‹ Monographie de Chevreuse; étude archéologiqueChapitre 1 sur 9 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Le nom primitif de Chevreuse était Caprosia, d’où l’on a fait Capreuse et ensuite Chevreuse. Cette dénomination semble indiquer que les bois dont la ville était entourée, bois en grande partie défrichés aujourd’hui, abondaient en chevreuils. L’étymologie étant acceptée par tous les historiens, il nous semble inutile d’en chercher une autre.

L’origine de Chevreuse est fort ancienne et paraît remonter au delà du Xe siècle, puisque l’abbaye de Saint-Saturnin, dont les ruines subsistent encore aujourd’hui, existait déjà en l’année 975 5 des anciens titres en font mention.

Les premiers seigneurs dominants furent ceux de Montlhéry; et les terres qui ont formé les châtellenies de Chevreuse et de Maurepas étaient tenues en fief des évêques de Paris, des abbés de Saint-Denis et des comtes de Montfortl’Amaury. Les fiefs et les arrière-fiefs de ces châtellenies s’étendaient : i° sur les paroisses de Chevreuse, des Trous, Choisel , Saint-Remy-lez-Chevreuse, Milonla-Chapelle, Saint-Lambert, Saint-Forget, Maincourt, les Layes, Dampierre et Senlisse ; 20 sur les paroisses de Maurepas, Coignères-le-Tremblay, et en partie sur celles de Bazoches, Mareil-le-Guyon, Saint-Remy-l’Honoré, Jouars-Pontchartrain, Élancourt et la Verrière.

Comme vassaux des évêques de Paris, les seigneurs de Chevreuse étaient tenus de porter l’évêque le jour de son intronisation, et recevaient de lui l’investiture de leur châtellenie.

La branche aînée des premiers seigneurs a eu pour chef Milon de Chevreuse, qui vivait sous le roi Robert (1024). On sait peu de chose sur [ce personnage et sur son premier successeur ; mais les historiens mentionnent, sous Milon III,

l’attaque du château par les troupes de Louis le Gros et la résistance de cette forteresse.

Les seigneurs de Chevreuse étaient avoués de l’abbaye de Saint-Denis pour toute la vallée, titre appliqué à ceux qui commandaient les hommes envoyés par l’Église à l’armée : ils étaient, en outre, dépositaires du gonfalon ou bannière de l’Église. Milon III, abusant de ses fonctions, devint, paraît-il, l’oppresseur des habitants qu’il était chargé de protéger; et l’abbé de Saint-Denis, Suger, afin d’empêcher des vexations qu’il lui était difficile de réprimer de vive force, dut engager son monastère à payer au seigneur de Chevreuse une rente annuelle, comme à son feudataire. Cela n’empêcha pas Milon III de devenir une des illustrations de la cour de France, et d’être envoyé par Louis VII à Constantinople, afin de faciliter le passage de l’armée croisée (1146).

Gui III de Chevreuse nous est connu par certaines donations faites en faveur de l’abbaye de Port-Royal, fondée en 12,04, et Par l’abandon de quelques droits seigneuriaux. Il avait suivi Philippe-Auguste à la troisième croisade.

Gui IV, son fils, fit cession aux abbés de Saint-Denis, en 1226, de 1 ’Avouerie et justice qu’il avait dans leur terre ; il se réserva seulement, pour lui et ses successeurs, le droit d’être officier commis pour la bannière de l’abbaye. Gui IV prit aussi la croix en 1239, et partagea la captivité du connétable Amaury de Montfort. Ce fut un seigneur riche, puissant et honoré, qui mourlit en 1263, après avoir été chargé par la reine Blanche, pendant la seconde régence, de recueillir l’héritage du comte de Toulouse. (Voyez fig. 1 le sceau de Gui IV.)

Fig. 1

Le nom de ce seigneur rappelle un acte de violence promptement réprimé. Après avoir rompu la clôture du prieuré d’Yvette, Gui permit à ses hommes d’armes de s’emparer des chevaux des moines. L’abbé de Saint-Maur-des-Fossés intenta un procès au seigneur de Chevreuse, qui fut condamné à payer aux religieux d’Yvette 10 marcs d’argent. Les gens d’armes, de leur côté, durent assister à quatre processions, la tête

JB

et les pieds nus, avec une selle de cheval sur les épaules. Avec Hervé son fils et Sédille sa fille, s'éteignit la branche aînée des premiers seigneurs de Chevreuse. La branche cadette eut pour chef Hervé de Chevreuse, seigneur de Maincourt et frère de Gui IV, qui tenait en fief de Jean de Choisel la châtellenie de Maurepas : il fut inhumé avec sa femme Clémence d’Aulnois dans l’abbaye des Vaux de Cernay, qu’il avait désignée pour sépulture1.

Anselme ou Anseau de Chevreuse, fils d’Hervé, figura avec un certain éclat à la cour de Philippe le Bel, où il eut le commandement de tous les officiers de houche. Il visita par ordre du roi les côtes de Flandre, et prit part à la campagne gui eut pour réstütat la conquête de ce paysjitçiîij. Son courage incontestable et les nombreux services qu’il avait rendus le désignèrent, malgré son grand âge, pour porter l'oriflamme à la sanglante bataille de Mons en Puelle {1304). L’armée française, repoussée d’abord sur beaucoup de points, finit par se rallier et triompher de l’ennemi; mais le succès coûta cher à notre pays; beaucoup de chevaliers y périrent, et entre autres Anseau de Chevreuse qui, engagé au plus fort du combat, fût étouffé par ses propres armes, par la chaleur et une soif ardente. (Voyez fig. a les armoiries d’Anseau de Chevreuse.)

Fig. 2.

Peu d années après la mort du porte-oriflamme, le château de Chevreuse vit arriver dans ses murs d’illustres visiteurs : Philippe le Bel et sa cour y reçurent deux fois l’hospitalité, en 1306 et en 1308.

Anseau eut pour unique héritière sa fille Jeanne ; et les châtellenies de Chevreuse et de Maurepas furent portées par des alliances dans les maisons d’Amboise, et en partie dans celles de Irye. Mais cette première famille ne put les conserver bien longtemps : Ingerger d Amboise, fils aîné de Jeanne de Chevreuse, fait prisonnier à la bataille de Poitiers, dut, pour payer sa rançon, vendre la terre que sa mère lui avait laissée (1366).

La seconde famille des seigneurs de Chevreuse eut pour auteur Pierre de Chevreuse, absolument étranger à la famille précédente : elle posséda la baronnie de 1366 à 1543, c’est-à-dire pendant cent quatre-vingt-trois ans. Vers la fin de l’année 1393,

. Voyez le Canton de Chevreuse , par M. Lud. Morize, librairie Raynal, à Rambouillet.

Pierre de Chevreuse mourut chargé d’emplois importants dans les finances et dans l’État. Il était officier de la maison des rois Charles V et Charles VI, châtelain et capitaine de la ville de Corbeil, gouverneur du comté de Dreux, conseiller du roi et général de toutes les finances en Languedoc. Grâce à sa grande fortune et à sa haute position, il put relever en grande partie le château de Chevreuse et obtenir de Charles VI un secours considérable pour la construction des murs et l’empierrement de la ville. (Voyez fig. 3 les armoiries de Pierre de Chevreuse.)

Pendant les guerres qui mirent la France si près de sa perte, la ville et surtout le château furent vivement disputés. Jean sans Peur s’empara de la première après quelques jours de siège, mais Tanneguy du Châtel, prévôt de Paris, et Barbasan, à la tète des troupes royales, la reprirent en 1417. Le château, bien fortifié et bien défendu, put opposer une sérieuse résistance. A quelques années de là, le roi d’Angleterre étant devenu maître de Paris, la cité de Chevreuse, menacée par les troupes du duc de Bourgogne, subit le joug de l’étranger. C’est seulement en 1438 que la ville et le château se rendirent au roi Charles VII ; mais alors la contrée avait été tellement ravagée, que Chevreuse ne comptait plus que vingt-huit paroissiens au lieu de trois cents qu’elle avait auparavant1.

Sous Louis XI, la baronnie de Chevreuse et la terre de Maurepas sont entre les mains de Nicolas de Chevreuse. Ce seigneur ayant pris parti contre le roi dans la ligue du bien public, vit tous ses biens confisqués et ne fut rétabli en ses domaines qu’après la mort de Louis XI, en 1483. Il ne laissa qu’une fille mariée à Antoine de Canteleu.

Aucun fait vraiment digne d’être signalé ne se rattache au souvenir de ces personnages et de leurs successeurs jusqu’en 1543, où la baronnie de Chevreuse et de Maurepas fut acquise par Jean de Brosse, mari de la duchesse d’Étampes, et érigée en duché par le roi François Ier; mais le mari de la favorite ne put jouir bien longtemps des libéralités peu discrètes qu’il avait reçues, la mort du roi ayant changé la face des choses. Le duché de Chevreuse passa alors dans les mains d’une famille puissante, habile, et dont l’ambition sut profiter largement de la faiblesse des derniers Valois et des discordes qui ensanglantèrent la France à la fin du xvie siècle. Charles

de Lorraine, cardinal et archevêque de Reims, devint acquéreur de la terre de Chevreuse, et obtint la confirmation des lettres d’érection accordées à Jean de Brosse (1555). (Voyez fig. 4 les armoiries de Charles de Lorraine.)

Fig. 4.

Chevreuse, occupée pendant les guerres de religion par des partisans des princes de Lorraine, fut attaquée par les troupes royales lorsque Henri III et Henri de Navarre vinrent assiéger Paris. La ville investie fut préservée des rigueurs dont elle avait été menacée, par la mort du roi (1589)1. L’année suivante, Henri IV passa par Chevreuse où il accueillit favorablement la veuve du duc de Guise, retirée alors en son château de Dampierre. Il ordonna que la ville et le château fussent respectés comme s’ils n’avaient jamais été coupables de rébellion, et une garnison laissée à Chevreuse délivra la contrée des troupes indisciplinées de la Ligue.

En 1612 le duché de Chevreuse était érigé en pairie en faveur de Claude de Lorraine, fils puîné du Balafré. Ce seigneur, qui obtint les dignités de chambellan, de grand fauconnier et de commandant d’un corps d’armée au siège de Montauban, épousa, en 1622, la veuve du connétable de Luynes, Marie de Rohan-Montbazon, bien connue sous le nom de duchesse de Chevreuse. Cette dame est demeurée célèbre par sa beauté et son esprit aventureux, par l’indépendance de son caractère et son attachement à la reine Anne d’Autriche. Elle fut un des adversaires les plus redoutés de Richelieu, dont elle s’attira la haine. L’inflexible ministre se vengea en condamnant la duchesse à l’exil, et elle ne revint en France et à la cour qu’après la mort de Louis XIII.

Claude de Lorraine mourut en 1657, sans laisser d’enfants mâles. Avec lui

1. « Le mardy quacrième de juillet audit temps (1589), au jour et feste de sainct Martin, Chevreuse fut sommé par ungt trompette du Roy de se rendre ville et chasteau sur peine aux habitants d’estre pendus et estranglés sans aucune rémission, sans attendre seulement la venue du canon. — Et le jeudy sixième juillet, fut envoyé par M. de Mayenne audit Chevreuse. le capitaine de Préfontaine avec soixante harquebusiers à cheval. — Le mardy premier jour d’aoust audit temps, Chevreuse fut assiégé et investi ; pour le battre ville et chasteau achemina jusques à Mauconseil; mais par la spéciale grâce de Dieu nous fusmes préservés, parce que ungt courrier vint faire retirer les compagnies, rapportant que le Roy étoit blessé, à cause de quoi il mouruc le lendemain à Saint-Cloud. »

{Registre des baptêmes , 1586-1599.)

mm

s’éteignit le titre de pairie, et Marie de Rohan abandonna alors le duché de Chevreuse à Louis-Charles d’Albert, duc de Luynes, fils du connétable son premier mari (1663). (Voyez fig. 5 les armes portées à cette époque par les ducs de Luynes et de Chevreuse.) Ce seigneur, après avoir fait hommage pour son duché, le donna

à son fils Charles- Honoré d’Albert, gendre de Colbert, ami de Beauvillers et de Fénelon, à qui Racine dédia, en 1689, sa belle tragédie de ‘Britannicus. Le grand poëte avait passé quelque temps à Chevreuse, en 1661, chargé par son oncle, intendant de cette maison, de surveiller les ouvriers occupés à la réparation du château. Si nous en croyons quelques lettres qu’il en écrivit, il s’ennuya fort dans ce séjour qui lui paraissait une captivité.

« Je vais au cabaret, dit-il, deux ou trois fois le jour. Je commande à des maçons, à des vitriers, à des menuisiers qui m’obéissent assez exactement et me demandent de quoi boire. Je suis dans la chambre d’un duc et pair; voilà ce qui regarde le faste; car, dans un quartier comme celui-ci, où. il n’y a que des gueux, c’est grandeur que d’aller au cabaret. Tout le monde n’y peut aller. J’ai des divertissements plus solides quoiqu’ils paraissent moins. Je goûte tous les plaisirs de la vie solitaire. Je suis tout seul, et je n’entends pas le moindre bruit. Il est vrai que le vent en fait beaucoup, et même jusqu’à faire trembler la maison... Voilà comment je passe mon temps à Babylone. »

Le domaine de Chevreuse ne resta pas longtemps dans la famille de Luynes. Louis XIV, ayant le désir d’agrandir le parc de Versailles, proposa, en 1692, au duc de Chevreuse, un échange qui fut accepté. Ce dernier reçut la ville, les domaine et château de Montfort-l’Amaury, que le roi érigea en duché sous le titre de Chevreuse-Montfort. Le château de Dampierre et ses dépendances restèrent au duc, qui abandonna définitivement son manoir féodal pour la princière demeure que nous voyons aujourd’hui1.

La terre de Chevreuse, réduite au titre de baronnie, fut donnée par le roi à la communauté des dames de Saint-Louis, établies à Saint-Cyr.

Abandonné dès lors, le château seigneurial de Chevreuse ne tarda pas à tomber en ruine, ou tout au moins en délabrement. Vendu comme bien national, en 1 793, il fut approprié plus tard, vers 1823, aux besoins d’une exploitation agricole. Le duc de Luynes, jaloux d’assurer la conservation de cette ancienne propriété à sa famille, en fît l’acquisition en 1853, et c’est peu de temps après qu’il nous faisait l’honneur de nous charger d’un relevé complet du vieil édifice.

et c’est un des beaux exemples de construction du temps de Louis XIV. Imposant d’aspect, et dépourvu- de toute décoration superflue, il satisfait le regard par le calme et la beauté de ses lignes, par le ton chaud de la brique employée avec intelligence. Le corps de logis principal est entouré de fossés d’eaux vives, et précédé de cours spacieuses, de vastes communs avec galeries couvertes.

L intérieur est aussi des plus remarquables. On y voit tout d’abord le grand escalier au bas duquel est placée la Pénélope de Cavelier, statue en marbre qui a fait la réputation de son auteur. Cet escalier monumental, et comme on n’en voit plus guère aujourd’hui, suffirait à lui seul pour caractériser l’art de cette époque.

On remarque aussi le salon dit de Louis XIII, consacré au souvenir du prince qui fut le bienfaiteur de la famille de Luynes, puis la galerie où se voient la statue de Minerve , en ivoire et en métal, exécutée par Simart d apres les indications du duc de Luynes, et les peintures inachevées de Ingres, l’Age d’or et l’Age de fer. D autres peintures signées Flandrin, Gleyre, Picot, Guigner, sont remarquables à divers titres. La bibliothèque, une des mieux choisies que l’on puisse voir sous le rapport historique, mérite une mention particulière ; elle est composée de près de vingt mille volumes. Signalons aussi, en terminant, de riches collections d’histoire naturelle et un laboratoire de chimie, disposés dans les salles de l’ancien château.

Le château de Dampierre fut restauré en 1842 par M. Duban, avec autant de goût que de science, et le duc de Luynes a présidé à toute sa transformation artistique. Chacun sait quels étaient le beau caractère du duc Honoré-Théodore d’Albert de Luynes, membre de l’Institut, et l’étendue de son savoir. Par sa générosité, dont le pays gardera longtemps la mémoire, par son ardeur au travail et son goût éclairé pour les arts, il s’est acquis, croyons-nous, des titres sérieux à l’admiration de ses contemporains et au respect de la postérité.

Page 1