‹ Monographie de l'église Notre-Dame de NoyonChapitre 112 sur 129 · FLANCHE VINGT-TROISIÈME · texte numérisé non relu

FLANCHE VINGT-TROISIÈME

TABLEAU COMPARATIF DF. VINGT-DEUX PLANS D’ÉGLISES A TRANSSEPTS ARRONDIS

Parmi toutes les particularités qui distinguent l'ancienne cathédrale de Noyon, et qu’un minutieux examen nous a fait découvrir, il n'en est peut-être aucune qui mérite une étude plus attentive que celle qui, dès l’abord, frappe tous les regards : nous voulons parler de la forme semi-circulaire des transsepts.

Ce n’est pas là une de ces singularités secondaires sur lesquelles il est prudent de ne pas trop s'appesantir. Ce n’est pas d’un détail, ce n’est pas d’un accessoire qu’il s’agit : c’est du plan et d’une des parties du plan dont l’importance est capitale dans un édifice sacré.

Pour trouver quelques rares exemples de transsepts qui se terminent ainsi, il faut remonter jusqu’à l’époque romane : dès qu’on entre dans le règne de l’ogive, on n’en aperçoit plus. Voilà pourquoi ces deux bras arrondis donnent à cette église de Noyon, bâtie presque entièrement à ogive, un aspect si particulier : c’est le trait qui la caractérise entre toutes les autres.

D’où vient qu’une forme dont les effets sont si gracieux et si nobles, qui jette tant de variété dans les lignes de l’architecture, qui leur donne tant de souplesse et de mouvement, n’a pas été plus généralement adoptée?

Si, comme tout semble l’indiquer, elle est d’origine orien-

DEUXIEME PARTIE. — PLANCHE XXIII. 205 laie, serait-ce la séparation des églises grecque et romaine, qui, en lui imprimant un caractère pour ainsi dire schismatique, aurait nui à sa fortune en Occident? En serait-il des églises à transsepts semi-circulaires comme de ces églises à coupoles semées de loin en loin dans quelques-unes de nos provinces, véritables chefs-d’œuvre d’élégance, qui seraient probablement moins rares, si la fidélité aux traditions latines avait permis d’en multiplier les imitations?

Ce qui donne quelque valeur à cette conjecture, c’est que les églises à transsepts semi-circulaires, qui subsistent encore en Occident, sont presque toutes concentrées dans les lieux où, pendant le moyen âge, l’influence orientale s’est le plus librement exercée. Ainsi nous en trouvons à Cologne, celle de toutes les villes marchandes de la Germanie qui, du ix e au xiii' siècle, entretint avec le Levant les plus fréquentes relations. Nous en voyons à Bonn, à Neuss, à Marbourg, cités du second ordre, où l’exemple de Cologne était tout-puissant. Enfin, il en existe une à Tournay, et Tournay, comme on sait, devait à l’Orient le secret de son industrie principale, la fabrication des tapisseries.

Ajoutons que ceux qui visitent aujourd'hui l’Asie Mineure et la Grèce nous disent que, dans ces contrées, les églises à transsepts semi-circulaires sont beaucoup moins rares que dans les nôtres. Peut-être même ce type y serait-il dominant, si les édifices chrétiens n’étaient pas demeurés si longtemps en Orient exposés à la dévastation et à la ruine, et si les plus anciens, ceux qui reproduisaient avec le plus de pureté les traditions nationales, n’avaient pas dû périr les premiers.

Nous croyons donc qu’on ne court pas grand risque de se tromper en attribuant une origine orientale à l’idée de terminer en hémicycle les transsepts des églises; et, une fois cette

origine admise, il n’est pas extraordinaire que ce soit seulement par exception et dans un petit nombre de lieux, que cette idée ait été adoptée en Occident.

Mais si la question de l'origine historique et géographique des transsepts semi-circulaires est conjecturale, celle de leur origine théorique est bien autrement obscure. Nous ne l’aborderons pas. Nous ne chercherons pas quel est le sens qu’il faut attribuer à cette forme architectonique, quelle est la pensée qui lui aura donné naissance. Évidemment il y a dans ces trois hémicycles, groupés en forme de trèfle, le même principe générateur que dans le triangle, c’est-à-dire le principe trinilaire. Le plan des églises à transsepts semi-circulai res exprime à la fois l’idée de la trinité et l’idée de la croix; et cette expression géométrique des deux grands symboles chrétiens est assurément plus complète, plus manifeste que celle qui résulte de toute autre forme analogue, et, par exemple, de la croix latine. Pourquoi cependant la chrétienté catholique a-t-elle adopté de préférence la croix latine pour le plan de ses églises? Encore une fois, nous n’avons pas le dessein de nous hasarder dans de tels problèmes. Ce sont de ces questions mystérieuses sur lesquelles on peut disserter à perte de vue, mais sans la moindre chance d’arriver à des résultats clairs et précis.

Toutefois, si nous n’osons rien affirmer sur l’origine, soit historique, soit théorique, des églises à transsepts semi-circulaires en général, nous serons plus hardi en ce qui concerne notre cathédrale de Noyon. Nous l’avons déjà dit, et nous le répétons avec assurance, si les transsepts de l’église épiscopale de Tournay n’avaient pas été terminés en hémicycles, ceux de la cathédrale de Noyon affecteraient probablement une autre forme. Nous savons bien qu’il existe de très-grandes dil-

DEUXIÈME PARTIE. — PLANCHE XXIII. 207 férences de détail entre les majestueuses colonnades des transsepts de Tournay et l’élégante décoration de ceux de Noyon ; mais les uns comme les autres sont arrondis, et cette courbe semi-circulaire était trop insolite et trop peu compatible avec les conditions générales de l’architecture adoptée à Noyon , pour que nous n’y reconnaissions pas la trace évidente de l’esprit d'imitation. On sait tous les motifs qui viennent à l’appui de celte explication : les chanoines de Noyon, pendant qu’ils procédaient à la reconstruction de leur église, portaient, on s’en souvient, un œil de regret et d’envie sur cette crosse de Tournay, qui venait de leur échapper. Le souvenir de la grande et belle basilique qu’ils avaient perdue était si récent, que l’idée d’en reproduire en partie l’image devait presque nécessairement se présenter à leur esprit. Peut-être aussi l’ancienne église de Noyon avait-elle déjà ce trait de ressemblance avec celle de Tournay, et les nouveaux constructeurs ne faisaientils, en la réédifiant, que reproduire l’ancien plan, modifié par le caractère nouveau de l’architecture à ogive. Quelle que soit celle de ces deux explications qu’on adopte, il n’en existe pas moins entre ces deux églises une connexité évidente, et nous ne pouvions manquer, comme complément de notre travail, de mettre sous les yeux du lecteur le plan de la cathédrale de Tournay en regard de celui de Notre-Dame de Noyon.

Ce parallèle eût été incomplet, si nous n’avions ajouté à ces deux plans celui d’une église voisine de Noyon, qui conserve encore un transsept semi-circulaire : nous voulons parler de la cathédrale de Soissons. Ce n’est pas tout : à côté de ces trois églises, il en est plusieurs autres qui viennent naturellement se grouper, si bien que, de proche en proche, nous avons été conduit à réunir dans cette même planche tous les plans d’églises à transsepts arrondis que nous avons pu recueillir.

Notre liste est loin d’être complète : nous en signalerions nousmême les lacunes, car nous savons qu’il existe plusieurs églises de ce genre, notamment en Grèce, qui ne figurent pas sur cette planche ’. Mais nous ne voulions admettre que des plans d’une fidélité incontestable, et nous avons dû laisser en dehors ceux dont nous ne pouvions contrôler l’exactitude.

Quoi qu’il en soit, ce tableau comparatif comprend un assez grand nombre de monuments pour qu’il puisse être consulté avec fruit. Il suffira, nous l’espérons, pour suivre, de siècle en siècle et de pays en pays, les principaux exemples d’églises à traussepts arrondis. C’est un document qui sera facilement complété par ceux qui voudront étudier spécialement l'histoire de cette forme exceptionnelle, et qui pourront porter plus particulièrement leurs investigations sur les contrées d’Orient.

Tous les monuments admis dans ce tableau ont été ramenés à la même échelle, afin d’en faciliter l’étude.

Quelle que soit la diversité de leurs dimensions et de leurs formes, ils se ressemblent tous en ce point, que leurs transsepts se terminent eu hémicycles. Mais chez les uns ces hémicycles sont très-fortement accentués, chez les autres ils sont à peine visibles; enfin, la manière dont les transsepts se marient

1 Je citerai d'après le témoignage de M. Didron, qui a récemment parcouru la

Grèce:

i" La Métamorphose ou Transüguratiou, église principale du Météore, le plus important des couvents de Thessalie ;

a" L'église de Tous-les-Saints, principale église du couvent de Saint-Barlaam , également en Thessalie ;

3° La KoifAj^rts UavayiaLç ( mort de la Vierge ) , principale église ou catholicon du célébré couvent de Sainte-Laure, au mont Athos;

4° L'église d'Arachova, en Laconie ;

5* L’église du Dochiarion , couvent du mont Allios.

Ce sont là les principales églises a transsepts arrondis que M Didron a eu occasion devoir pendant son voyage, mais il en est beaucoup d'autres moins importantes qu’il a rencontrées, soit au mont Àthos, soit en Morée, soit dans d’autres parties de la Grèce. Selon M. Didron , ces églises sont encore nombreuses en Grèce et dans tout l'Orient.

DEUXIEME PARTIE. — PLANCHE XXIII. 209 au reste du plan présente également les combinaisons les plus diverses.

Nous allons passer rapidement en revue tous ces monuments, soit pour en déterminer la date et le caractère, soit pour montrer comment dans les uns le type primitif, l’idée pure de ces sortes de plans se trouve réalisée, comment dans les autres on n’en aperçoit qu’une trace presque imperceptible.

En tète du tableau nous avons placé un édifice en ruine, longtemps connu à Rome sous le nom de temple de la Paix, mais que Nibby et tous les autres antiquaires modernes s’accordent à regarder comme les restes de la basilique de Constantin. Le temple de la Paix, bâti par Vespasien, fut incendié du temps de Commode, vers l’an 191 de notre ère, et ne fut pas réédifié. Les ruines dont nous parlons sont d’une époque évidemment plus récente, ainsi que le constate le caractère de la construction, line médaille de Maxence, trouvée en octobre 1 828 dans un massif de maçonnerie détaché de la voûte, aurait au besoin dissipé tous les doutes. Ces trois grandes salles voûtées, qui ne portent aucun des caractères propres aux temples antiques, formaient une des trois subdivisions d’une vaste fabrique bâtie par Maxence pour l’usage de magasin, puis convertie, après sa mort, en église à trois nefs, et consacrée au service divin par Constantin, vainqueur et chrétien. Des fouilles exécutées en 1812 ont mis à découvert les fondations de tout l’édifice, et ont permis d’en reconnaître la disposition générale. Au fond de la nef du milieu, vis-à-vis de la porte d’entrée, il y avait une abside comme dans les basiliques ordinaires; mais ce qui donne à ce monument quelque analogie avec ceux qui nous occupent, c’est qu’au milieu de la nef latérale, qui seule a survécu aux deux autres, on voyait un enfoncement semi-circulaire qui semblait faire l’ofiice d’un

transsept. Toutefois rien ne prouve que de l’autre côté de l’édifice, dans la nef correspondante, il y eût un semblable hémicycle. Nous ne pouvons à ce sujet faire que des conjectures, parce que cette partie du monument n’existe plus, et que les fouilles de 1812 11’ont donné de ce côté que des renseignements incomplets. On prétend môme qu'il n’est pas possible de croire à l’existence de cette seconde abside latérale, parce qu elle aurait empiété sur la voie Sacrée, qui bordait le flanc du monument. On ajoute que labside latérale qui subsiste n’a été construite qu’après coup, et probablement à une époque où, voulant changer l’entrée de la basilique et lui ouvrir une façade sur la voie Sacrée, on aurait été amené à pratiquer, vis-à-vis de la nouvelle porte, un nouveau sanctuaire.

Si ces explications sont exactes, la basilique de Constantin ne devrait pas figurer sur notre tableau des églises à transsepls semi-circulaires; mais, dans le doute, nous avons donné le plan des constructions existantes et le dessin hypothétique des parties détruites. Après tout, lors même qu’il serait prouvé que cette basilique était flanquée de deux hémicycles latéraux, nous n’y verrions qu’une ébauche bien imparfaite d’une église à transsepts arrondis. Les trois hémicycles placés à si grande distance les uns des autres, séparés par des lignes rectangulaires si prolongées, ne jouent qu’un rôle tout à fait secondaire; ils sont à peine aperçus, et semblent troubler la régularité et l’harmonie du plan, au lieu de lui imprimer un caractère de symétrie et d’originalité.

Ainsi la basilique de Constantin, lors même que son hémicycle latéral ne serait pas une construction parasite et étrangère au plan primitif, ne saurait être considérée comme une véritable église à transsepts semi-circulaires. Quant aux autres basiliques de l’ancienne Rome chrétienne, nous les visiterions

DEUXIEME PARTIE. — PLANCHE XXIII. 211 toutes sans pouvoir trouver un seul exemple de transsepts arrondis, car nous n’admettons pas qu'on puisse donner le nom de transsepts à ces deux imperceptibles absides qui font à peine saillie sur les deux flancs du chœur de l’église Saint-Pierreaux-Liens. Voyez le plan de cette basilique (plan n°3), et vous reconnaîtrez combien sont insignifiantes ces deux petites protubérances : elles ressemblent plutôt à des niches de statues qu’à de véritables transsepts. Evidemment, si le type des églises à transsepts arrondis a jamais essayé de pénétrer à Rome, il s’y est montré si timide, qu’il ne pouvait manquer d’y périr aussitôt.

Au contraire, si vous jetez les yeux sur le plan de Sainte- Marie de la Conception, à Bethléem, vous y trouverez sur-lechamp les caractères essentiels d’une église à transsepts semicirculaires, c’est-à-dire trois hémicycles d’une importance à peu près égale, groupés triangulaircment, ou , pour mieux dire, en forme de trèfle. Ne croyez pas toutefois que cette église, qui remonte tout au plus au xi e ou xn e siècle, soit un modèle du genre : loin de là, les angles saillants et rentrants, au milieu desquels les trois hémicycles se trouvent en quelque sorte noyés, dénaturent et abâtardissent l’aspect extérieur du monument. Ce mélange de lignes courbes et de lignes rectangulaires est certainement une altération des conditions primitives et essentielles de ces sortes d’églises. Nous n’hésitons pas à croire que les trois hémicycles, se liant les uns aux autres comme un trèfle parfait et sans interposition de parties à angle droit, constituent le véritable type, le type primitif, le type oriental d’une église à transsepts semi-circulaires. Nous verrons tout à l’heure, à Cologne et sur les bords du Rhin , des reproductions de ce type plus parfaites, selon nous, que cette église de Bethléem. Aussi regrettons-nous de n’avoir pu faire entrer dans notre tableau

comparatif, faute de dessins assez exacts, aucune autre église d’Orient. Nous savons, par exemple, que la principale église du couvent de Saint-Lazare, le plus ancien et le plus considérable des couvents du mont Athos, n'est pas construite d’après le même plan que celle de Bethléem, et que l'hémicycle qui forme le chœur n’est séparé des deux hémicycles latéraux par aucune construction rectangulaire. 11 n’en est pas de même, à la vérité, de l'église Saint-Jacques-et-Saint-Jcan, à Jérusalem : ici nous retrouvons, comme à Bethléem, entre les transsepts semi-circulaires et l’abside, des lignes droites interrompant les lignes courbes; seulement, au lieu des deux angles saillants que nous voyons à Bethléem , nous n’en trouvons qu’un seul dans l’église Saint-Jacques~el-Saint-Jean. Reste même à savoir quelle est l’importance de cet angle, car, s’il n’a pas plus de saillie que celui que nous allons remarquer tout à l’heure dans le plan de Sainte-Marie-du-Capitole, à Cologne, ce n’est vraiment pas la peine d’en tenir compte. Pourvu que la jonction des trois hémicycles ne soit pas interrompue d’une manière sensible, pourvu que l’œil puisse suivre les courbes de ces hémicycles juxtaposés, sans être heurté par des angles presque aussi prédominants que ces courbes ellesmêmes, il n’y a vraiment pas altération du type primitif et original des églises à transsepts arrondis.

Les renseignements que nous possédons sur Saint-Jacqueset-Saint-Jcan de Jérusalem ne sont ni assez détaillés, ni assez rigoureusement exacts, pour que nous puissions affirmer que cette église se rapproche, par son plan, plutôt de Sainte- Marie-du-Capitole que de la Conception de Bethléem. Mais si nous possédions les plans régulièrement levés de toutes les églises à transsepts arrondis qui subsistent encore en Grèce et en Asie Mineure, et surtout de toutes celles qui y ont existé,

DEUXIÈME PARTIE. — PLANCHE XXIII. 213 nous avons la conviction que les plus anciennes, les plus belles, les plus nobles, celles qui nous reproduiraient le plus fidèlement l’idée mère qui dut présider à la conception de ces sortes d’églises, seraient celles où les trois hémicycles se marient et se lient l’un à l’autre, à l'extérieur aussi bien qu’à l’intérieur, sans que l’interposition d’aucune forme disparate vienne troubler leur harmonieuse union.

Aussi regardons-nous les églises de Cologne, devant lesquelles nous voici maintenant parvenus, comme de vrais modèles de cette pureté de formes qui nous semble caractériser le type de cette famille d'églises. Ces trois beaux monuments sont d’une importance à peu près égale, quoique de dimensions diverses : comme exemple de ce genre d’architecture, l’église Saint-Martin-le-Grand , malgré ses proportions modestes, n’est pas d'un moins grand prix que la majestueuse Sainte-Marie-du-Capitole et que les Saints-Apôtres, dont le plan est à la fois si grandiose et si élégant.

Nous ne voulons pas indiquer ici les différences de détails qui distinguent ces trois églises : la vue des trois plans les fait assez connaître; nous ne chercherons pas non plus à approfondir la question de savoir si , comme on le croit généralement , Sainte-Marie-du-Capitole est d’une date beaucoup plus ancienne que les deux autres. Que sa construction remonte au vin* ou ix e siècle, ou seulement au siècle des Othon, il importe assez peu : à l’une comme à l’autre de ces deux époques, il* existait entre Cologne et l'Orient des relations qui suffisent pour expliquer la présence, dans ces régions septentrionales, d’une architecture si évidemment méridionale par ses formes et par son esprit; on peut donc s’abstenir d’un débat qui, ne reposant que sur des questions de détail, nous jetterait dans les interminables minuties d’une polémique archéologique; le seul point

sur lequel il faille insister, le seul qui soit essentiel pour le sujet qui nous occupe, est celui-ci : clans ces trois églises l’hémicycle central et les deux hémicycles latéraux ont exactement la même profondeur, la même largeur, la même courbe, il y a entre eux une sorte d'identité; et, en second lieu, au lieu d’être séparés par des lignes rectangulaires, ils se touchent et s’unissent immédiatement. Que si de petites tours rondes, octogones, ou même carrées s’élèvent aux points de jonction, ce sont de simples accessoires, qui, loin d’interrompre l’union des trois hémicycles, la rendent encore plus apparente, et donnent à l’ensemble du monument un aspect plus harmonieux.

Telles sont à nos yeux, nous le répétons, les conditions fondamentales d’une église à transsepts arrondis.

Allons-nous retrouver ces conditions exactement observées dans tous les monuments dont les plans figurent sur cette planche? Nullement; presque tous, au contraire, nous offrent des altérations plus ou moins notables des principes que nous venons déposer. Les seuls qui lui soient complètement fidèles, sont :

i° Sainte-Elisabeth de Marbourg,

2 ° Saint-Sauveur de Saint-Macaire,

3° Saint-Germain de Querqueville,

4° Saint-Saturnin de Saint-Wandrille.

Ces deux dernières églises, véritables miniatures à côte des grands édifices qui les entourent, réalisent, chacun dans leur genre, les deux conditions que nous avons posées, savoir: identité de forme et de dimension dans les trois hémicycles, et absence de toute ligne rectangulaire aux points où ils se rencontrent. L’une de ces églises, Saint-Saturnin, est d’un type encore plus pur que l’autre, parce que les hémicycles ont une longueur égale à leur profondeur, ce qui est la loi du plein

DEUXIÈME PARTIE. — PLANCHE XXIII. 215 cintre, tandis que, dans l’église de Querqueville, les absides, beaucoup plus profondes que larges, se rapprochent déjà des données propres aux plans des églises à ogive; et cependant ces deux petites églises sont à peu près aussi anciennes l’une que l’autre, s’il en faut juger par certains détails de leur construction et particulièrement par les pierres à peine taillées et rangées en arêtes de poisson , dont se compose en grande partie leur maçonnerie. La tradition veut que ces deux petites églises soient antérieures au xi* siècle, et probablement la tradition n’a pas tort. Mais si , abstraction faite du caractère de la construction, il fallait juger de leur ancienneté relative par la forme du plan , nous n’hésiterions pas à supposer que le droit d’aînesse appartient à l’oratoire de Saint-Wandrille.

Quant à Saint-Sauveur de Saint- Macaire, quoique remontant à l’époque romane, et construit entièrement à plein cintre, ce monument est de date beaucoup plus récente que les deux autres. L’église Saint-Sauveur doit avoir été construite vers la fin du xi' siècle, et peut-être même au commencement du xn'. Le plan en est admirablement pur : il est impossible de mieux réaliser l'idée d’une église à transsepts semi-circulaires. Les trois hémicycles nesont pas seulement parfaitementsemblablcs, mais leur largeur est à peu près égale à leur profondeur, et si leurs points de jonction laissent apercevoir quelques petites lignes rectangulaires, ces accessoires n’ont pas plus d’importance que dans les églises de Cologne, et n’altèrent en rien la pureté du plan. Mais nous devons faire remarquer un détail de construction qui ne s’est encore présenté dans aucun des plans que nous venons d’examiner : les hémicycles ne sont semi-circulaires qu’à l’intérieur, extérieurement leur forme est polygonale. Cette altération du type primitif suffirait pour indiquer que l’église n’est pas d’une construction très-ancienne. Ces absides

polygonales sont déjà un acheminement vers le style à ogive. Il paraît qu’en Grèce, où l'on voit aussi quelques églises, entre autres celles d’Aracho va et du Dochiarion, dont les transsepts sont ainsi arrondis en dedans et à pans en dehors, il est admis par la tradition que la construction en est postérieure à celle des églises dont les transsepts sont arrondis en dehors comme en dedans.

Passons à Sainte-Elisabeth de Marbourg. Ici la forme polygonale règne, non-seulement à l’extérieur, mais à l’intérieur des trois hémicyles : à la vérité, le monument est entièrement construit dans le système à ogive: les fenêtres sont divisées par des meneaux, leur largeur est égale à celle des trumeaux qui les séparent, les contre-forts sont saillants; en un mot, tout dans ce plan porte les caractères de l’architecture à ogive, et cependant le signe distinctif et essentiel des églises à transsepts semi-circulaires, c’est-à-dire l’identité de l’hémicycle central et des deux hémicycles latéraux se rencontre dans cette église sans la moindre altération. Cette identité existe aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur ; point de groupes de chapelles autour de l’hémicycle central, point de nef collatérale l’enveloppant et lui servant de ceinture; rien de plus, rien de moins dans aucun des trois; la ressemblance ou plutôt l'identité est complète. C’est peut-être là un exemple unique, du moins nous ne connaissons pas une autre église d’un style aigu aussi prononcé où se trouvent observées avec une exactitude aussi rigoureuse les lois propres aux églises à transsepts semi-circulaires. Elle ne manque à ces lois que par la forme polygonale de ses hémicycles; mais c’est là une conséquence de son mode de construction. Il est vrai que les transsepts de Noyon et celui de Soissons, quoique bâtis dans le style à ogive, sont arrondis en dedans comme en dehors; mais, dans l’église de Noyon et

DEUXIÈME PARTIE. — PLANCHE XXIII. 217 dans les transsepts de Soissons, le style à ogive est à peine formé, tandis qu’à Marbourg il est presque complètement dégagé de tout mélange de transition.

En résumé, Sainte-Elisabeth de Marbourg au xtn' siècle, Saint-Sauveur de Saint-Macaire au xn c , Saint-Marlin-le-Grand et les Saints-Apôtres de Cologne au xi", Sainte-Marie du Capitole, Saint-Germain de Querqueville, et Saint-Saturnin de Saint-Wandrille à une époque probablement antérieure à l’an i ooo, tels sont, parmi tous les monuments dont les plans sont réunis sur cette planche, ceux qui reproduisent de la manière la moins imparfaite le type d’une église à transsepts semi-circulaires. Nous devons ajouter à cette liste Saint-Quirin de Neuss; car si, dans cette église, la jonction des trois hémicycles se trouve interrompue à l’extérieur par une succession de petits angles rentrants et saillants, il faut reconnaître qu’à l’intérieur les trois hémicycles sont à peu près identiques, et que, sous le rapport de la symétrie et de l’harmonie ils laissent peu de chose à désirer.

Mais tous les autres monuments que nous allons maintenant passer en revue présentent des altérations, plus ou moins notables, des deux principes fondamentaux posés ci-dessus.

Toutefois, ces altérations ne sont pas toutes de même nature; elles ne proviennent pas toutes du fait du premier architecte; souvent au contraire, au lieu d’être nées avec le monument, elles ne résultent que de la réédilicalion de quelques-unes de ses parties. Dans cetlc catégorie, il faut placer en première ligne la cathédrale de Tournay. Si nous ne savions, par le témoignage de l’historien de cette église, Jean Cousin *, que le

J • L’année auparavant , à sçavoir 1 1 10, furent mis les fondements du chœur nœuf de l'église cathédrale de Novtrc-Dame de Touinay, lequel n’a esté achevé cl voûté

que quatre-vingts ans après ou davantage , soit à cause de la grandeur et profondeur que requérait un corps de bastinieot si grand et si haut que celuy qu’on encom 2b

chœur a été reconstruit au xii" siècle, et que l'ancien chœur était beaucoup moins profond que le nouveau, il nous suffirait pour en avoir la preuve, soit de jeter les yeux sur l’architecture de ce chœur, postérieure évidemment à celle du reste dp l’église, soit d’examiner sur le plan les deux hémicycles latéraux, qui se marient si bien avec la nef, si mal avec le chœur, et qui semblent attendre qu’un troisième hémicycle de même forme et de même profondeur vienne les relier, et rendre à l’ensemble du plan son harmonie et ses proportions. Si la cathédrale de Tournay n’avait pas été en partie reconstruite, si elle était aujourd’hui telle qu’elle était au xi* siècle, ce ne sont pas seulement quatre tours qui s’élèveraient au centre de l’église, nous en verrions six, car il y en avait nécessairement une de chaque côté de l’hémicycle central. Ces six tours, vues en perspective, devaient certainement produire un grand effet, car déjà les quatre qui existent donnent au monument une phy-

«occupât;» memoria videns, (S. Bernar

• dus) non videbal: jain quippe annuni « intcgrutn exegerat in cella novitiorum,

• cum cxiens indc ignorarel , iilrum adhuc « dcsuper éclata essetdomus ipv» ■ El à la marge est annoté, que celala se prend pro testudineata , comme en ce texte lire de* registres de celle église de Tournay. où testudo ckori et cclatura sont mi* pour une mesme chose.

• Au demeurant, aucuns ont opinion que le chœur antique n'alloit pas plus avant qu’environ jusque* où est de présent le Moyse de cuivre auquel on chante lepislre ès jours fériaux, d'autant que de nos Ire temps , quand on a cuidé enterrer quelqu'un, I on a trouvé un peu plus outre à coslé une sorte de puits profond avec de l'eau. * ( J. Cousin , Histoire de Tonrnay, tome II), page i 63 )

mcnçoil, ou a faute de diligence ou de moyens. Tant y a que j’ay remarqué que l’an 1 1 45 quand Henry, chanoine de Tour nay , receul la révélation de la vie de Sainci* Klcuthere, et vit une flamme allumée venir sur lui et entendit des voix avec une impétuosité comme d'une grande multitude de gens arrivai)» clTroiablement , I Vdifice n'est oit pa» encore fermé , car cela luy advint passant au soir par la fabrique nœufve du chœur. Longtemps après, sça voir est environ l'an 1198, l'evesque Estienne donna une bonne somme de deniers, «in opus maioris ecclesiæ, ad forinandam decenler tesludinem sive cela- * tu ram ipsiti* ecclesiæ, • pour l'œuvre de la grande église, pour former proprement la voûte ou estofferie de la mesme église.

On lit en la vie de saint Bernard, livre I, chapitre iv, au tome IV de Surius : • Tola

DEUXIEME PARTIE. — PLANCHE XXIII. 219 sionomic singulièrement imposante; mais cet effet de perspective était obtenu aux dépens de la pureté eL de l'harmonie du plan. Les trois hémicycles se trouvaient placés à si grande distance et séparés par des angles saillants et rentrants tellement prononcés, qu'on pouvait à peine saisira l’extérieur la relation symétrique qui les unissait ; et d’un autre côté, à l'intérieur, le chœur et les deux transsepts étant beaucoup plus profonds que larges, l’église avait l'aspect, non d’un trèfle, mais d’une croix allongée, forme qui n’est pas sans élégance, mais qui ne constitue pas, comme nous l’avons vu plus haut, le type, le véritable type d’une église à transsepts semi-circulaires. Il y avait donc entre l’église de Tournay et une église à trois hémicycles vraiment pure, telle que l’église des Saints- Apôtres, par exemple, la même différence qu’entre le petit oratoire de Querqueville et celui de Saint-Wandrille, ou, pour prendre des termes de comparaison plus élevés, qu’entre l’église de la Conception de Bethléem et Sainte-Marie du Capitole.

il n’en était pas de même de la cathédrale de Soissons. A juger de son ancien état par le seul fragment qui en reste, c’està-dire par le transsept méridional, on voit que les trois hémicycles devaient avoir une largeur égale à leur profondeur, que leur jonction n’était interrompue par aucune ligne rectangulaire, et que l’église présentait la forme d’un trèfle composé de trois demi-cercles égaux. Reste à savoir à quelle époque la cathédrale de Soissons a dû exister telle que nous la décrivons. Cet hémicycle latéral qui subsiste a été construit vers la première moitié du xn e siècle: il est conçu dans le style à ogive, mais avec des signes évidents de l’époque de transition. Le reste de l’église appartient au xm* siècle *. ür comment expli-

1 • Hoc ultinio (anno \ 2 ii) perfectaesl ecclesia cathedralis. •{Galha chriitiana , I. IX, col. 366. )

quer qu'à cinquante aus de distance on ait bâti un transsept rectangulaire en face d’un transsept arrondi ? Celui-ci n’est pas assez ancien pour avoir fait partie d'une église démolie aux trois quarts et remplacée par l'église actuelle. La seule explication qui se présente, c’est qu’il aura existé une ancienne église, une église à trois hémicycles égaux; que cette église aura été complètement démolie vers le commencement du xn' siècle; que, pour la reconstruire, on se sera d'abord attaché à reproduire exactement l'ancien plan, et que le transsept arrondi que nous voyons aura été édifié sur les fondations mêmes du transsept précédent. Mais, pendant que les travaux s’exécutaient, l’idée de changer le plan et de construire d’après un nouveau mode aura prévalu; le transsept arrondi , déjà construit, aura été conservé provisoirement et sera ainsi parvenu jusqu'à nous. Quelle que soit la valeur de cette explication, il est un point incontestable, c’est qu’il a existé à Soissons, soit au xn* siècle, soit antérieurement, une église à transsepts semi-circulaires du type le plus pur, et que si la cathédrale actuelle ne nous montre qu’un vestige incomplet de l’ancien état des choses, la faute en est aux reconstructions qui l’ont partiellement altéré.

Nous trouvons encore sur cette planche une petite église extrêmement intéressante , qui doit être rangée dans la catégorie des églises dont le plan a été modifié par des constructions d’une époque plus récente que le monument lui-même. Cette église est celle de Germiny-les-Prés. Nous ne voulons parler ni de la haute antiquité de ce petit édifice, ni de la mosaïque à fond d’or qui tapisse la voûte de son abside centrale, genre de décoration dont il ne subsiste peut-être pas un autre exemple en France ; nous remarquons seulement que si l’hémicycle méridional n’est pas de même forme que celui du côté opposé, c’est qu’il a dû être construit après coup. C’est donc

DEUXIEME PARTIE. — PLANCHE XXIII. 221 encore là un de ces plans dont l’irrégularité n’est qu’apparente et ne provient que d'un accident.

Rien de semblable dans notre cathédrale de Noyon : le chœur et les transsepls ont été construits à peu près en même temps. Si donc il n’y a pas la moindre analogie, du moins à l’extérieur, entre ce chœur et ces transsepts, le hasard n’y est pour rien. Le défaut de symétrie est intentionnel, et c’est par un oubli volontaire que l’identité des trois hémicycles a été mise de côté. Ceux qui ont construit cette église ont obéi à deux principes contradictoires: ils ont voulu arrondir les transsepts par respect pour les traditions et les souvenirs du chapitre, et en même temps ils ont voulu faire un chœur à la nouvelle mode, c’est-à-dire entouré de chapelles rayonnantes et d’une nef collatérale. Ainsi, la cathédrale de Noyon doit être placée dans une classe à part : si nous la considérons extérieurement, les transsepts ont beau être arrondis, elle n’est pas pour cela une église à transsepts semi-circulaires, car la condition première n’existe pas; il n’y a pas identité de forme et de dimension entre les transsepts et l’abside. Intérieurement, au contraire, cette identité est manifeste : mesurez de l’œil le chœur et les deux transsepts, c’est la même largeur, la même profondeur 1 . La seule différence qu’on y remarque consiste dans la nature des supports: les transsepts reposent sur des supports engagés dans les parois des murailles; le chœur, au contraire, sur des supports dégagés, soutenant des arcades à jour. Mais si vous mettez de côté ce détail, vous trouvez dans les trois vaisseaux la même coupe, les mêmes proportions, le

1 La largeur est la même , à quelques centimètres près: quant à la profondeur, elle n’est pas absolument semblable, car le cliœur est plus long que les transsepts

d’environ an mètre quarante centimètre*, mais celle différence n’est pas sensible a l’œil.

même aspect d’ensemble. Ils ne présentent pas la forme d’un trèfle, mais, comme àTournay, celle de la croix allongée. Celte similitude ajoute encore un degré de plus de vraisemblance à la conjecture que nous avons indiquée plus haut. Ce n’est pas seulement l’intérieur d’une église à transsepts semi-circulaires qu’on a voulu reproduire, c’est celui de la cathédrale de Tournay qu’on s’est proposé pour modèle.

Ainsi à Tournay, à Soissons, à Germiny, l’altération du type primitif, c’est-à-dire le défaut de symétrie entre les trois hémicycles, n’est qu’apparente : elle n’a pas toujours existé, et ne résulte que de constructions additionnelles; tandis qu’à Noyon elle existe, mais seulement à l’extérieur. Intérieurement, les trois hémicycles sont conçus d’après le même plan et forment trois parties égales d’un ensemble régulier.

Maintenant nous n’avons plus à examiner que deux catégories de monuments : chez les uns nous trouverons des transsepts semi-circulaires très-apparents et même d’une forme très-pure, mais disposés d’après des lois dont il est dillicile de se rendre compte, et constituant ainsi, parmi les églises de ce genre, des variétés plus ou moins capricieuses; chez les autres, les hémicycles latéraux sont si peu saillants, si peu prononcés, qu’on ne doit les considérer que comme de simples accessoires, et non comme constituant par eux-mêmes de véritables transsepts. Dans ce nombre, nous avons déjà placé la basilique de Sa i n t-Pierre-a u x-Liens ; nous pensons qu’on peut y ajouter la cathédrale de Dise et Saint-Cyriaque d’Ancône. Evidemment, ces petits culs-de-four, placés à l’extrémité de ces grands transsepts rectangulaires, sont conçus dans un tout autre esprit et jouent un tout autre rôle que les transsepts complètement semi-circulaires que nous avons vus jusqu’ici. Si le souvenir du type primitif, du véritable type des églises à

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