ACTE II, SCÈNE II
Vous avez peut-être raison... C’est bien... vous n êtes pas libre, mais il ne vous sera fait aucun mal... Nous servons des dieux différents... [Essuyant le sang qui lui coule sur la face), AhI je saigne... Le coup n’était pas malhabile... Un peu précipité, mais assez vigoureux... C’est égal, il s’en est fallu de bien peu... Et vous, que feriez-vous si vous teniez ainsi celui qui eût failli vous envoyer d’un bond dans un monde où personne n’a le désir d’aller?...
TRIVÜLZIO.
Je ne l’épargnerais point.
PRINZIVALLE.
Je ne vous comprends pas... vous êtes bien étrange... Avouez que vos lettres étaient d’ignobles choses... J’avais versé mon sang dans trois grandes batailles; je faisais de mon mieux, tout vous appartenait, je servais bravement ceux qui m’avaient choisi, sans qu’une seule pensée déloyable pénétrât dans mon cœur... Vous devez le savoir, puisque vous m’épiiez... Et pourtant, dans vos lettres, par haine, par envie ou par économie, vous travestissez tous les actes qui ne tendaient qu’à vous sauver, vous trompez sciemment,- vous accumulez les mensonges...
TRIVÜLZIO.
Les faits étaient menteurs; cela n’importe guère. Ce qu’il fallait saisir, c’est l’heure dangereuse* où le soldat enflé de deux ou trois victoires — le nombre varie peu
— ne va plus obéir aux maîtres qui l’emploient et qui ont une mission plus haute que la sienne. Cette heure avait sonné, celle-ci me le prouve. Le peuple de Florence vous aimait déjà trop. C’est à nous d’écarter les idoles qu’il se forme. Il nous en veut un peu sur le moment, mais il nous a créés pour contrarier ainsi ses caprices hasardeux. Il connaît sa mission mieux qu’on ne le suppose, et quand nous détruisons ce qu’il adorait trop, il sent que, malgré lui, c’est sa volonté même que nous accomplissons. C’est pourquoi j’ai jugé que l’heure était venue de signaler l’idole. J’avertissais Florence. Elle savait d’avance ce que mes mensonges voudraient dire...
PRINZIVALLK.
L’heure n'était pas venue, ne serait pas venue si vos lettres affreuses..
TRIVÜLZIO.
Elle aurait pu venir et cela suffisait...
PRINZIVALLE.
Quoi! un homme innocent, sur un simple soupçon, sacrifié sans regrets au danger qui, peut-être, aurait pu menacer...
TRIVÜLZIO.
Un homme ne compte pas en face de Florence.
PRINZIVALLE.
Mais vous y croyez donc, au destin de Florence, à son œuvre, à sa vie?... Elle est donc quelque chose que je ne comprends pas?...