PREMIÈRE PARTIE. — VII
c’est à ceux qui voient dans cette église une œuvre du xur siècle à fournir la démonstration écrite de ce qu’ils avancent.
Telle était déjà la prétention de M. de Gerville, mais elle s'est fortifiée chez son continuateur. En effet, et c’est là ce qu’il y a de neuf dans le travail de M. Delamare, après avoir établi, sur la foi de ce vieux cartulaire, aujourd’hui égaré, que l’église de Coutances, fondée en io3o, a été achevée en io83, il fait passer sous nos yeux toutes les archives du chapitre, archives qui , selon lui, sont complètes et sans lacune, et il défie qu’on trouve, depuis l'année io83 jusqu’au milieu du XIV e siècle, un seul moment où l’on puisse supposer qu’une nouvelle église ait pu être édifiée.
11 faudrait, pour que cet argument négatif eût quelque valeur, admettre une chose presque aussi prodigieuse qu’une église du xm e siècle bâtie en l’an io3o, c’est à savoir l’existence d’archives capitulaires complètes et sans lacune. Quelle que soit notre confiance dans les savantes recherches de M. Delamare, nous ne saurions croire à la réalité d’un tel prodige. Mais, en supposant même que, par une exception merveilleuse, ces archives de Coutances, tenues exactement jour par jour, nous soient parvenues intactes et complètes, faudrait-il donc, si nous les trouvions muettes au sujet d’une reconstruction de l’église, faudrait-il en conclure que cette reconstruction n’aurait pas eu lieu? N’avons-nous pas vu déjà quelle est l’insouciance des chroniqueurs et archivistes du moyen âge pour tout ce qui concerne l’édification des monuments qui s’élèvent sous leurs yeux? Ne savons-nous pas que les seuls faits dont ils tiennent exactement registre sont les faits purement ecclésiastiques 1 ? Or c’est encore là une occasion d’erreur contre
1 S'il était besoin de donner de nouvelles on s’expose en acceptant sur proie ce que
preuves des chances d'erreur auxquelles les chroniqueurs du moyen âge nous di-
laquelle il importe de se tenir en garde. De ce que ces archives de Coutances font mention presque à chaque page, soit de cierges que des fidèles à leur lit de mort ordonnent d’entretenir dans la cathédrale, soit de services divins qui doivent y être célébrés, l’auteur en conclut qu’il n’a pas dû s’écouler un seul instant sans qu’il existât une église cathédrale à Coutances; que, par conséquent, iln’y a eu ni destruction, ni reconstruction, et que l’ancienne église a toujours subsisté. Mais comment oublier que, pendant le moyen âge, c’était un usage constant et nécessaire que de faire succéder sans interruption, pour ainsi dire, l’église nouvellement reconstruite à l'église abandonnée. Même au milieu des fouilles et des décombres, au milieu des échafaudages couverts de centaines d'ouvriers, il fallait assurer la perpétuité du culte, en conservant tout ou partie du vieil édifice jusqu’au moment où le nouveau pouvait être consacré. Les faits abondent pour certifier cet usage.
sent des monuments , quand par hasard ils en parient, nous n'aurions que l'embarras du choix. Ne lisons-nous pas, dans un manuscrit cité par le Gallia chrùtiana , que l'église de Jumiégea tout entier t fut rebâtie en iî3o, lorsqu'il est aussi clair que le jour que l’ancienne nef du xi* siècle est encore debout aujourd'hui , et que le chœur seul fut reconstruit au xm* siècle ? Ne trouvons-nous pas encore dans le Gallia ckriitiana (tom. XI, col. 920 ), que Guillaume le Roy, abbé de Lessay, en 1 385, a été le fondateur de l'église de son abbaye :
eccletiam inchoaise dicilur. Or cette église est un monument du xi’ siècle, sans aucune addition postérieure. Evidemment, Guillaume le Roy n'avait entrepris, en 1 385, que quelques réparations.
Encore une (bis , les écrivains du moyen
âge ne doivent être consultés par l'archéologue qu'avecla plus grande circonspection.
S'il s'agit de privilèges concédés ou refusés à l'église , de legs ou de donations , de discussions entre l'évêque et son chapitre, de conflits de juridiction, de questions de discipline, de fondation de chapelles, d'autels ou de services, d'actes de dévotion, de procès avec les seigneurs voisins, en un mot d'aflaires ecclésiastiques, vous pouvez à peu prés compter sur l'exactitude et sur l’intelligence des narrateurs; mais quant à ces phrases si rares, ai laconiques cl si obscures, qui leur échappent à l'occasion des monuments, il faut n'en faire usage qu'en marchant avec précaution, comme sur un terrain où l'on peut rencontrer un piège.