LE CHATEAU SEIGNEURIAL
Le château des sires de Montlhéry et des barons de Chevreuse, malgré les démolitions et les reconstructions qu’on y a faites vers 1824, est encore un des plus imposants et des plus complets des environs de Paris. On y arrive de la ville par des chemins ombragés et pittoresques, mais abordables seulement aux piétons, tant la pente en est abrupte et les sinuosités en sont compliquées. Après quelques minutes d’une ascension rapide et pénible, on atteint le sommet du coteau, et Ion est amplement récompensé des fatigues éprouvées, par le splendide panorama qui se déploie de toutes parts. On domine la ville et la campagne; et des bois, des vallons, des collines, de nombreux châteaux se groupent et se confondent dans le lointain.
C’est d’abord la vallée de l’Yvette où coule la paisible rivière de ce nom, qui baigne la ville de Chevreuse, après avoir traversé les vastes prairies du parc de Dampierre. Un peu plus loin, vers la gauche, c’est le vallon de Choisel, frais et riant aussi, au fond duquel serpente capricieusement la route de Rambouillet. Du côté du couchant débouche un autre vallon, non moins étendu et non moins pittoresque, parcouru par la route de Versailles et connu sous le nom de la Roche Couloir e. A ses pieds, en abaissant le regard, on a les toitures grises ou bleues de la petite ville, au-dessus de laquelle on est pour ainsi dire suspendu1 2 *.
N’omettons pas non plus, sur le plateau opposé à celui que couronnent si majestueusement les ruines de la Magdeleine8, à 2 kilomètres environ de Che-
1. On peut se rendre compte de cette situation en examinant la vue du château, planche 3, prise de la place du marché au blé.
2. Les habitants du pays ne désignent ordinairement les ruines dont nous parlons que par le nom de
Château de la Magdeleine, ou simplement : la Magdeleine.
vreuse, les débris de l’ancien manoir de Méridon. Il y avait là un fief dont il est fait mention dès 11971.
Le château, devant lequel nous sommes enfin, est situé à l’extrémité d’un promontoire escarpé, protégé à l’ouest par les Fondrières , sorte de ravins naturels placés à une hauteur de plus de 80 mètres au-dessus de la vallée.
En examinant la planche 4, sur laquelle est figuré le plan général du château dans son état actuel, on constate facilement sa forme irrégulière, déterminée en partie, croyons-nous, par la configuration du terrain. Il se compose de trois parties principales : le donjon, en B du plan; l’enceinte, dans laquelle le donjon est enfermé, et la basse-cour N, défendue au nord par des fossés profonds, entre lesquels se voyait l’une des chapelles du château placée sous l’invocation de sainte Mari e-M agdeleine .
Fig. 6.
Avant de pénétrer dans l’enceinte, nous dirons tout de suite quelques mots de cette chapelle, fort ancienne assurément, et indiquée en M du plan. 11 n’en reste presque rien aujourd’hui, et c’est grâce à l’obligeance de notre ami Lud. Morize quil nous est donné de montrer une vue extérieure et une vue intérieure de ses ruines. (Voyez les fig. 6 et 7.) L’angle de mur qui se voit à gauche de la planche 6 ne suffirait pas, sans nul doute, à déterminer le style de la construction; et il faut se
. Les ruines de Méridon existent dans un endroit sauvage et complètement isolé. De larges fossés, quelques une tour à demi ruinée, une porte cintrée recouverte de lierre, voilà tout ce qui reste de cet ancien
manoir.
i4 MONOGRAPHIE DE CHEVREUSE.
reporter aux précieux croquis de M. Morize pour connaître l’état de ces restes avant
une récente démolition et leur assigner une date 1 .
La chapelle de la Magdeleine était située tout près de l’entrée principale du château, abritée pour ainsi dire par la grosse tour du nord-ouest. C’était un bâtiment rectangulaire de 17 mètres de longueur sur 6 de largeur dans son œuvre. La porte principale en plein cintre était surmontée d’une large fenêtre, cintrée également, et ouverte a très-peu de distance de la porte même. Un pignon, surmonté d’une croix, devait, selon toute probabilité, terminer cette façade. A l’intérieur* une grande arcade ogivale séparait en deux le vaisseau, dont la seconde travée renfermait le sanctuaire. On remarquera, sur le plan et sur la vue restituée, une porte latérale destinée, à n’en pas douter, aux habitants du château. Autant qu’il est possible d’en juger par les dessins de M. Morize, cette chapelle pouvait être contemporaine du donjon et des constructions primitives du château, c’est-à-dire du xne siècle.
M- Auguste Moutié, dans la remarquable description qu’il a faite du château de Chevreuse, publiée dans les mémoires de la Société archéologique de Rambouillet2, signale l’existence de deux chapelles. « Il y avait, dit-il, dès les temps
1. Nous considérons comme un devoir de dire que l’aide de M. Morize, pour le relevé de quelques-uns de nos dessins, nous a écé fore utile. M. Morize habite Chevreuse et y est né; c’est dire que la ville et le château ont été pour lui, des 1 enfance, un objet d’étude approfondie. Plus d’un point obscur a été mis en lumière par les recherches de cet archéologue persévérant et érudit, et nous lui en adressons ici nos vifs remerciements.
2. Cette description n est qu’un extrait du grand travail intitulé : Chevreuse 3 recherches historiques } archéologiques et généalogiques , par M. Auguste Moutié, correspondant du ministère de l’instruction publique, président de la Société archéologique de Rambouillet. Ce remarquable travail a obtenu, en juillet 1870, la première médaille de l’Académie au concours des antiquités nationales.
les plus reculés, deux chapelles du titre de Sainte-Marie-Magdeleine , fondées par les plus anciens seigneurs qui les avaient dotées de terres et de rentes, et à la collation desquels elles appartinrent jusqu’à leur extinction.» Elles sont toutes deux ainsi mentionnées dans le Pouillé parisien du xme siècle : Ad donationem domini caprosie due capelle de turre caprosie. « 11 nous paraît certain, ajoute M. Moutié, que par le mot turre il ne faut pas entendre une tour proprement dite, mais le château lui-même1.
On ne connaît plus aujourd’hui que l’emplacement d’une seule chapelle : l’autre était-elle disposée dans une des tours ou élevée dans la cour du château? c’est ce que nous ne saurions dire.
En arrivant du côté de la ville, une des premières choses qui frappent l’attention est 1 ancienne poterne du château en I du plan, et gravée dans toute sa vérité pittoresque, planche 5. Cette poterne, à laquelle on arrivait et arrive encore par un escalier rapide, se trouve placée au point de jonction du rempart et du mur occidental de la ville. Les traces d’une tourelle, ou échauguette, disposée en encorbellement, y sont encore parfaitement visibles : selon toute apparence, cet édicule devait servir de logis à l’un des portiers du château.
Maigre la déformation et le fléchissement, on reconnaît encore que la porte était en plein cintre et fort basse : elle est percée dans un mur de om,9o d épaisseur, et son ouverture est de Elle donnait directement accès
dans la cour du château. Toute cette partie de l’enceinte a été modifiée par des remaniements successifs; mais, grâce au disjointement et à l’écroulement partiel du placage moderne, la disposition primitive apparaît par places et permet de donner une date à cette partie de l’édifice. Elle peut remonter, croyons-nous, aux premières années du xne siècle.
Nous allons, pour mettre un peu de clarté dans notre description, faire rapidement le tour du château, chose infiniment plus facile ici, avec le plan sous les yeux, que dans la réalité 5 puis nous pénétrerons dans l’intérieur où nous ferons en sorte de ne rien omettre de ce qui caractérise la vieille demeure des seigneurs de Chevreuse.
En suivant le mur d’enceinte qui tourne à l’ouest, on remarque, immédiatement après la poterne dont nous venons de parler, une tour carrée peu saillante, en T du plan général, puis un vigoureux contre-fort isolé qui n’offre rien de particulier, et l’on rejoint l’entrée principale du château en A.
La planche 6 donne une idée de ce qu’est devenue cette partie importante du château, devant laquelle les vassaux venaient jadis rendre foi et hommage. Elle s’ouvre entre deux tours semi-cylindriques à l’extérieur et de médiocre construction ;
:. Mémoires et Documents de la Société archéologique de Rambouillet, t. I, p. 29 et 30.
ces tours ont perdu leur couronnement et les voûtes en sont à peu près effondrées. On ne trouve plus aucune trace des coulisses de la herse, ni des ouvertures par lesquelles jouent les bras d’un pont-levis, et le fossé est depuis longtemps comblé à cette place. Selon toute probabihté la construction se terminait par une plate-forme, car elle a dû être élevée ou tout au moins modifiée après l’invention de l’artillerie de façon à pouvoir de cette place canonner au loin les assiégeants. C’est ainsi, du moins , que la porte du château est comprise et figurée dans la vue restituée , planche 17.
De la tour gauche de la porte, part une courtine ayant conservé quelques-unes des consoles qui supportaient autrefois des créneaux, et nous arrivons à la belle tour de l’angle nord-ouest, partie la mieux conservée du château. Cette tour, que nous décrirons minutieusement tout à l’heure, et dont nous présentons, planche 7, une vue partielle du côté de la basse-cour, est par malheur en grande partie couverte d’un lierre épais et vigoureux, et flanquée d’un corps de bâtiment moderne qui vient en cacher malencontreusement la base.
A l’angle nord-est, nous voyons une autre tour à peu près semblable, en F du plan, mais moins importante et dont il ne reste plus qu’une moitié verticale fort endommagée. Entre ces deux tours, il en existe une autre, en E, beaucoup plus petite et semi-circulaire, reliée aux deux maîtresses tours par des courtines de 9 mètres de haut. Ici, l’enceinte tourne à angle presque droit : une courtine probablement aussi élevée que la précédente, et dont on aperçoit l’arrachement aux flancs de la tour nord-est, devait se continuer plus loin. On constate que cette partie de l’enceinte , fort irrégulière dans son obliquement et dans son épaisseur , est d’une construction assez médiocre et bien inférieure aux autres côtés du château : sa ligne flexueuse présente des bosses souvent informes, et auxquelles il est bien difficile de donner le nom de bastions. Dans la plus prononcée et la dernière de ces parties saillantes, en U, il existe une poterne communiquant autrefois avec la cour par un passage souterrain. A partir de ce point, la muraille devient plus large, plus régulière, et l’on y remarque une fort belle croisée de pierre bien conservée et, fait à noter aussi, une embrasure pour le canon.
Nous atteignons aux tours carrées à deux étages, en G et en H du plan. Ces tours, qui sont encore éclairées par de belles fenêtres avec meneau en pierre, se trouvent reliées entre elles par une courtine flanquée de trois vigoureux contre-forts dont la sailbe est très-accusée. Dans l’une de ces tours, celle du sud-est, on remarque encore une cheminée ancienne au rez-de-chaussée et au premier étage. La courtine qui conduit à la première poterne dont nous avons parlé plus haut est soutenue par des contre-forts peu différents des précédents, mais remaniés, nous ne savons trop à quelle époque, et fort differents aujourd’hui de leur forme
primitive. Ils portent an sommet les traces des arcades figurées dans une gravure de Châtillon, et derrière lesquelles se trouvaient de larges mâchicoulis assez semblables a ceux du château des papes à Avignon, ou, pour prendre un exemple plus rapproché de nous, à ceux du Château-Gaillard en Normandie.
On vient de faire très-rapidement le tour du château de la Magdeleine , et nous avons volontairement écourté notre description, préférant avec raison, il nous semble, renvoyer le lecteur aux nombreux dessins gravés. Il nous reste toutefois à parler plus longuement des deux grosses tours du nord et du donjon, parties essentielles de la forteresse , où s’affirment et se précisent plus qu’ailleurs les différents caractères de l’architecture militaire du moyen âge. Nous allons donc gravir encbre, par la pensée, l’escalier rustique de la poterne que nous avons si souvent gravi en réalité , et nous pénétrerons dans l’enceinte du château. Dédaignant de jeter un regard sur les bâtiments modernes élevés en 1824, en J du plan, construction sans mérite, sans aucune importance, et bonne tout au plus à masquer une partie intéressante du château, nous nous attaquerons, sans plus tarder, au donjon autrefois formidable des sires de Montlhéry et de Chevreuse. A tout seigneur, tout honneur.
Mais ce donjon, si menaçant jadis et si redouté, est devenu avec les années quelque peu sénile et débonnaire : il a pris un aspect fort inoffensif, et il faut des yeux déjà exercés et en quelque sorte érudits pour reconnaître à première vue , dans sa masse sombre et triste couverte d’une toiture en battière, dans ses fenêtres ou mutilées ou bouchées, et dans l’une de ses faces étayées de contre-forts modernes, une œuvre importante et même imposante des temps féodaux (voy. pl. 8) ; pourtant, lorsqu’on a examiné avec quelque soin le colosse vieilli et défiguré, on reconnaît qu’il est de race, et que son ancienne réputation n’avait rien d’immérité. Sous cette enveloppe presque banale, œuvre des hommes encore plus que du temps, on devine enfin la construction sévère d’un autre âge, digne toujours, et malgré tout, des souvenirs qu’elle évoque.
Le donjon de Chevreuse est incontestablement la partie la plus ancienne et la plus importante du château : il mesure 17 mètres de longueur sur 12 de largeur hors œuvre 5 et ses murs sont flanqués de quatorze contre-forts d’une seule venue, quatre sur chaque grand côté et trois sur les petits. On remarque, non sans regret, que deux des contre-forts du midi sont placés en diagonale, et qu’au lieu d’être droits et peu saillants comme à la façade opposée, ils sont violemment inclinés et d’une saillie de 4 mètres à la base. L’importance et la disposition particulière présentées par ces contre-forts sont motivées sans doute par la pente du terrain et par sa nature argileuse. Toutefois, nous les croyons de beaucoup postérieurs à la construction primitive du donjon, et ajoutés, nous ne
savons à quelle époque, après menace de ce côté de l’édifice. Ces trois énormes éperons sont, il est vrai, assez liés à la maçonnerie primitive pour qu’il soit difficile de donner des preuves à l’appui de cette assertion; mais, d’autre part, il nous paraît difficile d’admettre que les constructeurs du xie siècle aient pu se livrer, même par nécessité, à une addition d’un aspect si complètement désagréable et si peu artistique.
A la face de l’ouest, deux longues arcatures assez caractéristiques servaient de dégagement aux latrines pratiquées dans l’épaisseur du mur au premier et au deuxième étage (voyez pl. 14).
Une ancienne gravure de Claude de Châtillon, publiée en 1610 avec ce titre : Chasteau très-antian de Chevreuse , gravure que nous reproduisons (fig. 8), montre
Fig. B.
qu a cette époque les quatre faces du donjon s’élevaient davantage et étaient couvertes d’un comble à quatre pentes surmonté d’un lanternon ’.
1. Le châceau de Chevreuse a été montré sous deux aspects par Claude de Châtillon : nous reproduisons 1 une des deux vues, malgré le peu de confiance que l’on doit lui accorder. Le graveur du xvn” siècle nous parait s être livré ici a un travail tout de fantaisie ; et il faut, en vérité, presque de la bonne volonté pour reconnaître dans la ligne ondulée des courtines, dans la succession régulière des arcs cintrés reliant les contre-forts,
L’intérieur était autrefois divisé en trois étages par des planchers qui existent encore en partie (voyez pl. 9) . Au centre de la salle du rez-de-chaussée, s’élève un pilier de maçonnerie, en D du plan, carré d’abord et octogone aux étages, destiné à porter les planchers : le renflement qu’il présente au niveau de chacun des étages contribue à lui donner un certain caractère, et les entailles subsistant dans les poutres indiquent que les solives étaient posées d’angle.
Au premier étage, une ouverture en partie murée, en E, paraît avoir été l’entrée primitive du donjon; et, près de cette ouverture, un escalier pratiqué dans le mur, en F, conduisait au deuxième étage. Toutes les ouvertures des parties supérieures ont été agrandies vers le xvic siècle ; mais, de l’extérieur au couchant, on retrouve encore leur forme première : elles étaient cintrées et assez étroites.
Dans le grand mur septentrional, de chaque côté d’une cheminée, sont pratiqués, en G, deux retraits, dont l’un est très-sensiblement oblique. Vers l’angle sud-ouest, en C, se voient les latrines, disposées sous une arcade assez basse et très-peu régulière.
« Tel est, dit M. A. Moutié, après avoir de son côté minutieusement décrit ce vieux donjon, tel est, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, l’aspect de cette ruine vénérable dont la masse imposante pourra encore fatiguer les efforts du temps pendant une longue suite de siècles, si toutefois le marteau des démolisseurs ne vient point accélérer sa destruction. C’est assurément là le vieux donjon bâti au xic, siècle par les sires de Montlhéry, vassaux de l’évêque de Paris, et confié par eux à la garde des châtelains qui devinrent par la suite les seigneurs de Chevreuse. Il fut assurément contemporain des premiers rois de la troisième race. A la fin du xi° siècle , il résista aux efforts impuissants de l’armée royale, et ce fut pour sa défense qu’au commencement du xn% le châtelain Milon de Chevreuse épuisa de ses plus beaux arbres les forêts du domaine de l’abbaye de Saint-Denis. Il fut pendant sept siècles la demeure où se succédèrent les nombreuses générations de ses seigneurs, de ses barons et de ses ducs, depuis les sires de Montlhéry jusqu’aux prélats et aux princes de la maison de Lorraine et aux ducs de Luynes et de Chevreuse. C’était entre ces quatre murailles, aujourd’hui si délabrées, que se trouvait, au milieu du xvne siècle, cette chambre d’un duc et pair, momentanément habitée par Racine, et d’où ce poète illustre entendait, suivant ses propres expressions, « un vent qui faisait trembler la maison.»
ainsi que dans la mulciplicicé de ces derniers, la demeure actuelle des seigneurs de Chevreuse. Ajoutons pourtant, comme correctif, que les vues de Châtillon, inexactes dans les détails, ne mentent point trop quant à l’ensemble : elles servent, malgré touc, à donner la forme générale des diverses parties du château, et à constater l’état des choses après six siècles d’existence.
Nous ne pouvions, on l’avouera, terminer la description du vieux donjon du xic siècle par des paroles plus éloquentes , plus pénétrées ; et le savant auteur des Cartulaires de La Roche et des Vaux de Cernay, des Recherches historiques sur Chevreuse , ne nous saura pas mauvais gré, nous l’espérons, de l’avoir cité aussi longuement. Qu’il veuille bien y voir plutôt un hommage rendu à son mérite, à son caractère, et à sa persévérance infatigable.
Il est assez difficile d’assigner une date précise à chacune des parties du château, c’est-à-dire à l’enceinte, à la porte principale et aux tours, à cause des modifications, et surtout des mutilations, qu’elles ont eu à subir pendant plusieurs siècles. Les difficultés sont moindres, toutefois, en ce qui concerne le donjon; car celui-ci offre une analogie complète avec le donjon de Bretheucourt qui appartenait aussi, au xic siècle, à la puissante famille de Montlhéry1. L’enceinte primitive du donjon a dû se modifier, par exemple, aux xn0 et xin0 siècles, pendant la possession de la première famille de Chevreuse, c’est-à-dire de 1149 à 1304; et le château, possédé ensuite par la maison d’Amboise et commandé par des gouverneurs militaires, a dû être entretenu en bon état, conséquemment subir certaines modifications inévitables. Les guerres de la première moitié du xv siècle, pendant lesquelles il fut pris et repris par les Bourguignons, les Anglais et les troupes du roi, lui furent particulièrement fatales, et, en 1489, si l’on s’en rapporte à Nicolas de Chevreuse, la place était en ruine et désolation.
Tous ces faits indiquent suffisamment que la plupart des bâtiments fut réparée et modifiée, et de ces modifications naît aujourd’hui, comme nous le disions plus haut, la difficulté de donner une date exacte, et souvent même approximative, à certaines parties de l’édifice.
11 est assez facile, par exemple, de déterminer l’époque où fut élevée la tour du nord-ouest : la fin du xrve siècle la vit très-certainement achever : cette belle tour, assez bien conservée, est divisée à l’intérieur en quatre parties ou étages, dont le dernier est beaucoup plus élevé que les autres. C’est d’abord une salle en contre-bas du sol, puis un rez-de-chaussée, un premier et un deuxième étage. Chacune de ces divisions se termine par une voûte surbaissée reposant sur un pilier central, rond au rez-de-chaussée, mais octogone dans les salles supérieures, et duquel partent, comme les membrures d’un vaste parasol, huit nervures aboutissant à la muraille. La coupe verticale, pl. 11, les plans à diverses hauteurs de cette tour, pl. 12, indiquent avec exactitude ces dispositions architecturales.
1. Nous n’avons jamais vu les restes du donjon de Bretheucourt; mais le relevé qui en a été fait avec la plus grande exactitude par M. A. de Dion, relevé qu’il a bien voulu nous communiquer, nous autorise à maintenir notre assertion, qui est aussi la sienne et celle de M. Moutié.
On pénètre dans la tour du nord-ouest par une porte en cintre surbaissé , ouverte à la base de la tourelle contenant l’escalier et adaptée à la construction principale, en D des plans. L’escalier à noyau et à degrés de bois, conduit aux étages, à la courtine de gauche et à la plate-forme de la tour, de même qu’il descendait à la salle basse ménagée dans le talus. Signalons au rez-de-chaussée et au premier étage, dans l’embrasement d’une fenêtre, un étroit corridor, en A et en B, conduisant à un retrait voûté en berceau et ménagé dans le massif de maçonnerie en saillie sur la tour et sur la courtine.
La quatrième salle est semblable aux autres quant aux voûtes et à la disposition de la cheminée C, mais elle est dépourvue de cabinet ou retrait. La salle basse a dû servir dans le temps de cave ou de bûcher.
Des consoles assez compliquées et dont nous donnons le profil, pl. 12, supportaient autrefois le couronnement de créneaux disparu aujourd’hui. Au centre de la plate-forme, on remarque la mortaise, creusée sur la clef de voûte pour recevoir la poutre verticale ou poinçon du comble; mais rien ne vient dire si ce comble reposait sur les créneaux mêmes, en couvrant le chemin de ronde, ou si, comme à Pierrefonds par exemple, la tour s’élevait encore d’un étage portant la toiture.
L’autre tour cylindrique, à peu de chose près semblable à celle que nous venons de décrire, s’élève à l’angle nord-est du château, et de cette dernière, il ne reste plus que la moitié verticale figurée pl. 13. Elle n’était point voûtée comme la précédente, mais chaque étage se trouvait formé par un plancher, ainsi qu’en témoignent encore les trous régulièrement percés dans le mur pour recevoir les solives. Un dernier étage, détruit en 1824, s’élevait au-dessus des créneaux dont il ne reste plus que les consoles.
Dans la salle du rez-de-chaussée, on remarque encore trois longues meurtrières ; et aux étages, trois belles fenêtres superposées, avec banc en maçonnerie à la base, s’ouvrent béantes sur la campagne. Signalons aussi quelques traces de la porte d’entrée de cette tour, et de la cage de l’escalier faisant saillie d.ans l’intérieur du bâtiment. Ajoutons encore que la chaumière délabrée, placée à la base de la tour sur notre pl. 13, a fini par disparaître.
En décrivant l’extérieur du château, nous avons indiqué l’existence d’une tourelle semi-circulaire, placée entre les deux tours, en E du plan. A la base de cette tourelle, terminée selon toute probabilité en plate-forme, se trouvait un escalier étroit et rapide, conduisant de l’intérieur de la cour au chemin de ronde (voy. pl. 8 cet escalier qui existe encore en partie). Au-dessous de l’escalier, une brèche moderne D, donne accès dans le fossé septentrional et dans la cour de la métairie. Les deux tours et les courtines qui les relient sont en pierre meulière
régulièrement taillée et appareillée : elles présentent avec leurs fossés profonds un magnifique front de défense du côté du nord qui, plus accessible que les autres, dut nécessairement être souvent attaqué.
Toute cette dernière partie du château, nous l'avons dit déjà, a dû être élevée à la fin du xivc. siècle et probablement par les soins de Pierre de Chevreuse avant 1393. D’ailleurs, le caractère de l’architecture, l’aspect des courtines et des tours avec leur couronnement de créneaux, la forme des consoles, etc., etc., permettent sans hésitation de désigner cette partie importante de la forteresse, comme contemporaine des châteaux de Pierrefonds et de Rambouillet, élevés à cette époque.
Nous avons peu de choses à ajouter maintenant pour terminer la description du château de Chevreuse : il nous reste à mentionner pourtant le beau puits qui se voit encore dans la partie de la cour disposée en potager, en L du plan. Ce puits, qui fournissait autrefois de l’eau aux habitants du château, a conservé sa margelle du xv° siècle, dun bon profil, et creusée d’une rigole empêchant l’eau de retomber; mais il est privé du treuil en bois figuré dans la vue restituée pl. 17. Il était comblé en partie depuis longtemps, quand le duc de Luynes le fit déblayer jusqu’à une grande profondeur; mais on dut suspendre les travaux à cause des dangers qu’ils présentaient.
Deux vues, gravées pl. 15 et 16, montrant l’une le côté ouest et l’autre le coté est du château, aideront encore le lecteur à se faire une idée exacte de son état actuel. Une dernière gravure, pl. 17, représente à vol d’oiseau la vue restituée du château et de la basse-cour, tels qu’ils ont pu exister au xvie siècle. Cette restitution, à laquelle s’intéressait tout particulièrement le duc de Luynes, montre le donjon coiffé d’un comble à quatre pentes, semblable à celui dessiné si imparfaitement par Châtillon , et ce comble, surmonté d’un élégant lanternon, sorte de guette , d’où le regard pouvait s’étendre à une grande distance. Les trois contre-forts inclinés , véritables étais épaulant le côté sud du donjon , ont été remplacés par des contre-forts semblables à ceux des autres faces : les bâtiments de l’entrée sont terminés par une plate-forme conforme aux dispositions commandées par l’application de l’artillerie, et les grosses tours rondes par un couronnement assez semblable à ceux du château de Pierrefonds.
Le mur d’enceinte, avec son chemin de ronde complété sur tout son parcours, permet de se rendre compte de la façon dont on traversait sans interruption les tours ou bâtiments d’habitation. Un pont-levis se voit devant la porte principale avec le fossé entouré de palissades qui la précède. La basse-cour, séparée du château par un vaste fossé qu’on retrouve encore presque entier aujourd’hui, a repris son ancien aspect, et la chapelle de la Magdeleine, dont les ruines sont méconnais-
sables à cette heure, a recouvré son pignon sur la façade, un comble à deux pentes, et, au chevet, le modeste campanile destiné à recevoir la cloche traditionnelle. Rien n’a été omis, croyons-nous, et, pour compléter cette vue générale à vol d’oiseau, nous montrons encore, fig. 9 , une vue géométrale du château qui, en le présentant sous un autre aspect, permet de mieux saisir la hauteur respective de ses diverses parties avec le niveau du sol de la cour.
Ajoutons, pour terminer, que les notes écrites ou les renseignements donnés de vive voix par le duc de Luynes, ainsi que les conseils d’un architecte éminent, M. E. Viollet-le-Duc, nous ont considérablement aidé à établir et mener à bonne fin les deux vues restituées du château. Puissent maintenant nos lecteurs ne pas nous savoir mauvais gré d’avoir si longuement développé à leurs yeux la demeure des seigneurs de Chevreuse et de Montlhéry.