SCÈNE PREMIÈRE
Ënirent GUIDO, MARCO, BORSO et TORELLO.
GUIDO
J’ai fait ce que vous avez voulu, ce qu’elle a voulu, ce que tous ont voulu; il est juste que ma volonté ait son tour. Je me suis tu, je me suis caché, j’ai retenu mon souffle, comme ferait le lâche pendant que les voleurs saccagent sa maison... Et j’ai été honnête dans mon avilissement!... Vous avez fait de moi un marchand scrupuleux... Tenez, voilà l’aurore... Je n’ai pas bougé jusqu’ici... J’ai pesé et compté Tinfamie... 11 fallait faire honneur au marché et payer tous vos vivres... Il fallait que l’acheteur eût les dernières
minutes de cette noble nuiti AhI ce n’était pas trop pour prix de tant de blé, de bœufs et de légumes !... Maintenant j’ai payé et vous avez mangé... Maintenant je suis libre, je redeviens le maître, et je sors de ma honte...
Mon fils, je ne sais pas ce que vous comptez faire, et personne n'a le droit de se mettre en travers d’une douleur comme la vôtre... Tersonne, non plus, ne la peut soulager; et le bonheur immense qui en est né, qui vous entoure de toutes parts, ce bonheur même, je le comprends assez, ne peut que rendre plus brûlantes les premières de vos larmes... Maintenant que la ville est sauvée, nous-mêmes regrettons presque ce salut qui vous coûta si cher; et malgré nous, pour ainsi dire, nous baissons la tête en présence de celui qui porte seul, injustement, toute la peine... Et cependan t, si hier pouvait recommencer ; il me faudrait encore agir comme j’ai agi, désigner les mêmes victimes et pousser à la même injustice; car l’homme qui voudrait être juste, passe toute sa vie à choisir tristement entre deux ou trois injustices inégales... Je ne sais que vous dire; mais si ma voix que vous avez aimée, peut pénétrer une dernière fois jusqu’à ce cœur qui l’écoutait toujours, je vous en prie, mon fils, ne suivez pas aveuglément les premiers conseils de la colère et du malheur... Attendez tout au moins que passe Theure si dangereuse qui nous fait dire des mots qu’on ne peut révoquer... Vanna va revenir... Ne la jugez pas aujourd’hui, ne repoussez personne, ne faites rien d’irréparable... Et tout ce que l’on fait, et tout ce que l’on dit dans une douleur trop grande, est si naturellement et si cruel-