PREMIÈRE PARTIE. — V
Italie, à aucune époque du moyen âge, il ne s’est formé un art de bâtir qui reposât sur des principes, qui se gouvernât avec la rigoureuse précision d’un système. L’antique abâtardi n’a pas cessé d’y régner un seul jour, et n’a cédé la place qu’à l’antique régénéré. Ouverte à toutes les importations étrangères, l’Italie ne s'en est jamais approprié systématiquement aucune. L’Orient lui a transmis ses brillantes fantaisies, le Nord son ogive; mais ces semences exotiques ont changé de nature en germant dans un sol tout sillonné de fondations romaines. Aussi qu’est-ce que l’ogive en Italie? Qu’est-ce que l’architecture qui emprunte cette forme? Une compilation, le nom est juste, un composé des éléments les plus divers et les plus hétérogènes. Grâce à la beauté des matériaux, à la poésie du climat et à un reste du génie de l'antiquité, ces œuvres bâtardes ont quelquefois l’aspect le plus séduisant. Les églises de Sienne et d’Orvieto nous éblouissent par l'élégance et l’éclat des détails. Mais l’œil a beau s’y plaire, l’esprit n’y trouve rien qui le satisfasse entièrement; il cherche vainement le principe, le régulateur qui a dirigé l’artiste, il ne voit qu’un amalgame de traditions antiques mal comprises et d’innovations avortées. Cette indécision, ce tâtonnement excluent toute idée de système. Peu importe donc la grandeur et le charme de quelquesunes de ses œuvres, l’architecture du moyen âge en Italie ne fut jamais qu'un art de décadence, uu art sans lois, sans règle, sans méthode.
Aussi, quand Brunelleschi vint fouiller les ruines de Rome antique pour en exhumer un système d’architecture, il accomplissait une œuvre nécessaire, il comblait une place laissée vide depuis mille ans. Sa patrie n’avait pas de système d’architecture; il lui en donnait un. Chez nous, au contraire, florissait, vers la môme époque, un système déjà dans sa puis-
sance, et qui ne demandait qu'à croître et à prospérer. Nous n’avions pas besoin d’un Brunelleschi en France; il ne nous fallait que la paix et la richesse, point d’Anglais, point de Bourguignons! Sans ces deux siècles d’oppression, de destruction et de misères, le système national aurait paisiblement et glorieusement accompli ses destinées, au lieu de tomber brusquement dans une décadence anticipée, suivie d’une renaissance dont les gracieux chefs-d’œuvre ne sauraient faire oublier l’origine étrangère et la dangereuse influence.
N abordons pas ici des idées que nous ne pouvons tout au plus qu’indiquer, et qu’il nous suffise d’avoir montré comment les hommesdu plus haut savoir, habitués à n’étudier l’art qu’en Italie, ne connaissant la France que pour l’avoir traversée, s occupant encore moins de l’Angleterre et de l’Allemagne, sont nécessairement conduits, par de fausses analogies, aux erreurs que nous avons signalées. Pour eux, le moyen âge est partout ce qu'il est au delà des Alpes, c’est-à-dire une époque de décadence qui se continue sans interruption jusqu’au jour de la renaissance classique; et comme l’introduction de l’ogive en Italie ne fit qu’augmenter la confusion , le pêle-mêle de tous les styles, qui s’y heurtaient en désordre depuis plusieurs siècles, ils en concluent que, partout comme en Italie, lcpoque dite gothique fut l’apogée de la décadence *.
Nous avons répondu d'avance à cette conclusion. Non , l’architecture du xm° siècle, dans le nord de l’Furope, n’est pas la continuation de la décadence; elle en est le terme. Sa seule ressemblance avec la décadence consiste à s'affranchir comme elle des règles de l’a tiquilé. Mais pourquoi s’en affranchit-
' «Héritière de tous les abus, de tous foit qu'achever l’œuvre de destruction avec
les mélanges dont les siècles de barbarie un surcroît de désordre et d'insignifiance- •
furent témoins, l'architecture gothique ne ( Dict . hist. d’archit, tom. Il, pag. 67b.)