PREMIÈRE PARTIE. — V
au plus pur, au plus noble de tous les ordres, au dorique grec, mesurons le Parthénon et les Propylées. Ces deux monuments, qui se touchent, sont-ils calqués l’un sur l’autre? Leurs colonnes sont-elles de même hauteur relativement à leur diamètre? Non , la différence est de près d'un demi-diamètre. Et si vous sortez d’Athènes pour comparer à ce même Parthénon un autre chef-d’œuvre d’Ictinus, le temple de Bassæ près Phygalie,par exemple, ne vousprcscnte-t-il pas aussi des mesures différentes et des anomalies bien autrement remarquables? Ainsi, partout la liberté se fait jour, les règles n’en subsistent pas moins; mais elles ne sont ni despotiques ni tracassières relies se contentent de caractériser le style du monument par de grands traits généraux; elles lui donnent un cachet d’unité, tout en laissant la carrière ouverte à la variété. Et qu'on ne dise pas que les diversités qu elle tolère sont imperceptibles : les colonnes doriques ont, dans tel édifice, une hauteur à peine égale à quatre diamètres; dans tel autre, elles eu atteignent presque six : ce qui n’empêche pas que ces deux genres d’édifices ne soient également doriques. Leur stature, leur physionomie, diffèrent, mais leurs proportions générales sont les mêmes; on reconnaît sur-le-champ qu’ils sont de même famille.
Il en est ainsi de l'architecture à ogive. Prenez toutes les églises bâties en France dans le xnP siècle, et pour mieux préciser l’époque, depuis 1220 jusqu’à 1280; restez en deçà de la Loire, car au delà vous trouvez un sol où le style vertical ne s'est jamais complètement acclimaté; surtout ne confondez pas dans votre examen les parties de ces églises qui peuvent appartenir à des temps plus reculés ou que des restaurations postérieures auront modifiées. C’est faute de ces précautions qu’on a si vite prononcé qu’il n’y avait là qu’un inextricable chaos. Si vous avez soin de ne comparer que des productions
d’une même époque, d’un même pays, d’un même style, il est impossible que vous ne reconnaissiez pas que tous ces monuments ont le même aspect général, que toutes leurs parties essentielles sont conçues dans le même esprit et affectent les mêmes formes; que tous, enfin, ils ont cet air de famille qui distingue les édifices antiques appartenant à un même ordre.
Maintenant, si vous procédez le compas à la main, vous trouverez assurément des différences de mesure. Mais ces différences n’ont jamais rien d’excessif, elles ne sortent pas d’un certain terme moyeu; et, tout en modifiant les dimensions des édifices, elles n’en altèrent pas les proportions. Les proportions dans les œuvres de l’art, comme dans celles de la nature, sont des lois générales: les dimensions sont des accidents particuliers. Voyez si la nature soumet jamais ses créations à des mesures invariables. Donne-t-elle la même taille à tous les animaux de même espèce? Donne-t-elle même à leurs membres une grandeur toujours relativement égale? Non, il n'existe pas deux êtres de même famille qui se ressemblent exactement, et cependant tous les individus de cette famille sont semblables par certains rapports généraux, rapports constants, immuables, nécessaires. Ce sont ces rapports qui constituent les proportions.
Ne vous récriez donc pas si le plan de la cathédrale d'Amiens n’est pas absolument le même que celui de Notre-Dame de Reims; si la nef de l’une est moins longue que celle de l’autre relativement à la longueur du chœur; si les piliers de ces deux temples ne sont pas exactement de même épaisseur en comparaison de leur hauteur. Ce ne sont là que des diversités de dimension, diversités inévitables, et dont les monuments classiques, comme nous venons de le voir, ne sont pas plus exempts que les autres. Pourvu que dans une certaine mesure les rap-