui se venait de publier devant la Grande-Bourse d'un Parlement au cinquième février, en conformité de la réponse que le général Fleetwood avait rendue avant hier aux députés de la ville ; il leur communiqua en même temps la résolution prise par le conseil des officiers sur la forme du gouvernement

Quand l'attente du Parlement arrêterait les désordres, s'il est malintentionné, ce qui doit être présumé, l'armée aura de la peine à maintenir les établissements qu'elle projette, et encore plus à détruire un corps que toute la nation aura choisi ; il pourrait même arriver que les restrictions qui s'y proposent serviront à rallumer le feu qui n'était pas bien éteint. Le menu peuple de Londres paraissait fort disposé au soulèvement, à quoi il est poussé par les royalistes, sous le nom desquels on peut comprendre une partie

des Presbytériens, dont quelques ministres ont depuis peu ouvertement parlé, dans leurs prêches et prières, du roi d'Angleterre ; et, vraisemblablement, si le maire de Londres n'avait été amateur de la paix, l'on aurait déjà vu ici quelques désordres. Le danger n'est pas passé, et il y a encore tout à craindre tant que les troupes seront désunies. Les lettres qui viennent d'Ecosse et le rapport des députés qu'une congrégation de ministres avait envoyés à Monk , pour le disposer à l'accommodement, l'en représentent assez éloigné : au lieu d'avancer l'assemblée de Newcastle qu'il avait demandée, devant que d'envoyer ses nouveaux députés, il veut voir ceux qui avaient signé le traité de Londres; ce qui est attribué à un dessein de gagner du temps. Quelques-unes de ses troupes, au préjudice de la négociation , ont aussi marché vers l'Angleterre ; et d'ailleurs tous les discours de ce général ne tendent qu'à la guerre , sous le beau prétexte de rétablir le Parlement. Il pourrait bien avoir tenu cette conduite sur l'espérance que la Tille et la Tour de Londres appuyeraient son dessein ; mais s'il ne change point, après avoir su que l'une est entièrement manquée, et que les principaux bourgeois sont contraires à l'autre, il n'y a pas lieu de douter d'une intelligence parfaite entre lui et les royaestes. ............. . . .

(No 25) M. DE BOURDEAUX A M. DE BRIENNE.

De Londres, ce 29 décembre 1659.

Monsieur,

Je ne manquerai de satisfaire au plus tôt à l'ordre que V. E. me donne d'informer ce régime de la paix de France et des dispositions de Sa Majesté envers l'Angleterre, qui s'e trouvent conformes aux discours que, dans différentes rencontres il m'a fallu tenir avec les ministres d'ici pour dissiper les défiances que produisent les avis qu'écrivent les royalistes de delà la mer à ceux d'Angleterre pour les entretenir dans l'espérance d'un grand secours de la France, et combattre les bruits qui en ont ensuite couru, sans exciter quelque plainte contre moi de la part de quelques royalistes. Mais les plus considérés sont demeurés d'accord que c'était entièrement ruiner leurs affaires que de faire appréhender le retour du roi d'Angleterre avec des forces étrangères, les partis qui sont maintenant en armes n'étant point encore si aigris les uns contre les autres, que la moindre apparence de retour de ce prince ne les réunît; la plupart même de ceux qui le souhaitent ne le veulent point voir en état d'exercer une autorité absolue, mais plutôt nécessité de leur accorder toutes les conditions qu'ils en désireront. Cette capitulation ne peut être faite que par un Parlement libre ; aussi est-ce le but des Presbytériens, et généralement de toute la noblesse, qui se confient que, si les suffrages de ce corps ne sont point violentés, ils rétabliront la monarchie, et que tant la ville de Londres que tout le peuple d'Angleterre s'armeraient pour empêcher l'armée d'en user avec le Parlement comme par le passé. Que ces mesures soient vraies ou fausses, la

prudence ne permet pas de se déclarer aujourd'hui ni pour les uns ni pour les autres trop ouvertement ; et, avec "beaucoup de raison, il m'est prescrit de régler mes paroles suivant la condition du présent régime, pour ne pas choquer ceux entre les mains de qui il pourra retomber. Ma conduite continuera d'être conforme à cet avis, jusqu'à ce qu'il me paraisse de quel côté la chance tournera. Bien que présentement le nom du roi ne soit dans les déclarations de Monk et des autres mécontents que pour exprimer une entière aliénation de ses intérêts, il n'a point néanmoins encore eu tant de sujet d'espérer, la confusion présente faisant souhaiter la monarchie à ceux qui l'ont détruite, et étant d'ailleurs assez à présumer que, sil'aigreur s'augmente entre les chefs de l'armée, quelques-uns d'entre eux seront forcés de chercher leur salut dans ce parti. Il n'y a point encore nouvelle que Monk soit disposé à la paix; et si le mauvais succès du dessein des vieux parlementaires sur la Tour de Londres et les ordres du maire de Londres pour tenir le peuple en paix avaient rendu ce général plus traitable, il aura pu rentrer dans ses premiers sentiments après avoir été informé que, nonobstant la convocation d'un parlement proclamée le 25e de ce mois, Lawson', commandeur de la flotte qui est dans la Manche, s'est déclaré ouvertement pour le rappel du vieux Parlement, et que le vingt-sixième il entra dans la rivière avec treize vaisseaux, afin de favoriser ceux de la ville qui sont de même inclination, et d'intimider les autres

(No 26) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 29 décembre 1659.

Monseigneur,

Il me paraît une grande cabale des seigneurs et principaux Presbytériens ; leur dessein est d'engager le conseil de ville, malgré le maire de Londres, à demander le Long-Parlement, mais avec tous les membres qui en furent exclus devant la mort du roi, se confiant qu'il rappellera celui-ci aux conditions que le défunt accorda dans l'île de Wight. Ils avaient cru que le peuple prendrait les armes la nuit précédente, et par toutes sortes de voies ils tâchent de le soulever. J'ai d'ailleurs eu conversation avec l'un des proches parents du général Fleetwood," après lui avoir donné de grandes assurances que Sa Majesté, quelque bruit contraire qui courût, n'avait pris aucun engagement en faveur du roi d'Angleterre, ni ne songeait à l'assister de ses troupes, et qu'elle ne se mêlerait point des divisions domestiques de cette nature que pour les appaiser, si son entremise était recherchée. Il me fit une grande exagération de l'état présent des affaires, me représentant Monk déjà engagé avec le roi, ou fort disposé à prendre ce parti , la ville de Londres mal affectionnée, quoique les principaux bourgeois professent vouloir maintenir la paix, et le généra] des officiers incapable de prendre aucune résolution ; il passa même jusques à me laisser entendre que, si son pa* rent et ceux de son parti pouvaient trouver sûreté dans un accommodement avec le roi, ils ne le refuseraient pas, mais que la proposition en était trop dangereuse, et que la seule défiance porterait beaucoup d'autres officiers principaux à prendre le devant pour faire leur condition plus

avantageuse. J'ai jugé à propos de témoigner que le roi apprendrait avec regret ce mauvais état, qu'il avait espéré de voir bientôt la réconciliation des troupes, et que le roi d'Angleterre était si attaché à l'Espagne, que son rétablissement ne pouvait qu'être un jour préjudiciable à la France, à moins que ceux qui le rappelleront ne priassent Sa Majesté d'être leur arbitre et garant des conditions du traité ; que c'était la plus grande sûreté qu'ils pussent trouver, et aussi une déférence très juste, afin que la famille royale, rentrant par l'entremise de la France, n'eût plus de ressentiment de la grande liaison qui a été entre nos deux États ces derniers temps. Ce discours fut bien reçu et suivi, sans que toutes fois je conviasse à l'accommodement tant qu'il y aurait quelque ressource; aussi me fut-il seulement dit que, suivant le cours, des affaires, ledit sieur Fleetwood prendrait sa résolution, et que sans doute il se prévaudrait de cette ouverture, qui ne peut donner de l'ombrage mais plutôt produire quelque avantage. Le beau-frère de Monk m'a aussi vu depuis peu, et représenté le général sans autre dessein que celui de rétablir le Parlement. Néanmoins il ne répond pas de l'avenir ; et si les mouvements qui s'excitent à Londres ne le portent à la paix, il doit être d'intelligence avec les Presbytériens d'Angleterre ; auquel cas l'armée ne serait pas capable de se maintenir longtemps , et le roi d'Angleterre reviendrait aux conditions de l'île de Wight. Les catholiques appréhendent fort, et souhaitent que la France et l'Espagne aient part à cette révolution, crainte qu'autrement leur condition ne soit pire que sous 3e régime d'aujourd'hui. L'espérance des uns et la crainte des autres pourraient être mal fondées, et le conseil de guerre maintenant assemblé peut prendre des résolutions capables de réunir les esprits. Il se parle fort de rappeler le dernier Parlement, quoique la convocation d'un autre ait été proclamée; pour les conservateurs des principes1, ils

* Les gardiens des libertés delà République d'Angleterre,

seront vraisemblablement suppiimés, si la mésintelligence continue. Et si Votre Eminence juge à propos que je fasse des avances à quelques-uns des partis, elle me le fera, s'il lui plaît, savoir ; cependant, pour n'en désobliger aucun, je continuerai de donner à tous de bonnes paroles..

De Londres, ce I«r janvier 1660.

Monseigneur ,

Les gardes de la ville arrêtèrent si souvent celui qui portait mes lettres de l'ordinaire précédent, quelles arrivèrent trop tard au bureau; je les joindrai à la présente, afin que Votre Eminence soit informée de ce qui s'était passé jusques au premier jour de la semaine, encore que les affaires semblent avoir entièrement changé de face depuis une heure. Il avait été pris, le 30 de ce mois, deux résolutions fort uniformes par le conseil de la ville et celui des officiers de l'armée. Dans la première de ces assemblées, après que le maire s'y fut justifié du reproche public qui lui était fait d'avoir abandonné l'intérêt de la ville pour appuyer les desseins de l'armée, et qu'il eut aussi désavoué d'avoir approuvé l'établissement des conservateurs des principes de la république, il fut arrêté de faire toute diligence auprès de l'armée, afin qu'un libre Parlement s'assemblât au plus tôt, nonobstant la lettre qui fut, au moment de cette délibération, présentée de la part du vice-amiral Lawson en faveur du dernier séparé. Quelques-uns des bourgeois entrèrent dans ce sentiment; d'autres y donnèrent aussi les mains, mais à condition que tous les membres exclus de la séance en 1648 rentrassent, et beaucoup furent pour une nouvelle élection. Cette diversité d'opinions fut cause que la compagnie demeura dans des termes généraux qui laissaient en quelque façon à l'armée la liberté de choisir celui qu'elle voudrait. Le conseil des officiers délibérait en même temps sur le rapport des députés qui avaient été envoyés à la flotte, dont ledit vice-amiral ne s'était point voulu départir de sa première déclaration, et

avait seulement offert de convenir de quelques articles pour la sûreté et indemnité des officiers principaux de l'armée, pourvu que, devant que d'entier en traité, ils demeurassent d'accord de rappeler le vieux Parlement. La fermeté de ce chef et les difficultés qui se rencontrent dans tous les autres établissements avaient si fort ébranlé les officiers subalternes, que les supérieurs eurent de la peine à empêcher qu'ils ne révoquassent l'arrêté de la semaine précédente conforme à celui de la ville. Mais les conservateurs des principes furent détruits, et il fut trouvé plus à propos de faire un comité d'officiers qui prendraient garde qu'aucune atteinte ne fût donnée à la liberté de conscience, au maintien de l'armée, ni à la forme du gouvernement républicain. Il semblait que ces deux délibérations retiendraient pour quelque temps les partis, chacun étant rempli d'espérance que le Parlement lui serait favorable; les royalistes se persuadant qu'ils rappelleraient le roi à des conditions, et l'armée que ni Monk , ni la flotte ne pourraient refuser de s'y soumettre

. Il fut ensuite procédé hier à l'élection d'un nouveau conseil de ville pour l'année prochaine, duquel tous les sectaires affectionnés à l'armée furent exclus, et le chevalier Vane retourna vers Lawson , qui était proche Gravesend avec vingt-et-un vaisseaux dont le nombre augmente tous les jours, n'en étant resté que deux dans la Manche pour croiser devant Dunkerque, quoiqu'il lui ait été fait instance d'y en envoyer davantage, crainte que le roi d'Angleterre n'entreprenne de passer des troupes étrangères en Angleterre ou en Ecosse. Mais, contre l'attente des uns et des autres, 'sur les nouvelles que le chevalier Haslerig , qui avait attiré à soi les troupes envoyées d'ici contre lui, faisait état de marcher à Londres avec quinze cents chevaux, s'étant proposé devant le conseil de guerre de détacher des troupes pour le combattre, la plupart des officiers y ont été contraires. En même temps deux régi-

ments qui sont en garde proche de Whitehall ont paru pour le vieux Parlement, encore que leurs colonels y soient contraires. Les autres corps sont disposés à suivre cet exemple, et cette générale aliénation semble ne laisser plus d'autre parti à prendre au général Fleetwood que de se joindre avec le reste de sa faction à la ville pour appeler un nouveau Parlement: aussi me dit-on qu'il a envoyé faire cette offre, qui sera fort agréable aux royalistes ; mais il sera désormais bien tard, et même il. m'est rapporté que ce soir nouvelles sont arrivées d'un accommodement signé àlaflotté

, qui rappelle le Parlement, assure tous les officiers et autres qui ont agi ces derniers temps d'un acte d'indemnité , à l'exception de Lambert, de "Whitelocke, garde des sceaux, et du milord Warinston , écossais, du Comité. Si l'avis est véritable, l'on verra bientôt l'exécution de ce traité, dont le reproche ou la louange sera dû à Yane, que l'on accuse d'avoir excité la flotte, voyant son crédit perdu dans l'armée. Il court des bruits de quelques attroupements dans la campagne, et que même la cavalerie est excitée dans Oxford ; mais il ne s'y peut prendre aucun fondement, et ce qui paraît aujourd'hui de plus certain est le retour d'un Parlement, au grand préjudice des royalistes. Il ne se dit rien de Mont, si ce n'est qu'il est à Berwick, avec ses troupes, attendant les nouvelles de ce qui se passe ici. Les avis de l'accommodement des Hollandais avec le roi de Suède ne se confirment pas, et même ses ministres, qui me l'avaient ionné, me prient de passer ici des offres en sa faveur, à ç[uoi je ne manquerai pas aussitôt que le présent orage

. sera dissipé ; c'est aussi à raison de quoi je remets de donner part de la paix entre la France et l'Espagne.

Je suis, etc.

De Londres, ce 5 janvier 1660.

Monseigneur,

L'avis que j'ai donné le premier de ce mois de la disposition des troupes s'est trouvé si véritable, qu'encore que ce même jour leurs chefs eussent fait prendre, dans le conseil général des officiers, la résolution de demeurer fermes sur quelques principes qui tendaient en partie à leur propre conservation, néanmoins, au sortir de l'assemblée, chacun d'eux ne songea, qu'à faire son accommodement particulier avec les vieux Parlementaires ; et, le lendemain, il ne se trouva pas une compagnie. dans les régiments de Fleetwood et de Lambert qui n'eût changé de parti, quelquesuns sans garder des mesures, les autres après avoir pris congé de leurs chefs, et s'être excusés sur la nécessité où ils se trouvaient réduits de s'accommoder au sentiment de la généralité des troupes. Les membres du Parlement qui étaient sur la flotte retournèrent en même temps à Londres, et s'assemblèrent avec les autres qui se trouvèrent dans la ville chez l'orateur, au nom duquel ils envoyèrent demander au sieur Fleetwood les clefs du Parlement. Il les fit remettre entre leurs mains, et peu après, sur le refus que firent quelques corps de garde d'obéir à ses ordres, il leur remit aussi le soin de l'armée, se préparant à la retraite. Néanmoins, soit que l'on lui eût donné assurance d'un bon traitement, ou qu'il aime mieux s'exposer à la rigueur du Parlement que de s'enfuir, il n'est point encore sorti de Londres. Mais le colonel Desborough et tous les autres chefs se sont retirés, et les troupes ont reçu les ordres de l'orateur devant la maison où elles s'assemblèrent avant-hier. Il descendit, en robe de cérémonie, sur le pas de sa porte, et

reçut des officiers assurance de leur fidélité à l'avenir, que les soldats accompagnèrent d'acclamations de joie; ils marchèrent après en corps par les rues de Westminster, sans entrer dans la ville, jusques sur le soir que quelque partie de l'infanterie y rentra dans ses postes ordinaires. L'orateur, accompagné d'autres députés, alla ensuite prendre possession de la Tour de Londres ; et, bien que la garnison eût auparavant refusé de reconnaître le gouvernement que l'armée avait arrêté, elle ne fit point difficulté de le recevoir, ni de se soumettre au Parlement, et il leur fut laissé trois commissaires pour y donner les ordres jusques à. la séance qui a commencé cette après-dîner. Les députés se sont, devant que d'entrer, rendus à Whitehall pour reconnaître leur nombre, et, s'étant trouvés soixante, entre lesquels sont ceux mêmes qui composent le Comité, aucun autre que le sieur Whitelocke, garde des sceaux, ne s'étant absenté, ils sont allés prendre leur place sans aucune cérémonie ni garde ; l'orateur était seulement entre les deux comtes qui me menèrent à l'audience. Leur première délibération a été d'ordonner un mois de paie aux troupes, et sur le gouvernement provisionnel des troupes qui a été donné à des colonels que l'armée avait cassés. La compagnie de gardes est après venue seposter devant la place de Westminster, commandée parles mêmes que Lambert avait démontés le jour que le Parlement fut interrompu, et toutes choses sont retournées en l'état qu'elles étaient devant cette révolution. Il ne se doute point que les troupes éloignées ne suivent l'exemple de celles de Londres. Déjà le régiment de Desborough, qui avait été rappelé de la frontière d'Ecosse, a dépêché son major pour assurer de sa fidélité. Il y à ici un colonel de la garnison de Dunkerque qui n'en parle pas moins positivement, et il n'y a pas sujet de se défier des troupes envoyées contre Monk , puisqu'elles ont été détachées des régiments qui sont à Londres. Ce n'est pas que Lambert, se croyant perdu, ne puisse prendre le parti du roi, sous prétexte de favoriser un Parlement libre que le peuple

désire ; mais les généraux d'Angleterre ont peu d'autorité parmi 'les officiers, qui voient que la convocation d'un tel corps emporte le retour de ce prince, et par conséquent leur entière destruction. Quant à l'armée d'Irlande, la plus grande partie s'était déjà soulevée et avait arrêté deux de leurs chefs, ce qui obligea le commandant, grand républicain que l'on avait retenu ici, de s'y en retourner la semaine passée en diligence, pour éteindre le feu que l'on croit avoir été allumé en parti par les amis du dernier Protecteur, lesquels promettaient de rappeler son frère1, ci-devant leur chef. Il n'y a que la ville de Londres qui paraisse dans des sentiments peu favorables au présent régime. Il se sera pu remarquer dans ma précédente que, dans la semaine passée, les bourgeois avaient élu un nouveau conseil composé de personnes bien affectionnées au roi. Le lendemain de son établissement , il lui fut présenté des lettres de Monk, Lavson et Haslerig, toutes tendantes à ce que la ville se joignît à eux pour rétablir le vieux Parlement. Cette incitation et le prétexte du danger présent dans un temps de division entre les troupes donnèrent lieu, tous les derniers jours de la semaine passée, à différentes résolutions. Il fut d'abord arrêté de députer aux deux derniers de ces chefs, pour leur faire entendre la résolution qui' avait déjà été prise d'appeler un Parlement libre, sans expliquer s'il était entendu parler d'un nouveau ou de celui-ci avec les membres exclus en l'année 1648. Il fut ensuite nécessaire de changer la milice, delà tenir prête, de remettre les chaînes à toutes les rues, et de les demander au gouverneur de la Tour où elles sont. Ces arrêtés obligèrent l'orateur d'aller avant-hier chez le maire, pour hii représenter que ces précautions étaient maintenant peu nécessaires, puisque l'armée était réunie sous l'obéissance du Parlement ; et il s'établit que ce magistrat, d'un naturel fort pacifique, avait

i Henri Cromwell, frère cadet de Richard, et longtemps gouverneur d'Irlande.

promis de continuer ses soins pour empêcher que la tran-, quillité publique ne soit interrompue. Néanmoins la confiance des royalistes et leur seule ressource est que le conseil de ville n'en demeurera pas là, qu'il persistera dans la résolution prise d'armer le peuple-sous les officiers déjà choisis, et d'insister à la convocation d'un autre Parlement, si les députés exclus ne sont rappelés; que même les troupes de la bourgeoisie interrompraient les séances du présent Parlement, que tout le peuple d'Angleterre les secondera, et que Lambert et les autres officiers ruinés par son retour embrasseront la même cause. C'est en effet la seule ressource qui reste aux royalistes, et je suis persuadé que si les suffrages du peuple étaient suivis, leurs projets réussiraient. Mais il est à douter que, n'y ayant aujourd'hui nulle autorité établie et redoutée, le gros bourgeois, qui est demeuré paisible dans un temps plus favorable, veuille s'engager dans une guerre dont le succès serait mauvais si l'armée demeure unie. Les plus désintéressés jugent que leur seule division peut encourager le peuple à s'armer, et qu'après avoir bien grondé il s'apaisera, à moins que Lambert puisse débaucher quelque corps. Fleetwood fit sous main offrir, le jour qu'il fut abandonné, de se joindre avec la ville pour un Parlement libre ; mais, le lendemain, ayant été sommé de tenir sa parole, ses sentiments furent changés. Encore que ce soit sans fondement, il s'est publié que le chevalier Yane était demeuré d'accord avec le commandant de la flotte d'une indemnité pour les chefs de l'armée, qui se plaignent fort de lui, et le font en partie auteur de ce changement inopiné qui se peut attribuer aux résolutions du conseil de guerre, à la nécessité des troupes qui n'étaient point payées, à leurs fatigues, et aux dangers continuels où elles étaient exposées durant l'interrègne, sans espérance d'en voir la fin que par leur ruine totale, si. un Parlement libre était appelé, au lieu que celui-ci, ne pouvant se maintenir sans l'armée, en aura soin, la uaiera. et dissipera toutes les

factions qui s'élèveraient. Ces considérations assez puissantes peuvent aussi avoir été appuyées par les menées des parlementaires, qui dans tout ce temps ont eu liberté d'agir, et par d'autres qui ne voyaient pas que leur autorité s'augmentât par la ruine du Parlement comme ils avaient espéré. C'est, Monseigneur, l'état présent d'Angleterre. Mes premières lettres donneront encore une information plus certaine de sa condition. Je n'ai cependant qu'à la supplier d'avoir pour agréable que je me dise avec respect, etc.

De Londres, ce 8 janvier 1GG0

Monseigneur,

Ma dernière lettre a fait savoir les résolutions du Parlement dans sa première séance ; le lendemain, sixième, il passa un acte pour la continuation des droits de coutume et excises jusques au dixième de mars, élargit ceux que le précédent pouvoir avait fait arrêter, cassa toutes les troupes levées sans autorité, ordonna que les troupes du Nord se retireraient dans les quartiers qui leur seraient assignés par les directeurs de l'armée, sans faire mention de Lambert, leur commandant, et qu'il serait fait remercîment par l'orateur au général Monk, à l'amiral'La'wson et aux commissaires qui étaient à Portsmouth. Dans le temps que ces délibérations se prenaient, environ trente des membres que l'armée chassa du Parlement en 1648, pour avoir voulu l'accommodement avec le roi, se présentèrent à la porte pour reprendre leur séance, présupposant que la violence, et non aucune juste cause,* les ayant privés de leur droit, maintenant que l'armée était soumise 9,u Parlement, ils ne trouveraient plus d'opposition. Il ne fut pas néanmoins jugé à propos de les admettre, mais seulement d'arrêter que la matière serait mise en considération le 15 du mois; qu'il serait aussi délibéré sur les moyens de remplir les places vacantes; que cependant un comité examinerait les procédures, ordres et raisons concernant les membres absents, qui furent obligés de se satisfaire de cette réponse, quoiqu'elle leur paraisse uu amusement, jusqu'à ce qu'il y ait nouvelle des troupes du Nord. Les délibérations d'hier furent peu considérables : il fut seulement arrêté de passer un acte d'indemnité pour

{es soldats retournés sous l'obéissance du Parlement, qu'il serait emprunté 20,000 livres sterling, et que la montre ne serait donnée qu'aux officiers subalternes et soldats. Cej ourdirai, l'acte d'indemnité a occupé la séance, et les esprits ont paru assez aigris lorsque, sur ce sujet, le chevalier Yane a parlé de Lambert, quelques-uns de l'assemblée l'ayant appelé traître. Le conseil de ville a, de son côté, continué d'exécuter ses précédentes résolu* tions touchant l'établissement de la milice, qui doit être de six régiments d'infanterie de trois mille hommes chacun, sous des colonels fort royalistes, à l'exclusion même des Presbytériens, pour n'être pas estimés assez zélés. Il fut aussi hier arrêté de présenter requête au Parlement tendante à ce que ce corps soit libre, ce qui emporte le rappel des membres exclus, et il paraît dans le général assez de disposition à faire instance sur ce point. Quelques-uns même se flattent que, si la ville n'a pas satisfaction, elle recevra ces députés, et qu'ils composeront un Parlement plus considérable par leurs qualités, fortunes et leur nombre, que n'est celui d'aujourd'hiii. Mais apparemment ni les uns n'auront le cœur de s'asseoir, ni les autres de les défendre, à moins que Lambert ait formé un parti dans l'armée ; personne ne doute de sa bonne volonté, et il lui a été dépêché d'ici pour l'y convier. La difficulté est sur son crédit parmi les troupes, qui n'ont guère accoutumé de suivre aveuglément leurs chefs, et sont assez éclairés pour découvrir qu'il faut ou se conformer au sentiment des autres, ou appuyer les intérêts du roi, quoiqu'ils ne parlent que d'un Parlement libre. Comme le nombre des officiers mécontents est fort grand, que d'ailleurs le régime d'Angleterre ne témoigne pas de les vouloir ménager , le désespoir peut les faire agir contre leur propre inclination ; en ce cas, la confusion serait aussi grande qu'elle a été ces derniers temps, Londres et le pays n'étant pas plus affectionnés au Parlement qu'à Farinée. Il est à croire que l'attente de ce qu'aura fait

Lambert tiendra les esprits en suspens. Lès dernières nouvelles qu'on a reçues de lui veulent qu'il se préparait à marclier le deuxième de ce mois contre Monk , sur ce que celui-ci avait refusé de traiter sans ceux de son parti de Portsmouth ; mais le pays, la saison et les retraites qu'a ce dernier général, lui donnent ^grande facilité d'éviter le combat si longtemps qu'il voudra, et les ordres d'ici arriveront devant que les deux corps aient pu s'approcher. Il se dit aussi qu'une brigade des troupes d'Irlande, qui était sous Lambert, l'avait abandonné, pour n'être pas persuadée de la justice de sa cause, et que les autres apprendront avec joie le retour du Parlement, en faveur duquel partie de l'armée d'Irlande s'était déclarée et avait surpris Dublin. Ces dispositions laissent croire que, si la prospérité ne le rend point trop fier, son établissement s'affermira, nonobstant les oppositions des Presbytériens, dont les principaux se ménagent. La liberté d'entrer a été laissée à ceux qui s'étaient retirés volontairement, et elle pourrait aussi être accordée aux autres s'ils prenaient un engagement contre le roi ; autrement leurs places seront plutôt remplies par de nouvelles élections, comme il s'était déjà proposé devant la dernière interruption

(No 30) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 12janvier 16GC,

Les délibérations du Parlement de ces jours passés ne fournissant pas matière pour une longue relation, il a été principalement occupé sur l'acte d'oblivion, et sur l'établissement du conseil d'Etat, qui est, comme le précédent, composé de vingt-et-un des députés, entre lesquels le chevalier Vane ne se trouve point, et de dix étrangers ; les autres arrêtés autorisent tout ce qui a été fait durant l'interruption par Monk et les autres , témoignent de la reconnaissance de leurs services, et donnent pouvoir aux directeurs de l'armée d'y établir des officiers. Il s'est aussi projeté une nouvelle forme d'engagement et fait une députation à la Maison de ville pour les persuader de ne point changer la conduite qu'elle a tenue toutes les années précédentes ; les commissaires qui furent envoyés avant-hier n'en rapportèrent que des paroles générales, et il paraît toujours une grande disposition dans le conseil de bourgeoisie à insister sur l'entrée des membres exclus l'année 1648. Quoique la requête qui devait être présentée au Parlement à cet effet ait été supprimée, ce n'a été que pour ne les pas reconnaître ; et, au lieu de lui faire adresse, un exprès a été dépêché à Monk pour le convier, au nom de la ville, de défendre la même cause. Mais après la déclaration qu'il a encore depuis peu renouvelée de son obéissance au Parlement, et le serment que ses troupes ont pris contre la famille royale, il ne doit pas être attendu que ce chef appuie le désir du peuple ; c'est plutôt de Lambert que le mal peut venir. Les nouvelles de la frontière d'Ecosse veulent qu'ayant appris la révolution arrivée

à Londres, il ait fait prendre la résolution à ses troupets de s'en approcher, et qu'il ait aussitôt marché avec sa cavalerie et l'infanterie qu'il a pu montera cheval ; que, du reste, une partie soit demeurée à Newcastle ou aux environs, et qu'il ait laissé la liberté de se retirer à ceux qui ne voulaient pas le suivre devant que de savoir ce qui se passait à Londres. Ce chef avait envoyé des troupes dans York, et d'autres contre le général Fairfax, chez lequel il s'était fait assemblée de beaucoup de gentilshommes, qui se retirèrèrent aussitôt ; mais quelques avis assurent qu'ils se sont rejoints, que même la brigade de l'armée d'Irlande qui a quitté Lambert s'est offerte à Fairfax, s'il voulait se déclarer pour un Parlement libre, et que maintenant il est à leur tête. L'on parle assez diversement de Monk , et quelques-uns veulent qu'il soit aussi en marche pour défendre le Parlement; mais apparemment la garde de l'Ecosse lui aura paru trop nécessaire dans une conjoncture si douteuse, qui a encouragé la ville d'Exeter à chasser sa garnison. Les bruits publics veulent que d'autres villes aient suivi cet exemple, et qu'en quelques provinces il se fasse des attroupements sous le prétexte d'avoir un Parlement libre. Je ne vois néanmoins rien de bien certain que la marche de Lambert, qui prétend se fortifier de sectaires peu satisfaits du Parlement, dont la condition est assez mauvaise ; n'ayant plus leur appui, et les Presbytériens lui étant si contraires, ce sera une nécessité de s'accommoder avec les uns ou les autres ; et si les derniers veulent prendre un engagement contre la famille royale, la porte du Parlement leur sera ouverte. Comme ces nouvelles ne sont arrivées que cette 'après-dînée, il ne se peut pas encore reconnaître quslles résolutions elles produiront; peu de ■jours éalabrii ont ces nuages . .

(No 31) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

De Londres, ce 15 janvier 1660.

Monseigneur,

Ce ne sera pas sans quelque surprise que Votre Éminence apprendra le grand changement arrivé ici depuis ma précédente. Si le contenu faisait appréhender que l'Angleterre ne retombât dans une guerre civile, les avis d'aujourd'hui produiront d'autres sentiments, et il s'en jugera qu'elle est à la veille de revoir la tranquillité publique entièrement rétablie. Il ne se parlait encore avant-hier que de l'approche de Lambert avec quatre mille chevaux, de ses lettres à quelques sectaires dont il professait d'appuyer les intérêts, et de la disposition delà ville de Londres à le favoriser. Les lettres écrites des provinces du Nord assuraient d'ailleurs que le général Fairfax était en armes à la tète de toute la noblesse du pays, et d'une brigade qui s'était détachée du corps que Lambert commandait ; il était aussi très-certain que beaucoup de villes très-considérables avaient chassé leur garnison et se déclaraient pour un Parlement libre. La ville de Londres menaçait de son côté de prendre quelque résolution fort fière si les membres exclus n'étaient admis, et elle n'a point encore voulu reconnaître l'autorité du Parlement. Je sais même que ces jours il s'est fait force assemblées des plus considérables seigneurs et presbytériens, et qu'ils ne parlaient que des îonditions sous lesquelles le roi serait rappelé, se flattant que les partis ne pouvaient plus se réconcilier, que le plus faible serait contraint de se joindre avec eux, et que, les peuples ayant si grande disposition à rentrer sous le gouvernement monarchique, le Parlement ne serait pas capable de l'empêcher. Mais, contre toutes ces apparences,

il arrrva hier au soir des avis que Lambert se soumettait au Parlement, et s'était déjà retiré avec quelques-uns de ses amis, reconnaissant que ses troupes le voulaient prévenir. Il est en même temps arrivé des assurances que Fairfax était retourné dans sa maison, et n'avait autre dessein que de s'opposer aux violences que l'armée exer~ çait dans son pays, et d'appuyer les intérêts du Parlement. Toutes les villes que l'on croyait soulevées ont fait semblables déclarations, et il ne paraît aujourd'hui aucun corps dans l'armée ni dans le' peuple qui ne professe une entière obéissance auParlement, si ce n'est le Conseil de la bourgeoisie de Londres, composé de royalistes qui s'étaient flattés jusques à cette heure de pouvoir donner la loi, pour peu que les divisions eussent continué dans la milice. Comme ces mesures se reconnaissent sans fondement, cette ville, de bonne grâce ou par force , suivra l'exemple du reste du pays, et sa mauvaise volonté n'éclatera pas ; à moins que quelque conjoncture plus favorable ne se présente d'exécuter leurs desseins qu'elle couvrait du prétexte de la liberté publique, blessée par l'exclusion de la plus grande partie des membres du Parlement par la plus petite, qui a maintenant la fortune de voir tous ses ennemis abattus et l'armée soumise : de quoi la gloire est attribuée principalement à la fermeté du général Monk dans leur intérêt , Ses amis d'ici veulent qu'il ait beaucoup contribué par ses intrigues à retirer les troupes de Lambert, et qu'il n'ait pas eu moins de part à la réduction de l'armée d'Irlande. Pour jeconnaissance de ces services, l'on lui a envoyé une commission de lieutenant-général de toutes les forces de la république, avec un pouvoir fort ample, et c'est aujourd'hui le plus considérable sujet de toute la nation. Fleetwood, Desborough et tous les autres de la même faction, sont entièrement hors d'emploi, et ce n'a été qu'avec assez! de peine qu'ils ont été compris dans l'acte d'indemnité que le Parlement passa le premier jour de cette semaine. Lambert n'en a pas été excepté, pourvu que dans neuf

jours il se soumette ; et un exprès avait été dépêché pour le lui faire savoir. Sa chute entraîne celle de Vane, et il s'était parlé, ces derniers jours, de le mettre dans la Tour, pour avoir été découvert, par une de ses lettres interceptées, qu'ils entretenaient grande correspondance. La famille du Protecteur se trouve aussi entièrement abattue par ce changement , n'en restant aucun dans l'autorité. Ceux qui la possèdent ne sont pas de grand nom , ni assez modérés pour se garantir de tous les dangers auxquels la vengeance, la passion, la violence et l'intérêt particulier les exposeront. Ils n'agissent pas d'ailleurs avec tout l'accord qui leur serait nécessaire, et, avant-hier, les principaux d'entre eux passèrent à des termes fort aigres sur le sujet de l'engagement contre la famille royale, jusque-là que l'orateur menaça de quitter sa place. Il fut , ce même jour, arrêté que les places des députés définitifs seraient remplies par de nouvelles élections, et la lettre de M. Lockhart fut lue ; quoiqu'elle soit soumise dans l'excès, et exprime une joie extraordinaire du retour du Parlement, il n'a ordonné qu'un remercîment aux soldats et officiers de la garnison, sans parler du gouvernement que Fleetwood , Desborough et Vane avaient maintenu. La séance d'hier se passa en dévotions, et aujourd'hui l'acte d'abjuration de la famille royale a passé, aussi bien que l'exclusion des membres éloignés en 1648. Ces questions n'auraient pas été décidées si promptement sans la réunion des troupes ; et les instances de la Maison de ville auraient été plus considérées qu'elles ne sont maintenant : elle avait résolu l'armement de sa milice, mais cette chaleur se ralentira désormais

(No 32.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN

De Londres, ce 26 janvier 1660.

Monseigneur,

Je ne me donnai pas l'honneur d'écrire àVotreEminenee par l'ordinaire précédent, pour n'avoir rien de considérable à mander; cette stérilité de nouvelles continuera jusques a l'arrivée du général Monk, qui continue de marcher vers Londres avec cinq ou six mille hommes de l'armée d'Ecosse, et pourra y arriver sur la fin de la semaine. Tous les partis jettent maintenant sur lui les yeux, et chacun se flatte de l'avoir favorable ; à quoi n'a pas peu contribué sa réponse à la Ville : il approuve et loue sa conduite dans ces derniers temps, et les déclarations qu'elle a faites en faveur d'un Parlement libre. Mais aussi professe-t-il de tenir sa commission du Parlement, et de vouloir appuyer la liberté de conscience et une libre république, remettant à s'expliquer davantage après son arrivée àLondres. La lecture de cette lettre dans le conseil de bourgeoisie ne fut suivie d'aucune délibération, pour ne s'en être pu reconnaître quels étaient ses sentiments, et n'y avoir pas lieu de prendre aucunes mesures certaines sans son assistance. Le Parlement reçut en même temps copie, tant de la lettre de la Ville que de la réponse, par les mains d'un ministre que ledit sieur Monk dépêcha exprès. Ainsi, jusques à cette heure, il a ménagé ces deux corps , et le Parlement ne témoigne pas de l'attendre avec moins d'impatience que la Ville; il a mêmeété arrêté cejourd'hui que deux des membres iraient au-devant de lui et le convieraient d'avancer sa marche , et qu'il lui serait donné mille livres sterling de revenu en fonds de terre, en reconnaissance de ses services. L'on lui rend d'ailleurs toutes sortes de complaisances en autorisant les changements qu'il a faits dans l'armée et les établissements

d'Ecosse, où le général maj or Morgan commande les troupes qu'il lui a laissées, et une brigade de celles d'Irlande qui avait d'abord quitté Lambert. Néanmoins, quelque caresse que l'on lui fasse, il est certain que son crédit donne grande jalousie, et que les républicains lui donneront, s'ils peuvent, des adjoints dans le commandement de l'armée, pour affaiblir son autorité qu'ils croient incompatible au gouvernement ; ce qui pourra produire quelque méconten-v tement, sur lequel la Ville et les royalistes fondent en partie leurs espérances. Les Presbytériens exclus du Parlement le croient aussi disposé à les rétablir et à favoriser le dessein qu'ils ont de rappeler le roi d'Angleterre, sous des conditions qui ne détruiront pas la liberté du peuple d'Angleterre; et je vois des personnes assez éclairées dans ce sentiment, à quoi il sera d'ailleurs porté, pour peu qu'il y soit enclin, par les grandes divisions dont le Parlement est aujourd'hui agité. Jamais la mésintelligence n'a été plus grande entre le peu de députés qui le composent, et la rélégation du chevalier Vane , que l'on croyait réunir les esprits, n'a fait que découvrir de nouvelles factions, le chevalier Haslerig, qui s'était fort signalé dans ces derniers temps, et avait paru contraire aux sectaires, s'étant déclaré pour eux lorsque la faction presbytérienne a voulu éloigner d'autres députés du parti de Vane ; et les jalousies sont venues à ce point qu'ils s'accusent les uns les autres de vouloir rappeler le roi d'Angleterre. Ce soupçon semble avoir plus de fondement dans les Presbytériens, et ils auraient autrement peu de raison de mécontenter les sectaires, le plus solide appui du Parlement, dans le temps qu'ils offensent le peuple par l'exclusion des membres chassés en 1648. Il se parle bien de remplir leurs places par de nouvelles élections, et ce serait donner quelque satisfaction au peuple; mais comme il ne peut que difficilement être disposé à députer des personnes affectionnées à la République, et que le nombre des nouveaux venus serait de beaucoup plus grand que celui des membres assis

aujourd'hui , il n'est pas à présumer que leur dessein soit de remplir le Parlement , à moins de vouloir favoriser le retour du roi. Les grandes oppositions de quelques-uns contre l'abjuration de la famille royale augmentent aussi toutes ces défiances, et il ne se parle plus que de prendre un engagement en termes plus doux; encore le veut-on rejeter, et la retraite qu'a faite l'orateur du Parlement pour quelques jours, sous prétexte d'indisposition, est considérée comme un pronostic de quelque orage, étant certain qu'il a grande relation avecMonk. Ce sont les réflexions de ce temps, dont la solidité se découvrira dans peu de jours. Cependant le cours des affaires est arrêté, et le Parlement n'a fait, la semaine passée, que remplir les places de l'armée vacantes par une réforme de beaucoup d'officiers, casser les régiments de Vane et des sectaires , donner des ordres pour le paiement des autres troupes, et ordonner au conseil de s'assurer des colonels, qui furent relégués en leurs maisons, il y a huit jours, pour être la plupart, entre autres Lambert, soupçonnés de n'avoir pas obéi et de cabaler dans la ville. .

(No 33.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZAR1N.

De Londres, ce 2 février 1660.

Monseigneur,

La lettre que Votre Eminence m'a fait l'honneur de m'écrire le quatorzième du passé ne me donne lieu que de lui continuer la relation de ce qui vient à ma connaissance des affaires d'Angleterre, et je ne saurais mieux m'acquitter qu'en les lui représentant au même état qui se sera pu remarquer dans une précédente. Le général Mont n'étant point encore arrivé, et sa conduite continuant d'entretenir les espérances de tous les partis, les commissaires du Parlement partirent, dès le commencement de la semaine passée, pour lui porter les civilités et la gratification qui lui a été ordonnée. Londres, peu de jours après, suivit cet exemple, et lui députa trois bourgeois pour le congratuler sur son voyage. Les membres exclus du Parlement lui ont aussi envoyé un d'entre eux. La noblesse du pays où il passe ne manque pas de lui rendre tous honneurs. Les villes le reçoivent au son de leurs cloches, et les peuples lui portent leurs plaintes. Il en use avec tout le monde avec grande civilité , ne découvre ses sentiments à personne, et, dans le moment qu'il met en charge des personnes suspectes au Parlement, il l'assure de sa fidélité. Les lettres que l'on a reçues aujourd'hui sont encore en ces termes ; elles ne le font attendre que sur la fin de la semaine, avec son corps d'armée de quatre mille hommes de pied, en quatre régiments, et trois de cavalorie d'environ seize cents hommes, le reste étant retourné en Ecosse. Ces forces ne seraient pas capables de changer le gouvernement, si elles n'étaient secondées de la ville de Londres, dont le conseil persiste à ne point reconnaître le Parlement, et à désirer que les membres exclus soient admis, ou

qu'un autre soit appelé La ville d'Exeter , des plus considérables d'Angleterre, avec la province dont elle est chef, se sont déclarées du même sentiment, et ont même envoyé par un député leur requête à l'orateur du Parlement. D'autres provinces en ont usé avec encore plus de mépris, s'adressant au maire de Londres; et il y a une générale disposition à empêcher que le gouvernement n'affermisse son autorité ; aussi professe-t-il de n'avoir pas le dessein de se perpétuer, mais de former une parfaite république, dont la conduite sera laissée aux Parlements successifs; et, ces derniers jours, il s'est travaillé à dresser une déclaration qui désabuse le peuple des impressions que l'on lui a données pour le rendre favorable au retour du roi. Outre cette précaution, grande partie de l'armée est postée dans les places de la ville ou aux environs; et comme le mal ne peut venir que du mécontentement des troupes, il se prend soin de les satisfaire par des promesses d'un prompt paiement et par des gratifications aux chefs. L'amiral Lawson doit avoir cinq cents livres sterling de revenu en fonds de terre. Ses officiers avaient eu la pensée de présenter requête en faveur du chevalier Yane, mais cette chaleur n'a pas eu de suite, et le Parlement continue de rechercher d'autres membres de la même faction. L'un, colonel et gouverneur de l'île de Wight, a été chassé de sa compagnie; un autre suspendu et envoyé à la Tour de Londres. Il a aussi reçu l'accusation qu'ont apportée les officiers de l'armée d'Irlande contre les commissaires qui la gouvernaient durant l'interrègne, et contre le général Ludlow, leur chef, que l'on avait retenu ici dans ce temps pour avoir paru trop affectionné au Parlement, et qui, peu de jours devant son rétablissement, était retourné à sa charge; mais, n'ayant point été reçu, il s'est retiré dans une des forteresses du pays, avec quelques sectaires. Il lui a été mandé, comme aux autres accusés, de venir rendre compte de leurs actions; et, tout étant paisible, ils ne seront pas en état de désobéir à cet ordre. L'on envoyé d'au-

très commissaires à leur place, et le Parlement a pourvu, la semaine passée, à toutes les charges principales de la justice d'Angleterre, sans en exiger aucun engagement particulier. Il a aussi fait le sieur Scott secrétaire d'Etat, et rempli les places des officiers cassés, donnant des régiments à quelques-uns de la compagnie qui n'ont jamais vu la guerre. Ce sont, à peu près, les ouvrages de la semaine passée, sur la fin de laquelle l'ancien orateur reprit sa place, dont quelques-uns tirent des conséquences en faveur du Parlement. D'autres veulent qu'une grande partie de ses membres soient bien disposés pour le Roi, qu'ils entretiennent la désobéissance dans la ville, et n'attendent : pour se déclarer que Monk, qu'ils croyent devoir être touché par le désir de toute la nation, les grands avantages qui lui seront proposés, le peu d'intelligence et de solidité qui paraît dans le présent régime, ses jalousies, et la fortune de tous les généraux qui l'ont servi. Mais, quoique toutes ces considérations soient puissantes, il se peut néanmoins douter qu'elles fassent grande impression sur un esprit entier, qui se pique de grande sincérité et fermeté, d'ailleurs républicain, et dont la conduite dans le domestique ne promet rien de grand. Il n'est pas aussi certain que ses troupes lui soient entièrement dévouées, et si les royalistes ont pris des mesures avec lui, elles sont bien secrètes, passant pour constant entre la plupart d'entre eux, qu'il n'a point été ménagé. Comme la destinée d'Angleterre dépend en partie de sa résolution, et que lui-même peut n'être pas encore déterminé, il ne se saurait faire aucun jugement solide sur les affaires d'ici jusqu'à ce que l'on voie plus clair dans ses sentiments, et je ne mériterais pas la confiance que Votre Eminence témoigne de prendre en mes avis si, à la veille d'une si grande crise et dans le temps que les plus passionnés pour et contre le Gouvernement ne stfnt pas moins agités de crainte et d'espérance, je me mêlais à décider l'avenir. .........

De Londres, ce 9 février 1660.

Monseigneur,

La dernière lettre que je me suis donné l'honneur d'écrire à Yotre Eminence lui faisait savoir que les espérances de tous les partis d'Angleterre étaient fondées sur le général Monk, et que chacun l'attendait avec impatience. Il n'est point encore arrivé à Londres, et ne s'y rendra que dans trois jours, pendant lesquels ses troupes se rafraîchiront aux environs. Mais ses sentiments ont déjà été reconnus par l'accueil qu'il a fait aux députés de cette ville et de beaucoup de provinces. Il reçut en présence des commissaires du Parlement les premiers, et il répondit à leurs civilités avec des démonstrations d'étonnement de ce que l'on le croyait capable de manquer de fidélité à l'autorité de laquelle il tenait sa commission , les exhorta de s'y soumettre et de ne point interrompre les soins qu'elle prenait pour rétablir le repos dans la nation sous un gouvernement qui lui soit convenable, mais plutôt de seconder ses bonnes intentions par leurs prières, et de prendre cependant patience, seuls services qre le Parlement désirait de la ville. Il a parlé avec encore plus d'aigreur aux autres députés qui le sont venus convier, de la part de la noblesse de différents comtés , d'appuyer le rétablissement des membres exclus sans prendre aucun engagement, ou la convocation d'un Parlement libre. Ayant blâmé leur impa tience et la demande qu'ils faisaient, après que le Parlement l'avait rejetée, il leur fit aussi entendre que ce n'était point l'usage de souffrir qu'aucun député prenne séance dans telle assemblée, devant que d'être entré en quelque obligation, il leur représenta celle d'aujourd'hui comme la plus libre qui se soit vue en Angleterre; disant au'elle remplirait les

places vacantes aussitôt que l'on aurait réglé les qualifications nécessaires pour prévenir la ruine d'une cause pour laquelle il a été si longtemps combattu; qu'enfin il se fallait soumettre au présent régime, et qu'il était obligé de le défendre. Outre ces déclarations verbales, il en a fait une semblable par écrit, en forme de lettre adressée à sa province, dont la noblesse était entrée dans les sentiments de Londres; il lui exprime assez au long les raisons qui s'opposent au retour de la famille royale, et doivent disposer toute la nation à choisir plutôt un gouvernement républicain. Le Parlement reçut ces nouvelles le 5 du courant, avec des lettres, tant de ses députés que dudit général Monk, pleines d'assurances de sa fidélité, en reconnaissance de laquelle la commission de général, qui lui avait été donnée par le Conseil d'Etat durant l'interrègne, fut approuvée. La charge de Garde des rôles de son pays lui fut donnée, et un acte d'approbation de tout ce qu'il a fait fut lu pour la première fois. Il commença aussi de paraître dès lors un grand changement dans la disposition où étaient les esprits de cette assemblée, s'y étant résolu sur l'heure même de lever une imposition de cent mille livres sterling par mois, et étant depuis fait recherche, en quelques maisons de bourgeois, de l'argent que l'on prétend être destiné pour le roi d'Angleterre. Il s'en est en effet trouvé chez un marchand fort royaliste, mais beaucoup de particuliers le réclament. L'on ne parle aussi maintenant que de casser le Conseil de bourgeoisie, et de réduire la ville dans l'obéissance qu'elle a jusques à cette heure refusée. Si, d'un côté, la fierté a augmenté, celle du peuple n'est pas moins diminuée, ni les royalistes ne paraissent guères moins abattus; leur seule ressource est aujourd'hui dans le mécontentement général de toute la noblesse, qui commence à s'assembler en différents endroits. Il n'est pas d'ailleurs à présumer que l'armée demeure toujours dans une si grande dépendance du pouvoir civil; et, bien que présentement la condition du gouvernement paraisse avanta-

geuse, que les troupes n'appréhendent rien à l'égard du retour du roi , et que cette crainte soit capable de les tenir unis, je ne puis néanmoins qu'entrer dans le sentiment de ceux qui jugent qu'il y a encore bien du chemin à faire devant que le Parlement soit affermi, vu la générale aliénation de tous les peuples, et les jalousies que quelques députés n'ont pu dissimuler aujourd'hui, lorsqu'il a été parlé d'éloigner les troupes de la ville pour faire place à celles d'Ecosse , suivant le désir deMonk, auquel il a été déféré. Cette demande a fait renaître quelques espérances etombrages, et il se peut faire état que le moindre mécontentement de l'armée, oul'assistance du dehors, détruiraient tous les établissements d'aujourd'hui, à moins que le peuple ne change d'humeur. Pour le faire revenir de la grande aversion où il paraît être, le Parlement arrêta et fit publier, dès le commencement de la semaine passée, une déclaration dans laquelle il professe vouloir établir un gouvernement libre, sans roi ni seigneurs, sous la direction du Parlement, et former une armée en telle manière que, tant qu'elle sera nécessaire pour la sûreté de la république, elle obéisse à l'autorité civile ; que toutes les questions et procédures concernant les vies, libertés et états du peuple, seront réglées suivant les lois du pays, et que le Parlement ne se mêlera point de l'administration ordinaire ni de l'exécution des lois; qu'il sera pourvu au maintien des ministres, que les dîmes leur seront continuées comme le plus convenable moyen de les entretenir, et qu'il sera aussi pourvu à la liberté de conscience en matière de religion, conformément à la parole de Dieu; que les universités seront entretenues, même avec augmentation de leur privilège, s'il est nécessaire ; que le Parlement s'appliquera aux moyens de réparer ou augmenter le commerce, et qu'enfin il cherchera les voies de soulager au plus tôt le peuple des grandes impositions dont il a été chargé par les mauvais conseils et conduite des précédents gouvernements. Les autres délibérations de cette semaine sont

moins considérables, et il s'en peut seulement remarquer que deux gentilshommes qui avaient présenté, d'un des comtés d'Angleterre, une espèce de déclaration pour un parlement libre, ont été envoyés à la Tour de Londres, non pas tant à cause du contenu en ce papier que de l'adresse faite à l'orateur du Parlement et aux gentilshommes assis à Westminster. Ce traitement n'a pas empêché que d'autres gentilshommes ne se soient chargés de semblables commissions et ne présentassent avant-hier audit orateur une requête du même style. Il s'est encore parlé des qualifications de l'élection projetée, sans rien résoudre, et l'on a continué de donner des commissions, tant des charges civiles que militaires; et un comité de vingt et une personnes s'est établi pour administrer les affaires de la marine, dont le général est allé avec grand nombre de ses officiers au-devant de Monk, qui a, sur sa marche, tiré une déclaration fort expresse du gouverneur de Hull ; après quoi, il ne reste plus en Angleterre ni garnison, ni troupes à réduire sous l'obéissance du Parlement, non plus qu'en Ecosse et Irlande ,

(No 35.) M. DE BOURDEAUX AU CARDINAL MAZARIN.

+ De Londres, ce 16 février 1660.

Monseigneur,

Les derniers ordinaires ne m'ayant apporté aucune lettre de Votre Eminence, et n'ayant eu d'ailleurs aucuns ordres à exécuter, j'ai seulement à l'informer de ce qui s'est passé dans l'audience que le Conseil d'Etat m'a donnée la semaine passée, et des affaires du dedans d'Angleterre. Le duplicata de ma dépêche à M. de Brienne m'acquittera de ce devoir, et je n'y saurais rien ajouter, si ce n'est que le général d'Ecosse a encore déclaré cejourd'hui dans le Parlement qu'il demeurerait ferme dans ses intérêts, et qu'il est réputé entièrement contraire aux intérêts du roi d'Angleterre, quoiqu'il refuse de prendre un engagement particulier contre toute sa famille. La faction presbytérienne de cette même assemblée est dans de semblables sentiments; et, se trouvant soutenue par l'armée, elle prévaudra sur les sectaires qui restent en petit nombre. La grande affaire d'aujourd'hui est de remplir les places vacantes de personnes affectionnées au présent gouverne" ment, et il n'est pas facile d'y réussir, le peuple étant si aliéné, quelque précaution qu'il se puisse prendre. Ces nouvelles élections ne se peuvent d'ailleurs remettre longtemps sans grand inconvénient, les provinces professant de ne vouloir rien payer si le Parlement n'est libre et rempli, et les soldats commençant de perdre patience. Ceux que le général d'Ecosse a fait sortir de Londres ont paru fort mécontents, et les six -cents hommes qui étaient commandés pour Dunkerque ont encore été plus violents dans leurs mutineries, les officiers entre autres. Le colonel ayant eu de la peine à garantir sa vie, il se parle de les décimer. M. Lockhart est attendu ici cette semaine, et il se

m DOCUMENTS

projette de l'envoyer, ou quelqu'autre, en France ; mais il faut que le gouvernement soit sorti de l'embarras où il est encore, devant que de se déterminer sur les affaires du dehors

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