ARCHITECTURE
L’architecture étant, dans son acception la plus généralement admise, l’art de bâtir, examinons le mode de construction employé dans les substructions qui nous occupent, et voyons à quel degré l’art y avait été employé.
1. Mode de construction. — L’irrégularité la plus grande règne, comme on le voit sur le plan de notre édifice (PI. II), dans la distribution des lignes; en effet, les côtés ne sont pas parallèles entre eux, les angles ne sont ni droits ni égaux, 1 escalier, bordé par des murs, s’écarte de l’axe et n’est pas perpendiculaire au fond, et les marches elles-mêmes ne sont ni de même épaisseur, ni également distancées entre elles. En considérant aussi la manière dont l’excavation où devait être édifiée la chapelle avait été creusée et le mode de constiuction des murs, de ceux surtout cpii étaient destinés à supporter la voûte, on est frappé du manque complet d’intelligence chez le constructeur. Les mesures intérieures de 1 édifice devaient lui avoir été imposées, et il aurait dû se ménager la place nécessaire pour accorder aux murs, formant les piedsdroits de la voûte, les épaisseurs nécessaires; loin de tenir compte de ces exigences, il creusa d abord la fosse dans des proportions si restreintes, qu’il ne lui resta que 40 centimètres pour l’épaisseur des deux murs latéraux devant supporter la voûte, ce qui ne .donnait à chacun que 20 centimètres d’épaisseur; encore les mit-il en placage ou en revêtement sur les parois de la fosse, en
(I) V. les planches II, III, IV et V.
rocher tellement friable et irrégulier, que la maçonnerie ne pouvait avoir aucune liaison avec eux. Ces murs, épais de 20 centimètres et hauts de 2m20, supportaient une voûte légère, il est vrai, mais n’ayant pas moins de 2m8 5 de diamètre. Pour comble de maladresse, devant monter un mur qui ne pouvait avoir moins de im5o de hauteur au-dessus du sol extérieur, pour supporter la charpente dont la hauteur des tirants était déterminée par le sommet extérieur de la voûte elle-même, le constructeur donna à ce mur 70 centimètres d’épaisseur et l’assit aux deux tiers sur les bords du rocher friable de la fosse, et, pour l’autre tiers, sur la courbure de la naissance de la voûte; il devait résulter nécessairement de ces imperfections que les bords du rocher sur lesquels reposait le mur céderaient, et que le mur pousserait au vide vers le centre de la fosse, entraînant avec lui le mur de 20 centimètres formant pied-droit de la voûte et la voûte elle-même; c’est ce qui arriva, comme nous avons pu le constater en opérant les déblaiements. Les maçonneries des extrémités, celles qui servaient de fond et de voûte aux arcosolium et à l’escalier, ainsi que celles qui garnissaient le lucernaire ou fenestella, étaient faites avec aussi peu d’entente que les précédentes.
Nous pouvons donc conclure de ces observations que le constructeur était complètement ignorant dans l’art de bâtir. Ses collègues lui étaient-ils semblables ou supérieurs en science et en expérience, nous ne le savons, puisqu’on n’a jusqu’ici rencontré ou signalé aucune construction aussi complètement défectueuse; mais, si toutes celles faites à cette même époque étaient de ce genre, on s’explique pourquoi nous n’en retrouvons presque aucuns vestiges.
Donnons maintenant quelques renseignements sur ce qui constitue le style en architecture, c’est-à-dire l’ensemble des éléments architectoniques qui forment les traits caractéristiques d’un monument. Cet ensemble d’éléments comprend, en réalité : les proportions et la disposition de l’édifice, ses divisions, ses ouvertures et les pièces qui y sont adhérentes; la charpente; la hauteur et la forme des colonnes, ainsi que les moulures de leurs bases et la forme de leurs chapiteaux; les agencements des diverses autres moulures, ou plutôt les profils des pierres moulurées; la décoration sculptée; la peinture architecturale et la peinture ornementée ; la décoration fantaisiste qui affecte un cachet particulier; les inscriptions; la ferronnerie; nous en détacherons cependant la peinture, parce que nous en avons déjà parlé, la décoration fantaisiste et les inscriptions, parce qu’elles réclament un développement particulier.
IL Proportions et dispositions de l’édifice. — Il est manifeste, d’après l’analyse que nous avons faite de notre édifice, que ses proportions sont petites et qu’il est placé en sous-sol ; nous pouvons donc le classer parmi les monuments
construits sous terre, qu’on appelle, depuis des temps fort reculés, hypogées (i) et, le plus généralement maintenant, cryptes (2). L’idée qui semble avoir présidé à sa construction paraît être la même que celle qui a donné naissance, pendant les premiers siècles, dans les cimetières de Rome, aux édifices de même genre que M. le commandeur de Rossi a si savamment explorés et décrits; elle paraît aussi avoir guidé les constructeurs de la chapelle sépulcrale découverte en 1780, en Hongrie, autrefois Pannonie, sous une des tours de la cathédrale de Funfkirchen; ceux de deux autres cubicula avec peintures à fresque retrouvées à Reims (5), et ceux de la chapelle de Saint-Denis, à Montmartre, qu’a décrite si complètement l’éminent auteur des Inscriptions chrétiennes de la Gaule, M. Edmond Le Blant (4).
Malgré ces quelques points de similitude, il en est un qui semble distinguer notre Hypogée des autres signalés et décrits jusqu’à ce jour, c’est qu’une partie de sa voûte s’élevait au-dessus du sol et se trouvait recouverte par une toiture à pignons, tandis que les voûtes des autres étaient sous le sol et sans toitures. II ne serait cependant pas impossible que, dans quelques-unes des cryptes de nos belles églises de France, telles que celles de Chartres, de Bourges, de Saint-Denis et de Rouen (Saint-Mellon) , on ne rencontrât primitivement cette particularité et qu’elle n’eût disparu qu’au moment où elles furent enchâssées sous de vastes basiliques; il est probable aussi qu’on y fit des modifications intérieures importantes à cette même époque. Toujours est-il que leur mode de construction, bien que considéré comme remontant aux premiers siècles de notre ère, est infiniment supérieur à celui employé dans notre cubiculum.
Les hypogées ou cryptes, dont nous venons de parler, étaient généralement divisés en deux parties : l’escalier et l’appartement lui-même, à une extrémité duquel se trouvait l’autel ; quelquefois aussi ils l’étaient en trois : le sanctuaire, au milieu duquel s’élevait l’autel; la nef, ou se tenaient les fidèles, et l’escalier; dans quelques autres cas, le sanctuaire était séparé de la nef par une marche. Notre Hypogée, au contraire, est divisé en quatre parties fort distinctes : la première, au centre de laquelle se voit un petit autel pyramidal, est séparée de la seconde par une marche et elle servait de petit sanctuaire, sur l’autel duquel on pouvait célébrer le saint sacrifice de la Messe; la seconde devait être réservée à quelques personnes choisies (5), si l’on en juge, du moins, par ses faibles dimen-
des Ant^q.^Rom. e,7rêc’ par Richj’ VO“e S0Uterrai"e sous latI“Ile les Gre<* enterraient leurs morts sans brûler le corps. (Dict. Chrét. I par Marti^ny.)1* f°nd’ " etaienl aulre chose 1™ de Peliles églises (souterraines) munies d 'ctrcosolium. (Dict. des Antiq.
année* 1874, p. læ'd Miv.1™'™8 °U CUi‘Cula sont deerlles dans le Bulletin d’ Archéologie Chrétienne , par de Rossi (Martigny),
(4) Ed. Le Blant. Manuel d’épigraphie chrétienne des Gaules , cliap. ix
(5) Les inscriptions elles-mêmes indiquent clairement que cet Hypogée était une propriété particulière.
sions ; la troisième se trouvait séparée de la précédente par une porte et contenait un escalier dont les marches étaient abritées des intempéries des saisons par une toiture ; la quatrième, enfin, possédait, à ciel ouvert, les premières marches de l’escalier, aux extrémités desquelles se voyaient des banquettes de pierre, en maçonnerie, où pouvaient s’asseoir quelques personnes. Ses divisions et leurs attributions n’ont été, je crois, constatées jusqu’ici dans aucun autre édifice, c’est ce qui semble leur donner un intérêt vraiment spécial; nous y reviendrons, du reste, en leur lieu et place.
Il est encore quelques autres particularités qui frappent l’attention dans notre monument et sur lesquelles il nous faut insister, ce sont les trois arcosohum et la fenestella (i). Le premier arcosolium et le plus important, par sa place et par ce qu’il abritait, était sans contredit celui qui se voit à gauche de l’autel; il recélaitune châsse, jadis monolithe à face sculptée, représentant des personnages assis, et sur son mur de fond se lisait une intéressante inscription; le second faisait face au premier et contenait une autre châsse dont la face, en pierre sculptée, représentait des anges à côté desquels étaient inscrits leurs noms et au-dessous d’eux d’autres noms ; le troisième, enfin, le moins important des trois, se trouvait à droite en entrant dans la partie qui précède le sanctuaire; il abritait une autre châsse, faite de la même façon que la précédente, avec une face en pierre également sculptée, représentant des anges sans noms, au-dessus desquels se voyait une inscription malheureusement incomplète. Nous ne connaissons aucun autre exemple de ce genre de châsses (2). Quant aux arcosolium, ils sont, nous disent le P. Marchi et l’abbé Martigny, le propre des tombeaux souterrains appelés hypogées ou cryptes.
La fenestella se trouvait placée derrière l’autel, dans le mur de fond faisant face à celui dans lequel se voit la porte; ses côtés étaient ébrasés dans toute leur hauteur et se terminaient en plein cintre également ébrasé; elle possédait une allège et ne prenait le jour qu’au niveau du sol par une ouverture cintrée ayant 38 centimètres de largeur et 47 centimètres de hauteur, et son ébrasement intérieur commençait au sommet de la voûte du monument. Elle était certainement mieux comprise que le reste de l’édifice et dénotait, chez son constructeur, quelques notions des travaux romains, dont il aurait bien dû se souvenir dans le reste de son œuvre. Cette fenestella a pour nous aussi un intérêt spécial, vu les renseignements que nous donne à ce sujet Martigny (j) et que
(1) La signification de ces deux expressions techniques a été donnée plus haut. — Nous nommons fenestella et non luminare la prise de jour, quoique ces deux mots désignent des prises de jour, parce que Martigny affecte le premier terme aux confessions ou mémoires et le second aux salles des catacombes, et que notre monument a tous les caractères de la confession ou de la mémoire et n’a aucun de ceux des catacombes.
(2) Nous disons châsses et non sarcophages, parce qu’elles n’ont pas les dimensions nécessaires pour loger des corps. Ainsi, l’une n’a que lm50 de longueur, et les deux autres ont encore moins.
(3) Dictionnaire des Antiq. Chrétiennes, par Martigny, art. Fenestella confessionis.
nous croyons vraiment utile de reproduire intégralement. Il nous dit, parlant de la confession de Saint-Pierre, à Rome :
« Cette ouverture (fenestella confessionis) était asse{ spacieuse pour que l'on pût y passer la tête, et, au moyen d'un flambeau, contempler l’intérieur de la confession. C'est l'a que se plaçaient les fidèles pour solliciter, par l’ intervention des apôtres, les faveurs qu’ils avaient à cœur d’obtenir. Une pratique analogue avait été adoptée presque instinctivement dans tous les sanctuaires des saints illustres du inonde catholique, et notamment dans la Gaule, ce qui est pour nous d’un intérêt tout spécial. Saint Grégoire de Tours (De Glor. Conf. C. XXXVII) en constate V existence dans la basilique des saints Vénérand et Népotien, à Clermont, et la décrit dans des termes presque identiques à ceux dont se sert le livre pontifical quand il s’agit de Saint-Pierre de Rome : Caput per fenestellam quicumque vult imittit, precans quæ nécessitas cogit, obtinet que mox effectuai,' si justa petierit ; « Chacun a la faculté d’introduire sa tête parla fenestella, afin de demander ce qui lui est nécessaire, et il ne tarde pas à l’obtenir, si sa demande est juste. » . « Les historiens rapportent aussi de nombreux exemples
de l’usage de la fenestella confessionis pour les églises d’Orient. Elle existait sur le tombeau des quarante soldats martyrs de Sébaste (Sozomen. IX, 2). »
On le voit, d’après les citations précédentes, cette prise de jour est une des parties les plus caractéristiques et les plus importantes de notre monument, aussi en reparlerons-nous.
III. Charpente. — Nous avons fait remarquer précédemment que notre Hypogée avait été recouvert d’une charpente de toiture, et nous en avons donné comme preuve, d’une part, la voûte qui, s’élevant au-dessus du niveau du sol, forçait les murs qui la supportaient ou la délimitaient à être de même hauteur qu’elle, et, d’autre part, les fragments de tuiles à rebords recueillis parmi les remblais. Il est d’autant plus regrettable que nous n’en ayons pas trouvé plus de vestiges, que la forme et les distributions des charpentes des toitures d’un bâtiment sont généralement d’une grande utilité pour déterminer l’époque de sa construction. C’est ici, ce nous semble, le lieu de parler de la porte. Comment était-elle faite? Nous ne le savons pas au juste, mais on peut dire, sans se tromper, qu’elle n’avait qu’un vantail, puisque la place des gonds se voit dans un des jambages et que les trous des pênes de la serrure sont taillés dans 1 autre; il est probable aussi qu’elle était pleine, en bois et grossièrement faite, car 1 embrasure de gauche comportait une entaille destinée à noyer dans la pierre la traverse d’assemblage de la porte, et, par là même, à faciliter son entier développement (PI. VI). Il est à remarquer que les montants en pierre n’étaient pas ébrasés, mais à l’équerre avec les battants.
IV. Forme et hauteur des colonnes, moulures de leurs bases et forme de leurs chapiteaux. Notre monument n’avait aucune colonne, mais seulement des colon-
nettes, encore n’étaient-elles qu’au nombre de trois ; deux d’entre elles, à l’intérieur, cantonnaient la grande marche, et l’autre, à l’extérieur, soutenait, avec un pilastre qui lui faisait face, le linteau de la porte du petit tambour placé pour garantir une partie de l’escalier. Elles étaient renflées (i), de petit diamètre et fort courtes, comme on le voit (PI. VII). Les petites colonnettes de l’intérieur n’avaient que 70 centimètres de hauteur, y compris la base, et 17 centimètres de diamètre dans la partie la plus large du fût; le profd de leurs bases est tellement irrégulier et bizarre qu’on ne peut vraiment le détailler; il en est de même des moulures formant anneaux qui occupent les 17 centimètres de la partie supérieure du fût. Celle de l’extérieur, plus singulière encore que les autres, n’avait pas de base, mais un dé pyramidal taillé à échelons, et la base était remplacée par cinq bagues superposées qui garnissaient toute la partie inférieure du fût; elle devait être monolithe et avoir im4o de hauteur, dé compris, sous le chapiteau, si l’on s’en rapporte, du moins, à la restitution motivée qui se trouve dans l’album (PL XXII); la partie la plus forte du fût avait également 17 centimètres de diamètre. Quant aux chapiteaux des colonnettes intérieures, nous sommes porté à croire qu’ils se composaient de deux morceaux dont l’un était le tailloir; ils représentaient, croyons-nous, des têtes entourées de feuillages (PI. VII et XI), et l’un des tailloirs, formant anglet renversé (2), représentait un dauphin sculpté en bas-relief méplat. Nous n’avons rien retrouvé du chapiteau de la colonnette extérieure.
Comme on le voit par cette analyse, les colonnettes, leurs bases et leurs chapiteaux diffèrent complètement de toutes celles qui ont été signalées et décrites jusqu’à ce jour; elles ne sont ni grecques, ni romaines, non plus que romanes, et paraissent uniques en leur genre, mais elles dénotent une époque d’extrême décadence de l’art, à moins, toutefois, que la manière grossière dont elles ont été conçues et façonnées ne soit le fait d’un ouvrier malhabile.
V. Agencements des diverses autres moulures. — « Les moulures, nous dit très judicieusement M. Bosc, dans son savant Dictionnaire, sont nommées avec raison l’alphabet de l’ architecture, parce qu’en effet elles servent non seulement à caractériser un style d’architecture, mais encore les différentes époques de ce style » (2). 11 serait donc de la plus haute importance que notre monument nous en fournît des échantillons ; malheureusement, il n’en est pas ainsi. D’abord nous sommes certain qu’il n’en existait ni sur les arêtes des ébrasements de la fenestella, ni sur celles des arcosolium, non plus que sur les murs au retombé de la voûte, puisque ces
(1) Il existe également des fûts renflés, dont les diamètres supérieur, inférieur et du milieu sont inégaux, le premier étant l^plus petit et le dernier le plus grand. (Dict. d’Archit ., Bosc, art. Fût.)
(2) Dict. d’Archit ., Bosc, art. Moulure. N° 15. 3.
parties étaient décorées par des bandes et des filets peints. Il n’y en avait pas davantage sur les jambages de la porte et sur la partie supérieure de son linteau, car cette dernière partie, qui est demeurée intacte, ne possède qu’un simple encadrement composé d’une bande plate à même relief que la croix occupant le centre (PI. VI). Le couvercle de la grande châsse, n° 15 (PI. VIII), devait en avoir cependant, mais ce morceau manque totalement, ainsi que ceux qui recouvraient les deux autres châsses (même PL, Iett. V, T, W, S). Le petit bas-relief représentant des hommes mis en croix (Lett. I), ainsi que les faces des châsses sur lesquelles sont figurés des anges (Lett. V, T, W, S), étaient, on n’en peut douter, moulurés; mais, lors de la restauration de l’édifice, on abattit brutalement les parties saillantes, afin de changer ces morceaux d’emploi, comme cela se voit clairement en examinant les originaux ou leurs moulages. Il en fut de même de la table d’autel, comme l’indique la petite portion que nous en avons retrouvée (PI. XI). On ne peut non plus douter qu’une corniche moulurée n’ait couronné les quatre murs qui supportaient une charpente de toiture, car, d’une part, il était d’usage, à l’époque romaine et même romane (xe, xie, xiie siècles), de faire reposer les sablières et les chevrons sur des pierres saillantes, et non sur la maçonnerie; d’autre part, la petite figure humaine (PI. XI) avec queue, destinée, croyons-nous, à entrer dans un mur, ne peut trouver place que comme modillon posé sur une corniche. Il reste cependant, presque intacte, la bordure de la grande marche J (PI. VII), dont l’arête était enlevée et remplacée par un quart de rond, aux extrémités duquel se trouvait un petit filet en creux. Comme on le voit, il ne subsiste aucune des moulures que possédait ce monument lors de sa première construction, et nous ne pouvons, à notre grand regret, en donner les profils et les comparer à d’autres, ce qui eût certainement été d’un très haut intérêt.
VI. Décoration sculptée. — Le genre de nos sculptures et les catégories auxquelles elles appartiennent ayant été indiqués à l’article Sculpture (p. 2j), il ne nous reste à parler que des formes, de leurs dessins qui les rendent décoratives et en constituent le style. Après en avoir donné l’analyse, nous examinerons si elles ont quelque analogie et dans quelle proportion le symbolisme a pu y entrer.
i" Chambranles de la porte. — Les chambranles de la porte, que l’on aperçoit en descendant l’escalier (PI. VI), sont décorés par un encadrement formé de petites bandes plates, dans le panneau desquelles se trouvent : sur celui de gauche, un rinceau de lierre, et sur celui de droite, un entrelacs à mailles rondes, dont les parties vides sont remplies par des fleurons et par quatre petits sujets. Le rinceau est développé sans goût et d’une façon tellement irrégulière qu’on se demande si le sculpteur a pris la peine de tracer
son dessin avant de l’exécuter. Il n’en est pas de même des médaillons que contiennent les vingt et une mailles; ils sont sculptés avec plus de soin et offrent une intéressante variété qui dénote de l’imagination chez l’inventeur (i). L’un représente un petit fleuron à six feuilles, sur quelques autres sont des dessins à formes géométriques différentes entre elles; plusieurs reproduisent des feuilles qui se développent en gironnant des bordures ou des centres, et sur les suivants se trouvent : i° un objet fort difficile à déterminer, mais qui peut-être représente un escabeau, une table ou un petit coffret recouverts par quelque chose ressemblant à un linge plié (8e médaillon); 20 une tête humaine (9e médaillon); 50 deux têtes d’animaux si mal dessinées qu’on se demande auxquels elles appartiennent (10e et 11e médaillons). Le tout ne manque pas d’originalité, et par là même d’intérêt. Ces rosaces ont une grande analogie avec celles qui sont représentées sur la châsse de saint Mummole, dont les dessins héliogravés se voient sur la planche XXV ; elles remplissent sur les deux objets les espaces vides d’entrelacs formés d’après une même idée, et plusieurs de leurs dessins sont presque identiques.
2° Trois petites marches. — Les trois marches ornementées de l’escalier (PI. VII) sont encadrées comme les chambranles, c’est-à-dire par des bandes plates. On voit, dans le panneau de l’une (Lett. Q), trois serpents entrelacés, avec têtes et queues; mais ils ont trois têtes et quatre queues, et l’on ne peut suivre les corps de chacun, tant l’entrelacs est mal compris. L’examen attentif de ce travail ferait croire qu’il a été exécuté, comme un autre cité plus haut, sans avoir été préalablement dessiné. Le fond du panneau de la seconde marche (Lett. P) est assez grossièrement quadrillé par de petites rainures faiblement accusées; à l’angle supérieur de gauche se trouve une espèce de bouquet composé d’un bouton de fleur accolé à deux feuilles, et sur le fond quadrillé s’étalent deux dauphins d’inégales dimensions; le grand précède le petit et de la bouche de ce dernier sort un bouquet semblable à celui qui est placé à l’angle; tous deux portent une sorte d’aigrette rabattue sur le dos, et les queues, les écailles et les nageoires sont aussi fort rustiquement dessinées et exécutées; de plus, une volute, qui ne s’explique que par le mauvais goût de l’auteur, est placée sur le ventre du plus grand. Tout cet ensemble produit un effet bizarre, peu agréable, et dénote une décadence complète de l’art. Le panneau de la troisième (Lett. N) est couvert d’un rinceau de lierre bordé sur les deux grands côtés par une torsade; il ressemble à celui du chambranle dont nous avons parlé, mais il est peut-être encore plus irrégulier et plus fantaisiste.
(1) Il est nécessaire, pour suivre cette énumération, d’avoir sous les yeux la planche tournée sens dessus dessous, parce que le sculpteur a exécuté son œuvre dans le sens opposé à celui sur lequel elle est placée, c’est-à-dire la tête en bas. — Cette observation fait reconnaître que la sculpture a été faite avant d’ètre mise en place.
L’entrelacs de serpents, même à ne tenir pas compte de son cachet symbolique, attire vivement l’attention, en ce sens qu’il semble avoir donné naissance aux entrelacs sans tètes ni queues, si communs en ornementation pendant les époques mérovingiennes et romanes. Les dauphins aussi se rencontrent dans les monuments religieux des premiers siècles de l’Eglise, mais nous n’en connaissons pas d’aussi mal figurés que ceux-ci. Quant aux rinceaux, on en retrouve de semblables dans l’ornementation de l’époque romane, et toujours ils sont mieux dessinés et exécutés que les nôtres.
Disons aussi que ces trois marches sont extrêmement usées, ce qui ferait croire qu’elles ont été d’un long service.
50 Grande marche. — L’ornementation de la grande marche (PL VII) diffère essentiellement de celle des autres; ce ne sont plus des serpents, des dauphins, ni des rinceaux qui en font la décoration, mais dix rosaces séparées entre elles par de petites tiges renflées, couronnées par trois feuilles et qui ont pour base une petite pièce occupant l’espace laissé libre par les courbes des rosaces voisines et par le jonc sur lequel elles s’appuient; ces rosaces sont délimitées à leur sommet par une torsade qui règne dans toute sa longueur. Quelques-unes des feuilles et des bases sont ornées de petits cercles doubles concentriques avec un petit point au milieu, et plusieurs tiges ont quelques raies transversales sur la partie un peu renflée, mais il n’y a ni régularité ni symétrie dans la distribution de ces ornements. Les rosaces se composent d’un cercle extérieur, garni irrégulièrement de petits cercles simples ou doubles semblables à ceux qui ont été décrits plus haut; leur intérieur est divisé en huit parties qui sont séparées entre elles, ainsi que de la bordure, par des ciselures assez profondes, et à leur centre se trouve un trou circulaire; cette disposition faisait de chacune d’elles une croix pattée à huit branches incrustées de verre dont nous reparlerons. De la peinture rouge, composée de minium, colorait toutes les ciselures légères ou profondes, et les bandes supérieures à la torsade et inférieures au jonc comportaient une inscription également peinte en rouge. La tranche de cette marche était décorée par trois croix dans les creux desquelles se trouvaient également des incrustations en verre. Une croix monogrammatique en relief précède, à gauche, la rangée des dix rosaces et se trouve en partie détruite par une autre de forme latine avec socle taillé en creux; celleci paraît être de 1 époque de la reconstruction et a pu contenir des reliques, ou plutôt des incrustations de verre.
Avant de terminer l’analyse de cette pièce importante, il est bon de faire remarquer qu elle est faite de deux morceaux et que celui de droite paraît postérieur à 1 autre, car non seulement la pierre n’est pas la même, mais la sculpture n est pas semblable et est encore plus imparfaite que celle de la
plus ancienne. On remarque aussi que le centre de la marche primitive était entre la cinquième et la sixième rosace et qu’il paraît désigné par une ornementation différente des autres.
Nous l’avouons, il nous a été impossible jusqu’ici de rencontrer un morceau d’architecture décorative analogue à celui-ci, et cependant nous ne pouvons méconnaître que l’ensemble de son ornementation rentre dans le style mérovingien, mais d’une époque tout à fait primitive.
Ajoutons en passant que l’usure qu’a subie cette marche est si grande, surtout vers ses extrémités, qu’on se voit porté à admettre qu’elle a servi fort longtemps et que grand nombre de fidèles y ont posé leurs pieds ou leurs genoux.
4° Châsses. — Première châsse. — Les trois devantures des châsses, quoique incomplètes, n’offrent pas moins matière à d’intéressantes observations. La face de la châsse placée dans Y arcosolium de gauche, en dessous de l’inscription murale (PI. VIII, n° 15), bien que mutilée, est encore à sa place primitive et repose sur un lit de mortier de la première construction. Elle n’a jamais eu d’encadrement mouluré, et une plate-bande de quelques centimètres de largeur, prise dans l’épaisseur de la pierre, lui en tient lieu ; c’est aussi à son niveau que viennent aboutir les parties saillantes des personnages du bas-relief. Ce bas-relief représente huit personnes qui paraissent n’avoir que les deux tiers de leur hauteur, si l’on en juge du moins par l’absence de pieds, par la position des bras et des mains et par la longueur des vêtements de dessus. Les quatre de gauche sont collés l’un contre l’autre, et leurs bras gauches, ramenés près de ceux de droite, donnent à penser que les bustes étaient en trois quarts, tandis que le reste des corps se voyait de profil. Le cinquième, placé au milieu, paraît être de face, et ses deux mains, posées l’une sur l’autre et fermées, tiennent, ce semble, quelque chose qui pourrait être la fiche d’une croix, comme cela se voit sur un fragment de la sculpture représenté en haut et à droite de la planche VII, à cela près, cependant, que les bras de ce dernier sont couverts de plumes et que les autres le sont d’étoffe. Les trois autres, placés sur un fond losangé couvert de petits cercles doubles concentriques, avec un point au milieu comme celui de la marche P, sont distancés l’un de l’autre, et, si l’on en juge par les plis de leurs robes, sont posés de profil. Ces huit personnages, autant qu’on en peut juger par ce qu’il nous en reste, portent deux sortes de vêtements : ceux de dessous qui figurent probablement des talares ou tuniques descendant jusqu’aux pieds, et ceux de dessus qui peuvent être des pallium , sorte de manteau qu’on mettait sur la tunique. Cinq ou six plis, reproduits par une ciselure légère, sont représentés sur chacun des vêtements de dessous, et sur ces plis règne une ornementation uniquement composée de ces petits cer-
clés concentriques dont nous avons parlé plus haut. Comme on le voit, il est, à cause de son mauvais état de conservation, extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, de savoir ce que pouvait représenter cet intéressant bas-relief. Quelques savants, cependant, seraient portés à y voir la représentation d’une agape chrétienne, mais nous avons de la peine à admettre cette détermination, car on ne comprend pas facilement ce que pourrait faire dans une agape, qui n’est autre chose qu’un repas, un personnage placé au milieu et de face, tenant des deux mains quelque chose; il nous paraîtrait plus rationnel de penser que le personnage debout tenait une croix ou un monogramme du Christ : une croix dans le genre de celle que nous voyons figurée sur le petit fragment mentionné plus haut, ou un monogramme, puisque Mellebaudis en a fait mettre partout. Dans l’un et l’autre cas, les personnages auraient servi d’escorte.
5° Seconde châsse. — La face de la seconde châsse, placée dans 1 ’arcosolium de droite (PI. VIII, lett. V, T), diffère essentiellement de la précédente. Ce n’est plus une bande plate qui sert d’encadrement, mais une moulure ayant fort peu de relief; elle délimitait trois côtés de la face, ceux de gauche et de droite et celui de dessus; en dessous de la moulure supérieure régnait une bande couverte d’un rinceau à feuille de lierre pareil à ceux qui décoraient un chambranle de la porte et une des petites marches. Le panneau lui-même, sur lequel sont sculptés quatre sujets, est entièrement bordé par une bande semblable à celle de la châsse précédente, et sous la bande du bas se trouvent deux titulus couverts d’inscriptions. Nous avons, croyons-nous, tous les sujets qui se trouvaient sur ce panneau, car on aperçoit encore les bordures qui délimitaient la longueur de la face. Il y était représenté un homme, dont on ne voit que la partie supérieure, posé de face; il tient sur la gauche et des deux mains quelque chose que nous ne pouvons déterminer; on lit à gauche de sa tête le mot MATIW; un oiseau ailé, dont la tête et le bec sont horribles, avec une collerette bizarre, portant sur le milieu du corps et au-dessus de la queue un objet singulier qu’il serait difficile d’expliquer; le mot IOHANNIf est inscrit près de sa tête; deux anges à ailes ouvertes, mais non déployées, et dont les corps sont revêtus d’une sorte de dalmatique ou plutôt de tunique; à gauche de leurs têtes sont inscrits les noms : RAfAEQ RACjVEL
Une sorte de bourrelet entoure presque entièrement jusqu’aux oreilles les trois têtes humaines, et sur la partie qui touche le front se trouvent ciselés quatre festons. Au premier aspect de ces bizarres décorations de têtes humaines, on se demande ce qu’elles peuvent bien représenter : si ce sont des nimbes, des coiffures ou des cheveux. Les nimbes, il est vrai, étaient employés bien avant l’époque de l’hypogée et se mettaient à des personnages de distinctions différentes, mais on ne les rabattait pas sur le front à la façon que nous le voyons
ici; ce n’est donc pas cela que le sculpteur a voulu reproduire. Des coiffures, alors? peut-être; nous ne le pensons pas, cependant, car il n’existe, que nous sachions, aucune coiffure de ce genre. Ce serait, nous semble-t-il, des chevelures grossièrement faites, puisque celles qui couronnent les têtes des deux personnes attachées à des croix ne peuvent être autre chose et se rapprochent sensiblement de celles qui nous occupent.
11 est à remarquer que ces anges sont aussi grossiers et aussi barbares que ceux qui sont représentés sur la châsse de saint Mummole, et qu’ils ont avec eux une certaine analogie de dessin, quoique le mode d’exécution ne soit pas le même, puisque les uns sont sculptés sur pierre et les autres repoussés sur cuivre; mais, en étudiant attentivement les lettres qui composent les inscriptions de ces diverses châsses, on constate que les inscriptions de la châsse de Mummole sont certainement postérieures à celles de nos martyrs.
On pourra établir des comparaisons en ayant sous les yeux les gravures faites d’après les héliogravures de cette châsse, que nous devons à la bienveillance de M. Léon Palustre, auteur de l’intéressante dissertation sur la châsse de saint Mummole (i).
Ajoutons que cette châsse est datée, à quelques années près, puisqu’elle a été faite peu de temps après la mort du saint, qui arriva de l’an 679 à l’an 685. Cette observation, jointe à celle qui est relative aux inscriptions, ferait croire que notre châsse est antérieure à celle de ce saint.
D’autres particularités attirent aussi, et avec raison, l’attention des savants; ce sont celles que fournissent le choix des personnages, leurs noms et les attributs d’ange donnés à l’un d’eux. En effet, pourquoi avoir choisi deux apôtres : saint Mathieu et saint Jean, et deux anges (2)? Nous ne savons; et nous soumettons volontiers ces questions à la sagacité des iconographes, convaincu que quelques-uns sauront y répondre d’une manière intéressante.
Quant à cet ange prétendu, désigné sous le nom de RACjVEL nous ne pouvons le laisser dans l’ombre et nous dispenser de nous en entretenir. Nos observations à son sujet s’écartent, il est vrai, des détails qui constituent le style architectural du monument que nous développons, et rentrent plus particulièrement dans les documents utiles à fixer la date de l’Hypogée; mais, quitte à y revenir, nous croyons avantageux de les donner ici.
La doctrine catholique proclame l’existence des anges et leur distinction hiérarchique. Elle reconnaît trois archanges que, d’après l’Écriture sainte, elle nomme Michel, Raphaël et Gabriel. Aucun autre nom d’ange n’est authentique.
Où donc les chrétiens ont-ils trouvé les noms d’un grand nombre d’anges
(1) Publiée dans le Bulletin Monumental (5° série. T. 8. N° 8, p. 849. Année 1880).
(2) Il n’y a jamais eu que ces quatre personnages sur ce bas-relief.
auxquels ils rendirent un culte pendant de longs siècles? Nous ne le savons et n’avons nul besoin d’en rechercher ici l’origine. Il nous suffit d’avoir la certitude que ce culte superstitieux existait, et de connaître l’époque à laquelle eut lieu son abolition; nousavons l’un et l’autre. En effet, le P. Montfaucon, d’une part, donne, dans son ouvrage intitulé : Antiquité expliquée (t. IV, p. 576 et suiv.), une liste de cent huit noms d’archanges et d’anges, parmi lesquels se trouve RAGUEL; d’autre part, nous lisons dans la Vie de saint Boniface, évêque, par Othonolus (liv. Il) (1), qu’un certain Aldebertus, hérétique français, fut déféré au pape Zacharie dans le synode tenu à Rome en 754, qu’on y lut de lui un discours dans lequel il invoquait les anges Uriel, RAGUEL, Tubuel, Michael, Adimis, Tubuas, Sabaoth, Sinihel, et que le pape l’excommunia et condamna ses doctrines, entre autres le culte superstitieux qu’il rendait à ces prétendus anges, hormis cependant à Michel; de Longueval rapporte aussi, dans son Histoire de l’Eglise gallicane (liv. XI), que, du temps de Charlemagne (768-814), il se récitait, dans certaines parties de son empire, des litanies où l’on invoquait les anges Uriel, RAGUEL et Tubuel. (Probablement que la décision de l’Église n’était pas encore promulguée partout.) II est donc certain que Raguel a été reconnu et invoqué comme ange, et probable qu’il l’était longtemps avant la condamnation par le pape Zacharie, c’est-à-dire avant l’année 754. Ajoutons que, d’après l’abbé Martigny (2), « les anges ne paraissent pas avoir été introduits dans la composition des tableaux chrétiens avant le ive siècle ».
Ces divers renseignements nous amènent logiquement à reconnaître que notre monument, dont les décorations sculptées sont parties intégrantes, n’a pu être construit que pendant le ve, le vie ou le vne siècle ; mais nous espérons pouvoir, à l’aide des inscriptions et des documents de l’histoire locale, que nous traiterons plus loin, déterminer d’une manière un peu plus précise l’époque de son érection. En attendant, poursuivons l’exposition des détails qui sont les éléments indispensables du style.
6° Troisième châsse. — La face de la troisième châsse (PI. VII) n’a pas, comme celle de la seconde, la forme d’un trapèze, mais bien d’un parallélogramme; une moulure, probablement à petit relief, l’encadrait sur trois côtés, et, sous sa partie la plus longue, courait un rinceau à feuilles de lierre, de même genre que celui de la châsse précédente; son panneau était entouré d’une petite bande plate et couvert de petits anges ailés à forme humaine, dans le genre de ceux que nous avons décrits plus haut; ils doivent être au nombre de quatre, d’après la longueur de la seconde châsse, qui était entière. Le mauvais état de la sculpture ne nous permet malheureusement pas de savoir si ces anges étaient accom-
(1) Acta Sanctorum Ord. sancti Benedicti; seculum tertium. Pars secunda, p. 60 et suiv. Édition de Billaine. Paris, 1672.
(2) Dict. des Antiq. Chrétiennes. Art. Anges.
pagnés de leurs noms, mais nous ne le croyons pas. De plus, en dessous de cet encadrement, se voyait une inscription gravée dans un titulus à queue d’aronde. Les parties caractéristiques de cette troisième châsse étant les mêmes que celles du second, nous nous passerons de commentaires et nous nous contenterons de faire remarquer que les titulus à queues d’aronde en usage chez les Romains (i) ont été conservés par les chrétiens pendant les premiers siècles seulement.
70 Personnages en croix. — Un des débris les plus intéressants et les plus caractéristiques de cet ensemble de sculptures est certainement le fragment sur lequel sont représentés deux personnages attachés à des croix (PI. VIII, lett. I); il devait servir de piédestal à un sujet allégorique (mêmes PI. et Lett.) dont il ne reste qu’un petit rondin simulant un arbre, auquel est attaché un homme dont les bras, couverts de plumes, sont ramenés sur la poitrine, au milieu de laquelle se voit une croix à fiche tenue par les mains ; la croix elle-même repose sur un fond ondulé, en dessus duquel se lisent les mots HIC STS fYMIOH. Ce piédestal se composait d’une base moulurée (elle n’existe plus), d’un fût plat dans l’épaisseur duquel se trouve le bas-relief, et d’un chapiteau formé d’une simple bande plate avec des filets en couleur rouge. Le bas-relief représente deux personnes crucifiées à la façon des esclaves. Leurs bras sont attachés derrière le dos, et leurs jambes, ainsi que tout le corps, juxtaposés à des croix dont les extrémités sont élargies. Us sont nus et vêtus d’un jupon (2). On distingue deux Lrous de clous dans les pieds de celui de gauche. Les deux croix sont séparées l’une de l’autre par un pilastre avec base et chapiteau : la base est carrée, sans moulure et à échelons, comme celle de la colonnette O ; le fût a les arêtes abattues et arrondies, et le chapiteau, garni de feuilles de palmier, a l’astragale formé par un ruban perlé et n’a pas de tailloir.
Rien de plus curieux, de plus grotesque même que ce morceau de sculpture dans lequel on ne voit ni anatomie; ni correction de dessin. Le petit chapiteau ainsi que la base à échelon semblent seuls inspi'rés par l’art byzantin, et, unis aux rinceaux, aux formes des anges, aux entrelacs et aux diverses combinaisons de rosaces déjà décrites, font croire à l’origine première de la découverte du style dit roman.
La représentation de ces personnes attachées à des croix fournirait matière à de vastes considérations qui nous feraient sortir du cadre que nous nous sommes tracé et que résume le titre de notre travail : Monographie; nous ne pouvons cependant nous abstenir d’en donner quelques-unes.
(1) Dictionn. des Antiq. Grec, et Rom., par Rich.
(2) Martigny (Dict. des Antiq. Chrét., art .Crucifix, III) dit en parlant du jupon : « Le vêtement qui, jusqu’alors (vin0 siècle), couvrait le corps entier, se réduisit à une tunique ou jupon partant de la ceinture, et tantôt plus, tantôt moins allongé par le bas.» Nous ne pouvons être d’accord sur ce point avec cet honorable savant, à moins qu’il ne parle de Notre-Seigneur Jésus-Christ seulement, et non des martyrs crucifiés, car les inscriptions de notre monument le font remonter bien avant le vin0 siècle.
La croix, instrument du supplice le plus infamant employé par les Romains, devint, après la mort de Noire-Seigneur Jésus-Christ, pour les chrétiens, un objet de respect, de vénération et de culte. Ils la figurèrent, nous dit l’abbé Martigny (i), dès les premiers siècles, sur des objets portatifs et sur les monuments, comme nous l’apprend M. le commandeur de Rossi, dès le 11e ou le me siècle (2); mais nous ne trouvons aucun exemple de bas-reliefs représentant des martyrs attachés à la façon des nôtres sur des croix, surtout avec des trous de clous dans les pieds. La date approximative de l’Hypogée que nous espérons déterminer sera donc celle de cette importante sculpture qui, dès lors, servira de repère, en ce point, à l’iconographie chrétienne.
Nous savons aussi que le supplice de la croix était plus particulièrement réservé, dans l’empire romain, pendant les quatre premiers siècles (5), aux insignes malfaiteurs et aux esclaves, mais il est intéressant de constater qu’on l’appliquait rarement aux chrétiens. Nous en avons, en effet, la preuve en compulsant les documents authentiques de l’histoire ecclésiastique qui nous montrent que, sur un nombre immense de martyrs, seize seulement ont été crucifiés et que, parmi eux, deux seulement ont été cloués sur leurs croix. Voici leurs noms : saint Pierre, apôtre; saint André, apôtre; saint Barthélemy, apôtre; saint Philippe, apôtre; saint Simon, apôtre; saint Sixte II, pape (258); saint Siméon ou Simon, évêque de Jérusalem (106); saint Pierre, évêque en Palestine (5 12); saint Théodule de Césarée (509), cloué sur une croix sous Dioclétien; saint Gemelle, à Ancyre, en Galatie, sous Julien l’Apostat; saint Nestor de Perge, en Pamphilie, sous Dèce (250); saint Apollonius, à Icône, au commencement du ivc siècle; saint Agricole de Bologne, sous Dioclétien, mis en croix et percé avec des clous, vers l’an 304 (4);' saint Alexandre, à Lyon (178); saint Calliope, à Pompéiopolis, en Cilicie (304) (5).
Nous pouvons, ce nous semble, conclure de ces observations et de cette nomenclature que les deux crucifiés de notre bas-relief offrent un intérêt spécial, puisqu ils augmentent le très petit nombre des martyrs mis en croix et cloués, et que celui qui porte aux pieds des empreintes de clous paraît être jusqu’ici le seul ayant subi ce genre de supplice dans les Gaules. Si nous formulons ce jugement relatif aux Gaules, c’est que nous espérons pouvoir prouver, dans la suite de ce travail, que l’Hypogée qui nous occupe n’a pas été érigé pour recevoir les restes de soixante-douze martyrs étrangers, mais bien ceux de martyrs locaux.
8° Modillons. — Le seul petit modillon, bien reconnaissable à sa queue (PI. XI),
(1) Dict. des Antiq. Chrét., par Martigny, art. Croix , p. 213.
(2) Roma sott ., t. I, p. 345 et alibi.
(3) Le supplice de la croix a été aboli par Constantin le Grand.
i i- la gI°ire deS Martyrs » L- c- xliv. Note du traducteur, M. de Marolles : « Saint Ambroise oui se trouva à la trans¬
lation de leur corps (Vitalis et Agricola), dit avoir rapporté des clous du dernier martyr. »
(o) Caractéristique des Saints, par C. Cahier, art. Saints crucifiés et Dict. Hagiographique do Migne.
quia survécu à la dévastation de l’Hypogée, donne à penser que la charpente reposait sur une corniche supportée elle-même par des modillons. Il représente une tête humaine de face, fort grossièrement sculptée et ayant quelque analogie avec les modillons que l’on voit dans l’architecture romane.
9° Tableauavec inscription. — Cette pi'erre (PI. XI, n° 8), sur laquelle se trouvent inscrits les mots : t EMMfttNVHE^* NVBLf CVM Df, pouvait former tableau et être placée sur le fronton ou tympan extérieur du monument, au-dessus de la porte d’entrée, ou servir de linteau à la porte dans l’intérieur; elle paraît avoir été encadrée d’une moulure qui, malheureusement, n’existe plus. Si, comme nous le pensons, cette pierre décoraitle tympan extérieur, elle aurait joué le rôle des plaques dédicatoires dont les Romains ornaient la façade de leurs édifices publics (i).
io° Dalles. — Deux dalles (PI. XI) de grandeur, déformé et de dessin différents, devaient faire jadis partie des dallages du sanctuaire et de la partie qui le
précède. L’une, ayant la forme d’un parallélogramme allongé, est décorée par une rosace formée de deux cercles concentriques tracés et gravés à la pointe du compas, formant bordure, et de trois autres placés au centre et gravés de la même façon; du plus grand cercle de l’intérieur s’échappent huit branches évasées et arrondies à leurs extrémités (2). Ces huit branches semblent avoir été combinées de manière à réunir deux croix en une seule : 1 une, dite decussuta , ou croix grecque, et l’autre, connue sous le nom d iinnnssa, ou croix latine, et en haut du jambage supérieur de cette dernière se trouve un petit appendice qui paraît être un diminutif du p grec. Nous en reparlerons plus loin. A l’extrémité la plus large de chaque branche, ainsi que sur deux côtés de la dalle, existent aussi de petits ornements composés de deux cercles concentriques avec un point au milieu, entièrement semblables à ceux qui décorent la lace de la châsse n° 1 5 . Faisons aussi remarquer que le même outil a servi à faire les petits ornements de ces deux objets, trouvés l’un en place dans I Hypogée, 1 autre au dehors, et que, par conséquent, les dalles recueillies au dehors avaient appartenu au monument.
La seconde dalle (PI. XI) diffère essentiellement de la précédente en ce que ses dessins sont composés géométriquement et gravés entièrement avec la pointe du compas. Sa gravure représente un médaillon rempli par une croix grecque pattée dont les extrémités sont concaves ; un semis de petits cercles doubles et concentriques, symétriquement posés etsemblables à ceux qui ont été déjà décrits, décore les bras de la croix, ainsi que les espaces laissés libres entre elle et le cadre circulaire. Cette croix affecte une forme tellement différente de celles des
(1) Seconde dissertation sur une mosaïque de la Chiesa de saint Aquihn , martyr.
(2) Le Bulletin ïArchéol. chrét., de de Rossi ( Martigny, 1873, p. 98), mentionne bien un monogramme à huit rayons faisant partie d’une inscription du musée Kircher, mais ne la décrit pas.
vingt-trois autres qui se trouvent dans le monument, qu’on serait tenté, de prime abord, de lui donner une certaine importance; mais, après l’avoir attentivement examinée, il paraît certain que son auteur n’a songé qu’à deux choses en la faisant : représenter une croix et ne se servir pour cela que d’un compas. Dans ce cas, il ne faut attribuer son cachet étrange et original qu’au seul caprice de l’artiste et à l’époque à laquelle il travaillait. Il en sera de nouveau question ailleurs.
il ° Autel. — Le massif de maçonnerie placé au centre du petit sanctuaire, devant la grande marche, ne pouvait servir que d’autel; son emplacement, sa forme, sa décoration, ainsi qu’un morceau de pierre taillée, peint, et avec face de retour sculpté, en donnent la preuve. Aussi nous a-t-il été facile d’en faire la restitution que l’on voit PI. XII. Sa hauteur totale, table comprise, devait être de imio, et sa base, en forme de parallélogramme allongé, mesurait 82 centimètres sur les grands côtés et 65 centimètres sur les petits. Le massif qui supportait la table avait la forme d’une pyramide à quatre faces, était entièrement fait en maçonnerie et recouvert d’enduits et de peintures. La table, d’après l’encoignure que nous avons, possédait sur ses quatre arêtes de lit de pose un chanfrein de 4 centimètres couvert de stries sur la longueur, et la partie faible de ce chanfrein venait rattraper, par manière de moulure, le sommet de la pyramide. La table avait donc, en ne comprenant pas sa partie chanfreinée, la même forme et les mêmes dimensions que la base du piédestal. Ses quatre faces formaient bandeau : celle de devant était plane, revêtue d’incrustations de verre, de filets peints et d’inscriptions incomplètes et illisibles, et celles des côtés, également plates, étaient sculptées, peintes, mais sans inscriptions; quant à celle de derrière, nous ne pouvons la décrire, puisque nous n’en avons rien retrouvé. Il est aussi un détail que le mauvais état du morceau d’encoignure ne nous permet pas de connaître, c’est celui qui concerne la partie supérieure de la table; était-elle plane et à arêtes vives, ou bien garnie d’une moulure un peu saillante formant encadrement? Nous 11e le savons malheureusement pas. De plus, un enduit peint en blanc et encadré Par de larges filets jaunes garnissait les quatre faces du piédestal, mais celle de devant avait seule reçu une décoration complète, composée : d’un second filet rouge de même largeur que le jaune et le touchant ; d’une grande croix formée de rubans bleus bordés de rouge, au centre de laquelle se trouvaient des trous et des rosaces concentriques de six couleurs et placés dans les espaces laissés libres par les bras de la croix.
Après cette indispensable, mais bien aride description, examinons les particularités nombreuses qu’offre cet objet vraiment important.
Disons d’abord que, malgré de nombreuses recherches, nous n’en avons rencontré aucun de même forme et de mêmes dimensions. Cet autel, il est vrai,
occupe à peu près le centre du petit sanctuaire ou abside, comme ceux qui sont mentionnés par Bosio dans le cimetière de Priscile, par Boldetti dans celui des Saints-Marcellin-et-Pierre et par de Rossi dans celui de Calliste (i); mais le fond de 1 abside est plat et non semi-circulaire, comme les autres précités, et l’espace compris entre le mur de fond et l’autel, n’étant que de soixante-douze centimètres, ne donnait pas place à une chaire, et permettait tout au plus au prêtre de s’y mettre pour célébrer le saint sacrifice de la Messe; voilà donc des différences notables. Il devait, à n’en pas douter, servir à la célébration des saints mystères en certaines circonstances, car on ne s’expliquerait pas qu’il eût pu être affecté à d’autres usages, du moins d’après sa position, sa forme, sa décoration et surtout sa table. Le prêtre célébrait-il la face ou le dos tourné vers les fidèles, nous 1 ignorons ; cependant, à en juger par le faible espace compris entre l’autel et le lourde fond, on serait porté à croire qu’il tournait le dos à l’assistance, comme cela se fait encore aujourd’hui. La table, quoique fort petite, puisqu’elle n’avait de superficie que 53 déc. 30 cent, carrés, était plus grande pourtant que celle qui recouvrait l’autel de la crypte de Sainte-Marthe, à Tarascon(2), dont la superficie ne dépassait pas 2 3 déc. 82 cent, carrés. Elle reposait sur un massif de maçonnerie, tandis que toutes celles considérées jusqu’ici comme des cinq premiers siècles, tant en Italie qu’en France (dans le Midi surtout), étaient supportées par un, quatre ou cinq pieds ou piliers qui, le plus souvent, avaient bases et chapiteaux (3). La décoration elle-même est touLe particulière et ne ressemble en rien à celle des autels primitifs mentionnés et décrits jusqu’à ce jour; elle consiste en peintures et en quelques ciselures également peintes, tandis que les autres se composent d’ornementations et de moulures sculptées, quelquefois aussi de riches étoffes (4).
Il ressort clairement de cet ensemble d’observations que notre autel diffère essentiellement de lous ceux des premiers siècles qui ont servi jusqu’ici de sujets d’études aux savants; qu’il n’est ni romain ni roman, et qu’il ne peut être daté que par le monument lui-même, à moins toutefois, et comme nous l’espérons, que l’intéressant ouvrage de M. Rohault de Fleury, si impatiemment attendu, ne vienne l’entourer de lumières nouvelles(j).
VIL Ferrures. — Il n’est aucune construction, depuis l’époque de l’occupation de la Gaule par les Romains, dans laquelle on n’ait employé au moins des clous et des objets de fermeture. D’après la distribution et l’agencement de l'Hypogée, les clous seuls, ainsi que les objets de fermeture, semblent y . avoir été employés : les premiers pour la charpente de toiture, et les seconds pour mettre
(1) Martigny ( Dict., art. Autel, § 2).
(2) Martigny (Dict., art. Autel, § 5).
(3) Idem.
(4) Idem, § 6.
(5) Cet ouvrage, dont nous avons pu apprécier la valeur (quoique inachevé), traite spécialement des autels chrétiens.
la porte en état de remplir son office. Nous n’avons, il est vrai, trouvé ni les uns ni les autres, pas plus dans les remblais qu’en place, et cela s’explique, puisque, d’une part, dans l’effondrement qui produisit la ruine du monument, la charpente et sa toiture, en couvrant le sol, ont pu attirer la convoitise des maraudeurs qui existaient certainement alors comme de nos jours; d’autre part, il est manifeste qu’ après cette ruine, l’escalier, la porte et un petit coin à droite de l’avant-sanctuaire ont été déblayés et occupés passagèrement par quelques personnes nomades, comme il appert par les traces de feu qui s y voyaient; il est alors plus que probable que la porte et ses ferrures ont été enlevées et utilisées. Quoi qu’il en soit de l’absence de ces objets, nous pouvons, grâce au soin que nous avons apporté à l’analyse de ce monument, formuler quelques intéressantes observations. Ainsi, la porte avait certainement deux ferrures qui lui permettaient de se tenir ouverte ou fermée, et dont les points fixes remplissaient les deux trous percés de part en part dans le jambage en pierre de gauche (PI. VI). Etaient-elles pentures ou paumelles (i), nous ne le savons; mais il n’y a trace, sur la partie du jambage engagée dans le mur, ni d’écrou ni de clavette (2), ce qui donnerait à penser que les queues auraient été scellées au plomb, au mortier ou avec des cales de cuivre. On remarque également, dans le jambage de droite, des trous destinés à recevoir deux pênes de serrure et l’extrémité d’un verrou ; il est cependant à remarquer que ces ferrures de fermeture n’étaient pas de même époque, puisque l’une d’elles coupait une inscription; mais il semble, d’une part, que loules deux ont servi simultanément après la restauration, si l’on en juge par l’usure énorme que produisit le pêne de la plus ancienne sur le jambage en pierre qui le recevail ; il semble, de l’autre, que, si l’on en a ajouté une seconde, ce devait être afin de rendre le crochetage plus difficile, et d’éviter ainsi une nouvelle profanation, à l’intérieur de l’édifice, semblable à celle qui avait eu lieu peu après la construction, comme nous aurons l’occasion de le dire plus loin. Nous remarquerons aussi que les trous pratiqués dans ces deux jambages en pierre ne gardaient aucune trace de rouille, ce qui ferait croire encore que les fermetures étaient en bronze.
( 1, 2) Voir la signification tic ces mois techniques clans le Dictionnaire d' Architecture cle Bosc.