DEUXIEME PARTIE. — PLANCHE XXIII
trois hémicycles égaux, a exercé quelque influence sur la construction de ces monuments, c’était un souvenir bien affaibli et comme étouffé par les habitudes héréditaires propres au sol de l’Italie.
Encore quelques mots sur les églises dont les transsepts semicirculaires ne pèchent pas par défaut d’importance, mais par la position irrégulière qu’ils occupent, et nous aurons achevé de parcourir tous les monuments qui figurent sur notre liste. I.es églises de cette dernière catégorie diffèrent toutes les unes des autres : ainsi, dans la cathédrale de Bonn ( Saint-Cassinset-Saint-Klorent), l’hémicycle central est d’une longueur tout à fait disproportionnée eu égard à celle des hémicycles latéraux; et notez bien que ce n’est pas à une reconstruction , ni à un travail fait après coup qu’on peut attribuer ce défaut de proportion : les deux transsepts et l’abside paraissent appartenir à la même époque; il n’existe entre ces trois hémicycles qu’une différence assez légère dans la décoration architectonique et dans le nombre des fenêtres; s’ils avaient tous les trois la même profondeur, ils formeraient un ensemble à peu près régulier; mais la longueur démesurée de l’un d’eux détruit toute harmonie, donne au plan un aspect insolite, et fait de cette église une exception.
Dans l’église de Saint - Liphard , à Meung-sur- Loire, les hémicycles latéraux ou transsepts sont, non-seulement moins profonds que l’hémicycle central , mais en même temps beaucoup moins larges : les rapports symétriques qui devraient exister entre eux sont donc doublement troublés, et, pour compléter la disparate qui résulte de ces différences de largeur et de longueur, deux petites absides, dirigées dans le même sens que l’abside centrale, servent de transition entre le chœur et les transsepts. Cet ensemble de cinq hémicycles ne manque
2'1'i NOTRE-DAME DE NO^ON.
pas de majesté , mais ce n’en est pas moins une disposition capricieuse et contraire aux véritables règles qui constituent une église à transsepts semi-circulaires. Nous ne parlons pas d'un sixième hémicycle, celui qui a été pratiqué dans le collatéral de la nef, à côté du transsept septentrional. Cet hémicycle avait-il son pendant du côté du midi? Est-ce seulement une construction isolée, jetée là pour les besoins du service? Nous ne pouvons trancher la question ; mais, dans l’un comme dans l’autre cas, nous regarderions cette partie semi-circulaire comme étrangère au plau primitif de l’église, et nous n’avons pas besoin de cette irrégularité de plus pour classer l’église de Meungsur-Loire parmi les monuments exceptionnels compris dans ce tableau.
La petite église de Saint-Jean-Baptiste de Riotord , en Auvergne, se termine aussi par trois absides dirigées vers le levant; mais celle du milieu n’est pas, comme à Meung-sur-Loire, beaucoup plus large et plus profonde que les deux autres. D’un autre côté, le transsept septentrional, le seul qui subsiste encore, se marie d'une manière un peu gauche avec l’abside latérale. En général le plan de cette église a quelque chose de lourd et d’écrasé ; c’est la même donnée qu’à Meung-sur-Loire, mais moins heureusement exécutée. Si nous ne connaissions pas d’autre église à transsept semi-circulaire que celle de Riotord, nous nous étonnerions moins que ce mode de construire n’ait pas été plus généralement adopté.
Quant à l’église Sainte-Croix de Quimperlé,sa forme ronde suffirait pour la mettre dans une classe à part '.Lors même que
1 11 est une autre église qu'il faut aussi classer à part : c’cst l’église Sainte-Croix , à Monlinajour ( Bouches- du-RhAne). On s'étonnera peut-être de ne pas la voir figurer
dans notre tableau comparatif. Cette église se compose non pas de trois hémicycle?* égaux et d'une nef, mais de quatre hémicycles parfaitement égaux : un d’eux fait
DEUXIEME PARTIE. — PLANCHE XXIII. 225 ses deux bras arrondis seraient égaux entre eux, lors même qu’ils seraient identiques à l’hémicycle central , la distance qui sépare ces trois hémicycles nous forcerait à ranger l’église Sainte-Croix parmi les exceptions. A vrai dire, ces hémicycles latéraux ne sont pas des transsepts, mais des chapelles : dâns presque toutes les églièes circulaires, des chapelles sont ainsi pratiquées en dehors du cercle formé par la paroi extérieure du monument. Il est vrai qu’en général elles sont placées sans ordre ni symétrie, tandis qu’ici elles forment une croix régulière. Mais si nous admettons l’église Sainte-Croix au nombre des monuments à transsepts semi- circulaires, on conviendra quelle doit prendre place parmi ceux qui n'en reproduisent le type que très -imparfaitement.
Il en est de même de Saint-François- d’Assisc. Une abside très-courte et très-ramassée , des transsepts très-allongés, sans même parler de la forme polygonale de ces transsepts , et de ces deux antres liémicycles placés comme au hasard à l’autre extrémité du monument, c’en est assez pour ne chercher, ni sous les voûtes de cette église souterraine, ni dans le brillant vaisseau qui la surmonte , ce principe d’exacte symétrie et d’harmonieuse régularité qui constitue les véritables églises à transsepts semi-circulaires. Saint-François-d’ Assise est un admirable musée : le génie de la peinture, dans la première ardeur de la foi et de la jeunesse , a décoré ses murailles ; mais
ofBce de nef. Cette disposition tout à fait exceptionnelle ne permet guère de mettre en parallèle l'église de Montmajour avec les églises à transsepts arrondis proprement dites : elle se rapproche plutôt des églises circulaires ; car, n'était le petit porche placé en avant de l'hémicycle qui sert de nef, porche qui indique l'entrée du monument et donne à une de ses quatre
faces un autre aspect qu’aux trois autres, il serait impossible de savoir où est le chœur, où sont les transsepts, où est la nef. Le monument serait identique sous tous ses côtés , comme un monument circulaire. Ce petit édilicc est un chef-d'œuvre dans son genre. J’ignore s’il a des analogues en Orient, mais je ne lui en connais pas en France.
■m NOTRE-DAME DE NOYON.
l'architecture les a construites d’une main distraite et les yeux à demi-fermés. Il n’en est pas moins curieux de trouver dans ce couvent italien, aux xn c et xm' siècles, un exemple, quelque altéré qu’il soit, de ces églises à transsepts semi-circulaires presque inconnues au delà des monts, et dont la France et l’Allemagne elles-mêmes nous offrent de si rares vestiges.
Nous terminons ici cette série d’observations sur les églises à transsepts arrondis. Tous les rapprochements, toutes les comparaisons, tous les détails dans lesquels nous venons d’entrer, sont de simples notes à l'usage de ceux qui voudront approfondir le sujet. C’est surtout en Grèce et en Asie Mineure qu’on pourrait avec profit chercher des lumières sur cette question. Si nous connaissions toutes les églises à transsepts arrondis qui subsistent encore dans ces contrées; si des dessins exacts reproduisaient leurs formes et leurs dimensions ; si l’époque présumée de leur construction pouvait être indiquée, nous posséderions les éléments d’un travail sérieux , et l’étude de notre tableau comparatif pourrait conduire à des résultats vraiment instructifs. Mais, à défaut de ces moyens d’investigation, nous croyons pouvoir, sans témérité, persister dans la conjecture que nous avons hasardée en commençant : c’est en Cl ient , nous le répétons , que doit avoir pris naissance le type des églises à transsepts semi-circulaires, ou, pour mieux dire, à trois hémicycles égaux. Nous n’en voudrions pas d’autre preuve que l’impossibilité de trouver en Italie, c’est-à-dire dans le voisinage ou sous la domination de Rome, une seule église de ce genre bien caractérisée. Les essais avortés que nous voyons à Rome, à l’ise, à Ancône, à Assise, nous confirmeraient au besoin dans notre conjecture : évidemment cette manière de construire les églises n’est pas née sur la terre d’Italie, puisque, lorsqu'elle a voulu par hasard s’y produire, elle s’est
DEUXIÈME PARTIE. — PLANCHE XXIII. 227 montrée si timide et si pauvre. En un mot, s’il fallait donner le résumé de tous les éléments dont se compose le tableau comparatif que nous avons sous les yeux, ce résumé serait celuici : en Italie, point d'églises à transsepts semi-circulaires proprement dites; des essais informes qui prouvent que le type de ces églises était ou repoussé, ou inconnu; hors d’Italie, quelques églises à transsepts semi-circulaires, dans les lieux où l’inHuence orientale s’est exercée indirectement, essais plus ou moins imparfaits; dans les lieux, au contraire, où cette influence a été directe, comme à Cologne, par exemple, des essais admirables, ou plutôt de véritables chefs-d’œuvre du genre. N’est-ce pas là une démonstration, et n’avons-nous pas le droit de croire que cette manière de construire les églises est originaire d’Orient ?