PREMIÈRE PARTIE. — VII
à défaut de toutes les raisons que nous venons d’en donner, il suffirait, pour se convaincre, de jeter les yeux sur un autre monument encore debout dans la ville de Laon, l’église de l’ancienne abbaye de Saint-Martin. Cette collégiale n’ayant été réformée et régularisée par saint Norbert qu’en iia4, et le nombre des religieux ne s’étant augmenté, dans une proportion assez considérable pour motiver la reconstruction de l’église qu’environ douze ans après, on ne peut faire remonter cette reconstruction qu’à ii4o ou tout au plus à n36. Eh bien! à l’exception de la façade, qui est beaucoup plus récente, l’église entière n’est percée extérieurement que de fenêtres à plein cintre; sa forme, son aspect général , les sculptures de la corniche, les moulures qui relient les cintres des fenêtres, tout en elle appartient au style roman de la dernière époque.
Que ceux qui verront cette église de Saint-Martin de Laon la comparent avec la cathédrale, et qu’ils se demandent s’il est possible de supposer que, de ces deux édifices, la cathédrale soit le plus ancien. Admettons même, si l’on veut, l’hypothèse d’une reconstruction totale en 1 1 14 , hypothèse démentie par les faits, comme on l’a vu plus haut, il n’en sera pas moins hors de toute vraisemblance qu’à côté d'un monument où le style à ogive semble déjà presque parvenu à son entier développement, il se soit élevé, vingt ou trente ans plus tard, dans la même ville, un autre monument servilement fidèle, par ses formes extérieures, aux lois de l’ancienne architecture, et se rattachant à peine à l’époque de transition par quelques arcades à ogive qui se montrent timidement à l’intérieur l .
1 On pourra dire, nous le savons, que l'église Saint-Martin dépendait d'une abbaye-, que le clergé régulier était eu général très-attache aux traditions anciennes ,
très peu enclin aux innovations ; qu'il ne serait donc pas étonnant que les moines de Saint -Norbert, en construisant leur église, n'eussent pas pria modelé sur la
Ainsi, mettons de côté la cathédrale de Laon comme toutes les autres. Pas plus d’exceptions miraculeuses en Picardie qu’en Normandie. Partout l’art a suivi, non pas une marche uniforme et régulière, tant s’en faut, mais un certain mouvement de progression plus ou moins lent, plus ou moins rapide, sans jamais cesser d’être continu. Nulle part de ces pas de géant qui franchissent d’un bond la carrière, nulle part de ces coups d’essai valant mieux que les coups de maître; partout, au contraire, entre l’ancien et le nouveau style, un temps de passage, plein de diversité, variable dans sa durée comme dans ses formes, mais nécessaire; partout, en un mot, une époque de transition.
C’est là le premier point qu’il importe de constater : puis, une fois démontrées la nécessité et l’universalité de l’époque de transition, reste à déterminer, d’une manière générale, à quel moment elle commence.
brillante cathédrale qu'ilj avaient devant les yeux. L'observation est vraie, mais seulement dans une certaine mesure. Entre une abbaye et une église séculière bâties à la mémo époque, il y a presque toujours une certaine différence, c'est-à-dire un peu plus do tendance aux idées novatrices dans l'église séculière, un peu plus de respect pour les anciennes traditions dans l’abbaye ; mais ni d’un côté , ni de l’autre, on ne saute deux ou trois degrés intermédiaires, soit en arrière, soit en avant.
Les différences se bornent à des nuances peu sensibles. Ici.au contraire, deux styles entièrement opposés sont en présence ; leur apparition simultanée serait déjà un vrai prodige, maison va plus loin. On veut que celle de ces deux églises qui est la plus moderne en apparence , c’est-à-dire la cathédrale , soit en réalité la plus ancienne. Ce
premier point établi , on n’est malheureusement pas maître de la rendre plus arteienne seulement de vingt ou trente ans; l’hypothèse d’une reconstruction totale en 1 1 1 4 est, comme on sait, inadmissible : il faut donc remonter à un siècle ou deux pour assister à la construction première de l’édifice ; dès lors les moines de Saint Martin , en construisant leur église, ont dù faire un terrible effort rétrospectif, puisque l’aspect qu’ils lui ont donné est plus ancien que celui d’un monument qui aurait été bâti plus de deux siècles auparavant.
N'avions-nous pas raison de dire que cette observation sur les caractères de l'architecture propre aux abbayes et aux églises séculières n'était vraie que dans une certaine mesure , et l'application qu’on en voudrait faire ici ne serait-elle pas complètement dépourvue de fondement?