UNE MONNAIE DE BANNASSAC SANS CALICE
9. — BANACIACO FIT. Tête diadémée à droite; la partie postérieure du crâne est bordée d'une ligne de perles.
W. + VROSCA. Croix latine soudée sur un anneau.
Coll. d'Amécourt. Poids, i,28. — Pi. I, n° 9.
Si nous donnons à la légende du revers la forme VROSCA plutôt que SCAVRO, c'est parce que la croisette qui, ordinairement, est placée au commencement de la. légende, nous indique cette coupure , mais Scaiirus est un nom d'homme , tandis q\i'U?'osca n'en est pas un. Est-ce d'aiheurs un nom de monétaire que le graveur a voulu inscrire ? C'est probable, mais ce n'est pas sûr; on ne voit aucun indice du mot MONETARIO. Les lettres SC cachent-elles une abréviation comme SCONAS pour sancionas, SCI MARTINI pour sancti Martini? Notre légende serait-elle l'équivalent de SL AVRO? Que signifierait cette formule? Nous rencontrons encore des énigmes à chaque pas.
Pour résumer l'examen du premier groupe des monnaies gabales, nous pouvons dire qu'il contient tous les vestiges des types romains à l'état de décadence et d'imniobilisation, notamment, l'effigie impériale de Justin JI, la réminiscence de la "Victoire, le chrisme, la croix, le monogramme, la couronne épaisse de feuillage.
Ces espèces marquent la transition entre le monnayage romain et le monnayage mérovingien, elles sont contemporaines des successeurs de Justinien, depuis Justin II jusqu'à Iléraclius, elles furent frappées en petite quantité, et elles ont précédé en Gévaudan la grande refonte des monnaies antiques, qui était déjà très avancée dans les villes burgondes de Chalon, Autun, Mâcon, Besançon, Lyon, Gray, Gy ou Gex, Isernore, Beaune, Pontaillier, Champlitte, Langres, etc., etc.
Au milieu de ces ruines de l'art monétaire romain, nous voyons se manifester un esprit d'émancipation ; une nouvelle sève fermente et pousse les germes d'une renaissance artistique, signes précurseurs d'une renaissance sociale et d'une nouvelle civilisation. Que signifie cet archer qui n'a presque de précédents en numismatique que dans le Sagittaire des dariques ou la Diane des monnaies grecques ou consulaires ? Nous l'ignorons ; peut-être son sens qui nous échappe encore est-il d'une simplicité enfantine ; mais il nous apprend dès aujourd'hui que le lien puissant de centralisation qui, depuis six siècles, avait tenu la Gaule enchaînée à Rome, est définitivement rompu ; que les rits de la Sacra moneta ont perdu leur prestige, aussi bien que le culte des dieux païens, et que rien n'empêche plus les monnayeurs de donner libre essor à leur imagination.
Les Gabales n'avaient pas encore lancé le type du sagittaire que déjà celui du calice était répandu chez eux ; nous aurions pu comprendre, dans notre premier groupe, quelques pièces à ce dernier type, assurément contemporaines de celles à l'archer, si elles ne leur étaient pas antérieures; mais nous les avons réservées pour former notre second groupe, parce que la coupe à deux anses étant appelée à devenir bientôt le type caractéristique du
Gévaudan, il était plus rationnel de réunirdans le même chapitre tous les éléments de la monographie du calice du Gévaudan.
Nous ne sommes pas plus en état de nous prononcer sur la raison d'être de cette coupe au revers des monnaies du Gévaudan, que sur la signification du type de l'archer.
On a remarqué que les monnayeurs employaient souvent des types parlants, afin d'indiquer par des rébus, au public illettré, les noms des ateliers qui avaient produit ces types ; cette tendance est toute naturelle, et les types les plus anciens de la Grèce ont été le plus souvent inspirés par le double sens des noms de lieux. On pourrait citer d'après les vocabulaires delà basse latinité quelques mots qui ressemblent au nom des Gabales et désignent une coupe ; il semble même qu'on en retrouve la trace dans les mots français : Gobelet^ gober, gaver, gnbeloter, etc. Parfois aussi les types créés par les artistes mérovingiens contiennent des allusions à des souvenirs ou à des faits locaux. Le type de l'archer paraît être de cette catégorie ; on peut se demander si celui de la coupe n'est pas tout simplement l'enseigne de l'importante fabrication d'objets céramiques, dont Bannassac était le centre dans l'antiquité ; nous ne le pensons pas, et nous allons dire pourquoi.
Bannassac a, en effet, cette double gloire d'avoir été un Samos ou un Arezzo gaulois et un grand centre de fabrication monétaire, le fécond et peut-être unique atelier des monnaies royales d'Aquitaine ; ce petit village que l'histoire ne mentionne pas, qui n'est cité par aucun géographe de l'antiquité, s'alûrme dans tous les musées du monde par les produits de son activité et de son génie industriel et commercial. Non seulement il n'est pas un cabinet numismatique sérieux qui ne possède un des petits bijoux sortis de son officine, mais encore on ne remue pas les terrains^ qui ont servi d'habitacles aux agglomérations humaines en Gaule, sans rencontrer des fragments de la poterie de Bannassac.
M. Anatole de Barthélémy a publié dans la Gazette archéologique (année 1877) une notice des plus intéressantes sur la fabri-
cation des poteries de Jknnassac. Un fonr trouve en 1871 contenait des vases de toutes formes par centaines, des assiettes, des moules, des pierres ayant servi à la fabrication ou révélant quelques-uns des anciens procédés ; le musée de Saint-Germain en acquit la plus grande partie, et l'un de ses conservateurs, M, de Mortillet, en a aussi entretenu le monde savant. Ces fragments, car peu de vases étaient intacts, n'avaient pas une grande valeur au point de vue de l'art, mais d'après les restitutions qu'on put faire, on reconnut que la poterie de Bannassac couvrait jadis tous les marchés de la Gaule. Des inscriptions du plus grand intérêt ornaient la panse de ces vases, dont les types généraux n'étaient guère variés; c'étaient, au moins ceux que M. de Barthélémy a •fait graver, des /?ocî//«t, c'est-à-dire des vases à boire, destinés à recevoir le contenu de la bouteille (Jage?ia)] en effet, sur un vase de celte espace, on lit une invocation du pociihwi h la lagena : VENI AD ME AMICA « Viens bouteille, ma mie, » Sur un autre, une sorte de toast aux brasseurs : CERVESARIIS FELICITER « Vivent les marchands de bière 1 » Une série particulièrement intéressante est celle des pocula portant des noms de villes ou de peuples ; plusieurs spécimens trouvés intacts à Bannassac et des fragments rapprochés de spécimens conservés dans les musées établissent d'une manière positive que ces coupes étaient envoyées de Bannassac dans toute la Gaule. Voici quelques-unes des formules découvertes :
LINGONIS FELICITER « Vivent les gens de Langres ! » REMIS FELICITER « Vivent les gens de Reims! »
c'est là que devait mousser le vin de Champagne primitif. Les Cabales ne s'oubliaient pas :
GABALIBVS FELICITER « Vi\ent les Cabales ! ))
Il paraît que le nom de ce peuple était de la deuxième déchnaison, GABALORVM, sur les monnaies, comme dans César, et delà
troisième, GABALIBVS, sur les coupes, comme dansPlinaet Strabon ; cette dernière déLlinaison aurait-elle un sens plus sentimental et plus tendre? Les potiers de Bannassac auraient aussi bien pu écrire LINGONIBYS FELICITER; pourquoi ont-ils préféré la forme LINGONIS?
Deux fragments qui portent les lettres VAN et QV déterminent l'attribution à la fabrique de Bannassac d'un poculum trouvé à Genève et conservé dans le musée de cette ville: SEQVANIS FELICITER « Vivent les Séquanes ! »
La coupe représentée sur les monnaies du Gévaudan est-elle l'enseigne, le prospectus des i:)ocula en terre cuite qu'on fabriquait à Bannassac? Nous ne le pensons pas. Le type des poteries de Bannassac est bien déterminé et n'a aucun rapport avec le calice figuré sur les monnaies. Le profil d'une jolie coupe qu'on pourrait évaser en forme de patère n'est pas disgracieux, et en supposant que les Gabales aient voulu donner la meilleure idée possible des produits de leur fabrication, ils n'auraient pas imaginé de figurer un type de poculum quTls n'ont jamais fabriqué. La coupe des monnaies est une coupe creuse montée sur pied ; si les Gabales avaient fabriqué ce genre de coupe, on en retrouverait dans quelque musée; or cela n'existe pas ; tous les pocula de Bannassac que l'on connaît sont des coupes basses. Le calice à anse fabriqué en terre cuite n'est pas pratique. La coupe figurée sur les monnaies est un travail métallurgique, on ne peut pas la concevoir autrement qu'en métal, car les anses légères en forme d'S soudées à leur extrémité supérieure seraient tellement fragiles, si elles étaient un travail céramique, que personne ne voudrait les acbeter. Les potiers de Bannassac se seraient bien gardés de prendre pour réclame une pièce d'orfèvrerie; des potiers d'étain auraient pu faire cela, mais ce n'est pas eux que met en cause l'industrie céramique de Bannassac. La discussion des monnaies nous ramènera au calice de Bannassac; les emblèmes qui l'environnent nous révèlent son caractère religieux, mystique, et voilà encore selon nous un ordre d'idées incompatible avec la pensée d'une simple réclame commerciale.