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FIGURES SYMBOLIQUES

I. Serpents. — L’une des petites marches (PI. VII), qui représente des serpents ou des anguilles entrelacées, a certainement attiré déjà l’attention de nos lecteurs, et nous le comprenons, puisque c’est probablement le premier exemple de ce genre d’allégorie qui ait élé signalé. Nous-même, après de nombreuses recherches, ne lui avons trouvé aucun analogue, et ce nous est une raison d essayer de jeter un peu île lumière sur ce sujet indéterminé.

Une première difficulté se présente : sont-ce des serpents ou des anguilles ? La sculpture est si mal faite qu’il n’est pas facile de se prononcer. Cependant, en considérant que cette marche, comme les deux voisines, est entière, avec sa bordure, et sur le bain de mortier de la première construction, quelle est placée à côté de celle qui représente des poissons, c’est-à-dire des emblèmes ou symboles chrétiens, il nous paraît difficile d’admettre que le sculpteur ait obéi à une idée fantaisiste et se soit permis de figurer sur la pierre des anguilles qui n’ont jamais eu, que nous sachions, la faveur de représenter un symbole du christianisme. Du reste, les queues des serpents sont rondes et effilées, tandis que celles des anguilles ont la forme d’un couteau à deux tranchants. Nous penchons donc pour ne voir que des serpents en cet entrelacs complet, mais mal composé, puisqu’il possède quatre queues et trois têtes.

Le serpent, nous dit Martigny, est considéré comme « signe de la victoire de Jésus-Christ sur le démon », comme personnification de la prudence. « Estote prudentes sicut serpentes » (S. Math. x. 1 6) , et comme

« figure de la croix de Jésus-Christ lui-même ». On pourrait donc le consi-

dérer comme figure symbolique représentant Notre-Seigneur Jésus-Christ, ou la vertu de prudence que doit avoir tout chrétien. Mais ces significations ne s’appliquant qu’à un seul serpent, et non à trois entrelacés, il nous faut chercher ailleurs d’autres explications.

En reconnaissant, par exemple, que ce reptile personnifiât la prudence, pourquoi n’admettrait-on pas que trois serpents enlacés représenteraient cette vertu triplement forte, puisqu’ils sont (rois, et trois dont la force serait encore augmentée par l’entrelacement; ne lisons-nous pas dans I’EccIésiaste (C. iv, 12) : « funiculus triplex difficile rumpitur » ? Dans ce cas, nos (rois serpents rappelleraient peut-être les vertus de prudence et de force dont eurent besoin les 72 martyrs signalés sur les inscriptions au moment de leur supplice, et que doivent avoir tous les chrétiens lorsqu’il s’agit de défendre leur foi dans les moments difficiles et périlleux. Si l’on considère, au contraire, le serpent comme figure de Jésus-Christ, on pourrait peut-être voir aussi dans ce triple entrelacs les trois Personnes de la Sainte-Trinité représentée par le symbole affecté régulièrement à la seconde Personne, de même que l’on a souvent vu les trois Personnes de la Sainte- 1 rinité représentées par trois figures humaines semblables ; dans ce cas, alors, 1 entrelacs aurait la signification de l’union qui existe réellement entre elles. N’oublions pas que toutes les inscriptions de ce même monument expriment la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que son nom est mis partout, et qu’il pourrait bien se faire que 1 ordonnateur de la décoration, ne connaissant pas les symboles réservés au Père et au Saint-Esprit, les ait représentés par celui du hds. Rien, du reste, ne peut étonner lorsque l’on constate la barbarie du latin des inscriptions et la grossièreté de tout le monument. M. Th. Roller nous présente aussi une interprétation distincte des précédentes en disant que le sculpteur « paraît avoir choisi le type le plus commun des poissons dans le pays, l’anguille (1) »; mais il nous semble difficile de l’accepter, car, bien que l’anguille soit généralement considérée comme poisson lorsqu’il s’agit d’aliments, elle en est fort distincte, et il est même beaucoup moins facile de se la procurer que les autres poissons.

Nous ferons aussi remarquer que ce genre d’entrelacs de serpents pourrait bien avoir donné naissance à ceux que l’on rencontre quelquefois à l’époque mérovingienne et souvent dans le style roman ; il n’y a de différence entre eux que les têtes et les queues particulières au nôtre.

Il' Dauphins et Poissons. — Les emblèmes sculptés sur une autre marche (PI. Vil) offrent les mêmes difficultés d’interprétation que ceux de la précédente. Cela tient à ce que le dessin en est on ne peut plus incorrect. Elle représente, en

(1) Th. Roller. L’Hypogée-Hartyrimn de Poitiers. Revue archéol,

mars 1881, p. 1G5.

elfet, deux poissons selon l’expression générique, mais ils sont en réalité différents 1 un de l’autre, non seulement par les dimensions, mais surtout par la forme. Ainsi, le plus gros a un panache ou aigrette rabattue sur le dos, une espèce de volute ou de spire au milieu du corps, tandis que le plus petit n’a ni aigrette ni spire et se rapproche beaucoup plus que l’autre du poisson proprement dit. Le sujet sculpté sur le tailloir (PI. XI) peut, croyons-nous, faire connaître l’idée de l’artiste : nous y voyons, en effet, un poisson dont la tête ressemble à celle du dauphin, avec aigrette rabattue sur le cou, volute ou spire au milieu du corps, une nageoire sous le ventre et une sur le dos, plus une queue de poisson un peu fantaisiste. Nous sommes donc porté à croire que le sculpteur n’a eu d’autre intention que de figurer sur cette marche un dauphin précédant un poisson, et de faire le premier plus gros que le second. Mais pourquoi, dira-t-on, un dauphin suivi d’un poisson, pourquoi l’un précède-t-il l’autre, pourquoi aussi le premier a-t-il au-dessus de la bouche un boulon de fleur cantonné de deux feuilles, et le second tient-il en sa bouche un bouquet semblable au précédent, quoique plus petit? C’est ce que nous allons rechercher à l’aide des renseignements que nous fournissent les auteurs symbolistes.

Martigny dit quelque part, en parlant du dauphin : « Parmi les différentes » espèces de poissons que l’antiquité chrétienne employa pour symboliser le » chrétien, on rencontre assez souvent le dauphin (i) ; » et ailleurs : « Le dauphin » fut pris par les anciens comme l’emblème de la vélocité (2) ; » ailleurs encore : « Cette idée de vélocité a pu engager les premiers chrétiens à l’adopter comme » emblème de la diligence avec laquelle ils doivent, selon la recommandation si » souvent répétée dans les Saintes Écritures, accomplir les œuvres du salut et se » hâter vers la récompense proposée (3). » Ces trois textes indiquent nettement que le dauphin serait un symbole du chrétien ; mais, comme il semble ne pouvoir s’appliquer aux chrétiens que quand le dauphin est seul, nous donnerons le sens du chrétien au dauphin représenté seul sur le tailloir, et nous le refuserons au dauphin suivi du poisson cpii se voit sur la marche. Cherchons alors comment expliquer ces derniers.

D’après M. de Rossi, on peut voir l’emblème de Jésus-Christ dans le dauphin; c’est ce qui ressort du texte suivant, écrit au sujet d’une lampe découverte à Porto : « Les anciens ont célébré à l’envi le dauphin, à raison des » admirables qualités qui lui étaient attribuées, et qui semblent, selon les » judicieuses paroles du cardinal Pitra, comme une prophétie naturelle du » Christ sauveur : c’est ce qui explique clairement pourquoi, dans le fameux » hiéroglyphe de l'IXGYZ, c’est-à-dire du poisson signifiant Jésus-Christ, fils du

( 1, 2, 3) Martigny. Di et. des Antiq. Ch., art. Dauphin.

» Dieu Sauveur, le dauphin fut souvent préféré à toute espèce de poisson, à » raison de sa spéciale allusion au mot Sauveur (i). » Le même auteur confirme celte idée et y ajoute un détail particulier, dans la description qu’il fait de la gemme d’AngouIème, en disant : « Le dauphin enlace à 1 ancre debout, près » duquel nage un petit poisson, serait le piscis magnus, l’.xe5s noster Jesus-Chnstus » suspendu à la croix (2). » Toutes ces citations montrent avec évidence que le dauphin représente le plus souvent Jésus-Christ Sauveur, et qu’on l’a trouvé suivi d’un petit poisson.

Nous pouvons donc, ce semble, à l’aide de ces documents, formuler une explication plausible de ce dauphin suivi d’un petit poisson, et dire que le dauphin représente, sur notre bas-relief, Jésus-Christ Sauveur suivi du chrétien personnifié dans le poisson, c’est-à-dire : le disciple suivant son maître.

Quant aux petits bouquets, nous ne voyons vraiment pas le rôle qu’ils jouent, si toutefois ils sont destinés à en avoir un; car ils ne sont pas placés de la même manière, l’un se trouvant au-dessus de la tête du dauphin, et l’autre dans la bouche du poisson. Il est alors probable que tous deux ont été mis comme ornementation et sans idées symboliques. Nous avons en effet deux exemples de ce genre sur le pupitre de sainte Radegonde (voir PI. XXVI) qui, on le sait, est daté; ce sont : deux petits bouquets différents placés aux angles du panneau supérieur, pour garnir évidemment ces parties laissées vides par le monogramme et les oiseaux ; et un arbre ainsi qu’une branche qui remplissent certainement aussi le même but, sur le panneau du centre. Si pourtant le sculpteur avait eu quelque velléité de symbolisme, on pourrait, peut-être, considérer le petit bouquet placé dans la bouche du poisson comme une plante onctueuse destinée à fortifier le poisson, c’est-à-dire le chrétien.

III. Lierre. — Comme on l’a vu au paragraphe VI, Décoration sculptée (chap. IX, SS 1,2, 4, 5), quatre ornementations sculptées représentent des rinceaux à feuilles de lierre ; elles se trouvent : sur une petite marche (PI. VII), sur un des chambranles delà porte (PI. VI), et sur les faces des deux châsses (PL VIII); toutes quatre sont semblables. Cette similitude et l’absence d’autres feuillages que le lierre, dans les seuls rinceaux que renferment les sculptures du monument, feraient croire à une intention spéciale de la part du sculpteur décorateur, plutôt qu’à son incapacité de reproduire d’autres plantes. Nous pourrions y voir alors une idée symbolique, bien que les nombreux ouvrages d’archéologie chrétienne que nous avons consultés ne fassent aucune mention de sculptures semblables des premiers siècles.

Le lierre, on le sait, entrait, ainsi que grand nombre d’autres feuillages,

(1) De Rossi. Bulletin (Martigny), 1868, p. 78.

(2) Id. Bulletin , 1868, p. 78. Note de Martigny.

dans l’ornementation des monuments de l’antiquité ; il se retrouve aussi en France, dès le xe siècle, dans la décoration des édifices religieux, et il devint d’un usage fréquent pendant les xme, xive et xve siècles ; mais on n’a pas prouvé péremptoirement, croyons-nous, qu’il ait été employé symboliquement. Les qualités de cette plante se prêtent pourtant bien facilement au symbolisme, et c’est sans doute ce qui fait qu’à défaut d’exemples, M. l’abbé Auber la cite comme devant entrer dans la décoration des églises à titre de symbole. Voici comment il s’exprime dans les conseils qu’il donne à ce sujet : « Et le lierre aussi, que les anciens cultivaient sous » la forme d’un arbre véritable, et qui, paré de sa verdure éternelle et de ses

» mordantes attaches, ne se fait pas moins . le riant symbole de notre immor-

» talité que la fidèle expression d’une charité impérissable » (i). Cette plante, en effet, conserve sa verdure pendant toutes les saisons, a une vitalité séculaire, s’attache avec une ténacité excessive là où elle place ses crampons, et ne se laisse arracher que par la violence. Ces qualités sont vraiment bien propres à rappeler celles de l’âme, et surtout de l’âme du chrétien qui ne songe qu’à suivre Notre- Seigneur Jésus-Christ pour obtenir la récompense éternelle. Le chrétien fidèle garde d’une manière constante le souvenir de l’immortalité de son âme, il s’attache à sa foi avec persistance et ténacité, oppose une immense résistance à tout ce qui fait effort pour l’ébranler, et enlace vigoureusement par les puissants rameaux de sa charité tout ce qu’elle peut embrasser. Serait-il donc étonnant ([lie l’ordonnateur de notre hypogée se soit servi du lierre comme symbole, et en ait fait un enseignement utile pour ceux qui le visiteraient ? Nous ne le croyons pas, puisque d’autres symboles, tels que serpents, poissons et croix, n’y ont pas été ménagés, et que l’ensemble et les détails du monument étaient de nature à perpétuer le souvenir de ceux qui avaient versé si généreusement leur sang pour Jésus-Christ, et à rappeler aux visiteurs l’immortalité de leurs âmes, la constante et inébranlable pratique des vertus chrétiennes, ainsi que les espérances d’une vie éternelle.

IV. Croix. — Si nous plaçons les nombreuses croix de notre monument parmi les figures symboliques, c’est que la croix employée par les chrétiens a toujours été un symbole. Mais il serait vraiment inutile de prouver ici qu’elle est l’emblème de notre Rédemption, et de donner toutes les raisons pour lesquelles les chrétiens n’ont jamais cessé de l’avoir en vénération depuis les premiers siècles de notre ère. Ce qu’il nous importe, c’est de décrire les formes et les variétés des vingt-trois croix peintes ou sculptées qui se voient dans notre martyrium. Mais, auparavant, faisons remarquer qu’elles appartiennent à trois époques différentes (2) ; ainsi : celles inscrites sous les nos 1,5,4, 5, 6, 7, 8, 9, 10,

(1) M. l’abbé Auber. Histoire et théorie du symbolisme religieux , 1871, vol. III, p. Soi.

(2) Nous avons déjà fait observer (chap. vu, art. Peintures, p. 21) que presque toutes les peintures étaient de deux époques

ii, 12, i}, 14, 19, 21, 22, 25 (PL XV), sont de la première construction ; celles qui portent les nos 2, 15, 16, 17, ont été faites lors de la reconstruction; celle enfin figurée sous le n° 18 est postérieure à la restauration elle-même, comme nous l’expliquerons plus bas.

Ceci dit, examinons les formes de chacune de ces croix, et, afin de mettre plus de clarté dans l’exposition, conservons l’ordre d’époques que nous venons d’établir et divisons-Ies en tableau synoptique.

CROIX DE LA PREMIÈREiËPOQUE

Croix de forme latine dites cruciformes ou immissæ , dont les branches sont inégales : celle du bas plus longue que celle du haut, et celle du haut à peu près égale à celle des bras.

Les extrémités des branches sont pattées.

Dont les angles des pattes , sont aigus.

Dont les angles des pattes / sont arrondis. 1

Aux bras de laquelle pendent PA et l’co.

Nos 3, 6, 10, 11, 12. Sculptées en creux.

N° 20. Sculptée en relief.

N°13. Peinte.

N°8. Sculptée en creux.

N°23. Peinte.

N°9. Sculptée en creux et incrustée.

Croix de forme grecque dont les quatre branches sont égales et leurs extrémités pattées.

Dont les extrémités des pattes sont plates.

Dont les extrémités des pattes sont concaves.

N° 4. Sculptée en creux.

N° 22. Gravée à la pointe du compas.

Croix de forme latine dites cruciformes ou [ immissæ , avec le P placé au sommet droit de l Dont les extrémités des la branche supérieure et appelées Croix mono- J branches sont pattées grammatiques , ou Monogrammes immissæ , ou J et à vives arêtes Monogrammes cruciformes.

Croix en forme de x, dite decussata , au [ centre de laquelle s’élève une branche verti- ) es extre,n‘tés des

cale dans toute la hauteur qui en fait une ) franches sont pattées croix à six branches, sans le P. [ et à arêtes vives.

Croix en forme de x, dite decussata, avec I Dont les extrémités des une branche verticale au haut de laquelle se \ branches sont pattées trouve un appendice simulant le P, dite alors j et leurs angles arrondis Monogramme decussatum. [ et volutés.

Dont le P est complet.

Dont le P est incomplet.

N°7. Sculptée en creux.

N° 19. Sculptée en relief.

N° 14. Peinte.

N° 5. Sculptée en relief et incrustée.

Dont le P est simulé par un rond.

N° 1. Sculptée en relief.

Croix à huit branches, composée du monogramme decussatum et d’une barre transversale.

Dont les extrémités des ’ branches sont pattées I Dont le P est simulé par et leurs angles arrondis l un appendice, et volutés.

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