ACTE PREMIER, SCÈNE II
MARCO
Elle n’a pas répondu. Elle est devenue pâle et s’est éloignée sans parler.
Oui, j’aime mieux celai... Elle aurait pu bondir, vous cracher au visage ou tomber à vos pieds... Mais J’aime mieux cela... Pâlir et s’éloigner!... Les anges l’auraient fait... Je reconnais Vanna. Il ne fallait rien dire; et nous, à notre tour, nous ne parlerons plus... Nous reprendrons bientôt notre poste aux remparts ; et, s’il faut y mourir, nous y mourrons du moins sans salir la défaite...
MARCO
Mon fils, je vous comprends, et l’épreuve est pour moi presque aussi tragique que po"ur vous. Mais le coup est porté; laissons à la raison le temps de remettre à leur place notre douleur et nos devoirs.
GUIDO
Il n’y a qu’un devoir devant cette offre abominable; et toute réflexion ne fera qu’ajouter à l’horreur qu’elle inspire...
MARCO
Pourtant, demandez-vous si vous avez le droit de livrer à la mort un peuple tout entier, pour retarder de quelques tristes heures un mal inévitable; car lorsque la ville sera prise, Vanna sera livrée au pouvoir du vainqueur...
MONNa VANxNA
GUIDO
Non... Ceci me regarde...
Soit; mais des milliers de vies, dites-vous que c’est beaucoup 1 que c’est trop peut-être; et que ce n’est pas juste... Si votre bonheur seul dépendait de ce choix, vous choisiriez la mort et je le comprendrais; bien que moi, arrivé au terme d’une vie qui a vu bien des hommes et, par conséquent, bien des douleurs humaines, je trouve qu’il n’est pas sage de préférer la mort, l’horrible et froide mort, avec son silence éternel, à n’importe quelle souffrance physique ou bien morale qui la peut retarder... Mais, il s’agit ici de milliers d’existences; il s’agit de frères d’armes, de femmes et d’enfants... Faites ce qu’un insensé vous demande et ce qui vous paraît monstrueux paraîtra héroïque à ceux qui survivront, et qui verront votre acte d’un œil plus apaisé et d’un regard plus juste et plus humain... Croyez-moi, rien ne vaut une vie que l’on sauve, et toutes les vertus^ tout l’idéal des hommes, tout ce qu’on nomme honneur, fidélité, que sais-je? n’est qu’un jeu puéril en face de cela... Vous voulez rester pur dans une affreuse épreuve et la traverser en héros ; mais c’est un tort de croire que l’héroïsme n’a d’autre sommet que la mort. L’acte le plus héroïque est l’acte le plus pénible ; et la mort est souvent moins dure que la vie.
GUIDO
Êtes-vous mon père?...