‹ Monographie de l'Abbaye de FontenayChapitre 32 sur 42 · ABBATIAL · texte numérisé non relu

ABBATIAL

l’âme semble avoir rencontré un corps qu’elle n’est pas obligée de soigner, car il n’avait pour ainsi dire rien de matériel ; il voyait sans voir, entendait sans entendre, mangeait sans manger (1), ne se décourage pas pour ses frères qui auront tant de sacrifices à faire. Il reste quelques temps avec eux pour les habituer, et avant que de retourner à Clairvaux, il établit comme abbé celui qui représente mieux ses pensées, qui partage entièrement ses sentiments, son oncle Godefroy de Rochetaillée, de Châtillon.

Au nombre des trente compagnons qui se retirèrent à Cîteaux, en 1114, avec Bernard était Godefroy, qui le suivit à Clairvaux et vint encore avec lui à Fontenay. Bernard et Godefroy étaient inséparables, ils s’aimaient comme David et Jonathas; Bernard appelait Godefroy « la lumière de ses yeux, le bâton « de sa vieillesse, son bras droit » (2).

Pendant douze ans il resta abbé de la colonie, il défricha la vallée de Saint-Bernard, une partie des Meunières, les enferma de murs. Ses vertus, sa sage administration lui attirèrent bientôt tant de vocations qu’il fallut chercher un emplacement plus vaste, celui où sont les bâtiments de l’abbaye (3). Est-ce le hasard, ou une pensée religieuse qui l’inspirèrent? il en jeta les fondations précisément au point d’intersection de la croix formée par les trois vallées, de Fontenay, Saint-Bernard et de Saint-Laurent, choisit l’endroit le plus convenable pour sa commu-

(1) Ratisbonne, 1er vol. 47.

(2) Autim chrétien.

(3) Chifflet, 1463. genus illustre .

nauté, et qui lui fut concédé par le seigneur de Montbard, Rainard, oncle de saint Bernard et par Étienne de Bagé, 52me évêque d’Autun, aussi propriétaire de la vallée (1).

La pauvreté de la jeune abbaye fut bientôt adoucie par les largesses de la famille de Bernard, comme il est dit au chapitre des bienfaiteurs de Fontenay. Beaucoup de donations sont signées à Châtillon, in domo Verriez de ponte quœ est in insulec (2).

Après avoir surmonté les premières difficultés de cet établissement, c’est-à-dire la construction de la petite église de Saint-Paul, celle du cloître et du grand dortoir, Godefroy quitte Fontenay pour se retirer à Clairvaux. Il ne cède pas à la fatigue, ni aux ennuis de ses fonctions abbatiales, mais il ne peut supporter plus longtemps la séparation de Bernard; il a besoin de vivre à côté de lui; sans lui il n’a que la moitié de sa vie. Bernard est abbé de Clairvaux, bientôt Godefroy sera son prieur, car tous les religieux savent les liens de parenté qui les unissent mais surtout l’affection qui semble ne faire qu’un cœur de leurs deux cœurs.

Comme prieur de Clairvaux, Godefroy écrivait en plein air sous la dictée de Bernard cette lettre si paternelle qu’il adressait à son neveu Robert pour rengagera quitter Cluny et à revenir à Clairvaux; il pleuvait, la légende dit que la lettre ne fut pas mouillée, et bientôt une chapelle construite dans

(1) Manuscrit de Châtillon.

(2) Chifflet, — 1462. Lapérouse, hist. chat. 163.

la place même devait perpétuer le souvenir de ce miracle.

Il était prieur depuis trois ans quand mourut l’évêque de Langres, Guillaume d’Aigremont. Le clergé de Langres, Pierre, archevêque de Lyon, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, Louis le Jeune, roi de France, Eudes II, duc de Bourgogne avaient déjà élu Robert, moine de Cluny pour le siège de Langres, quand Bernard revenant de Rome s’opposa à cette élection avec sa fougue ordinaire, en disant : Proh! dolor! imposuerunt hominem super capita nostra, quem boni horrent et muli rident . Cette critique fit échouer Robert et Godefroy fut nommé, mais ne put prendre possession qu’en 1140. On peut lire les lettres de saint Bernard qui ont trait à cette élection de 164 à 170.

Comme évêque de Langres, il donna à Fontenay la ferme des Bergerosses sur Poiseul-la-Grange, et le duc Eudes II la seigneurie sur le pays.

Godefroy fut abbé de Saint-Bénigne de Dijon, Post Hildebrandum , a bbatis offïcium suscepit Godefridus ; Domnus Godefridus in ætate Theute buldi et Odonis regis ftorebut. CGultiu christiuna.)

En 1163, il abdiqua son évêché pour se retirer comme simple moine à Clairvaux, où il mourut en 1165, sa tombe devant le grand autel porte cette inscription « hic jacet Domnus Godefridus tertius prior clurev allen sis, primus ubbas Fonteneti , dein Episcopus lingonensis , obiit 1165. -»

Il composa la Passion sur le martyre de saint Mammès, d’après un manuscrit de la chartreuse de Dijon communiqué aux bollandistes par le P. Chifllet,

mit les reliques de saint Gengoux dans une châsse nouvelle.

Henriquet, Chalemot, Bencolin disent que Godefroy était honoré le 22 juillet dans le ménologe de Citeaux.

Dans les archives de l’Yonne on a Irouvé le sceau de Godefroy de Rochetaillée, il est ogival de 40 millimètres : évêque assis, vu de face, la tête de profil à gauche, tenant sa crosse de la main droite, et de la gauche un livre dressé sur ses genoux. ( Légende ... Godefriclus lingonensis episcopus. — Roussel, 1 v. 388.)

2e abbé

Guillaume de spiriaco, 1132-1154

A Godefroy succéda Guillaume de Spiriaco, neveu de saint Bernard (1). Son administration qui dura 22 ans fut l’une des plus heureuses et des plus avantageuses pour l’abbaye qui prenait un accroissement rapide. Il termina les constructions commencées parson prédécesseur, les cloîtres et les salles capitulaires. En 1139, il reçut Ébrard, évêque de Norwick, dans l’Est-Anglie, qui, dégoûté des luttes politiques dans lesquelles il était engagé à cause de ses frères les comtes d’Arundel, avait abandonné son évêché et était venu dans la solitude de Fontenay chercher la paix du cœur. Pour payer généreusement l’hospitalité qui lui avait été donnée, il fit hâtir la grande église de ses propres deniers. La mort ne lui laissa

(1) Chifflet, genus illustre , Pi63.

pas la consolation d’en voir la consécration, en 1147, par Eugène III; il avait expiré quelques mois auparavant. (. Manuscrit de Châtillon } (1).

Les papes Lucius II, Eugène II, Eugène III, Anastase donnent à i’abbé Guillaume des Bulles pour mettre sous la protection du St-Siége l’abbaye, ses biens, ses privilèges et ses personnes, menaçant d’excommunication tous ceux qui y porteraient atteinte (2).

Les donations abondent, Agnès, abbesse du Puitsd’Orbe, Richard de Corabois, Giilebert de Tliil, Robert de Solmaise, Richard de Espiri sont les bienfaiteurs de l’abbaye comme nous l’avons vu au chapitre XII.

Les évêques d’Autun Étienne et Humbert donnent leur village de Courcelles, la vallée au dessus du jardin jusqu’au moulin de Touillon avec la permission de pêcher dans leur étang (3).

Le duc de Bourgogne Hugues II reconnaît au monastère la haute, moyenne et basse justice à Marmagne, (elle avait été achetée 20 livres aux habitants), et abandonne en même temps tous ses droits sur Poiseul-la-Grange.

Eu 1142, cet abbé intenta procès à Aganon, abbé de Flavigny, pour des biens ou des Celliers de Sainte-Reine ou de Villaines-les-Prévotes. Ce procès fut terminé par les évêques d’Autun et d’Auxerre,

(1) Recherche sur Ébrard. — par John Henry Druiry, esq.

(2) La Bulle d’Eugène III, cart. Fontenay, 67; de Lucius III, cart. Font. 26; d’innocent II, cart. Font. 65.

(3) Gall. christiana.

moyennant un échange entre les deux abbayes. {Ansart, 338.)

Henri, évêque d’Autun et Ponce, abbé de Vézelay, font appel à la justice de Guillaume pour terminer leur querelle. Vézelay fondé par Gérard de Roussillon avait été exempté de toute juridiction épiscopale; l’abbé Ponce avait appelé Élie, évêque d’Orléans pour faire l’ordination de ses moines, mais celui d’Autun, qui avait toujours réclamé contre cette exemption, attaquait la validité de cette ordination; sur les raisons de Guillaume il fut forcé de reconnaître les droits de Ponce (1).

Guillaume conduisit 12 religieux pour restaurer l’abbaye de Sept-Fonts dans l’Ailier. Pendant son absence, Haymon de Marmagne donnait son pré Belet de Grignon. Quando abbas Wuillelmus edu cebat abbatiaux septem fontium. ( Chiffiet , *1^19.)

Guillaume assista à la dédicace de la cathédrale d’Autun et à l’ouverture de la châsse de saint Lazare, puis partagea le grand deuil que la mort de saint Bernard causait non seulement à tout l’Ordre de Clairvaux, de Citeaux, mais à l’Europe entière, Bernard avait 63 ans dont il en avait passé 40 comme abbé. A cause des grands services rendus à l’église par Bernard, le Pape Innocent accorda de grands privilèges à tout l’Ordre de Cîteaux.

Guillaume survécut seulement un an à saint Bernard, Jacet in capitulo in parte sinistra.

(1) Chronique du Vézelay, 46.

3e abbé

Arnaud, 1154-1163

Cet abbé de race ducale, était frère de Henri, évêque d’Autun, de Raymond, père de Mathilde, comtesse de la Motte de Grignon, tous trois fils de Hugues II, duc de Bourgogne.

En 1159, il obtient du pape Alexandre III que les moines de Fontenay ne seront pas soustraits à la justice monacale pour être traduits devant un tribunal civil sans son autorisation spéciale (1).

Dans une Charte de 1162, Godefroy, alors évêque de Langres, cite Arnaud comme abbé de Fontenay, le réconcilie avec Marguerite de Mellot, abbesse de Rougemont qui lui disputait ses droits sur le moulin du Fain (2), approuve la donation que Viard de Sennevoi et Reignier de Champ-d’Oisel ont faite des terres labourables qu’ils avaient entre Marmagne et l’abbaye (3), atteste que Milon de Molesmes et Godefroy son fils ont donné à l’abbé Arnaud Essentias de la forêt de Fontaines-les-Sèches appelée Fratte (4).

D’un autre côté, son frère Henri, évêque d’Autun reconnaît que Roger de Semur du consentement de son épouse Pontia a donné à Fontenay son casamen • tum de Fresne en présence de Thibaud prieur et de

(1) Cart de Fontenay, 63.

(2) Chifflet, 1462.

(3) Cart. de Marmagne.

(4) Cart. de Font, 574.

WuilleJme d’Écharlis, et de Hugues de Corabois, que Hugues le jeune et Hugues le vieux de Malignv ont donné le droit de pâturage sur Lucenay; que Roger de Corabois a donné aussi vignes, près, terres, moulin à Laignes, origine de la propriété considérable que Tabbaye avait sur Laignes et les environs (1).

Cet abbé reçut de Humbaud de Rougemont droit de pêche dans les eaux de Courcelles (2) ; d’un certain Uldrey de Grignon ses dîmes à condition qu’il pourrait se retirer au monastère pour y être sépulturé avec les prières dues à un moine.

Il eut plusieurs démêlés avec Marguerite de Mellot, abbesse de Rougemont, avec O do d’Issoudun, mari de Mathilde de Grignon pour des donations faites par son père Raymond, avec Richard de Corabois pour les propriétés qui avoisinaient le monastère. Ce seigneur se sentant malade se retira à Fontenay pour se préparer à mourir, et, en signe de réconciliation, donna toute la forêt qui touchait aux murs (3).

A sa mort l’abbé Arnaud fut inhumé dans l’église

au côté de l’E pitre.

La nomination d’Arnaud fils de Hugues II, duc de Bourgogne, explique l’intérêt que les ducs de la première race ont toujours montré à Fontenay.

(1) Cart. de Font, 573, 577 et passim.

(2) Chifflet, 1468.

(3) Cart. de Fontenay.

4e abbé

Raoul Ier, 1163-1165

Le manuscrit de Châtillon en mettant pour 4e abbé Hugues est dans l’erreur. Raoul Ier est cité nommément comme 4e abbé dans une Charte d’Alain, évêque d’Auxerre pour le monastère de Rigny, et dans le nécrologe de Fontenay au 16 des calendes de décembre. ( Gallia Christ. 4072).

Le 3 janvier 1 163* Alexandre III approuve l’accord fait entre les moines de Saint-Martin d’Autun et ceux de Fontenay pour les biens entre la Braine et la Seine, et le moulin du Petit-Fontenay d’Autun, plus tard cet accord fut sujet à des contestations qu’on trouve dans Pétard , page 400.

C’est peut-être sous cet abbé, qu’eut lieu la légende suivante rapportée par Chifllet, au livre II des miracles de saint Bernard par Herbet, abbé de Mores près Bar-sur-Seine et plus tard évêque de Torte en Sardaigne.

Deux religieux étaient malades à l’inlirmerie, quand un étranger vêtu d’un habit étincelant y vint. Il dit au premier de le suivre, car il voulait le conduire dans un lieu plein de bonheur. Au lieu d’accepter, il s’assombrit et resta dans son lit; l’étranger adressa les mêmes paroles au second qui se mit gaiement en devoir de le suivre, mais le messager céleste lui dit de ne pas quitter sa couche, de rester calme, en attendant le jour et l’heure où il viendrait le chercher. Ce malade s’empressa de communiquer cette heureuse nouvelle à tous ses frères et dit aux infirmiers de

préparer ce qu’il fallait pour sa sépulture, car sa fin était proche. Cependant, ajouta-t-il, ne vous tourmentez pas, ne veillez pas, je vous appellerai quand il faudra. Au milieu de la nuit la plus profonde, il s’écria, levez-vous, faites résonner la crécelle, je vais mourir, et, pendant que les lampes étaient éteintes, son lit fut environné d’une lumière si éclatante qu’il était facile de lire. Les religieux témoins de ce prodige en furent dans la jubilation et lui préparèrent de magnifiques funérailles. Quant au premier malade qui avait été récalcitrant il traîna dans une grande langueur le reste de sa vie sans pouvoir remonter sur le lit d’où il était descendu.

Cette légende a pu être faite pour montrer la récompense accordée à l’obéissance, ou à la correspondance à la grâce.

Hugues, 1165-1167

Cet abbé est peut-être Hugues de Corabois qui était moine sous Arnaud quand Richard de Corabois expirait à Fontenay. Il est cité par Gautier, évêque de Langres, dans une Charte pour l’abbaye d’Auberive, et dans une autre de Henri, évêque d’Autun, par laquelle il prend la défense de Fontenay contre Eudes d’Issoudun, mari de Mathilde de Grignon qui disputait des biens donnés à Fontenay par son père Raymond avant son mariage avec Eudes (1).

(1) Gai. Christ. 664.

L’abbé Hugues est témoin dans une donation faite à Auberive par Henri, comte de Saulx (1).

Il termina les difficultés que Osmond, Eudes et Valdéric de Marmagne avaient suscitées au couvent pour des biens donnés par Haymon leur oncle (2), il est inhumé au milieu du Chapitre.

Hugues était seulement prieur à Fontenay, quand saint Augustin lui apparut pendant la nuit pour le conduire au ciel (3).

6e abbé

Guillaume II, 1167-1170

Guillaume de Montbard fut le 4e abbé de Sept-Fonts ou Cherîieu, avant que de gouverner Fontenay (4) en 1169, il reçut du pape Alexandre III une bulle confirmant à Fontenay ses biens, ses droits, et la faculté d’élire son abbé avec l’agrément de Clairvaux et défendant de bâtir près du couvent pour que la solitude soit plus complète (5). Cependant l’abbaye restera soumise à la juridiction de l’évêque diocésain (6). Dans la même année, il reçut encore du même pape droit d’asile non seulement dans l’abbaye elle-même mais encore

(1) Chifflet, 1470.

(2) Cart. de Mar. et Chifflet.

(3) Jacq. de Vora. miracles de St-Aug.

(4) Gai. Christ. 499.

(5) Cart. Font. 19.

(6) Cart. Font. 19-20.

dans ses métairies où on ne pourra appréhender aucun malfaiteur qui s’y réfugierait (1).

Rainai, vicomte de Tonnerre et Catin son frère, échangent avec Fontenay pour six setiers, moitié froment et moitié avoine, tout ce qu’ils avaient à Novillemont ou la Villeneuve et s’engagent à ne pas faire d’aumônes à d’autres communautés qu’à Fontenay (2).

Le duc de Bourgogne Hugues III partant pour la croisade donne à Fontenay sur Estormer, bois et plaines (3).

Cet abbé assista avec plusieurs autres abbés à la translation des reliques de saint Lazare à Autun. Il a été enseveli à l’église de Fontenay devant le grand autel avec cette inscription : hic jacet piœ memoriœ Domnus Guillelmus , sextu^ abbas Fonteneti. Sa tombe à moitié brisée est sous le cloître à la porte de la chapelle (4).

Ce Guillaume ne serait-il pas le sancto Guillelmo de l’inscription de la sacristie?

Sous cet abbé les difficultés avec le monastère de Saint-Martin d’Autunse continuèrent. (Pérard, 4 00.)

Bernard Ier, 1169-1182

En 1172, Étienne, évêque d’Autun, termine les difficultés existantes entre Bernard de Fontenay et

(1) même Cart. que dessus.

(2) Cart. Marm. 72.

(3) Cart. Font. 569.

(4) Gai. Christ. 499.

Gautier, abbé de Flavigny, pour des vignes qu’ils

possédaient en commun aux celliers de Sainte-Reine

et à Villaines-Jes-Prévotes (1). L’année suivante,

Hugues de Thil, dit Peccatum , donne la quatrième

Page 1