TROISIÈME GROUPE
MONNAIES D'ELAFJUS.
23. — Croix latine pattée, fichée sur un globule, cantonné de quatre globules, accostée des lettres BA et surmontée d'une arcade formée de cinq globules ; le tout dans une guirlande de feuillage.
îy. ELAFIVCO MONET. Calice à deux anses surmonte d'une croix, cantonnée de quatre globules.
Collection d'Amécourt. Poids, 1.23. — PI. II, nM.
Comme nous le disions en terminant la description du second groupe, cette monnaie ne nous révèle pas un nouvel atelier, elle nous fait connaître seulement le nom du monétaire, directeur de la fabrication des dernières monnaies que nous avons décrites. 11 s'appelait ElaGns; c'est lui qui, en dernier leu, entre les années C20 et G30, frappait de jolis tiers de sol au type du buste impérial et du calice avec la légende GAVALORVM. Une circonstance vint le décider ou le contraindre à inscrire son nom et à supprimer le buste de l'empereur; il rernplaça par une croix le buste impérial ; déjà (v. n"* 23 et 24) nous l'avons vu indiquer sur les bras de la croix, dans la forme d'un monogramme, l'initiale E de son nom ; voici ce nom en toutes lettres sur le numéro 25. Qu'est-il donc arrivé? Un événement politique considérable, un grand mouvement industriel déterminé par une révolution monétaire, en un mot tout ce qui pouvait atteindre à la fois et troubler la paisible fabrication des monnaies du Gévaudan.
1" Un événement politique : L'Aquitaine était érigée en royaume, un roi résidait à Toulouse, roi semi-barbare dont la présence renversait tellement les idées reçues et les habitudes du j:euple Cabale, qu'elle eut immédiatement pour efîet de faire disparaître le buste impérial de l'avers des monnaies. L'indécision du monétaire est patente. Elafius ne sait pas s'il continuera à graver un buste sur ses monnaies; il le fera pourtant un peu plus tard, mais nous ne le verrons pas oser inscrire le nom du roi autour de ce buste. Il est vrai qu'Elafius n'avait peut-être pas qualité pour émettre une monnaie royale. Il semble d'après un texte d'Audoenus (Saint-Ouen) qu'il y avait des monétaires royaux et des monétaires exerçant librement une industrie privée ; Abbon, le maître de Saint-Eloi, était un monétaire royal, lui qui, à Limoges, publicam monetœ fisci officinam gerehat. Nous avons
iO MoNNAItS MÉROVlNGlEINiNES UU GÉVAUDAN.
si peu de textes surj'organisation des ateliers monétaires de cette époque que nous sommes réduits, dans une foule de circonstances, à les étayer sur des hypothèses. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que deu\ autres monétaires arrivés à Bannassac à ce moment n'osèrent du premier coup ni inscrire le nom du roi sur leurs monnaies, ni le placer au droit des espèces et autour de l'effigie ; un seul des deux, après avoir surmonté cette double hésitation, se décida enfin à mettre la légende CHARIBERTVS REX autour de la tête devenue royale, mais il se déroba prudemment, inscrivit au revers le nom de l'atelier et n'osa y placer le Aeu.
2" Nous avons ajouté qu'une révolution monétaire avait accompagné l'événement politique : en effet, la grande refonte de l'or antique avec toutes ses conséquences industrielles et économiques . coïncide à Bannassac avec la fondation du premier royaume d'Aquitaine. Une activité fiévreuse envahit les officines, les feux se multiplient, tout arrive à la fois, la matière à ouvrer, les bras pour exécuter le travail ; des ateliers nombreux se créent, les concurrents se disputent l'opération et .^es bénéfices ; assurément il y a gros à gagner, car on s'y précipite comme à une curée. Le monétaire qui était installé seul sur la place de Bannas.-ac compte au moins quatre rivaux ; un3 semblable concurrence aurait presque imposé à ces indu^tiiels la nécessité de signer leurs produits alors même que la confiance ébranlée du public ne leur en aurait pas fait une loi ou que la législation franqiie ne les y aurait pas contraints.
L'examen attentif de la fihalion des types démontre que notre numéro 25 est le plus ancien de tous ceux qui povtpnt en toutes lettres le nom d'Elafius ; la couronne abondante de feuillage qui entoure un des deux types est bien un indice de sa contemporanéité avec les monnaies décrites précédemment ; on peut en dire autant des globules semés dans le champ (voir n° 24). Les lettres BA désignent évidemment la ville de Bannassac. L'ethnique GAVA- LORVM a dispaiu et ne reparaîtra que sous la forme adjective GAVALETANO ; l'atelier monétaire de Gévaudan n'est plus à Javols, il est transporté à Bannassac, et cette translation date des premières monnaies du deuxième groupe, puisque les deux
lettres BA ne sont qu'une variante de VA qu'on lit sur les plus anciennes monnaies au type du calice.
Ainsi les produits des ateliers de Javols se borneraient aux espèces serai-romaines et aux types de Tarcher et des deux personnages (n"' 1 à 6), tout le reste, à cause des initiales, du munograrame ou du nom de Bannassac, écrit en toutes lettres, ne pouvant être attribué qu'à cette dernière localité.
Si l'on admet (et nous ne croyons pas qu'on puisse le contester) que notre monnaie, n° 25, est la plus ancienne de celles qui portent le nom d'Elafius, il ne sera plus possible de conserver des doutes sur la véritable forme de ce nom. Le nom d'Elafius a subi des altérations que nous aurons à examiner plus loin; presque toujours les graveurs de coins lui ont donné la forme TELAFIVS ; nous allons prouver que c'est le résultat d'une méprise, nous donnerons la raison de cette erreur et nous en tirerons des enseignements.
Une grossière ignorance peut seule faire supposer qu'un nom propre, vu sa qualité de substantif désignant un individu seul de son espèce, est un mot sans famille, une simple agglomération de voyelles et de consonnes, sans relation avec aucun autre vocable, enfant trouvé de la parole humaine, né du hasard et de la fantaisie, un non-sens, en un mot. Rien n'est plus faux. Tout nom a une filiation comme tout individu a un père et une mère; il faut un effort véritable de la volonté humaine pour créer un nom de toutes pièces, et il est très rare que l'esprit de l'homme s'exerce à de semblables spontanéités. Sans doute^ l'homme pourrait se faire créateur de noms nouveaux, mais en général, il se contente de rééditer des mots déjà faits. La règle générale en onomastique est qu'un nom propre ne s'invente pas;' c'est un vocable déjà connu, ce vocable a eu un sens ce sens a eu sa raison d'être à un moment donné, très souvent même sa réédition est motivée; si l'on remonte à l'origine des noms propres, on constatera qu'ils ont presque toujours été d'abord des [adjectifs qualificatif. Elo/îus est un nom, parce qu'il est une qualification empruntée à la langue grecque, comme tant d'autres vocables
romains; il signifie: «semblable à un cerf». Le mot Telafius, au contraire, n'appartient régulièrement à aucune des langues qui ont pu être en relation avec la langue latine. Le bon sens de M. deLongpérier avait refusé, malgré toutes les apparences et malgré l'esprit de routinedes collectionneurs (voy. Cat.Rouss., p. 8i), d'admettre la possibilité d'un pareil nom. La légende de notre triens lui donne parfaitement raison. Tout récemment, encore, en 1881, une discussion s'est élevée dans le sein de la Société archéologique de la Corrèze, entre MM. L. Lacroix et Deloche. Le premier lisant TELAFIVS, le second opinant pour ELAFIVS. (Bulletin 1881, pp. 161-171). Les apparences sont favorables au système de M. Lacroix, mais le bon droit est du côté de M. Deloche; TELAFIVS est aussi faux que MONETAT, forme qui se présentera plus loin, et, barbarisme pour barbarisme, il vaut mieux dire ELAFIVS MONETAT que TELAFIVS MONETA, pour sauvegarder le principe fondamental de la formation des noms propres. Comment une faute pareille a-t-elle pu être commise, non pas au xix" siècle, mais au moment même oii l'on fabriquait à profusion les monnaies portant le nom d'Elafîus? c'est bien facile à expli(|uer; la légende ELAFIVS MONET était écrite en forme circulaire autour de la tête royale; un graveur de coin maladroit et illettré a fait la coupure avant la lettre T qu'il a prise pour la première lettre du nom ou pour cette petite croix qu'une pensée chrétienne faisait placer en tête de toutes les formules écrites. En réalité, elle n'était que la douzième et dernière lettre ; c'est de la sorte qu'on a commencé à écrire TELAFIVS MONE, et d'autres graveurs perpétuant l'erreur et l'aggravant encore ont fini par créer un mot absurde, un mot qui n'a jamais existé.
Nous avons dit que cette grossière mé[)rise nous enseignerait quelque chose, voici les conclusions que nous en tirons : Un nom ne saurait s'altérer tant que le personnage auquel il appartient le fait écrire sous ses yeux et veille à ce qu'on lui donne une forme correcte. Si ce personnage disparaît et que son nom lui survive, ce nom est, pour ainsi dire, frappé d'immobilisation. L'immobilisation, c'est l'altération à courte échéance, c'est la
dégénérescence. Le jour où la forme ELAFIVS s'est altérée, on peut être sûr que le monétaire avait quitté l'atelier ; était-il absent? était-il mort? Il était absent de Bannassac^ puisqu'il n'y maintenait pas intacte la formule essentielle dans laquelle s'affirmait sa personnalité de monétaire. Mais il n'était pas mort, car nous verrons plus loin qu'il a été diriger des ateliers dans d'autres provinces, notamment à Soissons. On peutciterde nombreux exemples de noms de monétaires con-ervés comme marcjnes de fabrique après la disparition des titulaires ; le sort commun de ces noms est d'être dcfiguiés par des copistes maladroits; à Rouen, Mellitus ûq- V\en\. Mertus : à Reims, Fe/charius deMent Fiiaharius ; à Sulliacian^ Maie bo dus devient /l/eor/?/5, etc. Pour expliquer ce phénomène, il faut admettre que dans une période donnée, ^obablement assez courte, l'atelier était inondé d'ancien métal à refondre qu'une immense activité était déployée à reproduire et multiplier les coins sans doute mal trempés, peu durables et fragiles; que l'art avait fait nauirage dans l'industrie ; qu'il n'existait pas comme aujourd'hui des coins matrices, destinés à fabriquer d'autres coins par procédés mécaniijues et avec une exactitude mathématique, mais que chaque coin nouveau était une copie plus ou moins exacte du coin [irécédent ; que les tentatives de rénovation ou de réaction contre la décadence portaient plutôt sur les types proprement dits que sur les détails épigraphiques. Tout s'explique par le résumé suivant de l'histoire du monnayage mérovingien : le monnayage n'a été qu'une grande refonte générale des monnaies antiques et du vieux métal répandu sur le sol de la Gaule ; cette refonte, sollicitée par le profit qn"en tiraient les monnayeurs, activée par une concurrence âpre au gain, fut rapidement exécutée et dura tant qu'il y eut du métal précieux à remanier ; naturellement la durée de la refonte a été d'autant plus courte que la concurrence fut plus active, et la qualité du travail fut en raison inverse de sa quantité.
2G. Tète diadémée à droite. Le diadème est surmonté d'une croix ; la tète dont le front est bombé accuse l'influence
artistique des ateliers de Paris. Le globule joue un grand rôle dans l'ornementation: œil en globule; diadème de même ; dans le champ, trois globules, en une ligne vertirale, devant le profil ; trois globules derrière la nuque. Quatre globules en ligne horizontale indiquent la bordure perlée du sommet du manteau et quatre traits verticaux qui s'en détachent forment les plis de ce manteau. La disposition des deux plis de gauche qui descendent de la même gemme , en s'écartant, indique l'épitoge; au pourtour, une couronne épaisse de feuillage.
R'. ELAFIVCO MONET. Calice à deux anses, surmonté d'une croix, accosté de deux globules; au pourtour, guirlande de feuillage. Le pied du calice imite un triangle équilatéral ou un delta dont les deux angles inférieurs ont la pointe aplatie et rivée, c'est-à-dire légèrement pattée. Les deux anses ont l 'extrémité inférieure traitée à peu près de la même manière, c'est-à-dire aplatie et découpée en trident ou en epsilon. Au total, iîur cette monnaie on ne compte pas moins de IG globules au droit, et 2 au revers.
Collection de France, poids 1,29, publié par M. Robert, loc. laud.^ p. Go. — PI. IX, n° 33. — Collection d'Amécourt, poids 1,23. — PI. II, n" 2.
Ce type est bien contemporain du précédent et du deuxième groupe à en juger par les globules et les guirlandes de feuillage.
Les quatre globules, qui indiquent Torle supérieur du manteau, se confondront bientôt avec la tranche du cou pour former ce que nous appellerons une tranche perlée.
27. — Même tête avec le front moins bombé, diadème de perles sommé d'une petite croix; deux globules seulement devant le profil; suppression de la bordure de perles
MONNAIES MÉROVLNGIEN.NliS DU GÉVAUDAN. 45
du manteau. La guirlande du pourtour est grossie au point de ressembler à une légende indéchiffrable.
Ç:*. ELAFIVCO MONET. Calice à deux anses surmonté d'une croix et accosté de deux globules; absence de guirlande au pourtour.
PI. II, n° 3. — Publié par Combrouse, atlas ^ pi. XLIII, n" 4.
28. — PAX, devant une tête laurée, à droite, de style antique.
De la couronne de lauriers descendent en flottant trois longs rubans. La tranche du cou est un trait convexe, sous lequel on voit une autre ligne courbe parallèle. Cette tranche et le trait placé au dessous ont été doublés par un accident de frappe. Diadème de feuillage au pourtour.
V^. ELAFIVCO MONET. Calice à deux anses surmonté d'une croix ; le tout dans une guirlande de feuillage. Le pied du calice et les deux anses sont traités comme sur la monnaie précédente, les saillies inférieures rivées et celles des anses à trois pointes ou en epsilon.
Collection d'Amécourt; poids î,28. — PI. II, n° 4.
C'est l'un des derniers types frappés pendant qu'Elafius dirige réellement l'atelier, c'est-à-dire avant l'altération de son nom. La couronne de feuillage persiste; le fait nouveau qui se produit est l'apparition du mot PAX devant le profil ; nous nous en occuperons plus loin. Si l'on compare le style de celte monnaie, et spécialement de l'œil, avec celui des monnaies du deuxième groupe à la légende GABAORVM, notamment des numéros 13 et 14, on reconnaîtra que ces monnaies sont contemporaines.