BERGERAC
Le monnayage si curieux et si exceptionnel de Bergerac nous offre le seul exemple d'un seigneur Anglais, frappant monnaie en France, avec la concession
(1) Mémoire pour servir à l'histoire des monnaies des provinces de France 1832. ('2) Revue de Numismatique Française 1S41.
(3) Tomes III, pages 2.j4, 429; IV, 134, .363, 429; V, 117; VI, lli); VII, 216, .329
(4) Inventaire des archives des Basses-Pyrénées. Tome IV, pages 170-171 C.irton E, 614. (■')) Archives des Basses-Pyrénées. Carton E, 616.
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(le son suzerain. Certes, Edouard III n'aurail pas accordé en Angleterre la même prérogative, pouvant porter atteinte à ses droits régaliens (1).
Aussi, plus cette concession sort des règles ordinaires, plus il importe de la hien définir et d'en tracer les limites, ce qui n"a pas été fait jusqu'à présent.
M. de Gourgues, en publiant le premier en France les produits de cet atelier dit : « Bergerac ne date que de I3i9, Edouard III. voulant récompenser le comte (le Derby et lui témoigner la satisfaction qu'il avait eue de la prise de Bergerac, lui donna cette ville, son château et le droit de battre monnaie » (2). Poey d'Avant conteste cette date en ces termes : « Je crois que la date donnée à la prise de Bergerac par M. de Gourgues n'est pas exacte, et qu'il faut la faire remonter à 1345. » Et il invoque le témoignage de Froissard qui, selon lui, ne peut être contesté. Il l'a été cependant. La critique moderne s'est beaucoup occupée dans ces derniers temps de mettre d'accord le texte de Froissard, qui fait débarquer le comte de Derby à Bayonne, le 5 juin 1344, avec les documents des autres historiens et notamment l'ordonnance du 1 1 juin 1345, citée par Rymer, et ayant trait au départ de Southampton, d'Henri de Lancastre, comte de Derby (3). Une chronique manuscrite en tète des coutumes de Bordeaux, de Bergerac et de Bazadois, fixe au 26 août \ 345, jour de la Saint-Barthélémy, la prise de Bergerac, et enfin le témoignage de Robert d'Avesbury recule au 29 septembre 1345 le départ du comte Derby pour la France.
Froissard, avons-nous dit, fait débai-quer le comte de Derby à Bayonne, le 5 juin 1344 (4). Il raconte pour ainsi dire jour par jour, les faits et gestes du comte de Derby, et de chevauchée en chevauchée il le fait arriver devant Bergerac, et nous dit comment après de brillants faits d'armes les habitants reconnurent le comte Derby à seigneur au nom du roi d'Angleterre, en vertu de la procuration qu'il en portail. Ains eut en ce tems le comte Derby la bonne ville de Bregerach qui se tint tout dis depuis Anglaise. Cette date de l3i-4 est
(1) 11 n'y a pas, à proprement parler, de monnaies féodales en Angleterre. Les archevêques d'York et de Cantorbury, ont frappé quelques monnaies après la conquête. Plus tard ceux de Durtiam et d'York ont ajouté des différents à la fabrication des esterlings royaux, mais en conservant le type et aussi les légendes royales. — Voir British numismatic chronicle, tome Xll, page 171. Mémoires de Bartlet et Nable, sur les monnaies de Durham.
(2) Revue Numismatique Française 1841, page 194.
(3) Rymer. Fœdera. Tome 11, page \'%. Edition de 1*39.
Henricus de Lancastrie comes Derbie equos suos apud Suthampton eskipavit et seipsum.
(4) Editions Buchon et Siméon Luce.
oontrouvée et tous les commentateurs de Froissard, depuis Dacier jusqu'à la précieuse édition que vient d'en donner M. Siméon Luce, sont d'accord pour la reporter à 1345. Mais c'est moins la date de la prise de Bergerac qui nous importe que celle de la concession monétaire, et celle-là ne peut être douteuse.
La voici, telle que Rymer nous la donne, à la date du 1" juin 1347 (1).
Dedimus et concessimus et tenore presentium damus et concedimus eidem comili (Henrico comiti Derbie) et suis heredibus masculis ex ipso légitime
procreatis aut procreandis castrum, villam et locum Brageriaco et cussionem
monete in dicto loco, sic quod ipsi in eodem loco monetam cudere possint, seu cudi facere; prout sibi visum fuerit faciendum, emolumentum que cussionis illius monete suum remaneat et ad ipsorum utilitatem omni modo convertatur, ita taraen, quod illa moneta ibidem sic cudenda sit ita fortis aut fortior moneta nostra partium prœdictarum.
I.a donation se termine par la stiiiulalion du droit de retour en cas de décès sans enfant mâle.
Quelque temps après, par autre acte du 14 mars 1349 (2), Edouard III donne à son fidèle et cousin le comte de Derby cognitionem assaiœ monete prœdicte ac punitionem omnium et singuloruni tam criminaliter quam civiliter in cussione ejusdem monete delinquentium.
Entre ces deux dates 1347 et 1349, il s'était donc passé des événements qui nécessitaient pour le comte de Derby des pouvoirs bien déterminés, aux fins de poursuivre les délinquants au civil et au criminel. Probablement les coupables se retranchaient derrière le silence de la charte de concession; et ils devaient être nombreux. En effet, si Edouard III avait mis pour condition à la concession monétaire, donnée par lui au comte de Derby, que la monnaie de ce dernier serait aussi forte ou plus forte que la monnaie du roi dans la province d'Aquitaine, il n'avait plus le même intérêt, quand l'un et l'autre contrefaisaient la monnaie française et notamment le gros tournois. Or, il importe de remarquer qu'il y a dans ces imitations, non seulement des différences marquées de style, mais aussi des différences de loi et de poids; les gros tournois à la croix anglaise coupant la légende, ceux où le chatel présente les deux tours crénelées, signe distinctif du tournois Aquilanique, sont d'un module plus large, d'un travail moins lâché, d'un métal plus fin et enfin d'un poids plus élevé que les tournois qui, sauf le
(I) Rymer. Même édition. Tome III, page \î. [i) Rymer. Même édition. Tome III, page 42.
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léopard sunnonlant le chatel, sont la copie servile du tournois français. La collection Lalanne en contient de fort remarquables, un surtout dont nous parlerons plus tard. Ils pè.sent 2^.73, 2^.35, 2". .36.
Les tournois au chatel surmontés du léopard sont au contraire presque tous irréguliers de forme et d'un détestahle métal. Ils arrivent à ne plus peser que 1?.70 à lP.3o; j'ai eu l'occasion d'en observer chez M. Van Pelaghem un certain nombre qui avaient été trouvés avec des gros tournois d'Edouard III, au type Français pur, les uns plus mauvais que les autres. Or, ces tournois de Bergerac ne portent que le titre de comte de Lancastre. Ils sont donc, comme nous le verrons tout à l'heure, antérieurs à 1351 et sont le produit du premier monnayage.
Le comte répandait à profusion ces monnaies à bas titre dans ses expéditions en France. Sans doute étaient-elles un appât pour les faux raonnayeurs' si nombreux à ces époques troublées, et c'est ce qui explique le complément des droits de répression accordés par l'ordonnance de 13i9.
.\ cette première période de 1347 à 1351, appartiennent également les types du gros à la couronne, qui ne nous est connu que par le pied-fort, du demi-gros et du blanc à la fleur de lis, Poey d'Avant, PI. LVII, n'^'^ 18, 19 et PI. LVIII, n" 3. Sur ces monnaies qui sont restées fort rares, Henri de Derby ne prend encore que le titre de comte de Lancastre, c'était en effet celui qu'il tenait de son père, mort en 1345; Edouard l'avait déjà fait en 1338, comte de Der!)y, pour le récompenser des services qu'il lui avait rendus dans la guerre contre l'Ecosse. Par acte du 6 mars 1351 , à raison de ses succès et de ses conquêtes en France, il l'éleva à la dignité de duc, titre encore tout nouveau en Angleterre, et qui avait été conféré pour la première fois, en 1337, au fils même d'Edouard III, le duc de (^ornouailles.
Le seigneur de Bergerac prend ce nouveau titre de duc sui- ses monnaies. Il continue d'abord le monnayage tournois avec une variété, une couronne dans le chatel. Mais surtout, il adopte pour le gros, le type du léopard dans le champ, avec la légende bilinéaire du LARCAI | lE S DVX. L'avait-il imité de celui d'Edouard III, que nous ne connaissons que par le dessin de Duby; en tout cas ils sont d'un poids très bas, 1^.77, 1^.40, collection Lalanne, 1^.27, selon Poey d'Avant. Il imite également les esterlings à la tète de face qu'Edouard frappait à Bordeaux.
A quelle date s'arrêta ce monnayage ? Henri, duc de Lancastre, mourut sans enfant mâle, il ne laissa qu'une tille Blanche, mariée à Jean de Gand, comte de Richmoud, troisième fils d'Edouard III, et qui devint duc de Lancastre et la tige
de la maison de ce nom. Quelle que soit la notoriété qui dût s'attacher à ce célèbre personnage, mêlé non seulement à toutes les grandes guerres, mais à toutes les négociations importantes de cette époque, je n'ai pu préciser la date de sa mort. Buchon (Notes sur l'édition de Froissard) le fait moui'ir de la peste à Londres, en 1360. La biographie Michaud, à Leicester, en 1362. M. Siméon Luce (1), donne le témoignage de Knyghton, chanoine de Leicester, qui dit que le duc de Lancastre mourut dans le carême qui suivit la paix de Brétigny (21 premiers jours de mars 1361). La donation de Bergerac, qui n'était réversible que sur la tête des enfants mâles, resta donc sans effet après sa mort; la ville fil retour au roi d'Angleterre, et Poey d'Avant, d'après M. de Gourgues, pense qu'il y continua le monnayage du duc de Lancastre, au type esterling de face. Mais tout d'abord est-il bien certain que nous possédions un esterling d'Edouard III, frappé à Bergerac.
D'après le dessin de Poey d'Avant, PI. LXII, n" 21, la lecture du nom BRAGIE est loin d'être incontestable. Le nom de Civitas ne s'applique pas à Bergerac qui n'avait pas d'évêché. Ce n'est probablement qu'un produit mal lu de l'atelier (le Bordeaux.
Mous avons cru devoir nous appesantir sur certains détails historiques, pour faire la distinction entre le monnayage comtal et le monnayage ducal d'Henri de Lancasti'e, comte de Derby, distinction que Poey d'Avant n'avait pas signalée et dont il n'a tenu aucun compte dans sa classification, qui confond à plaisir tous les produits.
Il nous reste à faire connaître un gros qui présente une particularité des plus intéressantes.
217. bER I COOO I L'A" j RCE. Légende coupée par une croix anglaise. Kii ■r légende également coupée BP-SDICT | SIT : I? | 0006 : D | Rj JbXPI. ^. lî" D^S BRAgAiRO. Chatel tournois dans un entourage de douze trètles. Billon. Gros. Poids 2".56.
Collection Lalanne, PI. IX, n° 23.
Ce qui fait l'importance de ce gros, c'est non seulement son travail exceptionnel,
mais surtout la petite lettre ^ de la légende. Elle nous paraît être le signe de
l'atelier monétaire de Bordeaux. C'est dans cette ville sans doute qu'Henri de
Lancasire, qui était lieutenant général du roi d'Angleterre, en France, fit frapper
(1) Kroissard Tome VI, page XXXVI.
SCS proinièrt's monnaies et quaiul nous rapprochons cet exemplaire de ceux frappés plus tard soit par ses monnayeurs eux-mêmes, soit par les faux nionnayeurs , nous comprenons la nùcessité des pouvoirs d'essayage et de répression ijui lui ont été donnés par l'acte du 14 mars 1349.