PREMIÈRE PARTIE. — VII
mais il est à souhaiter qu’une réfutation complète vienne bientôt dissiper jusqu’au moindre doute que peut soulever la lecture de ce mémoire. C’est un travail à faire en présence des archives de Coutances et surtout en présence du monument; travail qui n’aurait pas seulement pour résultat de faire justice d’un préjugé local, mais de donner un salutaire avertissement, en montrant à quelles chimériques conséquences un esprit distingué peut, de la meilleure foi du monde, être entraîné par une fausse méthode archéologique 1 .
A côté de cette controverse sur la cathédrale de Coutances, toutes les autres semblent fades et décolorées. Partout ailleurs,
1 Nous craignons de nous lire étendu trop longuement sur la cathédrale de Coutances, et cependant nous ne pouvons nous empêcher de déposer encore ici les impressions que la vue toute récente de ce beau monument nous a fait éprouver. Nous l’avons interrogé pierre par pierre, nous avons cherché avec une minutieuse attention si, dans cette architecture en apparence si pure, si régulière, si achevée, il n'existerait pas quelques singularités , quelques bizarreries cachées, quelque chose en un mol d'insolite et d'inconnu , qui permettrait d’y voir une construction unique en son genre, une œuvre d’exception. Nonseulement nous n'avons rien trouvé de semblable , mais nos recherches nous ont conduit à un résultat tout contraire. Nous avons reconnu que, parmi les monuments les plus parfaits que le xin* siècle a produits, il n’en est peut-être pas un où se trouvent réunies à un aussi haut degré cette pureté de forme, celte justesse de proportions, celte grandeur de conception dans l’ensemble , et cette finesse d’exécution dans les détails qui caractérisent un style
parvenu à son apogée. Quand on a passé en revue chaque membre de celle architecture, chaque moulure, chaque filet, chaque fleuron , on n’est pas seulement étonné de cette netteté vigoureuse des profils , qui n'appartient qu’à l’art au terme de sa croissance, dans sa plus belle maturité, mais on acquiert la conviction qne, dans toute celle église, il n’y a pas une seule pierre taillée à la romane, pas un reflet des anciens procédés , pas une trace d’hésitation, de doute ou de tâtonnement.
Conduisez l’homme le plus ignorant dans celte église , et diles-lui que c’est là le début, le premier essai d’une nouvelle architecture; le simple bon sens lui défendra de vous croire. Pour moi, je veux bien qu’on nous dise que les anges sont venus bâtir en io 3 o!a cathédrale de Coutances, mais ce que je n’adtnellrai jamais, après l'avoir vue, c’est que des hommes aient taillé et posé une seule des pierres qui la composent, non pas 170 ans, mais un seul jour avant que le xiu* siècle eût commencé de luire sur nos contrées.
en effet, c'est pour des années qu’on se dispute, tandis qu’à Coutances ce sont les siècles qui sont en jeu. C’est le règne de saint Louis qu’il s’agit de substituer au règne du roi Robert: nulle part on ne s’élève à de telles prétentions. Toutefois, la cathédrale de Séez sert de texte à des récits qui ne sont guère moins extraordinaires. Quoique d’un style plus inégal et moins pur que celle de Coutances, la cathédrale de Séez appartient aussi à la belle époque de l'architecture à ogive; ce n'est pas un monument de transition , le principe vertical et les formes aiguës s’y manifestent d’une manière presque exagérée. Qu’importe? On vous prouve, l’histoire en main, que cette église a été fondée en io 53 . A vingt-trois ans près, c’est aussi merveilleux qu’à Coutances. Mais ici le paradoxe est soutenu avec moins de hardiesse, d’abord, parce qu’à Séez il n’y a ni Livre noir, ni archives capitulaires; en second lieu, parce qu’il est à peu près prouvé qu’en l’an 1 1 5 o la cathédrale et la ville furent incendiées de fond en comble. C’en est assez pour que les moins clairvoyants soient en garde contre la prétendue identité de la cathédrale actuelle et de la cathédrale de io 53 .
Quant aux autres églises à dates merveilleuses, telles que la collégiale de Mortain, la cathédrale de Chartres, l'église de l'abbaye de Fécamp, ce sont au moins des constructions qui appartiennent en partie à l’époque de transition; elles sont toutes d’un demi-siècle, environ , plus anciennes que les cathédrales de Coutances et de Séez, et comme on fait remonter leur fondation moins haut, il laut convenir qu’à leur égard la vraisemblance est moins outrageusement violée. Cela n’empêche pas qu’aucun de ces monuments ne peut avoir été construit aux époques qu’on leur assigne. Ainsi, à Mortain, il ne reste évidemment de la construction de 1082 qu’une seule porte, et cette porte esta plein cintre; à Chartres, s'il est vrai, comme on le raconte