ACTE II, SCÈNE U
TRIVULZIO
Oui, je ne crois qu’en elle; le reste ne m’est rien...
PRINZIVALLE,
Après tout, c’est possible... Et vous avez raison, puisque vous y croyez... Je n’ai point de patrie... Je ne peux pas savoir... Il me semble parfois qu’il m’en eût fallu une... Mais j’ai tout autre chose que vous n’aurez jamais, et qu’aucun homme n’a eu au point où je l’ai, moi!... Je l’aurai tout à l’heure, à l’instant, ici même. Cela suffit à tout... Allez, séparons-nous; nous n’avons pas le temps de peser ces énigmes... Nous sommes loin l’un de l’autre et nous nous touchons presque... Chaque homme a son destin... Les uns ont une idée, les autres un désir... Et vous auriez autant de mal à changer votre idée que j’en aurais moi-même à changer mon désir... On les suit jusqu’au bout, quand on a plus d’ardeur que le commun des hommes... Et ce qu’on fait est juste, puisqu’on est si peu libre... Adieu, Trivulzio; nous prenons des routes qui s’écartent... Donnez-moi votre main.
TRIVULZIO
Pas encore... Je vous tendrai la mienne lorsque le châtiment...
PRINZI VALUE.
Soit. Vous perdez aujourd’hui, vous gagnerez demain... [Appelant,) Vedio!...
[Entre Vedio,)
VEDIO.
Maître I... Quoi? Vous êtes blessé?... Le sang coule...
Peu importe... Appelle les deux gardes. Qu’ils emmènent cet homme sans le brutaliser, sans lui faire aucun mal... C’est un ennemi que j’aime... Qu’ils le mettent en lieu sûr, sans que personne le voie... Ils répondent de lui. Ils le délivreront quand je l’ordonnerai...
{Vedio sort, emmenant Trivulzio, Prinzivalle, devant un miroir, examine sa blessure.)
PRINZIVALLE.
Il est vrai que je saigne comme si la blessure avait atteint l’artère... La plaie n’est pas profonde, mais il m’a lacéré la moitié du visage... Qui eût cru que cet homme si chétif et si pâle... {Rentre Vedio.) C’est fait?..
VEDIO.
Oui. Maître, vous vous perdez...
PRINZIVALLE.
Je me perds!... Ah! je voudrais me perdre ainsi jusqu’à la mort!... Je me perds, Vedio!... Mais jamais homme au monde n’aura conquis ainsi, dans une juste vengeance, le seul bonheur qu’il rêve depuis qu’il sait rêver!... Je l’aurais attendu et je l’aurais guetté, je l'aurais poursuivi à travers tous les crimes, car il me le fallait et il m’appartenait; et maintenant que mon étoile heureuse vient me l’offrir sur ses rayons d’argent, au nom de la justice, au nom de la pitié, vous vous dites : il se perd!... Pauvres hommes sans