ACTE II, SCÈNE III
tout ce que tu as fait si j'aimais comme toi... Il me semble parfois que je suis à ta place, que c’est toi qui m’écoutes, et que c’est moi qui dis tout ce que tu me
dis...
PRINZIVALLE.
Etmoi aussi, Vanna, dès le premier moment, j’ai sent’ que le mur qui nous sépare, hélas! de tous les autres êtres, devenait transparent, et j’y plongeais les mains, j’y plongeais les regards comme dans une onde fraîche, et les en retirais ruisselants de lumière, ruisselants de confiance et de sincérité... Il me semblait aussi que les hommes changeaient; que je m’étais trompé sur eux jusqu’à ce jour... Il me semblait surtout que je changeais moi-même, que je sortais enfin d’une longue prison, que les portes s’ouvraient, que des fleurs et des feuilles écartaient les barreaux, que l’horizon venait emporter chaque pierre, que l’air pur du matin pénétrait dans mon âme et baignait mon amour...
VANNA
Moi aussi, je changeais... J’étais bien étonnée de pouvoir te parler comme je t’ai parlé dès le premier moment... Je suis très silencieuse... Je n’ai jamais parlé ainsi à aucun homme, si ce n’est à Marco, le père de Guido... Et, même auprès de lui, ce n’est pas la même chose... Puis il a mille rêves qui le prennent tout entier; et nous n’avons causé que trois ou quatre fois... Les autres ont toujours un désir dans les yeux qui ne permettrait pas de leur dire qu’on les aime, et qu’on voudrait savoir ce qu’il y a dans leur cœur. Et dans tes yeux aussi il y a un désir; irais il n’est pas le
meme; il ne répugné point, et il ne fait pas peur... J’ai senti tout de suite que je te connaissais sans que je me souvinsse de t’avoir jamais vu...
PRINZIVALLE.
Aurais-tu pu m’aimer si mon mauvais destin ne m’eût fait revenir lorsqu’il était trop tard?
VANNA
Si je pouvais te dire que je t’aurais aimé, ne serait-ce pas t’aimer déjà, Gianello? et tu sais comme moi que ce n’est point possible. Mais nous parlons ici comme si nous étions dans une île déserte... Si j’étais seule au monde, il n’y aurait rien à dire. Mais nous oublions trop tout ce qu’un autre souffre pendant que nous sommes là, à sourire au passé... Quand je sortis de Pise, la douleur de Guido, l’angoisse de sa voix, la pâleur de sa face. ..Je ne puis plus attendre!... L’aurore doit être proche, et j’ai hâte de savoir... Mais j’entends que l’on marche... Quelqu’un frôle la tente ; et le hasard lui-même a plus de cœur que nous... On chuchote à l’entrée... Écoute, écoute... Qu’est-ce?...